NUMÉRO 126 REVUE BIMESTRIELLE août-septembre 2009

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Habiter
 
Bernard, Hervé Habiter son corps
 
Bouket, Gaël Observer sa maison
 
Courbarien, Elisabeth Habiter
 
Delagneau, Philippe Habiter
 
Giosa, Alejandro Hábitat
 
Maleville, Georges de Extrait de son livre « L'harmonie intérieure »
 
Manrique, Carla Letra de Manolo Garcia
 
Recher, Aurélien Habiter et vivre
 
Thomas, Claudine Habiter


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Est-ce que j'habite mes maisons ? En tout cas, elles ne sont que le reflet de ce que je suis. Je crois qu'elles me ressemblent. Dans les différentes maisons que j'ai eues dans ma vie, j'ai toujours habité des espaces restreints comme s'il s'agissait de maisons à l'intérieur des maisons. Dans la maison de mon enfance, quand je sortais de ma chambre, de mon bureau, je prenais le couloir vers la cuisine ou vers le jardin comme des aventures pour aller à l'étranger, des espaces que je contemple encore comme des lieux de transit, toujours avec un but dans la déambulation. J'ai l'impression d'avoir dompté des espaces au-delà de mon schéma corporel, limité. Je ne voulais pas être dérangée. Aujourd'hui, même pour dormir, je ferme les fenêtres et les portes, et mon espace habité devient magiquement inviolable. Quand je dis dompter les espaces, je veux exprimer mon désir de goûter le silence, même mes téléphones restent dehors. Je commence par parler des maisons, parce que l'unique maison qui m'appartienne vraiment est mon corps, et j'ai échappé instinctivement aux grands espaces.

Aujourd'hui, je constate que je me souviens de tous mes petits endroits habités et je me surprends, quand je vais à la maison de Miramar : j'ouvre les portes sans même regarder la mer à travers les portes-fenêtres, je me dirige directement dans ma chambre (il s'agit d'une suite avec un couloir et une salle de bains) et j'en prends possession. Après, je sors de mon cocon habité et j'avance par le couloir vers le salon en me sentant absolument étrangère. Je me dis : « mais ces murs sont à toi », mais quel toi ? C'est comme si cette maison avait été construite, meublée, décorée par quelqu'un d'autre qui n'existe plus. J'ouvre les rideaux, j'ouvre les portes-fenêtres, je sors sur la terrasse. La terrasse est vide. Cette maison a été construite, habitée par quelqu'un d'autre qui n'est plus là. Donc cette maison devient un lieu d'accueil pour les autres qui marquent leur passage. Moi, j'aime vivre et laisser vivre. Il y a les habitudes qui m'accompagnent. Elles se transforment à travers le temps, les circonstances et les gens qui m'entourent. Mais en moi, il y a une présence permanente qui a existé dans une dynamique d'évolution consciente, mais fortement ferme, égale à elle-même, soutenue.

En changeant de maison, je n'ai jamais eu de nostalgie possible, car j'ai été égale à moi-même à travers le temps sans me laisser troubler par le fait d'être une éternelle itinérante. J'ai changé de maison, de pays, de langue, en étant Moi partout.

Si j'évoque mon passé, je pense à la maison de mon enfance, la maison à Cordoba où mon premier fils est né, la villa de Los Angeles, la maison d'Olivos, la maison de Buenos Aires, la maison du parc Monceau, la maison de Belfort, jusqu'à celles d'aujourd'hui, les maisons de la rue Michel-Ange. C'est un drôle de parcours. Un Moi incarné rayonnant et paisible, prenant des petites places, bien petites pour ne jamais laisser de place à l'envahisseur. Oui, je cède la propriété, mais je garde l'usufruit.

Maintenant, je sors de ma réflexion sur moi-même, mais que je crois normale, pour décliner le thème « habiter » et me prendre moi-même comme repère. J'ai vu défiler devant moi des châteaux vides, des maisons immenses. J'ai vu des gens possédant des hectares sans un espace choisi, habité et libérateur. Je me suis posée beaucoup de fois la question : « pourquoi le nomadisme ? ». Mais en réalité, je me sens comme étant strictement sédentaire. Je suis sûre d'être la même partout, mais en adaptant la forme aux exigences externes, aux exigences du protocole, loin de moi d'être inaccessible. J'accueille, je respecte, j'accompagne, je laisse venir. Je suis un bon chien, mais pas un chien en laisse. Si, à un moment, je suis mal, je me cache dans le lieu le plus ténébreux de mon âme et j'interroge la souffrance sans fermer les oreilles pour mieux en comprendre les raisons.

Je crois qu'il y a un espace de sincérité, d'humilité et de tendresse dans ce corps habité, je le vois se débrouiller de façon intelligente, instinctivement intelligente, intuitivement intelligente pour dépasser avec la même bonne distance les choix et les deuils de la vie, la férocité des combats et la douceur de l'après-guerre. Je fais des efforts chaque jour pour trouver la Vérité, la Vérité qui nous rend libre, la Vérité sur ce qu'on est et peut-être, encore plus que la liberté, la Libération. Je voudrais communiquer que par Libération, je veux dire ne plus être prisonnier de notre vie pour pouvoir la goûter avec plénitude, que chaque instant puisse nous surprendre et nous passionner, pouvoir faire des choix, penser sa vie, évaluer les vraies envies, trouver le réel besoin à la lumière de soi-même, de ce qu'on est vraiment. Ne plus croire comme avant que c'était notre voix qui exprimait nos désirs, mais que c'est aujourd'hui que je suis librement dans mon désir. Cette réflexion est personnelle, mais c'est sincère et je crois que je suis là.

Fait à Paris, le 28 Août 2009,
sans nostalgie, les yeux bien ouverts sur ce présent qui m'est donné
humblement, petit, mais relié à l'ordre cosmique.
À l'extérieur il fait très beau, le ciel est bleu et je n'ai plus peur des étoiles.
Ces milliers d'yeux nocturnes qui me regardent sans pitié m'ont amenée
à comprendre ma petitesse à ce moment de ma vie où me manque la parole
pour pouvoir rattraper l'immensité du mystère
qui, toute petite, m'a tellement interrogée.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Habiter son corps ou sa maison, quelle problématique est préalable à l'autre ? Quand l'homme de la rue est questionné sur le terme « habiter », il répondra le plus souvent, voire invariablement : « habiter une maison », « chacun devrait avoir un toit » comme disait l'abbé Pierre, « habiter une ville, une région, son pays natal. » Certes l'homme a besoin de satisfaire ses besoins physiques les plus élémentaires comme abriter son corps des agressions de son environnement, les intempéries, le froid, l'humidité, qui a toujours fait partie du quotidien de l'être humain depuis l'aube de l'humanité et l'homme des cavernes.

Ne faudrait-il pas se poser la question également essentielle pour l'épanouissement de tout être humain de cette plus large et plus complexe problématique : « habiter son corps » ? Chacun devrait aussi avoir un toi, comme un soi pour être capable de vivre en société et constituer un interlocuteur fiable et autonome de cet autre qui me dit « je m'adresse à toi… »

Où en suis-je avec moi-même, au sein de ma psyché, entre mes désirs, mes fantasmes, mes projets de vie et ce que je ressens plus ou moins confusément de mon envie de vivre ? Qu'est-ce que « habiter son corps », me rappelant l'enveloppe physique que citent nombre de religions et philosophie pour démonter le fonctionnement de l'être humain ou pour promouvoir la vie éternelle : le corps physique retournera à la terre pour devenir poussière tandis que l'âme montera au ciel.

Quelle est donc cette part éternelle de nous-même qui peut utiliser les repères et signaux de notre corps pour nous orienter dans la vie et au quotidien soumis à une diversité de situations pas toujours prévisibles.

L'homme apprend rapidement qu'il dispose de cinq sens pour évoluer en sécurité et avec aisance dans le monde physique : la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat et le goût. Chaque sens a une fonction précise dans notre vie de tous les jours, intégré dans des mouvements réflexes dont la construction et l'apprentissage résultent d'une élaboration complexe, mais fortement intégrée et optimisée.

Le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (1875-1961) nous a montré que la psyché disposait de son côté de quatre fonctions psychologiques pour vivre en harmonie avec soi-même et son environnement social et surtout évoluer pour sa propre réalisation :

  • la sensation (notre faculté à nous placer dans et à percevoir le présent) ;
  • la pensée (l'intellect) ;
  • le sentiment (les affects) ;
  • l'intuition (la faculté d'envisager l'avenir).

    Pourquoi ce matin (je pourrais même dire : souvent le matin) en me préparant pour aller au bureau, je ressens un tension au niveau du plexus qui va peu à peu disparaître dans la matinée au fur et à mesure de mes activités professionnelles entre appels téléphoniques, messages électroniques à répondre, réunions programmées et entrevues, le tout s'enchaînant selon un processus mécanique bien rôdé où la pensée logique est reine au service de la maîtrise du temps et de l'espace ?

    Dois-je attendre calmement le déroulement de la journée pour voir se dissoudre dans le tumulte de la vie sociale cet appel de la sensation, que je pourrais attribuer sans trop de réflexion, voire presque dans un délit de réflexion, à un réveil musculaire laborieux ou bien, plus sur un plan psychologique, comme si je n'avais envie pas de me lever et aller travailler ?

    Ou plutôt, ne serait-il pas préférable d'interroger cette gêne à l'apparence psychosomatique avec la fonction sentiment pour comprendre ce que je n'aurais pas fait pour recevoir autant d'avertissements physiques répétés de jour en jour comme si je n'avais pas compris ?

    Ou bien alors, ne serait-il pas plus judicieux d'écouter mon intuition pour que des débuts de réponse apparaissent progressivement comme des flashs ou sous la forme d'une idée qui devient lentement, mais régulièrement plus lumineuse, pour peu que je pose la question clairement et fermement, que je me mette en situation d'écoute vis-à-vis d'une réponse, quelle qu'elle soit, et que j'attende que le temps psychologique, notamment celui de l'inconscient, réalise son travail de perlaboration, selon le terme cher à Freud, avec patience et lucidité ?

    Saturé par le tumulte de la vie quotidienne, par le flux des joies et contrariétés, qui égrènent le temps d'une journée toujours bien remplie, il est parfois bien difficile d'être à l'écoute de son corps, d'identifier ce qui peut être lié au pur somatique, comme une sensation de froid, quand nous sommes insuffisamment couverts, un cri de douleur, quand nous nous cognons trop violemment, et ce qui relève d'une sphère plus psychologique, ce que la culture occidentale depuis environ un siècle banalise sous le terme de maux psychosomatiques.

    Il faut d'abord une motivation forte, qui peut être fille d'une éducation bien agencée ou patiemment construite sous la pression d'une grande souffrance psychologique, une volonté d'écoute, que les priorités du quotidien remettent parfois en cause ou brouillent, à moins qu'on ne soit exercé à se préparer à recevoir, identifier, traiter et classer à la volée chaque signal de notre corps, pour en faire quelque chose de constructif et surtout compris.

    Heureusement le corps est bien fait et redondant. Si un premier message n'est pas entendu, il est systématiquement renvoyé sous sa forme initiale ou sous une autre forme plus forte jusqu'à ce que l'individu veuille bien mettre en connection ce message, qui n'en a souvent pas l'apparence, et les contenus de sa conscience, c'est-à-dire tout ce que le psychisme associe librement, sans frein surmoïque ou conscient. C'est bien sûr plus facile à dire qu'à faire, mais déjà être conscient de ces mécanismes prépare le terrain pour être mieux à l'écoute de son corps et profiter de manière efficiente au moins d'une partie de cette communication corps esprit.

    Le corps et l'âme sont une totalité, la différence étant la localisation physique, plus facilement identifiable quand il s'agit du corps. Et finalement habiter son corps, c'est habiter les différentes parties parcellaires de sa personnalité, établir des connections entre elles, à l'instar de l'aménagement d'une maison en étages, en pièces, avec des accès, des couloirs, des fenêtres et des portes.

  • Hervé Bernard



    Comment habiter sa vie, savoir distribuer sa force avec justesse dans chaque situation qui se présente à nous, la juste mesure, que ce soit pour porter un marteau ou pour résoudre la question matérielle ? J'emprunte ces deux exemples à Gorges Ivanovitch Gurdjieff (Cf. Gurdjieff parle à ses élèves et La vie n'est réelle que lorsque je suis), car si c'est une question qui me préoccupe au plus haut point, elle représente un grand mystère pour moi, une quête, presque une utopie.

    Presque, parce qu'en concentrant tous mes efforts pour habiter ma vie, je peux déjà distinguer que les choses évoluent doucement et, que cet objectif soit réalisable ou non, il est le seul qui ait du sens pour moi aujourd'hui. Dans le dictionnaire, un des axes pour définir le terme « habiter » est « être habité par un démon ». Aujourd'hui où mon travail sur moi me dévoile tant de difficultés intérieures pour habiter pleinement mon corps, cette notion de démon ne m'est jamais apparue aussi réelle.

    Il y a quelque chose en moi que je ne contrôle pas qui habite cette enveloppe charnelle et crée du désordre, qui se fâche à mauvais escient, qui s'émeut et paralyse toute action possible, qui a peur d'évènements qui n'existent pas et provoque des réactions inadéquates. Est-ce une sorte de volonté grossière qui habite ce corps ou est-ce justement l'absence de volonté qui crée cette anarchie ?

    Pendant des années et depuis ma naissance, j'apprends, j'observe, je m'adapte à ce monde, je m'en nourris, je crée une personnalité socialement intégrée, j'aime, je refuse, je donne, mais tout est réaction tout est le fruit d'une expérience désordonnée, quelle que soit la qualité de l'étayage infantile que m'aient donné mes parents. Je ne connais que peu mes facultés réelles, qu'elles soient intellectuelles, émotionnelles ou physiques et surtout, au service de quoi je vais bien pouvoir les employer.

    Le tableau n'est pas noir, tout est là, mais l'ignorance de nombreuses pièces en moi-même ne me permet pas d'avoir une vision suffisamment large pour utiliser ce potentiel avec mesure, judicieusement. Gurdjieff parle de l'Essence, Jung parle d'un Inconscient collectif, dans les deux cas, il s'agit d'une force qui pourrait, à la lumière de la conscience venir apporter du sens.

    Aujourd'hui, je peux comprendre ces notions par le manque, l'absence que je sens en moi. Pour l'instant, je me bas en direct contre le démon, je tente de le débusquer dans chaque recoin de ma vie, de mes comportements, je me fie à mes lectures, à mes camarades de Travail, à un éternel débutant transmettant la patience et le goût de l'effort. Je n'attends rien, je m'efforce d'observer avec précision et minutie.

    Ouvrir le regard est déjà un sens en soi, la suite appartient à l'inconnu, aux possibles lois de la Création permettant d'habiter son corps et sa vie.

    Fait à Villandry, le 1er septembre 2009,
    j'ai beaucoup réfléchi à la lune ces derniers jours,
    à la triade qu'elle forme avec la Terre et le Soleil,
    leurs trajectoires, ce que l'on peut observer chaque jour, chaque nuit,
    je n'ai rien lu de plus, j'ai seulement regardé et recoupé avec quelques connaissances préalables.
    J'ai éclairci beaucoup de choses.
    Cela m'a apaisé, rempli.
    Peut-être ai-je un peu « débordelisé » mon regard.
    Gaël Bouket



    Quand j'étais enfant, mon monde était rempli de rêves. Je ne me souviens plus de quoi étaient faites ces rêveries en plein jour et les yeux grands ouverts, mais j'entends encore à mon oreille la tendre voix de maman, qui, comme pour m'excuser auprès des étrangers, disait : « Ne vous inquiétez pas, elle est encore dans les nuages », lorsqu'une personne me questionnait sans obtenir de réponse.

    Etais-je ici, étais-je ailleurs ? Cela n'avait pas vraiment d'importance. J'étais là sans y être. Plus totalement en moi qu'il n'est possible de l'être. Je crois que je me sentais en sécurité dans mon monde et souvent plus tranquille que dans la réalité.

    Est-ce que cela m'a joué des tours ? Oui. Un peu.

    Un jour, comme j'étais probablement une jolie petite fille aux allures innocentes, j'avais été choisie pour être Marie, dans la crèche vivante que préparait l'école au moment des festivités de Noël. J'étais fière et fort heureuse et je souhaitais me montrer digne de l'honneur qui m'était fait. Maman avait pris grand soin de laver et de repasser la tenue au magnifique voile bleu transparent que je devais porter pour l'occasion. Mais comme j'avais une propension à la rêverie, je n'arrivais pas à rester concentrée dans mon rôle. Résultat, répétition après répétition, je m'asseyais sur mes talons au lieu de me conformer à la posture requise par la mise en scène : à genoux, mais droite. Stoïque.

    Inflexible, ce fut le rôle joué par Sœur Maria qui me dessaisit de celui de ma vie : « mère de Jésus », en me renvoyant à l'anonymat de la foule des adorateurs de l'enfant.

    D'accord, je ne disciplinais pas vraiment mon corps ou mon esprit ? Et je n'étais probablement pas assez présente ou attentive aux autres et bien trop en moi-même, mais de là à être exclue d'un des rôles titre de la crèche, cela m'a semblé atrocement violent. Surtout, parce que ma Maman s'était donné du mal. Pour que j'incarne la Sainte Vierge. Tout ça finalement pour que ce soit Catherine qui termine avec MA tenue de Marie !

    Ô frustration, ô blessure : quelles conséquences dans le destin d'une enfant avez-vous eues ?

    Voilà comment ma vocation première a été contrariée. Dès le début. Je n'avais que 5 ans. Et je fus privée de crèche.

    Aujourd'hui, je reste convaincue que si Marie avait été à genoux (ainsi qu'elle fut souvent représentée) il est certain qu'elle se serait assise sur ses talons. Comme moi. Personne ne peut rester humainement dans une position qui frôle le martyre. Il faut croire que je n'en avais pas la vocation. Car à l'époque, je n'étais ni dans la transgression ni la désobéissance ! De toute façon, Marie devait être noire. Je me demande comment une blondinette aux yeux bleus aurait pu être crédible dans le rôle : ah, vous aussi, vous êtes conditionnés par des représentations visuelles ! « Cliché » claironnerait ce cher Woody Allen…

    Je n'ai plus jamais voulu être une sainte. Ni habiter une crèche pour sans logis. Ni être la mère de J. Sauf inconsciemment. Voilà comment ma vocation première est tombée à l'eau. De toute façon, les saints, ils renoncent à tout. Ils n'ont même pas de toit parfois. Et moi, je suis née dans une famille de bâtisseurs. Je suis devenue ingénieur en bâtiment. Comme quoi, les vocations contrariées…

    À cette époque, ma famille résidait dans une petite maison aux volets jaunes comme le réséda. Avec de la glycine et des queues de renard. Et des pommiers pour la balançoire. Et un tas de sable pour les châteaux de princesse (ou les crottes des chats sauvages !).

    Puis nous avons déménagé. Subitement. J'avais 8 ans.

    La réalité est quelquefois cruelle lorsqu'elle vous arrache à vos rêves. Mes rêves n'ont plus jamais revêtu autant d'acuité que dans cette période et cet endroit-là.

    Combien de déménagements vivons-nous au cours d'une existence ? Où logeons-nous ?

    Ici ou là, est-ce bien important ?

    Certains ont besoin de ces repères, de cette sécurité pour prendre racine. Ensuite, ils sont prêts pour développer ramifications et feuillages.

    D'autres ne se posent jamais. Ils ne sentent bien que quand ils se sentent libres. Sans attaches.

    Où habitent-ils ?

    Habitent-ils en ville, à la campagne, au bord de la mer ?

    Où qu'il soit, l'homme « normal » est prisonnier de son enveloppe corporelle. S'il se sent mal à l'intérieur de celle-ci, quel que soit l'endroit idyllique dans lequel il se trouve, il ne sera probablement pas heureux.

    Être ouvert, disponible à lui-même…

    D'où viens-tu ? Étranger à ce corps que tu n'habites pas vraiment. Parfois, tes pensées t'échappent et ton esprit vagabonde loin du réel, loin de l'aujourd'hui, ici et maintenant.

    Être unifié est-il inné ? Est-ce que nous naissons ainsi et que la socialisation nous fait perdre cette unification entre corps et esprit ? Naissons-nous totalement dissociés et l'unification est-elle pour chacun un long apprentissage ? Pouvons-nous vivre en restant totalement « hors de nous » ?

    Peut-être. Je l'ignore. Mon expérience me dit que suite à un traumatisme, à un deuil non fait, ma capacité à habiter mon corps s'était dissoute. Pour à nouveau rentrer en moi-même ou commencer à être moi-même ? Il a fallu un travail de patience dont les effets ne se sont pas fait sentir immédiatement.

    Parfois, nous commençons toi et moi à évoquer un problème de résidence avec nos habitats séparés. Cette évocation me fait venir un sourire béat aux lèvres : car si je songe aux difficultés traversées pour habiter en paix avec moi, me projeter dans une maison à tes côtés, il en faudrait peu pour que cela soit juste un détail !

    Au fond de moi, je sens que cela m'indiffère d'être ici ou ailleurs avec ou sans toi-t commun surtout que tu es toujours en pensée au creux de moi, car ce qui compte à mon sens, c'est d'être un bâtisseur d'humanité, avec beaucoup d'humilité, mais sans complexe.

    Elisabeth Courbarien



    Ce thème évoque en moi en première instance le monde extérieur, celui de notre quotidien, car aussi étonnant que cela m'apparaisse aujourd'hui, je n'en connaissais pas d'autre. Et pourtant quoi de plus naturel sans doute. Je revoie à l'âge de 5 ans, l'appartement à Argenteuil que je partageais avec mes parents, ma sœur et mon frère. Je revois dès l'âge de 14 ans, le pavillon de banlieue à Epinay-sur-Seine que mon frère n'a jamais connu, je revois plus tard l'appartement de Clichy que je partageais avec mon épouse.

    Et c'est avec une certaine nostalgie que ces souvenirs ressurgissent, pas la nostalgie du passé, mais bien celle d'un temps, d'une vie qui me semble avoir été perdue pour moi-même.

    Car aussi étrange que cela puisse paraître, je ne me sens pas avoir habité ces lieux. J'y ai vécu, mais sans y habiter. Je n'ai rien laissé de moi ou peut être très peu, car de moi, il n'en était alors pas question. C'est comme si les choses devaient arriver et que je devais me contenter d'accepter les événements et attentes extérieures, être un bon élève, un bon fils, un bon frère, selon les valeurs morales évoquées. Mais pourquoi, pour quoi faire, je n'en savais rien. La question ne méritait sans doute pas de réponse sérieuse tant celle-ci paraissait évidente. Mais pourquoi ?

    C'est à la répétition de la « bonne éducation » entretenue par l'ignorance volontaire des hommes que je dois d'avoir vécu une vie dépouillée de moi-même, une vie sans maître et sans maison.

    J'ai une revanche à prendre sur ce fléau planétaire qui ne fait pas la une de l'information, pourtant bien implantée et organisée pour nous puis, par nous dans notre quotidien et que je nomme l'ignorance. C'est étrange cette aversion instinctive que j'éprouve à son encontre. Elle est bien réelle et je compte bien quand je serai grand en être un farouche adversaire.

    C'est avec le recul d'une vie dorénavant bien dirigée et accompagnée que j'ai pu évoquer cette première partie. Maintenant je veux manifester la pensée d'un philosophe arménien en espérant que cela suscite chez le lecteur un questionnement. Et j'en ai le droit, car, de tout mon être, je sens la vérité exprimée dans cette allégorie et la sincérité de vouloir l'atteindre.

    Voici ce que dit l'auteur :

    « Quelques enseignements comparent l'homme à une maison de quatre pièces. L'homme vit dans la plus petite et la plus misérable, sans soupçonner le moins du monde, jusqu'à ce qu'on lui ait dit, l'existence des trois autres, qui sont pleines de trésors. Lorsqu'il en entend parler, il commence à chercher les clés de ces chambres et spécialement de la quatrième, la plus importante. Et lorsqu'un homme a trouvé le moyen d'y pénétrer, il devient réellement le maître de sa maison, parce que c'est seulement alors que la maison lui appartient, pleinement et pour toujours ».

    Fait à Lagny-sur-Marne, jeudi 17 septembre 2009
    Philippe Delagneau



    Quand la pénétration de cette troisième force dont nous parlons est accomplie dans tous les centres de l'homme et dans chacun d'entre eux, que se passe-t-il ?

    L'Être devient capable de comprendre ce qu'il croyait être et de devenir ce qu'il est vraiment.

    Par un mécanisme de défense très utile et même indispensable à sa survie, l'homme s'était peu à peu durant son enfance et son adolescence, identifié à sa personnalité, à l'image qu'il avait de lui-même, c'est-à-dire à son « ego ».

    Mais « ego » n'est pas le « jeu ». L'habit n'est pas le moine. Le moine c'est un homme nu, qui vit dans un habit.

    À partir du moment où l'homme se connaît, où il connaît de l'intérieur le fonctionnement de ses centres et y laisse pénétrer, sous une direction prudente et intelligente, la troisième force neutralisante dont nous avons parlé. Alors à ce moment, et à ce moment-là seulement, l'homme peut abandonner non pas son bagage (il n'en est pas question !), mais son attachement à celui-ci, et c'est cet attachement qui constitue son « ego ».

    L'homme a alors un centre : le travail de recherche intérieur est un cheminement vers ce centre.

    Alors, alors seulement, l'essence prend sa place, celle qui lui revient de droit, et peut pleinement se développer et réaliser ce qu'elle est venue faire en ce monde, avec le concours des centres supérieurs qui cessent d'être muets, et avec, bien sûr, le concours de la personnalité qui d'active anarchiquement devient passivement soumise aux désirs de l'essence et collaboratrice de l'être tout entier.

    Alors tout le bagage acquis par la personnalité au cours de sa formation devient utile : il cesse d'être utilisé de façon chaotique au gré des évènements selon mes réactions désordonnées de la personne : il devient au contraire employé par l'essence pour les fonds de l'accomplissement de sa vie à elle qui n'est pas exclusivement terrestre et ne concerne pas qu'elle seule.

    L'être humain devient enfin ce qu'il est, c'est-à-dire un homme.

    Il s'agit là, nous le répétons, d'un processus long et difficile. Il s'agit de redevenir des enfants. « Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux » a dit le Christ (Mat. XVIII, 3). Voilà le véritable sens de l'enseignement de Jésus : il ne s'agit pas de docilité, ni de naïveté puérile ! Et le Christ, dans son immense savoir, n'a cesse de répéter dans les Évangiles combien cet effort était ardu.

    Un telle entreprise est impossible sans la conduite d'un Maître véritable : il ne s'agit pas, en effet, d'un savoir technique qu'on peut acquérir seul en consultant des livres ou en tentant d'imiter seul le récit d'une expérience. Le présent texte lui-même est radicalement inutilisable à cet effet : il n'a d'autre but que d'exposer quelques principes fondamentaux et d'éveiller, chez ceux qui en sentent le besoin, le désir de poursuivre leur recherche dans la même direction.

    L'évolution intérieure de l'homme dans la voie que nous avons décrite, est impossible à réaliser sans la communication directe d'une influence de personne à personne, par quelqu'un qui a déjà parcouru le même chemin en travaillant sur lui-même. En outre, il s'agit d'un enseignement individualisé, progressif et très précis, que l'élève serait incapable de doser lui-même sans commettre de très graves erreurs. Il est donc nécessaire pour celui-ci de s'intégrer à une école de développement intérieur, et c'est de la nature et du fonctionnement de telles écoles que nous parlerons dans notre prochain et dernier chapitre.

    À ce sujet, un groupe de synthèse et de réflexion est ouvert le vendredi soir entre 21 heures et 23 heures à Paris. Pour participer : 01 47 43 01 12 ou 06 60 93 38 14.

    Georges de Maleville



    PREMIÈRE PARTIE

    « Habiter nos espaces de liberté », tel est le thème de l'année scolaire proposé par les sœurs trinitaires dans le collège où je travaille. Ce thème résonne étrangement avec le thème de ce numéro de lettre de SOS Psychologue.

    Où suis-je ?

    Les sœurs trinitaires appartiennent à une congrégation chrétienne, catholique et internationale : l'ordre trinitaire. Elles œuvrent pour le bien commun en aidant les prisonniers à se libérer de leurs propres chaînes. Chaque prière est une offrande à Dieu, à l'homme et à elles-mêmes. Les sœurs logent dans une communauté au fond du jardin collège primaire et leur cour jouxte celle de l'école. Il n'y a pas de séparation entre la cour du collège et celle du primaire, seulement une ligne rouge que chacun peut franchir comme bon lui semble tout en sachant ce qu'il y a à récolter de l'autre côté. Cette cour a été refaite l'année dernière. L'intendant y a fait couler du béton dans chaque stade où circulent les élèves ; dans celui des 4e _ 3e et dans celui des 6e _ 5e, ainsi que dans l'espace commun où chacun se promène selon son envie. De grands arbres y sont plantés depuis bien longtemps, la largeur de leur tronc ne laisse pas indifférent. Ses arbres sont comme des âmes vivantes qui se servent de la matière pour pouvoir exister. Chaque arbre est aligné, presque de manière géométrique. Il y a 50 ans, lors de la construction de l'établissement, les sœurs, en pleine prière ont mis en terre ces plants qui aujourd'hui nous fortifient.

    La cour amène sur un long et haut bâtiment blanc. Les murs sont constitués de plaques blanches en forme de carré d'environ 1,50 mètre de côté. Un escalier descend au niveau -1, un autre reste au niveau 0 et enfin encore un autre mène aux 2e et 3e étages. Dans le hall se trouve une plante ; il y en a plusieurs même. Elles accueillent chaque élève avec humilité et bienveillance. L'escalier qui descend au niveau -1, et par lequel on accède en passant par l'entrée, débouche sur le CDI et la salle d'étude. Au CDI, posés sur des étagères dépoussiérées régulièrement, apparaissent des livres timides si on les regarde de loin et bavards jusqu'à plus soif si l'on s'en approche. Ils sont là, ils patientent, attendant le jour où quelqu'un viendra les réveiller. Ils aiment à s'ouvrir, révéler leur mystère. Ils plaisent aux mains fermes et douces, tendres et rugueuses. Ils se laissent caresser, effeuiller, corner puis retourner. Quel sentiment voit-on quand on regarde un livre, celui qui nous appelle parmi 120 et que l'on ouvre, s'enivre et que l'on dépose sur une table de chevet après s'être docilement laisser dominer par son envoûtante attraction. Alors on éteint la lumière, partageant avec lui, en communion, cet univers que l'on ne contrôle plus.

    C'est le livre qui est au niveau -1, comme caché par le soleil. À la droite du CDI, l'étude nous attend. Des milliers d'âmes, conscientes ou non, se penchent sur des sujets qui les questionnent. Arriver à mettre en place un système nouveau, comprendre des concepts, commencer à réfléchir, s'appliquer pour ne pas recommencer, toute l'alchimie se fait ici dans ce lieu, dans cet espace de liberté où la chaleur est bien présente. Oui, il fait chaud dans un chaudron. Il faut arriver à percevoir un homme en train de travailler. Je me souviens de Philippe en plein acte. Ses énergies sont mobilisées, son attention est dans son geste, dans son bras et dans son œuvre. Le noyau énergétique, s'il en existe, est activé, la tension sensible aiguise sa concentration de manière à ce que chaque atome de sa psyché soit en effervescence. Sa main, son poignet, son front, ses genoux, tout existe dans cet acte de mobilisation dans un but en pleine croissance. La chaleur fait monter la pression, la sueur coule parfois sur le visage. Ici se produit un miracle, le miracle du métabolisme. La connaissance s'affirme pour celui dont l'amie est la persévérance.

    En sortant, l'air glisse toujours sur notre peau, il balaie les plantes, les arbres et vient se faufiler entre nos doigts. Il laisse de surcroît, une légère brise fraîche nous caresser le long du dos, tel un pinceau partant de la nuque jusqu'au bassin.

    Au niveau 0, tout est là. C'est le centre névralgique de la structure scolaire. Les nouveaux venus sont accueillis et orientés vers leur destination. Il s'effectue un travail d'organisation. Le courrier est trié, rangé, redistribué. Quand le téléphone sonne, il est dit : « La Bruyère Sainte Isabelle ? ». Le bâtiment existe, il est situé au numéro 13 de la rue de l'Abbé Carton. Un escalier nous amène au 1er étage. Ici le directeur fait régner l'ordre et veille à l'application du règlement. C'est lui qui, par la justesse de sa parole oriente et décide de l'avenir de l'établissement, des bonnes décisions à prendre lors du devenir de l'élève et de l'orientation donnée au rythme scolaire. C'est la tête pensante mettant en ordre de marche ses troupes pour la bonne transmission du savoir et de l'éducation. Le directeur a la responsabilité de justice et de bienveillance.

    Quant aux 2e et 3e étages, ce sont les liens de transmission. Les salles de classe accueillent les élèves désireux plus ou moins d'apprendre et de connaître. La transmission n'est pas des plus faciles. Il faut en même temps répondre à la demande de l'enfant et aux exigences du rectorat qui impose une ligne de conduite. Est-ce que l'enseignant peut faire germer chez l'élève le désir de connaître ce dont il doit l'enseigner ? Telle est la tâche ardue du maître : faire de son élève, un enseignant.

    DEUXIÈME PARTIE

    Toute cette maison de joie est habitée de manière habituelle par des êtres humains qui se promènent de-ci, de-là, s'affairant à leurs occupations. Physiquement, ils sont bien là, mais psychiquement ? Psychiquement, peut-on dire qu'un homme habite son corps ou qu'il habite l'espace qu'il traverse ? De manière visuelle, on ne peut manifestement pas dire si un homme, avec sa psyché, habite son corps puisqu'on ne la voit pas. D'ailleurs, pourquoi le postulat d'un élément psychique devant vivre dans l'organique serait juste ? Ne peut-il pas vivre ailleurs, seul, indépendant ? La remarque que je ferai c'est que les hommes qui se sont posé la question de l'esprit et de la matière comme unité, avaient, par nécessité, tous un corps et un esprit ; chez l'humain l'un n'allant pas sans l'autre. Est-ce donc un besoin humain que de chercher à percer le secret d'unifier le corps et l'esprit, le psychique et l'organique ? Un besoin qui nous dépasse et qui nous ferait en définitive, habiter le psychique grâce à l'organique.

    Dans « Psychologie et Alchimie », Jung aborde ce thème avec la lucidité et le regard d'un grand penseur.

    L'esprit logé dans la matière est fait d'une substance lourde, tel du plomb. L'homme en travaillant la matière semble également en modifier l'esprit qui y a été déposé bien avant sa naissance. En mettant de lui-même dans la matière, il commence par l'habiter, de sorte que son « œuvre » et lui se ressemblent. De la même manière, L'homme est à l'image de Dieu, parce qu'il est l'œuvre de Dieu. Plus l'homme s'exerce, plus il apprend consciemment à s'unir à son œuvre. Il est donc en même temps son œuvre puisqu'il y a mis de lui-même, de son énergie, et il ne l'est pas puisque l'œuvre commence justement à exister en tant que telle et à gagner en qualité. Il est et il n'est pas l'œuvre. L'homme apparaît donc comme facteur unificateur des opposés à la fois hors de lui et, selon la loi de cause à effet, l'unification se répercutant également en lui, unifie ses propres opposés animus/anima. Alors il se créé en lui un sentiment d'identité, et l'homme se reconnaît aussi par ce qu'il n'est pas. Et il peut dire tout en restant lui-même que cette œuvre c'est lui.

    L'homme habite l'objet qu'il travaille ; et de même, l'objet travaillé habite l'homme. Christ dit : « Je suis en vous et vous en moi ». Par conséquent, plus l'homme habite l'objet, plus l'objet habitera l'homme et lui renverra une image de lui, une vibration, habitée, c'est-à-dire pleine d'esprit transformé. Seulement, la seule condition est que l'œuvre reçoive une énergie la plus saine possible pour la renvoyer à son tour. L'œuvre et l'homme se spiritualisent en même temps. La conscience veille à l'envoi d'énergie fine.

    Cette spiritualité dualistique est d'autant plus efficace si l'énergie envoyée à l'œuvre est de qualité. « Aimez-vous les uns les autres » disait le Christ. Il y a ici nécessité de travailler le lien psychologique entre les tiers. Un lien défectueux est celui où une projection inconsciente soumise aux complexes autonomes subjectifs de l'ombre du sujet parasite ce lien. La projection, une fois passé dans la conscience, nous renvoie d'autrui ce que nous voyons de nous-mêmes. De cette façon, quand je dis d'une personne qu'elle est manipulatrice, c'est un complexe autonome subjectif qui parle en moi. Ce qui m'amène à remarquer que je porte cette manipulation et donc que je manipule moi aussi. Donc, plus le lien est sobre et sain, plus ce que je donne à l'objet l'est aussi ; ainsi, plus je me reconnaîtrai moi-même et même me nourrira de moi-même puisque ce que l'objet me renvoie de moi-même, c'est ce que je lui ai donné.

    La qualité du lien psychologique semble s'exprimer en fonction de la qualité du travail sur l'ombre porteuse de souvenirs, d'éléments inconscients non travaillés, d'affects légers ou puissants cherchant à s'exprimer. Le travail de la matière nous renvoie à nous-mêmes, en plein connaissance et reconnaissance du « soi » et permettant aussi le travail du caractère philo onto génétique de l'inconscient collectif à savoir la pierre, la plante, l'animal et l'homme. Toute la connaissance et l'énergie collectives se trouvent dévoilées et intégrées dans le champ de la conscience, parce que la matière révèle, active et remplit des archétypes, parties structurantes du Soi.

    Nous l'avons vu, plus le lien entre l'homme et l'objet est de qualité, plus la révélation du mystère de la matière est grande. Le lien esprit matière est une dynamique qui ne cesse de fonctionner, elle est mouvement constant.

    Habiter l'homme, habiter son espace se comprend aussi bien dans la hauteur que dans la largeur. Dans l'esprit et dans la matière, le « Soi » dont parle Jung en exprime le lien et la profondeur.

    Fait à Boulogne Billancourt le 9 septembre 2009
    en essayant de rendre consciente ma fonction « penser ».
    J'ai soif de connaissance, l'illusion serait de ne pas l'accepter
    et d'occulter ce désir qui n'est pas immoral.
    Aurélien Recher



    Habiter une maison, habiter son corps.

    Durant mes dix premières années, je vivais avec mes parents, ma grand-mère maternelle et ma sœur, pourquoi 6 pièces alors que nous n'occupions qu'un étage. J'ai le sentiment d'une promiscuité imposée, il n'y avait pas d'espace à soi. Mes seuls bons moments ont été à l'extérieur, dans le jardin. Des moments souvent partagés avec mon père. J'ai été marquée par des instants que je voulais retenir, garder en moi, immortaliser, comme si je faisais des stops et que ces instants seraient à jamais inscrits dans ma mémoire. D'ailleurs j'ai ce besoin en moi lorsque je ne suis pas bien, que je suis dans la confusion, le flottement, soit je me recroqueville soit j'ai le besoin de sortir, de me retrouver dehors avec la nature. C'est un apaisement, j'ai la sensation d'échapper à quelque chose qui m'est imposée.

    Après j'ai vécu chez mon oncle et ma tante dans une maison de 10 pièces. Nous étions 6 à vivre dans cette maison durant quelques années, ensuite ma sœur est repartie chez ma mère. Au fil du temps je sentais, là aussi, la promiscuité, le rétrécissement, la sensation d'être toujours contrôlée. Aucune liberté, la prison.

    Avec le recul, je constate qu'il s'est passé la même chose en moi : le rétrécissement, la prison, le besoin de m'échapper, de trouver des instants à moi pour respirer.

    Habiter son corps « Etre présent-conscient »

    La conscience passe par le corps. Sans corps il ne peut y avoir de conscience. Comme pour une maison, cela implique quelque chose de bâti, de construit que l'on occupe à demeure. Pour ce faire, nous devons délier les nœuds, nous devons nous libérer de nos fardeaux.

    À maintes reprises, j'ai ressenti cette sensation de me battre sans avoir de corps pour me raccrocher, comme s'il était englouti, disloqué. Je commence à émerger et voir la lumière, je sais que le chemin est long et difficile, mais c'est le seul vrai chemin : laisser émerger et s'imposer cette part de lumière que chacun porte au plus profond de lui.

    Nous pouvons dire que ce monde dans lequel nous vivons n'est pas habité que par la lumière, mais prioritairement par des forces qui tentent au contraire de l'éteindre et d'en freiner les effets bénéfiques. Cette humanité peine à s'éveiller à la conscience de la lumière, de l'harmonie, de l'équilibre, de la paix. Notre monde est un monde qui s'obscurcit et se déshumanise.

    Nous devrions accueillir chaque événement de la vie, sans jugement. En être responsable, capable de s'assumer, alors tel le sang qui coule dans tout notre être, le Divin jailli en nous. L'esprit de Dieu habite en nous, pour cela nous devons exister, être.

    Fait à Lagny-sur-Marne, le 16 Septembre 2009
    Claudine Thomas