NUMÉRO 62 REVUE MENSUELLE AOÛT 2000

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Journal sur le pouvoir Anotaciones diarias sobre el poder
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Requiem IV Requiem IV
 
Hervé Bernard Le pouvoir au service de la vie
 
Rut Diana Cohen Nuestra piel
 
Health I. G. News Actualización en neurología
 
Sophie Moreaux Carré La philosophie de l'imaginaire chez C.G. Jung
 
Paul Ruty Le pouvoir


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Dimanche 13 août

Le mot pouvoir éveille en moi, en premier lieu, une sensation de malaise. Tout mon corps réagit avec indignation. Le mot évoque pourtant les souvenirs de toute une vie où j'ai pu contempler l'exercice du pouvoir sans l'humilité du savoir.

Oui, ce mot évoque en moi l'horreur des situations où j'étais impuissante pour agir comme « contre pouvoir ».

Après je me suis dite qu'il me fallait le pouvoir pour pouvoir me battre. Quand j'enseignais à mes élèves à l'université et dans certains cours de sociologie ou de psychologie sociale où la discussion était permise, car les élèves travaillaient en sous groupes constitués de 5 ou 6 chacun participant à des thèmes connus. Par exemple : la stratification sociale, je les voyais lutter pour faire passer des idéaux. C'étaient des jeunes qui voulaient changer le monde ! Et pourquoi pas ? Mais je leur disais : « Attendez, allez chercher le pouvoir légitimement et après vous pourrez vous faire entendre.

Seulement avec le pouvoir légitimé nous sommes capables de lutter contre le « pouvoir illégitime », celui qui est ostentatoire, abusif et sans aucun doute néfaste.

J'ai connu la barbarie au pouvoir, soutenue par l'ignorance, la brutalité et les intérêts mesquins.

***

Dans la morale du samouraï, il est dit que le pouvoir gagné facilement et rapidement n'est pas légitimé dans la durée, car ni la connaissance, ni le savoir, ni la compétence ont été assez mis à l'épreuve du temps. C'est la lente montée de la sagesse dans l'exercice du pouvoir qui rend au détenteur du pouvoir le rayonnement de l'autorité. L'autoritarisme est une forme pervertie de l'exercice du pouvoir et le porteur du pouvoir périra sans gloire, cassé, sans s'être confronté aux épreuves de la réalité.

Lundi 14 août

Cela va mieux aujourd'hui, après avoir dit mon premier mot de révolte. Je laisserai de côté toute définition du pouvoir. Essayez de vous poser les questions : Qu'est-ce que le pouvoir ? Qu'est-ce que cela éveille en moi ? Quel est le type de pouvoir que je voudrais pour moi ? Ai-je le pouvoir ? Suis-je digne du pouvoir que je possède ? Le pouvoir est-il pour moi un but ou un moyen ?

Restez un moment seul, confrontez-vous à vous même, dans un silence intérieur vrai. Éloignez-vous de toute apparence. Soyez vous-même, conscient de votre propre et nécessaire solitude d'homme en train de devenir objectivement présent à vous-même et libre, méritant d'exister et peut-être d'exercer un pouvoir.

***

Derrière lui s'abritent tous les possibles. Qui ne veut pas le pouvoir ? Sans le pouvoir, même le bien ne peut pas être fait. Mais il faudra vouloir pouvoir faire encore pour exister… et sans le vouloir rien n'est possible.

Nous sommes déjà rentrés dans un niveau de questionnement métaphysique qui ne peut pas être nié quand nous nous demandons simplement « qu'est-ce que le pouvoir ? »

Mardi 15 août

Nous avons tous un pouvoir : le pouvoir, par exemple, qui nous donne la maternité.

Madame N.P. me parlait, il y a sept mois, de sa mère impitoyable. Trois divorces témoignent d'un conflit relationnel entre ses maris et sa mère. Trop tard, elle avait pris conscience de l'agression. Des étrangers au couple lui avaient fait remarquer sa soumission à sa mère, son manque absolu de respect par rapport à son conjoint qui, peu à peu, s'était éloigné d'elle, car il avait ressenti la peur de cet enjeu de manipulation sans avoir pu même pas le définir.

Blessée et vidée, désemparée et sans foyer, elle avait demandé, comme les autres fois auparavant, la protection de sa mère. Hélas, après ses exigences, elle s'était enfuie dans ses affaires si importantes que la souffrance de sa fille était, selon elle, secondaire.

Seule avec une sensation d'effraction violente, elle ne faisait que continuer à ruer des coups.

Elle vient vers moi avec une demande de protection. Elle peut pointer l'injustice, mais n'est pas encore capable de se révolter.

Sa colère, évidente, si elle devient libératrice, l'amènera à sortir de l'emprise de la mère.

Ce n'est pas le premier cas… Le pouvoir qui finit par affaiblir la fille victime jusqu'à la faire se sentir comme coupable.

Elle n'arrivait pas à penser ou à se concentrer. Rien ne lui permettait de se reconnaître dans son bon droit.

La mère apparaissait comme porteuse d'une rigueur morale et d'une sagesse sans limites.

Elle se sentait impuissante et inutile.

Ma patiente a-t-elle des forces pour se battre avec moi contre cette mère envahissante et dévoratrice elle-même divorcée et avec un contentieux évident avec les hommes ?

Comment pourrais-je l'attirer vers la lumière en la sortant de sa défaite ? Le temps nous presse. Un éclatement de la personnalité est possible, pour réparer le supportable de l'insupportable.

Je tiens fort, je suis son alliée, son appui extérieur, celui en qui elle peut faire confiance.

Il nous faudra donc établir des stratégies de changement pour diminuer la brutalité du traumatisme.

Jung disait que, à des patients dont l'intelligence est supérieure à la moyenne, il faut leur donner le savoir pour se défendre.

Apprendre à manipuler celui qui vous manipule n'est pas un acte pervers ou hypocrite, mais une stratégie de survie.

Si vous voulez voir le dévorateur tomber, donnez-lui à manger de sa propre cuisine. Apprenez à écouter ce qui est derrière la parole bien sensée de l'autre. Vous trouverez mille fois de l'agressivité et vous aurez le droit de vous défendre.

Mercredi 16 août

Aujourd'hui, je suis en train de lire, sur la bio-éthique Entre le pouvoir et le droit, un dossier sur le thème.

Il s'agissait donc d'un projet de la science d'établir un pouvoir sur la nature, « où ce pouvoir s'étend au corps de l'homme lui-même qui entre ainsi dans la sphère de la maîtrise humaine. Le corps devient l'objet d'un nouvel enjeu majeur entre pouvoir et droit » (revue Cités 3/2000 – PUF). À nous de lire entre les lignes. Vous avez le pouvoir de réfléchir seulement si vous arrivez à être libre.

Jeudi 17 août

Je me suis réveillée, aujourd'hui, un peu moins polémique. Il faisait beau. Je buvais la vie à pleins poumons, je respirais l'âme des choses, je me suis laissé masser par la brise, j'avais simplement le pouvoir d'aimer, et en plus de m'aimer.

Il s'agissait d'une matinée innocente où je me sentais privilégiée, car vivante. Les nuages, même, semblaient ronronner à chacun de mes pas et la pluie n'avait plus de pouvoir.

Je me suis même demandée pourquoi le thème du pouvoir m'avait autant tracassée. C'était évident que j'avais en partie, seulement en partie, déchargé mon sac de pèlerin…

Fait à Paris entre le 13 et le 17 août 2000
C'était la nuit.
Il n'y a pas, ici, l'odeur vivante du jasmin de mon pays en été,
mais mon odorat recréa les souvenirs des nuits
quand je ressentais dans la puissance d'un parfum
la joie de l'éternité.
Le pouvoir n'est que le droit sans limite
que possède l'homme capable d'aimer
ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il donne, ce qu'il est capable de partager.
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Jeudi 24 août 2000 : Deux ans plus tard, à la même heure

Ma toute petite,

Il y a déjà deux ans que tu es dans le jardin du Seigneur et papa déjà 25. J'espère qu'il est en train de te raconter des histoires drôles et qu'il est en train de t'aimer comme seulement nous deux pouvions le faire.

Ces jours-ci j'ai compris que tu ne veux pas que je t'oublie. Tu es en train de me dire des choses que tu ne m'avais jamais dites. Que tu m'entendais lorsque, pour jouer encore avec toi, je tapotais tes paupières pour que tu les ouvres. Maman, je n'aurais jamais cru que tu pouvais mourir…

C'est une soirée tiède, je ne porte qu'une chemise et un polaire. Je suis à Fontainebleau, ce que j'ai trouvé de plus ressemblant à Miramar. Tu étais en train de t'endormir pour toujours. Je n'aurais jamais cru que tu pouvais mourir ! D'ailleurs, je ne le crois toujours pas. Il existe une défense psychologique appelée évitation, du verbe éviter. Là, ma langue maternelle triche et parfois je ne sais pas la traduire. Et je ne savais pas que nous étions en août, le mois où partent ceux qui souffrent dans notre hémisphère, lorsqu'il fait froid.

J'avais ouvert la veille une fenêtre du couloir et lorsque j'ai vu que tu étais froide, j'ai voulu te couvrir pour te réchauffer.

En réalité, je ne savais pas quoi dire, mais tu vois que mon amour, tel un étendard gagné pendant une bataille, est la seule vérité que tu aies emportée au ciel des justes.

Je suis allée au cimetière d'Avon il y a quatre jours. Là, dort quelqu'un qui a beaucoup aimé et qui a beaucoup fait pour les êtres complexes comme nous deux… Oui ma chérie, car tu étais tellement complexe que tu n'avais besoin que de ton humilité comme manifestation de ta grandeur.

À toi, mon éternel amour, ma toute petite, en ta deuxième année de vie dans le jardin du Seigneur.

Tu m'as appris à aimer et, parce que ça fait partie des choses naturelles de la vie, je t'aime dans ce présent qui fait l'éternité.

***

Vendredi 25 août : Amour, pouvoir, destruction, réparation

Ma très chère petite maman,

Dans cette parfaite solitude nous continuons notre dialogue. Oublions les circonstances de ta mort il y a deux ans. Nous voyons toutes les deux que cet événement a peut être eu comme seule conséquence d'améliorer les choses, car maintenant nous pouvons tout partager. Après un été terriblement français, pluvieux et incontinent, par la force de la grâce divine et aidée par mes sauvages intuitions, je me trouve dans la forêt de Fontainebleau, comme je te le disais hier. Maintenant la nuit est bien avancée, mais depuis trois jours, autant que ces trois jours, tes derniers, pendant lesquels nous avions pu nous aimer encore plus si c'était possible, le soleil s'est mis à briller. Aujourd'hui, je suis restée cinq heures entre la piscine et la forêt. Naturellement la piscine est dans la forêt et je la regarde sachant que toutes les deux nous viendrons alimenter la création.

Nombreuses parmi ces cinq heures sont celles que nous avons passées dans l'eau nous lavant ensemble du péché originel. À cause de ce petit péché, d'avoir voulu savoir, nous sommes condamnés à nous séparer ! Dieu notre Père a été totalement irresponsable lorsque il a décidé de garder l'homme dans l'ignorance. J'attends que Jésus Christ vienne dans cette vie sur la terre pour que nous ne soyons plus séparées. Pourquoi pas ? Ton courage, Maman, ton silence, ta compréhension m'ont donné le sens de la vie. Tu ne jugeais jamais, tu ne disais que ce qui était nécessaire.

C'est extraordinaire qu'un enfant puisse parler avec sa mère comme je le fais avec toi. Il n'y a jamais eu de contentieux entre nous, tu étais mon alliée et si tu n'avais pas été ma mère, je t'aurais choisie pour être mon amie.

Pablo Neruda dit : « qu'il est court l'amour, qu'il est long l'oubli ». Pour ma part, je formulerais cette question différemment : le véritable amour est tellement long que l'oubli est une utopie. Néruda devait faire référence aux passions et non aux sentiments.

Je me suis demandée ce que toutes deux avions cherché dans la vie.

Je te réponds : la stabilité, mais par des voies différentes.

Toi, tu as choisi Papa. Moi, je ne sais pas si j'ai choisi mon conjoint, je crois que c'était un choix dans un contexte d'époque et de culture. Une jeune fille devait se marier le plus tôt possible. C'est-à-dire, pas question de fiançailles interminables. Heureusement, Papa a rompu avec les canons de me convertir simplement en un objet dans le marché des candidates. Il m'a fait plonger dans les études, exigeant des doctorats pour que jamais je ne dépende de personne. Il a été indépendant comme moi et comme moi protecteur…

Rien ne nous manquait auprès de Papa. Je ne sais pas comment entre Papa et moi nous n'avons pas pu t'empêcher d'être dévorée par ton éducation.

Tous deux, nous nous sommes sentis impuissants et lorsque nous sommes partis, tu t'es laissée détruire.

Tu as été prostrée par le pouvoir des méchants, des manipulateurs, des mauvaises langues. Moi, je revenais, chaque année et à chaque fois je te sentais plus proche de moi, plus proche de Papa, plus proche de ta mère. Personne ne sait que j'ai reçu en héritage tes secrets et ceux de mon père et ceux de ta mère…

Ne crois pas que je me sente mal à l'aise en étant sincère. Lorsque ta fille analyste te menait à tes propres limites avec douceur, mais avec fermeté, le volcan qui était en toi entrait en éruption et tes sublimes yeux dorés brillaient réellement. Toi, la femme de silence, tu as fait ce que je suis. Et comme dit Winnicott : « lorsque l'on craint l'effondrement ce n'est pas parce qu'il approche, mais parce qu'il a déjà eu lieu. Il ne pourra être confronté que si l'on peut le travailler dans la projection analytique. »

Tu t'es effondrée, j'ai accompagné ton effondrement, fille d'une mère dépressive qui ignore qu'elle l'est.

Ton cas a été la raison de mon existence et de ma vie et de cette profession qui est la mienne dans laquelle le pouvoir de l'analyste, qu'il détient, car il est le sujet de l'inconscient de l'autre, permet de donner à l'existence le sens d'un profond sacerdoce.

Bénie sois-tu ma toute petite dans le jardin du Seigneur et Merci (À bientôt)

Fait à Fontainebleau le 25 août 2000
Il règne un calme étrange de ceux qui précédent les tempêtes,
mais disons avec Winnicott que la tempête est déjà passée
et que nous devons seulement retrouver les traces
pour remédier au désastre de vies brisées
par le pouvoir des autres… « par les secrets de famille »
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Le mot « pouvoir » évoque souvent des fantasmes de toute puissance, de force brutale ou arbitraire (ou même les deux), la capacité d'assujettir autrui à ses caprices, etc. Mais étymologiquement il s'agit du verbe : pouvoir, être capable de pouvoir réaliser un ouvrage, pouvoir réussir une action, pouvoir prouver la confiance qu'une personne vous a accordé, pouvoir donner, pouvoir recevoir ce que l'autre vous tend, pouvoir écouter, pouvoir voir. Dans de très nombreux domaines de la vie, l'homme peut exercer son pouvoir. Mais cela est-il synonyme de puissance ? Bien sûr que non, car ces pouvoirs ne sauraient s'exercer sans règles de conduite, sans code de déontologie, sans règle morale.

Comment pouvoir être digne de confiance, si cette ligne de conduite n'est pas encadrée par des devoirs et des limites dans l'exercice de ce pouvoir. Il s'agit de prouver, sans faille, la confiance accordée, à chaque fois que l'occasion se présente, quels que soient son état d'âme vis-à-vis de la personne, son humeur intérieure, ses soucis par rapport à l'environnement, ses propres projets qui peuvent interférer ou entrer en contradiction avec la relation interpersonnelle.

Écouter l'autre, c'est être là quand l'autre a besoin de votre présence, de votre soutien psychologique, de conseils, d'encouragements, parfois d'actes pour prolonger et donner écho à votre écoute. Comment être capable d'écouter les autres, si ce pouvoir est exercé conjointement avec une écoute intérieure et intéressée de ses propres désirs de manière égoïste ou mesquine ? L'être humain ne peut pas se dissocier aussi facilement selon deux lignes de conduite opposées.

Par exemple, il est facile d'utiliser les faiblesses de l'autre, à son insu, pour le fragiliser encore plus et le mettre à notre merci pour servir nos propres intérêts. Mais combien ne se reconnaîtront évidemment pas dans ce tableau aussi noir et amoral. À moins qu'on ne comprenne et reconnaisse que ce comportement est inconscient. Et dans ce cadre-là ne sommes-nous pas tous coupables ? La question reste largement ouverte. Car pouvoir écouter l'autre, c'est aussi pouvoir ne pas l'écouter, même s'il en a besoin, c'est filtrer ce qu'on a bien envie d'écouter, et laisser passer ce qui nous dérange, ce qui ne peut flatter notre ego, ce qui vient en conflit avec d'autres désirs.

Car écouter ne répond-il pas également à un désir, n'est-il pas une pulsion ancrée à une partie de notre être, ayant besoin d'être régulièrement satisfaite, même si elle se heurte à son but apparent, écouter l'autre pour l'aider dans son intérêt propre. Que se cache-t-il véritablement derrière cette envie ou ce besoin d'écouter, peut-être d'apprendre à mieux écouter soi-même ?

Le pouvoir apparaît donc non comme l'apanage de personnes puissantes ayant acquis des positions sociales élevées, mais comme une ligne de conduite, utilisant les quelques talents qui nous différencient de l'autre, au profit de la vie, de l'autre, de soi-même pour mieux vivre avec les autres. Au-delà de ces règles générales, se posent toujours à chacun des cas de conscience, des décisions à prendre, de nouvelles orientations à suivre pour mettre en œuvre ce pouvoir ? Et là, il n'y a pas de règle, si ce n'est celle qu'on se construit soi-même et dont on se surprend à reconnaître les qualités dans la parole et le regard des autres. Tout le monde a un champ possible de pouvoir : selon ma vision personnelle, il s'agit du pouvoir au service de la vie.

Hervé Bernard



C'est dans l'examen des difficultés de Jung face à la thérapie freudienne que se décèle l'origine de l'interprétation des concepts exposés dans sa psychologie analytique. L'idée philosophique d'un inconscient collectif situé dans une aire plus profonde et plus impersonnelle que l'inconscient individuel, s'inscrit sans nul doute dans le prolongement de la psychanalyse freudienne.

Jung renforce les études empiriques de la psychologie par une introspection philosophique de ce que sont l'imaginaire et le symbolisme. L'inconscient collectif, constitué d'images primordiales, reflète la structure de la psyché de l'homme moderne. L'étude des rêves, les connaissances anthropologiques ou mythologiques, et l' herméneutique expliquent le langage figuratif des pensées de l'âme et contribuent à l'élaboration d'une philosophie de l'imaginaire.

Les figures mythiques de l'alchimie éclairent le fonctionnement de l'imagination active et expriment le processus d'individuation occidental. Si la confrontation avec l'ombre est la reconnaissance de l'existence des contenus obscurs ou inférieurs de l'ensemble de la personnalité du moi, la relation dialectique conduit aussi à la rencontre d'autres images archétypiques. Inconsciemment l'adepte se penche sur la synchronicité, sur une métaphysique des Types psychologiques, sur la fonction religieuse, sur l'art… Mais l'introspection peut se poursuivre au-delà et créer une nouvelle synthèse de la personnalité réunissant les contraires dans une unité métaphysique.

L'intérêt de la philosophie pour la pensée jungienne est justifié par l'originalité de son approche des concepts. Sa théorie, régie par l'idée que le but de la vie est la réalisation consciente du Soi, offre à la philosophie une réelle réflexion ontologique.

(extrait du résumé de ma thèse de philosophie…)
Sophie Moreaux Carré



Vraiment, ce que je fais, je ne le comprends pas :
Car, je ne fais pas ce que je veux, je fais ce que je hais !
Saint Paul (Epître aux Romains, 7,15)

On dirait qu'il porte sur lui, tout le poids du monde. Toutes les grandes décisions passent par lui, sans aucun doute. Il marche la tête lourde, penchée vers l'avant, le sourcil froncé, la démarche pesante ; il ne sourit pas, il ne voit personne sur son passage : Il pense ! Une petite moustache fine accentue son air menaçant. Il est accablé par tout ce qu'il doit décider aujourd'hui, tant de millions passent entre ses mains, la responsabilité est immense. Quand on lui demande son aide, il prend l'air agacé de celui que l'on a tiré de réflexions capitales, il réfléchit longuement avant de répondre, généralement par la négative et il ne change jamais d'avis : il est comptable, chargé des écritures. Évidemment, ce n'est pas lui qui prend les décisions, il n'est que la dernière roue de la charrette administrative, mais c'est si bon d'essayer de faire croire le contraire, c'est si bon de se faire croire à soi-même qu'on possède le pouvoir.

Monsieur Nonexpert, le comptable, ci-dessus décrit, semble risquer de tomber à chaque pas tellement le haut du corps est lourd et chargé.

J'essaie par opposition, d'imaginer à quoi ressemble celui qui détient le vrai pouvoir. Il me semble, qu'au contraire de monsieur Nonexpert, son centre de gravité est placé beaucoup plus bas dans le corps, au niveau du ventre ; ce qui donne au haut du corps une certaine souplesse et légèreté. L'assise est solide. Pas question de perdre l'équilibre, le regard est franc et net. Il sourit et prête attention avec humilité, à tous ceux qui l'approchent comme s'il attendait beaucoup de chacun d'eux. Ses décisions sont nettes, sans ambiguïtés et pourtant il admet volontiers s'être contredit. Il est simple dans ses goûts et dans ses besoins. Il a manifestement la maîtrise de soi-même. Il peut faire et il peut faire faire. À travers le portrait que je trace, on a peut-être reconnu celui qui me sert de modèle : Gandhi, Mahatma de son état, qui filait lui-même le coton dont était fait son pagne. Gandhi, qui de sa seule force non-violente, a fait trembler une des plus grandes puissances de l'époque, la Grande Bretagne.

Rien à voir, bien sûr, avec monsieur Nonexpert le comptable, mais il est inévitable que le pouvoir attire et que l'on soit souvent prêt à tout pour l'avoir ou pour tenter de donner l'illusion qu'on l'a. Si cela consistait à suivre les préceptes de Gandhi, ce ne serait pas si mal, mais ce n'est pas Gandhi qui sert de modèle à l'ambitieux. C'est l'illusion du pouvoir, la possibilité de dominer, de faire plier les autres, de disposer d'esclaves et surtout d'avoir du pouvoir, tous les avantages de confort, de richesse et de notoriété. Quelle plus grande consécration que de passer dans l'Histoire et d'avoir sa statue durant sa vie !

Il me semble difficile de décrire le pouvoir autrement que par ses contraires. Et un exemple me tient particulièrement à cœur :

Visiteur de prison, je rencontre toutes les semaines Lucien, condamné à perpétuité. Lucien a 53 ans. Il est aveugle et à la suite d'une opération mal gérée de sa colonne vertébrale, infirme et voué à la petite voiture. Il partage dans l'établissement une cellule de 30 m² avec deux détenus affligés de la maladie d' Alzheimer et un auxiliaire détenu lui-même, chargé moyennant un salaire royal de 1000 francs par mois de veiller au « bien-être » de ses compagnons. Lucien est indigent, il a toutefois comme seuls biens, une radio cassette qui lui permet d'écouter les nouvelles et d'enregistrer les projets d'écriture du livre auquel il a consacré ce qui lui reste de forces et une machine à écrire-ordinateur sur laquelle il transcrit les enregistrements de ses cassettes. Rien d'autre ne le retient à la vie, mais les deux sont tombés en panne. Un autre visiteur que moi-même a réussi à persuader un surveillant chef de faire réparer la radio à l'extérieur malgré le règlement. La machine à écrire, c'était plus difficile et le chef de division apprenant la réparation de la radio est entré dans une rage folle, le surveillant chef en a pris pour son grade. Toute intervention auprès du chef de division s'est heurtée à la réponse brutale :

- « contraire au règlement ! »
- « mais on peut peut-être le réparer sur place, il ne s'agit que d'une prise déficiente ! »
- « pas question ! et si on casse la machine, qui va payer ? »
- « mais… »
- « j'ai dit non, c'est non ! »

J'ai demandé audience au directeur, qui m'a écouté de façon polie et m'a assuré qu'il examinerait avec bienveillance la lettre dans laquelle je lui expliquerais le cas. Le directeur a donné des ordres pour que la machine soit réparée à l'extérieur, à condition que je paye, car 657 francs étaient au-dessus des moyens de l'établissement.

Lucien a eu sa machine trois mois plus tard…

Le pouvoir des sous-fifres est immense, malgré toutes les commissions qui s'occupent des prisons en ce moment. L'attitude du directeur a été plus souple et vraisemblablement très politique, justement en cette période où les abus ont été dénoncés dans les médias. Mais le résultat me paraît typique de l'Administration dans la quelle on ne sait pas vérifier que les ordres que l'on donne sont suivis d'effet. Où est le pouvoir ? Le directeur en a manifestement seulement l'apparence. Le chef de division en a la cruauté, mais aucune maîtrise.

Gandhi, où es tu ?

Paul Ruty