janvier1998
Où suis-je maintenant ? 
...S.O.S. Psychologue m'aidera à le savoir...
LA LETTRE

DE

S.O.S. PSYCHOLOGUE

¿Dónde estoy ahora? 
...S.O.S. Psicólogo me ayuderá a saberlo...


NUMÉRO : 40 REVUE MENSUELLE JANVIER 1998

Choisissez la couleur du fond d'écran :


Au sommaire de ce numéro :

Auteur Titre de l'article
E. Graciela Pioton-Cimetti Les méfaits de la misère
E. Graciela Pioton-Cimetti Los estragos de la miseria
E. Graciela Pioton-Cimetti Las miserias de la vejez
Florence Boisse Un traumatisme atavique
Elisabeth Courbarien Miserere nobis
Hervé Bernard Les formes de la misère


Les méfaits de la misère


       La pitié pour les misérables est un sentiment très ancien, aussi ancien que l'homo sapiens, sans doute. Mais la dénonciation de la misère en tant que phénomène social ne s'observe vraiment que depuis la Révolution française, particulièrement depuis la formation des doctrines socialistes.

       Dans un Entretien du 14 janvier 1914, quelques mois avant sa mort sur le champ de bataille de la Marne, Péguy entretint son ami Lotte de « l'effrayante colère qui court en chaque page des Évangiles ». Cette colère « n'est point une colère contre la misère ni contre l'homme avant la grâce, c'est uniquement une colère contre l'argent. L'argent qui est l'axe et le centre du monde moderne… »

       On pourrait chercher les origines de cette haine de Péguy contre l'argent dans la pauvreté de sa famille, dans la gêne qu'un fils de famille ouvrière pouvait alors ressentir au cours de ses relations avec des étudiants de famille aisée, dans le dur travail auquel le manque d'argent contraignit sa mère, etc.

       Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, il n'a pas manqué de dénoncer l'aveuglement des riches.

       « À moins d'avoir du génie, a-t-il écrit dans Notre jeunesse, un homme riche ne peut pas imaginer ce qu'est la pauvreté. De ce défaut vient cette faiblesse d'esprit que nous remarquons chez la plupart des riches. Avec cette faiblesse d'état, ils méconnaissent l'amertume des événements et l'âpreté des hommes. L'homme le plus talentueux du monde, s'il n'a pas manqué de pain, ignore des cercles que nous connaissons. »

       « La misère, poursuivit-il, rend les misérables mauvais, laids, faibles. C'est un empêchement sans faute à l'amélioration morale et mentale, parce qu'elle est un instrument de servitude sans défaut. »

***

       Tout le monde a observé que la misère exerce, sur le corps, sur l'organisme, de véritables ravages. Il suffit de jeter un regard honteux vers les pauvres hères qui dorment sur les bancs quand vient l'été, sous les ponts durant les demi-saisons, sur les bouches des égouts durant l'hiver. Peaux sales, vernies de crasse et brûlées par le vent, le froid ou le soleil, cheveux et barbe hirsutes…un examen médical révélerait les tares du système respiratoire ou vasculaire. Mais l'homme sain, l'homme soigné, calamistré, baigné se détourne avec dégoût de ce semblable qu'il ne reconnaît pas comme semblable.

       L'internationale des gens propres ne pactise pas avec l'internationale des gens sales.

       Et, pourtant, il faut si peu de chose pour passer de l'une à l'autre !

       Sous ce corps avarié, mal nourri de déchets, l'âme se déforme. Rares les enfants de visage angélique qui conservent leur beauté dans la misère. Plus rares encore les âmes candides qui conservent leur candeur. La misère rend humble d'abord, puisqu'elle incline à la mendicité et que le plus fier, le plus révolté des mendiants se trouve obligé d'adopter les gestes et le visage de l'humilité s'il veut obtenir des ressources. À force de rebuffades, de mimiques doucereuses, il sentira bientôt fondre son orgueil et il sombrera dans cette atroce faiblesse morale de celui qui attend tout du prochain et rien de lui-même. S'il ne descend pas jusqu'à la mendicité, s'il doit sa misère au chômage, à l'infirmité, à la maladie, le malheureux deviendra méchant. Il haïra ceux qui lui refusent du travail, ceux qui peuvent choisir des nourritures décentes, ceux qui vivent dans une maison propre.

       La misère est bien un empêchement à l'amélioration morale. Péguy ajoute : « et mentale ». On pourrait lui opposer Villon dont le génie et le talent s'épanouirent dans la pire misère. Mais c'est là un cas exceptionnel !

***

       La vertu, au sens latin du mot, c'est d'abord l'âme, l'esprit, le courage et enfin le cœur, la ferme disposition à pratiquer le bien. Or comment le miséreux trouverait-il en lui la force, lui qui grelotte de faim, de froid ou de fièvre ? Comment trouverait-il le courage de surmonter son dégoût de tout effort quand il s'adonne à la mendicité, son hostilité à la société qui le rejette quand il frappe vainement aux portes pour obtenir du travail ? On dira que l'Évangile a prêché la pauvreté, on dira que le catholicisme a institué des ordres mendiants comme pour sanctifier la mendicité, on dira que le Yogi, l'ascète n'obtient la vertu qu'après s'être détaché des biens de ce monde.

       En prolongeant le raisonnement de Péguy, ne faudrait-il pas, après avoir dénoncé, travailler à la supprimer, individuellement par la charité, politiquement par l'organisation économique et sociale, l'établissement du droit au travail, du droit à l'assistance, du droit à la retraite des vieux, des infirmes et des malades ?

       Et où trouver alors la voie de la charité, celle de la sainteté ?

       On dira que le socialiste ne s'occupe que du bonheur ici-bas, tandis que le spiritualiste chrétien ou bouddhiste n'attache d'importance qu'à la vie éternelle et qu'il trouve, dans la contemplation du bonheur infini, une vertu suffisante pour entretenir sa flamme intérieure et supporter la misère de son corps, ou même, comme le martyre, la douleur des tortures.

       Ne faudrait-il pas avoir d'abord connu la force du corps, l'aisance, les plaisirs d'orgueil que procure la puissance, enfin les voluptés de la chair et du monde, pour jouir du renoncement, de la douleur et de l'humilité ?

       « Un minimum de bien-être est nécessaire à la vertu », affirmait saint Thomas d'Aquin. C'est par le dépouillement qu'on va vers la sainteté ; le dénuement primitif y conduit rarement.

***

       D'autre part, l'évolution subie par les sociétés a peut-être transformé le problème. Si les sociétés primitives conduisaient facilement à l'amour de la fragilité et à l'élévation spirituelle par le mépris des biens corporels, les sociétés modernes ne laissent aucune place à la pauvreté qu'elles considèrent comme une tare, une honte, un remords.

       Déçu par la philosophie, M. Lévi-Strauss s'est fait ethnographe afin d'expier un crime, et, si possible, de le racheter. Quel crime ? Celui des civilisations dites occidentales dont le développement fut, pour les vieilles civilisations américaines, le plus effroyable des cataclysmes. À cause de nous, d'anciennes civilisations sont devenues des formes desséchées, réfugiées dans des réserves, au fond de la forêt vierge ou dans des bidonvilles.

       Après Rousseau, il dénonce le progrès. L'homme ne crée vraiment que lorsqu'il fonde ; mais ensuite hélas, il exploite. À la base de toutes les sociétés primitives, il y eut consentement mutuel, amour, charité, entraide. En devenant trop peuplées, les sociétés ont organisé la servitude : servitude des esclaves dans la cité antique, servitude du prolétariat, servitude des peuples moins avancés, servitude des nations déshéritées.

       C'est en désacralisant la pauvreté évangélique que les sociétés évoluées ont créé la misère, le plus abominable état que l'homme puisse connaître.

***

       Avant de chercher à toujours développer la science et la moralité, il y aurait lieu de supprimer la misère qui interdit l'épanouissement intellectuel ou moral.

       La constatation de l'inégale répartition des richesses entre les hommes soulève la pitié des cœurs tendres, la révolte des justes, la révolution des mal nantis.

       Ces quelques réflexions m'invitent à la prudence quand il s'agit d'apprécier la valeur des solutions proposées à ce problème. Elles sont diverses et opposent régulièrement les hommes.

***

       Ce n'était pas le produit d'une dépression, mais le constat d'un état de choses. Constat qui me conduisait à me poser des questions sur le sens de la vie. Misère d'une réalité profonde au-delà de toute apparence de réussite, de tout luxe matériel que ce soit.

       À la naissance, sommes-nous préparés à jouir de la vie ? Oui, le temps où nous avons le droit de nous comporter comme des pervers polymorphes, c'est-à-dire à tout demander comme si tout nous était dû.

       Dès la naissance, les horaires apparaissent avec les limites imposées par la socialisation et, patatras ! le rêve de la jouissance sans borne s'en va pendant que le cauchemar d'avoir laissé le ventre maternel n'est pas encore disparu !

***

       L'enfance ? Elle a aussi ses misères. Même dans le cas d'un encadrement familial adéquat. La souffrance de l'enfant est très dure, car il ne possède pas encore les défenses pour métaboliser l'angoisse de la solitude existentielle qu'il ne peut pas éviter de percevoir.

       Son père, sa mère, ses grands-pères, ses grands-mères, sa « nounou », chacun d'eux aussi bien intentionnés qu'il soit, ne parviendront pas à effacer l'angoisse.

       Des larmes sans raison, la peur du noir, les portes du collège qui s'ouvrent aussi bien sur le savoir que sur la douleur, la perception non exprimée, car les mots manquent comme une prison dont nous avons tous l'obligation de marchander pour survivre.

***

       L'adolescence ? Une illusion pour les adultes ! L'adolescent a la vie devant lui. Il peut tout faire. En réalité, que peut-il faire ? Si nous arrivons à trouver un adolescent sur dix autres qui est heureux, nous serons alors en face d'un cas de surprotection de l'ambiance, ou d'une suprême naïveté ou d'un phénotype autiste, ou même d'une mythomanie potentielle.

       En effet, il se racontera toujours des histoires roses pour ne pas se voir plonger dans l'effrayant bonheur transitoire d'être un adulte efficace et sage selon sa culture, car les concepts d'efficacité et de sagesse changent avec la société et la tradition.

***

       La vie de l'adulte a aussi ses misères. Il doit être adapté. Parfois, il est possible d'échapper au travers d'une forme de marginalisation liée à l'utilisation de notre imaginaire.

       Les poètes, les artistes pourront se sentir libres par la concrétisation de leur créativité et se croire donc en dehors du temps.

       Dans mon cas, et dans ma profession en général – qui est, comme dit Jung, plus un art qu'une science –, le savoir a naturellement précédé l'exercice de l'art. Il s'agit de trouver pour nos patients, qui souffrent de plus en plus, de dépression existentielle, ce que nous faisons nous-mêmes pour exister : un espace de création, la pratique de l'inconscient et la confrontation avec leurs fantasmes.

***

       Ce n'est pas l'approche de la vieillesse qui m'incite à conclure de cette façon, mais l'approche de la vérité que nous trouvons inéluctablement quand nous la cherchons.

       La blessure narcissique ne s'est pas cicatrisée complètement. L'enfant blessé devient un adolescent doublement blessé qui interprète la vie et les autres selon son manque. Désespéré, il devient solitaire même s'il se construit une apparence de jouisseur. Mais quelle est son originalité ? Pourquoi a-t-il été blessé dès le début de son existence ? Il s'agit d'une constitution psychique particulière d'une extrême sensibilité et d'une intelligence de cœur aussi grande que celle de l'esprit.

       Harcelé par le manque et l'impossibilité de trouver chez les autres des aides capables d'apaiser sa souffrance, il devient triste sans pour autant être mélancolique et il devient susceptible sans être véritablement méfiant.

       En se situant dans sa recherche au niveau horizontal, il trouve la réussite, les plaisirs, les scénarii dignes et magnifiques pour combler le manque qui est dans la blessure originale. Puis, après la compensation et en retrouvant dans son insoutenable solitude, il se posera la question : « Et maintenant quoi ? »

       C'est à ce moment-là que se manifeste la dépression existentielle et seul un changement de niveau pourra l'aider à répondre à la question : « Comment résoudre le premier traumatisme ? »

       C'est avec un tel type de patients que nous sommes obligés à prendre le chemin vertical et à nous placer dans le domaine spirituel, transcendant.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


Retour au sommaire


Los estragos de la miseria


       La piedad para con los miserables es un sentimiento muy antiguo, sin duda casi tanto como el homo sapiens. Pero la denuncia de la miseria como fenómeno social sólo aparece verdaderamente desde la Revolución francesa, en particular desde la formación de las doctrinas socialistas.

       En una Charla del 14 de enero de 1914, unos meses antes de su muerte en el campo de batalla del Marne, Péguy habla a su amigo Lotte de «la horrorosa cólera que corre en cada página de los Evangelios». Esta cólera «no es una cólera contra la miseria ni contra el hombre antes de la gracia, es sólo una cólera contra el dinero. El dinero que es el eje y el centro del mundo moderno…».

       Podríamos buscar los orígenes de este odio de Péguy contra el dinero en la pobreza de su familia, en la incomodidad que un hijo de familia obrera podía sentir en aquella época en sus relaciones con estudiantes de familia acomodada, en las duras tareas a las que la falta de medios obligó a someterse a su madre, etc.

       Sea cual sea la veracidad de estas hipótesis, no dejó pasar una oportunidad de denunciar la ceguera de los ricos.

       «A menos de ser un genio, escribió en Nuestra juventud, un hombre rico no puede imaginar lo que es la pobreza. De este defecto viene la falta de espíritu que tienen la mayoría de los ricos. Por esto desconocen la amargura de los acontecimientos y el rigor de los hombres. El hombre con mayor talento del mundo, si no le ha faltado pan, ignora lo que conocemos.»

       «La miseria, decía, vuelve malos, feos, frágiles a los miserables. Es un impedimiento infalible contra la mejora moral y mental, porque es un instrumento perfecto de servidumbre.»

***

       Todo el mundo ha observado que la miseria ejerce, sobre el cuerpo, sobre el organismo, verdaderos estragos. Basta una mirada avergonzada hacia los pobres seres que duermen en los bancos públicos cuando llega el verano, bajo los puentes en primavera y otoño, sobre los alcantarillados durante el invierno. Piel sucia, brillante de mugre y quemada por el viento, el frio o el sol, cabellos y barba hirsutos… un examen médico revelaría taras del sistema respiratorio o vascular. Pero el hombre sano, el hombre cuidado, peinado, bañado, se desvía con hasco de éste semejante que no reconoce como su semejante.

       La internacional de la gente limpia no pacta con la internacional de la gente sucia.

       Y, sin embargo, ¡basta tan poco para pasar de una a otra!

       Bajo éste cuerpo enfermo, mal alimentado de despojos, el alma se deforma. Muy pocos son los niños de rostro angélico que conservan su belleza en la miseria. Aún más escasas son las almas cándidas que conservan su candor. La miseria transforma en humilde primero, ya que inclina a la mendicidad y que el más orgulloso, el más rebelde de los mendigos tiene que adoptar los gestos y el rostro de la humildad si quiere obtener recursos. A fuerza de desprecios, de mímicas hipócritas, pronto sentirá fundirse su orgullo y caerá en la atroz fragilidad moral del que lo espera todo de su prójimo y nada de sí mismo. Si no desciende hasta la mendicidad, si debe su miseria al paro, al hecho de ser minusválido, a la enfermedad, el desgraciado se volverá malvado. Odiará a los que le niegan un trabajo, a los que pueden escoger comida decente, a los que viven en una casa limpia.

       La miseria es un impedimento a la mejora moral. Péguy añade: «y mental». Se le podría oponer Villon cuyo genio y talento florecieron en la peor de las miserias. ¡Pero se trata de un caso excepcional!

***

       La virtud, en el sentido latino de la palabra, es primeramente el alma, el espíritu, el valor y por fin el corazón, la firme predisposición a practicar el bien. Pero, ¿cómo podría encontrar el mísero la fuerza, él que tiembla de hambre, de frío o de fiebre? ¿cómo podría encontrar el valor de sobrepasar su hazco por el esfuerzo cuando se dedica a la mendicidad, su hostilidad hacia la sociedad que lo rechaza cuando llama en vano a las puertas para obtener trabajo? Se dirá que el Evangelio predicó la pobreza, se dirá que el catolicismo instituyó órdenes mendicantes como para santificar la mendicidad, se dirá que el Yogi y el asceta sólo alcanza la virtud después de separarse de los bienes terrenales.

       Prolongando el raciocinio de Péguy, ¿no sería necesario, después de haberla denunciado, emplearse a suprimirla, individualmente por la caridad, políticamente por la organización económica y social, la instauración del derecho al trabajo, del derecho a la asistencia, del derecho al retiro de los ancianos y de los enfermos?

       ¿Y dónde encontrar entonces el camino de la caridad, de la santidad?

       Podríamos decir que el socialista sólo se ocupa de la felicidad terrenal mientras que el espiritualista cristiano o budista sólo otorga importancia a la vida eterna y que encuentra, en la contemplación de la felicidad infinita, una virtud suficiente para mantener su llama interior y soportar la miseria de su cuerpo, o incluso, como los mártires, el dolor de las torturas.

       ¿No sería necesario haber conocido primero la fuerza del cuerpo, la facilidad, los placeres de orgullo que procura el poder, en fin las voluctuosidades de la carne y del mundo, para gozar de la renuncia, del dolor y de la humildad?

       «Un mínimo de bienestar es necesario para la virtud», afirmaba santo Tomás de Aquino. El despojarse de sus bienes conduce a la santidad; la privación primitiva pocas veces conduce a ella.

***

       Por otra parte, la evolución de la sociedad quizás haya transformado el problema. Si las sociedades primitivas conducían fácilmente al amor de la fragilidad y a la elevación espiritual por el desprecio de los bienes materiales, las sociedades modernas no dejan ningún lugar para la pobreza que consideran como una tara, una vergüenza, un remordimiento.

       Lévi-Strauss, decepcionado por la filosofía, se hizo etnólogo para expiar un crimen, y de ser posible, redimirlo. ¿Qué crimen? el de las civilizaciones llamadas occidentales cuyo desarrollo fué, para las antiguas civilizaciones americanas, el peor de los cataclismos. Por nuestra culpa, civilizaciones ancestrales se han convertido en formas resecas, refugiadas en reservas al fondo de la selva virgen o en chabolas.

       Después de Rousseau, que denuncia el progreso el hombre crea realmente sólo cuando funda; pero desgraciadamente, después, explota. En la base de todas las sociedades primitivas hubo consentimiento mutuo, amor, caridad, solidaridad. Al poblarse demasiado, las sociedades han organizado la servidumbre: servidumbre de los esclavos en la antigüedad, servidumbre del proletariado, servidumbre de los pueblos menos desarrollados, servidumbre de la naciones desheredadas.

       Al desacralizar la pobreza evangélica, las sociedades modernas han creado la miseria, el estado más abominable que el hombre pueda conocer.

***

       En lugar de intentar seguir desarrollando la ciencia y la moralidad, habría que suprimir la miseria que impide la expansión intelectual o moral.

       La visión de la desigual repartición de las riquezas entre los hombres provoca la piedad de los corazones tiernos, la rebelión de los justos, la revolución de los desposeídos.

       Estas reflexiones me invitan a la prudencia cuando se trata de apreciar el valor de las soluciones propuestas ante este problema. Son variadas y oponen con regularidad a los hombres.

***

       No es el producto de una depresión sino la comprobación de un estado de cosas que me ha llevado a interrogarme sobre el sentido de la vida. Miseria de una realidad profunda más allá de toda apariencia de éxito, de todo lujo material sea el que sea.

       Cuando nacemos, ¿estamos preparados para gozar de la vida? Si, es la época en que tenemos derecho de comportarnos como perversos polimorfos, es decir, pedirlo todo como si se nos debiera todo.

       Desde la cuna, los horarios aparecen con los límites impuestos por la socialización y, ¡patatrás! ¡el sueño del goce sin límites se va mientras que la pesadilla de haber dejado el seno materno aún no ha desaparecido!

***

       ¿La infancia? También tiene sus miserias. Incluso en caso de un entorno familiar adecuado. El sufrimiento del niño es muy duro pues no posee aún las defensas para metabolizar la angustia de la soledad existencial que no puede evitar percibir.

       Su padre, su madre, sus abuelos, sus abuelas, su «tata», cada uno de ellos por bien intencionados que sean no le harán disminuir su angustia.

       Las lágrimas sin motivo, el miedo a la oscuridad, las puertas del colegio que se abren tanto sobre el saber como sobre el dolor, la percepción no expresada pues las palabras faltan son como una cárcel que tenemos que conocer todos para sobrevivir.

***

       ¿La adolescencia? ¡Una ilusión para los adultos! El adolescente tiene la vida por delante. Puede hacerlo todo. En realidad, ¿qué puede hacer? Si conseguimos encontrar a un adolescente feliz, estaremos entonces ante un caso de sobreprotección del entorno, o de una extrema candidez, o de un fenotipo autista, o incluso de una mitomanía potencial.

       En efecto, siempre se contarán ellos, los felices, historias rosas para no verse penetrar en la espantosa felicidad transitoria de ser un adulto eficaz y sabio según su cultura, pues los conceptos de eficacia y de sabiduría cambian con la sociedad y la tradición.

***

       La vida del adulto también tiene sus miserias. Debe adaptarse. A veces, es posible escapar a través de una forma de marginalización profunda aliada a la utilización de nuestra imaginación.

       Los poetas, los artistas podrán sentirse libres por la concretización de su creatividad y creerse así al margen del tiempo.

       En mi caso, y en mi profesión en general que es –como dice Jung, más un arte que una ciencia– sin dejar de tener en cuenta que el saber ha precedido el ejercicio del arte se trata de encontrar para nuestros pacientes, que sufren cada vez más de depresión existencial, lo que hacemos nosotros mismos para existir: un espacio de creación, la práctica del inconsciente y la confrontación con sus fantasmas.

***

       No es el que la vejez se acerque lo que me incita a concluir de esta manera, sino el que la verdad se acerque, verdad que encontramos ineluctablemente cuando la buscamos.

       La herida narcisista no está completamente cicatrizada. El niño herido se transforma en un adolescente doblemente herido que interpreta la vida y lo demás según su carencia. Desesperado, se vuelve solitario aunque se construya una apariencia de sibarita. Pero, ¿cuál es su originalidad? Por qué ha sido herido desde el principio de su existencia se trata de una constitución psíquica particular de una extrema sensibilidad y de una inteligencia de corazón tan grande como la del espíritu.

       Atormentado por la carencia y la imposibilidad de encontrar en los demás la ayuda capaz de calmar el dolor, se vuelve triste sin ser melancólico y se vuelve susceptible sin ser verdaderamente desconfiado.

       Al situarse en su búsqueda en un plano horizontal, encuentra el éxito, los placeres, tanto como los escenarios dignos y magníficos para colmar la carencia que hay en la herida original. Luego, después de la compensación y al reencontrar su insoportable soledad, se preguntará: «¿Y ahora qué?»

       En ese momento se manifiesta la depresión existencial y sólo un cambio de nivel podrá ayudarle a contestar a la pregunta: «¿Cómo resolver el primer trauma?»

       Con este tipo de pacientes nos vemos obligados a tomar el camino vertical y situarnos en la metapsicología.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


Retour au sommaire


Las miserias de la vejez


¿La vejez?

Tal vez sea este dolor
de no poder mañana ser mejor
que como diez espinas largas
me atraviesa las yemas de los dedos,
y cubre de escombros los espejos
donde ni el agua puede ya ocultarlos
Tal vez sea este odio acurrucado
en un último girón de la hermosura,
odio viejo, repetido, encapsulado
martirizando lo poco que nos queda.
Cada día peor, gangrena irreversible
inevitable cruz del ser humano.
La vejez

En mis días radiantes no exististe
te apareciste en tu hora sin escrúpulo
echándome tu aliento pestilente
y aún entonces te negué
no quise verte
Tenía tanto que amar, que conocer,
que descubrir y completar
que te dejé vagar entre mis trastos
como una cosa más sin importancia
Nadie me advirtió de que existieras
son esas cosas de las cuales no se habla
y si hay alguien que la nombra
tiemblan todos 
tratando de mostrar lo que les queda:
una linda sonrisa,
una mirada alerta
un gesto de la mano acariciante
y luego nada.
¿La vejez?

Para mi fue siempre repugnante
y sin embargo quiero todavía vivir
No sé si alguna vez yo he sido joven
Nací vieja y fracasada y sin tiempo
ni tan sólo un tiempo para amarte
Aún no sé quien sos pero te quiero
Te quiero en un futuro joven
aunque sé que lo que fué joven ya es pasado.
La vejez

Nos hace duros
duros ante la obligación de aguantarla
no tenemos ya tiempo
no podemos decir dos veces la misma frase
Aparece la impaciencia.
Para presentar correctamente
se utilizan subterfugios
El pelo pierde peso
la columna se aplasta
empezamos a llevar el universo
apoyado en la vértebras dorsales
El corazón pide descanso
los huesos lecho
Nos preguntamos si hemos amado
aún menos que si nos han amado
Recordamos fugazmente el deseo
pero no alcanzamos a negarlo…
porque está presente siempre
porque quema aún
porque quemará siempre.
La vejez

Bienaventurados
los que supieron diferenciar sus deseos
de los deseos deseados por los otros para ellos
Bienaventurados
los que pisaron fuerte
los que se reconocieron amando
los que supieron darse en caricia
y exigir del otro la caricia
Bienaventurados
los que abandonaron la culpa
los que sedientos comprendieron la caducidad
y reclamaron febrilmente al ser querido
Bienaventurados
los que osaron ser
los que guardan aún viejos la sonrisa
los que creen en un Dios ingenuamente
y en una madre eterna siempre virgen
que acepta sus despojos sin rechazo.
La vejez

Hay varias vejeces para aguantar en el proyecto humano
todas igualmente insoportables
¿la vejez de los padres? Un suplicio
¿nuestra propia vejez? Inabordable
¿Pero luego y si el tiempo pasando y sin quererlo
–porque tal vez duremos más de lo pensado–
la vida nos enfrenta a nuestro hijo envejecido?
No me atrevo ni tan solo a imaginarlo
Toda madre sabe que al dar vida
condena a la muerte inevitable
De acuerdo, es cierto y punto
Pero condenarlo a esa entidad oscura y peligrosa
a la vejez que sin tregua nos devora
Esa verdad se vuelve lamentable.
La vejez

Es la pérdida de la identidad
que durante largos años de análisis psicológico
llegamos a adquirir con gran pena.
La vejez

Dicen que en cierto tiempo y lugar
los viejos han servido para algo.
¿Cuáles viejos, cómo y cuándo?
¿los que guardaron el alma sin miseria?
¿los que no se cansaron de estar vivos?
¿los que se ajaron sólo en la apariencia?
Hoy, frente a la verdad del siglo que se agota
Son los viejos que se fueron los que saben
Miremos sin angustia demográfica
la pirámide cargada de geriatras
Si la supuesta «calidad de vida»
los ha rendido numerosos, victoriosos
no ha dejado por eso de incrustarlos
en la muerte civil de abandonados.
La vejez

¿Qué piensa mi madre viejecita
sumergida en un mundo de esperpentos?
No lo sé, no está muy claro.
Naturalmente que está muy bien cuidada
Creo que dejó de pensar
Lee mucho, se alimenta leyendo,
se encierra en la sobrevida .
Asumo la obligación de pensar por ella,
acepto la imposibilidad de pensar como ella
Trato de acercarme a través de Dios
¿pero hoy Dios se niega o soy yo que lo estoy negando?
En todos los casos y desde todo punto de vista
no comprendo a Dios y hoy no lo acepto
Me parece un sádico maniático
¿Tal vez mató a su hijo para que no envejeciera?
Y en todo caso los profetas
¿qué culpa tuvieron los profetas
en la cruenta muerte de mi Cristo? (A Teresa)
La vejez

Me duele simplemente
verla aparecer en los que amo
solapada siempre,
triunfante siempre,
macabra siempre
Quisiera retirarme de este dolor
púdicamente
pero la vejez es obscena y provocante
Yo siempre amé los viejos
los traté como a mis hijos
fuí feliz con ellos
me quisieron
porque yo los quise
porque habiendo nacido muy viejita
ellos no fueron sino mis hermanos
busqué en sus rostros la belleza y siempre
la encontré viniendo al hueco de mi mano
al encuentro fugaz de mi caricia.


E. GRACIELA PIOTON-CIMETTI


Retour au sommaire


Un traumatisme atavique


       Il me serait facile de décrire l'horreur journalière du vécu des miséreux, leur impossibilité flagrante à trouver une place dans la société, la tristesse de leurs traits, l'absence de projets, la difficulté à fonder une famille… C'est maintenant un spectacle quotidien.

       Il me serait également facile de déployer le peu de moyens mis à leur disposition, le manque d'intérêt général pour leur devenir, l'hypocrisie des gens et, en particulier, des politiques à leur égard…

       Ce serait sans compter ma propre hypocrisie, ma crainte de leur ressembler, mes projections fragilisantes pour moi et, donc, mon comportement délibéré d'évitement.

       Je ne connais pas la misère ; je ne pourrais donc qu'en parler intellectuellement, armée de doctes principes et de « il faut que », « la société devrait ».

       En revanche je peux tenter de l'imaginer. Il est fréquent, au cours d'une vie, d'approcher, de près ou de loin, ses méfaits. Tout au moins ceux de l'absence de fortune, de perte d'emploi, de difficultés professionnelles, de crise d'ordre personnel nécessitant un apport soudain d'argent.

       On se souvient de ce moment où l'on a commencé à réfléchir pour acheter le goûter de l'enfant à la sortie de l'école, où Noël, plus qu'un jour de fête, est devenu une douleur. Douleur de ne pas pouvoir acheter le cadeau escompté, ou bien de l'acheter en économisant sur le reste.

       Les premiers calculs glacent la colonne vertébrale, ô combien symbolique des « choses matérielles » de la vie.

       Enfin sortis de l'impasse de cette limite de pauvreté, on se souvient du geste fait envers un pauvre aveugle, geste maladroit et presque timide face à ce malheur qui inspire le respect. On se souvient aussi de ce goût amer et de ce dépit d'ordre quasiment archaïque lorsqu'on s'est rendu compte que celui-ci n'était pas aveugle et qu'il avait abusé de nous.

       Il n'est pas dans mon intention de pousser à l'avarice. Je tenais juste à montrer ô combien la misère des autres nous touche, qu'on le veuille ou non. De si près puisqu'elle vient faire écho à la nôtre potentiellement existante.

       Or, comme tout événement d'ordre atavique, elle provoque des réactions franches soit de rejet pur et simple, soit d'adhésion inconditionnelle (militantisme).

       La misère, en tant que traumatisme, touche notre identité, notre statut d'être humain.

       Inutile de préciser que les valeurs d'une société où l'on n'achète pas un jean, mais un Levis 501 (est-ce déjà dépassé ?), ni une paire de tennis, mais des Nike dernier cri, ne font qu'exacerber les méfaits de la misère.

       La langue française exprime bien toute l'ambiguïté de l'individu face à la misère puisqu'elle représente à la fois un état d'extrême pauvreté et une chose de peu d'importance dans l'expression : « c'est une misère ». Quel paradoxe !


FLORENCE BOISSE


Retour au sommaire


Miserere nobis


       Dès que l'on aborde le thème de la misère, il nous vient à l'esprit, immédiatement, l'évocation de quelque sans abri croisé le matin même dans un de nos métros, sur un de nos trottoirs, avec son regard triste à fendre l'âme ou agressif selon le cas.

       Eh oui, encore vivants dans la rue, les rejetés ou les laissés pour compte de notre société ont ce semblant d'humanité qui permet de les distinguer les uns des autres.

       Certains sont visiblement abattus par l'adversité et ont perdu toute combativité, d'autres affichent un sursaut d'orgueil s'accrochant à leurs journaux, planches de salut comme à l'ultime bouée après le naufrage ; d'autres encore semblent sombrer dans la vindicte, quelquefois consécutive à l'alcool, où ils cherchent un illusoire oubli.

       Cette déchéance physique, qui parfois est le lot de ces malheureux, qui s'auto-excluent peu à peu, fait peine à voir et nous renvoie à notre mauvaise conscience.

       Au delà de leur pauvreté – leur misère –, de ce délabrement physique inhérent au manque d'hygiène, aux difficiles conditions de survie et à la carence de soins, nous pouvons lire dans les yeux de certains toute la misère morale dans leur détresse et, paradoxalement, dans d'autres yeux, plus de force que nous n'en n'aurions jamais espéré croiser…

       Vauvenargues disait : « Ni la pauvreté ne peut avilir les âmes fortes, ni la richesse ne peut élever les âmes basses ».

       Finalement, pour les seconds, tomber dans la misère a pu devenir une forme de rédemption qui les aide à tenir.

       Dans nos quotidiens matériellement plus confortables, nous n'accordons que peu d'importance et encore moins de temps à notre misère affective, issue de l'individualisme forcené prôné par certains de nos contemporains…

       Au nom de la sacro-sainte liberté, nous sommes entrés sans le savoir dans une ère où l'égoïsme est roi, ce qui nous conduit tout droit à une pauvreté de sentiments dont les conséquences sont affligeantes.

       Les personnes âgées ou les personnes malades sont les victimes toutes désignées, à la suite de nos marginaux, du syndrome de notre dégradation des valeurs. Car que peuvent cacher la perte et l'effondrement des valeurs, si ce n'est l'émergence d'une autre misère, plus pernicieuse et largement aussi dévastatrice que la vraie pauvreté ?

       Il ne fait pas bon être autrement que riche, jeune et en bonne santé…

       La maladie effraie, la vieillesse fait trembler, comme tant d'ombres de cette échéance fatale que nous aimerions arriver à oublier. Alors, nous nous étourdissons dans des satisfactions faciles, plaisirs éphémères qui nous épargnent de chercher les réponses aux questions essentielles et existentielles, glissant peu à peu vers une détresse morale, dont seul existe un remède miracle : l'antidépresseur parvient à nous éviter d'avoir à prendre conscience.

       Ces pilules de bonheur sont des ersatz miraculeux pour notre paresse morale. Car, finalement, que se cache-t-il si ce n'est notre misère morale derrière nos soubresauts velléitaires pour échapper à nos angoisses ?

       Nous ne parvenons pas à accepter nos imperfections, ni à nous aimer nous-mêmes. Ou alors nous aimons trop, mais tellement mal, dans une sorte de culte à un imaginaire « nous ».

       Parlons-en, du culte. Il ne fait pas bon afficher son appartenance à une quelconque religion. Non, il est de bon ton de se réclamer d'un athéisme forcené. D'ailleurs, ne nous y trompons pas : l'une des conséquences de la perte d'une valeur comme l'altruisme est aussi dans la disparition des vocations. La misère engendre la misère. Ici, c'est de misère spirituelle dont il s'agit. Banalisons donc les vies conjugales de nos prêtres… Ne leur est-il pas simplement demandé de faire vœu de célibat entend-on fréquemment ? Qu'advient-il si plus personne ne défend le bastion de quelques garde-fous qui tentaient de préserver bon nombre d'un laisser aller, voire d'une plus grande dépravation ? Qu'arrive-t-il dès lors que l'on banalise les familles recomposées issues, faut-il le souligner, de familles décomposées ? Que se passe-t-il dès lors que la permissivité est de mise, puisque puritanisme et autre morale judéo-chrétienne ont, semble-t-il, provoqué de trop lourds dégâts ? Contraception et autres avortements sont forcément un progrès, n'en déplaise à certains… et la critique du pape en la matière… une bénédiction !

       Que dire de la violence, de l'intégrisme et toutes ces formes de fanatisme auxquelles l'homme s'adonne parce qu'il n'a pas été construit avec les limites adéquates ? Ne doit-on pas voir là les méfaits de cette misère morale, du laxisme de l'éducation, de l'incapacité de trouver et donner un sens, ou de façon plus pragmatique un équilibre ?

       Tous les méfaits de ces différents types de misère n'ont-ils pas essentiellement leur source dans une misère éducative, malgré les efforts qui paraissent accomplis à ce sujet dans nos pays dits riches ? Seraient-ce les bons efforts ?

       Pour ma part, je me contenterai de repartir à l'assaut de Maslow et de sa pyramide, sans m'ériger en juge d'une société qui dans sa globalité ne peut être tenue pour responsable. Je me dois d'agir à mon échelle pour faire reculer l'indifférence, l'intolérance, l'égocentrisme et toutes formes que peut prendre cette tentaculaire misère.

       Pour atteindre un but, encore faut-il commencer par clairement le définir. Je m'y emploie, mais ne vais certainement pas vous abreuver de confidences sur toutes les petites misères que je rencontre pour y parvenir.


ELISABETH COURBARIEN


Retour au sommaire


Les formes de la misère


       La misère me semble la chose la plus partagée dans notre société, car elle ne recouvre pas uniquement la pauvreté, mais concerne également d'autres domaines comme l'affectivité, la morale, les valeurs, la vie émotionnelle, la vie relationnelle… La liste pourrait sans doute être allongée, si chacun analysait la misère au quotidien autour de lui.

       Notre société avec sa situation économique et l'évolution de ses mœurs nous entraîne de plus en plus vers l'individualisme, la recherche du profit ou de la satisfaction immédiate au détriment du partage et de la capacité à attendre, lorsque le moment est venu. C'est comme un mouvement contagieux, dont il est difficile de se protéger dans sa bulle individuelle ou dans un de nos milieux de vie privilégiée, que cela soit le travail, un groupe d'amis ou plus naturellement la famille.

       La conséquence de cette dérive, c'est une misère de plus de plus en présente dans notre quotidien, qui se traduit par le contraste de plus en plus fréquent entre richesse et pauvreté, entre égoïsme et générosité, entre altruisme et individualisme. Il suffit de circuler dans la rue et de constater que l'on passe avec banalité, parfois inconsciemment devant une devanture richement décorée d'un magasin – c'est la mode en période de fêtes – et à côté d'un pauvre SDF qui malgré lui est obligé de faire la manche pour survivre. Ou bien d'observer notre attitude par exemple au travail vis-à-vis d'une personne que nous considérons et respectons et avec une autre qui nous semble chargée de tous les vices imaginables. Plus profondément, interrogeons nous sur la considération et l'attitude que nous adoptons face à nous-mêmes : là, nous nous accordons du bien alors que, plus tard, dans une situation différente, mais tout aussi répétitive nous nous fermons irrémédiablement à toute aide à nous-mêmes, sous le poids de justifications a posteriori.

       L'homme serait-il devenu de plus en plus prisonnier de forces qui le dépassent, le poussant à philosopher ou le plus souvent à inventer de nouveaux concepts pour justifier sa réaction. La complexification du monde, la mondialisation, la technicisation… ou à en utiliser d'anciens trop bien connus comme le destin, la fatalité ou « c'est la vie » pour excuser un manque de conscience ? Pourtant, à chaque seconde, nous sommes libres d'agir, de choisir, d'écouter, de changer, dans le champ de vie que nous laissent les contraintes du quotidien et de nos engagements par rapport à nous-mêmes et par rapport à nos proches. La marge de manœuvre existe toujours. Mais nous préférons le plus souvent céder à la répétition, à l'abandon de la responsabilité, au lieu de nous exposer à la critique de la nouveauté, de la spontanéité, de l'engagement. Nous préférons éviter les histoires plutôt que de tenter de réduire la misère autour de nous et en nous. Car il faut lutter contre les résistances de la vie, qui comme leur nom l'indique demandent un effort de notre part, valeur devenue, semble-t-il, obsolète, à l'heure du « tout, tout de suite ».

       Plus profondément en l'homme, qu'est-ce qui l'empêche d'échapper à la misère ? Il nous faut faire une analyse psychologique, car dans l'action humaine tout part de sa psyché, de son organisation et de ses dysfonctionnements par rapport à ses désirs et au respect de ses valeurs personnelles, dont ne fait pas partie la misère.

       La psychasthénie résulte de la lutte intérieure entre différents choix qui s'offrent au sujet, mais le conflit est épuisant, car il absorbe une importante partie de l'énergie de celui-ci. Il devient comme le mode habituel de positionnement du sujet devant toute situation, nouvelle ou déjà vécue, caractérisé par l'ambivalence : la personne ne peut se déterminer entre deux désirs, deux décisions, deux actions, aboutissant à une misère dans le domaine concerné par le choix qu'elle doit prendre, que cela soit sa vie affective, son travail, sa vie relationnelle… Ses proches souvent ne voient pas la violence du conflit intérieur, mais remarquent le résultat final comme élément du caractère. C'est une personne plutôt fermée, individualiste, et pouvant avoir, à l'opposé de la réalité intérieure, l'apparence de calme intérieur, voire de sérénité. Les effets de la psychasthénie sont l'inefficacité et l'indisponibilité de l'énergie pour construire et agir dans le réel.

       Une autre partie de l'énergie est gaspillée par d'autres conduites, qui sont répétitives telles que le doute, la pensée obsessionnelle (ruminer la même chose sans parvenir à avancer dans une direction ou dans une autre), la pensée magique (croire en la puissance de sa pensée, pour l'utiliser, ou avoir peur de ses pensées, quand elles sont trop chargées libidinalement). L'origine de cette attitude est l'évitement de l'angoisse, qui résulterait de l'irruption dans la pensée d'images, de pensées, de fantasmes, qui font peur, sans que cette peur soit motivée, ni vécue, ni raisonnée. Pour dépasser cette situation le sujet devrait se confronter aux messages que lui envoie son inconscient et élaborer sa conduite à partir d'un jugement sur pièces. Mais bien souvent la personne n'est pas consciente du mécanisme dont elle est prisonnière ; elle peut tout juste constater, quand elle est suffisamment objective, sa tendance au doute face au choix ; parfois, sa propension à trop réfléchir avant d'agir. Par ces mécanismes le sujet se coupe de ses désirs profonds, de possibilités de construction pour sa vie affective, relationnelle, et, en général, pour tous les compartiments de sa vie. Malheureusement cette situation devient un frein pour la vie de ses proches ; notamment quand la personne détient une position privilégiée, comme un parent dans une famille, un chef dans une entreprise ou encore une personnalité dans le monde politique. Un leader trop obsessionnel peut paralyser tout un mouvement social et gâcher des énergies vitales plus ouvertes à l'action.

       Un troisième élément du caractère obsessionnel est la fixation et la régression sadique anale. La personne tire de la jouissance, souvent à son insu, de la destruction ou du contrôle possessif d'un objet, mais ce fonctionnement peut aussi s'appliquer à une situation. L'origine de ce fonctionnement résulte souvent des conflits de l'enfance mal résolus, qui sont revécus symboliquement plus tard à l'âge adulte. Cela se traduit par des traits de caractère comme l'obstination et l'entêtement, la difficulté à abandonner les objets, l'angoisse devant la séparation, la saleté, la rébellion contre l'autorité, la cruauté envers les faibles. Mais par réaction pour paraître socialement adapté, le sujet peut développer des attitudes contraires comme la soumission, l'obséquiosité, la défense des faibles, le respect de l'autorité. Dans un sens ou dans un autre, la personne empêche son moi profond de s'exprimer et de vivre au quotidien les valeurs auxquelles elle croit, car l'énergie est comme par réflexe absorbée par ses traits de caractère obsessionnels, sans même qu'elle ne s'en aperçoive.

       Au-delà et en complément à cette analyse psychologique, l'évolution des rapports économiques, de la technologie au service de l'homme, ne doit pas nous interdire de rester humains, c'est-à-dire des êtres responsables avec des valeurs que nous cherchons à défendre et à porter dans le cœur des autres. Tout se passe comme s'il y avait une balance entre les effets de la socialisation et la vie individuelle. Tout se passe actuellement comme si nous vivions pour servir la société, comme si elle était devenue un être à part entière qui peut très bien continuer à vivre malgré la perte de certains de ses membres.

       La société doit être au service de l'individu et le meilleur investissement pour en garantir la pérennité est d'inciter chacun à lutter contre les méfaits de la misère, en lui et autour de lui.


HERVÉ BERNARD


Retour au sommaire



Cliquez sur la porte et bonne visite !