avril 1997
LA LETTRE

DE

S.O.S. PSYCHOLOGUE


                                             
NUMÉRO : 33REVUE MENSUELLEAVRIL 1997


Au sommaire de ce numéro :

A u t e u r T  i  t  r  e     d  e    l  '   a  r  t  i  c   l  e
E. Graciela Pioton-Cimetti Y aurait-il quelque chose à changer ?
E. Graciela Pioton-Cimetti ¿Habrá algo que cambiar?
Florence Boisse L'irrésistible attirance thanatique
Michel Gallet Mourir ou muter
Georges de Maleville Y aurait-il quelque chose à changer ?
Hervé Bernard La mécanique du changement
Jacqueline de Pierrefeu À lire




               

Y aurait-il quelque chose à changer ?


       Quelle que soit sa bonne volonté, sa docilité, la jeunesse ne peut résoudre ses problèmes en utilisant des recettes proposées par la génération précédente. Il lui faut examiner des problèmes nouveaux. Si bien que l'homme expérimenté, mais dont le cœur reste jeune, ne peut que reprendre le mot de Clémenceau : « Même au matin de ma mort, je serai encore à l'école ». Il faut mourir pour avoir l'expérience de la mort et il faudrait ressusciter pour savoir mourir.

       Il ne s'agit ni de mettre les vieux meubles au grenier, ni de les disposer avec respect dans une galerie où nous ne séjournerons jamais. La vénération aveugle est aussi sotte que l'irrespect de l'iconoclaste. C'est en exerçant notre esprit critique sur ce qui nous a été légué que nous apprendrons notre métier d'hommes.

Quels sont les problèmes soulevés ?

• La valeur de la connaissance.
       Les fondements de la mathématique ont-ils changé pour la jeunesse d'aujourd'hui ? Les lois scientifiques essentielles, si elles ont été perfectionnées, ne sont-elles plus les mêmes ? Si le déterminisme est devenu plus souple, plus dialectique, a-t-il cessé, peut-il cesser de soutenir la recherche scientifique ?
• La valeur de l'action.
       Si la recherche du beau ouvre aujourd'hui des voies assez pittoresques, la jeunesse prétend-elle ne point la poursuivre ? Si le bien prend des aspects fort complexes à la suite des analyses marxiste, psychanalytique et existentialiste, la jeunesse va-t-elle cesser de rechercher le bien ?
• La valeur de la personne humaine.
       La jeunesse serait-elle moins susceptible dans sa dignité que ses aînés ?

Les institutions vieillies qui s'écroulent

       Les grandes valeurs sont immanentes et transcendantes, quoi que puisse dire et faire la jeunesse pour se débarrasser de toute tutelle ; car elles expriment les aspirations fondamentales de l'esprit et de la sensibilité. Il faudrait une véritable mutation de l'espèce humaine pour que changent nos concepts de valeur dans leur soubassement.

       Cependant, si les valeurs sont immanentes et transcendantes dans leur essence, chaque génération se fraye son chemin pour aller vers l'idéal. C'est sur ce point seulement que les générations s'opposent. Gide voulait le bien, comme sa mère ; mais la voie où il s'engagea pour y parvenir l'opposait très exactement à sa mère. Ce qui fait le drame humain et la grandeur de ce drame, c'est l'incessant effort de chaque génération pour répondre aux exigences de l'idéal humain.

       Quand la jeunesse frémit d'impatience en se sentant tenue en bride par la génération précédente sous toutes ses formes : professeur, chef d'atelier ou de bureau, lois, décrets, règlements… il faut qu'elle médite le mot d'Alain : « La plupart des hommes subissent le pouvoir avec humeur, mais l'exercent avec sérénité. C'est un thème de comédie ; c'est un lieu commun. Le plus résistant des gouvernés devient le plus ferme des gouvernants ».

       Arrivés à un certain âge, beaucoup de gens regrettent le « bon vieux temps ». Observé dans la psychologie de l'individu, ce fait serait-il valable sur le plan social, et les vieilles sociétés, les sociétés en décadence se comporteraient-elles comme les vieilles gens ? À la Comédie-Française, les classiques bien rasés récriminaient en montrant, d'un coup d'œil apeuré, les romantiques barbus installés dans les galeries ; et des sages clairvoyants prévoyaient le temps, à peine imaginable, où l'on viendrait s'asseoir au parterre en costume de ville. Dans les expositions de peinture, il était rappelé avec nostalgie l'époque de Watteau et de Rubens, du brocard et de la nudité mythique, en se détournant avec horreur des corps nus, verdis par la décomposition, que Géricault avait osé représenter sur le radeau de la Méduse… Pour le cœur ardent de Lamartine, que de vieillesse racornie dans cette hostilité au nouveau, au vivant ! Était-ce vivre que de récriminer en opposant les réussites du passé aux tentatives maladroites du présent ? À tous les contempteurs de la vie qu'ils ne savaient pas « cueillir », le nouveau Ronsard rappela cette vérité de bon sens : il est normal que les vieux édifices s'écroulent et qu'ils soient remplacés par des neufs.

       Il faut bien détruire pour construire. Dieu l'a voulu. Qu'est-ce que des matériaux de construction – moellons, ciment, poutres ou planches – sinon des terres éventrées, des forêts abattues ? Dans le domaine politique et social comme dans tous les autres, la destruction doit précéder la construction. Au lieu de gémir devant les révolutions en se voilant la face, ne ferions-nous pas mieux de reconnaître que Dieu les a voulues pour préparer un monde meilleur ici-bas ? Que votre volonté soit faite, Seigneur, et non la mienne !

Les générations rajeunies reconstruisent

       C'est toujours la jeunesse qui ranime la flamme, c'est elle qui transmet la vie pendant que la vieillesse se prépare à mourir en refusant la mort. Mais, parfois, quand la stabilité des institutions et des mœurs se fige dans un splendide classicisme, la jeunesse ne peut que chausser les pantoufles de ses aînés. Elle végète dans la quiétude. Tandis qu'à d'autres moments, quand un cataclysme a tout bouleversé, elle se trouve rajeunie. Les hommes du passé ne sachant plus que gémir, pleurer, prier, elle saisit la pelle et la pioche pour déblayer les ruines, elle trie les matériaux encore utilisables et trace des plans d'avenir. Comment se montrer hostile à cette jeunesse entreprenante qui veut remettre tout à neuf dans la demeure française ? Quoi que disent les têtes chenues, la jeunesse n'est pas folle, ni stupide, ni malfaisante. Elle est généreuse, batailleuse sans doute, mais il faut bien se battre pour défendre son idéal.

La destinée

       Dieu l'a voulu, proclame Lamartine. Il a voulu que la jeunesse reconstruise sur des plans inconnus, en se laissant guider par les nécessités du moment, ce que la vieillesse avait bâti sans savoir elle-même ce qu'elle préparait. Et sans cesse il en sera ainsi in saecula saeculorum. Faut-il voir du fatalisme dans cette conception ? Non, simplement une parfaite confiance en la Providence. Ne mettons point en discussion à ce propos le problème de la liberté qui occupa tant de théologiens depuis saint Augustin jusqu'à Pascal. L'homme n'est pas libre de choisir sa destinée : elle est entre les mains de Dieu. Mais l'homme a le pouvoir de diriger son action dans certaines limites. Il peut, notamment, encourager la jeunesse novatrice ou la blâmer. Quoi qu'il fasse, qu'il freine le mouvement de rénovation ou l'accélère, il agira sous le regard et le contrôle de Dieu.

***

       Cette querelle n'a jamais cessé et ne cessera sans doute jamais : elle oppose la jeunesse à la vieillesse, la génération montante à la génération en déclin, le novateur au conservateur.

       Il serait possible de classer les hommes en quatre groupes : ceux pour qui rien ne vaudra jamais le bon vieux temps et qui n'ont de regards que vers le passé ; ceux pour qui rien ne change et qui répètent avec une moue tranquille leur agaçant nihil novi sub sole ; ceux qui comme Azaïs, professant la théorie des compensations, voient le bonheur et le malheur se succéder dans un éternel retour ; ceux enfin qui aspirent au nouveau et l'attendent de la jeunesse qu'ils incitent à l'action.

       Tout peut être vu en rose ou en noir. Nous pouvons commenter, sans fin, l'évolution économique et les révolutions politiques, les juger fastes ou néfastes. Libre à nous donc de choisir pour amis les pleureurs ou les rieurs. Libre à nous de soutenir, malgré la mode, que l'optimisme peut paraître aussi valable que le « j'ai bâillé ma vie »…

***

       Oui, je plonge en moi-même. J'ai la sensation de pénétrer les vagues de cette mer immense que j'aime tant. Ma vie, je la ressens comme accomplie, mais bien loin d'être finie. Je ramasse mon bouquet de souvenirs. Ils ne sont pas fanés. Ils gardent la présence du vécu dont les conséquences sont bien présentes dans les acquis d'aujourd'hui.

       Mon agressivité s'est transformée en combativité. Les buts de mon passé se sont plus ou moins accomplis et je retiens le souffle en sachant que cette joie paradisiaque n'est qu'illusion, car, dans ma recherche de la vérité, il n'existe pas de temps pour m'endormir dans un état de béatitude mensongère. Ce ne serait pas réaliste !

       Ce que j'ai pu aimer, ce que j'ai pu désirer ne m'attire plus : les objectifs ont été systématiquement atteints.

       Mais où est la conscience objective ? Je la cherche.

       L'année dernière, au mois de mai, en Italie, à Assise, un événement inattendu a éclairé une partie de cette dimension de ma vie encore submergée dans la nuit impénétrable.

       Je suis restée des heures les yeux fermés, l'âme confiante et la volonté réduite à la clémence de la grâce dans une petite chapelle. Portioncule, qui est le nom de cette petite chapelle, aurait été bâtie au IVe siècle par les moines venues de Palestine pour abriter un fragment du tombeau de la Vierge. Elle fut restaurée par saint François lui-même en 1212 et est abritée aujourd'hui par l'immense basilique Santa-María-degli-Angeli. Loin de moi toute réflexion sur un credo, toute appartenance à une église. J'étais avec saint François, un peu dépouillée de mon orgueil habituel. Quelque chose a changé. Garder l'expérience afin d'acquérir dans le possible la simplicité et la fraîcheur émouvante de la vie de saint François qui a su inspirer les plus grands peintres en particulier Giotto et Zubaran. La nuit s'était étendue sur la campagne rayonnante de ce printemps italien des Abruzzes. L'église aussi s'est fermée, mais je ne m'en suis pas rendue compte jusqu'au moment où un frère franciscain est venu éteindre la lumière de la chapelle.

       Il n'a pas compris ce que je pouvais faire là à cette heure tardive ; pas plus que je n'ai pas compris la raison pour laquelle il venait troubler mon silence.

       Quand il s'est approché de moi, je me suis écoutée dire que je devais partir le lendemain et que je voulais parler avec un frère dans une de mes deux langues maternelles – espagnole ou italienne –, car j'étais à la recherche de quelque chose de l'ordre de la confidence divine sans savoir exactement de quoi il s'agissait.

       Le frère avait compris que c'était important pour moi. Je quittai la petite chapelle pour parvenir dans une autre chapelle latérale dont je ne me souviens plus à qui elle était dédiée.

       Le frère arriva rapidement sur mes pas. Nous avons commencé à parler en italien. Puis sa présence, plus que son accent, m'a fait imaginer qu'il était argentin. L'histoire est plus profonde encore, car, par la suite, nous avons employé la langue espagnole. Au fur et à mesure que progressait notre dialogue, nous utilisions des expressions linguistiques d'Argentine.

       Il m'a fait savoir qu'il était de Buenos Aires. Comme moi ! Ce fut un perfectionniste et je me suis abandonnée à sa confidence avec sincérité et honnêteté, comme lui, du reste.

       J'ai retenu toute notre conversation, et spécialement une phrase : « Le perfectionniste craque ». Il m'a fallu beaucoup réfléchir pour percevoir le scénario catastrophique du craquement perfectionniste !

       Y aurait-il quelque chose à changer ?

       Oui. Accepter les limitations, la vie, la mort de l'intelligence dans un corps mort, la souffrance dans un corps soumis à la précarité de la condition humaine. J'avais remis beaucoup de choses à faire pour le lendemain. Soudain, je me suis décidée à vivre, à achever, à me donner le temps de contempler.

       Je reconnais qu'en sur-sublimation obsessionnelle nous laissons passer toute la libido sur un seul objet. Dans certains cas, comme le mien, il existe le perfectionnisme à outrance, avec son célèbre : « Tout ou rien » ou son non moins célèbre : « On aurait toujours pu mieux faire ».

       À l'origine, le perfectionnisme n'est qu'une sublimation pulsionnelle. Or nous soumettons tellement cette énergie qui s'avance au perfectionnisme qu'il en réduit implacablement la marge du libre arbitre ! C'est là que se trouve l'homme enchaîné et « le perfectionniste craque ».

***

       Cinq générations vivantes ! Nous avons beaucoup construit pour détruire, naturellement, par la suite.

       Le prénom Ángel ou Ángela s'est conservé pendant des générations. J'ai appelé un de mes enfants Ángel, Ange en français. Le prénom cesse d'être utilisé à présent, mais j'espère que la qualité qui l'entoure ne fera que continuer !

       Le prénom est donc parti dans les airs du temps remplacé par d'autres bien moins prometteurs que celui avec les ailes dont le destin consiste à protéger les autres. En réalité, je n'ai jamais su qui protégeait mon ange gardien ! Est-il tout seul avec ses grandes ailes occupées à servir de parapluie contre le malheur ? En tout cas, selon ce qui se dit, il existe dans la famille de vrais anges comme mon grand-père maternel. Il a créé les hôpitaux pour les ouvriers et a sacrifié sa santé en luttant dans des hivers cruels pour sauver les indigents.

       La génération suivante posséda deux anges : mon oncle aîné et sa petite sœur, ma mère. Les deux ont été de véritables épicuriens. Dans la mesure du possible, ils ont su profiter des bienfaits de la création et des mondanités, sans trop « se chauffer le cerveau ». Ils ont compensé la rigidité spartiate de leurs ancêtres angéliques !

       Puis, c'est moi qui suis arrivée en prenant sur mes épaules le poids de l'héritage angélique. J'ai modifié le système trop stoïque des ancêtres. J'ai préféré le calme du foyer pour instruire mes enfants. J'ai repris, sans doute, le flambeau de combattant du grand-père, mais en gardant, comme il est coutume de dire, « la bonne distance ».

       Je pourrais décrire ma vie comme faisant partie de plusieurs vies se succédant sans espace d'interruption avec les joies les plus grandes et les épreuves les plus terribles, mais l'ange des ancêtres m'a toujours fait tenir debout, car les valeurs héritées n'ont jamais cessé de me procurer des bénéfices. Et j'ai bâti. Tantôt avec rage, tantôt avec plaisir. Je ressens que j'ai su récupérer le sens des matériaux hérités dans une éducation, certes rigide, mais pas si mauvaise.

       Enfant, jeune fille, épouse, mère et professionnelle, j'ai construit, j'ai transmis, et aujourd'hui je me dis comme le maître zen : « Je suis responsable de mes actes et non de leurs conséquences ». Bâtir, c'est toujours transmettre, mais je ne suis pas responsable de ce que fera l'autre de mon message.

       Enfin, c'est mon troisième enfant qui a pris sur ses épaules le poids de l'héritage angélique… Il en est assez digne, car après avoir refusé, comme tout adolescent, les valeurs familiales, sa vie est devenue, naturellement, celle d'un lutteur pour de nobles causes.

       Quant à la cinquième génération qui est en train de se construire, elle ne porte pas encore sur ses épaules le poids angélique, mais mon dernier petit-fils, comme par hasard, s'appelle Matthieu. N'est-ce pas le nom d'un Évangéliste ?

***

       Je t'avais dit récemment que le printemps voulait posséder le monde. Il y a des fleurs jaunes de sagesse sur la terrasse qui est encore toute nue. Mais le printemps de nos vies est là. Il se renouvelle pendant que je pense que je ne sais pas exactement ce que tu es en train de liquider. Je ne sais pas véritablement ce qu'il faudra changer dans notre vie ! Peut-être notre manière excessive de vouloir changer le monde. Pour ma part, je voudrais pour nous des après-midis ensoleillés, l'ombre d'un eucalyptus sur nos têtes, le bruit incessant des vagues et toi qui me lirait des poèmes. Je ne veux plus que nous soyons enchaînés dans le temps. Je voudrais que nous soyons, enfin, dans l'instant, « ici, maintenant et entièrement », c'est-à-dire en dehors du temps.

***

       Ta voix m'endort, l'odeur des eucalyptus me rend ivre. Tu es mon lecteur dans cet après-midi où tu es toi, où je suis moi, où nous sommes nous avec un Chateaubriand romantique qui a cessé de « bâiller sa vie » pour la vivre.


Fait à Paris, le premier jour du printemps de l'année 1997
et je suis convaincue que le soleil existe.

E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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¿Habrá algo que cambiar?


       Aún teniendo buena voluntad y docilidad, la juventud no puede resolver sus problemas utilizando las fórmulas propuestas por la generación precedente. Necesita explorar problemas nuevos. En realidad ya los experimentaron en las generaciones presentes los hombres que supieron guardar el corazón joven. Clemenceau dijo: «Hasta la mañana del día de mi muerte estaré todavía en la escuela». Hay que morir para tener la experiencia de la muerte y será necesario resucitar para saber morir.

       No se trata de poner los muebles viejos en el desván o de disponerlos respetuosamente en una galería donde no vendremos nunca. La veneración ciega es tan idiota como el irrespeto iconoclasta. Es ejerciendo nuestro espíritu crítico sobre lo que nos ha sido legado que aprendemos nuestro oficio de hombres.

¿Cuáles son los problemas planteados?

• El valor del conocimiento.
       ¿Han cambiado los fundamentos de las matemáticas para los jóvenes de hoy? ¿Las leyes científicas esenciales, aunque han sido perfeccionadas, no siguen siendo las mismas? ¿Si el determinismo se ha vuelto más flexible, más dialéctico, dejó o puede dejar de sostener la investigación científica?
• El valor de la acción.
       ¿Si la búsqueda de lo bello abre hoy vías pintorescas, la juventud pretende no continuarlas? ¿Si el bien reviste aspectos muy complejos como consecuencia de los análisis marxista, psicoanalítico y existencialista, la juventud va a dejar por esto de buscar el bien?
• El valor del ser humano.
       ¿La juventud sería menos susceptible en su dignidad que sus mayores?

Las viejas instituciones que se desploman

       Los grandes valores son inmanentes y trascendentes, a pesar de lo que pueda decir y hacer la juventud para deshacerse de toda tutela; puesto que las instituciones expresan las aspiraciones fundamentales del espíritu y de la sensibilidad. Sería necesaria una verdadera mutación de la especie humana para que cambien nuestros conceptos de valor en sus bases.

       Sin embargo, si los valores son inmanentes y trascendentes en su esencia, cada generación traza su camino para ir hacia su ideal. Es solamente en este punto que las generaciones se oponen. Gide quería el bien como su madre; pero la vía en la que él se comprometió para llegar lo opuso a su madre. Lo que hace el drama humano y su grandeza es el incesante esfuerzo de cada generación para responder a las exigencias del ideal humano.

       Cuando la juventud tiembla de impaciencia, sintiéndose frenada por la generación precedente en todas sus formas: profesor, jefe de taller o de oficina, leyes, decretos, reglamentos…es necesario que ella medite sobre la frase de Alain: «La mayoría de los hombres soportan el poder con humor, pero lo ejercen con serenidad. Es un tema de comedia, es un lugar común. El más resistente de los gobernados se convierte en el más firme de los gobernantes».

       Llegados a una cierta edad muchos extrañan los viejos buenos tiempos. ¿Observando en la psicología del individuo, este hecho sería de valor en el plano social y las viejas sociedades? ¿Las sociedades en decadencia se comportarían como los ancianos? En la Comedia Francesa, los clásicos bien afeitados, mostraban de un pestañazo los barbudos románticos instalados en las galerías y los sabios videntes preveían el tiempo, a penas imaginable, en el cual vendríamos a sentarnos sobre el parterre en traje de ciudad. En las exposiciones de pintura era recordada con nostalgia la época de Watteau y de Rubens, del brocado y de la desnudez mítica, volviendo la espalda con horror a los cuerpos desnudos, enverdecidos por la descomposición que Gericault osó representar en la balsa de la Medusa… ¡Para el corazón ardiente de Lamartine cuántos rencores envejeciendo en esa hostilidad a lo nuevo, a lo vivo! ¿Es vivir recriminar oponiendo los éxitos del pasado a las tentativas torpes del presente? A todos los que desprecian la vida y que no saben acoger lo nuevo Ronsard recuerda la siguiente verdad de buen sentido: «Es normal que los viejos edificios se destruyan y que sean remplazados por los nuevos».

       Es necesario destruir para construir. Dios lo ha querido. ¿Qué materiales de construcción – cemento, vigas o tablas – sino tierras abiertas y bosques derribados? En el campo político y social la destrucción debe preceder a la construcción. ¿En lugar de gemir frente a las revoluciones tapándose la cara no haríamos mejor reconociendo que Dios las ha querido para preparar un mundo mejor acá abajo? ¡Que se haga tu voluntad y no la mía!

Las generaciones rejuvenecidas reconstruyen

       Es siempre la juventud la que reanima la llama, la que transmite la vida, mientras la vejez se prepara a morir rechazando la muerte. Pero, a veces, cuando la estabilidad de las instituciones y des las costumbres se inmoviliza en un espléndido clasicismo, la juventud no puede sino calzar los zapatos de sus mayores. Ella vegeta entonces en la quietud. Mientras que en otros momentos, cuando un cataclismo lo trastorna todo elle se encuentra rejuvenecida. Los hombres del pasado no sabiendo sino gemir, llorar o rezar, la juventud toma la pala y el pico para limpiar las ruinas, selecciona los materiales todavía utilizables y traza planes para el futuro. ¿Cómo mostrarse hostil con esa juventud emprendedora que desea renovarlo todo en la morada? Digan lo que digan las cabezas canas, la juventud no es loca, ni estúpida, ni malhechora, sino generosa; batalladora sin duda, aunque tenga que batirse para defender su ideal.

El destino

       Dios lo ha querido, proclama Lamartine. El ha querido que la juventud reconstruya sobre planos nuevos dejándose guiar por las necesidades del momento, lo que la vejez construyó sin saber cuando lo hizo lo que preparaba. Y será así por saecula saeculorum. ¿Habría fatalismo en esta concepción? No, simplemente una perfecta confianza en la Providencia. No pongamos en discusión, a este respecto, el problema de la libertad que ocupa a los teólogos desde san Agustín hasta Pascal. El hombre no es libre de elegir su destino sino hasta cierto punto: éste está entre las manos de Dios. El hombre no tiene el poder de dirigir su acción sino al interior de ciertos límites. El puede, en particular, estimular la juventud innovadora o criticarla. Haga lo que haga, que él frene el movimiento de renovación o lo acelere, actuara bajo la mirada y el control de Dios.

***

       Esta disputa no ha cesado nunca ni nunca cesará dado que opone la juventud a la vejez, la generación ascendente a la generación descendente, el innovador al conservador. Sería posible clasificar a los hombres en cuatro grupos: aquellos para los cuales nada equiparara los viejos tiempos y que no hacen sino mirar hacia el pasado; aquellos para los que nada cambia y que repiten con una lánguida tranquilidad su desagradable nihil novi sub sole; aquellos que como Azaïs profesando la teoría de las compensaciones, veía la felicidad y la desgracia sucederse eternamente; por último aquellos que aspiran a lo nuevo, que esperan de la juventud y la incitan a la acción.

       Todo puede ser color de rosa o negro. Podemos comentar sin fin la evolución económica y las revoluciones políticas, juzgarlas fastas o nefastas. Somos por lo tanto libres de elegir como amigos a los que lloran o a los que ríen. Somos libres de sostener, más allá de toda moda, que el optimismo es tan valioso como «el bostezar la vida»… como decía Chateaubriand para significar el aburrimiento.

***

       Sí, yo me hundo en mí misma. Tengo la sensación de hundirme en las olas de ese inmenso mar que amo tanto.

       ¿Mi vida? Yo la siento realizada, pero ella está lejos de estar terminada. Junto en un ramo mis recuerdos. No están marchitos. Ellos guardan la presencia de lo vivido cuyas consecuencias se manifiestan en el presente.

       Mi agresividad se ha transformado en combatividad. Los objetivos de mi pasado se han cumplido, más o menos, pero yo retengo la respiración sabiendo que esta alegría paradisíaca no es sino ilusión dado que en mi búsqueda de la verdad no tengo tiempo para dormirme en un estado de engañosa beatitud, eso no sería realista.

       ¿Dónde está la conciencia objetiva? Eso es lo que busco día a día incansablemente, hasta el momento de la suprema revelación que trae la muerte.

       El último año, el mes de mayo en Italia en Asís ocurrió algo que cambió el sentido de mi vida. Estaba en Asís, en la capilla de la Porciúncula, construida en el siglo IV por monjes venidos de Palestina para abrigar un fragmento de la tumba de la Virgen. La capilla fue restaurada por el mismo san Francisco en 1212 y protegida hoy por la inmensa basílica de Santa-María-de-los-Ángeles.

       Ese día algo inesperado iluminó una dimensión de mi vida sumergida aún en la noche de la ignorancia aparentemente impenetrable.

       Sentí en mi vida la necesidad de cambiar algo, ¿pero qué?

       Me quedé en la capillita muchas horas, los ojos cerrados, el alma confiando y la voluntad reducida a esperar la clemencia de la gracia. Lejos de mi toda reflexión sobre un credo, toda convicción de pertenecer a una u otra iglesia. Yo estaba allí con san Francisco el hermano pobre, simplemente, liberada de orgullo.

       La noche se había dormido sobre el esplendoroso campo italiano de los Abruzos.

       La iglesia se había cerrado, pero yo no lo supe sino cuando un hermano franciscano vino a apagar la luz de la Porciúncula. El no comprendió lo que yo estaba haciendo ahí, pero yo tampoco comprendí por qué el vino a interrumpir mi silencio.

       La situación fue aclarada y graciosa. Aproveché para decirle impetuosamente que me iba el día siguiente y que necesitaba hablar con un hermano en italiano o en español, mis lenguas de familia, porque estaba buscando una respuesta de orden divino a una pregunta que ni siquiera estaba bien formulada en mi interior. Al rato apareció un hermano con pinta de argentino. Hablamos italiano porque no me atreví a preguntarle de dónde venía. Al rato pasamos al español y al ratito al más puro argentino. Lo único que me faltó decirle fue: ¿Sabés flaco? Porque venía de Buenos Aires como yo y había sido un perfeccionista como yo.

       Yo retuve toda nuestra conversación y una frase sobre todo: «Cambiá, el perfeccionista revienta. Yo casi reviento», me dijo. Era eso lo primero que había que cambiar. Esa posición fanática, excesiva y controladora que termina matando. Aceptar las limitaciones de la vida, de la muerte, de la inteligencia, el sufrimiento de un cuerpo sometido a la precariedad.

       Sí, aceptar el cambio como necesidad y evidencia. Aceptar lo precario de la condición humana. Cambiar, en fin la predisposición a vivir pegado al pasado o elucubrando un porvenir. El pasado sirve para corregir el presente. Si corregimos el presente el futuro está asegurado porque estamos en paz.

       De pronto me decido a vivir el instante único, irrepetible, sin asociarlo a nada. Quiero dejar venir las cosas y contemplar.

       Reconozco que en la sobre-sublimación obsesional dejamos pasar toda la libido sobre un solo objeto. En algunos casos como el mío: el perfeccionismo a ultranza con su famoso: «Todo o nada» y su no menos famoso: «Aún se podría haber hecho mejor».

       En su punto de partida el perfeccionismo no es sino una sublimación pulsional. ¡Ahora bien, esa energía que avanza la sometemos hasta tal punto al perfeccionismo que éste le reduce implacablemente el margen de libre arbitrio! Así encontramos al hombre encadenado. «El perfeccionista revienta».

***

       Más allá de mis disgreciones habituales vuelvo a lo tratado en mi artículo en francés sobre las generaciones. Sucediéndose las unas a las otras para que haya cambio hay destrucción, pero no pérdida de materiales de base que son usados de diferente manera. Las generaciones aportan cambios y revoluciones.

       En mi caso somos cinco generaciones en un solo tiempo, es decir: coexistiendo.

       Hemos conservado el nombre Ángel o Ángela, según el sexo, durante generaciones. Llamé a uno de mis hijo Ángel. Por el momento dicho nombre dejó de utilizarse pero espero que las calidades angelicales continúen funcionando.

       El nombre partió en los aires del tiempo reemplazado por otros menos prometedores de gracia que Ángel cuyo destino parece ser proteger. Yo no sé quién protege a su vez a nuestros ángeles guardianes, tal vez sea una cadena de ángeles. El mío me sirve de paraguas permanentemente con sus grandes alas sedosas.

       Ángel de la familia, uno verdadero fue mi abuelo que fundó los hospitales para los obreros y sacrificó su salud salvando a la gente pobre de las crecientes del Río de la Plata.

       La generación siguiente poseyó dos ángeles: mi tío mayor y mi madre, la más pequeña. Los dos han sido epicúreos y aprovecharon en la medida de lo posible los beneficios de la creación y de las cosas mundanas, sin calentarse demasiado el cerebro. Ellos compensaron la rigidez espartana de sus ancestros angelicales.

       Por mi parte yo retomé la bandera del abuelo pero moderando el sistema demasiado estoico. Preferí la calma del hogar para instruir a mis hijos. Continué la batalla lo más angelicalmente posible pero guardando, como decimos los analistas, la «buena distancia».

       Podría describir mi vida como constituida por múltiples vidas sucediéndose en el tiempo con alegrías mayores y las pruebas más crueles. De todas maneras el ángel de los ancestros me han ayudado siempre a caer parada dado que los valores heredados no han dejado jamás de procurarme beneficios.

       He construido bastante, a veces con rabia, otros con placer transparente, pero siempre llevando la bandera de combatiente del abuelo Don Ángel.

       Yo siento que he sabido y «podido» recuperar el sentido de los materiales heredados a través de una educación sin muchas contemplaciones, rígida, ascética, inconfortable, pero no mala.

       Niña, joven mujer, esposa, madre y profesional he construido y transmitido. Remedando al maestro zen afirmo que «Soy responsable de mis actos pero no de sus consecuencias».

       Construir es siempre transmitir, pero no soy responsable de lo que hará el otro con ese mensaje.

       En fin…es mi tercer hijo que lleva sobre sus espaldas el peso de la herencia angélica. Muy dignamente. Después de haber rechazado como todo adolescente los valores familiares, su vida se fue transformando por evidencia y necesidad en la de un luchador por causas nobles y allí anda construyendo vida y muros.

En cuanto a la quinta generación, que se está constituyendo, nadie se llama Ángel ni Ángela. Por ahora nadie lleva sobre sus espaldas el peso de la misión angélica. Ahora bien, mi último nieto, como por casualidad, se llama Mateo. ¿No es ese el nombre de uno de los cuatro Evangelistas?

***

       Te dije recientemente que la primavera avanzaba como queriendo poseer el mundo y es así. Hay flores amarillas de sabiduría sobre la terraza todavía desnuda. La primavera de nuestras vidas está aquí, se renueva, nos renovamos. No sé exactamente lo que vos estás tratando de liquidar. No sé lo que debiéramos cambiar en nuestras vidas. Tal vez nuestra voluntad excesiva de querer cambiar el mundo. De mi parte desearía para nosotros tardes soleadas, la sombra de los eucaliptos sobre nuestras cabezas, escuchar el ruido incesante de las olas y que me leas poemas. No quiero vernos encadenados en el tiempo. Desearía que estuviésemos simplemente en el aquí y ahora, enteramente, es decir fuera del tiempo.

***

       Tu voz me adormece, el olor de los eucaliptos me embriaga. Vos sos mi lector en esta tarde soñada en que vos sos vos, en la que yo soy yo, en la que nosotros somos nosotros, acompañados desde el libro por un Chateaubriand romántico que ha dejado de « bostezar su vida » para vivirla.


Hecho en París el primer día de la primavera de 1997
y estoy convencida de que el sol existe.

E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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L'irrésistible attirance thanatique


       Éros et Thanatos se sont encore confrontés à l'annonce de ce thème.

• Thanatos : « Mourir, c'est le repos, la libération des pensées à l'origine de la culpabilisation encombrante, de l'action risquée, de la prise de décision engageante. »

• Éros : « Muter, c'est agir, trouver d'autres solutions, donner un nouveau départ à la vie, croire en la vie. »

       Éternel attrait que celui de se laisser couler dans une léthargie profonde, doucereuse, fœtale.

       Nostalgie d'un retour à l'immobilisme, au laisser-faire, parfois même au refus de voir, de s'exposer, de s'obliger à prendre une décision compromettante. Mais à tout moment, c'est ce processus de décision qui arme et dynamise notre vie : choix de prendre la toute première inspiration, de se battre, de refuser le simple acquis, la passivité, la soumission aux événements extérieurs.

       Pourtant, cette pulsion thanatique est utile dans bien des cas : accepter, c'est aussi savoir s'adapter à une situation dont nous ne sommes pas nécessairement responsables.

       Les grands sages bouddhistes nous invitent à concevoir l'événement d'une toute autre façon que celle actuellement répandue dans nos civilisations.

       Tandis que nous brandissons notre épée volontariste, prête au combat, à la critique, au qui veut peut, la philosophie bouddhiste, proche de l'enseignement des sociétés primitives, nous rapproche de la nature, de son écoute, de son rythme, de ses exigences, de son respect.

       En favorisant l'acceptation, il est possible de croire qu'elle nous apprend à mourir un peu…

       Dans notre société, il semble que Thanatos revêt davantage l'aspect de la stagnation, de la répétition.

       Le clonage génétique en est un exemple : choisir de ne rien changer, de tuer l'exceptionnel, l'inattendu, la créativité spontanée, c'est choisir de mourir un peu…

       Nous pouvons également choisir de vivre seul pour éviter les dérangements… Tristesse !

       Même le plus égoïste des individus a besoin de son chat, de ses rituels, de ses meubles parfois, de sa boulimie alimentaire ou intellectuelle pour remplir de présence l'absent.

       Pourquoi autant de personnes seules ? Est-ce un besoin de s'éloigner d'une société en constante mutation ? Les garde-fous de la sécurité sautent avec les lois qui ne sont plus adaptées à la situation sans pareille : certains volent pour faire manger leurs enfants, d'autres chantent faux pour récolter un franc ou alors vendent des journaux avec un regard haineux.

       Paradoxes…

***

       L'enfant a besoin d'un espace de sécurité, cadre pour révéler son imagination et, surtout, pour se permettre d'être créatif.

       Or il semble que, de plus en plus, il pense sa créativité dans une somme de connaissances qui émanent de tous les médias, mais oublie son élan intérieur.

       Ses parents étant divorcés, il a appris à voyager entre Paris-Papa et Toulouse-Maman dans un carcan de mailles psychologiques, rassurant, immuable afin de se préparer aux mutations permanentes.

       Dans ces conditions, comment peut-on demander aux décideurs politico-économiques de proposer de nouvelles hypothèses, trop risquées dans un contexte de transformation permanente ?

       Y a-t-il une réelle opposition possible ? Les processus de compréhension des phénomènes engendrent des discours doucereux, exempts de polémique, donc d'oppositions possibles.

       Le monde de la Justice lui-même ne paraît plus poussé par des convictions profondes, mais plutôt par un processus binaire je passe ou je ne passe pas qui fait progresser, peu à peu, un dossier vers une négociation de chiffres (prix, années de prison…).

       Au même moment, la recherche d'une transformation intérieure, dans la paix, le discours rassurant, les croyances magiques qui nous rendent passifs, car inatteignables, sont de plus en plus d'actualité. L'écroulement du carcan socio-économique russe a vu, en parallèle, se développer de nouvelles contraintes de vie : les sectes. Elles proclament la liberté inconditionnelle en jonchant le parcours d'atteinte de conditions draconiennes.

       Trop d'Éros fait parfois émerger Thanatos.



1 Note : La première partie de cet article me soulage des nombreuses transformations qui m'assaillent ; la seconde partie…ma mère comprendra.
2 Éros : D'après Freud, c'est l'ensemble des pulsions de vie en opposition à Thanatos qui représente l'ensemble des pulsions de mort (retour à l'immobilisme).


FLORENCE BOISSE


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Mourir ou muter


       L'homme est fondamentalement un mutant. Sa vocation profonde est d'élever, degré par degré, son niveau de conscience tout au long de son existence humaine, c'est-à-dire voir, connaître, sentir, aimer ce qu'il est dans une toujours plus grande totalité de lui-même.

       Tous les mythes, contes, légendes et autres écrits populaires ne disent que cela au travers d'histoires apparemment simples, mais fortes et claires dans leurs messages. Les histoires expriment généralement la même idée : des personnages imaginaires, mais qui symbolisent une étape de nous-mêmes, traversent des aventures nouvelles et inattendues, rencontrent des obstacles et affrontent des épreuves afin de vivre des métamorphoses intérieures. À travers les résistances et si l'adversaire est vaincu, ils acquièrent davantage de force et d'intelligence et ainsi ils en sortent plus conscients et animés d'une nouvelle sagesse.

       Qu'en est-il de ceux qui reculent devant l'obstacle, refusent la transformation, sont sourds à l'appel du changement ou renforcent leur état actuel dans un contrôle et un immobilisme encore plus figés ?

       Généralement, ils meurent, s'endorment ou régressent dans un état antérieur et même parfois dans un cycle primaire ou archaïque. Le personnage de l'histoire, qui nous est conté, devient alors un animal et il lui faut repartir de cet état s'il ne veut pas en rester prisonnier.

       Sans même lire ces récits, nous savons tous, inconsciemment, que le sens profond de notre vie consiste à être capable d'aimer davantage et de devenir de plus en plus conscient. C'est une marche en avant et un devenir profondément inscrit en chaque être. Quelle belle et immense aventure ! Il semble que le dynamisme et le sens de cette aventure nous soient insufflés dès notre naissance.

       Nous naissons tous avec un potentiel inconscient considérable, une véritable terre inconnue parcourue d'animaux et de forces sauvages avec en son sein de vrais gisements de dons et de créativités. Ce potentiel, nous avons à le découvrir et à l'exploiter dans notre dimension humaine. C'est déjà une belle aventure que de partir à la découverte du monde extérieur, mais n'est-ce pas une plus belle aventure encore que de partir à la découverte de ce monde intérieur si riche en forces vives et sauvages.

       Tel un missionnaire, nous lui apportons notre sagesse éclairée et structurante. Le monde nous donne sa force, ses saveurs sauvages et naturelles ainsi que son intelligence authentique de la vie essentielle.

       Tout nous invite à franchir les remparts de notre égoïsme et de notre confort, à affronter les peurs et les messages alarmistes de nos souffrances passées. Parvenir, degré par degré, à accepter l'amour dans l'harmonie et la correspondance incessante de ses trois dimensions indissociables que sont aimer, s'aimer et se sentir aimé ou encore être tout à la fois, c'est-à-dire l'amant, l'aimé et l'amour.

       Cette phrase de l'abbé Pierre me séduit : « La vie, c'est un peu de temps pour apprendre à aimer. »

       Se connaître mieux, aimer plus, c'est comme une programmation essentielle inscrite au plus profond de chacun d'entre nous. Il m'apparaît que c'est là le véritable chemin, un chemin infiniment désiré qu'il soit conscient ou inconscient d'ailleurs, et qui s'inscrit dans une perspective infinie. Être hors de ce chemin, c'est à mon avis, la cause majeure des souffrances humaines.

       S'engager sur cette voie permet de vivre une mutation permanente ascensionnelle en accord avec le vrai dessein de sa vie. Franchir des portes, s'engager dans l'inconnu pour se rencontrer différemment, quitter les situations acquises, les habitudes pour partir à la découverte de parties obscures de soi-même et ainsi devenir tout autre. Il est vrai que ce chemin est exigeant. Mais il est vrai aussi que la porte, une fois franchie, nous ouvre la voie d'une sagesse et d'une intelligence nouvelles et nous aurons aussitôt la force de continuer en même temps que nous entendons l'appel de notre devenir au seuil de la porte suivante.

       Dans son accomplissement, ce chemin est pavé de joies réelles. Le monde, malheureusement, nous présente un tout autre projet. En effet, il nous invite à prendre possession, à jouir de notre puissance ; non de notre monde intérieur, mais du monde extérieur en accumulant, dans la mesure du possible, savoir, devoir et pouvoir. Il s'agit également de se conformer à des modèles présentés comme des valeurs sûres.

       Or la vie nous est présentée sur un mode uniquement horizontal s'étirant sur le plan de l'espace-temps sans référence à cette progression sur l'échelle de la vie intérieure.

       Si nous ne résistons pas à cet enfermement, nous rentrons dans le monde de la banalisation et de la répétition dans laquelle la vie devient terne, perd sa saveur et sa profondeur. L'homme passe alors à côté de sa vocation profonde qui est de croître à l'intérieur de lui-même, de monter degré par degré, de mutation en mutation, l'échelle de sa conscience et de son humanité profonde. L'homme est immense, mais il vit encore à la surface de lui-même.

       La société actuelle est en crise. La politique, la jeunesse, le monde du travail, le couple, l'éducation, les églises sont en crise. D'une manière générale, la société ne trouve pas les réponses aux questions graves et aiguës qui se posent à elle. Les politiciens, les philosophes, les médecins, les animateurs sociaux, les prêtres, les parents, les scientifiques donnent rarement les réponses qui apaisent, éclairent, ouvrent les portes et apportent la joie, l'espérance et l'enthousiasme.

       La principale raison de cette insuffisance, me semble-t-il, vient du fait que les réponses sont recherchées au même plan de conscience et de perception que celui sur lequel se posent les interrogations. Les réponses relèvent d'un plan de conscience, de sagesse, d'intelligence et d'humanité différent, auquel l'homme doit accéder dans sa vie intérieure. Mais, comme la plupart du temps, il a égaré sa vocation de mutant, il ne peut pas accéder à ces gisements de lumière qui demeurent ignorés en lui.

       L'homme ne conçoit son développement que par l'accroissement de son savoir. Il y a urgence à rappeler cette dimension de l'homme. J'ai le sentiment que ce qui doit changer, c'est de rappeler sans cesse que l'homme doit changer non dans la vie, mais dans sa vie en retrouvant le chemin de son développement intérieur et de ses mutations successives.

       Je suis très frappé de constater combien le milieu cinématographique, notamment américain, s'intéresse aujourd'hui au problème des mutations. Il suffit de voir le nombre de films récents qui traitent de ce sujet, comme si dans l'air du temps, les sociétés aspiraient à de profondes transformations sans trop connaître leur nature réelle et leur mode d'expression.

       Mais les mutations mises en scène par ces films sont physiques et s'exercent sur le seul mode horizontal dans l'ordre du pouvoir, de la défiguration outrancière et de la destruction apocalyptique. Les mutations intérieures du corps, du cœur et de la conscience naturelle, verticalement et profondément positives sont le plus souvent ignorées.

       Si les mutations, qui sont de l'ordre ontologique, n'interviennent pas, c'est la mort. Non pas la mort physique, car il restera toujours le minimum vital pour une conscience de veille, mais l'arrêt et le sommeil signifiant la mort à soi-même et à sa vocation profonde ; cette vocation profonde qui invite l'homme à exploser, à devenir son potentiel de vie et à accompagner le processus continuel de son accomplissement.

       Mourir ou muter, il semble qu'au seuil du XXIe siècle, plus que jamais, le choix se pose à notre monde qui a une soif urgente d'intelligence nouvelle et de cœur profond.

       C'est à chaque individu qu'il appartient de donner sa réponse.


MICHEL GALLET


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Y aurait-il quelque chose à changer ?


       Comment donc ? Bien sûr, et d'urgence.

       Changer d'environnement, en faisant de l'espace. Supprimer ce qui est mort et qui prend la place de la vie : les livres que nous ne relirons plus jamais, les vêtements que nous ne pourrons plus jamais remettre.

       Supprimer tous les résidus, les strates, ces tentacules que le passé projette sur le présent pour l'étouffer en nous faisant croire que le passé est encore possible.

       Changer d'attitude envers le présent en déposant – au moins pour un moment – le bagage écrasant des expériences accumulées pour aborder l'événement qui surgit avec un œil vif. Changer d'horaires ou de nourriture pour le plaisir de tenter de nouvelles expériences et ainsi de goûter la surprise du présent.

       Changer d'écoute et modifier la position du pavillon des oreilles en présence de certaines voix.

       Et surtout, surtout, quand nous constatons qu'il ne reste plus rien à changer et que ce qui demeure est stable, changer son regard sur ce qui reste en moi.

       Mais cela est une autre affaire, bien plus difficile que de faire le ménage.


GEORGES DE MALEVILLE


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La mécanique du changement


       La vie est un compromis entre désir et réalité, selon un raccourci freudien. Nos pulsions nous poussent à satisfaire nos désirs, nos fantasmes. Mais la réalité, espace ultime et nécessaire de satisfaction des désirs, nous oppose des obstacles à leur réalisation. Il nous faut donc retarder ou déplacer sur un autre objet la satisfaction du désir.

       La psychisme, tout au long de son développement, doit apprendre le contrôle des pulsions dans le respect des règles sociales et de la liberté de l'autre, afin de les exercer librement et d'atteindre leur but. De la maîtrise de ce processus dépend le sentiment de bien-être, nécessaire à l'équilibre de la psyché, et la possibilité d'accéder à la paix intérieure.

       Toute cette jolie construction psychologique ne vaut que si l'individu a acquis une autonomie suffisante avec ses premiers objets d'amour, la mère, le père ou leurs substituts, ou d'autres personnes investis secondairement, les autres membres de la famille, un professeur particulièrement admiré, un collègue de travail… C'est comme s'il fallait se décoller de milliers de petits liens fusionnels qui constituent une situation de dépendance vis-à-vis d'un autre (par exemple, les personnes citées) et entravent la liberté de voir, de penser et d'agir, en plaçant une espèce de filtre entre soi et l'extérieur, agent motivateur des pulsions.

       Cette barrière peut être très opaque, comme chez le déprimé, qui n'est pas capable de voir au-delà de sa dépression, ou, de manière plus pathologique, comme chez le schizophrène, qui, coupé de la réalité, en vient, par compensation, à se créer une néo réalité intérieure, lieu d'expression de ses délires. Elle fonctionne, le plus souvent, à la manière d'un écran transparent déformant, comme un prisme ou un miroir non plan, ce qui nous empêche de voir la réalité extérieure telle qu'elle se présente. Certains éléments grossis nous accrochent, nous écorchent ; d'autres deviennent invisibles, car le prisme a réduit une partie de notre champ de vision.

       Si notre structure psychique est nécessaire pour maîtriser l'énergie libidinale et nous permettre de satisfaire les exigences sociales, elle constitue un frein pour l'adaptation au réel, notamment dans ses changements. À moins de vivre dans une routine délicatement enchâssée dans un environnement quasi immuable, il faut bien faire face aux changements qui opèrent ça et là autour de nous, les uns de manière inopinée, accidentelle, les autres précédés de signes annonciateurs écoutés ou non.

       Les changements autour de nous peuvent prendre des aspects très différents. Telle personne chère dans notre coeur va partir pour d'autres lieux. Une vaste réforme dans l'organisation professionnelle contraint à une restructuration des équipes, à un déménagement sur un autre site. Et c'est autant de repères habituels du quotidien qui disparaissent.

       Il faut donc créer pour soi de nouveaux repères, de nouveaux investissements pour remplacer les précédents, car notre stabilité intérieure dans un équilibre toujours plus ou moins fragile et notre sensation de continuité de la vie, témoin d'un passage sans entrave de l'énergie à travers notre être, en dépendent.

       La plupart du temps, ces changements intérieurs en réponse aux évolutions extérieures sont inconscients ou accompagnés de phénomènes somatiques.

       Nous agissons comme si la personne partie depuis longtemps était toujours à proximité : le deuil de la perte est toujours remis au lendemain, parfois de manière inconsciente. Un trait de caractère négatif perturbe la relation aux autres, nous en convenons intérieurement, mais nous ne parvenons pas à nous résigner, à y remédier et à faire un premier pas pour le changer.

***

       Le secret ne serait-il pas de faire un seul petit premier pas et de constater le changement, si infime soit-il ?

       Certes, ce n'est pas un secret, car nous savons bien que pour réaliser une somme de travail importante, la clé de la réussite est la régularité dans l'action et dans la motivation. Un pas permet le suivant. Le plaisir d'avancer aide à réaliser la tâche du jour suivant. Chaque pas nous structure un peu plus vers le succès, du travail commencé, mais aussi pour réaliser d'autres futures tâches que nous aurons à accomplir.

       Parfois, nous nous refusons à changer. Eh bien ! Commençons par de petites choses. Avec un peu de patience, nous verrons rapidement l'effet sur notre environnement, la plupart du temps positif. L'espace a horreur du vide. Nos pensées, notre comportement structurent et occupent l'espace de notre environnement, un espace matériel et psychique. Une modification de notre part entraîne toujours une réponse extérieure.

       Cette dynamique a ses lois propres. Si je retire le pied d'une chaise, la personne assise tombera presque instantanément. Si une vallée étroite subit une inondation importante, il faudra peut-être attendre plusieurs semaines avant d'assister à un glissement de terrain. Il en est de même avec les êtres humains. Chacun a son temps psychologique, pour les uns rapides, pour les autres beaucoup plus longs.

       Pourquoi ne pas tenter quelques expériences sur des changements qui ne nous coûtent pas trop, afin d'observer et d'apprendre les lois de la mécanique du changement. En respectant ses lois nous serons certainement mieux assurés du succès et faciliterons ainsi la satisfaction de nos désirs, car peu à peu nous prendrons plaisir à nous débarrasser de ces vieilles choses qui encombrent notre vie.


HERVÉ BERNARD


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À lire



Va où ton cœur te porte
par Susanna Tamaro (Éditions Plon, Paris, 1996)


       Voici les trois derniers paragraphes de cet excellent ouvrage :

       « Mais ce n'est pas vrai, je ne ferai rien. Si je suis quelque part, si je trouve le moyen de te voir, je serai seulement triste, comme je suis triste chaque fois que je vois une vie gâchée, une vie dans laquelle l'amour n'a pas réussi à se frayer un chemin. Prends soin de toi. Chaque fois que, en grandissant, tu auras envie de transformer les erreurs en justice, souviens-toi que la première révolution à accomplir se trouve à l'intérieur de soi, la première et la plus importante. Lutter pour une idée sans avoir aucune idée de soi est l'une des choses les plus dangereuses que l'on puisse faire.

       Chaque fois que tu te sentiras perdue, indécise, pense aux arbres, souviens-toi qu'un arbre avec beaucoup de feuillage et peu de racines peut être déraciné au moindre coup de vent, tandis que, dans un arbre avec beaucoup de racines et peu de feuillage, la sève court difficilement. Racines et feuillage doivent pousser dans les mêmes proportions, tu dois être dans les choses et au-dessus, ainsi seulement tu pourras offrir ombre et refuge, te couvrir de fleurs et de fruits quand ce sera la saison.

       Et puis, quand plusieurs routes s'offriront à toi et que tu ne sauras pas laquelle choisir, n'en prends pas une au hasard, mais assieds-toi et attends. Respire profondément, avec confiance, comme le jour où tu es venue au monde, sans te laisser distraire par rien, attends encore et encore. Ne bouge pas, tais-toi et écoute ton cœur. Puis, quand il te parlera, lève-toi et va où il te porte. »


JACQUELINE DE PIERREFEU


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