NUMÉRO 97 REVUE MENSUELLE décembre 2004 - janvier 2005

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'éditorial de la Présidente El editorial de la Presidente
  La tristesse La tristeza
  Rapport moral de la Présidente Respuesta al artículo de Alejandro
 
Bernard, Hervé Tristesse
 
Bègue, Jean-Pierre Bonjour tristesse
 
Courbarien, Elisabeth Triste
 
Ercole, Jeanine La tristesse
 
Giosa, Alejandro El cristal con que se mira
 
Laborde, Juan Carlos Tristeza
 
Laburthe-Tolra, Michèle Tristesse
 
Marnique, Carla Los momentos de nuestras vidas
 
Muniente, Montserrat Éphémère tristesse Efímera tristeza
 
Noir, Marie-Christine Tristesse suggérée, mais non déclarée
 
Raimon, Anne de Promesse
  L'opposé d'une tristesse
 
Ruty, Paul Verlaine sur le divan
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves d'octobre 2004
 
Viaris, Agnès de Tristesse


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Je n'ai pas demandé la permission au père Batut pour inclure, dans cette lettre sur la tristesse, son éditorial hebdomadaire de la paroisse. Je n'ai pas eu le temps de le faire et je prie l'auteur de bien vouloir me pardonner, mais ce n'est qu'une réaliste exaltation de notre "condition humaine" dont je parle très fréquemment à mes élèves, dans mes articles et autant que je le peux. Condition qui n'est pas facile à assumer ! Hélas ! Voici donc la parole de vérité que j'honore.

"L'homme n'est qu'un souffle"

Avec quelle facilité l'humanité oublie se propre fragilité ! Elle devrait pourtant en avoir chaque jour l'évidence, et cependant elle n'y songe pas. Elle vit comme si sa survie allait de soi, et n'était pas un miracle permanent.

De nos jours, il est habituel d'entendre déplorer les ravages causés à la terre par l'activité de l'homme. Il y a quelque chose de rassurant dans cette auto-accusation, car c'est l'homme qui demeure le sujet de son destin. Ce qu'il a fait de travers, il peut le refaire en mieux. Il peut se ressaisir, mettre un terme à la pollution, aux désastres écologiques de tous ordres… Bref, pour le bien comme pour le mal, il conserve la maîtrise des événements, ou du moins il le croit - comme l'ivrogne qui se rassure en se disant le jour où je le déciderai, j'arrêterai de boire !

Rien de tout cela dans les épouvantables drames auxquels nous assistons en ce moment, impuissants devant les images impitoyables que nous transmettent nos écrans de télévision. L'humanité ne peut incriminer personne ni les pollueurs, ni les terroristes… Ni même Dieu, puisqu'elle ne croit plus en lui.

Dans l'Écriture, pourtant, c'est la conscience même de sa fragilité qui oriente l'homme vers Dieu. L'homme biblique, paradoxalement, a conscience à la fois de sa faiblesse et de sa grandeur "tu fais retourner l'homme à la poussière…tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et d'honneur."

En essayant, dans la mesure de nos moyens, de faire parvenir à nos frères humains si terriblement éprouvés l'aide matérielle qu'ils attendent, en priant pour les victimes et pour ceux qui restent en vie, mais dans des conditions de précarité terrifiantes, reprenons les paroles du psaume 89, et demandons pour notre monde, en ce changement d'année, ce que demande le psalmiste : "Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, pour que nos cœurs découvrent la sagesse" (Ps. 89, 13).

Père Jean-Pierre Batut

Un touché d'impuissance qui fait grisaille.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le 24 décembre 2004,

Si je pensais, ma fille, comme a été ma mère ! Une fleur magnifique enfermée dans une serre par la suprême volonté des autres. La différence entre ma mère et les autres, c'est qu'en premier lieu, elle n'est pas devenue folle dans ce milieu gériatrique qui, en réalité, n'était pas plus tragique que le monde qui nous entoure. Elle s'était laissée enfermer simplement et sans plus, car elle avait accepté l'enfermement comme solution à la méchanceté de l'environnement qui depuis sa plus tendre jeunesse l'avait jugée légère. Légère, tu le diras un jour ma fille quand, à l'âge qu'elle avait, tes enfants t'obligeront à te poser des questions : l'environnement sera alors devenu presque hostile, car tu ne serais plus la même dans ta lumineuse jeunesse.

Tu pourras te demander à laquelle de mes filles, je m'adresse ? Tu n'auras jamais de doute, car la différence sera que tu pourras comprendre et les autres non. J'accepte qu'aujourd'hui tu te battes pour ton avenir, mais qu'il ne soit pas qu'exclusivement matériel et surtout pas, réfléchis sur la dépendance à quelqu'un d'autre. Aime l'homme de ta vie, aime les hommes de ta vie, mais en étant libre comme un oiseau du ciel, indépendante, et je te dis cela, car dans les générations qui nous ont précédées, les femmes n'étaient pas libres, sauf ma grand-mère qui était déjà une femme « pas comme les autres », Présidente de la société de l'histoire avec le président (1916-1930) et le général des Armées. Elle fumait déjà dans les années trente, et se baladait dans le monde en bateau pour faire des conférences en Europe. Ma mère bien-aimée n'a pas osé, je suppose, dépasser l'image de sa propre mère. Je ne parle pas en tant qu'analyste et en concepts, je parle en temps qu'être humain.

Ma grand-mère bien-aimée avait éduqué sa fille dans un modèle plutôt sensuel différent de son propre modèle intellectuel. Ma mère l'a laissée faire, et toi cher Hervé tu l'as vue à la fin de sa vie tendrement accepter son destin de recluse, mais tu sais aussi que c'était elle qui m'a fait ce que je suis aujourd'hui. Je reprends la lettre « E » qui rend mystérieuse ma signature ! Je m'appelle Emma comme ma grand-mère, je suis cette intellectuelle qu'elle a été, mais avec cette dominance animale de ma chère maman qui seulement comptait à la fin de ses jours avec son instinct de survie, sa sensualité dont j'ai bien hérité pour ressentir même les plus simples plaisirs de la vie comme manger et surtout aimer la beauté de la vie même en réclusion.

La différence, ma fille, par rapport à ma mère n'est que le fait que j'arrive à pouvoir dire : « basta, ça suffit, it's enough, en voilà assez, io sonno estanea, no puedo mas, en todos los idiomas. »

Elle n'a jamais su dire : « c'est assez ».

Dans la clepsydre, le temps s'écoule et je me réveille de mon long sommeil de femme de devoir.

Tu le seras à ton tour, je souhaite aujourd'hui pour toi que tu le deviennes, avant que tout le sable de la clepsydre soit passé. Reste libre comme les oiseaux, suis les saisons, migre quand l'hiver cruel des sentiments humains t'abandonnera, cherche des horizons nouveaux, ne t'enferme pas dans une routine de tristesse, gagne, sois toujours gagnante. Il n'est de deuil que nous ne puissions faire. Même l'adieu à un être aimé sera pour toi accueillir la joie enfouie de l'aimer autrement. Ne sois pas triste.

Fait à Paris, à toi, ma fille bien-aimée.

***

Aujourd'hui, le 26 décembre 2004,

Une esquisse de tristesse face à un monde de mensonges qui s'effondre. C'est le jour de la Sainte Famille dimanche 26 « honorer le père et la mère… » Je marche encore : il n'y a que des ruines ! Dans quelques heures, le « blues » passera emporté par l'ouragan de la réalité à vivre, des constructions à faire, encore et encore et encore au-delà des ténèbres que je contemple les yeux bien ouverts. Je crois avoir ignoré ma complicité dans la restructuration de ce monde faux, illusoire, facile et séduisant. J'étais identifiée à ma surprise permanente en face de faits qui se sont déroulés autour de moi. C'était la pause de cet après-midi qui m'a lancée dans l'horreur de cette situation. J'ai voulu me convaincre que tout était bien, que les autres savaient et que chacun vivait son destin, le plus consciemment possible et que si mal advenait, ce ne pouvait être qu'en fonction de circonstances adverses. À ce moment, je découvre qu'il y avait de la manipulation et parfois – pour ne pas dire : toujours – bien volontaire. Dans le jeu des échecs je n'étais qu'un pion sauvé toujours par le profil bas que j'avais en tant que pion pour les joueurs.

Ça y est, le blues part. Je suis arrivée au deuxième round et je dévie le fou.

Mais qui est le roi dans l'échiquier de mon histoire ? Le roi que je protège et qui est bien derrière moi après avoir été roqué par les tours. Il s'agit sûrement de mon père ici-bas, et du père éternel là-haut qui donne chance à l'innocent d'arriver sans faire du mal, mais par conscience éveillée à dénuer les pierres.

***

Le 27 matin,

Et voici que les fleurs de la joie sont vivantes sur le balcon du 5ème. C'est l'hiver. Et, comme dans les mythes extrêmes dont parle Lévy Strauss, elles attendent de moi la question comme s'il s'agissait du Graal. Pourquoi êtes-vous là sans vous faner ? J'ose questionner et elle répond qu'elle ralentit son cycle pour ne pas se faner sans avoir compris le sens de son éphémère beauté.

Derrière chaque tristesse, il y a aussi la possibilité de trouver le sens. Je te questionne tristesse, parce qu'en te sachant éphémère, je voudrais attendre et comprendre ta présence, hier soir, la nuit tombant… et elle me répond : ralentit, prends ton temps, contemple, écoute, lâche ton contrôle, aime sans avoir peur, vis sans urgence, fais-toi justice, libère tes sens, goûte la vie, tendrement, parfois passionnément autre, mais va vivre. Cesse de n'être là que pour les autres, romps avec ton silence, crie des vérités, galope sur ton cheval vers des horizons de sérénité où le ciel et la mer se confondent. Brise ton silence, crie à cœur ouvert dans les nuits froides… mais enfin, freine, ralentis, laisse-toi vivre au-delà de toute contingence, accepte de grandir, de vieillir, de mourir et tu naîtras à ce que tu ne laisses pas fleurir en toi…

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Les activités se sont déroulées avec régularité. Le site de SOS a mérité des éloges de la part de ses visiteurs et correspondants.

Aux réunions hebdomadaires de SOS, nous avons répondu à de nombreux courriers électroniques en provenance de différents pays.

Les adhésions ne sont pas suffisantes et l'équipe n'est pas assez dynamique à ce sujet. Pour ma part je suis découragée par ce manque d'initiative.

Les soirées mensuelles ont été de plus en plus fréquentées, y compris par des non-adhérents, situation qui devrait changer, car la participation aux soirées, sauf la première fois, nécessite l'adhésion à l'association.

Par rapport aux soirées mensuelles de rêves, les échanges enregistrés pendant la réunion ont été exploités. Il faudra publier le matériel recueilli avec une introduction théorique élaborée par l'équipe de SOS. Le travail de mise en page par Paul Ruty est excellent, la prochaine étape devrait être la publication.

Le travail sur le piercing a été enfin mis en place sur Internet, mais est difficile d'accès. Il n'a malheureusement pas été enrichi par des réflexions des membres de l'équipe et seulement utilisé en intérêt personnel.

Les articles mensuels publiés dans la lettre de SOS sont de meilleure qualité et la contribution des spécialistes argentins est remarquable. Les collaborations étrangères arrivent avec ponctualité et prennent une place de plus en plus grande dans la publication par rapport aux articles en français et à la régularité des collaborateurs.

Je tiens à faire remarquer que même si la présence des stagiaires enrichit le travail en participation didactique, mon temps de travail dédié au bénévolat n'est pas suffisant pour conduire ce travail car je n'ai pas de collaborateur psychologue pour la prise en charge des stagiaires.

Le plus satisfaisant a été mon travail avec les visiteurs de prison et les cas se sont avérés fort intéressants, avec de bons résultats dus à notre fervent partage du matériel. Paul Ruty continue à écrire et toujours autour de son expérience comme visiteur. Ses publications honorent notre association, ainsi que moi-même, en tant que didacticienne, accompagnante et collaboratrice de l'écrivain aussi bien que ses conférences si passionnantes.

L'expérience avec les stagiaires a été nulle, il s'agissait de gens de passage, qui se sont permis de partir sans même remercier pour l'accueil qui leur a été fait et la participation aux travails cliniques.

Je considère qu'il y a beaucoup de travail personnel de ma part et très peu de collaboration de l'équipe ainsi qu'une irrégularité des présences : trop de vacances, manque de réponses téléphoniques.

En revanche l'organisation par Monsieur Hervé Bernard des soirées mensuelles est remarquable et sa collaboration irremplaçable pour la publication de la lettre mensuelle.

Le bilan est bon, mais loin d'être excellent. Il faudra décider la publication des soirées des mercredis avec un esprit d'équipe. Les collaborateurs se montrent trop individualistes.

Je remercie Maître de Maleville, vice-président, et Monsieur Hervé Bernard, secrétaire général, pour le travail qu'ils ont fourni.

Je remercie également Monsieur Jacques Pioton, créateur de notre site, à partir duquel l'expansion internationale de SOS continue à se développer.

Je remercie enfin tous les membres de l'Association, présents et absents, en particulier Elisabeth Courbarien, dont le travail de correction des articles avant publication est excellent.

Je voudrais que chacun de nous se posent les questions suivantes :
– qu'est-ce qu'un travail bénévole ?
– à quoi sert SOS ?
– en quoi consiste un travail d'équipe ?

À partir de ma position d'observatrice participante et active je ressens une profonde solitude d'intérêt et le sentiment de questionner si SOS n'est pas un bénévolat pour soi-même, pour les membres de l'équipe.

Paris, le 14 décembre 2004
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Tristesse, qui es-tu ?

La vie est comme le paysage que nous observons à bord d'un train qui ne s'arrête jamais, qui traverse parfois les mêmes contrées à des moments différents, ce qui nous donne l'impression de vivre des expériences absolument nouvelles et indépendantes des précédentes. Mais tout est illusion et ne dépend que de la lecture que nous en avons, de celle que nous avons apprise, de celle que nous nous donnons, de celle que nous acceptons de faire perdurer, le plus souvent inconsciemment.

Et les pays que nous traversons, nous paraissent paisibles, joyeux, tristes, inspirant la misère, ou même effroyables. Alors que nous restons le même observateur, n'ayant ni rien gagné, ni rien perdu, simplement interpellé parfois au plus profond de nous-même, par le spectacle agréable ou désagréable, qui s'offrent à nous. Au point que, et c'est le nœud du problème, nous nous identifions aux paysages et contrées que nous traversons, pensant même que ceux-ci nous appartiennent, font partie de nous-mêmes, qu'ils inspirent la joie ou la tristesse, ces deux sentiments représentant les deux pôles de notre palette personnelle.

Hélas, bien souvent nous ne savons pas que nous sommes dans un train. Nous avons oublié et peut-être jamais appris que nous pouvons changer de train dans une gare pour prendre une nouvelle direction, et ainsi peut-être nous dégager de la série de paysages tristes, qui finissaient par nous enlacer, nous paralyser, bref, nous rendre malades.

Nous ne pouvons nous identifier perpétuellement à ce que nous faisons chaque jour, mais plutôt garder la bonne distance par rapport aux événements qui nous entourent et affectent notre être intérieur, en devenant un témoin plus neutre, mais toujours lucide et conscient de notre propre réflexion et de notre propre action.

Certes il est des situations où la tristesse et la douleur deviennent inéluctables, quand nous observons les « grands blessés » de la vie !

Eh bien, apprenons à observer et comprendre les êtres nés avec une grande douleur physique et morale qui les accompagnent toute leur vie, souvent au-delà d'une tristesse avec laquelle ils apprennent à vivre, déployant une énergie, une force, qui illustrent oh combien l'envie de vivre et sont autant d'exemples vivants et éclatants pour tous les autres empêtrés dans des sentiments de tristesse face aux petits tracas de la vie. Ces personnes sont comme heureuses de bouger dans ce train de la vie, même si leurs mouvements sont limités par des contraintes, que la vie ne nous a pas données en héritage, heureusement pour nous cheminer dans notre parcours de vie.

Arrêtons de rêver de voyager dans des contrées inaccessibles ou imaginaires, profitons du voyage que nous avons choisi, même si le choix est volontaire ou conséquence d'un jeu de circonstances.

Le monde est triste tant que nous le voyons comme tel, car le monde n'est en réalité ni triste, ni gai. Le monde engendre des sensations et des sentiments en fonction de nos désirs, de nos fantasmes, de nos valeurs, de nos références culturelles.

Si, par exemple, nous sommes tristes, parce nous nous sentons coupable d'avoir mal ou pas agi. Le mal est fait, la vie ne peut pas être déroulée en arrière, elle attend d'être vécue, peut-être en offrant l'occasion de se rattraper, même si notre orgueil et notre amour-propre peuvent en souffrir pendant une longue période de questionnement, de dépression et de cicatrisations.

La vie nous offre, comme dans des épreuves, des occasions de ressentir de la tristesse, quand nous perdons un être cher ou que manquons un projet qui nous tenait à cœur. Il est difficile d'échapper aux accidents de la vie, tout ne peut pas et ne doit pas être contrôlé.

Mais la vie ne s'arrête pas pour autant, le train continue toujours au même rythme, et il ne sert à rien de se jeter du train ou d'essayer de s'oublier dans un pseudo ou vrai sommeil. Le train de la vie est là pour nous faire découvrir de nouveaux paysages à rêver et à aimer, pour de nouvelles aventures constructives et réparatrices vis-à-vis des blessures, peut-être nécessaires, de la vie.

Laissons-nous un peu bercer par le train de la vie, au lieu de vouloir trop souvent en contrôler ses arrêts, ses démarrages et ses freinages. Utilisons sa force et sa constance pour traverser plus facilement les contrées qui évoqueront presque mécaniquement tristesse et douleur, d'autant que nous ne les avions pas prévues ou même anticipées. Préparons-nous à croiser la tristesse et à utiliser son message pour mieux repartir et profiter de régions plus rieuses et légères.

La vie devient alors une énergie intelligente et salutaire pour peu que nous ayons la patience de la laisser nous conduire un peu !

Hervé Bernard



La tristesse fait partie de notre vie tout comme la joie dont elle est le revers, les deux sont liées.

J'ai souvent éprouvé de la tristesse et je l'éprouverai encore de nombreuses fois avant le terme de ma vie, comment pourrait-il en être autrement puisque je suis un être humain dont les émotions permettent de donner une tonalité à mes représentations, à mes échanges avec mon environnement selon qu'il me procure du plaisir (joie) ou du déplaisir (tristesse), qu'il me comble ou me frustre en me retirant ce qu'il m'avait donné ou ce que j'avais pu obtenir par mes efforts.

Mes moments de tristesse les plus intenses restent ceux de mon enfance lorsque venait à me manquer l'amour maternel ou l'amour de mon père.

Je me rappelle lors d'une dispute entre eux plus forte que d'habitude, mon père est parti en claquant la porte, j'ai eu peur qu'il ne revienne jamais, j'ai alors été envahi d'une profonde tristesse, j'avais le sentiment que j'allais le perdre et que rien ne pourrait jamais le remplacer dans mon cœur.

Je me suis mis au lit ; je me suis replié sur moi-même ; je ressentais un immense vide ; j'ai pleuré ; j'ai attendu longtemps en guettant tous les bruits, puis je me suis endormi.

Le lendemain matin, il était là pour moi, il n'y avait plus le manque, j'ai retrouvé, à cet instant, la joie de vivre.

Nous sommes tristes lorsque nous venons de perdre ou de voir s'éloigner quelque chose ou quelqu'un qui nous donnait de la joie, quelqu'un qui nous aimait ou bien encore lorsque nous ne parvenons pas à obtenir l'objet de nos désirs, lorsque nous ressentons en nous le manque et que nous n'avons plus l'espoir de le combler.

Notre tristesse est d'autant plus intense que la perte ou le manque est subjectivement important pour nous.

Pourtant, il faut considérer que cette tristesse vient après un sentiment de joie ou une sensation de bien être, ou après un sentiment d'amour que nous avons ressenti ; que nous avons vécu et qui, malgré tout, reste dans notre mémoire et fait partie de nous.

Malgré l'éloignement, nous avons le souvenir d'un moment heureux, qui nous paraît d'autant plus heureux que nous l'avons perdu. Ne prenons-nous pas souvent conscience des moments heureux ou agréables que lorsqu'ils ne sont plus à notre portée ?

La vie est mouvement, rien n'est jamais figé, tout change sans cesse, nous devons comprendre que tout passe, c'est peut-être cette compréhension là qui est la plus difficile.

Nous devons accueillir notre tristesse comme une amie, car au creux de son épaule, nous pensons à la joie, à l'amour qui est au cœur de ce sentiment et nous devons nous dire que nous avons la chance d'avoir vécu de beaux moments, des moments forts, des moments d'une grande vérité et qu'il est bien normal d'être triste de les voir s'éloigner.

En vivant notre peine, nous prenons réellement conscience de notre besoin, de son importance dans notre vie.

Avec la perte ou le renoncement à obtenir, une satisfaction s'installe un manque d'intérêt pour le monde extérieur, pour les relations sociales, toute l'énergie semble accaparée par la perte et les souvenirs jusqu'à ce que le moi puisse rompre le lien affectif qu'il avait à son objet, que les affects puissent se réinvestir sur d'autres objets, sur d'autres personnes, sur d'autres projets prometteurs de satisfactions à venir.

Il est urgent de chercher des compensations, de nouvelles relations, car si nous restons dans la tristesse, si nous l'entretenons, nous risquons de glisser dans la dépression.

La tristesse diminue notre énergie, cette énergie risque de nous faire de plus en plus défaut et nous aurons de moins en moins d'enthousiasme à entreprendre les choses qui pourraient nous apporter la satisfaction. Or c'est bien la satisfaction, le plaisir qui génère de l'énergie psychique. Si nous ne tentons rien, nous risquons de nous retrouver dans un cercle vicieux : être en besoin affectif et n'avoir ni le goût, ni l'énergie de faire ce qu'il faut pour sortir de notre tristesse.

Sachons analyser notre tristesse, elle témoigne d'une perte ou d'un manque, d'un besoin en souffrance. Quel est notre désir ou le projet que nous n'arrivons pas à réaliser ? Voilà la façon d'en faire une amie, une alliée nous permettant de retrouver cette autre amie que nous appelons la joie.

Jean-Pierre Bègue



Au départ étaient les tristus verts et les rigolus rouges. Mais comme les fous rires étaient contagieux, nous guettions, impatients, l'image où les verts vireraient au rouge.

N'avez-vous donc pas de souvenir de cette bande dessinée qui me distrayait dans l'enfance ?

Maintenant, il suffit de jeter un œil au journal télévisé, nous tournons au tristus vert derechef et il faut une sacrée dose d'humour, de recul, de blindage et que sais-je encore pour résister à la morosité du conflit machin chose, de la lutte contre l'ennemi public n°1, je veux parler du virus bien sûr, de la hausse du… et de la baisse du…, mais jamais de bons indicateurs.

La tristesse serait-elle un mal nécessaire ?

Si elle n'existait pas, ne saurais-je pas apprécier la saveur des moments où elle m'épargne ?

Ai-je le droit d'être encore gaie si je viens de perdre un être cher ? Pourquoi pas, mais cela ne saurait être que dans des circonstances exceptionnelles, car pour les situations les plus communes, je pressens que la réponse devrait être négative.

Qu'est-ce donc qui me rend triste ?

La séparation, la mort, le manque, la trahison, la difficulté, la violence…

Toutes mes frustrations, tous mes échecs, toute cette incapacité à me dépasser, mes freins intérieurs me font connaître des moments de tristesse, d'abattement.

Je m'en veux dans ces phases-là de manquer d'énergie et de combativité. Ou de ferveur et de foi. J'ai du mal à accepter ces limites de mon humanité, de notre humanité…

Est-ce par péché d'orgueil si, parfois, je me sens triste ?

Peut-être, car c'est mon impuissance devant la mort, devant la maladie, devant telle action qui vont me conduire à éprouver ce sentiment.

Si j'acceptais mieux ce statut de mortel imparfait et ses corollaires ne serais-je pas moins encline à la tristesse ?

Ne suis-je pas surtout triste parce que je m'arc-boute, parce que je ne veux pas de cette réalité ?

J'ai écrit que je me suis sentie triste à cause d'une séparation.

Qu'est-ce qui peut me permettre de transcender cette douleur, de poursuivre dans une relation positive à l'autre et ne pas sombrer ?

J'ai en moi les clefs et les ressorts pour choisir une autre lecture, un autre mode de communication, une sublimation de cette absence. Tiens, et si je t'écrivais pour partager avec toi ce que je vis loin de toi, pour te dire mes sentiments, pour exprimer ce que je tairais si tu étais proche, en me blottissant contre ton cœur. J'y gagne ! Tiens regarde, je ne pleure même pas, ton épaule vient recueillir mes confidences et je ne me sens plus triste du tout. C'est comme si tu étais là. Vois, cela ne fait presque plus mal.

J'ai pu t'écrire combien je t'aimais alors que je n'ai pas de mots pour toi.

Lorsque je me rends sur ta tombe, je te raconte des histoires, je t'associe à ma vie et même si quelquefois de grosses larmes d'émotion montent encore à mes yeux et ruissellent sur mes joues, je suis heureuse de te prendre à témoin : comme si tu n'avais pas d'autres façons de le savoir !

Oui, mais là, je suis venue rien que pour toi, pour te rendre visite.

Ensuite, pourquoi ai-je écrit que la trahison m'attristait ? Parce qu'elle est une déception. Probablement ai-je encore été victime de la naïveté de projeter sur cette personne cette droiture qui m'appartient. Alors, constater sa faiblesse, sa lâcheté, pire son hypocrisie me font souffrir : ah, difficile que de continuer d'aimer mon prochain dans l'imperfection de son humanité, me rendant coupable d'intransigeance !

L'amour est le meilleur remède contre la tristesse. Plus la générosité de mes actes d'amour me fait grandir et plus diminuent les occasions de me sentir triste.

Les personnes les plus tristes sont celles qui attendent de la vie qu'elle leur donne tout. Et une fois comblées, elles s'étonnent d'avoir encore d'insatiables attentes qui les attristent.

Le bienheureux, le ravi, c'est celui qui glorifie pour un rien, qui donne au-delà de ce qu'il possède, du temps, de la patience, de l'écoute, de l'amour. Qui s'émerveille du miracle renouvelé de la plénitude qu'il éprouve à répandre le bien, efficace remède à la vacuité de sa propre tristesse.

A quoi bon, en effet, rester triste ? Juste pour se faire plaindre ? Pour imaginer se faire aimer ?

Au fond, et si, pour la réduire à presque rien, il ne me restait qu'à aimer mieux encore ?

Elisabeth Courbarien



« Bonjour tristesse… »
Françoise Sagan

La tristesse est le signe que nous ne sommes pas heureux, c'est une vérité de Monsieur de La Palisse. En général, on la porte sur le visage, mais pas obligatoirement à la manière d'un fardeau, car elle n`est pas dépression même si elle risque de lui ouvrir la porte.

La tristesse, qui ne l'a pas vécue ? Elle nous a tous habités suivant diverses phases de notre vie ; très tôt, ne serait-ce que dans un lointain oublié, au moment du sevrage : la séparation ressentie comme un « abandon » de la mère, premier chagrin, première souffrance dont nous avons été imprégnés. Puis arrive une autre expérience de déplaisir : l'adolescence et ses crises, période où l'ouverture aux perceptions nouvelles fait basculer tout un monde. Filles et garçons se transforment et vivent sur le mode de l'absolu. Pour les uns, c'est une soif de beauté, d'harmonie, de grandeur. Pour les autres, c'est l`affrontement et les jugements intempestifs, le rejet, le débordement, mais au fond des désirs, demeurent, pour tous, le désenchantement et la désillusion. Qu'est-ce que la tristesse à l'entrée de la vie ? C'est l'incompréhension des adultes, du milieu dans lequel on s'ennuie et duquel on se désintéresse, milieu qui ne correspond pas aux aspirations ni aux tumultes du cœur. Morosité dans une société qui apparaît sans grande saveur… Découverte aussi de la misère du monde… Vague à l'âme que les accords d'une guitare viennent quelquefois ponctuer.

Il faut attendre l'âge adulte pour que les nostalgies disparaissent et les chagrins du premier amour malheureux soient oubliés ; attendre l'âge où l'on s'intègre, où l'on s'adapte, où les rêves ont fui et où l'on accepte de construire, et de faire quelque chose de soi…

Ces états d'âme peuvent se retrouver tout au long de notre vie, car certaines situations douloureuses les réactivent. L'état émotif est alors bien semblable à celui de notre jeunesse bien que vécu différemment selon les circonstances. Si l'on fait l'erreur de s'y attarder, de s'y complaire, il faut prêter attention, car la dépression, la névrose font le guet et risquent de nous plonger dans leurs eaux noires et boueuses. Si joie et lumière vont toujours de pair, il en va de même solitude et tristesse de même, mais heureusement toute émotion obscure peut se perdre à la manière d'une mauvaise habitude.

La tristesse peut-on en donner une définition ? C'est un sentiment et non pas une idée et tout sentiment est mystère. Mélancolie ne donne son secret qu'à ceux qu'elle touche. Qui ne l'a mieux exprimée que les poètes et les artistes, ceux qui la chantent ou la peignent, ceux qui seuls ont su, et savent encore nous la livrer. Nos états d'âmes y sont présents, traduits dans leur essentiel, enrichis de délicates nuances qui imprègnent notre sensibilité. Évasion lorsque nous les abordons, mais non fuite, car si le choc du beau et du vrai nous tire hors de nous-mêmes, nous existons alors plus intensément : écho qui nous réconforte, nous ne sommes plus seuls, d'autres ont connu et vécu à travers les siècles nos chagrins et nos peines. L'intimité de leur âme qu'ils nous ouvrent dans l'harmonie, régénère et fait éclore en nous un cœur à cœur ignoré. Coloration nouvelle et vivante qui dans le spleen le plus sombre, le plus maussade nous rapproche les uns des autres. Rencontre aussi d'un monde qui transfigure notre histoire, car ces doux accords sont souvent porteurs de paix et d'espoir.

Jeanine Ercole



« Jamais l'homme, tant qu'il meure,
Ne demeure
Fortuné parfaitement,
Toujours avec la liesse,
La tristesse
Se mêle secrètement »
Ronsard, Les Bacchanales

Cette tristesse que le poète décèle au fond de l'âme, n'est-elle pas la tristesse de la finitude, de l'inachevé, n'est-elle pas la tristesse de la matière ? N'est-elle pas demande de sens au-delà de la liesse, des apparences ?

Cette tristesse souvent indéfinie, parfois infinie, devient féconde, quand elle est quête perpétuelle, prétexte à la création par la médiation de symboles (art, architecture, construction, inventions de tous ordres). Le symbole révèle alors ce qui est caché, perdu dans la séparation de l'acte même de vie.

Mais quand, au lieu de devenir acte de vie grâce à un questionnement sans cesse réitéré, la tristesse s'enfonce, se prolonge, et à la manière d'une spirale, annonce en un tourbillon narcissique la perte de tout désir, la dimension d'altérité finit ainsi par s'épuiser .Toute l'énergie consiste alors à restaurer le fantasme d'une identité sans l'autre. Réduite à n'être plus que faille, fêlure, sorte de trou d'air qui annonce un désastre du dedans. Cette tristesse de l'intérieur devient alors «cette lente glissade vers le rien» que décrit Philippe Labro dans son ouvrage « Tomber sept fois, se relever huit ». Elle s'appelle alors la dépression. Le goût, les odeurs, les autres, l'avenir se limitent à ce rien.

Le dépressif ne parle que de lui, ne connaît plus de lui que son propre anéantissement, comme s'il se complaisait dans un état dont aucune issue ne paraît envisageable. Pourtant et malgré tout, au terme d'un long cheminement, fait de patience, d'humilité, la lumière parfois peut apparaître. Ce fut le cas pour Labro.

Michèle Laburthe-Tolra



Alors que ces dernières semaines ont été marquées par le drame atroce du raz de marée en Asie du Sud, il me semble tout à fait futile d'écrire sur mes petites tristesses que je trouvais pourtant si grandes quand elles étaient là. Que les lecteurs soient donc indulgents et prennent ce petit texte pour ce qu'il est, un petit clin d'œil qui se veut porteur d'espoir.

Dans ma vie, le sentiment de tristesse a souvent été présent, hélas. Mais il n'a jamais été là tout seul, sans raison, ce qui aurait été sans doute révélateur d'une pathologie ou d'un trouble bien plus grand que ceux qui m'habitaient. D'ailleurs, il n'a jamais été là très longtemps.

Sans être le plus important, ni le plus profond, j'ai envie de raconter un moment de ma vie chargé de tristesse que je trouve, par son origine et par sa fin, très peu original et, en même temps, très révélateur.

Cela s'est passé il y a trois mois, quand mon amoureux a décidé de rompre notre relation. Pendant quelques très longs jours, j'ai été triste comme je ne l'avais jamais été. Je me réveillais en pleine nuit et, à peine dissipées les brumes du sommeil, un énorme et profond sanglot me secouait. Je me sentais malheureuse, et triste, et abandonnée, et triste, et déçue, et ma vie était finie, et… Dans la journée, je devais me forcer pour penser à autre chose, pour travailler ; je serais partie volontiers me cacher dans un coin pour pleurer. Si mes amis tentaient de me consoler, d'avoir un discours positif du style « il ne te méritait pas », je leur en voulais. Ils étaient censés être là pour me plaindre et non pour me faire réagir, car je n'en avais encore ni la force ni l'envie. En fait, j'avais besoin de passer par ce stade de tristesse absolue pour faire le deuil.

Et puis un jour, je me suis surprise à regarder vers l'avant et non plus en arrière, et les sentiments qui m'habitaient n'étaient plus les mêmes. Je ne me sentais plus ni abandonnée, ni malheureuse, ni triste. J'étais juste déçue par l'échec d'une relation dans laquelle je croyais, mais surtout déçue par moi-même qui avais si mal choisi mon partenaire amoureux. Car, comme disait si bien le titre d'un article de la dernière lettre de SOS, « Je n'avais pas choisi de si mal choisir ! ».

Et brusquement je n'étais plus triste. Alors, j'ai réalisé que j'avais déjà vécu d'autres histoires qui s'étaient mal finies. Que j'avais déjà, pendant de très longs jours, été triste comme jamais je ne l'avais été, que je m'étais déjà réveillée en pleine nuit, triste et malheureuse, et abandonnée et que je m'étais déjà sentie tellement triste que ma vie était finie… Et que je l'avais oublié !

Tristesse du deuil, tristesse de la déception, tristesse de la séparation, tristesse de l'absence… La tristesse ne voyage pas seule. Au début envahissante tel un invité indélicat, elle finit toujours, pour se faire pardonner, par partir discrètement, sur la pointe des pieds, sans nous prévenir, se faisant remplacer par l'optimisme, par la joie ou par l'espoir.

Montserrat Muniente



Au cours d'une promenade très nocturne dans New York, janvier 2004
Des arbres en Père Noël
De l'éphémère au réel

Des vies parallèles qui parfois s'entrecroisent sans se rencontrer, vraiment, totalement. J'aime les mégalopoles. L'anonymat qui y règne est source d'identité, de réalité. Pourquoi ne seraient-ce pas ceux dont les destins se croisent et s'entrechoquent qui seraient dans le vrai ? Enfin, dans une vérité.

Ah ! Ces pauvres arbres, tous vêtus de guirlandes de Noël ! Ils me font mal, et font gamberger mon esprit. Et si, ces décorations n'étaient que le symbole de ce que notre société de consommation réalise avec nous. Après tout cela y ressemble. Je m'explique. Ces arbres déguisés avec des guirlandes du haut de leurs cimes jusqu'au ras de leur tronc. On peut réaliser cela sans trop d'effort ! Les entortiller, les emprisonner en leur donnant l'illusion d'être beaux. Mais leurs racines, elles, on ne peut pas les atteindre. Ou du moins, pas aussi aisément et si on les atteignait, la vie même de ces arbres n'y résisterait pas. Alors, utilisons ce qui est possible, mais vraiment tout ce qui est possible, tout ce qui se voit. Prenons tout le jus. Voilà notre Société « presse citrons ». Et, ce qui ne se voit pas, que l'on ne peut pas atteindre si aisément, c'est là que se niche la force, la vie. Ce que l'on ne voit pas de ces malheureux arbres, tout ce qui est en profondeur, caché que l'on ne peut donc pas déguiser, « enguirlander » en lumières de Noël ? Tout ce qui est sous-jacents, tout ce que l'on devine, que l'on sent, que l'on ne voit pas ?

Je suis sur la 3ème avenue à New York, fin janvier, il fait froid, très froid, -20°. C'est beau, enneigé New York, magique et humain. Il est 23 h 10, d'abord un magasin « N/Y Sports » puis… sales, sales à l'infini, inépuisable, la fin, le début du monde.

Rien. De l'éphémère. La réalité n'est pas l'apparence que l'on voit. L'apparence n'est que le besoin de l'immédiat, le visuel, la première image, mais en profondeur, de façon souterraine, notre âme, notre intellect, créent une réalité infiniment plus complexe, individuelle, plus complète. Cette vie intérieure s'accroche, existe, profonde, tenace, éternelle.

De l'éphémère à l'éternel. L'éphémère est éternel !

Que pourrait-il y avoir de plus réel que cet irréel ? J'aime la force de vie dégagée par l'éphémère, un papillon, un jour, cela vient, disparaît, revient. Rien ne s'arrête, c'est un mouvement, puissant, infini, éternel. On passe de-ci, de-là. L'éphémère est la réalité, l'éternel est la réalité, c'est notre univers. Il faut apprendre à ne pas résister à ce mouvement, ne pas vouloir le maîtriser, y puiser sa force et apprécier ces passages, sentir cette appartenance à l'univers, à l'éternité en vivant moult « éphémères ». Un mode de vie très apaisant, pour certains, moi par exemple, là est la sérénité.

Et pourquoi, ces quelques minutes ne seraient-elles pas plus fort que tout ? Ce perpétuel quotidien sans cesse renouvelé, répétitif. Je ne vois rien de plus authentique dans la vie que ces instants éphémères, reflets exacts de notre passage dans l'univers. Je les aime plus que tout. Au-delà des sempiternelles angoisses, ou angoisses insatiables et donc sans attrait, du moins, immédiat, elles peuvent attendre, elles seront toujours là, c'est humain, le propre de notre condition, laissons les de côté. Voilà, nos réalités sont de passage, intenses. Acceptons les, elles sont notre identité. Chacun la sienne, évolutive, mouvante, bien entendu. Ne les ignorons pas, ne les fuyons pas. Vivons les. Ceux qui n'osent pas, ne leur consacrent pas une forte attention, ou une certaine intensité et ne savent pas que peut être, c'est fini, perdu, il y aura autre chose, mais celle-ci que l'on a laissé échappée ? Elle est perdue à jamais. Vivre, c'est être là, à l'instant, pleinement, sans question apparente ou immédiate sur l'instant suivant. Être présent, jouir totalement en lien profond avec ce mouvement de l'univers. Il n'existe rien d'autre que cette éternelle réalité. C'est magique, merveilleux ce mouvement éternel, semblable là aussi à la nature, les vagues, le soleil qui se lève, atteint son zénith, se couche. Cela change, tourne, à l'infini…

Marie-Christine Noir



Au printemps
il m'a dit « je te promets »
et la beauté de la nature
a orné sa promesse.

En été
il m'a dit « je te promets »
mais la chaleur du soleil
a brûlé sa promesse.

En automne
il m'a dit « je te promets »
mais la tourmente du vent
a envolé sa promesse.

En hiver
il m'a dit « je te promets »
mais la froidure des neiges
a gelé sa promesse.

Aujourd'hui
je vous dis « pas de promesse »
dans les saisons de la vie
peut fermer la Tristesse.

Anne de Raimon



C'est un soir d'automne, bien sombre, bien froid. La petite 2 cv bleue est sur le chemin du retour, attentive dans le brouillard, elle traverse la forêt, le pont sur la Seine, roule jusqu'au passage à niveau ; mais, tandis que la sonnerie vibre fébrilement et que la barrière s'abaisse lentement, la voiture cale… C'est, sans doute, une histoire d'essence, car la jauge rudimentaire est capricieuse. Après un contrôle rapide, la panne sèche est certaine. Je lève le capot pour amorcer la pompe. Désespérée par la situation, j'entends une chaude voix d'homme derrière la voiture : « Asseyez-vous, ne bougez pas, je vous dépanne ». Une ombre s'affaire dans la lueur embrumée des phares avec des gestes rapides, précis. On entend des bruits étouffés par le passage du train. Bidon, bouchon, glouglou d'essence, capot qui claque. Et la voix réconfortante qui ordonne : « vite la barrière se lève, allez-y, partez ».« Oh ! merci, merci ». Déjà la file des voitures redémarre sans attendre, le brouillard enveloppe tout, mon mystérieux sauveur a disparu. C'est irréel, je reste sans voix !

Quand je repense à cette aide miraculeuse venue du Ciel comme la main de Dieu, juste au bon moment, un bonheur sans limite m'envahit.

Par reconnaissance, je rêve d'être sauveur pour remercier, pour revivre et faire vivre cet instant merveilleux.

Anne de Raimon



En visitant des détenus en prison, on fait parfois de curieuses rencontres. C'est ainsi que le hasard, service social de l'établissement et imagination aidant, m'a fait rencontrer jadis, un garçon étrange. Vous diriez un SDF, pas celui qui fait la manche dans le métro, non, mais plutôt le clochard que vous voyez couramment en sortant de chez vous, s'abritant tant bien que mal de la pluie et du froid sous un porche, crasseux, protégé du sol par un carton d'emballage, tenu en laisse par un gros chien et surveillé par une bouteille de gros rouge. Il ne faut cependant pas trop se fier à son aspect apathique. Il peut être très dangereux, il l'a montré : Sous l'emprise de l'alcool, il a failli tuer sa mère, il a battu sa femme et il est en prison pour tentative de meurtre sur son ami Arthur. En prison, il est plus calme, il est au chaud et nourri, mais sans chien ni bouteille et cela lui donne un air encore plus triste et misérable. Il s'appelle Paul… Paul comme moi… C'est de Paul Verlaine qu'il s'agit ! Je l'ai interrogé sur sa tristesse, et c'est ainsi qu'il a bien voulu me répondre :

« O Triste, triste était mon âme. »
Voulant en savoir plus, je lui ai demandé : comment s'exprime cette tristesse ?
« Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville. »
Qu'est-ce que vous ressentez ?
« Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ? »
L'impression est donc désagréable ?
« O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits
Pour un cœur qui s'ennuie
O le chant de la pluie ! »
J'ai dû me tromper. Tout compte fait, ça n'a pas l'air de vous déplaire !
« Je ne me suis pas consolé
Bien que mon cœur s'en soit allé. »
Apparemment, je n'ai rien compris. Un peu contradictoire, votre histoire !
« C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi.
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine. »
Ça ne m'éclaire pas beaucoup. Comment vous projetez-vous alors dans l'avenir ?
« Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure »
C'est donc le passé qui vous préoccupe ?
« Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte.
Deçà, delà
Pareil à la
Feuille morte. »
Alors, c'est le passé et le futur, à la fois ? Je suis de plus en plus perplexe ! Essayez de cerner un peu mieux, s'il vous plait !
« Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Bercent mon cœur
D'une langueur
Monotone. »

Mouais !

Je sais bien que pour parler de la tristesse dans le cadre de SOS Psychologue, je devrais aller chercher réponses et explications chez Freud, Lacan ou Jung, mais c'est Verlaine qui m'a parlé et c'est lui que j'entends. Hérésie, certainement, mais c'est à travers ce qu'il m'a dit, que je vais essayer de découvrir la nature de la tristesse.

Pas d'amour, pas de haine, on pourrait croire que Verlaine est dans un état neutre, mais, non, Paul Verlaine n'aime pas la neutralité, il proteste. J'entends dans ses paroles, le souvenir de la joie et du bonheur dans le « doux chant de la pluie » en même temps que la douloureuse perspective de la mort dans ce « vent mauvais qui m'emporte. »

Et voilà une tristesse particulièrement difficile à interpréter. Ce mélange de sentiments est très déconcertant. Manifestement, sa tristesse d'aujourd'hui est faite d'un mélange non-homogène de « hier, c'était bon et il en reste des traces » et de « demain, ce sera douloureux et je le ressens déjà. » La tristesse de Verlaine est un mélange de bonheur et de souffrance, un mélange d'hier et de demain, la douleur de voir s'effacer un souvenir doux et la peur de voir arriver une souffrance que l'on pressent, peut-être parce qu'on l'a sans doute déjà connue dans le passé.

C'est très perplexe que j'ai à nouveau demandé à Verlaine : « Si la tristesse n'est ni d'hier, ni de demain, ni d'aujourd'hui, de quand est-elle donc ? Et Verlaine m'a encore murmuré « Les sanglots longs des violons de l'automne… »

Et, j'ai compris alors ce qu'était le présent de Verlaine. L'automne, si cher aux romantiques, est cette période de transition entre été et hiver. C'est le souvenir des beaux jours de l'été, c'est l'approche des rigueurs de l'hiver. L'hiver, on le connaît ! Il y a longtemps, bien longtemps, on a connu cet hiver glacial qui ressemblait à la mort. On y va tout droit maintenant et c'est difficile. On voudrait bien continuer de jouir du soleil et empêcher les jours de raccourcir, mais le mouvement est inexorable. Ce n'est pas une souffrance ! La souffrance, ce sera pour plus tard. Ce n'est plus le bonheur, ce l'est de moins en moins. Peut-être est-ce le regret des joies de l'enfance face à la torpeur de la vieillesse ! Ou plus profond encore, la nostalgie de la chaleur du ventre maternel face à la perspective de la froideur glaciale de la tombe !

Et de l'autre côté de l'année, que symbolise donc ce printemps qui interprète en mode majeur cette mélodie que l'automne joue maintenant en mineur ? Serait-ce la renaissance ?

Paul Ruty



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SOS Psychologue



Tristesse infinie d'un temps qui se perd entre deux périodes, tristesse nécessaire à cet état mélancolique, tristesse du moment ou tristesse partagée, tristesse non souhaitée, parfois passage obligé, tristesse quand tu nous tiens…

Pourtant délicieuse et envoûtante parfois, elle nous anime de cette émotion bien vivante même si c'est de souffrance qu'il s'agit. État de complaisance parfois, il nous faut nous extraire, nous extirper de ses tentacules envahissantes pour déjouer cette passivité qui s'installe.

Cri primal, cri de création, agir, bouger, aller de l'avant, mettre un pied devant l'autre.

Quand enfant, vous dévaliez en courant des collines abruptes, grisé par la vie, le jeu, l'éternité, cette sensation de toute puissance, vous couriez, penché dans le sens de la pente et le miracle se produisait, à chaque fois un peu plus euphorisant : vous aviez franchi l'obstacle, affronté en face votre peur, et votre fierté et confiance grandissaient au rythme de votre corps tout entier qui s'allongeait d'année en année.

Puis, la vie, l'expérience, le monde des adultes, et vous voilà, raide, en haut de la côte, crispé, en arrière et la descente, si elle se fait, devient parfois peur, souffrance et appréhension. Votre raideur vous rend plus fragile et le pire est finalement possible. Maintenant vous y pensez. Vous n'êtes pas tout puissant, pas éternel, vous ne contrôlez pas tout. Si d'une manière ou d'une autre, vous arrivez en bas de la colline, votre moral, votre confiance en ont pris un coup. Et c'est d'un pas hésitant que vous reprenez votre chemin.

Si un jour, la tristesse vous retient en arrière, vous empêche d'avancer, elle est néanmoins un bon indicateur des risques et de l'existence de la mort. Cependant, veillez à ne pas la laisser s'installer sournoisement, vous envahir et vous amener à vivre en arrière, crispé.

Il n'y a qu'une seule recette, qu'enfant nous avions d'instinct, la vie est comme une pente sur laquelle, nous ne gagnons que si nous nous penchons dans le sens de la pente. Ce double mouvement induit par la pente d'une part et notre corps penché en avant d'autre part, est certainement la dynamique vitale qui fait avancer vite, mieux avec légèreté et dans le plaisir d'un corps et d'une pensée réunie et surtout d'une vie libre.

Agnès de Viaris