janvier 1997
LA LETTRE

DE

S.O.S. PSYCHOLOGUE


                                             
NUMÉRO : 30REVUE MENSUELLEJANVIER 1997


Au sommaire de ce numéro :

A u t e u r T  i  t  r  e     d  e    l  '   a  r  t  i  c   l  e
E. Graciela Pioton-Cimetti Adieu année vécue : introspection et bilan
María-Luz de Diego Adios año vivido, introspección y balance
Agnès Montagne L'ampoule magique
Hervé Bernard Un nouvel an pour un nouvel élan




               

Adieu année vécue :
introspection et bilan


       Le thème antérieur reste encore vivant en moi. J'ai l'impression d'avoir déjà fait le bilan et d'avoir un peu compris que mon obstacle principal a été la résistance au changement.

       Mais j'aborde quand même l'introspection. Il fait très froid aujourd'hui. C'est le lundi 23 décembre. Je n'ai pas encore envie de sortir.

       Je viens de faire des griffonnages spontanés sur des feuilles de papier buvard. Je laisse faire. Après j'essaierai de trouver un sens au matériel dessiné.

       J'ai fait un berceau, une boule avec des cheveux blonds, une femme, des étoiles, des dunes. Après il n'y a que des lignes qui se croisent, ces lignes m'emprisonnent. J'étouffe.

       Les premiers griffonnages parlent d'un thème concret, le deuxième d'un thème abstrait que je dois pénétrer.

       Beaucoup d'incidents se sont passés cette année, qui font apparaître le sens attaché à ce griffonnage et qui fournissent une première idée du symbole.

       La chaîne d'incidents spontanément dessinés engendrent parfois des lois qui lui sont propres.

       Tout d'abord et c'est un avantage par rapport à la chaîne verbale, le dessin permet de représenter des contenus dont la formulation à l'aide du langage serait extrêmement compliquée et qui, pour cette raison, apparaissent à peine dans cette chaîne. Le dessin est moins soumis à une critique permanente que la parole et l'écriture.

       Par ailleurs, par le choix du symbole, le sujet  dans ce cas, moi-même  démontre sa position affective par rapport au symbolisé.

       L'année paraît avoir été vécue comme une série d'accouchements, bien réussis. Le griffonnage sur ce thème concret est fait de lignes douces, rondes comme le sein maternel. Je crois que même les étoiles ont leurs pointes arrondies et paraissent être liées à Noël, à Jésus, à une naissance. Les premiers griffonnages m'apparaissent en même temps. Je ressens un sentiment de perte. Quelque chose de l'ordre du fameux « baby blue ». Mon corps dit qu'il est triste car il est né un jour, et si un jour il est né, il doit accepter de mourir.

       Le berceau est arrondi. Les dunes du désert sont arrondies. Les étoiles sont des étoiles de mer.

       Je sens que je lutte contre moi-même. Une introspection et un bilan sont durs, mais toutefois nécessaires.

       Le fait d'avoir une assez longue expérience de pratique de l'inconscient ne nous empêche pas la souffrance objective. Elle est peut-être plus cruelle, car elle est presque complètement vraie. Nous avons, en effet, laissé derrière nous beaucoup de faux compromis avec la réalité. Oui, elle est plus cruelle, mais plus courte dans la durée, car nous avons acquis les armes pour la pénétrer et pour l'élaborer. Nous ne pouvons pas avoir pitié de nous-mêmes.

       Il faut, sans doute, suivre l'exhortation de Sigmund Freud qui considère que dans l'analyse il faut suivre l'exemple du chirurgien et, comme lui, repousser la pitié durant le temps de l'opération.

       Une introspection est une forme impitoyable d'auto-analyse. Il faut donc percer les résistances qui s'opposent. Il s'agit de se mettre à creuser et à réussir à s'exprimer, acte qui soulage considérablement.

       C'est devant le thème abstrait que je suis le plus troublée. Ces lignes m'emprisonnent. Je n'arrive pas à me soustraire à leur contemplation. Des images, des histoires racontées par un confrère à la fac il y a des années arrivent : l'histoire d'un couple enfermé dans un camp de concentration. Les hommes séparés des femmes par une barrière de barbelés. Quand ils s'apercevaient, à travers la muraille transparente mais impénétrable, ils se pressaient pour s'embrasser. Un second amour en dehors du temps !

       Oui, je me sens prisonnière et j'accepte, mais quoi ? La liberté d'aimer un homme sans obstacles ? Peut-être, car aujourd'hui je suis consciente des limites de la vie et de la nécessité croissante d'avoir plus de temps pour partager avec l'autre bien aimé.

       Mais non, ces barrières dessinées m'étouffent. L'air me manque et je pleure sans larme comme quelqu'un qui vient de perdre un être aimé. J'ai perdu l'inatteignable... car l'idéal est inatteignable. J'ai l'impression d'être en train de faire le bilan de ma vie, mais ce n'est que celui de 96.

       Objectivement l'année meurt après m'avoir rempli de belles choses : ma mère récupère, ma fille a eu un enfant, mon fils bâtit sa nouvelle maison. Mes autres enfants et petits enfants vont bien. La contrepartie qui m'étouffe, c'est le fait de ne pas pouvoir être partout pour donner de mon mieux à ceux que j'aime et pour recevoir en échange. Je voudrais des câlins, être petite dans un berceau, jouer sur la plage avec les étoiles de mer.

       Cette année a représenté un retour au sens et au sein. Dans une chaîne associative je dirai : mère, femme, naissance, révolu, inconscient, refoulé, mort comme retour à ce qui est antérieur à la naissance.

       Mais il a aussi représenté le temps de l'action dans sa polarité opposée.

Dans une chaîne associative, je dirai : l'homme, le père, l'avenir, le conscient, la mort mais comme fin de la vie.

       Le bilan est positif car chaque action a été plus ou moins bien achevée. La lumière d'en haut a favorisé les synthèses. Tout a été possible même l'impossible.

       Par rapport à l'idéal qui est inatteignable, je crois que l'être est sa raison d'être.

       Je m'arrête, si possible, dans ma soif de perfectionnisme, car c'est lui qui m'étouffe.

       Je constate humblement avoir porté sur mon dos le poids des autres bien aimés. Je crois aujourd'hui à leur droit de s'assumer.


Fait à Paris, le 23/12/1996

Il fait très froid et je t'aime
mais j'ai un caprice :
je veux que tu m'amènes la lune
qui brille dans le ciel bleu
sur ma plage de sable doré.

E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


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Adios año vivido,
introspección y balance


       Se acerca la Navidad y con ella todo un conjunto de actividades sociales: fiestas, regalos, y reuniones familiares. Son días de intensa actividad, de frenesí. Y en medio de tanto bullicio siento la necesidad de quedarme sola, de hacer una pausa y recapacitar.

       Imagino que estoy en el desierto, sin ocupaciones, sin obligaciones. Elevo los puentes levadizos que me comunican con los demás. Enmudecí para el exterior y comienzo mi balance de fin de año.

       En mi escala de valores la necesidad primera es: ser un mismo. Pero ¿Cómo se es y quién se es? ¿Quién nos lo va a decir? En teoría somos libres, pero el problema es que estamos solos y tenemos que elegir. Somos los amos de nuestro destino y tenemos que buscar nuestra propia identidad a través de las experiencias. Quizás la fuente de la felicidad esté en nuestro interior. Quizás consista en preservar el propio yo y no en ser nunca otro por bueno que parezca. Quizás consista en aceptarse tal como se es.

       No es extraño que muchos renuncien a su libertad, que tengan la tentación de someterse al mandato de los líderes sociales o religiosos que les indican el camino indiscutible o se refugien en el pasado, en las costumbres y las tradiciones.

       Sólo quien avance bajo el fardo de su sinceridad, sólo quien avance sin disfraz, logrará caminar por el sendero que le llevará a la fuente de la serenidad y la alegría. Une fuente que brota en el punto mismo en que se logra la aprobación de uno mismo.

       Y también surge la pregunta, ¿Se elige el destino? ¿Acaso se es de veras libre? Se lucha por serlo en un combate agotador. Con tal de ser alguien sacrificamos años para lograr un título, un coche, una vivienda, un estatus. Pero durante este tiempo olvidamos que estabamos vivos y que cada momento era susceptible de amor. Por aspirar a un destino, perdimos el destino que era nuestro. Por ser alguien, perdimos la posibilidad de ser nosotros.

       Pero al cabo de los años uno termina por conocerse bien, es decir, todo lo bien que puede uno llegar a conocerse. Sabes que te salen mejor las cosas si te enfrentas a los problemas uno por uno, en vez de luchar cuerpo a cuerpo con todos juntos. Que por años que pasen nunca se te dará bien colocar las flores en el florero que siempre te gusta el mismo tipo de gente. Sabes que no por mucho madrugar amanece más temprano y que Dios cuando cierra una puerta, suele abrir una ventana aunque a veces sea de guillotina.

       Quizás, la máxima conquista sea precisamente reconocer los síntomas. Uno entiende que cuando el alma llora el cuerpo pide auxilio. Así que, cada uno si ha podido ir acumulando experiencias con un mínimo sentido del balance, colocando en las columnas del debe y el haber los asuntos que se corresponden, no habría tanta gente en el mundo que se sintiera agraviada, ni tanta otra que se creyera que no ha sido feliz o que ignorara que en el momento del fracaso estaba protagonizando una solapada victoria. La historia de cada cual reside en cierto modo, en como convivir con las señales que la experiencia llega a reconocer.

       Una vez hecho el recuento, regreso a mi trabajo, a mis problemas, a mi ambiente, al fin a mi vida. Aparentemente todo sigue igual pero yo noto que no soy la misma, que la exigencia amable de la soledad me ha transformado. La luz de mi paisaje se ha hecho más comprensiva.


MARÍA-LUZ DE DIEGO


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L'ampoule magique


       Il était une fois une petite fille qui était dans sa chambre, allongée. Elle regardait au plafond une ampoule toute ronde, suspendue, transparente. Il y avait comme un fil à l'intérieur et elle pouvait voir, au travers du verre, le stuc du plafond grossi, comme sous l'effet d'une loupe.

       Soudain, en entrant pour voir sa fille, la maman de Claire alluma la lumière et la petite fille découvrit que l'ampoule perdait sa translucidité pour devenir éblouissante.

       On ne voit plus au travers, se dit-elle. La lampe devient opaque !

       La petite fille fit éteindre puis rallumer la lumière à sa maman pour observer et réobserver le phénomène.

       Une fois sa mère ressortie de la pièce, Claire fixa l'ampoule, fascinée, réfléchissant à ce qui avait pu se passer. Soudain, elle vit à l'intérieur une forme s'agiter. Elle distinguait un visage, un chapeau pointu, une robe bleue à paillettes et une baguette : c'était la fée Électricité !

       Celle-ci sortit de l'ampoule et vint rendre visite à la petite fille. Elle lui demanda :

        Veux tu que je t'emmène visiter mon univers, là haut, celui de la féerie, que tu pourras retrouver après même sur terre si tu es « initiée » ?

       Claire écarquilla les yeux et, sans même s'interroger, curieuse, ouverte et intéressée, répondit franchement : « Oui ! ».

       Par un fil argenté, la fée attacha Claire à son poignet et l'emmena visiter le monde des cinq sens.

       Elles se mirent alors à rétrécir et entrèrent toutes les deux, par la porte de l'ampoule, dans une forte lumière resplendissante.

        Je vais commencer par te montrer le domaine du toucher, puis celui de l'odorat, du goût, de l'ouïe et enfin de la vue. Veux tu ?

1/ Le toucher

       La petite fille avait à peine répondu que, déjà, elle arriva sur un terrain gluant. Elle ne voyait rien, ne pouvait qu'entendre éventuellement la voix de la fée. Tout collait à sa peau, elle avait la sensation de marcher dans de la vase. Le sol visqueux n'était pas sûr ; elle s'enfonçait dedans sur quelques centimètres. Claire eut une sensation de surprise mais elle ne s'en désola point.

       Au contraire, comprenant que ce n'était pas dangereux, elle s'amusa à glisser le long d'un toboggan fait de cette matière qui se constitua tout à coup devant elle. Il n'était pas dur sous ses fesses, mais tendre et humide comme de la mousse. Elle descendit la pente en riant. Après, des formes étanches, douces et mouillées se collèrent à elle, la poussant dans un sens et la récupérant dans un autre, comme des parois sécurisantes.

       Après cette expérience, la fée lui fit ressentir le chaud. La petite fille se mit à transpirer : des gouttelettes de sueurs ruisselaient comme des perles sur sa peau. Sa respiration devint plus lente au fur et à mesure que la chaleur augmentait. À un moment, elle eut la sensation qu'elle ne pouvait plus respirer, tant la chaleur devenait insupportable : 37 degrés était la chaleur normale de son corps, et voilà qu'il dépassait maintenant 50.

       Stop, stop, dit-elle. Ce n'est plus supportable !

       La fée qui était gentille avec elle fit donc redescendre la température progressivement, par paliers, jusqu'à aller dans les températures polaires, à -20°, -30°. Là, la petite fille sentit ses jambes, ses bras, ses pieds se durcir. Elle s'agita pour se réchauffer, frappa ses mains, se massa le corps. Elle soufflait sur ses doigts pour les décongeler et frappait ses pieds sur le sol énergiquement. Ses oreilles lui faisaient aussi mal, car le froid les pinçait.

       Changeons de sensation, demanda-t-elle à la fée.

       D'un coup de baguette magique, son amie la fit passer dans un univers piquant. Il y avait des bris de glace et des clous par terre. La petite fille s'arracha la peau et se mit à saigner. Découragée, elle appela la fée à son secours pour la soigner et avança un peu plus loin. Des épines de rose déchirèrent sa robe, l'égratignant de nouveau. Claire n'aimait pas ce monde hostile et demanda d'en changer.

       La fée la fit alors glisser dans un drap de soie. Il volait dans l'espace, se pliait, se dépliait, montait, descendait. Notre petite Claire riait aux éclats, avec ses longs cheveux au vent, bien à l'aise dans sa nouvelle jolie robe rose en dentelles. Elle touchait des mains la douceur de la soie, s'y agrippait pour ne pas tomber et s'étonnait de la légèreté du tissu.

       Enveloppée dedans, elle voyait la fée évoluer, elle aussi, dans le même monde, tantôt au-dessus d'elle, tantôt en dessous, tantôt la tête en l'air, tantôt la tête en bas. Ces changements de perspective et d'équilibre amusaient beaucoup Claire qui ne vivait plus à l'horizontale mais en complète apesanteur.

       La fée lui expliqua que cet univers lui semblait d'autant plus agréable par rapport aux précédents qu'ils avaient été difficiles à accepter.

       Toute chose a son contraire, expliqua la fée. Et, comme tu as su accepter des sensations hostiles au toucher tout à l'heure, tu mérites bien des sensations douces, lisses et soyeuses maintenant. Profites-en bien encore quelque temps, car je vais t'emmener dans l'univers de l'odorat. Tu es prête ?

       Claire fit un signe d'acquiescement de la tête et, en deux tours, trois mouvements, elle oublia globalement la sensation de son corps qui fut limité à la partie de son nez : la fée entraînait Claire dans un monde où les muqueuses sont seules sollicitées !

2/ L'odorat

       Le nez de la petite fille faisait vibrer ses petits poils à l'intérieur. Légèrement retroussé et court, il capta pour commencer une odeur nauséabonde qui repoussa Claire. Devant l'odeur de brûlé que lui proposait la fée, Claire bloqua sa respiration. Devant toutefois reprendre de l'air dans ses poumons, elle se pinça le nez pour éviter l'odeur en inspirant.

       Pouah ! Quelle horreur, c'est écoeurant ! Arrête ! On dirait une odeur de roussi. Cela me donne la chair de poule, cela me dégoûte. C'est insupportable. On dirait l'odeur des gâteaux de maman quand elle les laisse trop longtemps au four, à griller, et quand le plat est refroidi au fond de l'évier. cela sent exactement pareil !

       Le temps d'un éclair, la fée proposa à la petite fille une autre odeur sans l'avertir. Mais le nez de Claire n'y fut pas insensible et s'en rendit compte. En effet, quelque temps plus tard, elle remarqua :

       Attention, cela sent le gaz ! Il faut partir, tout pourrait exploser !

       La fée lui expliqua qu'il n'y avait aucun risque, car il s'agissait de flacons d'essences naturelles qu'elle possédait et desquels elle avait retiré les bouchons.

       Cela ne fait rien, dit la petite fille. Cela sent mauvais. Partons ! On se croirait sur un forage koweïtien, ou enfouies dans une mine sombre à plusieurs mètres sous terre. D'ailleurs, c'est peut-être pareil autour de moi. Je ne vois rien et je suis peut-être entourée de galeries. Cela pue ! Sortons !

       La fée profita de cette remarque pour faire comprendre à la petite fille combien les odeurs étaient importantes dans sa vie et combien elles étaient porteuses d'imaginaire et de souvenirs. En effet, cela faisait deux fois que Claire associait des odeurs à des lieux ou à des situations connues.

       La fée proposa un autre échantillon de parfum. Et, à l'insu de la petite fille, elle ouvrit la flacon qui portait l'étiquette « moisi ».

       Oh non ! fit la petite fille. C'est dégueulasse, ton voyage dans l'ampoule. Tu me proposes encore une odeur auséabonde ! Je veux rentrer.

       Non, dit la fée. Tu n'es qu'au début du voyage et il faut toujours passer par des choses désagréables pour arriver aux meilleures. C'est une leçon à retenir pour la vie entière. Souviens-toi bien de cela ! Patience !

       Qu'est-ce que c'est, alors ? demanda sagement Claire. On dirait une odeur de maison, fermée dans une éternité, dans laquelle l'air n'a pas été renouvelé depuis très longtemps. Cela sent le renfermé, il faut ouvrir une porte ou une fenêtre. Je veux sortir.

       Mais Claire était dans un monde immatériel et seule la fée pouvait la conduire. On voyait pourtant bien là, une fois encore, combien l'enfant savait identifier les odeurs. Son nez percevait à chaque fois sans se tromper l'environnement dans lequel elle évoluait. Elle avait d'ailleurs aussi imaginé, pour cette fiole, une cueillette aux champignons, à l'automne avec son papa dans les bois. En effet, de temps en temps, l'humus de la terre dans les forêts rend ce même parfum au pied des arbres après la pluie, le fameux moisi blanc visible, qui s'étale sur les mousses vertes et tendres.

       Ce n'est pas laid, dit la fée. Tu sais, ces odeurs désagréables sont utiles dans la nature. Essaye encore celle-ci. C'est celle du musc.

       La petite fille se boucha le nez dès l'arrivée de l'arôme.

       Elle est forte, n'est-ce pas ? continua la fée. Il y a même des vins qui en ont le bouquet. C'est, en fait, une substance brune très odorante, à consistance de miel, sécrétée par les glandes abdominales des chevrotins.

       Cela ressemble aussi à l'odeur de la sueur des aisselles de papa quand il fait des travaux de construction, dit Claire. Je ne voudrais pas pour un empire boire de ton fameux vin !

       Devant les remarques pertinentes de la petite fille et tous ses efforts d'observation, la fée décida, pour la récompenser, de l'initier aux plus beaux parfums de la terre. Et elle choisit, pour cela, le vocabulaire riche des fleurs. Quel langage merveilleux, en effet !

       Claire fut émerveillée devant la richesse du parfum du muguet. Elle tomba en admiration devant la fraîcheur de la rose. Elle imagina la rosée sur les pétales de ces fleurs et demanda de distinguer les nuances qui existent entre la rose rouge, la rose rose, la rose jaune et la rose noire. Elle ne voulait plus décoller son nez des fioles, passant de l'une à l'autre sans sa lasser. Elle respirait à pleins poumons pour garder en mémoire pour toujours ce parfum merveilleux.

       Maintenant, je pourrai distinguer ces fleurs, même sans les voir. Je ne saurais d'ailleurs plus dire si c'est pour leur beauté ou pour leur parfum que je les préfère.

       Elle sentit ensuite l'odeur de la violette, un peu lourde, celle du jasmin que l'on retrouve dans l'encens et qui est forte, celle du chèvrefeuille, sucrée et, pour finir, celles des soucis, des hortensias, des primevères, des marguerites, des glaïeuls, des pivoines, des tulipes, des pensées et des orchidées. Elle comprit alors qu'une fleur « belle » ne sentait pas toujours bon, et que, finalement, la rose était sa préférée, car elle avait les deux vertus à la fois.

       Claire aurait aimé tester d'autres parfums : celui des fruits, celui des aromates, celui des plats cuisinés de tous les pays du monde... Mais comme le temps passait, la fée décida de faire un grand pas avec Claire pour partir ailleurs ; et c'est alors qu'elles s'envolèrent pour arriver toutes deux quelques secondes sur la planète des goûts.

3/ Le goût

       Là, Claire se vit tout de suite sollicitée au niveau de la bouche et les papilles de son palais s'agitèrent dans la partie supérieure.

       La fée lui proposa tout d'abord des goûts acides : le vinaigre, le citron, par exemple. Claire, qui ne les avait jamais goûtés seuls, sentit à quel point ils étaient forts pour assaisonner des plats. Sa langue devint presque rugueuse et dure. Au bout d'un moment, elle fit une grimace et son estomac, en se contractant, lui fit sentir combien ces produits étaient aigres.

       La fée passa alors aux goûts salés. Le sel brut écoeura Claire. Elle crut qu'elle avait pris la tasse dans un océan. Mais la dégustation passa mieux sur du beurre, comme chez les Bretons, ou bien dans de l'eau ou dans du thé chaud, comme chez les Indiens. Cependant, quand même, cela n'était pas bien bon et Claire fronça le nez, manifestant ainsi son mécontentement.

       Le goût suivant était l'amertume. Claire ne connaissait pas le quinquina, écorce amère aux propriétés toniques, fournie par des arbustes tropicaux donnant la quinine que l'on retrouve, sans le savoir, dans le schweppes ou le gin, par exemple. Elle goûta aussi la gentiane, plante jaune à suc amer qui pousse dans les montagnes, dont les racines ont des propriétés toniques et digestives et que l'on retrouve dans les apéritifs. La gentiane calma les aigreurs d'estomac de Claire, comme l'aurait fait une infusion de tilleul ou de menthe.

       Sans savoir comment, des goûts pimentés, très forts envahirent ensuite sa bouche. Elle sentit le goût du piment rouge puis vert, suivi de celui du poivre. Elle s'étrangla et demanda aussitôt de l'eau à la fée, mais elle lui répondit que c'était la dernière chose à faire pour se calmer. Elle lui donna à la place un tendre morceau de galette libanaise et cela l'apaisa en effet un peu.

       Les goûts relevés sont bons associés à d'autres, dit la petite fille, mais tous seuls, ils sont épouvantables ! Je m'en souviendrai quand je cuisinerai avec maman.

       Par contre, ils donnent beaucoup de force et d'énergie, expliqua la fée.

       Et, lui faisant goûter un bout de coriandre, cette plante méditerranéenne dont le fruit séché aromatique est employé comme assaisonnement dans la fabrication des liqueurs, Claire eut en effet une nouvelle bouffée de chaleur et elle sentit une vague de puissance l'envahir.

       Pour la calmer, la fée passa aux goûts sucrés. Elle lui proposa d'essayer la cannelle, des fruits comme la banane, le melon, la framboise, la pêche, la goyave, la papaye, le fruit de la passion, celui du jacquier, l'abricot, la mangue, la noix de coco. Claire goûta aussi la patate douce, les loukoums caoutchouteux et d'autres pâtisseries orientales. Que de nouveautés !

       Elle trouva les saveurs de la cuisine française bien fades, comparées à ces saveurs tropicales. Mais, pensant aux petits plats de sa maman, cuisinés avec amour, elle trouva qu'ils restaient les meilleurs de la terre et que rien ne saurait toutefois les remplacer.

       Elle finit par tester le goût fumé, comme celui qu'on trouve dans le jambon de Parme et dans la saucisse de Morteaux, et le reconnut.

       Elle n'avait jamais isolé toutes ces catégories de goûts et elle comprit alors qu'ils étaient toujours finement associés les uns aux autres dans un repas, ayant chacun leur valeur, leurs calories et leur faculté à se mélanger les uns aux autres.

       La fée ayant terminé son initiation aux goûts par une présentation d'épices et de plantes aromatisantes telles que la ciboulette, l'aneth, la menthe, le pistou, le persil, les herbes de Provence, le romarin, le laurier, la sauge, l'ail, l'oignon, le basilic, le thym, l'échalote, l'origan... elle prit Claire par la main et lui fit traverser le mur du son.

4/ Le son

       Tout devint sourd aux oreilles de Claire. N'étant pas habituée au silence, elle prit peur. L'univers que lui proposait la fée lui semblait infini. On aurait dit celui des grands glaciers où la neige filtre tout et où la neige ouatée absorbe les résonances. N'entendant plus la moindre onde dans les tympans, Claire vacilla un instant mais, dès que la fée lui proposa une note de musique, de nouveau, son cerveau s'éveilla et elle retrouva l'équilibre.

       Le premier son entendu fut strident, tel un sifflet. L'amplitude alla du plus faible au plus fort. Là, Claire n'en put plus et hurla à la fée d'arrêter son manège infernal. La fée s'exécuta immédiatement car elle connaissait la magie des sons et leur influence sur l'individu. Ce n'est pas un hasard si un « bleu » nous entraîne dans la plus profonde mélancolie, ou si Mozart ou une chanson joyeuse sont des meilleures thérapies, régénérant les âmes même les moins sensibles.

       De l'aigu, la fée passa à un son moyen puis à un son grave. Claire crut que la fée l'emmenait dans le centre de la terre. Le son grave ressemblait à la plus grave note du pédalier de l'orgue. Elle ne l'entendait que dans la durée, sinon, il lui échappait. En augmentant le volume, ce son faisait battre son coeur plus lentement et ralentissait le flux du sang dans ses artères. Claire se sentit dans ce son comme un swami indien dans le son « OM ». Elle voulut y rester longtemps pour s'en emplir puis demanda à la fée d'introduire une variante.

       La hauteur et le timbre changèrent donc un peu d'une sixte, l'intensité, la fréquence et l'amplitude aussi, et une couleur nouvelle apparut. Claire était émerveillée. Elle repensait à son oncle, informaticien, qui lui avait beaucoup parlé de l'IRCAM, à Paris, et de super-synthétiseurs qui transforment, dans des enceintes, les sons réels en algorithmes compliqués, aux formes sinusoïdales, triangulaires, rondes ou carrées...

       Claire entendait l'orage, les cloches, des bruits de trains, des sons métalliques, d'autres proches du bois, du vent, de l'eau...

       La fée décida de lui faire entendre les cinq grandes familles d'instruments.

       Elle commença par les cordes, avec : le violon, le petit de la famille, le plus aigu et le plus agité, suivi de son frère aîné, le violon alto, un peu plus sombre et plus grave ; la mère, le violoncelle à l'autorité plus prononcée, plut beaucoup à Claire, sans parler de la grand-mère contrebasse dont les expressions la firent rire avec ses envolées lyriques.

       Dans l'esprit de Claire, ces instruments habitaient à l'orée des forêts pour accueillir les randonneurs. Ils étaient aussi haut perchés dans les branches des clairières où venaient les caresser le soleil. Leurs sons quand ils s'élevaient, venaient rejoindre ceux des oiseaux.

       La fée fit entendre d'autres instruments à cordes : la harpe, à la majesté folle, imitant le cours des rivières, issue du Moyen Âge. Elle était un peu comme une arrière grand-mère qui avait gardé toute sa grâce mais ne pouvait plus se déplacer. C'était un peu pareil pour la cithare, plus sèche, ou la guitare, et le banjo qui, lui, savait hoqueter et faire des trémolos dans sa voix...

       Claire s'initia ensuite à la famille des claviers. La présentation commença par l'orgue d'église dont la puissance évoquait bien la force d'un monde supérieur. Lui, c'était de très loin l'ancêtre respectable qui pouvait tout emporter sur son passage quand il se mettait à tonner... Il faisait peur.

       Claire aima beaucoup le père clavecin, un peu nasillard, aux sons piqués, et son épouse, l'épinette, qui gardait un petit ton rétro.

       Mais ce fut le roi du « solo » de l'orchestre classique, le plus orgueilleux de tous, celui qui se fait toujours attendre dans les réunions instrumentales, l'instrument le plus complet sous la main gauche et la main droite de son musicien, qui séduisit le plus la chère enfant, à savoir : le piano ! Ses notes, frappées tout d'abord dans le sens d'une gamme diatonique ascendante puis descendante, saisirent l'oreille de Claire. Puis, écoutant un extrait du Nocturne nº10 de Chopin, elle comprit pourquoi cet instrument « célibataire » et autonome était aussi devenu l'ustensile de prédilection des Romantiques qui le choisirent comme base unique de compositions.

       La famille d'instruments suivante était celle des bois. On les aurait crus cachés dans la forêt ; mais cette fois-ci, il semblait à Claire que ces instruments habitaient plutôt derrière des buissons touffus et moins hauts que les chênes. Ils illustraient tous des sons terrestres puissamment incarnés.

       Il y avait d'abord, dans la série des enfants, les flûtes à bec sopranino, soprano, alto, ténor et basse, sans oublier la flûte de pan, campagne de tous les bergers, douce et suave à l'oreille. Claire voyait leurs sons qui couraient légèrement dans sa tête comme sur des sentiers de forêts épaisses.

       Dans la génération des parents, il y avait la clarinette, la mère, percutante, profonde, parfois un peu nasillarde ou plaintive ; la flûte traversière, la tante très féminine et légère ; le hautbois, le père de la famille, qui savait bien retentir quand il le fallait pour faire régner l'ordre dans la mesure ; et l'oncle, le cor anglais, aux mélopées souterraines et distinguées.

       Au niveau des aïeux, du côté maternel, il y avait la clarinette base et la clarinette contrebasse. Du côté paternel, Claire reconnut le saxophone, toujours éclatant avec son embouchure relevée, sachant bien se faire respecter, et le basson, un peu sourd auquel pourtant rien n'échappe, jouant pour la famille le rôle d'un bâton solide sur lequel on peut s'appuyer.

       L'avant dernière famille était celui des cuivres fiers qui bombent toujours le torse. En entendant le « la » de la trompette, Claire sursauta.

       Oh la la ! Mes oreilles ! Mets ta sourdine !

       Comme elle avait l'ouïe très fine, Claire avait aussi entendu, simultanément au tintamarre, le souffle du musicien et la contraction de ses joues pour jouer, ainsi que l'air qui coulissait dans le piston de l'instrument.

       Ah ! La belle famille, solaire, celle-là, dans ses métaux jaune ou blanc !

       Le frère de la trompette était le clairon. Sa mère s'appelait trombone. Elle était grande, longue et fine. Son père était le cor, rond, avec un large éventail servant, à la chasse, à ameuter les chiens et les cavaliers. Quant au grand-père, c'était le tuba, celui qui ferme toutes les bonnes fanfares, avec son énorme pavillon majestueux.

       Claire reconnut les variétés de sons et passa à la dernière famille, celle des percussions. Il y avait le tambour, le fils, avec ses deux maillets, sa soeur, la cymbale, disque métallique simple accompagné de deux baguettes ou de ses balais métalliques, la grand-mère, la grosse caisse, qu'on agite avec le pied et qui s'est dotée d'un maillet inclinable. Toute cette équipe faisait bien du bruit !

       La branche paternelle était plus silencieuse avec : le père, le xylophone, installé sur des tréteaux avec ses mailloches en gomme, le tam-tam d'orchestre en bronze parlant avec les mains, le triangle, tige métallique deux fois coudée, suspendue à l'aide d'une fine corde en boyau, doux à entendre, et le célesta plus discret encore, dont la voix est presque inaudible dans tout ce tintamarre.

       Claire fut émerveillée devant tous ces instruments différents. La fée lui expliqua que des pays d'Afrique et d'Asie avaient encore bien d'autres instruments et que la terre était bien riche en sons.

       Parlant ainsi des autres pays, Claire demanda ce qu'il en était des langues vivantes. La fée lui expliqua que, quand elle était enfant, elle connaissait et avait réalisé tous les bruits de l'univers, mais que, petit à petit, son oreille s'était construite sur la voix de ses parents qui lui avaient appris à ne reproduire que certains sons. Elle connaissait ainsi en français :

       - les occlusives sourdes : p t k et les occlusives sonores : b d g qui sont leurs contraires ;

       - les fricatives sourdes : f s avec les fricatives sonores : v z ;

       - les nasales : n m ;

       - les vibrantes : l r ;

       - les voyelles fermées : i y ou ;

       - les voyelles semi-fermées : é e ou ;

       - les voyelles ouvertes : a è ;

       - les voyelles nasales : on an in.

       Tout cela semblait bien compliqué à la petite Claire. Les oreilles saturées, elle eut envie de s'endormir et la fée, comprenant qu'il était temps de lui faire changer d'univers, l'emmena sur la planète où seule sa vue serait sollicitée.

5/ La vue

       Les oreilles de Claire se fermèrent et seule sa vue s'ouvrit, comme si elle venait d'enfiler des lunettes à relief, rouges et bleues, comme on en trouve au cinaxe de La Villette ou au cinémascope de Poitiers.

       Elle fut tout d'abord saisie par les contrastes clairs/obscurs que lui proposa la fée. Il y avait des zones de lumière et des zones d'ombre qui se renvoyaient. Parfois, c'était comme un échiquier de jeu d'échec. Le sol symétrique était tantôt noir, tantôt blanc. Sur les murs, il ne s'agissait plus de damiers, mais d'ombres chinoises animées qui laissaient voir, comme à travers la transparence d'un drap, un spectacle de figurines orientales expressives, fines, soutenues par des piquets droits. Ce spectacle amusa beaucoup Claire.

       Un peu plus tard, à travers un prisme, elle apprit à distinguer les couleurs de l'arc en ciel : le violet, l'indigo, le bleu, le vert, le jaune, l'orangé, le rouge. La fée lui montra au travers de formes originales ce que l'on appelle les couleurs fondamentales : le jaune, le rouge et le bleu, puis les couleurs secondaires : le violet et l'orangé qui sont leurs associations. Tout cela apparut comme dans un daguerréotype animé, tourbillonnant et donna le tournis à la petite fille.

       Comparant les formes égales de teintes différentes, Claire apprit combien un coloris a d'effet et quelle en est l'impression visuelle dans la rétine de l'oeil. Un carré noir sur une feuille blanche semblait plus petit qu'un carré blanc.

       Sur une surface de plus en plus grande, la fée fit ensuite découvrir l'impact d'une tonalité claire, foncée, vive, tendre, pâle, passée, changeante (de type moirée). La petite fille pensait à tous les ajustements que faisaient ses yeux pour « entrer » dans la couleur : rétrécissement de la pupille pour entrer dans une couleur vive, dilatation pour entrer dans une nuance plus obscure. Que de dégradés !

       Claire qui avait les yeux bleus se demanda si elle voyait comme quelqu'un qui avait les yeux verts, marrons ou gris. La fée lui expliqua que personne ne voyait de toute façon la même chose puisqu'il ne portait jamais la même attention aux choses. Cela rendit la petite fille perplexe et lui fit comprendre qu'il ne fallait rien comparer en ce monde, mais plutôt prendre les choses comme uniques. La comparaison ne servirait qu'à classer, répertorier scientifiquement les choses plus tard, mais ce serait sa classification à elle, celle de personne d'autre.

       Claire songea à la couleur des drapeaux de la terre, à celles des blasons du Moyen Âge, à celles que portaient certains joueurs sportifs dans les stades, aux teintes de certains tableaux vus dans des livres. Il y en avait des bariolées, des bigarrées, des chamarrées, des chinées, des diaprées, des multicolores, des panachées, des polychromes...

       Les couleurs servent en effet de symboles pour comprendre la réalité parfois, expliqua la fée. De plus, comme le disait Beaudelaire dans son poème Correspondances, les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

       Cela plongea Claire dans un état de méditation profonde, car il est vrai que l'impression de la lumière sur sa rétine avait d'autres échos en elle.

       La fée lui fit découvrir quelques jeux d'illusion d'optique prenant en compte les jeux de perspective et de contraste. Elle installa un écran bariolé devant elle au centre duquel était installé une petite cible ronde, moitié blanche, moitié noire. Elle fit tourner dans un sens la grande ellipse et dans l'autre la petite. Claire resta immobile devant quelques instants et, au bout de quelques minutes, elle se sentit prise de vertige avec un bourdonnement d'oreille : plus elle s'approchait de la cible, plus elle était aspirée et tournait dans le sens inverse du noyau, comme happée par la plus grande forme...

       La fée lui présenta ensuite un jeu de cartes dans lequel figuraient les grandes formes classiques : le carreau, le trèfle, le pique et le coeur, toutes rouges ou noires. Puis elle fit apparaître des expressions différentes, les formes prenant tantôt une apparence terne, tantôt mate, tantôt brillante. L'as de coeur, à l'aspect éclatant, emporta l'enthousiasme de Claire.

       Cette forme lui fit penser à tous ses amis, à ses parents et à sa famille qu'elle aimait et qui l'attendaient sûrement dans sa chambre.

6/ Épilogue

       Claire se demanda, troublée, depuis combien de temps elle était entrée dans l'ampoule avec la fée. Elle craignait que tout le monde la cherche dans sa chambre et ne s'inquiète, ne la trouvant plus alors qu'elle était alitée depuis bien des jours !

       La fée lui dit de ne pas se tourmenter, qu'elle avait quasiment fini sa présentation des cinq sens de l'être et qu'elle allait reconduire Claire maintenant si elle le souhaitait. La petite fille, bien sage et attachante, dit que tel était son voeu.

       Alors, la fée lui obéit, promettant de la remmener une autre fois dans ce monde caché, d'exploration intérieure, si elle le souhaitait. Il lui suffirait de regarder l'ampoule et la fée serait là, prête à l'emporter de nouveau dans son monde merveilleux.

       Claire eut à peine le temps d'opiner de la tête qu'elle avait déjà regagné le creux de l'ampoule blanche de sa chambre, allumée par sa maman. À travers le verre opaque, du haut du plafond, elle voyait son lit qui l'attendait, avec sa couette ouverte. La fée la fit glisser jusqu'à son matelas douillet, lui donnant un baiser, et elle lui promit de revenir la chercher puisqu'elle se cachait dedans et l'observait.


AGNÈS MONTAGNE


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Un nouvel an pour un nouvel élan


       En voulant faire le bilan de l'année qui s'achève, ma première image est une page blanche, comme s'il ne s'était rien passé d'important.

       Une rapide introspection, à la lumière de la raison, me montre que ce « vide » est l'oeuvre de la résistance au changement. Le thème de l'année m'apparaît en négatif, non seulement avec un sens de l'humour certain, sans doute en écho à l'humour de mon caractère, mais aussi, par un effet condensation, pour mettre en relief la difficulté au quotidien de surmonter toutes ces résistances durant l'année passée. Et cette fois, il s'agit de l'action du surmoi, cette instance psychique si impitoyable quand elle n'est pas ou plus en harmonie avec le reste de la psyché. Le surmoi exerce la censure vis-à-vis des pulsions de vie, des désirs, des fantasmes qui traversent le psychisme. Et une nouvelle fois il s'est rappelé à mon bon souvenir, comme pour me dire qu'il reste encore du travail à faire.

       Toutefois ces quelques lignes se déposant avec une plus grande facilité qu'à l'ordinaire sur le papier, ou plutôt sur l'écran de l'ordinateur, témoignent d'une nouvelle étape sur le chemin de ma vie.

       L' « ici et maintenant » sombre et sans cesse fuit pour un ailleurs imaginaire et fragile. Il est peu à peu remplacé par un bout de chemin dont je perçois les premiers méandres et passages en arrière et en avant pour accéder à un nouveau paysage. Comme si une lumière plus forte éclairait ma position par au-dessus.

       Ma situation professionnelle subit des changements importants, ce qui devrait donner une ambiance nouvelle et libératrice à mon environnement de travail. Je perçois les autres, mes amis, ma famille, avec moins d'appréhension du contact.

       Le surmoi, naguère gardien inexorable de tout écart de conduite, laisse quelque peu filtrer la lumière de la vie, celle qui donne du piquant à l'instant présent, qui fait scintiller les objets environnants de la chaleur de ces milles petits désirs qui rendent la vie vivable et peut-être beaucoup plus. L'énergie psychique depuis si longtemps retenue par la barrière du surmoi fait vibrer peu à peu les tréfonds de mon âme et de mon corps. Je dois faire confiance à mon inconscient personnel pour que cette énergie émerge à la conscience à travers les messages qu'il m'envoie, sans me déborder. Sinon, il y aurait un risque de régression et retour à des réflexes passés, ce qui serait la cause d'une souffrance trop bien connue.

       Mais l'inconscient semble être doté de l'intelligence adéquate pour envoyer juste l'énergie qu'il faut pour que je poursuive mon chemin. Et il ne s'agit pas de chômer ou de faire semblant de ne pas comprendre. Mon inconscient me connaît bien, il sait de quoi je suis capable. C'est à moi de « jouer », sans faux fuyant, d'utiliser cette énergie et les messages qui l'accompagnent pour construire au quotidien, pierre après pierre, l'édifice qui me permettra d'abriter mes projets de vie. Ainsi le principe de plaisir représenté par les messages de l'inconscient se relie au principe de réalité représenté par l'action dans le monde réel, gage de l'atteinte d'un certain équilibre dans le psychisme.

       Des lectures de l'adolescence me reviennent en regardant Little Bouddha, le film de David Lean. Siddharta, qui deviendra le premier bouddha, a une illumination un jour en écoutant par hasard les paroles d'un homme au loin. L'homme apprend la musique à un élève : « Si tu tends trop la corde elle se cassera, si tu ne la tends pas assez, elle ne produira aucun son ». C'est le point de départ pour Siddharta de la recherche de la « voie du milieu » comme précepte de vie essentiel.

       En toute chose, ne pas rechercher les extrêmes, mais le juste milieu. J'associe cette maxime au « laisser venir » de la psychologie jungienne. Une fois que les messages de l'inconscient sont assimilés par le moi et que l'action est conçue dans le mental, il ne reste plus qu'à la mécanique du corps et de l'esprit, mue par l'énergie qui vient de l'inconscient, de s'exprimer avec fermeté mais sans effort, c'est-à-dire sans sureffort.

       Que ces quelques réflexions sur une année écoulée constitue une aide pour progresser sur le chemin de la nouvelle année, à moi-même certes, mais peut-être à vous-même si elles éveillent en vous quelque écho de sympathie et de compréhension.


HERVÉ BERNARD


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