NUMÉRO : 56 REVUE MENSUELLE AOÛT-SEPTEMBRE 1999

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Traditions et préjugés
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Tradition et destruction Tradición y destrucción
 
Hervé Bernard Bonjour : entre traditions et préjugés
 
Elisabeth Courbarien Traditions et préjugés
 
Alejandro Giosa Nuestras limitantes psiconeurosociales
 
Health I. G. News Método para superar la fobia a los aviones
 
Liliana A. Villagra El desarrollo humano



La tradition est la transmission, d'âge en âge, de certains usages fondés sur la nécessité ou la bienséance ou simplement sur l'expérience, d'une certaine manière de penser et d'agir en accord avec la conception d'un idéal. Le bon sens ou la connaissance, ou bien encore l'élévation des sentiments, ont présidé à leur formation.

Opinions ou croyances que l'on s'est faites sans examen, les préjugés n'ont pas cette valeur. Ils dérivent de l'ignorance ou de la paresse d'esprit, de l'absence d'esprit critique ou de la passion : un sentiment excessif, une manière de penser préconçue et prédominante paralyse l'intelligence, atrophie sa puissance de discussion, ou bien encore – c'est ce qui se produit le plus souvent – l'excite et l'influence de telle façon qu'elle met à leur service tout argument présenté par la raison. Nés de l'ignorance ou de l'aveugle parti pris, ils ne sauraient toujours inspirer des actes utiles ou profitables, ni une conduite raisonnable et digne d'être louée.

En cela, ils s'opposent aux traditions qui impliquent l'expérience, condition de l'activité utile, ou alors ils correspondent à une nécessité le plus souvent d'ordre collectif ou qui supposent un certain idéal.

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Les traditions semblent avoir pour origine, essentiellement, l'instinct de sympathie ; l'instinct de conservation sous les formes de besoin de détente, besoin de sécurité qui se trouve satisfait par tout ce qui renforce les liens qui unissent l'individu à un groupement humain ; le sentiment religieux, les tendances morales ou mystiques.

L'homme ne vit pas isolé, car il est au sein d'un groupement : la famille, le milieu scolaire, militaire, le milieu professionnel, le milieu social, le milieu religieux, le pays.

S'il vivait isolément, l'individu sait que sa vie matérielle serait rudimentaire, précaire. Et même sans que ce soit chez lui le résultat de la réflexion, il est enclin à rechercher la société de ses semblables et leur sympathie. Or cette communion d'idées et de sentiments s'exprime par des actes communs, par la participation à des cérémonies, à des réjouissances communes, etc.

L'homme aspire à des moments de détente, de divertissements et de plaisir. Un certain nombre de traditions sont en accord avec cette tendance, comme le plaisir que l'homme trouve dans la nature, les jeux, les danses, la gourmandise.

Il a besoin de sécurité morale. Il aspire, en effet, à tout ce qui sera pour lui, pour son être, une garantie, une force. Même s'il doit en subir quelques inconvénients ou faire des sacrifices, il aime sentir qu'il n'est pas seul. Et de là encore viennent des traditions : familiales, scolaires, universitaires, etc.

Les traditions sont en accord avec les circonstances particulières qui viennent modifier les conditions générales de la vie de l'homme.

Certaines traditions ont pour but de commémorer des faits : une victoire, une naissance, une mort, etc. D'autres traditions évoluent et leur importance semble diminuer par suite de circonstances telles que les difficultés de la vie, la cherté de la vie ou le défaut de temps.

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Ainsi, les traditions paraissent bien avoir pour origine surtout le sentiment. Non pas le sentiment individuel, mais le sentiment de la collectivité. Elles sont un ensemble de règles de conduite imposées par la vie, non point acquises par le jugement, mais acceptées inconsciemment et pratiquées par habitude.

Un certain nombre d'entre elles sont utiles en ce fait qu'elles apportent un moment de détente, même sous une forme un peu vulgaire – plaisirs de gourmandise – ou même un peu bizarre – certaines danses ou pantomimes.

En général, elles ont un caractère désintéressé, puisqu'elles imposent à l'homme la pratique de règles et de devoirs, le respect des institutions auxquels il accède sans qu'il y ait, pour lui, une obligation absolue. Son adhésion est dictée par le sentiment. Presque toujours, elles sont un principe d'entente, de paix, de rapprochement. Il s'établit une certaine communion d'idées et de sentiments chez ceux qui participent aux mêmes fêtes, aux mêmes cérémonies. Par là, les traditions ont une valeur sociale. Elles resserrent les liens familiaux, sociaux, nationaux et elles ont ainsi une valeur morale.

Enfin, dans une certaine mesure, elles contribuent au bonheur des individus en donnant satisfaction à leurs aspirations sentimentales ou spirituelles.

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Est-ce à dire qu'il faille se plier entièrement à toutes les pratiques traditionnelles sans distinction ?

Non, car une telle rigueur irait à l'encontre de l'indépendance de la pensée et nous semblerait un regrettable asservissement.

Il semble bien que certaines traditions puissent être négligées dans le cas où elles nous paraissent tout à fait vaines et superflues. Leur abandon serait dicté soit par les circonstances, soit par une manière différente de concevoir les choses, comme les cartes de visite au Nouvel An, les trousseaux de mariage compliqués…

Il y en a contre lesquelles il serait légitime et louable de protester. Telles sont les traditions qui choquent notre sensibilité : les combats de coqs, les courses de taureaux avec mise à mort. Ou qui blessent notre sentiment de la dignité humaine : révélations indiscrètes et infamantes au sujet de la vie privée de personnes.

En dehors de ces cas, et dans l'ensemble, en raison de leur utilité, de leur valeur morale et sociale ou des éléments de bonheur qu'elles apportent à l'individu, il semble légitime et salutaire de respecter les traditions et de s'y conformer.

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Il en est tout autrement des préjugés ! Ils ont pour origine, principalement l'instinct de conservation sous ses formes les plus basses : intérêt et crainte pour sa vie ; l'instinct de domination sous ses formes les plus blessantes : antipathie, mépris.

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Les préjugés sont en accord avec les conditions de la vie humaine :

  • préjugés de caste : on est disposé à mieux accueillir une personne de son rang et enclin à des sentiments d'estime, de confiance à l'égard de personnes de même classe sociale que soi, même si on ne la connaît pas et peut-être au risque d'être singulièrement déçu ou trompé ;
  • préjugés de nation. Il est à remarquer que ce préjugé peut avoir deux aspects opposés : de même que nous avons tendance à admirer « les Anciens » – recul dans le temps –, nous sommes portés à avoir de la considération pour ceux qui viennent de pays éloignés – recul dans l'espace. D'autre part, ce préjugé peut se manifester sous la forme d'une méfiance ou d'une hostilité qui ne sont pas spécialement justifiées à l'égard de tous les étrangers ;
  • préjugés de race. On étend à tous les individus appartenant à une race les caractères généraux de cette race et l'on refuse d'admettre des nuances ou des exceptions. C'est ainsi que « tous les Auvergnats » sont âpres au gain ou que « tous les Méridionaux » sont vantards ou que « tous les Grecs » sont habiles à faire fortune ;
  • préjugés de religion. Il est volontiers admis que les personnes appartenant à une certaine religion possèdent nécessairement tel ou tel trait de caractère.

Les préjugés sont en accord avec la nature de l'homme :

  • L'instinct de conservation se manifeste très souvent sous la forme de crainte : on craint pour sa vie, pour sa santé. Et ces appréhensions inspirent des jugements qui se formulent avant tout contrôle, toute expérimentation. Craintes ou, du moins, méfiance que sont souvent les inventions nouvelles dont on redoute des effets imprévus, dangereux ou même funestes.

C'est cette crainte pour sa vie, pour sa santé qui asservit le paysan au rebouteur qui passe pour détenir des secrets magiques de guérison, tandis que, de son côté, le citadin est ébloui par le prestige d'un « Maître » somptueusement installé et lui accorde une indiscutable supériorité.

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L'instinct de supériorité est encore une des tendances essentielles de l'être humain, et certains préjugés sont en accord avec cet instinct.

Il est fréquent qu'on craigne pour ses biens, pour ses intérêts et il faudrait, alors, chercher la véritable origine de bien des préjugés, de bien des aversions globales et préconçues contre telle ou telle catégorie de personnes.

Beaucoup de personnes redoutent les changements, les innovations, les réformes, la mise en vigueur d'une loi nouvelle, parce qu'elles craignent des perturbations dans leur vie matérielle, dans leurs ressources, dans un train de vie qu'elles voudraient ne pas changer. Aussi, instinctivement, elles condamnent par avance tout ce qui leur paraît douteux, incertain. Sans hypocrisie, mais par étroitesse d'esprit et par égoïsme, elles s'attachent avec entêtement à ce qui est : lois, institutions, règles, etc., et combattent pour le maintien d'un état de choses qu'elles connaissent et dont elles jouissent.

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L'instinct de domination est également une des tendances innées les plus profondes de l'être humain et cette disposition inspire un certain nombre de préjugés.

On s'obstine délibérément à ne vouloir reconnaître de valeur qu'aux choses dont on peut se vanter, on tient à affirmer la supériorité de ce dont on jouit et dont on peut se glorifier, comme, par exemple, l'éducation reçue, l'instruction classique ou moderne…

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L'instinct de domination, lorsqu'il n'est pas satisfait directement et positivement, peut prendre la forme d'une revanche et se manifester par un mépris qui n'est pas toujours justifié.

Exemple : Tous ceux qui ont vécu dans certains pays d'Asie sont opiomanes.

Peut-être pourrions-nous trouver l'origine de ce préjugé dans un sentiment de dépit, dans une vengeance de sentiments d'envie.

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Enfin et surtout, les préjugés de classes sociales, de coteries, de castes, de régions, de pays, ne sont qu'une manifestation de l'esprit de rivalité et de l'instinct de domination.

D'une part, on ne considère que les mérites, la valeur, la supériorité de son milieu, de son pays et on néglige de songer à ce qui est en lui point faible, infériorité.

D'autre part, on ne rend pas justice à la valeur des autres milieux sociaux ou des autres pays et on souligne volontiers leurs défauts, leurs faiblesses, leurs imperfections. L'instinct de domination se manifeste alors sous deux formes :

  • l'apologie du groupe auquel on appartient ;
  • le dénigrement systématique des autres groupes.

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De cet examen, il résulte que :

  • les préjugés ne viennent pas du raisonnement et ils peuvent se rencontrer même chez des personnes intelligentes et cultivées ;
  • leur origine prend naissance dans des sentiments instinctifs en accord avec les tendances prédominantes de l'être humain : instinct de conservation, de propriété, de domination, mais ils sont la manifestation de ces tendances sous les formes les plus basses et les plus injustes ;
  • ils ont un caractère égoïste et oppressif ;
  • ils sont une cause de souffrance et de malheur.

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Comment, par quels moyens, lutter contre les préjugés ?

  • par le développement de l'intelligence : seuls les individus intelligents et cultivés pourraient arriver à l'impartialité qui s'oppose aux préjugés ;
  • par le développement de la sensibilité : dans l'esprit de justice en s'efforçant de reconnaître la valeur des autres ; dans la tolérance ; dans la simplicité en luttant contre l'esprit de clan, en reconnaissant les insuffisances ou les défauts du groupe social auquel on appartient, en anéantissant les sentiments de dédain, de mépris qui établissent des barrières sociales ; dans la délicatesse de sentiment en comprenant et respectant la personnalité des autres ; dans la disposition à s'émouvoir devant la souffrance.

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C'est ainsi que les traditions et les préjugés ont des caractères communs : ils naissent de la vie en société, ils se transmettent et se perpétuent.

Mais tandis que les traditions, d'une manière générale, sont un principe de rapprochement, d'entente, d'union, de paix, de bonheur, les préjugés, au contraire, sont un principe de méfiance, de mépris, d'hostilité, de haine, de souffrance et de malheur.

Aussi nous semble-t-il souhaitable de respecter presque toujours les traditions, alors qu'il serait légitime de blâmer hautement tous les préjugés et de les combattre avec courage, même s'il faut encourir la désapprobation ou le dédain, peut-être même l'hostilité et l'ostracisme de ceux qui nous entourent, de ceux qui nous sont chers.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Requiem pour ma petite maman (III)

Un an après beaucoup de choses ont changé, mais dans notre histoire d'avant, d'hier, de demain, rien n'a changé, ni ne changera. Il est vrai que je lis nos vies en commun et les années de distance d'une autre manière, mais les faits sont devant moi, devant toi, devant nous.

Par moments, je comprends avec colère… oui, mais correctement, j'en suis sûre. Ce fameux deuil dont je t'ai parlé, que je suis en train de faire, parce qu'il n'y a pas d'autre solution que d'accepter que tu es partie, est en train de me permettre d'aller plus loin dans tous les deuils de ma vie. Mille deuils maman ! Mieux vaut même ne pas les énumérer. Ils sont plus ou moins faits. Avant, ils me menaçaient à cause de l'imagination et de la culpabilité que j'y plaçais. Maintenant non, ce qui me permet de prendre conscience et de voir, en les acceptant, mes moments de conscience. Ta fille, la pauvre ! Il y a juste quelques jours, sur un bateau ancré dans un fjord norvégien, tes réponses sont venues me surprendre. Dans ce lieu perdu, nous avons compris ensemble le cycle vital : naître, grandir, se reproduire et mourir, le passage des saisons, l'importance de l'instant. Soudain, j'ai compris tes regards des derniers jours de mai 98, mon avant dernier voyage à Buenos Aires pour être avec toi. Le dernier fut en août. Alors je suis venue pour te rendre à Dieu. La phrase semble prétentieuse, mais tu sais qu'il n'en est rien. Si tu as résisté de mai à août, tu l'as fait pour moi, ma douce petite maman stoïque.

Ces regards d'amour désespéré ! J'ai dans ma rétine l'éclat de tes yeux dorés, le froncement de tes sourcils… Tu me disais : « laisse-moi partir ma chérie. » Mais tu n'as jamais dit un mot à ce sujet et je n'ai pas compris que je devais accepter ta condition humaine. De toute façon, je m'en souviens avec colère, car nous aurions pu tout régler avant si tu n'avais pas été enfermée dans le cloître de ton silence de petite fille et de femme bien élevée selon la tradition.

Je ne t'ai jamais vu te rebeller. Tu acceptais tout, discrètement, jusqu'à ma propre brutalité quand je voulais t'émouvoir pour que tu cries, pour que tu ne te laisses pas faire… Je n'ai pas réalisé que ta position face à la vie était la conséquence de ton éducation et de ton milieu. Ce milieu t'a toujours été hostile. Tu n'as jamais su ce que les autres attendaient de toi. Mais oui ce qu'ils ne voulaient pas et tu as vécu depuis ta naissance d'après ce que tu croyais que les autres attendaient de toi. Je me suis demandé comment tu aurais aimé être et la réponse a été « être comme moi ». C'était incroyable ! Avec la lumière de cette réponse, j'ai compris beaucoup des messages que tu m'avais transmis y compris cette phrase que tu me répétais à chaque voyage : « Que Dieu te rende bonne ». À chaque fois que tu la prononçais, tu me glaçais et je cherchais en moi mes actes consciemment pervers sans les trouver. Tu voulais me dire : « Fais tout ce que tu veux et tu peux, mais éclairée ». Tu avais réalisé que toi tu n'avais fait ni ce que tu voulais ni ce que tu pouvais, parce que tu t'étais toujours sentie impuissante avant de commencer à faire. Tu as passé ta vie à faire semblant. Traditionnellement, on ne pouvait demander rien d'autre à une femme de bonne famille comme tu l'étais. Tu étais impeccablement habillée, tu souriais toujours, tu répondais correctement et si un jour tu as donné à tous l'impression de te rebeller, ce ne fut pas ta propre révolution que tu as vécue dans ces courtes années à la fin de ta rayonnante maturité, mais l'imitation d'un modèle social aussi opposé et malade que l'autre.

… Et un jour tu t'es éloignée de tout et, sauf avec moi, tu as cessé de communiquer, car il te manquait le modèle correct pour vieillir et mourir en luttant. Tu t'es laissée enfermer dans les quatre murs de ta dignité. Tu me disais toujours que tu n'avais pas de larmes. Eh bien, moi non plus, nous avons trop souffert toutes les deux. Nos vies se ressemblent, moi comme toi je me suis effacée du monde pour aider ceux qui souffrent.

Nous connaissons tellement toutes les deux la douleur humaine ! Pourquoi pleurer sur ce que nous n'avons pas si nous sommes vivants ? Combien de fois, lorsque j'avais subi une terrible perte, j'ai voulu te conduire à parler de la mort. Tu me répondais : « Nous sommes en vie, nous verrons le moment venu. »

Je me souviens de l'un de nos derniers dialogues :

  • Maman, qu'est-ce que c'est que la mort ?
  • Comment peux-tu poser une telle question ?
  • Tu es ma mère, tu dois me répondre
  • Pose la question à un prêtre
  • Non, je te la pose à toi
  • Pose-toi toi-même la question

Et je restais face à moi, satisfaite de savoir que ma maman ne m'avait jamais menti. Quand elle ne me répondait pas. C'est parce qu'elle ne savait pas.

Dans le musée des vikings d'Oslo, il y a un bateau, celui de la princesse Asa d'Osenburg, sa sépulture. Ce peuple se préparait à partir vers une vie nouvelle et l'organisait selon ce qu'ils souhaitaient vivre. Toi, tu es partie comme le Christ, dépouillée de tout, tu n'avais même pas ton alliance dans tes fines mains blanches qui n'ont jamais vieilli, seulement maigri. Quand tu as quitté ce monde, tu l'as fait avec une telle dignité que tu n'as même pas fait de bruit. Celle-ci, ta mort dépouillée, fut très belle. Tu es partie un mardi, mais, depuis le jeudi précédent, tu ne voulais pas que l'on te touche. Seules les infirmières s'imposaient pour te soigner. En ce qui me concerne, j'étais là comme toujours, t'aimant, sachant que nos vies ensemble continueraient, d'une autre façon, mais continueraient.

Ta main dans la mienne, je te lisais un livre de Bianchetti en français – l'écrivain argentin entré à l'Académie Française. Nous sommes arrivées à la page 184. Je n'ai jamais fini ce livre, ou plutôt, ce livre s'est fini pour moi à la page 184.

Ensemble nous avons attendu la mort comme une vieille amie qui ne vient que quand c'est nécessaire.

Mario, ton petit fils, mon troisième enfant est monté me chercher dans ta chambre de l'hôpital gériatrique et en te voyant il m'a demandé : « Ce n'est pas impressionnant de voir ta mère dans cet état ? » Je lui ai répondu : « Non, car c'est toujours ma maman. »

Papa avait écrit au verso d'une photo où tu es avec moi et avec ta mère, ma grand-mère : « Pauvre Lila, victime d'une éducation castratrice et d'un milieu hostile. »

J'ajouterai qu'en t'éloignant tu nous as donné une claque à tous.

« Merci Maman ».

Il y a trois nuits où, comme toujours constatant avec colère, j'ai pensé à ma vie, à celle de mes enfants. À quel point tu nous as aidés et à quel point tu nous as aimés ! Bien que ton défaut ait toujours été de parler le moins possible, car tout pouvait être utilisé contre toi…

Je dirais du haut de la position que me confère le fait d'être ta fille : « Cette femme est morte entourée de l'aide de la sainte religion et de l'indifférence de ses descendants. »

***

« Ma mère, tu ne voulais pas que j'analyse, mais comme tu vois je continue de le faire et Dieu est là avec une lumière à la main pour je ne me perde pas et que je sois bonne ».

On dit que les enfants aiment plus les parents que les parents n'aiment les enfants. Dans mon cas, je serais incapable d'aimer autant que ma mère m'a aimée au point d'accepter d'être privée de moi.

Repose en paix ma Reine et Maîtresse.

Ta fille qui t'admire,

La compensatrice, la révolutionnaire, celle qui est allée au-delà des canons fixés, celle que tu as nourrie au sein.

Fait à Paris le 24 août 1999

***

Les plantes ont supporté mon absence, mes vacances dans les fjords. Elles ont des fleurs victorieuses et quelques plantes parasites et quelques feuilles jaunes.

Moi ? Je supporte ton absence. Il m'est encore difficile de retourner à ce Buenos Aires sans toi… J'ai quelques nouvelles fleurs entre les doigts, quelques plantes parasites dans mes pensées et quelques feuilles jaunes dans mon âme qui tomberont bientôt… avec l'automne.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Réquiem a mi Mamita (III)

Un año después cambiaron muchas cosas, pero en nuestra historia de antes, de hoy, de mañana, nada cambió, ni cambiará. Es cierto que leo nuestras vidas en común y los años de distancia de otra manera, pero los hechos están frente mío, frente tuyo, frente nuestro.

Por momentos, estoy comprendiendo con ira… si, pero correctamente, estoy segura. Este famoso duelo del que yo te hablé, que estoy haciendo, porque no hay más remedio que aceptar que te fuiste me está permitiendo ir más lejos en todos los duelos de mi vida. ¡Mil duelos mamá! Mejor ni enumerarlos. Están allí más o menos hechos. Antes, me amenazaban por la parte de imaginación y culpa que yo ponía en ellos. Ahora no, lo cual me permite tomar conciencia y ver, aceptando, mis momentos de conciencia. ¡Pobrecita tu hija! Recién hace unos días, en un barco anclado en un fiordo de Norvega me sorprendieron tus respuestas. En ese lugar perdido, comprendimos juntas el ciclo vital: nacer, crecer, reproducirse y morir, el pasaje de las estaciones, la importancia del instante. De pronto, interpreté tus miradas de los últimos días de mayo del 98, mi penúltimo viaje a Buenos Aires para estar con vos. El último fue en agosto. Entonces fui para entregarte a Dios. La frase parece pretenciosa, pero vos sabés que no es así. Si resististe entre mayo y agosto, fue por mi, mi dulce mamitita estoica.

¡Esas miradas de amor desesperado! Te tengo en mi retina el brillo de tus ojos dorados, el fruncimiento de tus cejas… me estabas diciendo. «Déjame partir querida». Pero nunca dejiste una palabra sobre el tema y yo no me di cuenta que debía aceptar tu condición humana. De todas maneras, estoy recordando con ira, porque hubiéremos podido liquidar el asunto antes si vos no hubieres estado enclaustrada en tu silencio de niña y mujer tradicionalmente bien educada.

Jamás te vi rebelarte. Lo aceptabas todo, discretamente, hasta mi propia brutalidad cuando quería conmoverte para que gritaras para que no te dejaras hacer… No me di cuenta que tu posición frente a la vida era la consecuencia de tu educación y de tu medio. El ambiente te fue siempre hostil. Nunca supiste lo que los otros querían de vos, pero si lo que no querían de vos y pasaste desde tu nacimiento a vivir según lo que creías deseaban de vos los otros. Me pregunté cómo hubieras querido ser y la respuesta fue «ser como yo». ¡Fue increíble! A la luz de esa respuesta comprendí muchos de los mensajes que me has pasado, hasta esa frase que a cada viaje me repetías: «Que Dios te haga buena». Cada vez que lo decías me dejabas helada y yo buscaba en mi mis actos conscientemente perversos y no los encontraba. Querías decirme: «Hacé todo lo que querias y puedas, pero iluminada». Te habías dado cuenta que vos no habías hecho ni lo que querías ni lo que podías, porque siempre te habías sentido impotente antes de empezar a hacer. Pasaste tu vida a aparentar. Tradicionalmente , no se podía pedir otra cosa de una mujer de buena familia como vos lo fuiste. Te vestías impecable, sonreías siempre, respondías correctamente y si un día vos distes a todos la impresión de rebelarte no fue tu propia revolución la que viviste en esos pocos años al final de tu radiante madurez, sino la imitación de un modelo social tan opuesto y enfermo como el otro.

…Y un día te alejaste de todo y, a excepción hecha de mi dejaste de comunicarte, porque te faltó un modelo adecuado para envejecer y morir luchando. Te dejaste encerrar entre los cuatros muros de tu dignidad. Siempre me decías que no tenías lágrimas. En fin, yo tampoco, las dos hemos sufrido demasiado. Nuestras vidas se parecen, yo como vos me borré del mundo y me puse a ayudar a los que sufrían.

¡Sabemos tanto las dos del dolor humano! ¿Para qué llorar sobre lo no adquirido si estamos vivos? Cuántas veces, sufriendo yo de perdidas terribles he querido llevarte a hablar de la muerte. Me contestabas: «Estamos vivas ya veremos cuando el momento venga».

Recuerdo uno de nuestros últimos diálogos:

  • Mamá, ¿qué es la muerte?
  • ¿Cómo podes hacer tal pregunta?
  • Vos sos mi mamá, tenés que contestarme
  • Preguntale a un sacerdote
  • No, a vos
  • Preguntátelo a vos misma

Y yo me quedaba frente a mi, satisfecha de saber que mi mamá nunca me había mentido. Cuando no me respondía era porque no sabía.

En el museo de los Vikings de Oslo, hay una barca, de la princesa ASA de Osenburg, su sepultura. Esa gente se preparaba a partir a una vida nueva y la organizaba según lo que deseaban vivir. Vos te fuiste como el Cristo, despojada de todo, no tenías ni tu alianza en tus finas manos blancas que nunca envejecieron, pero enflaquecieron. Cuando te fuiste del mundo lo hiciste con tal dignidad que ni siquiera hiciste ruido. Esa, tu muerte despojada fue muy bella. Partiste un martes, pero desde el jueves anterior no te dejabas tocar, solo las enfermeras se imponían para cuidarte. Con respecto a mi; ahí estaba como siempre, amándote, sabiendo que nuestras vidas juntas continuarían, de otra manera, pero continuarían.

La mano en la mano yo te leía un libro de Bianchetti en francés –el escritor argentino que está en la Academia francesa. Llegamos a la página 184. Nunca lo terminé ese libro, mejor dicho ese libro se terminó para mi en la página 184.

Esperamos juntas a la muerte como a una vieja amiga que solo aparece cuando es necesario.

Mario, tu nieto, mi tercer hijo subió a buscarme a tu cuarto del hotel geriátrico y viéndote me pregunto: ¿No te impresiona ver a tu mamá así? Yo lo respondí: "No porque es siempre mi mamá".

Papá había escrito detrás de una foto tuya en la que estas comigo y con tu madre, mi abuela: "Pobre Lila, víctima de su falta de carácter".

Yo lo creía antes, pero agregaría: "Pobre Lila, víctima de una educación castradora y de un medio hostil".

Yo agregaría que al alejarte vos nos diste una cachetada a todos.

"Gracias Mamá".

Hace tres noches que como siempre constatando con ira pensé en mi vida, en la de mis hijos. ¡Cuánto nos ayudaste y cuánto nos quisiste! Claro que tu defecto en la vida fue hablar lo menos posible, porque todo podría ser tomado en tu contra…

Yo diría desde mi posición de hija: "La señora murió con los auxilios de la santa religión y la indiferencia de sus descendientes".

***

Mi madre: "No querías que yo analizara, pero como ves lo sigo haciendo claro que Dios está ahí con una linterna en la mano para que no me pierda y sea buena".

Dicen que los hijos aman más a los padres que los padres a los hijos. En mi caso, yo sería incapaz de amar tanto como mi madre me amó hasta aceptar verse privada de mi.

Descansa en paz Reina y Señora mía.

Tu hija que te admira,

La compensadora, la revolucionaria, la que fue más allá de los cánones prefijados, la que amamantaste.

Hecho en Paris el 24 de agosto de 1999

***

Las plantas han soportado mi ausencia, mis vacaciones en los fiordos. Tienen flores victoriosas y algunas plantas parásitas y algunas hojas amarillas.

¿Yo? Voy soportando tu ausencia. Aún es difícil para mi volver a ese Buenos Aires sin vos… Tengo algunas flores nuevas entre los dedos, algunas plantas parásitas en mis pensamientos y algunas hojas amarillas en mi alma que pronto caerán… con el otoño.

Te quiero.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Où est la frontière entre traditions et préjugés ? Les deux termes dénotent un système de représentations. Le premier est culturellement rattaché au passé. Le second renvoie soit à une opinion provisoire, soit à une idée préconçue. Ce dernier cas pouvant constituer une forme de tradition culturelle. La différence tient essentiellement dans la valeur que leur accordent nos contemporains. Les traditions sont vues positivement et doivent être perpétuées pour les générations futures. Les préjugés sont contraires à la morale et la « bonne pensée ambiante » : à ce titre, ils sont vigoureusement réprimés.

Mais comme toute frontière, la ligne de démarcation entre tradition et préjugé évolue. Une tradition peut se transformer en préjugé, quand la pensée évolue, et inversement. Donnons quelques exemples !

Il me vient un exemple très simple que je vis au quotidien.

Il était d'usage, mais cela le reste encore largement dans de nombreux aspects de notre vie, de serrer la main d'une connaissance que l'on voit la première fois de la journée. Pourtant à mon bureau, à mon étage, on se dit tout juste bonjour. Il existe comme une hiérarchie entre les membres du personnel, à l'image d'un ordre, que j'ai bien du mal à définir. Nous ne sommes pourtant qu'une cinquantaine, répartis entre différents services, dont certains sont reliés organiquement. On peut ainsi distinguer différents types de comportements selon les personnes, en tout cas vis-à-vis de ma modeste personne :

– aucune réaction,

– un timide bonjour, à condition que j'esquisse un effort de communication ;

– un bonjour verbal forcé, comme sous l'effet d'un résidu de politesse ;

– un bonjour affirmé, mais qui ne saurait être remplacé par une poignée de main : on ne va pas plus loin ;

– enfin, une franche poignée de main, comme sous l'effet d'une tradition, mais qui est loin d'être la majorité des cas.

Le plus gênant n'est pas qu'il existe une distribution de comportements différents, ce qui est normal en fonction de la position organique ou hiérarchique de chacun, mais c'est que ces comportements sont changeants, en fonction de l'humeur des personnes, des services, de l'organisation. Au point qu'une simple rencontre, la première de la journée, devient un révélateur psychologique de l'état du groupe.

Ce qui était une tradition naguère, comme un point de repère garant de l'ordre social, est remplacé par tout un système de comportements oscillant entre tradition et préjugé. De ce changement découlent diverses réactions, la plupart étant calquées sur la majorité comme sous l'effet d'un instinct grégaire : on se comporte comme les autres, notamment ses chefs pour être bien vu. D'autres déplorent un état de fait où les repères d'autrefois disparaissent peu à peu. D'autres encore en profitent pour donner libre cours aux excès de leur caractère ou de leur personnalité : on joue de cette possibilité de répondre ou non à un bonjour pour marquer son territoire, son hostilité, son agressivité, dédaignant le rôle de lien social que jouait un ensemble de comportements qu'on nomme politesse : la violence, l'agressivité, la perversion, la névrose s'expriment en toute impunité, à une époque où l'égoïsme triomphe.

Ce qui était avant une tradition est souvent devenu un préjugé : on ne dit pas bonjour, où on le fait à contrecœur, en fonction de l'image largement préconçue, qu'on a de l'autre, notamment en fonction de son utilité ou de sa position de l'organisation du travail.

On peut presque reprendre ce même exemple pour illustrer comment un préjugé devient une tradition.

Il est maintenant banal de considérer comme normal de ne pas saluer un proche que l'on côtoie tous les jours. Certains repères de l'ordre social se dégradant, on considère que le comportement de chacun ne concerne que son auteur et personne d'autre. Il est même devenu malséant d'émettre un jugement, voire même une pensée sur le comportement d'autrui, au nom de la liberté individuelle, ignorant ainsi une réalité, la réalité psychosociale, selon laquelle les membres d'une communauté vivent non seulement de la satisfaction de besoins individuels (le sommeil, la nourriture, la protection d'un toit…), mais aussi de relations sociales, avec une interaction étroite entre ces deux pôles.

Mais l'existence pacifique d'individus au sein d'une organisation impose l'existence et le maintien d'un certain nombre de règles sociales, garantes du minimum vital pour les libertés individuelles. Tout se passe comme si la promiscuité de la vie sociale urbaine nécessitait de nouveaux moyens de défense, où viennent converger la possibilité de se protéger de la présence de l'autre et le moyen de canaliser son agressivité, en exprimant en creux, par une non reconnaissance de l'autre, son hostilité, ce dernier étant considéré de manière archaïque comme une menace, un obstacle à la satisfaction de ses propres désirs.

On voit sur cet exemple comment la frontière entre tradition et préjugé devient confuse sous l'effet d'une détérioration de l'éthique, non pas au sens d'une morale du « politiquement correct », mais de celui d'une conscience individuelle éclairée par une réflexion personnelle sur ce qui nous paraît essentiel.

Le monde des traditions et des préjugés devient un espace aux frontières floues et fluctuantes, un espace de jeu où s'expriment sans contrôle conscient de leurs auteurs pulsions de vie et pulsions de mort. Les traditions et les préjugés perdent alors peu à peu leur fonction de canalisation des pulsions, les traditions étayant et canalisant les pulsions de vie selon des règles culturellement et socialement reconnues et valorisées, les préjugés permettant de canaliser son agressivité en la projetant sur un autre, indépendamment de son être réel.

Finalement les traditions et les préjugés s'avèrent être des révélateurs de l'état de fonctionnement de notre société, de sa santé psychique et de son niveau d'équilibre. Tentons, a contrario, dans notre environnement immédiat, de redonner vie aux traditions et préjugés selon de nouvelles règles à inventer, afin de créer de nouveaux espaces de vie plus équilibrés et plus propices à la recherche du bonheur.

Hervé BERNARD



…Ou de la mise au point sur ce qui me fut inculqué par les fondements rigoureux d'une solide éducation judéo-chrétienne avec tous les préjugés pour corollaire.

Pourquoi fallut-il qu'au cœur de cette adolescence où dut logiquement s'exprimer ma rébellion, tu trouvas, toi, maman, le bon goût de t'éclipser… m'abandonnant là, avec cette colère enfouie et jamais extériorisée… jamais, pour ne pas faillir à ce que tes préceptes furent dans le plus fidèlement théorique de mes souvenirs. Par amour de toi.

Oh, oui, je fus docile et non rebelle. Aimante et si mal aimée… parce qu'ainsi j'emboîtais allégrement tes pas et restais dans la droite lignée de ta nature et de sa propension sacrificielle.

Où fallait-il que se manifestât ma désapprobation ? Et envers qui, puisqu'il m'incombait aussi de tous les aimer comme moi-même… Ces prochains que je voulais croire bienveillants à mon endroit, en la naïve époque où j'imaginais tout de travers ?

Oui, j'ai admis comme proches, comme amis, voire comme frères ceux qui gravitaient autour de moi, sans établir nulle distinction entre ceux qui méritaient cet amour-là et la multitude des autres.

Les préjugés que j'avais précieusement conservés me faisaient la vie dure, dans ce respect à sens unique d'un trop grand nombre. Ils m'imposaient de voir le bon en chacun et de m'efforcer de ne leur prodiguer que le seul bien.

Paradoxalement, j'en conviens, je jugeais et condamnais toute dérive visible et dûment constatée à ces lignes de conduite frôlant l'exemplarité !

Nous aurions donné, pour un peu, dans la psychorigidité, en nous érigeant intérieurement en juge d'agissements si éloignés des nôtres, en un profondément hypocrite et sourd : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ».

Ah pour ça oui, il fallut parvenir à l'état de nécessité avant de travailler durant ces heures de complicité à mon guide spirituel pour commencer à voir que le véritable amour du prochain n'était pas, et loin s'en faut, dans l'exemplarité comportementale seule, ni dans la fidélité à la doctrine transmise par le joug pesant de la tradition, mais dans la liberté et l'authenticité d'une compréhension et d'une disponibilité nouvelle, plus à l'écoute de l'autre, sur la base de l'acceptation laborieuse de notre propre et édifiante humanité. Avec tout ce qu'elle sous-entend et présuppose de faiblesses, de trébuchements, d'hésitations et de lâchetés.

Pour enfin accéder au vrai sens de l'aimer. Sans préjugés.

Elisabeth Courbarien