NUMÉRO 75 REVUE MENSUELLE FÉVRIER 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Sur la descendance… Sobre la descendencia…
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Générations Generaciones
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Transmission et conscience Transmisión y conciencia
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Réponse à Rut Respuesta a Rut
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela À mon père A mi padre
 
Bernard, Hervé La descendance
 
Cohen, Rut Diana La descendencia
 
Cohen, Rut Diana Elle Ella
 
Courbarien, Elisabeth Descendance et transcendance
 
Escamilla, Diane Anxiété Ansiedad
 
Gallina, Mario Hay gente que es así…
 
Giosa, Alejandro La descendencia
 
Health I. G. News VIH/Sida
 
Laborde, Juan Carlos Descendencia y evolución
 
Ruty, Paul Mes pauvres enfants !


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Si j'écris sur le thème de la descendance c'est parce que des patients m'ont rapporté des témoignages au sujet de mauvaises expériences de travail psychologique menées par des personnes qui sont peut-être intelligentes, mais qui n'ont pas eu le recul pour se rendre compte des grosses erreurs qu'ils commettent, parfois avec des sujets fragiles.

***

Je vous propose de lire sur le thème de la descendance, un travail de recherche et d'investigation réalisé par Florence Boisse sous ma direction et mis en forme par Hervé Bernard sur :

Le piercing

***

J'aurais aimé répondre à tous les collaborateurs comme je l'ai fait avec Rut Cohen, mais disposant d'un temps plus que réduit je vous remercie tous, car le thème de la descendance est fondamental pour la vie d'un être humain qui, pour devenir un être à part entière, doit se sentir inséré dans une généalogie, donc capable d'une filiation consciente et capable de se voir dans sa propre histoire, dans sa biographie comme faisant partie d'une histoire sociale.

Parler de descendance c'est devenir protagoniste d'une dynamique qui a commencé par la genèse.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Sur Perón, témoin oculaire

Il est très difficile de penser en espagnol lorsqu'il s'agit de sentiments. C'est comme balbutier dans la langue maternelle. Il est plus facile de le faire en français. Avec ma langue maternelle, il y a une barrière affective qui dénature les images. Ma langue maternelle me trouble ; elle devient impudique. J'ai la sensation de faire connaître un secret professionnel ! S'agit-il d'un conflit déontologique ? Je ne sais pas. En tout cas, j'ai l'habitude de garder les secrets jusqu'à douter même de ce que je dis.

Buenos Aires, août 1973. Au moment où les élections approchaient, le péronisme devait gagner, après le long exil de Perón à Puerta de Hierro, en Espagne où Franco accepta de lui donner l'asile après la révolution libératrice du 16 septembre 1955.

L'encadrement socio-politique est très important pour comprendre le sens des estamentos1 – des groupes enkystés dans les différentes classes sociales. Les gens qui attendaient Perón n'étaient pas les mêmes qui le portèrent au pouvoir en 1947. Perón était un phénomène qui allait créer une nouvelle organisation sociale et idéologique.

Jeune lieutenant d'avenir, il voyagea en Italie et en Allemagne, s'imprégnant du National socialisme et de modèles qu'il importa en Argentine et dont il commença à vanter les mérites lorsqu'il fut ministre du Travail. Ce fut un phénomène bizarre : si Hitler s'appuya sur les classes moyennes en les faisant bénéficier d'avantages économiques et en renforçant leur fonction sociale, Perón s'appuya sur la classe ouvrière et créa ainsi un mouvement atypique, un mouvement ouvrier de droite, quasiment extrême.

Les bases idéologiques étaient les mêmes que celles du National socialisme européen. Si l'origine était différente, la base se reposait sur le même problème de ressentiment social. Pour ce qui est de l'Europe, ce fut par le honteux pacte de Versailles dans lequel l'Allemagne perdit le bassin de la Ruhr, l'Alsace et la Lorraine. En ce qui concerne l'Argentine, il n'y avait pas de conscience politique, car seule fut connue dans l'histoire du pays l'adhésion à des caudillos charismatiques, exceptionnellement rationnels. Autrement dit, avant l'existence d'une conscience politique un ressentiment social apparut. Il s'était cristallisé, mais n'avait pas été compris et constituait purement une imitation des situations sociales européennes qui précédèrent la révolution industrielle de 1931.

La synchronicité selon Jung est la convergence dans l'espace-temps des séries causales indépendantes. Dans le cas de l'Allemagne, spoliée, vaincue, l'archétype de Wotan – le dieu de la guerre, revendicateur et justicier – avait besoin, pour une action efficace sur le plan empirique, de l'apparition d'un être capable de représenter cet archétype. Ce fut le cas de Hitler. Il correspondait exactement aux demandes inconscientes du peuple allemand. Il se produisit entre le peuple et le leader – ambitieux, charismatique et individualiste à outrance – un effet de contagion psychologique qui se multiplia géométriquement en spirale délirante jusqu'à la recherche d'un passé d'êtres mythiques parfaits, submergés dans les sagas des Nibelungen.

Pour ce qui est du cas du peuple argentin, l'abandon créa dans l'inconscient la recherche d'un père éternel, capable d'exercer une telle paternité sans instabilité, ni fissures. La présence de conservateurs et le passage par le radicalisme personnaliste avaient créé de l'angoisse, sans créer de conscience politique. Au temps du radicalisme d'Yrigoyen, les problèmes s'atténuèrent pour la classe moyenne qui pour la première fois dans l'histoire de l'Argentine se vit légitimée par un président de son parti. Mais l'importante classe ouvrière, urbaine et rurale, continuait à se demander les raisons de son abandon. D'autre part, Yrigoyen mourut en 1930, peu après avoir été renversé et une grande partie de la classe moyenne demeura « flottante2 ». Perón correspondait exactement à l'image de l'archétype : paternaliste, puissant, presque divin.

La synchronicité s'opère dans les deux cas : la présence de deux hommes qui complètent le désir et la pulsion inconsciente de deux peuples. Hitler construit des monuments fascinants qui veulent toucher le ciel. Perón monte au pouvoir face à une foule, en décrétant, simplement, que le 18 octobre serait le jour de « saint Perón ».

En Argentine, on n'avait pas vécu des situations d'opposition sociale ; car l'histoire eut lieu de telle manière qu'on présenta seulement la complicité par rapport à l'ennemi extérieur. Perón tira profit de cette situation et créa un ennemi extérieur : les États-Unis. Ceci s'exprimait dans des slogans qui le maintinrent au pouvoir jusqu'en 1955 : « Espadrilles, oui, livres, non » ou bien « Mes chers sans chemise. » C'était un élément supplémentaire de ressentiment social.

Au moment où il fut renversé en 1955, toutes les classes sociales fusionnèrent pour lui ôter le pouvoir. Il voulut créer les milices populaires, pour remplacer l'armée, à partir de la C.G.T. et du modèle des chemises noires de Mussolini. Ce ne fut pas la première fois dans l'histoire qu'un leader commença à délirer. Ce fut déjà le cas de Bolívar et de son délire du Chimborazo. Ensuite la situation devint dangereuse. Perón avait sacrifié sa femme jusqu'à la dernière minute. Alors qu'elle était dévorée par un cancer, il la fit, malgré tout, apparaître à ses côtés sur le balcon de la Casa Rosada en tant que candidate à la future vice-présidence. Elle dut porter une perruque, fabriquée spécialement, pour lui tenir la tête droite. Après la mort d'Eva, Perón tomba dans le délire.

Quand Eva Perón mourut, la confusion revint. Il était évident que c'était elle le véritable leader charismatique et non Perón. C'était la fille naturelle d'un propriétaire terrien. Artiste sans envergure, détentrice d'une ambition sans mesure et d'une beauté indéfinissable. De toute façon, si elle posséda du charisme, ce fut parce qu'elle croyait en ce qu'elle faisait.

Il n'y a pas de jugement politique dans tout ce que je dis, car je suis, eu égard à ma condition humaine, un témoin de l'histoire.

Les gens qui reçurent Perón en 1973 ne furent pas les simples ouvriers qui l'amenèrent au pouvoir, mais une jeunesse aisée, de la haute classe moyenne et de la moyenne classe moyenne – ceux de la classe basse étaient une minorité, peut-être de fidèles résiduels de l'ancien péronisme.

En regardant depuis mon balcon de l'avenue Maipú 1942 – entourée de mes quatre enfants – je voyais la foule qui avançait vers la place de Mayo ; la certitude de ce que je contemplais me coupa le souffle : parmi la foule se trouvaient des jeunes habillés avec des gamulanes3. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvriers et peu de camions. Il n'y avait que des voitures de bonne qualité, quelques-unes décapotables. Je me demande ce que les jeunes voulaient voir en lui. La question reste ouverte. Revenons-y. Que se passa-t-il pour en arriver là ?

Perón, une fois renversé, chercha à se reconstruire une histoire semblable à celle d'Eva. Il retrouva une femme absolument ignorante dans un cabaret à Panama. Il l'emmena à la Puerta de Hierro et dans son exil il commença à l'éduquer. Mais « Isabelita » ne serait jamais Eva Perón. Isabel fut une satire, une mauvaise version d'Eva. Ce fut un ange sans envergure, dont la voix d'une cadence sans importance donnait l'impression d'une petite maîtresse de village, montée sur l'estrade pour apprendre à des enfants déchaussés la différence entre le C, le S et le Z.

Dans ce contexte disparut, pour les Argentins, le sens politique critique. Il ne resta qu'une seule alternative : s'allier dans des noyaux estamentarios4 à l'intérieur de chaque classe sociale. Ce fut l'émergence d'une nouvelle situation. Ce ne fut plus le ressentiment social, mais l'irresponsabilité politique et le conflit d'une génération qui ouvrit sa porte à une cruauté systématique et à une surdité entre parents et enfants. La brèche ouverte au cœur de la famille patriarcale, la guérilla entra, avança et dénatura le mouvement péroniste qui disparut sous le nom de « justicialisme ». Mais compte tenu du manque de conscience politique, la lutte se réduisit à des luttes privées où le facteur, transcendant et idéologique n'existait pas.

Souvenir de cette année en remontant par l'avenue del Libertador à 8 heures du soir, les interminables discours d'Isabelita Perón et les embouteillages. Je prenais toujours un livre et une lampe de poche pour lire. On ne pouvait pas passer en raison du désordre de la circulation. Non, il y avait plus que du désordre. C'était la déstructuration d'une société qui n'avait pas commencé à ôter ses couches !

À cette époque, dominée par une destruction fantasmatique dans tous les sens, il nous fallait nous reconnaître en tant que groupe, car, au-delà de cela, il n'y avait rien.

Des bombes, des assassinats, des disparitions. Comment faire face à tout cela sans se détruire ? Car parfois deux ou trois bombes éclataient par nuit. Enfin, nous les forts, nous nous bouchions les oreilles pour ne pas avoir peur. Nous ne savions pas s'il fallait donner ou non à nos enfants une carte de la Marine pour se protéger, car cette protection pourrait les condamner à mort. Il n'y avait de place que pour la prière ; et « enlever » les enfants à l'école et les emmener à la campagne – c'est ce que je fis – pour ne pas les exposer davantage, et pour ne pas m'exposer davantage à la souffrance. Je me souviens maintenant de toute cette époque, ayant conscience de la peur que je ne pus ressentir alors, car il n'y avait pas de place pour la vivre. Une partie de ma vie professionnelle se développait dans le commandement en chef de la Marine. Les secteurs les plus exposés au danger étaient le premier et le neuvième étages : la direction de la Justice navale.

Mes vendredis de liberté étaient comme cela : avoir la direction de la maison jusqu'à 8 heures du matin, emmener les enfants au collège et enfin, prendre la route côtière en écoutant des cassettes de Leonardo Favio. Je ne fus jamais trop intellectuelle.

Une fois arrivée au commandement de la Justice navale, il fallait laisser la voiture et monter l'escalier du bâtiment Libertad, sachant qu'à n'importe quel moment une balle pouvait traverser mon dos. De la transpiration, du froid, présentation des documents pour rentrer dans l'édifice. À quelques mètres de mon bureau, éclata une bombe que portait sur lui un conscrit guérillero. Une autre fois, on tenta d'empoisonner l'amiral qui avait la direction de la Justice navale.

À 3 heures de l'après-midi Juncal 854 ; j'abandonnais le monde du danger pour rentrer dans le groupe d'appartenance, de fuite et de référence.

C'est là-bas où commencèrent des histoires qui me conduisirent à me poser des questions : être un étranger dans un autre pays ; Gertrudis von L… aristocrate russe était mariée à un représentant de Krupp. Ils étaient les plus forts, les plus riches jusqu'au moment où l'Argentine déclara la guerre à l'Axe à la fin du conflit. Les biens des familles allemandes impliquées dans la guerre de 1939 à 1945 furent confisqués. Gertrudis constitua, chez elle, un salon littéraire de style XVIIIe siècle, en plein Buenos Aires dont l'objectif – je crois – était de survivre d'une manière quelconque aux avatars économiques.

C'était le noyau d'un réseau de relations sociales qui mêlaient l'aristocratie européenne à l'aristocratie argentine. Ainsi, nous faisions connaissance les uns et les autres. Parmi l'aristocratie européenne, il y avait certaines grandes fortunes comme celle de Mira von Bernard.

***

Un troisième étage, celui de Gertrudis. La voiture dans le parking de l'église de Las Mercedes. Soudain, je me sentais jeune, jolie, élégante, intelligente et heureuse. Je rentrais chez elle. La maison sentait le parfum de la confiture de fruits mélangé à l'encens ; le piano à queue, les rouges profonds, car la couleur rouge dominait. Cette maison était devenue le point clé pour se faire connaître. Ce ne fut pas par hasard que mon cabinet fut privilégié par l'aristocratie européenne et argentine.

Néanmoins, il y avait des moments où j'avais le cœur gros, car je savais que la couleur, la musique, les différentes langues parlées aussi bien que tout ce monde culturel ne suffisaient pas à calmer l'angoisse de savoir que mes enfants existaient et que j'avais peur.

Alors tout disparaissait. Je devais revenir à la maison de toute urgence pour serrer mes enfants dans mes bras. Oui, je devais les serrer, je les serrais. Je mangeais un sandwich et me mettais à étudier en face de la télévision, lorsque les quatre jouaient à des projets secrets ou manifestes. Les trois plus petits ne savaient peut-être pas comment on pouvait souffrir et combien il était nécessaire de fuir la faiblesse pour leur offrir un modèle de force. Même maintenant, je me sens menacée par les larmes, par ces larmes qu'alors je ne pouvais pas verser. J'étais si fatiguée d'avoir à réprimer l'angoisse que je m'endormais sur la jupe de la plus petite, tandis que les trois autres jouaient à côté et se disaient : « Ne parle pas fort, maman dort… » Et maman était si petite ! Et nous étions en vie tous les cinq et je les protégeais en me laissant protéger. Aimer, c'est une éternité, c'est un instant, une coexistence très complexe des passés et des futurs : il ne faut pas penser, il faut juste laisser venir, contempler. J'aurais voulu aussi que nous nous enfermions tous dans la maison et que les enfants ne retournent plus à l'école. Avec le recul, je me vois chercher la manière de leur faire partager la sublime intimité de ma maison d'enfance.

***

Cette image ne peut pas avoir de fin. Je m'en retire correctement, car cette gloire fugace n'existe plus et, aujourd'hui, ce ne sont plus les années 1973, 1974, 1975, 1976 ; c'est simplement le 13 février 2002, et je suis dans le monde, point final.

Un peu plus sur Perón

Que voulaient-ils de Perón les jeunes ? La question demeura ouverte, mais il n'y avait qu'une seule réponse : « Un père. » Le père archétypique, actif, créateur, quelqu'un les forçant à se réveiller.

Notre génération, la mienne, fut une génération dont les parents dormirent sans opportunité ni poids politique. Les nouveaux parents – nous – étaient, par conséquent, nuls pour satisfaire les désirs de transcendance et de nationalisme, car le poids politique de l'Argentine et la dictature péroniste firent que nous fûmes plus au courant de la première guerre mondiale et des conflits de guerre de Corée et du Vietnam. Nous ne savions plus dans quelle dimension nous vivions. On nous noya dans des vins français, du thé anglais, des jeans américains et des séries étrangères télévisées.

Buenos Aires était une île, un conte de plus de la vieille Europe ; un coin plus large et oxygéné de la divine Europe. Paris, Rome, Madrid émergeaient à la tombée du jour sur l'avenue Quintana, sur l'avenue del Libertador. Avec les petits enfants dormant à la maison, nous restions jusqu'à l'aube dans les cafés élégants du quartier nord. Nous fûmes la génération de la Dolce Vita de Fellini, de Hiroshima mon amour d'Alain Renais et de Il y a un an à Marienbad.

Nous fûmes des parents qui créèrent le silence et effacèrent l'identité nationale, car nous ne l'avions jamais connue nous-mêmes. Perón répondait à ce besoin d'identification projective et on voulut l'imposer. Au-delà de tout cela, il était l'archétype de la révolution et donnait la mort aux modèles insuffisants que vivait chaque jeune dans son foyer.

Mais Perón mourut bêtement. À vrai dire, les morts sont, parfois, bêtes lorsqu'elles ont lieu dans le cadre d'une période vitale, héroïque et sans scrupules comme celle qui était la sienne. Perón alla un jour du mois de mai rendre visite à des bateaux de l'armée argentine. Il avait presque quatre-vingts ans et prit froid. Il perdit en quelques jours les réserves d'amour et de haine qui lui avaient permis d'être considéré comme une « force de la nature » et mourut le 1er juillet.

Après avoir harangué les jeunes pour créer une force, enfin unifiée et sans dissidence, il les laissait brutalement abandonnés, divisés et orphelins. Plus confus que jamais, ils ne purent que s'identifier au mythe, sans pouvoir parvenir à se différencier et à acquérir une identité. Ainsi, le chaos arriva ; le chaos romantique : « Donner la vie pour… pour qui ? Pour quoi faire ? Avec quel sens ? »

Les générations se séparèrent à mort. Les chemins bifurquèrent. Qu'est-ce que les jeunes voulaient de Perón ? Un père, enfin, tout puissant qui leur parla comme on peut parler aux adultes. Et ils n'obtinrent qu'un père mort ; ils se sont donc réfugiés dans une nouvelle situation d'orphelins, moins tragique que celle de leur foyer d'origine, parce qu'il y avait beaucoup de frères et de drapeaux pour les identifier en tant que groupe.

À Tucumán, les guérilleros gagnèrent du territoire et voulurent le revendiquer comme territoire indépendant et le voir reconnu par les grandes puissances. Recherche évidente d'un autre père. Tout se frustra. L'inimitié entre les générations ne finit pas, mais le chloroforme des convenances et la commodité apaisèrent les esprits. Peut-être que les choses auraient pu s'arranger avec de bons analystes.

(extraits de « Argentine 1934-1978, mémoires d'analyste »)


1 Estamento(s) se dit d'un groupe, à l'intérieur d'une classe sociale, partageant des intérêts communs (profession, richesse, mariage endogamique, etc.).
2 C'est le sociologue Ralph Darendörf qui appelle « classe flottante » celle qui va et vient entre la classe moyenne et la basse classe.
3 Le mot gamulán (au pluriel : gamulanes) signifie manteau de mouton renversé.
4 Adjectif du substantif estamento.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Écrire quoi ? Pour qui écrire ? Pour ceux qui arriveront demain ? Pour ceux qui existent aujourd'hui ?

Écrire pour leur dire qu'ils sont les victimes de leurs ancêtres et qu'ils devront créer un nouveau monde pour ceux qui viendront ?

Écrire sans dire quoi que ce soit ou leur raconter des théories qui sont bien en deçà de la vérité ?

Écrire pour leur mentir sur l'histoire d'un monde qui était meilleur ?

La mort, la vieillesse, la maladie et la pauvreté ont toujours existé.

Les hommes perdaient leurs dents, leurs forces et jusqu'à l'âme en cherchant une vérité qui était plus grande que celle d'Hegel, de Marx, de Freud, de Lacan et de tous les autres.

Et nous continuons à mentir pour cacher les dépouilles de ce monde que nous laissons à nos héritiers comme succession !

Naturellement, je pars, aujourd'hui, d'une position dépressive, d'une position révolutionnaire, parce que, aujourd'hui, tout est caché ou nié ; parce que nous sommes les esclaves de la globalisation et de l'égalisation par le bas. Exactement, comme nos ancêtres l'ont été avec les idéaux mensongers.

La descendance est là. Nos héritiers sont tellement avides que nous ne parvenons pas à les comprendre. Sinon à partir de l'existence de l'ombre humaine, du Ça de la passion meurtrière. La horde nous massacre. Prenons garde aux dévorateurs !

***

Nous avons tous idéalisé la descendance. Encore faut-il être dignes de cette idéalisation.

Le cycle humain qui consiste à naître, croître, se reproduire et mourir n'est pas si simple, en réalité ! Naître/faire naître ; croître/pour faire croître ; reproduire/pour faire reproduire ; mourir/pour faire mourir.

Comme la condition humaine peut être, à la fois, sublime et maudite !

Sommes-nous, les parents, coupables de toutes les ignominies dont nous accusent nos descendants ?

La psychanalyse a peut-être mis l'accent sur les conflits de l'espèce humaine et de la succession des générations. Mais elle est impitoyable et, dans une certaine mesure, malsaine, car elle ne nous aide pas à comprendre notre responsabilité quand, déjà, adultes et détenteurs d'un discours maniaque qui fait que l'autre soit toujours responsable, oubliant la vérité inaliénable qui consiste à respecter nos ancêtres et nos parents lesquels, avant notre naissance, avaient déjà leurs qualités et leurs défauts.

Rien de plus cruel que le rejeton humain, car il ne devient pas anonyme comme chez les animaux. Il est fait pour sanctifier, culpabiliser et jusqu'à détruire les parents qui, depuis la nuit des temps, ont fait pour le mieux, selon leurs degrés de conscience pour réussir avec leurs petits.

Indifférence ? Non

Esclavage générationnel ? Non plus.

Simple compréhension du devoir individuel d'accepter sa propre responsabilité et devenir des êtres humains à part entière.

Écrire sur la descendance ? Oui, mais plus tard quand la fureur de la vérité prendra la place de l'hypocrisie, à propos du transfert de responsabilité.

Qui suis-je pour me permettre de juger mes parents ?

Qui m'a investie de la toge du juge ?

Je ne sais pas où je vais, mais je sais que je vais et cela me fait plaisir, car ce que je dis aujourd'hui, je n'aurais pas pu le dire hier, quand moi aussi j'étais bercé par le discours dictatorial d'une psychanalyse plus qu'orthodoxe, déprimante ou maniaque. L'inceste est symbolique. La violation incestueuse est pathologique et n'a rien de symbolique.

Les mass-médias s'étendent continuellement sur les problèmes de viol incestueux. Ces affaires relèvent de la pathologie. La confusion semée par l'ignorance et la facilité à utiliser des mots propres à une large audience populaire conduit à interpréter l'œdipe symbolique et la violation pathologique incestueuse comme un mélange mortel qui sème le doute générationnel et engendre de nombreuses situations délirantes.

Les séances fréquentes de groupe d'origine conceptuelle et de formation douteuse créent des situations de débordement émotionnelles chez des personnes dont la pathologie n'a pas été différentiellement diagnostiquée.

***

Je suis très loin du fanatisme des écoles, loin d'affirmer mon appartenance à telle ou telle école, car, à travers une très longue expérience clinique et analytique, je réussis à acquérir une propre identité par force de travail, d'effort et de sur-effort.

***

Et en mettant notre prétention de côté, posons-nous la question : qui je suis je moi-même ?

Suis-je capable de réfléchir et d'agir sans avoir à consulter le livre de mon maître préféré de la pensée ?

Quand Lacan, si valorisé aujourd'hui, disait que l'analyste s'autorise à lui-même, il ne voulait pas dire que tous peuvent se nommer analystes, parce qu'ils veulent l'être ou parce qu'ils ont fait une longue analyse, parfois trop intellectuelle et même mensongère. Sinon qu'un analyste pourrait être considéré comme tel s'il réussit à guérir un patient.

Mais existe-t-elle la guérison psychologique ?

Entendons bien. Pour y parvenir, la question concerne deux personnes. Nous ne pouvons pas aider celui qui ne veut pas s'aider lui-même. Sommes-nous la poubelle du monde ? Non. Les générations d'analystes à venir devront tenir compte non seulement de la bonne distance, mais aussi de la nécessité de s'engager. L'accompagnement du patient est la clé, mais ce n'est pas la seule interprétation. En effet, il est nécessaire de voir, comprendre et conclure.

Si vous n'avez pas assez travaillé le contre-transfert pour vous confronter aux demandes de l'analysé, si vous ne savez pas assez, si vous savez en vous-même et sans hypocrisie que vos connaissances sont bien limitées, n'apposez pas sur votre plaque psychothérapeute. La meilleure chose serait de rentrer à l'université, franchir péniblement les obstacles de l'apprentissage, douter de vous-même et arrêter de vous sentir capable de guérir les autres si vous ne réussissez pas à trouver en vous-même le sens de la vie et le besoin de la vérité. Vérité avec laquelle, pour la plupart, nous avons tous des problèmes, car la vérité si on la cherche, on la trouve. Mais elle n'est pas toujours agréable, mais toujours source d'éveil.

Fait à Paris, le 8 février 2002
avec la passion habituelle,
mais il ne fait pas froid, il pleut un peu
et je crois, comme dit Jung, que finalement
"le sens s'imposera au non sens".
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Moi aussi j'ai eu un maître et j'ai été disciple. Moi aussi j'ai voulu donner à l'aimé de la descendance pour lui offrir aussi la transcendance, mais il a disparu dans une mort qui arriva trop tôt et qui laissait ainsi la descendance au disciple, sans même lui avoir appris à être maître. Mais le temps, rigoureux et nouveau se chargea de rompre l'ignorance et sans remède je fus mère, maître et tant d'autres choses que je crée par moi-même et sans prétention. J'ai atteint la maîtrise du silence qui est le seul vrai chemin pour donner la liberté aux descendants.

Réponse à Rut dans la dimension de la nouvelle parole

Le printemps est agressif et amène la pluie et il y aura de nombreux déluges et des temps d'amour et d'amours neufs. Je m'épuise dans l'espoir et les enfants de l'esprit se multiplient et les enfants de la chair se déssèchent en un lieu lointain : sombres ou lumineux nous donnerons la lumière à des êtres nouveaux qui s'enchanteront recherchant la conscience, qui se lasseront de romances fantasmées pour se plonger au sein même de la vie.

Mon maître ne fut pas le tien, mais le discours fut toujours double et transitif. Pourquoi contempler la descendance sans se sentir capables de se rendre éternels ?

Et je te dis, le vent viendra, ses traces se sont effacées, ainsi que les miennes sur le sable de la plage, dans les champs, sur les sentiers. Parfois, peut-être bien que les traces de son passage se sont effacées de mon âme, il y aura toujours les enfants et les enfants des enfants et l'éternité qui ne fait que des clins d'œil et qui me tente, et c'est comme ça, toujours comme ça… Depuis ce point de vue si distinct, où déjà maître et possédant la maîtrise, la solitude de ma tour est beaucoup plus froide.

Et je suis seule… mais peut-être moins seule qu'avec les autres.

Fait à Paris, le 8 février 2002
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Je ne suis plus le lierre autour du tronc de l'arbre, je suis arbre, la nuit tombe, le jour vient, je me souviens de toi, encore sur tes genoux, mon père absent, et transitant entre la brute finesse de tes conseils et la pitié que tu as ressenti pour mon âme.

Dans le creux de paix qui est mon repos, ton modèle sincère m'empêche, sans cesse, de me plonger dans le rêve médiocre de n'être personne.

Je te cherche encore et je te pressens lorsque j'annonce, sans pitié, ce qui est injuste.

Depuis ton ferme portrait, tu regardes ce que je n'ai su faire de ton modèle et tu souris largement et fermement : ta fille est un arbre robuste et ferme, et plus jamais le lierre autour du tronc.

Fait à Paris, le 8 février 2002
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Être seul ou à la croisée d'une descendance ? Serait-ce la question à laquelle chacun de nous tenterait de répondre avec ses désirs, la compréhension et la connaissance de lui-même ? L'alliance avec un partenaire et l'acte de donner nature, qui semble en être la conséquence naturelle, serait-elle une recherche culturelle et construite individuellement pour échapper à la solitude ou au sentiment de solitude ?

L'étude de cette question permettra peut-être de comprendre les difficultés que rencontre chacun pour résoudre son équation personnelle de recherche du « manque ».

Au lieu de rechercher l'autre pour parcourir le chemin de la vie à deux, certains préfèrent se rattacher aux parents ou à des substituts, personnes, groupes de personnes, communauté idéologique ou religieuse, ou encore idéaux, n'étant pas parvenu à dépasser cette difficulté à affronter le monde, pour y suivre son désir, celui éternel de rencontrer et aimer l'autre. Cette recherche de la descendance se transforme alors en la pérennisation du groupe auquel il s'est allié, en aidant, par exemple, à son développement, à sa consolidation et à son intégration dans l'institutionnel ou même l'inconscient culturel. Mais l'objectif n'est-il pas le même que le désir d'enfant, continuer à exister au-delà du temps, à travers une création à laquelle on a participé et investi énergie et sentiments ?

Le désir d'enfant serait-il plus naturel que d'autres désirs sublimés dans un idéal ou un groupe humain ? Je me garderais bien de répondre à cette question, que cela soit positivement ou négativement, car une réponse générale n'est d'aucune utilité. L'intérêt de la question réside dans l'aide qu'elle peut nous apporter pour mieux se comprendre soi-même : c'est une question fondamentalement individuelle. La réponse peut demander des années, voire une vie pour être répondu, que cela soit à travers une interrogation régulière comme dans l'auto-analyse de soi ou dans l'analyse, ou à l'occasion d'accidents de la vie, plus ou moins douloureux, exigeant une remise en question de soi.

Où en est mon désir ? Qu'attend-il de moi ? Se satisfait-il d'une vie solitaire, l'énergie de la libido s'investissant dans une activité professionnelle ou extra professionnelle, ou parfois étant collé à des comportements obsessionnels pouvant abouter à des pathologies graves ? Ou demande-t-il une nourriture plus différenciée, par exemple dans la rencontre de l'autre ?

Toutefois chacun n'est pas égal face à cette recherche. La vie ne semble pas identique pour tous. Un début de vie familiale tourmentée peut freiner, voire bloquer ce cheminement du désir :

  • un œdipe mal résolu ;
  • des problèmes relationnels avec un ou les deux parents qui perdurent au gré d'un sentiment de culpabilité non reconnu ou très bien refoulé (par exemple parent absent ou trop présent, écrasant l'enfant, ce qui est finalement la même chose) ;
  • un complexe d'abandon.

    Et c'est cette strate conflictuelle qui vient sans cesse perturber la relation à l'autre, homme ou femme, dans la vie professionnelle, sociale et évidemment affective. Parfois le petit humain ne doit compter que sur ses propres forces et sur sa seule structure psychologique pour braver les obstacles et continuer à avancer plus loin sur le chemin de sa vie, car l'environnement n'est pas suffisamment étayant et accueillant pour lui servir de guide dans ce « monde brutal des adultes ».

    Dans l'hypothèse où la personne parvient à communiquer avec l'autre, poussé par une motivation et le désir de construire, bien d'autres difficultés peuvent survenir avant d'établir une relation stable et équilibrée avec un partenaire :

  • le caractère de chacun ;
  • la différence d'évolution ;
  • la perte du désir vers l'autre ;
  • le sentiment de s'être trompé sur l'autre ;
  • les vicissitudes de deux névroses ou plus qui se sont « mariées ».

    Mais quand tous ces obstacles ont été dépassés ou contournés, alors l'amour peut être l'occasion de créer descendance, à moins que cela ne se passe de manière accidentelle, quand l'enfant n'est pas mûrement voulu.

    Essayons de considérer que les difficultés pour vaincre avec lucidité et logique ces obstacles à la vie à deux puissent provenir d'une recherche impatiente de résoudre notre question initiale : « être seul ou à la croisée d'une descendance ? » ? Regarder la question en face et la considérer comme pouvant être pertinente vis-à-vis de ses problèmes relationnels permet déjà de dédramatiser la question et peut-être d'amorcer des débuts de solution.

    L'homme a naturellement besoin de repères dans son environnement, que cela soit son quartier, ses collègues de travail, sa famille. À chacun de trouver les objets de son choix aptes à satisfaire ses désirs et lui assurer un sentiment de paix suffisant pour vivre au quotidien ! Son désir, et surtout sa capacité à dialoguer avec lui, l'amènera tout naturellement à changer ses investissements pour de nouveaux objets, une personne, un groupe, une activité ou un idéal. Mais sous-jacente à cette recherche semble toujours se dessiner cette question « être seul ou à la croisée d'une descendance ».

  • Hervé Bernard



    Elle se retrouve assise dans un café attendant un inconnu qui viendrait la secourir de la brume épaisse du temps, désenchantée, sans un amour.

    Elle avait aimé (et aimait-elle toujours ?) son maître, son homme, celui qui, par des mots, habilla son âme de l'intense coloris du désir d'être meilleur.

    Quand elle le connut, elle était aussi petite, aussi fière et naïve qu'elle était tendre et passionnée dans son élan assoiffé pour survivre.

    Elle l'admira sans cesse, il lui fit remarquer ses temps lents, précis, incisifs, la poussant ainsi à savourer le livre, la page, le journal, les ombres de l'horizon, la concurrence quotidienne ; et il modifia son nom lui construisant quasiment une identité.

    Ils firent chemin ensemble, lui toujours maître et elle toujours élève, les années passaient ainsi jouant le temps du décompte de l'admiration.

    Chacun avec son entourage, leurs journées occupées, leurs nuits accompagnées, avec des enfants qui grandissaient dans des foyers aux conditions incomparables.

    Ils partageaient secrets et mensonges mais aussi et toujours la fascination de la supposition.

    Elle n'était plus enfant, elle était à présent une femme qui dégageait la fraîcheur de la passion. Sa colonne vertébrale contenait les voix, les cadences, la musique faite de mots de son maître agissant en soliste dans l'orchestre philharmonique printanier.

    Elle faisait siens les mots de son maître, elle y croyait et les transformait en faits, tout en les caressant elle les mémorisait, elle les faisait publics voulant prouver au monde le privilège d'être ce qu'elle était, élève du maître, guerrier des mots et pionnier de la stratégie audacieuse de sa chanson.

    C'est elle qui y pensa, elle brisa le sort, elle lui proposa de s'élancer ensemble, de marcher vers l'action pour renforcer l'ensemble sensoriel. Et elle fut tellement triste, la descendance maladroite, la maltraitance quotidienne, la trace fraîche de la discussion.

    Mais elle rêvait toujours d'être meilleure. Rien ne l'atteignait, tout lui paraissait peu de chose lorsqu'elle se mettait en tête de lui prouver chaque après midi, chaque année, qu'elle était digne de son amour.

    Mais les matins clairs, ou bien les jours de fines pluies, elle demandait éperdument la réciprocité. Marcher dans les chemins de l'effort commun du mot mis en action.

    Le pacte s'effondra, ils renoncèrent aux codes de la première rencontre alignée sur la barre de la perfection.

    Elle voulait de la reconnaissance, de la confiance, du respect, conjonction modèle de rencontres artisanales de guérison.

    Elle s'attrista et son amour s'annihila, les mots coincés dans la gorge loin de son maître.

    Lui s'en alla sans gloire, se sentant abandonné, sans public pour sa leçon.

    La bibliothèque hégélienne confabulait éperdument dialectisant maîtres et esclaves, échangeant des rôles sans les spirales bleues de la résolution.

    Elle se retrouva rongée, sans la voix aimée, sans les mots quotidiens qui immolaient le salut de son cœur.

    Elle crut disparaître du temps, ne pas être présence, n'être qu'un creux attendant des conditions archaïques de résurrection.

    Elle fut étrangère à tout, elle ne connaissait rien, elle ne savait pas qui elle était, ce qu'elle pouvait faire ou ce qui lui plaisait. Les recoins de ses villages, de ses champs et de ses mers avaient le parfum d'une pipe ancienne, de la Bible mouillée par l'angoisse liée à l'éternelle absence à présent sans intonation.

    Elle marcha et courut, puis tomba. Aujourd'hui encore elle désirerait retourner au temps rassurant du maître en cours et d'elle élève, sans déception.

    L'anesthésie passait, les chatouilles se font sentir, la vie se réveille, elle commence à écrire ses voix, ses mots-faits propres, poignants, ses chaleurs convalidées par son propre tremblement.

    Elle crut qu'elle ne pourrait jamais cohabiter avec elle-même. Elle se surprend par le large détour, dansant même sa douleur.

    Les cinq sens se détachent du fait d'avoir toujours été ouverts à la lumière de sa propre intonation.

    Elle ne le savait pas auparavant, elle comprend maintenant, par lui elle crut être elle, mais elle fut toujours elle, si petite autrefois, quelques fois âgée aujourd'hui, mais toujours et paradoxalement, voulant être meilleure.

    Assise dans le café elle voit que c'est elle, par elle et en elle mais elle attend une autre sauveur.

    La nuit tombe, les souvenirs forment des réseaux, elle demande au garçon un autre café.

    Le silence prit un autre chemin, une autre fréquence éventa son esprit, son cœur battait en une ouverture ample et sans rancœur.

    Elle sait que dans la descente on grandit, elle s'inscrit au début du silence auréolé d'illumination.

    Elle sent qu'en demandant secours elle secourt que lorsqu'elle est aimée/aimante, elle s'élève à la rencontre des êtres temps. En mouvement tactile, avec un goût de fleur et de pêche du fait de s'écouter, écoutant et écoutant écouter les bulles blanches, d'autres mots apparaissent qui ne riment pas autant mais qui battent et écrivent.

    Elle avait tant demandé à son grand amour qu'il soit toujours tout, pour qu'elle puisse déambuler sûrement dans l'obsession.

    Elle sent qu'elle descend encore, et non sans peur. Elle lâche et descend, elle lâche la douleur festive, elle lâche le souvenir quotidien, elle lâche la peine vicieuse et elle se remplit ainsi d'un nouveau vide avec des yeux ouvrant et fermant gracieusement les mains pour la nouveauté de cette émotion.

    Elle descend toujours, les saisons défilent. Les jours s'assombrissent, les années se lèvent accompagnant enfin le message serein des anges : ici et maintenant, la vie.

    Elle distingue un certain contact avec la joie, avec l'abondance quotidienne de sa conjugaison.

    À présent, elle ne cessera de demander aux autres des faits et plus seulement des mots. À présent, elle-même attend d'être capable de, doucement, vivre le bonheur de son existence configurée avec cette nouvelle dimension.

    Licenciada Rut Diana Cohen



    La descendance doit-elle évoquer pour moi la lignée dont je suis issu ou la progéniture appelée à me succéder dans l'ordre des choses et à laquelle j'ai transmis la vie que j'avais reçue ?

    Je suis inscrit dans cette généalogie. Ma dépendance est inter-descendances.

    La vie a commencé en un cortège de dons : pleurs, braillements, sourires et couches garnies… euh, non, je voulais dire par une abondance de dons : nourritures, tendresse, patience et amour. Pendant des années je me suis cantonné au rôle de bon pervers polymorphe chargé de recevoir, demandant à recevoir, exigeant de recevoir. Sans être jamais comblé. Sans vraiment de réciprocité. Sans éprouver en retour nul besoin de donner. Ne concevant pas, ou seulement à grand renfort d'imagination, que je pus y trouver du plaisir.

    Un jour pourtant, beaucoup plus tard, par inconscience peut-être, par amour souvent, par convention quelquefois, j'ai décidé, relayé en cela par le vouloir des instances supérieures, de « passer à l'acte ». En bref : de procréer.

    Certains, autour de moi, osent proclamer : « J'ai envie d'un enfant » . C'est étrange comme ce souhait égoïste va les conduire sur la voie d'un altruisme insoupçonné, pour peu que le sens des responsabilités les amène à celui de la réalité, face à ce qu'il leur faudra assumer dès la concrétisation de leur cher désir.

    L'enfant devient tout à coup l'objet d'une pulsion si absolue, si essentielle, si totalitaire, si viscérale que cela donne l'impression que tous les ancêtres et le bon Dieu se liguent pour vous harceler afin que vous ne laissiez pas perdre un patrimoine purement génétique celui-là ! Alors, l'instinct animal reprenant ses droits, la nature accomplit son œuvre.

    Nous voici donc, un jour, propulsé au rang de donneur universel, nous qui pensions être à l'abri derrière un… facteur rhésus ! À toute heure de la nuit, il nous faut écouter, soulager, consoler, cajoler et ce, autant le conjoint déboussolé que le nouveau-né. Le plus facile à comprendre n'est évidemment pas celui auquel on pense !

    A l'aube d'un âge où quelques décennies en arrière, un enfant ne se concevait pas sans l'opprobre d'une société « bien-pensante », nous voyons d'optimistes, inconscients et tardifs parents se jeter dans les remous d'une pa-ternité/ma-ternité. Ne devrait-on pas y lire tout bonnement leur fondamentale quête d'é-ternité ?

    Qu'est-ce qui, plus sérieusement, pousse l'être humain à se reproduire ? La conservation de l'espèce ? Celle des espèces, ou d'un héritage ? Cela n'impose pas de lien du sang que je sache, et il se trouvera toujours un neveu, un cousin ou une association bienfaisante pour faire ses choux gras des économies d'un vieux ronchon qui aura tout sacrifié à son travail, sa carrière, voire à l'amour exclusif et destructeur d'une obscure maîtresse, d'une légitime moitié ou d'un ancêtre encore avide. Car paradoxalement ce sont ceux que les hasards de la vie ont privé d'assurer la continuité de la lignée qui se retrouvent l'heure venue au premier plan, obligés de supporter le caractère ombrageux à tendance infantile des auteurs de leur jour dans le déclin de leur grand âge.

    Quelle inconsciente culpabilité de ne pas leur avoir donné la joie de faire sauter la chair de la chair sur leurs genoux leur enjoint dans la maturité de consacrer à leurs aînés le reste de leur vigueur, jusqu'au sacrifice de leur propre existence ? Ceci sera d'autant plus vrai au moment où des deux, ne restera qu'un seul survivant.

    À côté de la possessivité exacerbée des uns, nous croisons malheureusement l'attitude inverse. J'entends par là un abandon à peine coupable et le repli ou tentative d'oubli de nos anciens. Entre ces deux extrêmes, bien fort est celui qui trouve un précaire équilibre, sans peur ni de la vieillesse, ni de la dévoration.

    D'un côté comme de l'autre de ces extrêmes, nous reconnaîtrons au premier regard la crainte de la grande faucheuse… entre les soins prodigués dans l'illusion du maintien dans l'éternité et la fuite de la vieillesse et de toutes les formes de la décrépitude, pour ne pas contempler en face l'image de la mort. L'égoïsme aveugle et la lâcheté font le reste.

    Derrière certaines situations se dissimulent des dépendances matérielles inter-générationnelles qui accentuent l'état de fait, mais pas exclusivement. J'ai eu l'occasion de côtoyer des âmes dont la générosité de cœur est plus forte que tout, qui donnent sans compter pour leur bonheur ou par devoir et ceux-là, soyez en sûrs, oeuvrent bien sans calcul.

    Jusqu'où doivent aller nos obligations envers ceux que nous avons fait naître ? À qu'elle extrémité est-on tenu d'aimer ? Jusqu'où peut-on exiger d'eux un retour sur investissement, comme dans tout projet où le ROI (return on investment) est devenu le maître absolu, y compris sous couvert de l'amour : des études plus poussées, un mariage réussi, l'excellence dans le travail… Et quoi encore ?

    Qu'est-ce que moi, en tant que protagoniste n'ayant sollicité consciemment personne pour venir en ce monde, dois-je à mes géniteurs ?

    Et moi, parent, jusqu'où mon amour peut-il m'imposer de faire plus pour eux, mes propres enfants, que ce que le bon sens et mes moyens me permettent de réaliser ?

    Avec le recul des années, je soupçonne que nous ayons au moins retenu une leçon : ce qui nous a coûté un effort a revêtu une valeur immense à nos yeux. C'est en quelque sorte comme dans la fable du laboureur : « Travaillez, prenez de la peine… » car si les recherches pour mettre la main sur le trésor sont restées vaines « Le père fut sage, de leur montrer avant sa mort… que le travail est un trésor ».

    La valeur de la descendance ne vaut que par le don de nous-mêmes et celle de nos ascendants procède de l'analogie et de la réciprocité de l'amour dans la reconnaissance parfois tardive de la générosité de nos parents. Parce que, si réciprocité il y a, c'est qu'ils ont su nous donner le goût d'aimer et le goût de donner.

    Si des hommes ont permis à l'amour de revêtir le sens de l'expansion et de la croissance, d'autres ont choisi d'autres voies, le détournant à des fins personnelles en croyant peut-être que même les principaux concernés ne s'en rendraient jamais compte. Ils ont simplement oublié que ce qui n'est pas authentique finit par mourir et que le relation qui occupe la place laissée vacante par le manque d'amour vrai est une relation terroriste. Oui, cette relation fausse est basée sur la terreur, sur une culpabilité latente, sur une crainte non conscientisée d'être rejeté, sur le chantage souvent non verbalisé au désamour, à la désaffection, sur l'obligation d'être une fille « comme il faut », un bon garçon, une maman digne de ce nom, un père responsable.

    Cette relation ne connaît hélas pas de paix et, si vous en êtes victime, sachez qu'elle est aisément reconnaissable à un critère : elle est épuisante pour celui qui veut obscurément se persuader qu'il est aimé !

    L'aveu du contraire serait une souffrance trop invivable. Pour ouvrir les yeux conscients et modifier cette relation en la vivifiant, il faut plus que du courage, il faut apprendre à dire « Non » ! Ce n'est pas parce que nous partageons le même sang que nous devons tout accepter de l'autre.

    Ces relations névrotiques là doivent à tout prix être débusquées pour redonner à l'amour la dimension de liberté sans contrainte qui est sienne, dimension qui doit l'animer tant au sein de nos structures familiales qu'en règle générale.

    Car l'amour de notre descendance ne peut se garder vivant et vérité que dans la transcendance de nos humaines relations.

    Elisabeth Courbarien



    Pour parler d'angoisse, d'anxiété, il faut avant tout parler d'émotion. En effet, l'angoisse est avant tout un ressenti. Elle est au centre de la rencontre entre psyché et soma. Elle est comme la loi de l'esprit dictée sur le corps. La crise d'angoisse en est l'illustration parfaite

    Débordement par le corps de l'esprit.

    Par association, on peut rattacher au mot « angoisse » les mots « effroi », « peur », « terreur ». Tous ces moments ont en commun la paralysie. Cependant la différence fondamentale qui caractérise l'angoisse, c'est l'absence de l'objet. En effet, lorsqu'on a peur, on a peur des chiens, de l'avion, du noir, on a peur de quelque chose, mais quand on est angoissé, quelle est la cause de cette angoisse ? Par quoi sommes-nous angoissés ?

    Les sujets victimes de crises d'angoisse le montrent bien lorsqu'ils disent ne pas se sentir particulièrement « mal » ou « angoissés ». D'ailleurs les symptômes de la crise d'angoisse sont particulièrement proches des symptômes d'origine organique tels que ceux présents dans les affections cardiaques ou cérébrales. La plupart du temps, suite à la première crise, les sujets ont recours au médecin généraliste craignant une crise cardiaque, une rupture d'anévrisme ou un cancer du cerveau.

    Envisager une origine psychique à la crise d'angoisse est loin d'être évident dans les premiers temps.

    La démarche d'aller consulter un psychologue/psychanalyste s'en trouve d'ailleurs ressentie malgré l'insistance de la plupart des médecins qui, démunis (puisque face à une affection hors de leur domaine) s'en trouvent réduits à prescrire anxiolytiques ou antidépresseurs.

    Nous avons parlé de sentiments de paralysie. Cela peut se rapprocher du vécu de l'angoisse. On remarque que, lors de l'état d'anxiété ou de la crise d'angoisse, il y a une tendance à la rigidité (tétanie). La spasmophilie accompagne cet état de tension entraînant des difficultés à respirer comme lorsqu'on se retrouve face à l'objet de notre phobie. Puis, toute une série de douleurs localisées à différents endroits du corps, un resserrement à la gorge, des picotements, céphalées, pressions thoraciques accompagnés de vertiges et, dans quelques cas, de vomissements.

    L'angoisse se retrouve en tant que symptôme dans la plupart des entités cliniques définies par la psychiatre et la psychanalyse : schizophrénie, psychose maniaco-dépressive, hystérie, névrose obsessionnelle, mais avant cela elle devrait être considérée comme le « signal automatique du moi  », concept défini par S. Freud parmi les mécanismes de défense. On pourrait donc dire que l'angoisse n'est pas à retrancher du côté des pathologies. Elle doit aussi être considérée comme signal que quelque chose ne va pas, comme un appel à l'attention sur soi et sur les processus qui peuvent être en œuvre au sein même de notre corps et de notre esprit.

    Diane Escamilla



    L'éducation que nous donnons ou que nous refusons à nos enfants ne couvre pas la totalité de ce que nous leur léguons mais certainement une bonne part.

    Il m'a paru intéressant de reproduire, ci-dessous, quelques propos recueillis en prison.

    Mon père est mort quand j'avais 4 ans. Mon souvenir le plus ancien, c'est mon père battant ma mère à coups de ceinture. Je m'étais interposé en pleurant.
    Abdeslam (7 ans pour meurtre au cours d'une bagarre, sans intention de donner la mort)

    Mon père rentrait saoul à la maison, et tout le monde se cachait pour ne pas recevoir de coups. Un jour, il m'a lancé un plat à la tête, je l'ai esquivé de justesse. Il m'en reste la cicatrice que vous voyez, là. Il aurait pu me tuer.
    Ali (récidiviste, 18 ans pour viol)

    Un jour en rentrant à la maison, j'avais treize ans, j'ai trouvé mon père en train de battre ma mère. Je me suis jeté sur lui et je l'ai frappé. Il était saoul et j'étais plus fort que lui. Je lui ai mis la tête dans le frigo pour le rafraîchir, après l'avoir assommé.
    Robert (non encore jugé, a mis le feu à sa femme)

    Mon père, connais pas ! Celui qui a pris sa place me torturait. Les cicatrices que vous voyez sur mon visage et mes bras, c'est lui. J'en ai beaucoup d'autres partout sur le corps. Quand j'avais 10 ans, il me « prêtait » à un copain qui faisait de moi l'attraction d'orgies. Si je vous disais qui j'ai reconnu 30 ans plus tard, parmi les participants…
    Marcel (perpétuité, viols, multirécidiviste)

    Ma mère est morte d'un cancer quand j'avais 17 ans. Elle souffrait depuis 2 ans. Mon père s'était mis en ménage au début de la maladie avec une autre et il nous a abandonnés quand il a appris que ma mère était perdue, 6 mois avant sa mort. Nous étions 8 enfants.
    Stéphane (20 ans pour braquage de fourgons blindés, policier blessé)

    Mon père est un salaud ! Il a abandonné ma mère pour se mettre en ménage avec une autre. Il menait double vie et quand la mère n'a plus été baisable, il s'est mis avec la fille.
    Fernand (jugé irresponsable au moment du meurtre d'un passant : schizophrénie)

    Mon père, connais pas ! Ma mère m'a abandonné à la naissance. Je suis un enfant de la DASS. À 18 ans, j'ai retrouvé ma mère. Elle m'a mis à la porte !
    Patrick (15 ans pour hold-up)

    À l'âge de onze ans, j'ai été violé par un ami de mes parents qui logeait chez nous. J'ai voulu le dire à mes parents, mais ils n'on pas voulu m'entendre.
    José (20 ans pour le viol de sa fille de onze ans)

    Pour établir une relation nette de cause à effet, il faudrait une étude statistique plus poussée que ces quelques exemples. La corrélation semble néanmoins très forte, entre une éducation ratée et une délinquance grave. L'actualité nous fournit chaque jour, des histoires horribles du même genre mais dont le contexte reste généralement dans l'ombre.

    En creusant dans le passé de délinquants incarcérés, il est bien rare qu'on ne découvre ce genre de situations dramatiques.

    Enfants, ils savaient d'instinct, que la vraie protection doit venir du père car c'est lui qui détient la force… ou qui devrait la détenir. Hélas, la plupart du temps, le père n'était pas là… il n'avait jamais été là…

    Il y a toujours eu, de tous temps, ce genre de situations, mais ce qui caractérise la fin du vingtième siècle et le début du vingt-et-unième, c'est leur multiplication dramatique et le rajeunissement tragique des délinquants.

    Il est courant d'affirmer qu'en 1968, on a tué le père. Histoire de prendre nos responsabilités de parents, ne pourrions-nous dire plutôt qu'en 1968, le père a démissionné ?

    Un policier confiait dernièrement qu'un garçon de quatorze ans qu'il conduisait en prison s'étonnait en pleurant. Il venait de lacérer de dix coups de couteau le visage de son copain. « J'ai rien fait, se lamentait-il, c'était qu'une bagarre et c'est lui qui a commencé, il m'a regardé ! »

    Plus de barrières, plus de limites pour ces enfants qui n'ont eu, en guise d'éducation, qu'une télévision porte-parole de la violence et comme modèle vivant, qu'un père inoccupé, trafiquant, sadique, incestueux, drogué ou ivrogne quand ce n'était pas tout ça à la fois.

    Ne compte plus pour eux, alors, que l'assouvissement des pulsions. Le Surmoi, quant à lui, est totalement absent. Ce que l'on a appelé en 1968 la « libération des contraintes » aux cris de « il est interdit d'interdire !  » aboutit à un fiasco quasi total sur le plan de l'éducation. La disparition du service militaire, quoiqu'on puisse en penser par ailleurs, semble aggraver encore cette situation déplorable. Toutes les tentatives pour pallier le manque de père paraissent vouées à l'échec. A l'arrivée à l'âge adulte, il n'y a jamais eu aucune barrière aux instincts, ni la moindre notion de devoir ou de contrainte. Et face à cette situation, la prison telle qu'elle est conçue actuellement, comme seule sanction envisageable, est un autre exemple de paternité ratée, car elle ne sait que fabriquer de futurs récidivistes et enterrer tout espoir de sortie de ce cercle vicieux.

    « Ne te fais pas prendre et fais ce que tu veux ! » devient la devise du nouvel homme du vingt-et-unième siècle.

    Qu'on est loin de la formule de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux ! »

    Paul Ruty