decembre1997
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...S.O.S. Psychologue m'aidera à le savoir...
LA LETTRE

DE

S.O.S. PSYCHOLOGUE

¿Dónde estoy ahora? 
...S.O.S. Psicólogo me ayuderá a saberlo...


NUMÉRO : 39 REVUE MENSUELLE DÉCEMBRE 1997

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Au sommaire de ce numéro :

Auteur Titre de l'article
E. Graciela Pioton-Cimetti Le mérite vient de la difficulté vaincue
Elisabeth Courbarien Le divin divan
Florence Boisse La preuve par l'expérience
Hervé Bernard Les résistances de la vie


Le mérite vient de la difficulté vaincue


              Dans ses Propos sur l'éducation, le philosophe français Alain part d'un adage : « Tout ce qui est facile est mauvais. »

       Suffit-il que l'on croie facile une tâche pour se mettre en mauvaise posture ? Vers quelle règle pédagogique et de conduite générale faut-il se conduire ?

       Telle est la question.

***

       Afin de rendre sa pensée plus concrète, Alain évoque le supplice qui fut réservé à Socrate : la mort par la ciguë. Les bords de la coupe contenant le poison étaient enduits de miel pour que le condamné en supportât plus aisément l'amertume. Mais Socrate, auquel se référa si souvent Alain, méprisa ce palliatif. Comme s'il avait pu oublier un instant qu'il devait absorber un poison qui ne pardonne pas !

       Pour sa part, le petit Michel de Montaigne était éveillé en musique par son père qui lui épargnait le pénible arrachement au rêve. Mais ne vaut-il pas mieux se lever brusquement, passer sans transition de l'inconscience à la veille, plutôt que de traîner dans son lit sans pouvoir dormir, parce que vous hante l'idée qu'il faudra se lever ?

       Il faut donner le respect de la difficulté, mais plus encore le désir d'exercer sa volonté jusqu'à ce qu'elle sache rester ferme devant toute difficulté. Alain nous a expliqué comment, enfant, après avoir cru que les bateaux allaient où le vent les poussait, il s'avisa qu'ils voguaient aussi contre le vent ; alors, il prit conscience de la puissance humaine.

***

       À quoi bon les plaisirs de la facilité ! Que l'on goûte du plaisir après avoir vaincu, soit. Il est bien meilleur de le trouver durant la lutte victorieuse : en se récitant, pour la première fois, sans faute la table de multiplication, en abordant au port avec le vent contre la proue, en surmontant sa paresse, en passant un examen difficile, etc. Ce plaisir est d'autant plus grand que la difficulté à surmonter est plus importante.

       C'est pour cette raison qu'Alain va jusqu'à soutenir qu'il serait bon de rendre amers les bords d'une coupe de miel.

       « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » ; il n'y a pas de victoire, donc pas de mérite et, consécutivement, point de vrai plaisir. L'homme n'aura dépensé aucune énergie, il n'aura pas mesuré ses forces, il n'aura pas éprouvé le besoin de les tendre jusqu'à l'extrême, il se sera laissé aller.

       L'homme est fait pour se surmonter, a dit Nietzsche, deux siècles après que Corneille eut chanté les joies de l'héroïsme avec le jeune Horace qui s'enivre par avance du plaisir que le sort lui réserve en lui offrant d'accomplir une tâche surhumaine. L'homme est fait pour se surmonter, a enseigné Saint-Exupéry en nous offrant l'exemple de Mermoz et de Guillaumet. La condition humaine exige qu'on se lance dans une périlleuse aventure tout en sachant qu'on ne pourra rien en retirer, sinon de la grandeur, enseigne André Malraux.

       Ce qu'il faut à l'homme, c'est un but à atteindre, difficilement accessible, aussi élevé que possible, hors de portée même. Ainsi dominera-t-il sa vie au lieu de la subir.

***

       L'attitude n'est pas sans quelque rapport avec le stoïcisme. Le stoïcien, pour sa part, se contente d'affronter les difficultés qui se présentent, alors que l'homme conçu par Alain semble vouloir les rechercher. Un tel défi agrée aux hommes courageux et fiers.

       Un pédagogue qui en donnerait le goût atteindrait d'ailleurs l'un des buts principaux de la pédagogie : former des hommes vrais. Car ce n'est pas dans la facilité que se forge une âme, mais dans l'effort, dans l'acharnement à vaincre. Toutefois, il serait dangereux d'utiliser cette méthode sans restriction, avec de jeunes enfants. Certes, ils connaissent le prix de la difficulté vaincue quand ils relèvent leur main après avoir posé le toit du château de cartes, après avoir percé la dernière fenêtre de leur maison de sable, après avoir atteint de leur bille celle de l'adversaire. Mais, si le but qu'ils se fixent était hors de leur portée, s'ils entassaient échecs sur échecs, ne risqueraient-ils pas de prendre conscience de leur impuissance et de sombrer dans le dégoût dont justement Alain voulait sortir la jeunesse ?

       D'autre part, ils ne sauraient demeurer constamment tendus. Dans l'intervalle de leurs petites victoires, il faut que leur volonté se détende, qu'ils s'abandonnent aux sollicitations de la gourmandise, du jeu, du bavardage.

       Les psychologues savent que l'attention ne peut rester longtemps fixée sur un même objet sans que surgisse la fatigue. Et, si elle diminue par l'habitude, l'entraînement, la fatigue arrive vite chez l'enfant.

       Par sa variété, l'emploi du temps remédie à cet inconvénient et les leçons ne durent pas longtemps dans les petites classes. Les pédagogues modernes ont été avisés en conseillant des méthodes propres à retarder la fatigue ou même, chez les tout petits élèves des classes maternelles, à l'écarter.

       C'est peu à peu, à mesure qu'on s'élève vers les classes supérieures, que la pédagogie émolliente perd ses droits et que la difficulté à vaincre peut être présentée dans sa nudité.

       Bien sûr, il est possible de penser que l'élève trop longtemps habitué au plaisir ne saura jamais regarder en face la science austère et les nécessités du devoir. Alors, il serait utile de revenir sur les méthodes éducatives et d'entraîner de bonne heure l'enfant à l'effort.

       Celui qui, dans sa famille, eut constamment sous les yeux l'exemple du travail volontaire et obstiné, mais souriant, se plie beaucoup mieux à l'effort que l'enfant gâté, trop épargné.

       C'est surtout après ses études, quand, devenu homme, il ne pourra compter que sur lui, que se feront sentir les effets d'une éducation trop « molle ». Habitué à « goûter » plus qu'à réfléchir et à vouloir, il ne cherchera, dans la vie, que des occasions de goûter. Plaisirs des sens, plaisir de la musique, plaisir du spectacle, plaisir de la lecture, plaisir du voyage… Où le mèneront tous ces plaisirs, sinon à l'ennui, à la satiété, au dégoût ?

       Le plaisir de voir clair dans une question difficile n'appartient qu'à l'homme. Il n'appartient qu'à lui de pouvoir naviguer à contre-courant en mettant son vouloir au service de sa raison.

***

       Peut-être n'est-il pas permis à n'importe qui de devenir « tel qu'il devrait être ». La rigueur d'une règle de vie est nécessaire, si elle peut sauver les âmes fortes, capables de « se surmonter », de bâtir leur « cathédrale », mais il est difficile de comprendre ce dont on n'a pas l'expérience.

       Dans Terre des hommes, Saint-Exupéry nous le rappelle en ces termes : « Le monde dans l'ordre duquel nous vivons, on ne peut pas le deviner si l'on n'y est pas enfermé soi-même. »

       À nous de savoir nous montrer plus indulgents, sans oublier toutefois l'image du barreur qui n'attend pas l'arrivée au port pour trouver le paiement de sa peine, mais qui le trouve dans l'effort exercé sur la barre contre les forces conjuguées de l'air et de l'eau.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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Le divin divan


              Mon intention était de soulever aujourd'hui ce qui dans la démarche psychothérapeutique m'a, sinon déroutée, du moins profondément déconcertée.

       Même les films y font souvent référence (cf. « Un divan à New York ») et certaines émissions disparues de nos petits écrans il n'y a pas si longtemps, comme celle d'Henri Chapier.

       Je veux parler, mais chacun l'aura compris, du fameux divan sur lequel le patient allongé s'abandonne, tandis que, de sa position supérieure, l'analyste, trônant dans votre dos en son fauteuil, tend une oreille plus ou moins distraite au récit des événements de votre existence ou de vos états d'âme.

       Comment, me direz-vous, ce n'est pas ainsi que se déroulent les séances ?

       Et voilà, malgré toute la rétention et la contention dont je me suis désormais jurée de faire preuve, je me trouve sur le point de trahir la déontologie à laquelle j'attache le plus grand prix.

       Je sens que je vais craquer.

       Bon, je le dis. Il n'y a pas de canapé.

       Oh, bien sûr, il nous arrive de grignoter de temps à autre quelque gâteau autour d'une tasse de thé, mais le risque d'étouffement est beaucoup mieux maîtrisé qu'en position horizontale.

       Et, s'il m'est arrivé parfois de prendre quelque repos dans une posture plus confortable, ce fut pour répondre à mon simple désir.

       Ah! Bien-être et bonheur de vivre une expérience basée sur le dialogue et non sur un monologue ponctué de « hum, hum », « oui », « tout à fait » à l'instar de notre brillantissime Binoche (film précité).

       Comment, autrement, pourrions nous prendre conscience de notre déséquilibre animus-anima, de celui de nos quatre fonctions psychiques ? Comment parviendrions-nous à analyser la complexité de nos rêves, à décortiquer les étapes d'un deuil, à…mais, chut ! Le secret reste la base de notre travail, sauf qu'il se partage et se vit à deux, et uniquement à deux.

       De ce confessionnal d'un nouveau genre, nous ressortons l'âme plus légère, sans même avoir à nous acquitter de la récitation de Pater ni d'Ave.

       Ainsi ce vécu nous donne la capacité de notre libération en confiance et nous évite l'écueil des échos parasites de nos confidents habituels. Parmi eux, rares sont, en effet, ceux qui sont dotés de la capacité d'écoute et du filtre anti-projections indispensables.

       Mais, ici, le filtre a pour seul usage la canalisation de la parole, car pour ce qui est du regard, il en va tout autrement. Pour percer l'âme du patient, ne paraît-il pas plus cohérent de se trouver en face de lui, tel un miroir où viendrait se refléter son image ?

       Et, croyez moi ou non, soutenir le regard de l'analyste…ce n'est pas une mince affaire, sauf quand nous avons la conscience tranquille. Ce qui est toujours le cas…non ?


ELISABETH COURBARIEN


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La preuve par l'expérience


              Quand je relis mes rêves et cauchemars retranscrits par écrit depuis le début de ma thérapie, je me rends compte du bienfait de mes séances.

       Plutôt qu'un long discours théorique portant sur les différentes approches, je choisirai d'apporter un témoignage.

       D'un tempérament dit objectif, je sais généralement trouver les preuves de la bonne foi de mon entourage, au sens large du terme, à travers ses faits, ses réalisations et leurs conséquences.

       Or les rêves sont un outil d'évaluation ; écrits, datés, ils ont ponctué ma chronologie et, surtout, m'ont apporté la preuve de l'évolution au niveau inconscient de ma personnalité.

       Psychologue formée dans la pure lignée classique freudienne, agrémentée d'une approche anglo-saxonne expérimentale scientifique et d'une présentation sommaire aussitôt critiquée du mouvement humaniste, je me suis tout d'abord tournée vers un psychanalyste d'obédience probablement « freudo-lacanienne ».

       La découverte de ce type d'analyse m'a valu, non seulement la persistance de cauchemars perturbants et incessants, mais également des comportements de plus en plus phobiques. De quoi relancer l'imagination pourtant fertile d'un Stephen King en mal de créativité !.

       Sans doute, les choses bougeaient. Mon inconscient était sollicité. J'en veux pour preuve ces manifestations inconscientes, ces redoublements de défenses… Mais seule la souffrance était mise en exergue, comme s'il s'agissait de reproduire ce schème socioculturel de valorisation de la douleur : « il faut souffrir pour être belle », « tu enfanteras dans la douleur », « la vie est un chemin de croix ; elle est semée d'embûches », etc.

       Si tout cela se vérifie parfois, quelque chose en moi de vital me faisait cependant réaliser que ce type de travail thérapeutique comportait quelque chose de malsain.

       Je sus, par la suite, que la clientèle des puristes lacaniens regroupait effectivement un fort pourcentage de tentatives de suicide.

       Oui…mais comment accepter la défaite après un an et demi ? Pire : comment savoir si mon propre comportement de rejet n'était pas calqué sur une formidable résistance à avancer ? C'était, bien sûr, l'hypothèse de mon psychanalyste d'alors qui continuait à me tendre ses kleenex avec satisfaction. Comme si les pleurs marquaient un bon travail mené en profondeur !.

       Et puis…des rencontres, des témoignages ont fini par me persuader que ma relation basée sur un transfert négatif théoriquement acceptable n'avait de positif sur le plan personnel.

       Certes, avec le recul, on peut toujours se dire que cette expérience m'aura néanmoins permis :

       1) de constater ce qu'il ne faut pas faire dans une relation thérapeutique, soit : faire émerger la douleur sans la transcender, jouer le jeu du patient en croyant que, de lui-même, il prendra la bonne résolution (exemple : vouloir respecter son silence au point d'abréger à 7 minutes son temps de paroles), se dire systématiquement que si ça n'avance pas, c'est une question de résistance, croire en une vision masochiste et intellectuelle de la psychothérapie…et bien d'autres choses !

       2) de réaliser pourquoi ma propre structure de pensée, devenue très intellectuelle par l'éducation et l'enseignement reçus, s'était trouvée confrontée à sa propre caricature en la personne de mon analyste. Quelle plus belle leçon de vie ?

       Comme souvent dans ce cas et après une déception, qu'elle soit amoureuse ou d'un tout autre ordre, il arrive qu'on se laisse orienter vers l'extrême inverse.

       La vie était bien faite si l'on raisonne sur un plan inconscient. C'est ce qu'elle me présenta très rapidement en la personne d'un être, certes original et intelligent, mais aux antipodes cette fois de mes apprentissages « psycho-bibliques » à savoir : l'aide thérapeutique selon les concepts freudiens essentiellement.

       Cette fois, une expérience d'un an me permit de constater les bienfaits d'une approche plus humaine, franche, voire provocatrice et les désastres d'un manque de suivi analytique sérieux, d'une absence de considération du contre-transfert et des propres projections du thérapeute sur ses patients, en l'occurrence plutôt ses adeptes.

       Une expérience enrichissante : j'avais chargé la deuxième partie de la balance, j'étais mûre pour trouver l'équilibre.

       La vie étant décidément bien faite (je persiste à le croire), je rencontrais cette analyste susceptible de jongler harmonieusement avec les quatre composantes de la personnalité définies par C. G. Jung, soit le corps, l'émotion, l'intellect et l'intuition.

       Depuis, je ne la quitte plus.

       Comment ? Voilà bien le danger, allez-vous me dire, le piège irrémédiable, le carton rouge de la psychothérapie : ne plus savoir quitter son thérapeute, réaction de transfert trop positif, éminemment critiqué par le public qui redoute une liaison à vie…

       Bien sûr, le danger, non pas d'un attachement (en quoi serait-il néfaste ?) mais d'une dépendance existe.

       Je ne saurais, pour l'instant, me prononcer spécifiquement sur la question ; en théorie, le processus est simple : il y a eu une demande d'aide, un certain nombre de séances analytiques, catharsis, perlaborations et changements de vécu des situations environnantes, impression qu'un cycle s'achève, adieux d'un commun accord.

       Le rythme de chacun, à ce niveau est différent : un psychologue en analyse pourra « aller plus vite » qu'un simple quidam, en raison de son parcours théorique qui l'aura déjà préparé. Mais l'inverse est également vrai : ce même parcours théorique a tout aussi bien pu renforcer les résistances, les critiques et bloquer ainsi l'évolution thérapeutique.

       Là encore, il n'y a pas de loi.

       On parle d'une moyenne de quatre ans de psychanalyse, à raison de deux fois par semaine. On dit que dix ans, c'est trop et deux ans, c'est avorté. En fait, seuls le patient et l'analyste savent, au fond d'eux-mêmes, ce qu'il en est. Du moment que la confiance s'est installée, la décision d'en finir ou pas leur revient.

       En ce qui me concerne, l'intérêt à la fois personnel et intellectuel m'amène à penser que cette démarche n'est pas prête de prendre fin.

       La découverte de soi, qu'elle soit un luxe d'après certains ou une mortification de neurones selon d'autres, est une gymnastique de l'esprit qui m'intéresse tout autant que d'autres, le football, le cinéma ou l'aviation. Voici pour l'aspect intellectuel.

       Sur le plan personnel, je dois me rendre à l'évidence : si je ne suis pas encore parvenue à une entière satisfaction de mes comportements, j'ai en tout cas fait évoluer certaines croyances, débusqué des explications, senti une maturation irréversible relative à certains domaines que ma pudeur de sentiments m'empêche de développer aujourd'hui.

       Mais les faits sont là.


FLORENCE BOISSE


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Les résistances de la vie


       Maine de Biran, un précurseur de la psychologie moderne au début du 19e siècle, définissait le moi comme se découvrant dans l'effort musculaire par lequel l'organisme résiste au monde matériel et y agit. Pourquoi ne pas élargir la définition au monde psychique en général, en incluant notre espace intérieur et le psychisme des individus qui nous entourent !

       La résistance est une condition nécessaire pour vivre, puisque la vie est une lutte :
– une lutte pour la survie de l'espèce, d'après Darwin ;
– une lutte depuis l'enfance pour se faire une place dans le monde des adultes, travailler, trouver un partenaire sexuel, acquérir un statut social ;
– une lutte entre pulsions de vie et pulsions de mort, d'après Freud.

       La société nous apprend très tôt la compétition pour gagner, pour arriver. Elle nous présente la lutte comme un commandement quasi divin que nous intériorisons si bien que cela finit par fonctionner comme un réflexe, comme une seconde nature. Mais pour éviter que ce commandement n'apparaisse autoritaire, arbitraire et imposé, la société a développé mille manières pour protéger notre vie et nos droits, à travers la réglementation, le développement technologique, la production de richesses, au point que certains se plaignent de trop d'assistance (nous pourrions devenir une société d'assistés).

       Je pense que la vérité se situe dans le contraste plus vif, plus brutal entre ces deux situations, dans le temps et dans l'espace :
– il n'est plus rare d'être témoin d'un proche qui, à la suite d'une mise au chômage, dégringole les barreaux de la hiérarchie sociale ;
– il est même banal de croiser des êtres ayant presque tout perdu, tels les SDF, qui semblent n'avoir pas assez lutté pour survivre socialement. Même si nous nous défendons en public de cette opinion, sommes-nous sûrs de ne pas l'avoir pensé un jour ou de la laisser exister tout le temps dans l'inconscient ?

       La vie est donc résistance contre l'adversité, contre l'autre qui naturellement vient empiéter notre espace vital, tout simplement parce que la vie renferme la nécessité de se développer toujours plus; et c'est fréquemment au détriment des autres.

       Face à cette douloureuse vérité nous nous forgeons des objectifs finis, un projet de vie pour donner forme à notre pulsion de développement, mais aussi pour mettre des limites socialement compatibles avec la recherche du bonheur des autres. Ainsi, il y aura de la place pour chacun. Dans cette perspective, la société nous aide en nous proposant différents chemins tout tracés, la famille, l'école, l'université, les diplômes ou encore le lien social qui rend plus ou moins solidaire les différents membres au moyen de règles sociales. Mais alors d'où viendrait la résistance ?

       La résistance est d'abord intérieure en fonction du degré de maturation psychique, de développement de notre libido, de la qualité de notre relationnel. Un psychisme développé harmonieusement et enrichi d'expériences satisfaisantes dispose d'une palette de possibilités pour vivre et satisfaire ses désirs. A contrario, une personnalité névrotique se trouve enfermée dans un champ de contraintes qui l'éloigne de la réalité et surtout de ses possibilités réelles, car elle perçoit le monde interne et externe comme à travers un prisme, ce qui est la cause de sa souffrance, de ses échecs et de ses frustrations.

       Mais il est bien rare de se situer dans les cas extrêmes qui viennent d'être décrits. Chacun de nous fait l'expérience de résistances : résistance au changement, résistance à affronter son destin, résistance à accepter sa condition, son identité, ses limites, résistance pour recevoir l'émotion, résistance pour aimer. Peut-être, parce que la résistance est inhérente à l'expérience humaine, comme le proposait Maine de Biran : toute action ou même toute conduite, qu'elle soit psychique et physique, engendre le mouvement, donc une résistance.

       Pour donner un but et un sens à notre vie, nous choisissons des objectifs, donc des résistances à vaincre. Quelle satisfaction pourrions-nous en attendre si la réalisation de ces objectifs ne demandait aucun effort, ne rencontrait aucune résistance ? Certainement aucune.

       Nous sommes le fruit de nos parents et de la société, par l'éducation qu'ils nous procurent, par les identifications qu'ils nous proposent pour façonner notre personnalité et construire notre identité. Pour dépasser cette position de simples récipiendaires, nous cherchons à acquérir ou créer quelque chose qui nous soit propre et dont nous soyons fiers, pour éventuellement en faire don aux autres. Le plaisir ultime ne serait-il pas de trouver cet espace propre dans la victoire contre nos résistances !


HERVÉ BERNARD


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