NUMÉRO 71 REVUE MENSUELLE AOÛT-SEPTEMBRE 2001

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Babel
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Le lieu de la pensée
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La liberté
 
Bernard, Hervé Une géographie de la pensée
 
Cohen, Rut Diana Sonatas
 
Giosa, Alejandro La educación, la ciencia y la libertad
 
Health I. G. News Mal de la vaca loca
 
Health I. G. News Ataque contra la humanidad
 
Laborde, Juan Carlos La libertad devorada por la Matrix
 
Ruty, Paul Responsable ou coupable ?


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Babel n'est pas fini !

L'unique guerre sainte que l'homme peut livrer, c'est celle qui consiste à devenir un être à part entière.

Que Dieu ne soit pas invoqué pour justifier les guerres. Son silence est, naturellement, juste, car il a donné le libre-arbitre à l'homme.

Encore faudra-t-il que les hommes existent et soient capables d'être conscients pour exercer ce libre-arbitre sans le confondre avec les démons de l'irrationnel.

***

Devant nous règnent la confusion et la désolation, l'orgueil et la rancune.

Babel n'est pas fini.

Fait à Paris, le 18 septembre 2001
Réflexion après les événements de septembre 2001
Avec douleur, indignation et impuissance
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



L'activité propre de l'esprit est la pensée. Cette pensée que je saisis en moi par le cogito n'est pas seulement ma pensée. Elle est participation à une pensée qui me dépasse.

D'une part, la pensée est irréductible. Elle ne saurait donc s'expliquer ni par mon être empirique ni même par l'être empirique du monde matériel ; d'autre part, étant donné qu'elle est capable de poser des valeurs, ma pensée participe d'une réalité qui lui est supérieure, puisqu'elle se juge elle-même et qu'elle juge l'univers où elle est située.

La pensée tend sans cesse à aller au-delà : elle franchit les bornes de l'expérience et se libère des déterminations du sensible pour s'élever, sur le plan de l'intelligible, à l'absolu et à l'universel.

C'est en ce sens que proclame Descartes dans les Regulæ : « Sum, ergo Deus est ». Il y a, dans la pensée humaine, une présence de la pensée absolue.

Le réalisme vulgaire

La pensée saisit directement des choses (en latin : res, rei), c'est-à-dire des réalités distinctes d'elle-même, étrangères à elle et dont l'existence est totalement indépendante de la connaissance qu'elle en prend.

C'est donc ici la réalité sensible qui est érigée en absolu : le monde extérieur existe tel que nous le percevons.

Mais ces arguments sont faciles à réfuter, car il apparaît de nombreuses objections dont :

  • les illusions des sens et surtout celles du rêve : quand nous rêvons, ne croyons-nous pas voir, toucher, entendre ? et pourtant ces états subjectifs ne correspondent à aucune réalité hors de nous ;
  • l'apparence d'immédiateté des objets sensibles est d'ailleurs illusoire. La psychologie nous montre que la sensation n'est nullement la copie fidèle des choses, que la perception est, pour une grande part, une construction opérée par l'esprit, que la notion d'objet elle-même, loin d'être une donnée immédiate, résulte d'une dissociation du syncrétisme perceptif primitif.

    Le réalisme philosophique

    Notre âme est prisonnière du corps et c'est pourquoi nous sommes dupes des fantômes que nous présentent nos sens. Mais les vraies réalités sont d'un tout autre ordre : ce sont les idées, c'est-à-dire les essences intelligibles, éternelles, immuables qui sont comme les archétypes des choses sensibles et qui existent indépendamment d'elles et en dehors d'elles.

    Ce n'est pas là un idéalisme au sens moderne du terme : c'est bien un réalisme puisque les idées tout en étant des essences à la contemplation desquelles notre pensée s'élève par la dialectique, possèdent une réalité ontologique, une réalité en soi en dehors et au-dessus de notre pensée.

    De nos jours, les progrès de la psychologie et de l'épistémologie d'une part, ceux des sciences physiques d'autre part ont rendu de plus en plus problématique l'existence d'une réalité qui, tout en étant distincte de la pensée, se refléterait en celle-ci selon une image adéquate.

    Le cogito cartésien

    Dans un sens très large chez les cartésiens, c'est ce qui se passe dans l'âme. Cette acceptation est tombée en désuétude.

    Descartes s'était contenté de dire que la pensée est la seule réalité immédiate. Ce sera l'idéalisme pur qui se présentera tantôt sous la forme rationalisme, tantôt lié à l'empirisme.

    ***

    La pensée est libre au sens courant du mot. Certes, on ne pense pas exactement ce qu'on veut, notamment lorsqu'on cherche à concevoir le réel selon les règles de la méthode expérimentale.

    La santé joue son rôle dans notre vue optimiste ou pessimiste des choses. L'hérédité joue le sien dans notre tendance à la mélancolie, aux idées noires. Nous ne nous posons pas le même problème de la même façon selon que nous avons fait ou non des études. Notre esprit est souvent prisonnier des rapports que le milieu, l'éducation ont construits en lui, bien avant qu'il en ait conscience ; prisonnier aussi des habitudes que nous lui avons fait prendre.

    Il faut du génie, une forte personnalité du moins, pour se libérer. Il faut s'être habitué à la critique, à l'analyse, à la destruction systématique du « donné » à l'invention. Alors, comme un athlète qui a bien exercé ses muscles, il est possible de se dire : « je suis maître de mes pensées », encore cela n'est-il vrai que dans certaines limites…

  • Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



    Il y a du moins une chose qui semble nous appartenir en propre, une chose qui semble, comme disaient les stoïciens, « dépendre de nous » uniquement : c'est notre décision même. Cette précision est importante, car il serait commis un grave contresens en croyant que le problème de la liberté pourrait mettre en cause notre action extérieure.

    Celle-ci peut être tantôt entravée, tantôt facilitée par les circonstances : cela ne pose aucun problème, car le problème porte sur nos décisions.

    Nul plus que Descartes n'a insisté sur cette idée que « la libre disposition de nos volontés » est la seule chose qui nous appartienne véritablement et la seule raison que nous ayons de nous estimer si nous en faisons bon usage. Point besoin, selon lui, de démonstration : « La liberté de notre volonté se connaît sans preuves, par la seule expérience que nous en avons. » Avec lui, Bossuet répétera : « Un homme, qui n'a pas l'esprit gâté, n'a pas besoin qu'on lui prouve son franc arbitre ; car il le sent. » À son tour, Bergson présentera la liberté comme une « donnée immédiate de la conscience ».

    ***

    Réfléchissons cependant sur ce sentiment de liberté. Il s'agit d'une intuition. Mais, à elle seule, cette intuition n'est ni claire, ni probante.

    Elle n'est pas claire, car que sentons-nous exactement quand nous nous sentons libres ? Comme toute intuition, celle-ci a besoin d'être élaborée. Elle ne nous fournit qu'une indication et un point de départ.

    Elle n'est pas probante, car nous savons que toute « expérience immédiate est sujette à discussion et il suffit de s'être observé un peu soi-même pour savoir qu'on peut se faire sur soi beaucoup d'illusions. Ne voyons-nous pas que même l'homme qui ne possède plus sa liberté, le passionné, l'hypnotisé, l'homme ivre ou l'aliéné s'imaginent agir "motu proprio" et sont les seuls à ne pas s'apercevoir de ce que tout leur entourage constate, à savoir qu'ils sont menés par quelque chose d'étranger à leur volonté ? L'intuition de la liberté pose donc un problème : elle ne le résout pas.

    ***

    Il y a d'ailleurs une autre voie par où poser ce problème. Si les philosophes ont attaché tant d'importance à la liberté, c'est qu'elle leur a paru être la condition même de la validité de la morale. Quel fondement pourraient avoir les notions morales si l'homme était nécessité à vouloir, s'il n'était pas libre de donner ou de refuser son consentement au bien ou au mal ? Le devoir est une obligation ; ce n'est pas une contrainte. C'est en ce sens qu'il est possible de considérer la liberté comme un postulat du devoir : « tu dois, donc tu peux. »

    ***

    Les faux problèmes

    Ce problème de la liberté a été obscurci par toutes sortes d'équivoques. Parmi ces dernières, la fatalité qui aboutit à un argument paresseux : si l'avenir est fatal, si ce qui doit arriver arrive nécessairement, à quoi bon se dépenser en efforts inutiles ? Ne rien faire, telle est la conclusion pratique du fatalisme. Encore faut-il ajouter, à ce sujet, que cette conception porte, non sur nos décisions elles mêmes, mais sur leur mise à exécution.

    Tandis que le fatalisme considère l'avenir comme prédéterminé quoi que nous fassions, le déterminisme est toujours conditionnel : il pose seulement que, si certaines conditions sont réalisées, tel effet s'ensuivra. La volonté humaine, englobée dans le réseau des causes et des effets de l'univers, devient elle-même une des causes déterminantes de l'avenir.

    Les diverses conceptions

    Selon une première interprétation, la liberté serait l'indétermination pure, c'est-à-dire l'indifférence. Comme dans les délibérations importantes, il faut, dit Bossuet, « pour sentir évidemment notre liberté, en faire l'épreuve dans les choses où il y n'y a aucune raison qui nous penche d'un côté plutôt que d'un autre ».

    La liberté d'indifférence serait donc la faculté de se décider sans y être déterminé par aucun mobile ni motif. Mais une telle liberté est une illusion, car c'est une erreur de croire qu'agir sans raison est agir sans cause et Descartes a bien expliqué que l'indifférence est « le plus bas degré de la liberté » et qu'elle « fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté ».

    Très proche de la liberté d'indifférence est la conception la plus classique de la liberté : celle du libre-arbitre. La volonté y apparaît comme une véritable cause-première qui échappe elle-même à toute détermination et qui est capable de choisir entre deux contraires également possibles : « Le libre-arbitre, dit Bossuet, est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose. » Mais cette conception est-elle juste ?

    On peut douter d'abord qu'elle traduise fidèlement notre expérience intime. Avons-nous conscience en nous d'un pouvoir aussi absolu ?

    Du point de vue philosophique, n'est-ce pas là proprement se déifier ?

    Du point de vue moral enfin, est-ce bien cette notion d'un pouvoir absolu qui est le fondement de notions telles que celles du devoir, de la responsabilité, de la sanction, etc. S'il est vrai que l'action morale est celle qui se détermine d'après la représentation du devoir, comment une volonté aussi souveraine et que rien ne prédétermine pourrait-elle être morale ?

    Il faut, au contraire, comprendre que nos actes nous engagent, qu'ils compromettent ou fortifient notre liberté selon que notre volonté capitule ou résiste.

    Bergson a présenté une conception de la liberté qui prétend dépasser à la fois le déterminisme et le libre-arbitre. Son mérite a été de chercher à lier la liberté à la nature propre de la vie spirituelle et de présenter l'acte libre, comme celui qui émane de la personnalité même. N'oublions pas que, pour Bergson, la véritable vie spirituelle est celle du "moi" profond, c'est-à-dire de ce moi obscur, aux impressions mobiles et fuyantes, analogues à celles du rêve, et où règne, au lieu de la pensée claire, une « absurdité fondamentale ». l'acte libre n'est donc nullement, à ses yeux, l'acte lucidement délibéré : c'est celui qui jaillit des « profondeurs » de l'âme.

    Une telle conception de la liberté est éminemment discutable, car la liberté ainsi caractérisée semble plus proche d'une simple "pulsion" vitale que de la liberté vraie plus proche d'un emportement passionnel. Il se pose donc la question de savoir si Bergson n'a pas cherché la liberté « à un pôle de la vie psychique précisément opposé à celui où elle paraît se trouver ».

    Comme celle de Bergson, la conception que J.-P. Sartre nous présente n'est pas sans affinité avec la conception traditionnelle du libre-arbitre. D'après l'auteur de « L'Être et le Néant », « ma liberté n'est pas une qualité surajoutée ou une propriété de ma nature ; elle est très exactement l'étoffe de mon être. » L'homme est, en effet, une conscience ou, comme dit Sartre, un "pour-soi". Or le propre du pour-soi, c'est de s'interroger sur l'être, de mettre celui-ci en question par le doute critique ou sceptique, de se mettre lui-même en dehors de l'être, de s'arracher à lui, de le "néantiser". L'homme est donc libre, parce qu'en lui l'existence précède l'essence. L'homme est ce qu'il se fait grâce à ce pouvoir de néantisation. Certes, l'homme a un passé ; mais il lui appartient d'accepter ou de refuser ce passé, de lui donner telle ou telle signification. Certes aussi, l'homme se trouve placé dans une certaine situation ; mais c'est à lui d'assumer cette situation, de décider librement du sens qu'il lui donne et ainsi il n'y a de situation que par la liberté. C'est ainsi que l'ouvrier ne s'est pas choisi ouvrier, mais il lui appartient d'accepter ou de refuser la condition prolétarienne. L'homme d'un pays vaincu ne s'est pas choisi vaincu, mais il lui appartient d'accepter ou de refuser la servitude, etc.

    Cette conception de la liberté est pessimiste, car, loin de nous grandir, elle pèse sur nous comme une fatalité de notre être. En effet, l'existentialisme sartrien pousse la coïncidence de l'homme avec sa liberté au point d'effacer toute distinction entre "ceux de nos actes qui sont libres et ceux qui ne le sont point".

    La liberté peut enfin être entendue en un autre sens où, loin d'appartenir à tout être humain, elle est le privilège de celui qui s'est affranchi de toutes les servitudes intérieures : de la déraison, de l'ignorance, de la passion, de l'instinct, de l'impulsion irréfléchie. C'est ce qui peut s'appeler : liberté du sage ou liberté de perfection. Disons simplement : liberté morale. Il n'est pas douteux que l'homme puisse, par l'effort de sa volonté, s'élever à cette hauteur où sa liberté consiste bien moins à choisir "ad libitum" entre le bien et le mal que dans l'impossibilité de faire le mal.

    ***

    L'erreur des théories du libre arbitre et de toutes celles qui s'inspirent d'une conception analogue a été précisément d'admettre que la liberté existe également chez tous. Or la liberté n'est pas une entité, mais bien la synthèse originale de toutes nos puissances spirituelles. Elle peut être considérée comme soustraite à tout un ensemble de conditions qui constituent la situation extérieure et la structure de notre être psychique.

    Au lieu d'obéir à une impulsion, à une force quasi mécanique qui nous sollicite, nous pouvons faire appel à toutes nos ressources spirituelles, faire intervenir notre personnalité tout entière, non pas seulement ce « moi » dont parle Bergson et qui est justement la source de ces impulsions obscures et de ces sentiments troubles, mais aussi et surtout notre raison, notre pensée claire et nos sentiments supérieurs.

    La conscience de la liberté est celle que l'être spirituel prend de lui-même comme capable de se déterminer par son être tout entier.

    Dans le domaine psychologique, il n'y a pas d'extériorité dans l'espace puisque la vie spirituelle échappe à l'espace, et il n'y a pas non plus extériorité dans le temps puisque, par la mémoire, la conscience peut faire revivre son passé et se déterminer en fonction de celui-ci aussi bien que de son présent.

    Tout être humain est donc libre en ce sens qu'il existe en lui de telles puissances de libération, s'il veut bien faire l'effort nécessaire pour assumer ainsi la totalité de son existence spirituelle. Mais c'est précisément, parce qu'elle dépend de cet effort, parce qu'elle s'accroît par l'exercice et s'affaiblit au contraire par l'abandon, que la liberté est loin d'être égale chez tous les hommes.

    La grande erreur psychologique et morale des partisans du libre-arbitre est précisément de nous présenter une liberté toute faite, une liberté qui serait indépendante de cet effort.

    ***

    Aujourd'hui, personnellement, j'ai un immense vide en moi. Un vide qui, en principe, pourrait être source d'angoisse. J'ai interrogé le vide à partir de cette angoisse indéfinissable. Je trouve le sentiment d'une mort inéluctable, mais nécessaire. Mort qui annonce une naissance vers une nouvelle dimension de la conscience. Je pense à Lao-tseu disant que lorsque la caverne se vide, le feu s'allume. Oui, le feu en moi s'allume, la tristesse indéfinissable qui accompagne l'expérience du vide s'efface et la flamme de ma liberté intérieure se dirige vers la grâce éternelle.

    Fait à Paris, le 19 septembre 2001
    Il pleut et la pluie a le goût de l'incertitude…
    De l'incertitude sociale.
    Les flammes de la liberté ne sont pas éteintes,
    Mais la pluie menace de les étouffer.
    Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



    Considérons la pensée au sens large, comme l'acte mental qui nous met en relation avec la réalité, qu'elle soit d'ordre intentionnelle ou proportionnelle.

    Chaque culture a tenté ou voulu localiser la pensée dans le corps humain :

  • la Chine situe la pensée dans le cœur, au point que ce choix est inscrit dans l'étymologie de nombreux termes relatifs à la pensée ;
  • la culture occidentale considère que la pensée ne fonctionne que dans le cerveau, selon la pensée médicale ;
  • certaines cultures plus primitives, par exemple africaines, voient naturellement la pensée dans le ventre : ne ressent-on pas des douleurs parfois désagréables dans cette partie de notre anatomie quand notre mental est paralysé par la peur ?
  • sans doute existe-t-il d'autres groupes culturels qui situent la pensée dans des lieux très spécifiques, qui découlent de l'histoire, du rapport au religieux, de la cosmogonie du groupe ?

    Assurément on pourrait trouver de multiples raisons pour situer la pensée dans tel lieu du corps ou dans un autre.

    Toutefois, nous savons tous qu'un être humain ne peut pas vivre, même survivre sans préserver son intégrité physique et également psychique. Même si les greffes d'organe nous incitent à penser le contraire, que l'organe soit l'original ou un substitut naturel ou artificiel, nous avons besoin d'un cœur pour que le sang soit régénéré, d'un cerveau pour commander à nos membres, d'un ventre pour digérer les aliments nécessaires au soutien de notre corps.

    Mais alors quel est l'essence de la pensée, si une bonne partie, peut-être toute partie du corps est interchangeable avec un élément étranger pour peu qu'un certain nombre de caractéristiques, chimiques, métaboliques, physiques sont respectées, pour éviter le rejet ?

    Et si la pensée s'appuyait sur l'ordre du symbolique selon une pensée tout à fait psychanalytique ?

    La pensée utiliserait différentes parties du corps pour faire résonner en soi et donner raison à une impulsion initiale, qui prendrait forme à travers un scénario bâti à partir des éléments présents dans le champ de conscience.

    J'ai peur, car je sens une douleur au ventre. Et c'est parce que je reconnais la sensation que je perçois, grâce aux souvenirs d'expériences de peur déjà vécues et que la situation est mise en relation avec un objet potentiellement porteur de peur, que je sais qu'il s'agit de la peur. Je penserais donc à la fois en me servant de mon ventre et de mon cerveau.

    De même je suis heureux, car je sens une bouffée d'énergie dans mon cœur qui irradie dans tout mon corps. Et cette énergie me donne envie de partager mon expérience avec mon entourage et de donner. Je penserais certes à la fois avec mon cœur, mes yeux, pour exprimer aux autres ce que je ressens, et mon cerveau, mais il serait plus juste de situer ma pensée du moment dans tout mon corps.

    Si différentes parties peuvent participer à la genèse et au fonctionnement d'une pensée, a contrario elles peuvent nous aider dans son expressive symbolique et cognitive. Dans ce sens notre corps peut nous permettre de comprendre le discours de notre inconscient, où prennent naissance nos désirs, nos besoins, nos fantasmes – support nécessaire à toute élaboration –, en constituant autant de repères utiles pour décoder ses messages et les transformer dans la conscience en un discours compris de soi et des autres.

    Ainsi pouvons nous chacun apprendre une autre cartographie de notre corps, celle qui résonne au gré de nos pensées et nos affects, pour mieux faire retentir la vibration de notre être aux prises avec la situation du moment, que celle-ci soit restreinte à une brève unité de temps ou reliée par d'invisibles, mais solides liens à des repères plus éloignés dans l'espace ou le temps, comme un traumatisme pas assez travaillé ou un idéal inaccessible au pouvoir d'attirance puissant.

    Lentement nous devons apprendre par le jeu des éclairages de notre attention, de notre conscience et de notre capacité à écouter et accueillir, à mieux reconnaître les vibrations et tensions que notre corps subit comme autant de pièges d'énergie, qu'un champ de méconnaissance de nous-mêmes met en relief, comme une partie ombrique que nous portons en nous à notre insu.

    N'ayons par peur de lever le voile sur une cette partie symbolique de notre corps, qui est autant un support de nos besoins physiques qu'un prolongement sensitif de notre âme, avide d'amour et d'assurance face aux agressions du monde extérieur.

  • Hervé Bernard



    « Feliz culpa…
    Bienheureuse faute… »
    Saint Jean de la Croix

    Je suis un visiteur de prison comme vous et comme bien d'autres. J'ai douze ans d'expérience dans ce bénévolat, et je ne peux m'empêcher d'être troublé à l'idée qu'il pourrait ne pas y avoir de libre-arbitre chez les détenus que je rencontre. Si je vous entends bien, l'homme serait complètement conditionné dès sa naissance ou éventuellement par son éducation et son milieu. Ses actes seraient alors une suite logique dans une relation de cause à effet : « Si je tue, c'est que je suis ainsi programmé. »

    Il est vrai que j'ai, moi-même, parfois, cette impression en côtoyant certains des détenus qui demandent à me voir, mais je n'ai jamais osé me l'avouer aussi crûment, car le constat de l'inutilité de mon action auprès d'eux m'amènerait à me remettre moi-même en question totalement. Bien entendu, je simplifie, mais ai-je bien compris tout ce que vous dites et notamment l'implication des réactions inconscientes dans le comportement ?

    Il m'apparaît nécessaire d'établir un distinguo :

    Décidez-vous en toute liberté de la couleur de vos yeux, de vos cheveux ou de votre peau ? Décidez-vous de votre taille, de votre charme, de votre intelligence, de votre émotivité, de vos réactions instinctives ? Êtes vous bien sûr de tout dominer en vous ? Quand un choix se présente, êtes vous sûr que votre décision (ou votre indécision) est le reflet complet du libre-arbitre ? Il est certain que bien des gens vivent leur vie comme la vivrait un automate, obéissant à toutes les impulsions programmées.

    Je ne pense pas cependant qu'il faille opposer inconscient et libre arbitre : Avoir son libre arbitre n'est pas synonyme de N'avoir pas d'inconscient. On peut tout à fait vivre avec les deux en harmonie. Je crois, en fait, en un inconscient souvent très envahissant, mais comme gêné de l'être autant et lançant des messages codés comme un naufragé lance des bouteilles à la mer pour qu'on vienne le secourir. Dans ces messages, on peut lire comment se débarrasser de son emprise, comment devenir libre, comment devenir soi-même !

    Quand vous rencontrez de ces détenus qui vous semblent "programmés", le seul fait de les écouter leur permet déjà d'amorcer ce retour sur eux-mêmes. À l'attention que vous leur portez et pour peu que vous les preniez au sérieux, ils comprendront que les messages qu'ils perçoivent du plus profond d'eux-mêmes ont une signification essentielle. Que ces messages viennent de "l'au-delà" ou de "l'en deçà" est un autre problème, mais ne change rien à l'affaire.

    Paradoxal, non ? A la fois maladie et remède !

    Mais oui, c'est un peu ça ! Il y a dans l'inconscient comme une dimension compensatrice. Aucune morale, aucun jugement, mais un miroir qu'il faut savoir franchir pour entrer comme Alice au pays des merveilles.

    Comment peut-on acquérir un véritable libre-arbitre ?

    En affrontant l'inconscient, en l'acceptant, en devenant soi-même. Le monstre intérieur fait peur, il est vrai, mais il est vrai aussi qu'il se désagrège quand on l'affronte et qu'il peut se transformer en ange bienfaiteur comme dans le combat de Jacob avec l'ange1

    L'ange de Jacob était manifestement à la fois ange et démon. C'est toute l'ambiguïté de l'inconscient qui contient en même temps le meilleur et le pire.

    Bien sûr, tant qu'il n'y a pas d'accident de parcours grave, la plupart des hommes peuvent vivre libres ou se croyant libres, sans se préoccuper de l'inconscient. Mais quand, à la suite d'un traumatisme profond, ils sont amenés à se remettre totalement en question, et c'est le cas après une catastrophe personnelle, le deuil d'un proche, une maladie grave, une commotion brutale, une dépression, l'approche de la mort, un renversement soudain des valeurs ou, en ce qui nous concerne, en prison, en milieu criminel, il est essentiel de pouvoir démêler l'écheveau, de pouvoir faire la part du conscient et de l'inconscient.

    Je reviens sur cette notion de libre-arbitre. Elle est liée à celle de responsabilité. C'est cette responsabilité qui est en cause devant les tribunaux, mais on dirait que vous cherchez à l'atténuer, à lui donner un autre sens.

    J'ai une certaine répugnance à m'engager dans ce débat, car, à mon sens, leur souci majeur étant la défense de la Société, les tribunaux sont plus préoccupés par la culpabilité que par la responsabilité. Moyennant quoi, la notion de responsabilité pénale fait appel à d'autres critères que les miens, même si elle implique fréquemment des experts psychiatres. Cette responsabilité pénale n'est pas ma partie et je m'efforce de ne pas mélanger les genres, tout en sachant que j'y réussis mal. Je m'emmêle généralement les pinceaux chaque fois que j'essaie tout de même de m'y aventurer.

    Cela dit, ces gens que nous rencontrons en prison et qui nous donnent l'impression d'être "programmés" comme vous dites, voilà ce que vous et moi les entendons proférer souvent :

    « Je n'étais plus maître de moi… ! »

    « Je ne sais pas ce qui m'a pris… ! »

    « C'est comme si quelqu'un d'autre avait agi à ma place… ! »

    « Ce n'est pas moi qui ai fait ça, ce n'est pas possible… ! »

    Ces phrases traduisent leur refus de se rendre à l'évidence devant l'envahissement du conscient par les pulsions issues de l'inconscient.

    « J'ai pété les plombs… ! » rend déjà mieux compte de la situation, mais traduit très nettement encore le refus de la responsabilité consciente.

    Aider ces hommes à devenir lucides sur leur comportement, à devenir responsables de leurs actes, sans les traumatiser pour autant, voilà mon but.

    Pouvez vous m'expliquer autrement la différence que vous faites entre conscient et inconscient en y rattachant les notions de responsabilité et de libre-arbitre, car j'avoue que je m'y perds ?

    Je le conçois aisément, car le problème est ardu.

    Imaginons un homme qui ne serait que conscient, si cela pouvait exister. Il aurait un ordinateur à la place du cerveau, du cœur et des entrailles. Imaginons un être qui ne serait qu'inconscient, si cela pouvait exister. Il ne serait pas humain. Il se rapprocherait de l'animal, voire du végétal, voire du minéral, entièrement conditionné, entièrement programmé.

    Le tout-conscient ordinateur ne pourrait exercer sa volonté sans être branché à une prise de courant et c'est l'inconscient qui joue ce rôle, lui apportant, en même temps que l'énergie, la vie, la mémoire, la morale, le scrupule, le remords, mais aussi les pulsions et les conflits. L'inconscient apporte par ses messages les éléments du choix. Chaque fois que ces messages arrivent au niveau du conscient et y sont décryptés, ils élargissent le champ de celui-ci, laissant peu à peu émerger l'éthique.

    Ce processus que je décris, est en fait, celui du nourrisson, petit animal vivant totalement dans l'inconscient à l'aube de sa vie. Progressivement, il devient conscient et acquiert en grandissant la possibilité du choix. Que cette possibilité aboutisse au libre-arbitre est une autre affaire. Il suffit, en effet, qu'un grain de sable vienne enrayer la machine (hérédité, handicap, maladie, traumatisme, éducation, milieu etc.) et l'arbitre ne devient libre qu'en partie, voire dans les cas graves, plus du tout. La psychothérapie est un des moyens de libération totale ou partielle de l'arbitre en lui faisant prendre conscience de toute la richesse des apports de l'inconscient.

    Imaginons un homme qui serait presque tout conscient, avec seulement un zeste d'inconscient, il serait l'être calculateur sans mémoire, sans morale, sans remords, sans scrupules, sur lequel aucune prise n'est possible, tuant de sang froid "sans état d'âme". En prison, ni le visiteur ni l'aumônier ne pourraient avoir une quelconque influence sur lui.

    Imaginons pour finir un homme qui serait presque tout inconscient, avec un zeste de conscient. Il en existe des « comme ça », et l'on est en pleine pathologie. La folie et le suicide sont pour lui dans notre civilisation occidentale, les seules issues possibles.

    Trouver l'équilibre entre conscient et inconscient, voilà la voie !

    La voie… l'équilibre… cela évoque quelque chose d'autre : Le Tao peut-être… ? Le Yin et le Yang… ?

    Je n'osais pas le dire ! À retrouver cet équilibre, servait, naguère, entre autres buts, la confession quand elle était pratique courante. À cela, servent aujourd'hui les psychothérapies et, entre autres buts bien sûr, ce qui reste de la confession.

    Et c'est peut-être une chance pour les criminels incarcérés que de devoir se remettre en cause.

    (extraits de « Prison, le cri du silence »)


    1 Jacob se leva, prit sa famille et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent et il fit passer aussi tout ce qu'il possédait. Et Jacob resta seul. Et un homme lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore. Voyant qu'il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l'emboîture de la hanche et la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui. Il dit : « lâche-moi, car l'aurore est levée », mais Jacob répondit : « Je ne te lâcherai pas que tu ne m'aies béni. » Il lui demanda : « Quel est ton nom ? » - « Jacob » répondit-il. Il reprit : « On ne t'appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes tu l'emporteras. » Jacob fit cette demande : « Révèle-moi ton nom, je te prie », mais il répondit : « Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et, là même il le bénit. (Genèse, 32, 23, 31)
    Paul Ruty