NUMÉRO 82 REVUE MENSUELLE DÉCEMBRE 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'anniversaire
 
Bernard, Hervé L'anniversaire
 
Cohen, Rut Diana Aprendizaje
 
Delaunay, Brigitte Les photos de famille
 
Giosa, Alejandro Aniversarios
 
Health I. G. News Combatiendo las infecciones hospitalarias
 
Laborde, Juan Carlos Cumpleaños
 
Ruty, Paul Photos de famille


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C'est l'anniversaire du Président français… Nous avons ce point commun : le même pays. Il y a déjà plus de vingt-cinq ans que je suis en France !

Je faisais le tri de mes dossiers devant le feu de bois de la cheminée de mon cabinet quand j'entendis Malena et Nicanor, mes petits enfants d'Argentine chuchoter des mots légèrement osés pour leur âge avec leur mère, ma fille qui déteste le froid, mais qui habite la Terre de Feu, parce que son mari aime cette terre désolée fantastique dont ses aïeux avaient établi les premières cartes géographiques.

Il s'agissait de mon dernier anniversaire le 18 décembre 2001. Il y avait un feu de bois dans mon cabinet, mais je ne l'ai pas vu, car mes amis fêtaient mon anniversaire et, en fait, je ne sais tricoter que les écharpes, car elles sont toutes droites.

Sublime anniversaire. Ma fille attendait son troisième enfant qui, je suppose, est né le 3 mai 2001. Isabelle, une de mes enfants spirituelles, elle-même médecin, et que j'aurais bien voulu avoir comme fille, était venue avec son petit bébé de 4 mois pour bien fêter mon anniversaire. Elle nous avait photographiées ensemble. Gabriela l'avait sur ses genoux et Malena, l'unique petite fille que j'ai sur sept petits enfants, remplissait l'espace des femmes, l'espace d'une vallée de femmes fortes.

Je n'ai jamais changé la sonnerie du réveil depuis le départ de ma fille. Il sonne pendant la consultation, car, lorsqu'elle est repartie, elle avait oublié de le désactiver.

Mon prochain anniversaire a lieu le mercredi 18 décembre prochain. Ce sera, sans doute, le plus beau, car j'ai gagné une année dans les jardins du Seigneur sur terre et j'aime la vie et je sais plus que jamais que l'amour est le roi dans un monde qui s'épuise à rechercher un pouvoir qui le conduit à sa propre perte.

Chère luminosité dans un automne pluvieux plus que jamais destructeur. Aimer ? Nous n'aimons jamais assez ! Pouvoir ? Mirage éphémère ! Vie ? Passage fascinant même dans les pires circonstances, car il y a la possibilité de découvrir la passion, l'éclat !

Si nous vivons dans la fausse souffrance, cela provient du fait que nous ne sommes pas arrivés à secondariser l'angoisse existentielle que dénonce Soren Kierkegaard comme étant la partie inatteignable et indestructible de la condition humaine ; condition que je considère magnifique. Fugacité qui allume le feu dans le foyer éternel des générations qui se succèdent.

Je n'ai aucune nostalgie ! J'ai vécu par la force des circonstances dans un présent où il ne se trouvait ni passé, ni lendemain. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui, je rêve avec les yeux bien ouverts et que je tricote devant un feu de bois dans mon cabinet où je passe beaucoup plus que la moitié de ma vie. Avec plénitude et sûre de mon choix de vie.

L'anniversaire arrive, mais il n'est pas encore là ! Dans mon pays, nous dirions qu'il ne faut pas l'évoquer avant sa venue. Pour ce qui me concerne, je rêve de ma bataille : une année de plus dans un monde apocalyptique et ma fille, mon second enfant, qui a su donner, naturellement, le cadeau le plus grand qu'un être humain peut espérer. Son premier enfant, ce Mathieu, qui parle argentino est né, sans être attendu, le jour même que je suis née. Le 18 décembre, également, il fêtera ses six ans. Il commence à perdre ses dents. Heureusement, il en aura de nouvelles et je souhaite que, comme moi, ce seront les définitives.

***

L'anniversaire de Mathieu est un événement incroyable !

Ma fille m'avait demandé de prier pour qu'elle puisse avoir un enfant. Et il est arrivé à la même date que mon anniversaire. Voici pourquoi il faudra se mettre avec attention à décoder les signes, comme dit le père Rozo, curé de ma paroisse.

Si l'homme est un être symbolique, merci ma fille pour l'hommage à ta mère qui est fière de toi. Et en tant que mère, je te conseille d'être forte et sensible, ferme et flexible à l'écoute de tes enfants qui sont et seront le sel de ta vie, ainsi que le sujet de tes réflexions les plus intelligentes et intelligibles.

Fais de tes silences les meilleures paroles pour les guider dans ce monde sublime et tragique. Vis ta vie. Suis les recommandations de Kalil Gibran. Continue avec plaisir à bâtir avec tes enfants des villes fantastiques à l'aide du Play Mobil.

C'est le monde, ma chérie. Tu dis que je parle très peu. Effectivement, je n'ai jamais trop parlé, mais j'ai su t'écouter et te voir partir dans le sens d'une vie pleine de lucidité et parfois étrange. En effet, je n'ai jamais trop parlé, mais je garde chaque instant de notre vie commune, non pas à la manière d'un rêve, mais comme la réalité d'une réalisation qui a bien été en rapport avec ma qualité d'écoute.

Le 29 novembre 1989, tu m'avais dit que tu n'étais pas faite pour être mère, et j'ai accepté même si dans mon écoute profonde, j'entendais « je ne suis pas faite pour être mère aujourd'hui ». Lors de ton accouchement où je désirais cet instant d'éternité, c'était le mois d'octobre en Argentine, par les baies vitrées de l'hôpital naval de Puerto Belgrano, je voyais les rosiers pleins de fleurs. C'était le 7 octobre, le printemps dans notre pays. Tiens toujours bien haute l'estime de toi.

Un jour, il faudra que tu demandes à Isabelle comment Luis, son dernier enfant, est arrivé et tu sauras qu'il est aussi le fruit d'une écoute qui va beaucoup plus loin que toute argumentation.

Autour de nous, de nombreux êtres aimés sont partis. Nous sommes encore là et ensemble.

Pourrais-tu te demander si tu gardes encore les fruits de ton bon étayage, parce que nous sommes encore là et que les autres n'y sont plus.

Bénie soit cette force divine qui dépasse l'orgueil de l'être humain qui, dans tous les cas, est périssable, mais, dans son essence, incorruptible.

C'est mon anniversaire et je pense à toi. Sois fière de toi. La nuit est profonde. J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui et hier. Je le ferai demain, mais je suis libre et j'ai voulu faire de toi un être libre. Mathieu prendra le relais d'une grand-mère protectrice.

Nous sommes en train de nous recycler.
La vie ne se finit pas par hasard.
C'est la conclusion suffisante d'un passage nécessaire.
28/29 novembre 2002
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



L'anniversaire fait partie des moments privilégiés de notre quotidien où nous pouvons aller à la rencontre de nous-mêmes. À l'origine l'anniversaire est l'occasion de nous rappeler le moment de notre naissance, cet événement où tout a commencé pour le meilleur et pour le pire de notre vécu.

J'insiste sur le terme de quotidien, car chaque seconde de notre vie est scandée par cette seconde initiale que nous n'avons pas voulue, sur lequel nous ne pouvons pas avoir de prise, car il est la conséquence d'événements apparemment extérieurs, mais qui est le point de départ de notre création. L'anniversaire nous invite à être en face de nous-mêmes, dans nos désirs, nos pulsions, nos réussites, nos échecs ; il nous donne l'occasion de faire un bilan, non pour terminer définitivement un parcours, mais pour tenter de mieux nous voir afin d'élaborer des mesures correctives nécessaires à la réalisation de nos projets de vie, si cela n'a pas été déjà fait.

Malheureusement, bien souvent, cet instant de rencontre privilégié avec soi est masqué par la rencontre avec notre entourage, nos amis, notre famille, accompagnés d'une profusion de cadeaux, de festivités alimentaires ou de danses endiablées qui tendent à avoir pour effet de nous éloigner de notre condition au quotidien. Le résultat finit par devenir contraire à l'idée originelle d'anniversaire, comme si notre société de consommation et de course au plaisir mettait un point d'honneur à recouvrir chaque possibilité de rencontre avec soi-même d'un manteau brumeux tissé à l'aide des produits qu'elle génère et dont elle fait la promotion.

Je ne suis pas sûr que chacun d'entre nous s'y retrouve parfaitement, brinqueballé entre la recherche consciente du plaisir, pour compenser le stress de la vie familiale, professionnelle, personnelle et le besoin de satisfaction de son inconscient, qui n'oublie jamais rien, mais qui profite de toute brèche vers la conscience et la vie réelle pour se manifester et participer à la réalisation de notre vie (Jung parlait de la réalisation du soi).

Mais la vie est une tension, vers un but, une action, un objectif à atteindre, la possession de nouveaux objets, où toute pause est :

  • soit exclue par construction, car la vie est « bien » remplie par les nécessités de la vie familiale, professionnelle, en temps partagé de manière équilibrée ou parfois dissymétrique quand l'un prend de façon névrotique le pas sur l'autre à la suite d'un processus subreptice devenant de moins en moins réversible ;
  • soit éloignée, car elle ressemble à une sorte de plongeon vers un nouveau plus ou moins « noir » qui fait peur, car il nous éloigne de nos repères habituels et rassurants dans un processus ayant l'apparence d'une relative bonne autonomie psychologique ou bien structuré par une éducation ou un tissu relationnel bien rigidifiant ;
  • soit oubliée, car en fait on ne sait plus bien où on va, pris par les nécessités de la vie, dans un processus qui ne laisse aucune place à la flânerie, à la rêverie, où les vacances ne sont plus qu'une bouffée d'air pour simplement survivre, la société ressemblant à une sorte de pieuvre nous ayant lentement, mais sûrement engloutie pour être digérée selon un mécanisme inexorable qui nous échappe totalement. L'anniversaire n'étant qu'une occasion de plus pour mieux nous prendre dans ses tentacules où parfois chaque tentative de mouvement de libération résonne avec des mouvements contraires venues de notre entourage pour mieux nous enlacer, mieux nous prendre (avec, par exemple, des réponses du genre « non, ma chérie, tu te fais des idées, viens t'amuser et oublie tout en faisant la fête ! »).

    Tout se passe comme si notre société devenait malade de communication, d'abord avec soi-même, et par voie de conséquence, avec les autres.

    Alors que l'anniversaire, moment toujours un peu douloureux, car il nous rappelle l'instant « déchirant » de notre naissance, de notre entrée dans le monde du plaisir, mais aussi de la douleur, devrait être une occasion de cicatriser les autres blessures de la vie après la naissance, il est englouti dans une conjugaison avec les mêmes maux de notre entourage, selon un processus de miroir, qui veut que l'autre ne soit pas trop différent de nous-mêmes où se montrer tel qu'on est demande de l'humilité, un courage psychologique, parfois une certaine mise à nu de notre âme que notre fragilité intérieure et face aux agressions extérieures nous interdit de penser et d'élaborer.

    Il est socialement correct de fêter un anniversaire entre amis en faisant la fête.

    Bien sûr chacun ne se reconnaîtra pas totalement dans ce tableau un peu sombre, mais l'écoute et l'observation pleine d'empathie de mon entourage m'incite à penser le contraire. Nous ne profitons pas toujours de moments privilégiés de notre quotidien, pour rompre avec nos réactions habituelles, peut-être parce que ce changement réclamerait une disponibilité et une confiance psychologique oubliées et perdues depuis longtemps.

    Nous préférons l'assurance d'un plaisir immédiat, mais éphémère, chanté par tous les médias de notre société, qu'une remise en question de nous-même sans aucune garantie de résultat par aucun proche ou institution sans notre entourage.

  • Hervé Bernard



    On les trouve jaunies
    Au creux d'un livre
    Le jour, le mois, l'année
    Où l'on s'est fiancé
    Dans la pudeur d'un baiser

    Les photos de famille
    Son vides et malheureuses
    Quand le cœur n'y est pas
    Quand l'esprit prétend en être roi

    Les photos de famille
    Ont un nouveau miroir
    Pour ceux qui, mal vieillis,
    Trouvent là nouveau prétexte
    À se tordre et à se tourmenter
    D'autres, plus heureux, le bonheur plein les lèvres
    Après un bon repas, se regardent
    Les exclamations fusent
    Et les éclats de rire
    Une femme sur ses bras ronds
    Porte un nouveau-né
    Mon Dieu, qu'est-ce que j'avais grossi !
    Un jardin, un jeune homme mince, mince
    Voit son alter ego après quelques décades
    Doté d'une éclatante bedaine
    Et les mots passent et se rassurent
    Vers Papa, comme il est mince, n'est-ce pas ?
    Un glorieux événement reconstitué
    Une héroïne superbe
    Dressée dans une robe de mariée
    Le petit mari à côté posé
    Vêtu comme un rien du tout et bouche bée
    Une robe ressurgie de la boîte
    Remisée au fond de l'armoire
    Près des draps et des mouchoirs
    Une boîte rangée là au soir du premier soir
    Et, depuis, chaque jour caressée du regard
    Un mari éperdu mais présent
    Une jeune reine nostalgique irréelle
    Mais déjà curieusement entourée de tous ses enfants
    Oh déjà !
    Le temps passe vite mais tout de même !

    Les photos de famille ne sont jamais les mêmes
    On les regarde
    Et l'on ne voit pas le détail important
    Déçu, on les rejette
    On les oublie, on les reprend
    On y découvre alors quelque chose d'infime
    Un regard, une étoile
    La douceur d'un espoir

    Les photos de famille sont un trésor modeste
    Elles vivent pour nous dans le temps
    Elles contiennent les sentiments
    Les traits qu'on n'a pas vus, qu'on ne sait pas
    Une fille, une mère qui s'amusent et qui s'aiment
    La pureté d'un être semblable à la Vierge
    La rudesse d'un homme

    Les photos de famille
    Sont notre port d'attache
    Elles soufflent sur les braises
    Et raniment le feu et les flammes

    Le 21 novembre 2002
    Brigitte Delaunay



    L'analyste avait du me faire une très forte impression : Dès le lendemain de ma première séance avec lui, il m'est apparu en rêve.

    « Sur le palier d'un immeuble, une porte s'ouvre lentement derrière K., mon analyste avec qui je suis en conversation… Je sais que c'est ma mère qui parle derrière la porte et essaie de l'ouvrir.
    Il ne faut pas qu'elle me trouve là ! Je m'enfuis et me réfugie dans un escalier, mais des gens descendent. Pour ne pas avoir l'air idiot, je monte. De la lumière vient d'en haut. L'escalier en colimaçon est couvert de gros gravats (la taille d'une brique). Je croise ceux qui descendent et m'arrête sur le côté pour les laisser passer. J'entends parler en bas. Je pense que ma mère a fini par sortir et s'adresse à K.
    Les personnes que je croise dans l'escalier sont une dame en blanc, robe longue 1900 et un petit garçon vêtu de noir, à moins que ce ne soit une petite fille aux cheveux longs. »

    Le début de ce rêve se présente comme un cas d'école. La porte derrière laquelle est ma mère, est une porte étanche comme on en trouve sur les bateaux ou les sous-marins avec une grande roue pour la verrouiller. Je m'enfuis au moment où la roue commence à tourner dans le sens du déverrouillage. Il y a là, à l'évidence, toute la remontée difficile et douloureuse de l'inconscient que ma rencontre avec K. a déclenchée, un danger manifeste réel ou imaginaire représenté par ma mère et une protection par K. qui va m'accompagner dans ma quête de vérité. L'escalier en ruine est encore l'évocation d'une recherche pleine d'embûches dans l'inconscient. La montée en spirale vers la lumière donne un ton optimiste à cette introspection même si le but est encore loin d'être atteint.

    Dans une première approche qui rencontre l'approbation de K., la dame et le petit garçon sont manifestement ma mère et moi. Régression classique vers l'enfance. En effet, le petit garçon rappelle quelques photos que j'ai conservées de moi au même âge (5 à 6 ans) et par sa prestance et son élégance, la dame pourrait bien être ma mère. Tout semble logique et simple sauf que…

    Sauf que… Pourquoi ces vêtements ? Cette robe 1900 est d'une autre époque et ce costume noir est bien lugubre pour un enfant de cet âge !

    K. me fait travailler sur l'enfant : « C'est vous, bien sûr ! Mais avec ce costume noir, c'est comme si vous aviez endossé la douleur d'un autre petit garçon. Essayez de vous rappeler un camarade dans votre enfance… ». Eh ! Oui ! J'avais bien le souvenir d'autres enfants, il y avait même un camarade d'école qui était mort d'une grave maladie et j'en avais été très choqué. On s'est attardé quelques temps sur ce cas, mais non, ce n'était pas celui-là. Rien qui collait dans ce souvenir ou dans d'autres de la même époque, rien qui pouvait me rapprocher d'une solution.

    La dame continuait, elle aussi, à nous intriguer. En reconstituant en imagination active, la phase du rêve dans laquelle je m'efface pour la laisser passer, je me replace sur le bord de l'escalier et je me retourne pour tenter de la reconnaître. Et alors, à chaque mouvement de la tête pour la regarder et l'identifier, un grand frisson me parcourt, du haut en bas de l'échine comme une décharge électrique et le visage disparaît de mon champ de vision. De nombreuses autres tentatives de reconnaissance se traduisent par le même rejet brutal. Comme si la dame voulait à tout prix conserver l'anonymat ! Aucun succès ! La dame est restée une énigme !

    Elle est restée une énigme près de trois mois !

    Jusqu'à ce que, à la suite d'un autre rêve destiné, sans doute, à me mettre sur la voie, je me concentre sur les cheveux du garçon, cette frange sur le front qui lui donnait un air de fille. Et soudain, c'est le flash : Il y avait dans la chambre de ma grand-mère (souvenir d'il y a plus de soixante ans), un cadre avec une photo presque grandeur nature, d'un petit garçon de 5-6 ans, Léopold, mon oncle, le petit frère de ma mère, des cheveux longs et une blouse de costume marin qui lui donnaient un peu l'apparence d'une fille. C'était lui, c'était bien lui ! Sans aucun doute ! À une différence près, et quelle différence ! Son costume marin n'était pas noir. Il était blanc…

    Mais alors, la dame en blanc. Si je la transformais en dame en noir… Que se passerait-il ?
    Il y avait sur un autre mur de la chambre de ma grand-mère, un petit médaillon avec la photo d'une très belle femme de 30 ans vers 1910. C'était la propre photo de ma grand-mère. Elle était en noir ! Et c'était elle. Elle…
    La dame en blanc !

    Et le voilà, le couple de mon rêve, mais comme un négatif du couple réel. Négatif à plusieurs titres : le grand portrait du petit garçon en blanc et le petit médaillon de la dame en noir étaient devenus la grande dame en blanc et le petit garçon en noir du rêve. Grand-mère et Léopold ombres inversées de Maman et petit Paul !

    Léopold, garçon brillant et romantique, s'était tiré une balle dans la tête, à vingt et un ans. Un chagrin d'amour ! Jeanne n'avait pas voulu de lui. Neuf mois avant ma naissance, m'a-t-on dit, mais on habillait un peu la vérité, histoire d'alimenter la légende d'une coïncidence dramatique. Il était mort en fait, onze mois avant ma naissance, ai-je reconstitué plus tard. Mais il fallait justifier à tout prix la croyance en une renaissance de Léopold en moi.

    Il avait pour surnom Popol, on m'a donc appelé Paul. On m'a naïvement caché le suicide le plus longtemps possible pour m'en enlever la tentation sans doute, car pour tous, j'étais sa réincarnation et on attendait de moi que je le remplace totalement en me coulant dans sa personnalité et en lui ressemblant en tous points. J'étais son portrait vivant, disait-on. Je revois encore une tante béate d'admiration et me disant, attendrie : « C'est fou ce que tu lui ressembles ! C'est vraiment Popol ! ». Une autre de mes tantes a gaffé un jour et j'ai su alors la fin tragique de mon oncle. J'avais seize ans. Vingt-cinq ans plus tard, quelques jours avant sa mort, ma grand-mère me voyant approcher de son lit, m'a reconnu. « Mon fils ! » a-t-elle murmuré, les yeux embués de larmes !

    Je n'ai pas pu remettre la main sur cette photo de mon oncle enfant. Elle m'avait impressionné au point que je n'ai aucun mal à la revoir encore en imagination, dans ses moindres détails. Il me semble que je serais capable aussi d'en reconstituer tout l'environnement, le grand cadre de bois noir verni, la chambre de ma grand-mère, au bout du couloir, avec sa pénombre, sa grande armoire mystérieuse, sa coiffeuse et ses effluves de bergamote.

    En revanche, j'ai conservé, depuis longtemps, prise quelques mois avant sa mort, une autre photo de Léopold qui a dû me dicter un grand nombre d'expressions ou d'attitudes qui ne se sont vraisemblablement pas toutes effacées, même après la révélation du rêve.

    Cette présence permanente de Popol et de son environnement familial au-dessus de moi justifiait pleinement mon identification à ce couple en négatif. C'était sans doute un trait encombrant mon inconscient, suffisamment saillant pour apparaître aussi nettement dès le début de mon analyse.

    Popol était un fantôme particulièrement envoûtant, même si j'ai échappé à son suicide !

    Avec l'aide de K., Léopold est maintenant devenu un ami et un protecteur.

    À ma grand-mère
    Qui restera toujours pour moi
    La grande dame en blanc !
    Paul Ruty