decembre 1996
LA LETTRE

DE

S.O.S. PSYCHOLOGUE


                                             
NUMÉRO : 29REVUE MENSUELLEDÉCEMBRE 1996


Au sommaire de ce numéro :

A u t e u r T  i  t  r  e     d  e    l  '   a  r  t  i  c   l  e
E. Graciela Pioton-Cimetti Retour au quotidien (première partie)
E. Graciela Pioton-Cimetti Retour au quotidien (seconde partie)
E. Graciela Pioton-Cimetti Dormir : un quotidien où tu n'es plus là
Dormir : en una vida cotidiana en la que ya no estás
E. Graciela Pioton-Cimetti De regreso a la vida cotidiana
Chantale Capelle Retour au quotidien : les résistances
Florence Boisse Quotidien : retour à la distance
Florence Boisse Choisir un quotidien ou résister à la conformité
María-Luz de Diego Regreso a la vida cotidiana
Michel Gallet Le quotidien : terre d'exil ou d'élection
Brigitte Delaunay Retour : au quotidien
Georges de Maleville La résistance
Hervé Bernard Retour au quotidien : lieu de contraste
Hervé Bernard Retour au quotidien : entre réalité et fantasme
E. Graciela Pioton-Cimetti
et
Georges de Maleville
À voir : Le jardin (Zahrada)
Hervé Bernard Journées associatives de la mairie du 16e




               

Retour au quotidien

(PREMIÈRE PARTIE)


       Quand je suis partie, comme chaque année, pour mes vacances vers ma Cythère, ma Cythère qui est la ville où je suis née, mon Buenos Aires que j'imagine toujours avec un ciel limpide qui ne soupçonne pratiquement jamais l'existence de nuages, j'avais le coeur lourd et le corps encore plus !

       Je me suis posée mille fois la question de savoir pourquoi ou de quoi « j'en avais plein le dos ».

       La douleur me troublait tellement que je n'arrivais presque plus à marcher. La date du départ approchant, je remarquais que ma valise était insuffisamment remplie. J'avais prévu des vêtements inadéquats, croyant arriver en été alors que nous étions au printemps. Que voulait me communiquer mon inconscient ? Je suis partie le 20 septembre pour arriver avec le printemps.

       Le voyage fut infernal ou presque. L'avion était surchargé. Peu importe ! De ma place bien confortable, j'ignorais la foule, mais je ne pouvais pas ne pasécouter les histoires qui se passaient autour de moi : c'est ainsi qu'à Madrid un couple avait perdu leur tante qui était sur une chaise à roulettes et lorsque l'hôtesse avait demandé le nom de la vieille dame de 90 ans -- qui s'était rendue en Espagne pour saluer Santiago de Compostela, la ville de sa naissance --, son neveu lui répondit qu'il était impossible de l'appeler, car elle était sourde. Je ne pus que rire aux éclats. Puis la dame réapparut triomphalement poussée par un beau steward tout blond qui la ramenait de l'avion où elle avait été installée par erreur. En effet, il se trouvait l'un à côté de l'autre deux avions des lignes d'Aerolineas Argentinas, parce que le nôtre avait pris quarante-cinq minutes de retard.

       J'ignorais à ce moment-là que cet événement appelait mon attention, parce qu'il s'agissait d'un signe prémonitoire. Une semaine plus tard, je me trouvais dans la même situation en poussant ma mère sur un lit d'hôpital. Il faut ajouter que ma mère est sourde.

       Je me suis plongée dans la lecture du dernier livre acheté à l'aéroport et je me suis assoupie rapidement, tout naturellement avec les lunettes bien calées et l'air digne de celle qui ne veut pas accepter qu'elle en a marre

       J'ai tout mangé, j'ai tout bu... Et je crois encore que ma voisine pensait que j'étais sourde et, par conséquent, muette. La nuit passant, la douleur m'avait abandonnée.

       Je n'avais pas oublié, bien sûr, de prendre un maillot de bain et un paréo, car l'été parisien avait été redoutable et je ne rêvais que de m'allonger sur la pelouse pour chauffer mes os traumatisés.

       Surprise ! Depuis Fortaleza, nous n'avons pas pu quitter la ceinture de sécurité. L'orage était haut et l'avion craquait comme s'il allait se casser. J'ai prié comme jamais je ne l'ai fait à tel point que je fis mentalement le bilan de ma vie ainsi que mon testament en faisant bien attention à répartir équitablement mes biens entre mes héritiers. Ce problème m'avait permis de ne pas voir passer les heures et, avec étonnement, je fus reçue par un Buenos Aires sur lequel il pleuvait abondamment et où il faisait bien froid.

       Mon fils, le troisième de mes quatre enfants, m'attendait avec des yeux brillants même à 6 heures du matin.

       Quant à la douleur de dos, elle avait changé de place et j'avais fini par avoir mal partout et nulle part. Devant moi, j'avais 30 jours de vacances et le mauvais temps ne pourrait pas durer. Je suis allée, comme d'habitude, vivre chez ma tante, une jeune fille de 88 ans, pleine d'énergie et animée de la meilleure volonté possible.

       L'après-midi, je suis allée rendre visite à ma mère et je sus immédiatement que je ne pourrais pas être en vacances, car elle était grièvement malade et il fallait donc prendre les mesures nécessaires pour la faire opérer au plus vite. J'avais quitté un quotidien plein de responsabilités pour rentrer dans un autre quotidien où la variable temps jouerait le rôle de protagoniste.

       Je ne me suis même pas abandonnée aux bienfaits du soleil. Je n'ai connu que les allers et retours dans l'immense couloir principal de l'hôpital. Chaque matin, j'avais un jour de moins pour tout résoudre. Une force titanesque me possédait. Je ne connus aucun moment de répit et, en outre, je protégeais ma mère comme si c'était un nourrisson et moi sa mère.

       J'ai trouvé le chirurgien qui était le meilleur, l'équipe la meilleure. Possédée par la luminosité d'un archétype bien messianique, je voyais la lourde infrastructure hospitalière se plier à ma demande.

       Du matin au soir, je la couvais. Il faut dire que, à son honneur, elle me laissait prendre complètement en mains les choses, s'abandonnant à moi comme un petit poussin.

       Quand elle partit se faire opérer, je lui dis simplement : « Maintenant, tu vas t'abandonner comme si tu allais enfanter ». Elle m'a simplement répondu par l'affirmative et je savais que je pouvais lui faire confiance.

       Je devais partir le mardi 22 octobre pour recevoir mon premier patient le lendemain à 19 h 30. Je devais retourner au quotidien. Le 22 était un mardi. L'opération avait réussi au-delà de nos espoirs. À peine récupérait-elle que nous l'avons réinstallée chez elle le lundi matin comme si rien ne s'était passé.

       De mes vacances devenues un quotidien au rythme hospitalier, je me souviens d'avoir joué à la vie dans un petit jardin de l'hôpital où il y avait un palmier africain magnifique. J'étais avec ma meilleure amie. Là-bas, nous avons pu jouer ensemble en rêvant de la campagne. Je lui disais : « Viens, nous allons jouer à la liberté ! ». Nos commentaires étaient devenus pertinents pour le gazon qui s'était transformé, pour nous, en champ de blé : « Tu verras, la moisson de cette année sera extraordinaire et le prix du tournesol excellent ! ».

       Épuisée, mais la conscience bien tranquille, nous nous sommes séparées entre les larmes de joie par l'exploit réalisé et nos rêves de liberté et de soleil partagés non accomplis. Mes vacances ont eu lieu entre Buenos Aires et Madrid, car, par la grâce de Dieu qui a bien su me protéger, l'avion était à moitié vide, et j'ai dormi. J'ai dormi et j'ai pu rêver à la paix.

       Mon déplacement était ma première expérience de retour au quotidien, car c'était là que je pouvais enfin m'éloigner de mon nourrisson bien aimé en le sachant récupéré.

       Maintenant une question se pose : où est-il pour moi le quotidien ? Je crois qu'il est dans tes bras, mais c'est là où je souffre le plus de l'absence de mon nourrisson, car ton contact appelle cette tendresse douce et féroce que j'ai su ressentir face à l'effroi de perdre ma mère.


Fait à Paris, le 07/11/1996
E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


Nota bene :

       Oui, fait à Paris, le lieu censé représenter le quotidien et, à contrecoeur, j'écoute mes résistances. Nous avons frôlé la mort avec maman Peut-être comme le jour de ma naissance. Je constate en moi un comportement régressif : je n'ai envie que de dormir et manger. Ma pensée brille par son absence. Je sais que l'activité reviendra, mais pas aujourd'hui et il n'est pas question de culpabiliser. Je rêve que je vole des savons précieux. La douleur reste encore dans mon corps et je n'arrive vraiment pas à la situer : est-elle dans la jambe droite, dans la jambe gauche ou dans le sacrum ? De toute manière, les douleurs de dos se portent aux mêmes endroits qu'au moment d'un accouchement. J'ai accouché de ma mère. Mon corps est bien fatigué.


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Retour au quotidien

(SECONDE PARTIE)


       Le mois de novembre ne fait que commencer et voilà qu'apparaît nettement le tableau des dépressions pendant les consultations en même temps que les bonnes mines de l'été laissent la place au teint qui devient terne. Il y a des résistances mélancoliques. J'ai des difficultés à abandonner la maison secondaire avec sa mer et sa piscine.

       Même si l'été a été irrégulier dans l'hémisphère nord, le climat a, cependant, procuré des bénéfices secondaires pour la plupart de mes patients et pour moi-même.

       Même s'il a plu beaucoup, on pouvait faire l'amour, lire, jouer aux cartes, s'ennuyer ou se laisser aller et même réfléchir ; ou encore contempler aussi bien notre vie de couple que le comportement de nos enfants. Je ne parle, ici, que des gens capables de prendre leur temps pour habiter la maison d'été, car les autres, les fuyants, ne s'arrêtent pas. Ils prennent la voiture, femmes, enfants et imperméables compris, pour faire des kilomètres appelés « tourisme » sur des routes encombrées par d'autres fuyants et pour ne retrouver que la même pluie à Saint-Jean-de-Luz ou à San Sebastián. Mais, au moins, ils auront traversé la frontière !

       Je tiens à dire que personnellement cette typologie du fuyant suractif, même en été, m'agace. Or il s'agit bien d'une question personnelle que je peux dévoiler ici, car nous avons tous l'égalité dans la liberté d'expression et un engagement d'être sincères, sinon à quoi servirait « La Lettre » ? Sullivan considère que pour comprendre et interpréter les autres, nous devons passer par « notre propre modèle intérieur ».

       Dans le dernier numéro, nous avons parlé, chacun d'entre nous, de notre retour au quotidien immédiat. Maintenant, nous nous sommes habitués à la reprise de nos responsabilités et nous parlerons donc des constats que nous pouvons faire aujourd'hui après que le rythme et la régularité se sont établis à nouveau.

       Une patiente, Mme C., âgée de 35 ans, essaie depuis la rentrée de changer le comportement de ses enfants. « À son époque, dit-elle, les enfants faisaient moins d'activités complémentaires comme la danse, le tennis, la flûte, le cheval... ». Elle habitait avec sa famille une maison. À l'intérieur, se trouvait un bac de sable et une balançoire. Elle avait comme ses frères un vélo. Elle se souvient de tout cela avec une joie pratiquement inexistante par rapport à la surcharge d'activités de ses propres enfants. Avoir plus de temps lui permettrait de profiter de son imaginaire. Elle considère que réduire les activités de ses enfants pendant l'hiver leur permettrait de mieux vivre leur enfance et d'investir davantage leur foyer. Par ailleurs, grâce à la diminution d'exigences, les enfants semblent être moins excités. Je constate qu'elle-même a l'air d'être plus sereine.

       Pourquoi faut-il que je retienne le discours de cette patiente ?

       Parce qu'il est en accord avec mon modèle intérieur de référence.

       Lorsque mes enfants étaient petits, nous prenions de longues vacances. Trois mois à Miramar, en Argentine. Dans notre 16e étage en face de la mer. Ils travaillaient très bien toute l'année. S'il y avait des activités complémentaires, celles-ci ne prenaient pas de démesure, car elles étaient choisies selon le goût des enfants. Karaté et anglais pour l'aîné ; danse, anglais et français pour les deux filles et karaté, anglais et guitare pour le troisième qui est un garçon. Ils avaient les vacances pour jouer au football ou au volley-ball sur la plage. Pour le cheval, ils pratiquaient ce sport comme un plaisir dans notre propriété de la campagne à peine à 5 kilomètres de notre habitation de la plage.

       Pendant l'hiver, ils avaient le droit de lire tous les journaux et de regarder certaines séries de télévision qui plaisaient aussi à nous, les parents. La lecture, chez nous, n'a jamais été interdite. Naturellement, nous étions très proches d'eux et nous partagions des « après dîners » richissimes, car le plaisir des repas partagés a été, selon ce que j'ai pu constater à travers le temps, le secret de notre réussite dans la relation parents/enfants. Il faut bien dire qu'une ambiance où dominent la culture et le dialogue permet une convivialité familiale où les parents sont moins perçus comme différents et poseurs de limites.

       Bien sûr, chacun se responsabilisait avec ses notations au collège, car il y avait une seule chose à faire : étudier, pas seulement pour nous faire plaisir à nous parents, mais pour devenir à l'âge adulte des êtres responsables capables de s'assumer.

       Les vacances arrivées, nous partions vers l'autre vie bien méritée pour rencontrer la mer, la campagne, le soleil, la pluie, les jeux partagés. Bien sûr, l'enfant qui est en moi participait joyeuse aux aventures enfantines. Je revenais chaque semaine pendant trois jours à Buenos Aires pour faire mes consultations privées et remplir mes fonctions au ministère de la Marine. Je n'ai jamais coupé complètement ma vie professionnelle pendant les vacances et leur père non plus, quand il devait travailler. Les enfants restaient seuls avec du personnel de service et avec mes oncles qui avaient leur propriété à la campagne.

       Chaque fois que je descendais de l'avion de retour à Miramar, ils étaient là tous les quatre à m'attendre avec les deux chiennes.

       Les journaux et la TV étaient inexistants et non nécessaires. Pendant le petit déjeuner, nous écoutions les nouvelles à la radio pour ne pas avoir l'air trop bêtes avec nos amis. Les horaires étaient libres, mais les enfants tombaient de sommeil sur leurs livres. Étonnant peut-être, leur lecture étaient les nôtres ! J'avais constaté que, lorsque j'avais lu entre 6 et 8 ans l'Odyssée et l'Énéide dans leur version complète et originale, j'avais appris la mythologie grecque et la littérature classique avec la fraîcheur et la jouissance magique des enfants, sans effort. Nous avons donc laissé les enfants partager nos lectures. L'été servait indirectement à leur faire aimer la culture et la communication dans des dialogues familiaux approfondis selon l'âge de chacun.

       Le retour au quotidien n'a jamais été une menace pour ces enfants paisibles et reposés. Ils souhaitaient la rentrée scolaire. Le temps passant, il en était de même pour les études intermédiaires et universitaires. Aujourd'hui, l'aîné est médecin, la deuxième termine Sciences politiques, le troisième est avocat et la dernière est médecin. Et ils savent, Dieu le sait, gagner leur vie et s'épanouir dans leur famille. Ils nous ont fait quatre petits enfants. Il y aura bientôt un cinquième. Je crois que leur modèle de référence est, sauf variations contextuelles, celui de leurs parents. Être actif ne signifie pas être excité, mais efficace et pour être efficace, il faut être détendu. Savoir se reposer est l'activité humaine la plus difficile, car le cerveau devient une machine qui tourne dans le vide sans but précis. La machine dépasse donc l'homme qui est prédisposé à des comportements agités, fuyants et parfois délirants. Un maître dit : « La détente, l'immobilité et le silence ne sont pas un luxe, mais une exigence ».

       Les vacances doivent être utiles pour bien jouir du retour au quotidien. Permettre aux enfants de leur laisser écouter leurs silences intérieurs, c'est leur ouvrir un quotidien créatif. Les dépressions d'automne, les troubles caractériels sont la conséquence de vacances qui n'ont pas été réussies.

*
*       *

       Dans le dernier numéro sur le retour au quotidien immédiat après les vacances, j'avais dit que les miennes avaient consisté, en raison de durs moments passés dans mon pays d'origine, en un bon sommeil entre Buenos Aires et Madrid, car l'avion était à moitié vide.

       Naturellement, les commentaires ne sont pas allés au-delà, car le quotidien à Paris m'avait repris sans contrainte majeure.

       J'avais quelque part envie de retrouver la paix de mon foyer et la joie de mon travail à Paris.

       Aujourd'hui, les résistances deviennent évidentes. Un mois après, les odeurs de la ville me dérangent et ma peau se referme lentement. Il fait froid et je vois tomber les feuilles des arbres. Comme toujours la montre me menace, car elle prend le rôle de protagoniste dans ma vie. Matin, après-midi, soir. Tout est réglé. Pas assez de place pour l'imprévu. Oui, j'ai l'impression dans ce retour au quotidien de ne pas m'être préparée à le recevoir. Je suis tombée dans mon monde habituel après un sommeil réparateur, mais l'éveil a été dur. Dur, mais justement utile, car cela m'a permis de voir le visage caché de mon quotidien.

       Je constate de mauvaises habitudes : une prise en charge excessive des angoisses des autres. Je ne fais pas référence seulement aux responsabilités de la vie professionnelle ou associative. Non, je vais beaucoup plus loin. Au niveau affectif, les problèmes des êtres chers me pénètrent comme si j'étais une éponge. Je constate que, peut-être, je leur évite d'aller plus loin dans leurs cheminements. Faciliter la vie des autres devient une arme à double tranchant. J'assume le quotidien avec des résistances inouïes par rapport à un changement qui s'avère une exigence, car il y a des signes.

       Le mal au dos s'instaure chaque fois que je vais au-delà de mes forces et de mes possibilités. Je mange vite en pensant à finir et je goûte moins ce plaisir de la bonne table nocturne qui me libérait de toute fatigue. En lisant, je suis impatiente en même temps qu'intéressée. Mais je veux que le chapitre se termine... Pourquoi ? Simplement pour commencer le suivant. Mais après quoi ? Dormir vite d'un sommeil coupé. Le moindre bruit me réveille. J'ai des résistances féroces au changement. Cela m'accélère et j'accepte de plus en plus l'accélération et les engagements au quotidien afin de ne pas réfléchir au changement. Ma peau se ferme. Les caresses sont quelque part renvoyées à plus tard. Mais pour quand ? Je reste devant la question. La réponse : quand le temps arrivera. Le temps de quoi ? D'arrêter de faire. De faire quoi ? De trouver des solutions. Solutions ? Pour qui ? En premier lieu, pour les autres, car je me ressens comme repliée dans un coin fugitif et inaccessible de mon quotidien.

       « Ne résiste plus, prends ta place, me dit une petite voix, derrière mon oreille gauche ».

       Oui, peut-être, mais je ne peux pas. Le rythme saccadé m'a pris à Buenos Aires pendant mon quotidien de vie hospitalière avec l'opération de ma mère. Je n'avais que des instants très brefs pour rencontrer les autres membres de ma famille. Je n'ai pas vu mes amis. Le blé à la campagne a poussé sans que je puisse le voir. La mer a caressé ma plage au sable doré et je n'étais pas là. Le bruit du vent entre les eucalyptus a sûrement, comme toujours, joué des symphonies magiques venant de l'époque de la Genèse et je n'y étais pas. Et aujourd'hui, quand j'habite mon quotidien, je ne suis pas là. Je commence à comprendre mes résistances au changement. Si je change, je devrai questionner mon sens du temps, me mettre des limites, dire non à une grande partie des exigences journalières, laisser les autres faire et non vouloir faire à leur place, car la puissance de l'archétype messianique qui m'avait poussée à l'action en Argentine n'a plus de raison de subsister.

       Parmi les êtres chers au quotidien, il s'en trouve un dont la santé morale me soucie, car il est assujetti à un long chômage. Je ne peux pas agir à sa place, ni me vendre, ni même lui vendre dans ce marché restreint du travail qui marginalise les plus aptes par des critères si absurdes que sont, par exemple, l'âge. Je suis furieuse, mais je ne peux rien faire.

       D'autres souffrent après des années d'investissement dans la société d'une diminution de leurs affaires pour des problèmes de concurrence et de structure sociale. Je suis furieuse, mais je dois m'arrêter de prendre sur moi leurs angoisses, car je ne peux rien faire.

       En Argentine, ma mère se récupère après son opération, paisible et sans complication. Je sais que je ne peux rien faire de plus que l'accompagner tendrement à la distance. Son angoisse ne m'imprègne pas, car elle est, en plus, de type réaliste comme je pourrais l'être.

       Par contre, les histoires de la campagne avec la vente du tournesol, la moisson du blé, le manque de gardiennage... Tout cela m'angoisse, mais je ne peux rien faire, sinon faire du mieux possible.

       Ma fille doit accoucher dans les jours qui viennent. En principe, ce n'est pas mon affaire, mais cela me rend nerveuse. Je ressens clairement que cette attente indéfinissable qui me retient dans ce rythme saccadé est liée à la résonance des histoires d'accouchements.

       Comme avec ma mère, je constate que mes douleurs de dos prennent la place exacte des accouchements. Maintenant les douleurs reviennent en force devant la proximité de l'accouchement de ma fille.

       S'il y a un mois, « j'ai accouché de ma mère », aujourd'hui je comprends que je suis en train d' « accoucher de ma fille ».


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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Dormir


Dormir : un quotidien où tu n'es plus là


Je veux seulement dormir
pour rêver de toi
pour que tu reviennes
pour t'emmêler dans mes cheveux
pour secouer cette peine qui m'étreint
en me rappelant combien je t'aimais


Il y avait une grande porte chez nous
des livres ouverts et un marqueur jaune
et des rafales de soleil sur les murs blancs
et une Venise tremblant dans un cadre
et toi...


Lorsque tu es arrivé le froid a pénétré par la porte ouverte
les pétales des fleurs se sont agités dans leur vase
et nous nous sommes embrassés


Je ne me souviens pas de l'aube
je dors quand elle arrive
je ne me souviens pas du crépuscule nocturne
je travaille quand il arrive
Je n'ai que des images de choses
qui te ressemblent
qui me ressemblent
qui nous ressemblent
Je vois beaucoup de bleu, des rideaux bleus
des vers bleus
et un piano bleu
et une guitare également bleue
et une cruche et des cailloux bleus
et le sourire d'un héliotrope sans couleur
dans une nuit bleue où je te perds...

Solo dormir : en una vida cotidiana en la que ya no estás


Solo quiero dormir
para soñarte
para que vuelvas
para enredarte en mi pelo
para sacudir esta pena que me abraza
recordando lo mucho que te amaba


Había una puerta grande en nuestra casa
libros abiertos y un marcador amarillo
y ráfagas de sol sobre los muros blancos
y una Venecia temblando en un cuadro
y vos...


Cuando llegaste entró frío por la puerta abierta
se agitaron los pétalos de las flores en su vaso
y nos besamos


 
No recuerdo el amanecer,
yo duermo cuando él llega
No recuerdo el crepúsculo nocturno
yo trabajo cuando él llega
Solo tengo imágenes de cosas
que se te parecen
que se me parecen
que se nos parecen
Veo mucho azul, cortinas azules
versos azules
y un piano azul
y una guitarra también azul
y un cántaro y guijarros azules
y la sonrisa de un heliotropo sin color
en una noche azul donde te pierdo...


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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De regreso a la vida cotidiana


       El mes de noviembre solo comienza y en consulta ya aparecen las depresiones al mismo tiempo que parte la dorada piel del verano. Naturalmente que hay resistencias melancólicas, dificultades a dejar atrás el mar y la piscina de la casa veraniega. Aún si el verano ha sido malo en el hemisferio norte el clima a traído beneficios secundarios tanto para mis pacientes como para mi.

       Llovió mucho, entonces hubiera sido posible hacer otras cosas: amarse, leer, jugar a las cartas, al ajedrez, al bridge, al chinchón, aburrirse incluso y porqué no dejarse ir hacia la calma y la percepción ó más aún reflexionar, ó más aún contemplar nuestra vida de pareja y el comportamiento de nuestros hijos. Me refiero, naturalmente a quienes son capaces de habitar su casa veraniega, porque los otros, los que huyen no se aquietan jamás. Ellos toman el auto, su mujer, y los niños, sin olvidar los impermeables para hacer kilómetros, llamados « turismo » sobre rutas plenas de otros, huyendo, para solo encontrar la misma lluvia en San Juan de Luz, o en San Sebastián. ¡Pero al menos habrán atravesado la frontera!

       Afirmo que personalmente la tipología del hyperactivo que huye, aún durante el verano, me subleva. Se trata de una cuestión personal que puedo revelar aquí, dado que todos los que escribimos en ésta publicación nos hemos prometido la libertad de expresión, la sinceridad ¿Sino para que serviría la «revista»? Sullivan considera que para entender a los otros debemos pasar por nuestro modelo interior.

       En el número precedente cada uno de nosotros habló del regreso a la vida cotidiana inmediata. Ahora ya habituados a nuestro ritmo de trabajo, hablaremos de hechos que hemos constatado. Una paciente, la señora C. de 35 años, trata después del regreso de vacaciones de cambiar el comportamiento de sus hijos. «En mi época, dice ella, los niños hacían menos actividades complementarias que hoy en día, como la danza, el tenis, la flauta, la equitación, la natación, el piano, etc. Yo vivía con mi familia en une casa. En el jardín había un espacio con arena y una hamaca. Yo tenía como mis hermanas una bicicleta».

       Ella se acuerda de ésto con una alegría practicamente inexistente en sus niños sobrecargados de actividades complementarias. Tener más tiempo le permitió en su niñez desarrollar su imaginación. Ella consideró que reducir las actividades de sus niños durante el invierno les permitiría vivir mejor su infancia. Por otra parte, disminuido el nivel de exigencias los niños parecen estar actualmente menos agitados. Constato de mi parte que ella misma parece más serena.

       ¿Por qué retengo el discurso de esta paciente?

       Porque él concuerda con mi modelo interior de referencia.

       Cuando mis niños eran chicos tomábamos largas vacaciones. Tres meses en Miramar, en Argentina, en nuestro piso dieciséis frente al mar. Ellos rendían bien en sus estudios durante el año. Ellos tenían actividades complementarias pero no en forma desmesurada y elegidas según sus gustos de los niños : karate e inglés, el mayor; danza, inglés y francés las niñas y karate, inglés y guitarra, el tercero, que es un varón. Las vacaciones eran para jugar fútbol y volley-ball en la playa. En cuanto a la equitación, ellos practicaban éste deporte como una diversión en la propiedad del campo a sólo cinco kilómetros de nuestra vivienda sobre la playa.

       Durante el invierno tenían derecho a leer todos los periódicos y a mirar ciertas series en la televisión que nos gustaban también a nosotros, los padres. La lectura en nuestra casa jamás fue prohibida. Naturalmente estabamos muy cerca de ellos y compartíamos lindísimas sobremesas puesto que el placer de las comidas compartidas fue, según pude constatar a través del tiempo el secreto del éxito en la relación padres/hijos. Hay que recordar que un ambiente en donde reinan la cultura y el diálogo permite una convivencia familiar en la que los padres son menos considerados como diferentes y marcadores de límites.

       Por supuesto cada uno era responsable de sus notas en colegio ya que no tenían otra obligación que la de estudiar, no solamente para complacernos a nosotros, sus padres, sino para convertirse en la edad adulta en seres responsables capaces de asumirse.

       Llegadas las vacaciones, partíamos hacia esa otra vida, bien merecida, para vivir el mar, el campo, el sol, la lluvia, los juegos compartidos. Evidentemente la niña que hay en mí participaba alegre en las aventuras infantiles. Yo volvía cada semana tres días a Buenos Aires a fin de atender en mi consultorio privado y de llevar a cabo mis funciones en el ministerio de la Marina. Yo nunca corté completamente mi vida profesional durante las vacaciones y su padre tampoco. Cuando teníamos que trabajar, los hijos se quedaban solos con el personal de servicio y con mis tíos que tenían su propiedad en el campo.

       Cada vez que bajaba del avión de regreso a Miramar estaban ahí los cuatro, esperándome con las perras, madre e hija. ¡Una delicia!

       Los periódicos y la televisión eran inexistentes e innecesarios en vacaciones. Durante el desayuno escuchábamos las noticias en el radio para no pasar por demasiado ignorantes de la realidad nacional y mundial, ante nuestros amigos. Había libertad de horarios pero los niños se caían de sueño sobre los libros. ¡Sorprendente quizás, pero sus lecturas eran las mismas que las nuestras! Yo había comprobado que cuando leí entre los seis y los ocho años, la Odisea y la Eneida en sus versiones completas y originales, había aprendido la mitología griega y la literatura clásica con la frescura y el gozo mágico de los niños: sin esfuerzo. Por eso dejamos a los niños compartir nuestras lecturas. El verano servía indirectamente para hacerlos amar la cultura y la comunicación a través de diálogos familiares profundos naturalmente comprendidos, según la edad de cada uno.

       El regreso a la vida cotidiana nunca fue una amenaza para éstos niños apacibles y descansados. Ellos deseaban el regreso al colegio. A lo largo del tiempo sucedió lo mismo con respecto a sus estudios secundarios y universitarios. Actualmente, el mayor es médico, la segunda termina Ciencias políticas, el tercero es abogado y la última médica. Ellos saben y Dios lo sé cómo, ganarse la vida y desarrollarse en sus respectivas familias. Ya nos han dado cuatro nietos y muy pronto nacerá el quinto. Yo creo que su modelo de referencia es, guardadas las variaciones contextuales, el de sus padres. Ser activo no significa estar agitado sino ser eficaz y para ser eficaz hay que estar tranquilo. Saber descansar es la actividad humana más difícil puesto que el cerebro se convierte en una máquina que da vueltas en el vacío sin objetivo preciso. La maquina sobrepasa al hombre y lo predispone a comportamientos agitados, de fuga y a veces hasta delirantes. Un maestro dice: «El sociego, la inmovilidad y el silencio no son un lujo sino una exigencia».

       Las vacaciones deberían ser útiles para crear un excelente regreso a la vida cotidiana. Permitir a los niños escuchar sus silencios interiores es abrirles el camino a una vida cotidiana creativa. La depresiones de otoño, las transformaciones comportamentales son la evidencia de vacaciones insatisfactorias, sea ésto en el plano de lo manifiesto o en el de lo subyacente.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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Retour au quotidien : les résistances


       Après un mois de juillet harmonieux et reposant, août a été encore pour moi un mois de grâce. Et j'ai profité de cet état pour avancer un peu dans mes projets de thérapeute.

       Et voici que fin août, mon chef de service rentre, mon thérapeute rentre, le kiné qui me réapprend à me servir de mon genou rentre...et mon fils, celui que j'appelle « mon fils préféré », rentre.

       Et je dis non. Je résiste. Je ne veux pas reprendre la vie habituelle et quotidienne d'avant juillet. Je ne veux pas reprendre le fardeau de tous les jours, retrouver les visages gris dans le métro et les odeurs, recommencer à me presser le soir, parce que l'école, la cuisine, l'enfant... Je résiste de toutes mes forces au flot des jours qui va m'entraîner encore dans sa course.

       Et puis surtout je résiste à cette force, mon chef, qui veut toujours que j'en fasse plus, qui fait pression, qui va me reprocher ceci ou cela, qui va se plaindre de moi à notre directeur commun, qui va se plaindre du directeur auprès de moi, qui va se plaindre du père de son fils, qui va jouer encore le chantage du départ ou de l'arrêt de travail si on ne fait pas ce qu'elle veut, je résiste en traînant, je résiste en disant non, résiste en disant oui et en ne faisant pas. Je résiste en déjouant ses contrevérités, en rétablissant la vérité. Je lui résiste et elle n'aime pas cela. Moi je sais qu'à travers elle, c'est à la volonté de maîtrise phénoménale d'une autre femme que je résiste, de celle qui fut ma mère.

       Ce faisant, je sais que je suis responsable de m'être retrouvée dans cette situation, que j'ai donné dans ce piège pour retrouver le traumatisme ancien et le rejouer pour le maîtriser encore et encore, ne pas être détruite. Je résiste pour ne pas être détruite, encore une fois. Pour exister et me prouver qu'elle ne m'a pas détruite.

       Et puis j'ai fait la connaissance d'une autre femme qui entre dans mon quotidien possible, une psychanalyste avec qui j'aimerais travailler. Je sais où est mon désir d'être thérapeute, d'être.

       Au fur et à mesure des négociations, je sens, je perçois son désir à elle...que je vienne faire un certain travail dit corollaire à l'être thérapeute. Et c'est, sans doute, vrai, mais là n'est pas la forme exacte de mon désir.

       Et me voilà encore en train de résister, au risque de me barrer le chemin de pouvoir travailler avec elle. Je résiste au désir de l'autre pour affirmer le mien propre.

       Et j'ai peur que cette résistance soit en même temps résistance au changement, résistance à une évolution -- hésitation suprême à passer le pas, la barrière -- pour devenir thérapeute me reconnaître ce droit et cette identité. Cette double résistance m'habite quotidiennement à présent. Si j'identifie bien la première, j'identifie moins bien la seconde. Je ne voudrais pas me servir de la première résistance comme écran de la seconde.

       S'agit-il de la peur d'un changement dans le quotidien ? Alors, je crains d'y résister aussi, car le pas est difficile à franchir et je sais qu'après rien ne sera pareil. Ce ne sera plus tout à fait le même quotidien.

       Comment peut-on être attaché à un quotidien qui nous est pénible et résister à le changer ? Me voici face à ce choix. Je sais que je vais faire un choix.


CHANTALE CAPELLE


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Quotidien : retour à la distance


       Je reviens de trois semaines de vacances : une semaine pour m'adapter au rythme ralenti, presque angoissant, du farniente, une semaine pour profiter du repos, une semaine pour appréhender le retour à un rythme effréné et habituel du retour au quotidien.

       Un quotidien pourtant si inhabituel dans une ville comme Paris, où le trajet métropolitain journalier est déjà un spectacle à part entière : constat de maladies psychiques avancées, visages moroses, discussions privées rendues publiques, grèves publiques devenues privées, ivresse de la misère, de la maladie.

       Au petit matin, notre journal nous annonce les horreurs de la veille en 2D ; le soir le journal télévisé les commente en 3D.

       On s'inquiète pour nos enfants qui assistent, fascinés (?), aux violences télévisées et cinématographiques. Quelles influences peuvent-elles avoir sur leur équilibre psychique ?

       Pourtant, la jeune génération du gentil Et, du valeureux Stallone, et des combatives tortues Ninja ne semble pas s'émouvoir d'un bain de sang de plus ?

       En revanche, les histoires dites « drames psychologiques » émeuvent bien plus ces jeunes : pas de sang, mais des cris sourds, une souffrance plus intérieure que claironnée sur des bandes préenregistrées, entre les cloisons d'une cabine aérospatiale hollywoodienne.

       L'intolérable survient.

       La distance de l'habitude, de l'incroyable stricto sensu : « Tellement c'est horrible, ça fait rigoler, avance un enfant de quatre ans », n'est plus possible.

       Le drame psychologique humain, péniblement humain, angoisse bien plus parce qu'il touche « de plein fouet » l'inconscient de l'individu, cette zone sans défense.

       La proximité des histoires, des dérapages comportementaux, des besoins irrespectés, des désirs inassouvis viennent résonner au coeur de l'enfant, au sens large du terme, c'est-à-dire l'enfant en soi.

       Voilà mon quotidien : cette distance introduite journellement entre moi et l'horreur, moi et la difficulté habituelle. Une distance tristement indispensable, tristement car si proche de l'indifférence.

       Face aux aléas économiques, familiaux, relationnels engendrant l'impossibilité d'établir une stabilité extérieure, un cadre structuré sur lequel on puisse se soutenir, qui nous sert de tremplin pour réagir, pour se retrouver, nous nous forgeons une défense impitoyable puisqu'elle nous glisse peu à peu dans un monde « hors contacts », asocial.

       Un monde tiède en perspective... tant décrié par nos philosophes nationaux qui, eux-mêmes, ont mis en place une défense très acceptable dans notre société : la distance intellectuelle, non affective, entre eux et les événements.

       Or l'impossibilité à introduire une distance entre « l'insoutenable poids du quotidien » (pour parodier l'écrivain M. Kundera) et soi n'amène-t-elle pas la folie ?

       Dans Breaking the waves, drame de Lars von Trier, une jeune femme pure, d'une gaieté naïve, croyant aux grandes valeurs, franches, sans concession, que sont l'amour et la bonté, se trouve mise à l'écart de la société, malade ?

       L'hypothèse de G. Devereux, auteur des Essais d'ethnopsychiatrie générale, revient comme un leitmotiv : qu'est-ce que la normalité dans une société malade ? En d'autres termes, être opposant au sein d'un pays doté d'un régime militaire qui ponctue le quotidien de chacun, est-il le comportement adéquat ? Suivre les références de normalité parentales qui ont éduqué notre conception des choses durant notre quotidien, d'au moins dix-huit ans, est-il la bonne attitude ?

       Le quotidien a ceci d'inquiétant, qu'il nous projette dans un monde virtuel de normalité, pas toujours accepté par notre être, un monde illégitime si l'on considère nos besoins profonds.

       J'aperçois, pour la troisième fois de la journée, les tics d'un usager du métropolitain : ces séquences de comportement correspondent à une répétition corporelle d'une réaction adaptée à une situation antérieure mais qui ne trouve plus sa raison d'être dans l'actualité.

       Il me semble qu'ils évoquent ce besoin d'un cadre immuable, d'une valeur sûre, difficilement mise en place actuellement : entre insécurité dans le travail, couples qui se défont, enfants qui nous échappent, et guerres fratricides qui resurgissent, sur quoi peut-on s'appuyer ?

       Le quotidien est censé nous rassurer par son immobilisme. Or il n'est plus, à présent, que sable mouvant, attirant à lui le moindre faux pas d'une personnalité qui n'aurait pas trouvé en elle ce noyau fort et stable, inaccessible à l'environnement.

       L'effet pernicieux de la distance est qu'elle devient une échappatoire : on apprend à augmenter les distances, non plus par rapport aux autres, mais par rapport à soi : lever avec radio-journal, trajet avec roman-écouteurs, bureau avec commun-téléphones, retour avec roman, soirée avec télévision.

       Ce « recul » que nous souhaitons dans un sens est également facteur d'angoisse car il remet fondamentalement en question la nature de l'homme.

       C'est l'attrait de l'immobilisme, du repos, du Thanatos, à la fois si attirant et si inquiétant.

       Mais l'homme est action : il pense, son activité neuronale est déjà, en soi, un acte.

       Il aspire également à « faire le vide » : si seulement je pouvais ne plus penser !

       Ce conflit entre ces deux besoins fondamentaux est bien appréhendé par les orientaux à travers leur philosophie du yin et du yang antagonistes et manifestés au même moment en chacun de nous avec plus ou moins d'intensité.

       Notre civilisation a établi une loi de l'univers basée sur la progression chronologique, l'évolution d'un passé vers un futur, via le présent dont le caractère concret est si difficilement perceptible.

       Pourtant, nos propres rythmes intrinsèques semblent se cadrer sur un mouvement circulaire, au sens ethnologique des Indiens d'Amérique, c'est-à-dire un tempo sans chronologie particulière. Considérons nos éternels besoins de s'emplir et de se libérer. S'emplir de nourriture, de connaissances, d'informations, de bruits ou bien aspirer au jeûne, au vide, au silence.

       Boulimie/anorexie, mémoire/oubli, fête/cocooning : notre quotidien est rythmé selon la cadence d'un balancier. Notre distance se situe sur sa trajectoire. Elle nous sauve d'une société difficile mais nous éloigne de notre être.

       L'éternelle recherche de la « bonne distance » n'est pas seulement le problème du cadre thérapeutique. Elle est en chacun de nous, à tout moment de notre vie professionnelle ou personnelle.


FLORENCE BOISSE


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Choisir un quotidien ou résister à la conformité


       De nombreuses tentatives sont faites pour échapper à ce que l'on considère comme un quotidien choisi par l'autre. Certains disent « non » à la société et « oui » à une forme de structure sociale encore plus rigide fondée sur la croyance en un chef de tribu, chef de secte, chef de gang...

       Le choix d'un quotidien différent, conceptualisé comme une crainte de la conformité, de la banalité, engendre parfois un durcissement encore plus flagrant des comportements : c'est la macrobiotique qui oblige à passer des heures au marché et qui écarte les repas entre amis, c'est un choix vestimentaire étudié qui fait souffrir  colorations vertes, talons aiguilles qui cambrent, piercing... , mais qui signe une nouvelle caste...

       Aux États-Unis, des mouvements de protestation contre les anciennes valeurs « argent-sexe-puissance » se font sentir : on préconise une vie plus simple avec les « vendredis sans cravate au bureau », la sobriété dans le choix des vacances et des mets, l'abstinence sexuelle dont les racines plongent dans une confusion entre principe puritain et enseignement faussement interprété du Tao bouddhique, la « bonne mesure » en toute chose.

       Lorsque je revois pour la dixième fois Le docteur Jivago, je m'aperçois que le choix, légitime, d'un quotidien social différent, en l'occurrence à l'encontre du Tsar, provoque une famine encore plus répandue, une rigidification de la vie, l'annihilation de la liberté personnelle au profit de la liberté (?) globale...

       Les réactions contre un quotidien qui fait souffrir semblent très paradoxales.

       Sur le plan psychologique, les surprises sont les mêmes : si les oppositions, chez l'être humain, sont plus subtiles, plus délicates, car plus affectivement chargées  notamment vis-à-vis des parents , elles ne provoquent pas moins, elles aussi, des difficultés accrues dans le quotidien.

       Accepter ou non de faire correspondre sa propre conception de la vie avec celle des parents est une décision, parfois même une expression de l'inconscient, lourde de conséquences : combien de jeunes adultes tombent amoureux de la « seule personne au monde » qui ne correspondait pas au schéma familial ?

       Même si cette réaction s'inscrit parfois dans une réalité bien plus complexe, influencée par la généalogie, elle n'en est pas moins difficilement acceptable.

       La pression parentale morale peut alors engendrer soit un renforcement de la position du jeune soit un renoncement, gage d'une reconnaissance du père ou de la mère, parfois tant attendue. En supposant que « l'amour soit le plus fort », comme il se dit, restent alors deux quotidiens à mettre en commun. On ressent l'étroite limite entre de très humaines différences et la nécessaire réunion des points de vue, de ressentis, de conceptions... et d'habitudes.

       On assiste actuellement à une recherche de quotidien nouveau : sans évoquer les sectes toujours plus puissantes, le succès des romans tel que l'Alchimiste de Paolo Coelho montre combien les voies initiatiques attirent.

       Nombreux stages sont proposés pour faire revivre ces étapes : croisières à thèmes, voyages dans le désert, parcours amérindiens, etc.

       Pourtant, ne peut-on envisager que notre propre voie semée de nécessaires épreuves ne se réalise dans notre vie journalière, le fameux « ici et maintenant » ? A-t-on besoin de partir à 100 km ou chez les chamans amérindiens pour saisir des transformations ? Ne peut-on intégrer les éléments du quotidien comme des rencontres, des combats journaliers..., favoriser l'imprévu de nos formes habituelles de pensées, écouter les différences, les normes socioculturelles de l'autre, de son conjoint, de son collègue, d'une minorité, d'une majorité à laquelle on n'adhère pas ?

       Il est vrai que, bien souvent, et comme chez l'enfant, c'est l'expérience concrète qui favorise un processus d'apprentissage, donc de changement. Mais rien ne sert si on n'est pas ouvert, prêt à « recevoir » ; on peut avaler l'hostie tous les jours et conserver le goût amidonné durant une minute : il ne s'agira pas, en l'occurrence, d'un goût plus subtil de la véritable incorporation qui reste et qui se cristallise dans notre structure humaine.

       On peut également repérer ce qui nous arrange dans les résistances : en quoi telle ou telle réaction nous permet-elle de construire une étape personnelle, son propre cap à dépasser ?

       Rien n'est plus comparable à notre chemin de vie ; on évoque des voyages initiatiques à haut symbolisme ; mais il semble que l'on pourrait avoir l'humilité de l'entendre comme une parabole, c'est-à-dire suffisamment générale pour toucher tout le monde, mais fort heureusement insuffisamment imprécise pour indiquer une voie unique de changement. Nos résistances positives à la banalité, conçue comme un quotidien qui ne nous convient pas, permettent de créer l'évolution qui nous correspond, de l'élaborer pour soi, en respectant son entourage qui n'a pas envie ou besoin (?) de la même.

       Certains parlent de tolérance lorsqu'on accepte de faire pénétrer en soi une vue plus globale de situations, d'autres de « conception cosmique », terme à la mode ; d'autres encore de largesse d'esprit. Mais l'idée maîtresse est la même : sans avoir besoin de se transplanter en d'autres contrées, c'est une interprétation des événements toute intérieure qui peut agir sur le quotidien.


FLORENCE BOISSE


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Regreso a la vida cotidiana


       Ya el verano quedó atrás, las vacaciones, los viajes, las cálidas e interminables noches charlando con los amigos, disfrutando de su compañía intercambiando ideas a experiencias, porque eso de cambiar el mundo parece utópico.

       Con la rentrée nos viene a la mente un aluvión de ideas diferentes: trabajo, deber, obligación...stress, incluso los mas benévolos dirían vida ordenada.

       Cada mañana, vuelta a empezar. Se tienen dieciseis horas por delante cargadas de buenos y malos ratos, de trabajo y de relax; de stress y de diversión; dieciseis horas para conseguir lo que quieras, o lo que puedas. Nos comportamos como la abeja que no puede detenerse en el cumplimiento de su deber, su única vida. Una abeja ociosa no es imaginable, cuando frena su trabajo es que va a morir.

       Los puritanos exaltaron la voluntad, proclamaron la competencia como su mejor arma y esta actitud no sólo envenena el trabajo, sino el descanso, que no recupera ya los niervos y que aburre; hay que volver a los sentidos, al gozo y al reposo.

       El ser humano actual vive sólo con su cabeza; no es consciente de la actividad de sus sentidos. De ahí que rara vez viva su ahora. O se situa en el pasado, sintiéndose culpable de viejos actos o complacido con antiguos triunfos o en el futuro, anticipando alegrías que no sucederán o calamidades aún en el aire, perdiendo la certeza de vivir más por la vana posibilidad de vivir mejor. Una vida que se refugia demasiado tiempo en el trabajo, como la de la abeja, sin pasar a los cálidos dominios del corazón, se torna árida, tediosa y desalentadora.

       Hay que transladarla al verde campo de los sentimientos, de las sensaciones, del amor y de la intuición. La existencia hay que vivirla en la compañía sin que la competitividad la esterilice, sin que la profesión la atosigue, sin que la velocidad la destruya.

       Al cuerpo ne se le goza conociendo donde están sus miembros y sus posibilidades, sino sintiéndolo en la realidad. E igual sucede con la vida del alma. La sensibilidad se adormeció y luego desapareció, porque el hombre se fué reduciendo a los fríos limites de la razón. Nos creimos más productivos, más sosegados, más modernos. No nos dimos cuenta de que así íbamos pereciendo. Confundimos la calma que sigue al ejercicio con el amortiguamiento de la conciencia individual. Nos transformamos en un número sin darnos cuenta que el progreso colectivo no es progreso si nos va acompañado del de cada uno de nosotros; no sólo por la calidad de nuestra vida, sino también por su cantidad.


MARÍA-LUZ DE DIEGO


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Le quotidien : terre d'exil ou d'élection


       Au mois de juillet, j'ai suivi un stage intitulé « Qui suis-je » ou encore « une intensité ». Il s'agit pendant 12 jours de 6 h du matin à 23 h le soir de se poser intensément la même question : qui suis-je vraiment ?, quelle est ma vraie nature ?

       Dans un « espace temps » limité, avec l'obligation de maintenir le cap, c'est un embarquement peu banal vers soi-même. Toutes les formes de compensation habituellement utilisées (nourriture, sommeil, cigarettes, bavardage et autres) étant proscrites ou savamment limitées, seul reste le face à face frontal, inévitable avec ses limites, ses surdités et ses obstacles psychologiques.

       Il s'agit bien, en effet, de rester continuellement tourné vers sa question essentielle et d'accueillir, sans rien refuser ou juger, tout ce qui monte de soi.

       Bien que souvent difficile, ce parcours fut pour moi très riche. D'abord, il y a eu tous ces souvenirs d'enfant profondément enfouis, qui, sur mon passage à ce niveau de moi-même, ont surgi, tels les lapins des fourrés, en me substituant le sens et la souffrance de leur ensevelissement. Ensuite, il y a eu ce goût de la profondeur qui au fil des jours émerge progressivement.

       Cette profondeur qui a le goût de plus en plus prononcé de la légitimité et de la curiosité heureuse et comblée, d'où il apparaît, sans aucun doute possible, que sa vie a un sens, que tout se passe exactement comme cela doit se passer, selon un ordonnancement supérieur, d'une précision inouïe et que nous sommes continuellement traversés par un flux de vie riche, sans cesse changeant et passionnément personnel. Et puis très vite ma question essentielle devient : quel est mon vrai désir, quel est mon désir source d'où naissent mes multiples petits désirs annexes ?

       La réponse me parvint claire, évidente, immédiate, libératrice : trouver et vivre la paix et la lumière de l'esprit. Il m'est apparu, sans l'ombre d'un doute, que c'était cela ma quête essentielle, ma soif véritable, d'où se dessine une trajectoire si souvent cachée derrière une forêt d'apparence de doutes et de découragements. Et je suis reparti du stage avec dans la main cette réponse, pour moi aussi précieuse qu'un trésor.

       Avant notre départ, l'animateur du stage nous avait délivré un ultime message : « avant de renfiler les vieux vêtements de vos habitudes, vérifiez s'ils ne sont pas devenus trop courts ».

       Depuis, quatre mois se sont écoulés.

       Je dois avouer, en usant de l'image qui me vient, que l'herbe de mon quotidien nourrie par l'engrais de mes habitudes a vite recouvert le marbre de mes précieuses découvertes. C'est vrai que les habitudes agissent sur nous comme une drogue et nous en sommes dépendants. Pourtant, que vaut une découverte, aussi lumineuse soit-elle, qu'elle soit d'ordre psychologique ou spirituelle, si elle ne s'incarne pas dans la réalité, si elle ne modifie pas ma vie de tous les jours, si elle ne me rend pas plus libre et plus heureuse ?

       Très sincèrement, je ne pense pas que depuis quatre mois ma vie soit devenue, de manière sensible, plus lumineuse et plus paisible. Alors faut-il désespérer, après une expérience importante, du retour au quotidien et des résistances qu'il exerce sur nous ? Je ne le pense pas pour plusieurs raisons.

       D'abord, parce qu'il m'a souvent été donné d'expérimenter que toute prise de conscience, tout progrès dans l'ordre de la conscience, sont définitivement acquis. C'est comme une terre à jamais conquise sur les flots mouvants de l'ignorance. Il me revient souvent cette phrase prononcée par un thérapeute à l'issue d'un stage également tourné vers l'essentiel : « ce que vous avez compris d'important pour vous à un moment donné même s'il vous semble que vous l'avez oublié, il y a au moins une cellule en vous qui s'en souvient encore ».

       Ensuite, il y a le fait que les vrais changements, ceux qui touchent le fond de l'être sont lents, très lents et qu'ils ignorent superbement notre manière habituelle d'être pressé. Les changements intérieurs arrivent au moment juste et cette justesse n'a pas de montre. Elle ne connaît que l'ordre subtil et secret du monde.

       Enfin, et surtout, il y a la constatation que les changements s'opèrent en nous plus que nous opérons nous-mêmes les changements. Sur le plan de la santé, par exemple, c'est la nature qui guérit le malade bien plus que le médecin.

       Le médecin rappelle au malade les protections essentielles et rétablit en lui le contact avec sa santé qui était momentanément coupé.

       Mais c'est bien la nature qui dans son intelligence et sa mémoire infinies opère la véritable guérison en rétablissant ses fonctionnements originels.

       C'est pourquoi, j'ai nullement envie de saisir mon quotidien dans l'effort et la volonté pour lui imposer mes changements.

       Aussi, je fais confiance à ma nature profonde dont je sens qu'elle oeuvre, à son rythme, d'une manière souterraine à ma réalisation, indépendamment de ma volonté personnelle. De même, en surface, les prises de conscience acquises et stabilisées propagent leur part de vérité et préparent d'autres découvertes.

       Face à cette oeuvre d'une grande sagesse qui opère en moi, j'ai ma contribution à apporter, modeste mais essentielle un peu à l'exemple de celle du médecin dont il a été question plus haut.

       Selon ce que je perçois, ma contribution consiste à offrir d'abord mes protections.

       Ces prises de conscience sont des lumières nouvelles encore fragiles avant qu'elles ne soient définitivement intégrées à ma vie.

       Je me dois de les protéger contre les vents violents ou contraires. Peut-être en parler peu ou à de vrais amis.

       Ensuite, je me dois de maintenir le contact avec ma santé, ma vraie nature, mon désir essentiel. C'est ce qu'on appelle, je crois, avoir l'esprit de vigilance. De tout temps, les sages ont dit que « le défaut majeur de l'homme, c'est l'oubli, l'oubli de ce qu'il est, de sa profondeur, de son vrai désir. Oublieux de l'essentiel, il s'égare alors sur des voies sans issue ».

       Alors, le plus régulièrement possible, je me rappelle l'immensité de l'être qui m'habite, mon expérience première, ce que je conçois comme le sens profond de ma vie, ceci pour ne pas m'égarer et maintenir le cap. D'où l'importance de ces lueurs qui jaillissent de temps en autre et qui constituent autant de balises et de repères.

       Á partir de là, pourquoi craindre le quotidien ? Je préfère le voir, non comme un adversaire, mais comme l'espace de ma vie ou s'incarnent, se révèlent et s'impriment mes changements intérieurs. Ceux notamment qui ont été couvés en profondeur grâce aussi à ma protection et à ma vigilance et qui éclosent, le moment venu, au moment juste, en surface de mon quotidien pour me permettre de goûter des fruits nouveaux, et pour imprimer à la surface du monde, d'une manière très concrète, réelle et simple ce qu'un auteur connu appelle « la légende personnelle ».


MICHEL GALLET


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Retour : au quotidien


       Les grands espaces transforment l'homme.

       J'ai l'impression d'avoir grandi. Tout me semble plus simple, plus accessible. Est-ce parce que j'ai découvert la nature ? Est-ce parce que j'ai enfin accepté de faire corps avec elle ? Est-ce ma vocation que d'être irradiée ainsi dans la voie de Dieu ?

       Je la sens. Elle me transperce. Elle me permet de découvrir toute chose. Elle m'en donne la révélation. Tout me paraît simple, riche, sans angoisse. Tout baigne magnifiquement dans une myriade de couleurs et de facettes, toujours renouvelées par la vie.

       La vie de mon Seigneur Dieu. Est-ce trop Vous dire que je Vous aime ? J'apprends à Vous aimer chaque jour davantage. Vous êtes constamment à mes côtés. Et j'apprends à m'humilier devant Vous. Qui êtes-Vous ? Vous êtes l'Amour.

       Et il n'y a souvent qu'orgueil dans mon coeur.

       Mais j'apprends à être ce que je suis, même si je ne suis qu'une particule infinie près de Vous, Seigneur.

       Aujourd'hui, j'ai voulu peindre et je me suis trompée. J'ai cru que la Grâce que Vous me donniez m'était acquise.

       « Bien mal acquis ne profite jamais ». Rien n'est jamais acquis. Tout reste à faire. Il me faut retrouver l'humilité de l'artisan, la patience de l'ouvrier pour continuer mon tableau.

       L'orgueil est le refuge de la peur. C'est parce que j'ai eu peur de faire ce tableau, que j'ai laissé parler mon orgueil. Si j'avais plus cru en Vous, Seigneur, je n'aurais pas ressenti de crainte, je me serais abandonnée à Votre Volonté, Votre Vérité.

       Mais je me suis crispée sous l'effort, plutôt que de me laisser aller à votre Amour.

       Ah, mon Dieu, que de choses il me reste à apprendre sur cette terre !

       Et qu'il est doux de savoir que l'on est compris si l'on se repent.


BRIGITTE DELAUNAY


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La résistance


       Le « quotidien », surtout si l'on y retourne, paraît plutôt lugubre : tâches répétitives, ambiance tendue des grandes villes, morosité générale jusque dans le climat.

       Et je suis là, pensant à ce retour, et imaginant surtout d'où je suis revenu, du paradis des vacances passées dans une ambiance calme, libre et épanouissante. C'était hier et c'est fini, mais il me reste encore la ressource de penser au prochain congé, de l'imaginer sous le prétexte de le prévoir. Avec mes yeux d'aujourd'hui, tout se passera alors selon mes plans, et je retrouverai, à nouveau et enfin, l'ambiance calme et sereine qui est nécessaire à mon bonheur, sous un ciel lumineux et léger, loin du quotidien. Cela sera après demain, presque demain.

       Maintenant si je m'observe en train de réfléchir, je constate que ma réflexion, qui est surtout un rêve éveillé, me porte vers « avant », ou vers « après », en tout cas « ailleurs », loin du quotidien.

       Je crois que cela tient à ce que le quotidien auquel je suis retourné est triste et pesant. C'est vrai qu'il est triste, mais si je suis honnête avec moi-même je dois bien reconnaître que ce n'est pas pour cela que je le fuis.

       En effet, si je rassemble mes souvenirs avec sincérité et sans me mentir, je constate que durant mes vacances, j'avais la même attitude envers le quotidien d'alors. Malgré le dépaysement et le plaisir vécu, je dois bien m'avouer qu'une bonne partie de mon temps, quand ma pensée était flottante, a été consacré à penser... à ce que j'avais quitté en partant en vacances, et à la nécessité d'y retourner. À cette époque aussi, je n'ai pas pleinement joui d'un présent que j'avais désiré et organisé, j'étais souvent « avant », « après » ; en tout cas « ailleurs » et je ne jouissais pas pleinement de ces instants de bonheur auxquels je m'étais pourtant préparé.

       Il y a là dans mon comportement  ce n'est pas une confidence, mais bien l'énoncé d'une constatation qui concerne chacun , un mécanisme instinctif permanent de transplantation par l'imaginaire toujours « ailleurs », jamais « ici et maintenant ».

       C'est cela qui m'interdit le bonheur, qui reste possible même après le « retour au quotidien ». Et cette résistance permanente au présent a des conséquences fatales : elle m'empêche littéralement de vivre.

       Et si j'apprenais pour commencer à me tenir correctement assis dans un bon fauteuil et à respirer profondément en goûtant l'air, ce qui est toujours possible même sous un ciel gris ?


GEORGES DE MALEVILLE


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Retour au quotidien : lieu de contraste


       7 H 30 : Orly, je reviens de vacances. Je suis encore rempli d'images de soleil, de mer bleue turquoise, de souvenirs de farniente ou de sport tout en détente avec une température idéale. Le voyage en avion, bien que long et fatigant, n'a pas coupé cette ambiance. Le corps encore rempli de sensations douces et gorgé de soleil, l'esprit tout émerveillé de cette liberté sans limite où plaisir rimait avec rêve et fantasme, n'ont pas encore été touchés par ce début de retour à ce qui va redevenir mon quotidien pendant une année.

       Pourtant, malgré le service irréprochable à bord, l'exiguïté des places, le bruit incessant pendant une nuit rendue trop courte par le décalage horaire, nous rappellent une certaine réalité, que j'associe au stress de la vie citadine, où tout est cloisonné dans le temps et l'espace. Le rêve se heurte, trop rapidement, aux exigences quotidiennes, à la rigidité de l'environnement, qu'il soit sonore (difficile de trouver le silence), physique (très souvent illustré par le béton ), ou social (la liberté individuelle s'arrête, très rapidement, là où commence celle de l'autre).

       Je descends de l'avion, encore endormi, emporté par la foule vers la récupération des bagages. Excepté quelques fonctionnaires ou employés locaux, dont on ne sait si leur air calme provient de la nuit encore proche ou de la monotonie de leur travail, les autres visages appartiennent aux touristes de l'avion, soit endormis, soit exprimant par une mine béatement satisfaite le bonheur éprouvé pendant ces quelques semaines de vacances.

       La valise est enfin récupérée, quelques embrassades émues avec les amis rencontrés. Je m'avance vers la sortie où attend toujours une foule de gens venus accueillir un enfant, un ami, un frère... Les visages sont crispés, encore marqués par les embouteillages avant d'arriver là, par la promiscuité du magma humain qui fourmille incessamment dans les halls d'aéroport.

       C'est alors là, à cet instant précis, que commence le retour au quotidien, dans cette expression tendue et stressée des gens restés ici, qui contraste avec tous les visages que j'ai croisés pendant deux semaines. Je mesure en une fraction de seconde, non seulement l'écart psychique entre un vacancier qui a décliné le mot détente dans tous les genres et l'homme de la rue emprisonné dans un rythme quotidien soumis à mille contraintes et soucis, mais aussi l'état absolu -- et non pas seulement relatif -- de tension auquel est arrivé cet homme malgré lui, baigné dans une ambiance de plus en plus stressante.

       J'ai dû mal à déchiffrer les tensions sur ces visages, tant elles sont nombreuses et profondément ancrées dans le rapport de chacun au monde environnant et à ses objets intérieurs. Ce que je ressens finalement, c'est tout d'abord une certaine confusion : chacun doit gérer les obstacles, les contraintes, dans l'instant, au quotidien.

       Derrière ce premier masque, se mêlent différents sentiments, la peur, l'inquiétude, l'agressivité, l'anxiété. C'est comme si toute cette foule était prise d'une hystérie collective, mais si en sourdine, que chacun ressent une tension, un besoin de s'agiter, sans se rendre compte que ceux-ci prennent leur source d'une espèce de contagion. On attribue à cette tension un motif personnel, selon des modes de défense du psychisme bien connus, le déplacement et la projection. Au lieu de reconnaître les conséquences néfastes de la pression sociale sur le psychisme -- c'est un lieu commun de le dire, mais cela correspond à une réalité bien présente dans le quotidien --, on préfère penser autrement, par exemple en se disant consciemment ou non : « Je suis responsable de ma vie, donc de mon stress, les autres n'y sont pour rien ».

       Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est de voir combien cette ambiance pesante accaparait tant de personnes, voire quasiment tout le monde. Certes les raisons existent. Elles ont pour nom le chômage qui grandit chaque jour un peu plus, l'insécurité dans les rues ou même, plus près de soi, la dégradation de la communication, au travail, dans la famille... Les places dans la société deviennent chères à acquérir ou à garder. Il faut se battre contre l'autre, quel qu'il soit, car il est un concurrent potentiel.

       Je n'écris pas pour donner des solutions à cet état de choses, car il dépasse les capacités des individus, des collectivités, peut-être de la société, mais pour témoigner de l'état psychique dans lequel baignent bon nombre de mes concitoyens. Les défenses psychiques deviennent de plus en plus dépassées par l'afflux continuel de stimulations de tous ordres, ce qui engendre diverses réactions plus ou moins bien adaptées, en fonction de la structure psychique : cela peut être un stress bénin, mais dépassant le niveau minimal pour affronter la vie, une maladie psychosomatique, des états dépressifs, un état d'anxiété plus ou moins chronique, ou, le plus souvent, une fatigue, qui perdure de semaine en semaine sans raison apparente. Les liens sociaux, garants de la stabilité d'une collectivité, sont mis à mal. La violence et l'agressivité deviennent des réponses ou des signaux d'alarme face à la perte des repères sociaux, conséquences de la dégradation des liens sociaux.

       Je forme des voeux pour que chacun prenne conscience du stress engendré par la pression sociale et apprenne à développer des défenses et des stratégies adaptées pour mieux se protéger ! On ne peut qu'en sortir plus fort, pour soi, pour les autres, pour la qualité des liens sociaux, pour la société.


HERVÉ BERNARD


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Retour au quotidien : entre réalité et fantasme


       La résistance signifie dans le langage courant l'action d'une force contraire à notre volonté, à notre intention. En quoi pourrait-on parler de résistance en psychologie ? Certes lorsque deux individus sont en conflit ou en contradiction sur une projet commun, l'un constitue une résistance pour l'autre, et vice versa. Mais mon propos est de vous présenter les résistances qui émergent de l'intérieur de nous-mêmes : résistance au changement, résistance pour accéder à des sentiments positifs, résistance à maigrir ou pour avoir le « bon » poids, résistance pour conclure une action depuis longtemps commencée, résistance à aimer, résistance à s'aimer soi-même... La liste pourrait être longue, elle se décline sur un mode individuel, en fonction de l'histoire, des fantasmes, des désirs, des capacités propres à chacun.

       Le retour de vacances constitue une épreuve pour mesurer nos résistances internes au changement.

       Gonflés de soleil, d'énergie, gonflés à bloc, mus par de nouveaux projets, nous sommes prêts à changer le monde pour enfin accéder aux rêves depuis si longtemps caressés, mais mis en échec par une répétition, serait-elle névrotique, d'obstacles, de difficultés, qui empêche leur réalisation dans le réel.

       Après une longue réflexion ou à la suite d'une intuition fulgurante, durant cette période de détente et de liberté, le chemin à parcourir pour réaliser notre projet s'est fait jour dans notre esprit. Maintenant tout est clair, nous attendons même avec impatience la dureté du réel pour surmonter les obstacles, forcément avec succès. Une belle assurance est également de la partie.

       Hélas ! il nous faut déchanter rapidement, le principe de réalité nous rappelle l'exigence de composer au quotidien, dans l'instant, avec les données du monde extérieur. Emporté par notre enthousiasme, nous avons donné pleine vie à nos fantasmes, en oubliant que leur satisfaction doit s'articuler avec des objets réels. Toute notre belle énergie accumulée jour après jour s'épuise rapidement. C'est comme un cercle vicieux, qui fonctionne de manière contraire à la joie : la tristesse, la lassitude, la dépression peut-être, se nourrissent d'elles-mêmes pour se renforcer. Toute cette énergie gonflée initialement par un processus similaire mais inverse n'a pu trouver une voie de décharge pour atteindre son objectif, qui est la réalisation du projet tant convoité. Elle reste emmagasinée dans les innombrables fantasmes, ou bien dans le même fantasme, mais décliné en différentes variantes, qui ont peuplé notre esprit, alimentée non seulement par le climat ambiant du soleil et de l'air pur, la pratique d'activités sportives, mais aussi par des souvenirs passés de fantasmes proches non encore assouvis.

       Que faire de cette énergie accumulée qui ne peut s'écouler ? La voie normale serait la réalisation du projet, mais celle-ci devient peu à peu impossible. Nos mécanismes de défense habituels sont là pour nous permettre d'écouler cette énergie, de la faire dériver, afin d'éviter l'angoisse, le malaise. Si nos défenses sont souples, nous allons investir plus ou moins harmonieusement cette énergie dans des activités quotidiennes, comme le travail, la vie en famille, une activité de loisirs. Si nos défenses sont rigides, nous allons renforcer notre fonctionnement névrotique, avec son cortège de conflits mal résolus, de frustrations, de souffrance morale et psychique, de sentiments de peur, de culpabilité. Notre psychisme ne peut se décoller, d'un coup, d'une énergie trop abondante accrochée à des fantasmes, à des rêves, sans conclusion. Il est soumis à des lois internes. Notre degré d'évolution psychique et de conscience mesure alors notre capacité à nous adapter à la réalité extérieure et interne, surtout quand fantasme et réalité s'éloignent à trop de distance.

       Pourquoi alors ne pas construire nos rêves progressivement en fonction de ce que nous sommes capables de réussir, en fonction de l'énergie que nous pouvons investir ? Un travail lent mais patient et régulier peut déplacer des montagnes. Nos jambes ne peuvent franchir de trop grandes distances d'un coup. Mais un effort bien réparti nous mènera à la destination souhaitée.

       Le psychisme fonctionne de la même façon. Le proverbe ne dit-il pas : « À chaque jour suffit sa peine ». L'inconscient envoie à la conscience protégée par la censure ce qu'elle est juste capable de comprendre, d'assimiler. Laissons le nous parler et agissons en fonction de ses messages, il est le garant de la réalisation de nos rêves, de nos désirs. Écoutons le avec discernement et respect, il est une partie de nous-mêmes, il cherche la réalisation de nos rêves, car il est l'intermédiaire et le messager des pulsions de vie qui peuplent notre univers.


HERVÉ BERNARD


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À voir : Le jardin (Zahrada)


       Film slovaque de Martin Sulik avec des acteurs slovaques peu connus.

       Un homme se réfugie dans un jardin abandonné depuis la mort de son grand-père. Dans la maison des champs, il découvre un manuscrit écrit à l'envers (procédé de la glace) qui change sa vision du monde. Il rompt avec sa maîtresse qui représente la vie réelle pour subir la séduction envoûtante d'une adolescente simple d'esprit et magicienne dont l'influence transforme sa vie, puis celle de son père dont ils se font peu à peu les éducateurs.

       Admirable film symbolique courageusement produit en France par Joël Farges dans une seule salle (voir Ciné libre nº 31).

       Le père avec son travail et la jolie maîtresse avec sa sensualité incarnent le quotidien. Le jardin clos en friche, couvert de pommiers abandonnés au milieu d'un immense paysage de cultures est le lien des virtualités oniriques qui se transforment en réalités (scène finale de lévitation). Le film est divisé en chapitres titrés. J.-J. Rousseau est un escroc beau parleur, Wittgenstein un errant solitaire symbolise l'arbre. Un berger inconnu se fait laver les pieds par le héros (symbole névrosé du XP ?).

       Le dérapage dans le symbolique ou l'imaginaire est constant et toujours inattendu. Et c'est le symbolique qui enseigne à vivre.

       Aucune dérision, toujours de la tendresse. Excellent.


Au niveau symbolique

       Il s'agit enfin de la description d'un chemin initiatique à partir d'une vie sans but précis. Le héros passe par la confusion initiale dans le jardin du grand-père où tout s'effondre. Les personnages complémentaires dans la dramatisation apparaissent détruisant le mur de contention (limites de la maison) que le héros cherche soigneusement à construire avec des « résidus » de son passé ancestral. Les enseignements du cahier du grand-père, en le lisant par le reflet, se pose la question métaphysique sur le réel. L'unique qui ne rentre pas en détruisant est la jeune fille (son anima) qui la sensibilise pour la conduire à son « individuation ». La chenille du rêve de la jeune fille symbolise les noces alchimiques du couple royal intérieur : animus/anima.

       À remarquer le trésor caché et enterré, « l'eau de vie », qui après avoir été consommé pourra continuer à se faire, car les « matières premières » alchimiques sont là-bas : les enseignements du grand-père et les pommiers.

       Le grand-père symbolise le principe masculin créateur du logos et les pommiers, les produits de la terre, élément féminin nourrisseur.

       La limitation de la fille symbolise l'élévation de l'anima, passage alchimique d'un état à un autre plus élevé dans la limitation : poids mineur, densité mineure, degré majeur de vibration.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI
GEORGES DE MALEVILLE


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Journées associatives
de la
mairie du 16e


       Les 12 et 13 octobre derniers se sont déroulées les Journées associatives de la mairie du 16e arrondissement. À l'occasion de cette manifestation annuelle organisée par le CLIS dans les somptueux locaux de la mairie, notre association était représentée comme il se doit.

       Les contacts nombreux que nous avons eu aussi bien avec des professionnels qu'avec des particuliers ont témoigné tant de l'attrait suscité par la décoration de notre stand que de l'utilité de notre action. Les questions et motifs d'intérêt des visiteurs allaient de la simple curiosité à la demande de réponses à des problèmes plus précis. Parfois c'était des échanges à propos de tel article ou tel numéro spécial de notre bulletin mensuel, dont nous présentions in extenso la collection complète des 26 numéros. Ou bien encore des suggestions sur tel sujet...

       Parmi nos visiteurs nous avons pu compter le maire en personne, Monsieur Taittinger, qui a chaleureusement encouragé notre action.

       Ces deux journées furent riches d'enseignement pour nous et, nous l'espérons, pour nos visiteurs. C'est pourquoi nous remercions tout chaleureusement le CLIS sans qui rien n'aurait pu être possible et qui a parfaitement organisé toute la manifestation.


HERVÉ BERNARD


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