NUMÉRO 109 REVUE MENSUELLE octobre-novembre 2006

Choisissez la couleur du fond d'écran :

Revenir en mode de visualisation classique

Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Ombre et lumière
 
Bernard, Hervé Ombre et lumière
 
Bouket, Gaël Ombre et lumière
 
Ercole, Jeanine L'ombre et la lumière
 
Giosa, Alejandro Luz y sombra
 
Labraidh, Seonaidh Luz y Sombra
  La selección natural en el siglo XXI
 
Manrique, Carla La luz de Dios
 
Neulat, Laura Fidélité
  Harmonie parfaite : Ombres et Lumières
 
Recher, Aurélien Ombre et lumière
 
Ruty, Paul Fiat lux
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de septembre 2006


Envoyer à un(e) ami(e)
    envoyer à un(e) ami(e)    
   Imprimer/Imprimir
    imprimer    
   Vos réactions sur ces articles
    vos réactions sur ces articles    


Avant de décrire la structure de la conscience, il est intéressant de décrire les niveaux de déstructuration de la conscience, dans le sommeil et dans le rêve.

La conscience contient l'imaginaire et cet imaginaire porte en lui les traces de ces deux états originaux : l'ombre et la lumière ; le phénomène vital de la fermeture de la conscience s'oppose à son activité vigile. Dans un tel contraste, conscient et inconscient sont souvent pris, par synonymie, l'un pour la vigilance, l'autre pour le sommeil. Le sommeil paraît alors être un « zéro » de vigilance ou de conscience. L'existence du rêve permet de nier cette représentation : la vigilance du sommeil n'est pas du néant, le rêve est un vécu de la conscience endormie. Ce fait nous révèle que le rapport entre le sommeil et la veille n'est pas réductible au tout et au rien.

Mais qu'est-ce qu'un vécu ? Il n'est qu'une expérience plus ou moins claire, qui n'a pas pu se manifester dans la communication directe avec le réel ; interrompre un dormeur qui rêve, c'est interrompre un vécu qui disparaît alors dans l'irréalité. Le vécu ne peut devenir expérience que lorsque, débordant du sommeil, il se constitue en souvenir et en récit possible. Il existe alors un noyau irréductible, capable d'être interprété et classé, sans doute, dans ses constituants d'ombre et de lumière.

Le développement thématique de la péripétie onirique nous amène à nous poser la question suivante : « Que veut dire cette image aujourd'hui dans notre vie ? ». La réponse peut être vague, confuse, parce qu'elle est constituée d'éléments d'ombre et de lumière. En manipulant les maillons de l'interprétation, nous pourrons définir clairement ses éléments et, en marge, contempler les résidus de la confusion de l'homme qui, pensant être unifiés, dort ; il n'est en fait, ni vigilant, ni unifié, ni présent. Et c'est là que nous allons travailler, en utilisant aussi bien les éléments de lumière que les éléments d'ombre déterminés au préalable.

Madame N. rêve : « Après les deux guerres, de 1914-1918 et de 1939-1945. Un couple vit avec sa fille, dans une ville détruite, puis reconstruite. Dans ce lieu, où père mère et fille vivent dans le temps, tout le monde sait et dit qu'il a existé jadis une autre maison semblant avoir disparu ; ils avaient cherché le cachot, un espace qui avait autrefois été habité par une communauté religieuse. Le rêve dure longtemps. Dans la succession des guerres et de la reconstruction, deux générations ont passé. Le père de la première génération (le grand-père de la fille) lui a transmis le secret de l'espace, caché après la reconstruction ; seule la fille en possède le secret. Militaires et prêtres cherchent l'endroit.

Un jour, la fille vient rendre visite à ses parents. Elle porte un habit blanc de communiante ou de fiancée. Elle ne dit rien du secret. Une rose rouge lui est donnée comme cadeau par son père. Elle doit sauver la rose, ne pas la laisser se faner : de sa main gauche, elle touche alors la porte secrète, car cet endroit est le seul à pouvoir sauvegarder la rose. Devant le regard stupéfait de tout le village, un immense et majestueux cachot apparaît. Tous les matériaux sont là pour qu'après la catastrophe, on reconstruise, on rebâtisse la maison de la jeune femme ayant ouvert la porte du secret. C'est une pièce magnifique, très haute, de pierre un peu brillante, jaune ocre. Le lieu est impeccable. Une grande maison pourra être recréée à l'intérieur. Il est d'une lumière absolue. »

Interprétation : les éléments d'ombre et de lumière sont perceptibles. Dans la présentation du rêve, nous avons deux guerres, deux catastrophes qui amènent le rêveur à cacher ce qu'il a de lumière. La protection du lieu est un élément qui n'est ni ombre ni lumière, elle appartient à la frange crépusculaire à étudier : pourquoi a-t-il été le lieu à protéger et resté secret ?

La reconstruction de la ville est un élément de lumière venant de l'extérieur. La rêveuse transite dans la ville sans que rien ne l'oblige à dévoiler le secret. Dans la première partie du rêve, nous avons les éléments de lumière mélangés avec les catastrophes ombriques de la vie de la patiente. Il s'agissait de l'habitat d'une communauté religieuse et le secret avait été communiqué par le grand-père maternel, lui-même d'une puissante force spirituelle et croyant.

Dans la dramatisation centrale, la stagnation est évidente : il ne transmet pas le secret. La police et les militaires cherchent.

Dans la lysis du rêve (c'est-à-dire dans sa résolution), les éléments de lumière émergent de la confusion. Elle rend visite à ses parents, habillée en blanc de communiante (pour le partage) ou nuptial. C'est la rose rouge donnée par le père, l'Amour, qui donne la solution de la libération et le passage à un autre niveau de conscience, qui l'oblige à ouvrir le cachot pour qu'elle ne fane pas.

C'est un rêve de mort et de résurrection, de passage à un autre niveau de conscience. Il n'est pas question de détruire les éléments des catastrophes antérieures, mais de les réutiliser pour construire, à partir d'une nouvelle lumière trouvée à l'intérieur d'elle-même, le deuil des catastrophes de sa vie.

Madame N., dans son histoire personnelle, a été veuve deux fois. Vouloir construire toute une vie en elle lui était complètement fermé, la fonction sentiment a été submergée dans l'inconscient. Cette construction en elle aura lieu dans un espace sacré. Le lieu hébergeait une communauté religieuse et cette lumière de l'espace conscient a été transmise par le grand-père. Le retour à la vie est marqué par le don de la rose rouge par son père : « Par l'Amour, tu reconstruiras ! »

C'est la réponse à la question : « Que veut dire cette image aujourd'hui dans votre vie ? »

Fait à Paris le 27 octobre 2006,
les feuilles de l'automne tombent sans aucun doute,
mais pas dans la maison de Dieu.
Il fait très doux et j'entends une phrase en moi qui dit :
« Amour, ayez pitié ! »
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



L'ombre et la lumière résonnent à mes oreilles comme le mal et le bien, selon une correspondance biunivoque, qu'il me semble devoir attribuer à des systèmes de valeurs culturellement très marquées. L'ombre serait apparentée à l'enfer, un lieu ou un objet chargé négativement de pulsions de mort, comme si cette image nous renvoyait rapidement à des peurs infantiles souvent refoulées, à des lieux de notre inconscient peuplé de monstres terrifiants…

N'y aurait-il pas une vérité plus nuancée, voire différente ? Ne pourrait-on voir la lumière et l'ombre comme deux pôles, deux forces antagonistes dont la dialectique réciproque et nécessaire permet à la vie d'avancer, à la vérité extérieure et intérieure d'apparaître, aux jeux d'actions et de réactions de prendre sens ?

La lumière quand elle devient trop forte, sous un soleil de plomb ou face à des projecteurs trop puissants peut finir par aveugler. Et les besoins fondamentaux nous ont appris à quitter la lumière pour la nuit : notre horloge biologique nous oblige rapidement au bout d'un certain nombre d'heures ou de journées à plonger dans les bras de Morphée, en un lieu hors de l'espace et du temps, qui est celui des ténèbres pour notre esprit et nos organes. Comme si ce rythme diurne qui berce nos phases d'éveil et de sommeil obéissait à un profond besoin de régulation de toutes nos fonctions psychiques et physiques.

Par ailleurs, quand les événements sont contraires, quand des blessures intérieures sont réactivées, lorsque nous avons des passages difficiles et que le vague à l'âme rôde autour de notre maison, l'ombre devient préférable à la lumière pour mieux dissimuler notre mal-être au autres, pour retrouver plus sereinement une force et une inspiration intérieures capables de nous aider à surmonter nos épreuves passagères ou demandant plus de persévérance et de patience.

Un peu comme quand nous mettons des lunettes de soleil pour protéger notre vue contre l'aveuglement des rayons du soleil et pour être capable de distinguer par contraste les objets autour de nous. Notre filtre intérieur, c'est la conduite de notre comportement au travers du dédale des difficultés de la vie : une bonne lumière adaptée permet de mieux nous guider pour savoir repérer et reconnaître le bon chemin, d'avoir une vision plus contemplative et plus profonde du monde nous environnant afin que les objets qui nous sont sensibles puissent nous pénétrer plus facilement et atteindre notre cœur et notre esprit.

Mais alors qu'est-ce que la lumière et qu'est-ce que l'ombre ? C'est la qualité de notre vision physique et de notre vue interne qui nous apprennent à mieux maîtriser la meilleure luminosité en fonction du besoin du moment. Utilisons nos quatre fonctions psychologiques, le sentiment, la sensation, l'intuition et la pensons pour mieux maîtriser le jeu de l'ombre et de la lumière pour laisser émerger la vérité, celle du monde réel et celle de notre désir qui nous pousse à la vie et à l'action !

Hervé Bernard



Je pense à cette phrase, je ne me rappelle plus de qui… : « Il y a en tout homme, une double postulation ; une vers le haut qui est la volonté de monter en grade et une vers le bas qui est le désir de la chute. »

Dans le choix que j'ai été amené à faire jusqu'ici, je peux observer qu'ils ont mobilisé une part importante de lumière, mais qu'ils étaient toujours accompagnés d'une part non moins forte d'ombre, de telle manière que j'en viens à me demander si, effectivement, dans chacun de ces choix, le désir de la chute n'avait pas été autant un moteur que la volonté de construire quelque chose de posititif. Je sens ces deux éléments très imbriqués, fonctionnant simultanément.

En septembre 2002, je l'installe en Touraine avec le projet de monter un centre musical ouvert à tous (enfants, adultes, valides, handicapés…). En juin 2006, il y a une centaine d'élèves, des personnes y trouvent une place qu'ils ne trouvaient pas ailleurs, il y a des concerts, des partenariats… En septembre, je n'ai pas eu d'autre choix que de fermer ce centre. Cent élèves à la rue et pour certains sans alternative, 16 000 euros de dettes. Etait-ce prévisible ? Etait-ce inévitable ? Le bilan est très négatif et très positif (repositionnement de l'école de musique locale, mobilisation des parents d'enfants handicapés…). L'ombre est-elle ce que je sacrifie en visant un blanc trop clair ?

Il est vrai en physique que le contraste entre l'ombre et la lumière est plus net lorsque la lumière est vive et que c'est la lumière qui crée l'ombre.

Faut-il viser un gris bien équilibré afin de protéger l'ombre ? Je crois pour moi aujourd'hui que ce serait positif. Réunir un peu de noir et de blanc, essayer de rapprocher un peu les deux postulations. Je confonds humilité et négation de soi, peut-être aussi lumière et orgueil. Est-il possible d'être gris sans être tiède ? Aujourd'hui, c'est cette sensation que je veux chercher, unifié et présent.

Écrit à Paris,
après effort physique,
avant ouverture à l'autre en essayant d'exister pour moi.
le 21 octobre 2006
Gaël Bouket



« Ne prenez pas pour miroir le cristal des eaux,
Prenez les hommes. »
Le Chu King

« L'Ombre et la Lumière est un sujet qui pourrait s'appliquer à de nombreux domaines si nous voulions nous arrêter à des âges lointains ; mais contentons-nous de rester dans le nôtre qui ne manque pas d'intérêt. »

Freud, Yung et les chercheurs du siècle dernier se sont préoccupés de l'ombre puisqu'elle relève de l'inconscient. Mais pourquoi ont-ils vu un rapport entre l'ombre reflet de la lumière et le refoulé chez les individus ? Peut-être, parce que l'une comme l'autre demeurent insaisissables, qu'elles sont l'image du fugitif, d'un double irréel et sans cesse changeant. Mais il y a une différence entre l'ombre qui s'oppose à la lumière et l'ombre relevant de notre psychisme : on peut fuir l'une et demeurer prisonnier de l'autre dont notre conditionnement est porteur. Cependant les deux ont le même avantage, celui de pouvoir s'en éloigner pour se diriger vers plus de lumière pour l'une et de conscience pour l'autre : question de vouloir dans une perspective dynamique. Mais attention, l'ombre absorbe la lumière et ne la rend pas, bien qu'elle n'existe que par cette dernière. Elle évoque la nuit, la tristesse, l'angoisse, l'inconscient et quelquefois la mort, c'est-à-dire la confusion et le désordre… En effet, l'ombre n'a pas d'existence propre, c'est un phantasme, une bulle d'air, une ombre.

Quand la ténèbre devient trop envahissante et pénible à vivre, il est nécessaire qu'une porte de sortie s'entrouvre pour laisser le passage à quelques rayons lumineux. Il n'est pas facile de quitter son ombre et d'ôter les couches de nuages masquant la luminosité lorsque leur superposition l'obscurcit. Elle est si incorporée à notre Moi, notre ombre ! Il faut de la volonté pour sortir de son royaume. L'Ego se substitue facilement à la lumière, comme l'erreur à la vérité et comme elle, veut, tout revêtir et se répandre en toute chose.

L'ombre c'est le reflet, comme celui de Narcisse au bord de la fontaine, si on s'y enferme, on meurt. C'est le choix égotique, la fermeture, le piège. Naïveté pour certains adolescents qui ne savent pas aller au-delà de leur image et y restent fixés. C'est le refus de leur métamorphose et d'un autre objet que soi-même. Peur ? Culpabilité ? Angoisse de s'intégrer au monde des adultes et de l'amour qui est le feu de la vie ? Ils demeurent alors dans l'ombre ; mais quelle en est sa véritable source ? Est-ce le milieu parental qui l'a créée ? L'éducation ? L'archétype soleil symbole du père qui a valeur de jour et l'archétype lune symbole de la mère qui a valeur de nuit, envoient leurs influences sur l'enfant, mais celles-ci opèrent à la manière d'une diffraction donc non reçues de la façon dont elles ont été émises. Ainsi, la différenciation père-mère-enfant, se manifeste-t-elle comme le garant de la personnalité qui s'avère unique. Alors, notre ombre, est-ce nous qui la fabriquons ? Qui nous cramponnons à nos rêves ? À nos vaines fictions ? Univers de mystère dans lequel les satisfactions de l'inconscient trouvent refuge et un illusoire plaisir plutôt que d'avoir à assumer sa véritable identité ; mais coupure avec la conscience révélatrice de l'être authentique. Impossibilité alors de gravir l'échelle conduisant à une lumière intérieure autant qu'extérieure, l'une étant inséparable de l'autre, pour un juste chemin de vie.

La lumière, la conscience, l'esprit, progressivement en se réfléchissant apporteront un éveil. L'investigation n'est pas simple, car l'esprit-conscience-lumière, ne sont pas descriptibles ; leur absence de forme, de couleur, de caractéristiques propres grâce auxquelles ils seraient saisissables, manquent. À aucun moment il sera possible de dire, « enfin je la tiens, la pure lumière ! » Non elle sera toujours porteuse de son ombre, à moins de se brûler les ailes ou de tomber, comme Icare dans la mer. Et pourtant il n'est pas impossible d'y tendre et d'essayer d'y accéder.

Si nous avons quelques données en psychologie sur ce qu'on appelle l'ombre, en revanche la lumière en tant qu'esprit-conscience demeure une énigme. Nous ne connaissons pas notre propre esprit porteur de lumière. Un proverbe tibétain dit : « l'œil ne voit pas sa propre pupille. » L'œil pour se voir lui-même doit avoir recours à un objet différent : un miroir par exemple ; oui, mais en faisant l'expérience de l'appréhension de l'altérité et du retour de l'autre vers soi. Notre esprit-lumière nous est tellement intime que, seul, nous ne parvenons pas à le scruter et cependant il est libre et sans limite, il peut s`évader dans des lieux les plus lointains, l'Inde, les Etats-Unis, la Chine… Il est vaste, englobe et perce tout en un instant. Laissons-le ouvert comme l'espace ; nous le conduirons ainsi comme on circule sur une auto-route. La lucidité n'est-elle pas absence d'entrave ? N'est-elle pas transparence ? Alors ne confinons pas dans notre tête, dans notre corps, la lumière qui est donnée à tous en étant à notre portée. Laissons-là, les tensions, les crispations, les raideurs, et ce qui peut nous apparaître de mauvaise augure. L'étincelle de notre cœur deviendra claire, lumière, il n'y aura plus de place pour les ombres de la nuit.

Jeanine Ercole



« Dans mes rêves dans la nuit noire, et à la lumière du jour dans mon cœur, j'ai pensé à tout le bien que vous m'aviez fait », dit le jeune Gengis Khan à l'homme qui lui avait sauvé la vie. Il lui est resté fidèle et plus tard, une fois devenu le grand maître de l'Asie Centrale, il lui a montré sa loyauté en le récompensant.

Orphelin de père, il comprit très tôt que la loyauté se cultivait, et encore très jeune, il investit une année entière à travailler les liens, à créer des loyautés, pour pouvoir s'ériger en chef. « L'Histoire Secrète », narration de la vie du peuple Mongol et de ce grand conquérant, revue et corrigée par Gengis Khan lui-même, permet de voir à quel point cet homme valorisait la loyauté. Sur cette base, il a modifié la société tribale et pastorale dans laquelle il vivait, donnant une place prépondérante à son cercle de fidèles, ce qui lui permit de faire toujours de nouvelles conquêtes.

Une oeuvre parallèle dans le temps, le Traité de l'amitié spirituelle  (1163), signale que la présence du Christ est déterminante dans l'union de deux âmes ; par son sacrifice il a donné l'ultime mesure de ce qu'on peut attendre d'un ami. Ainsi, l'amitié est habitée par la notion de fidélité. Cette vertu est exclusive et s'oppose de par son essence même à toutes formes de désunion, d'abandon, et surtout d'indiscrétion. La discrétion suppose de savoir garder des secrets, des confidences, qui, on le voit, deviennent une composante majeure de la fidélité.

Mais déjà au dixième siècle, sous Charlemagne, un noble qui désirait obtenir un fief d'un seigneur plus puissant, « allait le trouver en personne et lui déclarait qu'il voulait être désormais son fidèle » (Lacroix, p.5). Le vassal devait garder loyalement les secrets que le suzerain lui avait confiés, et le défendre au péril de sa vie.

Aujourd'hui, les politiques forgent des alliances, se battent, recherchent sans cesse des alliés, des relations fidèles. Des amitiés se nouent sur cette base et aussi se trahissent. On est fidèle à un idéal, toute sa vie, un certain temps, et un historien est fidèle ou non à la réalité. Malgré les multiples relations auxquelles ce mot s'applique, on parle aujourd'hui surtout de fidélité dans le couple, comme si la variété du mot et des fidélités possibles avaient été éclipsées par la seule relation amoureuse.

Phénomène d'époque ? Une rapide recherche sur Internet concernant le mot « fidélité » va nous livrer des dizaines de pages, presque toutes en relation au couple. Le Larousse nous rappelle qu'est fidèle celui qui remplit ses engagements, et, comme ce mot a évoqué en moi la loyauté – et non pas la fidélité dans le couple – je suis allée voir The concise English dictionary (je pense en anglais) où on définit la fidélité comme de la loyauté, comme la conformité à la vérité.

Ce rappel de l'anglais sur la signification de ce mot, m'a incitée à vouloir l'inscrire dans le cadre de la relation thérapeutique, dans la dyade patient-thérapeute. Peut-on prétendre dire du nouveau sur cette relation ? Oui, mais seulement si on accepte de ne pas faire une grande découverte ! On pourrait dire qu'il s'agit ici d'un espace de réserve dans lequel on s'attend à un engagement qui doit être respecté, à une honnêteté, à un certain silence, c'est-à-dire autant à la fidélité qu'à la loyauté. J'aimerais ici parler de « bonne foi intérieure » du thérapeute, pour paraphraser Riek quand il parle de l'interprétation en analyse (« C'est un peu une forme de courage moral que de refuser les `explications' si tentantes », p329). Cette notion de bonne foi intérieure du thérapeute nous rapproche de la fidélité en tant qu'engagement tenu.

La loyauté du coté du thérapeute se décline aussi sur la dimension de respect de l'engagement avec le patient. L'idée exposée par Frieda Fromm-Reichman que le thérapeute est utile au patient seulement « s'il réussit à intéresser et engager le patient à lutter pour son bien-être pour lui-même » évoque de manière indirecte cette notion de loyauté envers le patient. L'inscription de la pratique clinique dans un cadre de loyauté, fait que le thérapeute doit reconnaître quand il n'arrive pas à faire en sorte que son patient s'engage dans l'entreprise de son bien-être.

Plus récemment, Owen Renik dans son livre « Practical psychoanalysis for therapists and patients », revient sur cette dyade et sur l'objectif qu'elle doit servir avant tout, de son point de vue, celui de soulager le patient. Il en va aussi ici de la fidélité du thérapeute envers le patient et envers lui-même, fidélité qui va lui permettre de pouvoir évaluer les changements positifs du patient pour remplir son engagement initial.

Voici les deux angles, celui de la fidélité et celui de la loyauté, qui peuvent apporter un regard complémentaire sur l'engagement du thérapeute envers son patient. Je laisse ainsi à mes collègues le débat sur d'autres formes de fidélité.

Laura Neulat



Lumière naturelle. Le jour et la nuit, le soleil et la lune, la luminosité et l'opacité, l'obscurité et la clarté… lumière et ombre sont deux réalités qui modulent notre existence.

Lumière artificielle. Il y a quatre cent mil ans l'ancêtre de l'homme a commencé à utiliser le feu pour éclairer, pour s'éclairer. Le feu est la plus ancienne façon de produire de la lumière. Cette lumière était précieuse, car elle protégeait aussi des prédateurs, les animaux ont peur du feu.

Ombres et lumières, les hommes en ont fait des métaphores et des symboles et ceci dans (toutes) les civilisations. Dans ce dialogue entre lumière et ombre, qu'y-a-t-il en effet de plus curieux que l'ombre?

En Asie, les ombres chinoises remontent à des temps très anciens. Il s'agit de personnages en carton articulés et tenus par des baguettes perpendiculaires à l'écran ou les ombres sont projetées, ce qui permet l'animation. Ces ombres chinoises ont évolué en différentes formes de théâtre et animations. Le plus connu est peut être le théâtre des ombres d'Indonésie. Quiconque a vu une représentation aura été saisi par la réelle émotion qui s'en dégage.

L'ombre se laisse saisir difficilement. De nombreux artistes et scientifiques l'ont interrogée. Au Ve siècle avant J.C., la formulation du théorème de Thalès, un des plus anciens énoncés mathématiques recensés dit: «Lorsque l'ombre de ma canne a la même longueur que ma canne, alors l'ombre de la pyramide a la même hauteur que la pyramide». Oui, l'ombre est à l'origine de beaucoup de découvertes dans les sciences: les éclipses, la distance entre la terre, la lune et le soleil. Pour le photographe, l'ombre adoucit la lumière, leur donne relief, les inscrit dans la réalité. On connaît bien, en occident, le XVIIIe siècle, appelé siècle des lumières, époque marquée par la foi en la raison. En philosophie, le rationalisme et l'exaltation des sciences prennent place dans le discours, et ces lumières s'expriment en littérature et en peinture.

Et cette paire alimente toujours curiosité et imagination. Tout récemment « Ombres et lumières » était le nom d'un volet d'expositions destinées aux enfants, au Musée Georges Pompidou et à la Cité des Sciences et de l'Industrie1. Ces expositions avaient choisi de révéler l'ombre dans un univers d'images et recueils compilés non seulement pour expliquer l'ombre aux enfants, mais aussi pour attiser leur curiosité.

Ainsi, ombres et lumières ont été un enjeu important de la représentation artistique et philosophique au cours des âges, et un véritable outil et sujet de création.

Dans la culture chinoise, le noir représente toutes les couleurs a dit Soulages, maître du noir, en inaugurant une rétrospective de sa peinture à Taipei en 1994. On le voit, l'ombre est un phénomène qui éclaire l'homme sur bien de points. Ombre et lumière sont une harmonie, un tout, et tels le Ying et le Yang, l'un n'existe pas sans l'autre.

À mon avis, il ne faut pas confondre ombre et ténèbre. Alors que l'ombre ne peut exister que s'il y a une source de lumière, ténèbre est un concept religieux et philosophique, ancré dans la culture occidentale judéo-chrétienne. « Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit » dit la Genèse, dichotomisant le monde, la vie, les actions, les pensées, sans nuance, dans deux univers qui s'excluent.

Ombres et lumières nous permettent d'opérer un passage incessant de l'un à l'autre, dans les multiples domaines de notre existence, et de nous enrichir en ce faisant : Être vu et ne plus l'être, le moi publique et le moi privé, ce qu'on dit et ce qu'on garde pour soi. Les connaissances éclairent, et l'ignorance nous plonge dans l'obscurité. On jette de la lumière sur des interrogations, la lumière éclate comme la vérité, mais il y a parfois des ombres au tableau. Ombres et lumières captent ainsi la grande complexité de la psyché humaine.


1 Cette exposition comprenait deux volets: Au Centre Pompidou : « Ombres et Lumière / Rêves d'ombre », du 29 juin au 02 janvier 2006, et à la Cité des Sciences et de l'Industrie : « L'Ombre à la portée des enfants », du 18 octobre au 3 septembre 2006.
Laura Neulat



Je ne sais pas par où commencer. J'imagine mon exposé.

Je commence par une belle introduction, suivie d'une belle transition qui m'emmènerait directement à un développement qui comparerait l'ombre et la lumière comme je les perçois. Pour terminer enfin par une conclusion cinglante qui marquera les esprits éveillés.

Mais il n'en est rien. Je ne sais pas par où commencer et j'ai écrit jusque-là pour ne pas me creuser la tête et pour faire comme si j'avais quelque chose à dire : « que c'est original ! » Mon ego sera flatté et mon orgueil aux anges. Tous deux seront comblés, s'exalteraient dans la rêverie, et pourquoi pas, feraient la fête ensemble, et moi, je contemplerais ce désarroi, me laisserais tenter et goûterais avec eux aux plaisirs de l'absence. Tout cela a un air poétique, dramatique. Et le soleil me chauffe le dos.

Quand je pense à cette notion d'ombre et de lumière, je me dis que la lumière est, mais que je ne sais pas la regarder. L'ombre, quant à elle, je la ressens comme un monde engendré par un obstacle auquel se heurte la lumière. Cet obstacle délimite les contours de l'ombre, et je me sens indiscutablement tourné vers cette ombre.

Je me pose donc la question suivante : quel est donc cet obstacle ?

Si j'essaie de contempler, de regarder en prenant du recul, je m'aperçois que l'ombre est un monde fait de tentations. Elle me tente avec de belles promesses et de grands rêves.

Dans ce monde, tout m'est permis, tout m'est dû. Ce monde m'offre la possibilité d'être le centre de tout, le point convergent où tout doit m'être donné. Je désire, je veux, et j'exige. Je tente. Après quelques tentatives, quelques essais, je m'aperçois que tout n'est pas si facile, qu'il faudrait, pour se faire, que je veuille et que j'exige encore plus. C'est ce que je fais, je demande, j'impose. Mais une fois encore, rien ne me vient. Je commence à me poser des questions, je ne comprends pas, je pensais que tout devait être pour moi. Je me contemple à devenir têtu, je me renferme. Je commence à devenir irritable, mesquin. Je culpabilise pour mes échecs et voilà que j'accuse toutes choses d'être à l'origine de mes souffrances. Je dépense beaucoup d'énergie, je me sens fatigué. Je continue de contempler.

Et le soleil me chauffe le dos.

Toute cette énergie dispersée, perdue sert à agrandir ce monde, elle nourrit mon ego. Cet obstacle dont je parlais, c'est de mon ego dont il s'agit.

Mon ego crée un monde qui me tente et je m'identifie à lui, je m'y attache, car je ne sais où aller et je ne sais que faire d'autre. Et le soleil me chauffe le dos. Je n'ose pas me retourner et je sens le soleil derrière moi qui m'appelle, qui me chauffe le dos et la nuque. La lumière est là-bas. Que vais-je voir ? Que vais-je y découvrir ? Le doute est grand, la peur commence à s'installer. Mais je ne veux pas retourner dans l'ombre, car je souffre tellement là-bas. Je dois faire confiance. La lumière est là.

Aurélien Recher



« Et lux fuit »

Dieu dit : « Que la lumière soit ! » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit. » Il y eut un soir, il y eut un matin. Ce fut le premier jour (Genèse I,3).

Les scientifiques n'ont bien sûr, aucun mal à démolir cette conception de la création du monde. Il reste néanmoins, avec ou sans l'aide d'une croyance religieuse, que cette idée du jaillissement de la lumière est inscrite dans les gènes des hommes depuis quelques millénaires au moins.

Il est à noter que le Dieu de la Bible ne crée pas les ténèbres. Elles sont déjà là. Mais seulement la lumière car seule la lumière permet de voir l'ombre. La lumière est bonne. Elle devient le symbole du bien, de la clarté, de la vérité. Mettre en lumière, c'est dévoiler, c'est connaître, c'est savoir. A l'inverse, les ténèbres sont le chaos, l'ignorance, la peur.

En remarquant que la lumière, à elle seule, permet de faire la distinction entre lumière et ténèbres, puisque sans lumière, je ne peux pas savoir ce que sont les ténèbres, je me trouve devant une équation que ma formation de mathématicien a du mal à accepter :

Lumière = lumière + ombre

Cela me gène d'autant plus que la Genèse comporte quelques lignes plus loin, un autre paradoxe qui me semble très comparable : Adam et Eve ont mangé du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent leur avait dit pour les tenter : « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et que vous serez, alors, comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ! » (Genèse III,5).

Et, comme Dieu les punit en les chassant du jardin de l'Eden, me revoilà devant une équation aussi énigmatique que la précédente :

Mal = connaissance du bien et du mal

dans une phrase où le mot « connaissance » ressemble fort à la lumière ( vos yeux s'ouvriront…) de la première équation.

Je serais désolé d'introduire chez mes lecteurs, même non matheux, la confusion qui est la mienne.

La lumière - ici, l'ouverture des yeux - a permis le discernement, la conscience. L'homme est devenu lui-même un dieu responsable. Et il me semble qu'en parlant ainsi de la lumière, j'introduis subrepticement la notion de conscient !

Et voilà que, en disant lumière = conscient, j'arrive tout naturellement à ombre = inconscient.

Et là, mes équations paradoxales ne me choquent plus du tout. Et je suis même émerveillé de découvrir chez les rédacteurs de la Genèse, d'il y a quelques millénaires, une réponse en parfaite cohérence avec les découvertes psychanalytiques modernes.

Le jeu de la lumière et de l'ombre est le thème favori, je dirais même indispensable des peintres. La valeur d'un peintre se mesure généralement à sa capacité à en tirer partie. Voir par exemple les merveilleux tableaux de Georges de La Tour. Ici, la Madeleine repentante.

Réfléchissant à ce thème de la lumière et l'ombre proposé par SOS-Psychologue pour le bulletin de ce mois-ci, je suis tombé au cours de l'exposition consacrée au Titien, actuellement au palais du Luxembourg, sur une toile racontant l'histoire de Judith et Holopherne.

Le Titien est l'un des maîtres incontestés dans les jeux d'ombre et de lumière, notamment dans ce tableau. J'en rappelle rapidement l'histoire : Les Juifs sont assiégés par une armée syrienne commandée par Holopherne. Judith sort de la ville assiégée, séduit par la ruse Holopherne, l'endort au cours d'un repas bien arrosé et profite de son sommeil pour le décapiter. Les troupes syriennes démoralisées par la mort de leur chef sont taillées en pièce par les juifs. Judith est devenue ce que nous appellerions de nos jours une héroïne nationale.

Ce qui, au premier abord, m'a frappé dans ce tableau, c'est l'impression de joie, la jubilation exprimée par Judith, comme si elle était fière d'avoir joué un bon tour à Holopherne. Judith est lumineuse. Ce n'est qu'en deuxième observation que j'ai réalisé que c'est la tête d'Holopherne qu'elle tient dans sa main gauche. On pourrait presque croire que la main dans les cheveux est un geste d'amour envers l'amant qui vient de la combler. On ne prend conscience que la tête est séparée du corps que parce que l'on aperçoit l'amorce d'une épée dans la main droite de Judith et surtout parce que l'on connaît l'histoire. Le cou sectionné d'Holopherne est soigneusement caché et beaucoup trop sombre pour qu'on puisse voir que Judith est en train de mettre la tête dans un sac tenu par sa servante noire. Et ce n'est qu'in extremis que l'on découvre la dite servante tellement le Titien a pris soin de la cacher. Comme s'il avait sciemment, essayé, de l'occulter !

La lumière de Judith : La victoire et la conscience d'avoir accompli un acte de bravoure qui a sauvé son peuple de l'asservissement ou du massacre.

L'ombre de Judith : la ruse, le meurtre, le remords : La servante noire.

Dans la lumière, Judith est l'héroïne dont le souvenir s'est perpétré jusqu'à nos jours dans la tradition judéo-chrétienne. Sans cette lumière, on ne pourrait pas voir que son inconscient ou du moins celui du peintre, le Titien est loin d'être en plein accord avec la première impression. Le contraste entre les deux parties du tableau est saisissant.

Où est le bien, où est le mal ?

Ombre et Lumière, conscient et inconscient ! Tout se tient !

Paul Ruty



Pour lire ce fichier PDF, cliquer sur l'icône :

Si vous ne possédez pas le logiciel
Acrobat Reader
indispensable pour sa lecture,
vous pouvez le télécharger sur le site :
Acrobat Reader

SOS Psychologue