NUMÉRO 104 REVUE MENSUELLE décembre 2005 - janvier et février 2006

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela À toi
  Requiem
  La violence
  Une autre violence
  In memoriam…
 
Bernard, Hervé La violence
 
Bouket, Gaël Monsieur de Maleville
  La violence du silence
 
Gauthier, Michèle La violence
 
Giosa, Alejandro Cadena de violencia
 
Laborde, Juan Carlos La violencia
 
Manrique, Carla Violencia familiar
 
Ruty, Paul Carpe diem
  Violence et non-violence
 
Signes, Véronique La violence
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de septembre 2005
 
S.D. La violence, abus sexuel


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J'ai été confrontée à quelqu'un de si grand, si étrange et si secret. En étant l'un à côté de l'autre, pendant 23 ans, nous nous sommes connus plutôt à travers notre correspondance, que nous échangions depuis le troisième jour de notre rencontre.

Notre vie était une passion dans tous les sens. Mais rien n'était ni complexe ni conflictuel. Tu étais sorti d'un nœud de trahisons et malentendus qui t'avaient rendu secret et solitaire. Tu préférais prendre une feuille de papier et m'écrire pour parler de tes blessures et j'ai pris tout mon temps pour répondre à tes questions et te faire sortir de ta profonde méfiance de l'être humain. Tu avais conclu de la vie que tout ce que tu pouvais dire pouvait être utilisé contre toi. C'est par là qu'il fallait comprendre tes silences et cette façon mesurée de faire référence à des événements véritablement vécus. J'ai appris à te connaître en interprétant tes allusions. De mon côté, je n'avais aucune difficulté à me montrer tant que je pouvais, avec le secret espoir de te faire, me faire confiance.

Peut-être ai-je même ignoré que ton amour était aussi grand. C'est en lisant tes lettres que je découvre, maillon à maillon, l'existence de cette histoire d'amour en dehors du temps. Moi, de ma part, je n'ai jamais fini un article sur les thèmes les plus divers sans t'envoyer un message pour te dire que tu étais présent. Je t'écrivais des poèmes et étais, à travers les trahisons qui t'aveuglaient, le chien guide.

Je ne t'ai pas beaucoup vu pendant ces 23 ans. Mais ça c'est bien normal chez les gens qui travaillent. Tu étais un homme de réflexion, tu inondais avec ta sagesse les déserts les plus arides, peut-être comme moi-même qui était une femme d'action. Mais tant de complémentarité, c'est incroyable !

Je me souviens de toi depuis notre premier voyage ensemble en Italie, en Sicile. Nous nous mettions l'un en face de l'autre, dans les nuits de lune et les étoiles flamboyantes, à plonger dans des états de méditations, à l'intérieur de nous-mêmes.

Je me souviens de notre dernier voyage, l'année dernière, en Irlande. Non, ce n'était pas notre dernier voyage ; le dernier était en Périgord. Tu avais souvent voulu parcourir les endroits de ton enfance, de toute manière le ciel étoilé nous suivait partout. Et ce profond silence intérieur, se plonger en nous-mêmes, dans une fusion d'éternité où je ne pourrais jamais dire s'il y avait une limite, une différence, un horizon, un mur.

La question est qu'avec ta mort, il y a une raison, sans doute, pour cette passion sans borne. Une partie de moi est restée avec toi dans ce caveau de Domme, mais en revanche, une immense partie de toi se réunit aujourd'hui, sans obstacle de différence charnelle, à mon propre halo d'éternité et tu continueras à vivre et tu m'aideras à ressusciter cette partie de moi bien charnelle qui ne veut pas te quitter. Que c'est curieux l'être humain imparfait. Maintenant, dans une partie secrète de moi-même, je me dis que tu es tout à moi et que je n'aurai plus à te défendre de toi-même ou des autres, car tu es autour de moi, rien qu'à moi. Pardonne-moi, je n'ai pas encore le courage de te dire « pars ». Je n'ai pas changé de place la moindre de tes affaires. Je ne suis pas triste, je suis perdue. Si en tant qu'être trahi tout au long de ta vie tu disais de moi que j'étais ta résurrection et ta vie, je dirais de toi que je suis née le jour où tu m'as reconnue, adoptée, accompagnée, créée ; j'avais fait beaucoup de choses dans ma vie, c'est toi qui me manquais comme repère étrique.

Nous étions des chercheurs, par la grâce de Dieu, chacun dans son chemin, mais un jour, toi et moi sommes devenus « nous ». Et nous avons essayé de compenser dans notre recherche de conscience, la chute du paradis. Parfois j'ai la tentation de te détruire pour survivre, de te trouver la faille pour me dire que notre amour n'a été qu'un rêve, une forme d'identification à un idéal. Mais après ça passe. Mais ce sont des tentatives pour m'évader de la réalité de ton absence physique.

Fait à Paris, un jour quelconque où
je ne sais plus si c'est l'hiver, si c'est l'été
et je m'accroche à l'instant qui fait éternité
pour ne pas rentrer dans cette chronologie
où ton pas ne marque plus le temps.

Dans la plénitude de ce temps, entre la Sicile, peut-être Honduras, l'Irlande, l'Afrique du Sud ou le Périgord, je te voyais changer et t'ouvrir en douceur, enfin ressuscité, te baigner dans les mers les plus diverses de l'Atlantique sud, froid, troublant, à la tendre méditerranée des côtes de la Chypre turque.

J'ai trouvé ton cahier de rêves avant-hier soir et dans ton dernier rêve, du 27 novembre 2005, tu avais des difficultés à trouver ton maillot de bain qui s'était égaré sous un tapis. C'est drôle, je comprends à cet instant que c'est à cause d'un tapis que tu as trébuché et tombé, mais tu es parti sans souffrance.

Tu me fais penser que tu as bien trouvé ton maillot de bain. Quelque part, tu es parti comme le protagoniste du film « le grand bleu », sur le dos d'un dauphin. En tout cas, je sais que, où il y aura de l'eau, je te trouverai, et ce ne sera pas le liquide amniotique d'une histoire de maternité pas claire, ce sera notre plage à Miramar en Argentine, la mer ouverte, mes vagues, mes espèces de sable varié, les dunes.

Si j'avais su, la dernière fois, lorsque j'écrivais sur le temps, qu'il pourrait y avoir un jour dans le temps, une espèce d'adieu sacrificiel avec la brutale séparation de la chair ! J'aimerais bien retourner en arrière, relire tout ce que j'ai écris, pour revivre à travers le temps, ces moments d'amour parfait.

Partons une autre fois dans cette forêt sauvage, en vélo, à cheval, ou en marchant la main dans la main. La main dans la main … Guérissez-moi de rêver de l'éternité, ce n'est pas encore le moment. Et je t'aime.

Et par ailleurs, ce sont les chansons qui nous suivent. Le samedi 22, à Sarlat, nous avons entendu chanter « Besame mucho » et le mardi 25 janvier, après quinze ans, un cousin germain m'appelait d'Argentine en disant : « je devais t'appeler, car il y a votre chanson, c'est « fuiste mia un verano », tu l'entends ? », et après c'était « solamente una vez amé en la vida ».

Je ne suis pas en train de t'écrire de façon formelle, accepte le tourbillon de mon âme. Notre amour est comme ça, comme le volcan, il fait irruption. Mais je me souviens t'avoir dit sur cette terrasse en face de la mer : « tu es mon premier et mon dernier amour », ce que je ne t'ai pas dit mais pensais : « c'est la première fois que je sens un homme chez moi et ce n'est pas seulement sexuel, c'est dans la puissance de ton charisme et de l'éveil de ta conscience. Tu vois, si pour toi j'étais la résurrection et la vie, tu étais pour moi le phare, je suis bien sûre que mon bateau ne pourra pas couler ».

Je sais, il me faudra avoir les yeux et les oreilles ouverts et l'âme prête à différencier le faux du vrai. C'est là que la tâche n'est pas facile. J'évoque, sans le vouloir, le tableau « le radeau de la méduse ». Quelque part, je préfère le jour à la nuit, le soleil à la lune. Je me répète la phrase que tu m'as écrite dans ta lettre : « méfies-toi des mendiants, qui après te dévorent ». Tu as raison, il faudra mettre une forteresse autour de moi, avec de vraies pierres et des meurtrières, pour guetter l'ennemi à distance.

Fait à Paris, le même jour,
un peu plus tard et ce n'est que le commencement.
À vendredi prochain.
Et je t'aime.

***

C'était fin mars 1995, à Miramar, mais à la campagne. Nous avons parcouru, pendant des jours, des propriétés près de la mer. Un jour, à la tombée de la nuit, nous nous sommes arrêtés, éblouis, devant une propriété qui donnait sur le chemin, les tournesols fleurissaient jusqu'à l'horizon. Nous y sommes entrés et avons pris un café avec le propriétaire. En revenant à la ville, tu m'as dis : « Je voudrais m'échapper et vivre avec toi pour l'éternité dans un endroit comme ça, sans portable, avec un 4x4 et définitivement loin de tous mes souvenirs de trahison blessants ». C'était la tombée de la nuit, il y avait un laurier nobilis contre le mur, un jasmin parfumé, un tank australien et un moulin. Nous avons pris certaines photos et nous avons rêvé fort que l'oubli puisse être possible, aussi bien qu'un changement de continent pour créer une nouvelle vie. Naturellement, ton projet ne facilitait pas mon avenir professionnel, car il n'était possible qu'en allant chaque jour à Mar del Plata, pas moins de 100 kilomètres aller-retour, mais tu sais bien, je n'aime pas conduire. Tu avais rêvé d'un endroit pour tes groupes de réflexion, c'est-à-dire une antenne de spiritualité dans cette nouvelle dimension argentine. Nous ne sommes jamais retournés en Argentine après cette année là. Jusqu'en 1998, j'allais et revenais régulièrement car ma mère était très malade. Elle est décédée depuis.

En 2000, nous avons failli revenir ensemble. Je suis partie en avance. Nous avons laissé ton passeport dans le tiroir droit du bureau de mon cabinet, fermé à clef, j'avais la clef à Buenos Aires. Le jour de ton départ, tu n'as pas pu partir. Un rêve est mort à ce moment là. Mais c'était peut-être pour du bien. Nous ne pouvions pas fuir. Le passé n'existe plus, mais les blessures restent et les cicatrices produisent parfois des actes manqués.

Je te vois une autre fois, à pied, à cheval, en vélo à côté de cette mer somptueuse que tu visites aujourd'hui, sans le poids lourd de ton corps, pendant qu'à 12000 kilomètres, tu me manques car je suis encore ici bas.

Ce n'est pas un rêve que tu m'as laissé comme héritage ; je n'ai aucune envie de revenir et par ailleurs, même avec toi, tous ces paysages représentaient des parties de ma vie qui se sont diluées par le simple effet de la condition humaine. En revanche, tu m'as laissé une immense bibliothèque de spiritualité, toutes les réflexions de ta vie par rapport à l'enseignement, à la fraternité et je dois les publier. Et tu m'as laissé tes élèves, tes conférences et tu me fais confiance et par moment, je t'aime autant que je te déteste, parce que ta présence et ta juste parole m'ont toujours protégée des « mendiants qui après me dévorent ». Autour de moi est en train de se construire une nouvelle famille nombreuse et confuse, incluant les enfants de la chair et les enfants de l'esprit, pour se bâtir un cercle nouveau, une nouvelle famille proche, pour qu'elle soit ma protection et la continuation de notre travail spirituel. Oui, c'est vrai, je suis perdue sans toi. Il y a des moments où je ne sais pas différencier le noir du blanc. Donc, je fais le silence et la brume disparaît, les idées s'enchaînent comme les mots, donnant un sens au non-sens de ton départ non annoncé.

Fait à Paris, aujourd'hui,
et peut-être à vendredi ou à ce soir.

Merci pour m'avoir laissé autant de lettres, mais je reste avec l'impression profonde que tu voulais de moi quelque chose que tu n'as pas osé me demander. S'il s'agissait de quelque chose de charnel, tant pis pour nous. En tout cas, je porte la question et je sais bien que j'aurai la réponse.

Tu dis : « la première qualité demandée d'un maître est la modestie et surtout la normalité ». Tu as raison. Tu étais mon maître, un modèle de modestie et sans aucun doute de rayonnante normalité. Le but de nos recherches a toujours été d'être réellement libres et responsables. Nous avons vécu dans une permanente alchimie spirituelle.

Cher Georges, après l'Irlande, et je viens de me souvenir à cet instant, tu as voulu faire le Périgord, mais comme on retourne aux sources, en passant par tous les endroits qui avaient une symbolique dans ta vie. C'était le commencement de l'automne 2005. Nous sommes restés chez Bertrand de Goursac. Tu t'es baigné dans cette piscine qui contemple la vallée avec ton habituelle passion pour le passage des eaux du baptême. Peut-être as-tu eu des pensées tristes à cause de ton anémie. Mais après chaque bain, il n'y avait que le présent dans la plénitude vibrante de ton regard magnifique, devenu lisse et rayonnant. Nous avons largement parcouru le château de Fénelon. Un froid étrange te pénétrait dans ces murs où, en réalité, tu n'es pas né ; ton père a vendu ce château quand il avait 47 ans, car ta mère préférait vivre près de Paris, à Rueil Malmaison, où tu es né, entouré d'arbres magnifiques, plantés par Joséphine. Des arbres magnifiques.

Je t'ai toujours senti comme si tu étais mon arbre. Près de toi, tout a été doux et serein. Il n'y avait pas de prédateur. C'est vrai, dans le temps, tu étais un tronc, un arbre fort. Je n'étais pas encore là, mais tu avais été dévoré et parasité par le lierre. C'est moi, avec mes dents de bon chien fidèle, qui t'ai nettoyé en tant que tronc et tu as pu acquérir ta vraie dimension. Oui c'est vrai, tu m'as protégée, mais moi aussi. Tu me disais dans ta lettre : « je t'aimais autant que j'ai pu aimer une femme, je continuerai, n'hésite pas à demander ». Je te réponds : « je t'aimais autant que j'ai pu aimer un homme, je continuerai, n'hésite pas à demander ».

Fidèlement, ton épouse.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le présent numéro est dédié à notre vice-président, comte Georges de Maleville dont le décès est survenu le 16 janvier 2006. La cérémonie religieuse a été célébrée le vendredi 20 février, à l'église Sainte Jeanne de Chantal. Son inhumation a eu lieu au cimetière de Domme, le samedi 21 février avec la présence de son épouse, de sa famille, de ses amis et de ses élèves.

Pour SOS, Georges est irremplaçable. Il faudra beaucoup avancer et travailler pour que, au moins administrativement, quelqu'un puisse le remplacer.

Il s'est donné totalement à cette association internationale et fortement humanitaire. C'est lui, avec son épouse, qui avait donné forme, contenu, continuité et puissance à cet effort du bénévolat, pour un éveil psychologique et spirituel, pour des êtres parfois égarés du bon sentier de la santé psychologique ou existentielle.

Dans un de ses livres, il dit : « les cathédrales gothiques sont des monuments anonymes, l'auteur eût été grandement gratifié de pouvoir y adjoindre une minuscule chapelle. Car ce sont les idées qu'il expose qui comptent et non sa personne ».

Modèle d'humilité, il est un exemple qui nous illuminera sans doute pour faire le ménage autour de nous de tout ce qui est négatif ou stérile. Il dit à ce sujet : « ne l'écoute pas [ce qui est négatif ou stérile], coupe, ne te laisse pas engluer dans la pitié des mendiants qui ensuite te dévorent ».

Son dernier livre est « un essai sur le mythe moderne », il s'appelle : « Laïcité et religion », aux Éditions SDE, société des écrivains, 147-149 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

C'est la dernière chapelle qu'il apporte aux cathédrales. Des conférences et des débats auront lieu dans les prochains mois, mais souvenez-vous, dans le sous-titre, il y a la clef de sa pensée.

Pourquoi appelle-t-il « un mythe moderne » la question de « laïcité et religion » ? À moi la première à comprendre, car obligée à prendre sur moi la responsabilité de ses tâches à accomplir : conférences, débats, échanges nationaux et internationaux, correspondances.

Le monde a l'air d'être très grand, mais en réalité il n'y a qu'un petit groupe, une petite élite capable de réfléchir, hélas. Essayons d'élargir et soyons responsables du rappel qui nous est donné.

La Présidente, son épouse, comtesse Cimetti de Maleville.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



L'opinion publique est comparable au jugement d'une personne. Un individu peut avoir une intelligence médiocre ou éclairée, des sentiments vulgaires ou délicats. Il a de la vie et du devoir une conception qui varie avec cette façon de comprendre et de sentir.

***

La violence des sentiments

L'influence qu'il est capable d'exercer diffère avec sa mentalité et sa conception. De même, la valeur de l'opinion publique n'est pas toujours identique. Elle est déterminée par la mentalité obscure et pauvre, ou riche et lumineuse de ceux dont les jugements concourent à former cette opinion.

Cette disposition peut dégénérer en véritable faiblesse, devenir la crainte constante chez quelques uns, de la désapprobation. D'autres se soumettent à l'opinion par inertie.

***

La violence des paroles

L'influence d'un certain nombre d'individus peut être excellente ou fatale. Excellente quand elle stimule une activité raisonnable, fatale et condamnable quand elle est animée de rapports sociaux malhonnêtes que représente la violence.

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La violence des actes : une pathologie sociale et individuelle

Deux grands modèles dominent, aujourd'hui, l'analyse sociologique : le premier modèle, qu'on peut appeler « Parsonien », considère la société comme un système en équilibre dynamique, pouvant absorber les conflits et leurs conséquences, les cas de pathologie sociale. L'autre modèle, opposé au premier, obéit à la logique du marxisme dialectique et considère les conflits comme un moyen de renverser l'ordre établi par le biais des révolutions.

Le rôle des conflits et de la pathologie sociale est donc perçu dans les deux cas de manière radicalement opposée. Dans le premier modèle, le conflit et la pathologie sociale déstabilisent le nécessaire équilibre qui doit s'établir entre les groupes sociaux. Dans le second, la pathologie sociale est un bien manipulable pour déstabiliser l'ordre établi et réaliser un idéal salvateur. Cette exploitation de la pathologie sociale poursuit en fait deux objectifs : un objectif immédiat consistant à détruire le système, sans se soucier des victimes des actes terroristes ou violents. L'argument avancé est que pour construire un ordre nouveau, il faut détruire l'ordre existant, auquel on impute la responsabilité morale de tels actes. De ce point de vue, les actions préférées sont celles qui attirent le plus l'attention publique. Quant à l'objectif à moyen terme, il consiste à créer des courants d'opinion défavorables aux gouvernements, afin de les discréditer. Cette déstabilisation crée un état d' « anomie » sociale, c'est à dire une absence de valeurs sociales et morales, situation privilégiée pour instaurer l'idée de salut. En effet, le manque de valeurs est un état pathologique aussi bien au niveau social qu'au niveau individuel. Cet état est un véritable danger, car c'est alors que les marginaux de la société sont mieux utilisés pour exécuter les actions, soumis de par leurs caractéristiques psychosociales à ceux qui les conçoivent et les organisent. L'objectif au troisième niveau est la prise du pouvoir, l'utilisation des symboles ainsi que la manipulation des personnalités dont nous allons décrire la pathologie.

Nous pensons que ce sont de véritables psychopathes qui conçoivent les actes terroristes ou de violence et d'autres psychopathes d'un type plus complexe qui les exécutent. L'image du « je peux détruire » déchaîne l'instinct « tanatique », c'est à dire l'instinct de mort de l'individu sans défense et immature, ce qui est, de toute manière, un problème grave de la société actuelle en général. Elle lui donne l'impression de pouvoir vaincre son complexe d'infériorité, de devenir pour un instant un être important dont on parle, d'être l'acteur de son destin. Par exemple, pour l'individu conscient de son inaptitude ou de son incapacité à occuper une position acceptable au sein de l'ordre établi et qui en souffre, la violence, en supprimant ceux qui font barrage à son amour du pouvoir, permet de dépasser sa propre frustration.

La capacité du « moi » de distinguer les réalités internes des réalités externes peut se voir affaiblie par des facteurs sociaux ou émotionnels qui déforment considérablement les réalités externes, étant donné l'intense besoin intérieur de compensation. La personnalité humaine comprend autre chose que le concept de mental conscient. La plupart des fonctions psychologiques de la vie quotidienne, de même que les symptômes psychotiques et névrotiques ne peuvent être compris qu'en fonction d'une motivation inconsciente. Les phénomènes psychologiques et psychopathologiques ne sont pas fondamentalement différents ; ils obéissent au même principe de base. La raison pour laquelle les processus psychopathologiques paraissent irrationnels, c'est à dire dénués de sens, réside dans le fait qu'ils sont déterminés par des processus plus archaïques que les processus conscients. De toute façon, nous soutenons à la suite de Jung que pour qu'un fait arrive – dans le cas qui nous intéresse ici, pour que le fait terroriste ou violent se produise – il faut, nécessairement, qu'il y ait synchronicité ou rencontre entre deux séries causales empiriques et l'image d'un archétype. Par exemple, rencontre entre la frustration historique d'une minorité, les frustrations psychologiques de certaines personnalités dans l'univers social (deux séries causales) et l'image de l'archétype du héros revendicateur.

Les images de l'archétype de la Justice sont d'une très grande force et exercent un immense pouvoir de fascination. Si, dans chaque archétype, il existe une partie obscure et une partie lumineuse, il semble que dans le drame contemporain de la violence, ce soit l'ombre de l'archétype de la Justice, sa partie ténébreuse qui agisse sur les plus faibles, les plus irrationnels, les moins conscients. De ce point de vue, les personnalités « idéales » sont les caractériels, les psychopathes et les « cas-limite ».

***

Les caractéristiques des personnalités manipulées

Les personnalités manipulées sont cette masse variable et confuse des marginaux, caractérisés par la haine, la faiblesse, l'anxiété, un désintérêt généralisé, une enfance à problèmes, une éducation difficile, un comportement instable, une intolérance totale devant la frustration, l'absence de culpabilité, etc.

Le passage à l'acte est, pour eux, une réponse à certaines sollicitations et apparaît comme l'unique possibilité de décharger leurs tensions intérieures. Nous voyons donc comme toile de fond de la manipulation possible de ces personnalités, de grandes frustrations affectives et éducatives et la recherche conséquente d'actions directes sur le milieu environnant afin de compenser le manque d'identification.

En aucun cas, la conséquence des actes n'est prévue par ceux qui les exécutent. L'idée réside dans la pulsion, en la pulsion réside l'acte et dans l'acte réside la finalité qu'est la revendication.

La manipulation exercée engendre un état d'exaltation, vécu comme affectivité, alors qu'en réalité il en est dénué. Cet état d'exaltation ne permet pas de mesurer les conséquences de ces actes.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



La violence est, pour moi, la frustration permanente, due à l'incapacité de signifier son désir, donc dans l'effondrement du principe de plaisir. C'est l'existence prioritaire des désirs des autres, qui prend toute la place, en empêchant même l'existence d'un désir totalisant, capable de me gratifier et me permettre la survie d'un psychisme, exposé de façon permanente, au sur effort des exigences d'autrui.

La violence est, pour moi, un état de confusion, dans lequel n'existe que le « il faut que ». La violence est un état interne, dans lequel, toute illusion de paix est coupée à l'avance, sans pouvoir fleurir. Je sais qu'il faut que je donne, mais ma violence la plus profonde, est que j'ai aussi le désir inexprimé de recevoir, tout simplement.

Le cas de Madame M m'a toujours parlé. Elle est venue il y a sept ans avec une demande très confuse. Sa vie était difficile et elle était dans un état de révolte, qui était à l'origine de son état de nécessité pour faire un travail analytique sur elle.

Mère de six enfants, 58 ans, mariée très jeune avec un homme dont le despotisme était quotidien. La violence du couple n'a jamais été perçue par l'environnement ; elle cachait très bien la réalité de sa vie familiale, pour masquer les apparences et éviter le bavardage au sujet de cette situation anormale.

Son mari était un bon à rien. Issu d'une grande famille. Son habitude était de voir les fleurs pousser, satisfaire ses caprices et jouer des comédies mondaines. La violence, pour ma patiente, avait commencé déjà avant son mariage, quand elle entendait son futur mari, raconter des mensonges amusants, pour faire rire un auditoire, aussi léger que lui. Mais elle devait partir, de toute manière, de son foyer paternel : la violence du couple parental, si bien cachée, la poussait à vouloir partir, seule dans le monde et ne pas revenir.

Ma patiente souffrait d'une situation abandonnique depuis la naissance. Très solitaire, avec une petite sœur qui demandait toute l'attention et qui obtenait tout ce qu'elle voulait, pendant que Mme M faisait tout ce qu'il fallait faire.

Comme, dans cette ambiance, on ne montre pas le malheur, parce que cela ne se fait pas et avec une grande dignité, elle avait supporté, pendant 23 ans, ce mari despotique, qui passait son temps à échouer dans tous ses projets de vie.

En deux mots, il ne voulait pas travailler, donc il restait à la maison et passait son temps à agresser le fils aîné du couple. À cette époque-là, on ne parlait pas de violence familiale, d'enfants battus, de maltraitance des enfants. Je dis qu'elle a supporté, pendant 23 ans, d'être battue, humiliée, dénigrée tout le temps, jusqu'au jour où ses enfants, déjà mariés, l'avaient laissée seule avec le dictateur. Il continuait par ailleurs sa vie de Don juan, mais retournait toujours à la maison, à cause des apparences, et parce qu'il avait comme maîtresses les amies de sa femme, les domestiques de la maison, les plus petites femelles qui tournaient autour de ce couple, d'apparence royale et de réalité misérable.

Un jour, sans aucun préavis, elle est partie, elle a tout quitté et, devant tout le monde, elle est allée vivre dans un hôtel, pendant quatre mois, en état de suspension et de confusion. Naturellement, c'est à ce moment-là, que son analyse a commencé.

Sa souffrance était tellement forte, que l'on n'arrivait pas à trouver une issue, même précaire, pour la situation à venir. Son problème avec l'homme était évident. Mais, sans aucun doute, tout choix à ce moment-là, n'aurait été que la répétition de son histoire, avec un dictateur.

Elle a été attirée par plusieurs hommes, dans les sept ans suivant l'analyse. Le premier, était beaucoup plus âgé qu'elle et n'en faisait qu'à sa tête ; elle a pu travailler, à cette époque, sa relation avec le père. Cela a fait avancer son analyse.

Après quatre mois d'hôtel, elle a fait la demande du divorce. Naturellement, son ex-mari, dictateur et séducteur, avait pris pour lui les sept enfants, contre cette mère, d'apparence volage, qui était partie de la maison, un beau jour, sans même laisser d'adresse.

Le divorce a été d'une violence inouïe. Elle est allée chercher des vêtements, car quand elle est partie, elle n'avait sur elle que son sac à main ; le mari avait lacéré tous ses vêtements, avec un couteau, pour lui faire peur. Elle est partie sans pouvoir récupérer ses bijoux, car le mari gardait les clés du coffre fort.

Sa deuxième relation, a été un homme plus jeune qu'elle, de l'âge de son fils aîné. Ça n'a pas duré ; il ne faut pas oublier que les enfants avaient coupé toute relation avec leur mère. Elle était abandonnée, comme dans son enfance et son adolescence, quand sa soeur avait tout et, elle, rien.

Sa fortune personnelle était diminuée par le divorce ; elle avait cédé des propriétés et des choses, afin de récupérer la liberté.

Sa troisième histoire, il y a de cela quatre ans, était avec un homme, qui faisait aussi, tout ce qu'il voulait, incroyablement manipulateur et pervers, mais d'une extrême douceur. Elle s'était donnée à cette relation, à partir de sa position névrotique et pleine d'admiration, vers celui qui pouvait faire, de façon perverse, tout ce qui lui était interdit à elle. Pendant les années d'analyse, ce couple était le meilleur témoignage de la réalité de son vécu.

Actuellement, elle n'a plus de relation avec ses enfants. Le mari cruel, l'ex-mari disons, est mort en 48 heures, d'un accident cardio-vasculaire. Ça n'a pas arrangé la situation avec ses enfants ; lui, le monstre, n'a fait que grandir, mythiquement, son pouvoir, en devenant le sacrifié.

Il y a deux ans, elle s'est remariée, enfin veuve, avec un homme physiquement fragile et émotionnellement fort.

Nous en sommes là. Il faudra remarquer que la violence dans le couple, a ravagé sa vie, non seulement la violence dans son couple, mais aussi dans le couple parental.

C'est tout pour le moment.

***

Et maintenant et comme toujours, j'ai l'habitude de conclure mes confessions par une réflexion très, très personnelle sur la violence pour décharger mon « trop plein » d'élucubrations au sujet du thème du mois : la violence du silence qui s'instaure n'importe comment et dans toutes les situations de la vie. La violence du silence en théorie est un trop plein de non-dits qui n'arrivent pas à se constituer en parole. Il s'agit d'une souffrance dont le niveau émotionnel est inatteignable et bloque la formulation, la mise en langage. Mais l'affect du non-dit est partagé.

Ne parlons pas des non-dits dans des situations de couple ou de famille. Avoir peur de nos enfants n'est pas une fantaisie, mais une réalité. Qui n'a pas eu peur de ses enfants ? Peut-être un irresponsable qui n'accepterait jamais les erreurs commises. Notre degré de conscience nous a empêchés un jour de dire ou faire ce qui aurait été nécessaire pour éviter la catastrophe de l'accumulation des amours mal formulés, parfois trop dictatoriaux, parfois d'une faiblesse irrationnelle !

Qu'attendent nos enfants de nous ? Peut-être une répression juste, au bon moment, mais la fuite est parfois le chemin le plus facile. Nous nous disons quelquefois, en nous justifiant, que Kalit Gibran a dit que nous sommes les arcs qui envoient les flèches.

Oui d'accord, mais la tension de l'arc doit être mesurée et calculée pour que la flèche ne tombe pas mal.

Écrit à Paris le 7 janvier de cette année
qui commence étrangement en déchargeant des illusions.
J'ai rêvé que mon village de sable était détruit.
J'ai rêvé que j'avais fait le jardin exotique le plus riche et luxuriant,
mais il était détruit, car il n'était pas réel.
Mes pas deviennent lourds de violence, la violence du silence et la pleine mer détruisent sans pitié
mes dernières rêveries qui naturellement ne sont pas les dernières,
mais elles voudraient l'être.
Avec sincérité, il fait froid et je sens ma profonde solitude d'être vivante.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



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Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



J'ai toujours été marqué par cette citation extraite d'un ouvrage de science-fiction d'Isaac Asimov « la violence… est le dernier refuge de l'incompétence »1. Je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être parce que je suis plus sensible que d'autres par le message qu'elle contient et dont il me semble ne pas avoir tout fait décrypté complètement les arrières pensées, Jung parlerait des recoins ombriques, pour autant qu'on puisse faire un jour la question d'un thème aussi vaste et universel ? La psychanalyse ne pose-t-elle pas d'ailleurs en principe que l'interprétation des rêves, voie royale vers l'inconscient, est illimitée ?

La violence, tout le monde en conviendra, est un thème bien d'actualité. Non parce que le monde recèle plus de violence qu'à d'autres époques, il y a toujours eu des guerres et des zones de violence et d'oppression. Mais il me semble qu'elle envahit nombre de terrains, jadis vierges de certaines formes de violence, dans notre propre société. Elle peut être présente à tout instant sans que l'on puisse prédire à quel moment elle peut faire irruption, ni quelle forme elle peut prendre, comme une énergie négative qui circule sans guère d'entrave.

Les émeutes d'octobre ont marqué largement l'actualité de notre pays tout entier, qui a vu de très nombreuses villes de la banlieue de Paris et de la province envahies, dans ces quartiers les plus chauds, par un déchaînement de violence de la part de jeunes entre 15 et 25 ans, brûlant des voitures, affrontant des patrouilles de policiers ou gendarmes, saccageant des bâtiments publics… Et sans qu'il n'y ait de liens apparents entre tous ces événements, sur quelques semaines, disséminés aux quatre coins de la France, en dehors du relais des médias, qui a permis presque de vivre en direct ce qui ressemble à des scènes de guerre civile.

Ces événements m'apparaissent comme des révélateurs et des symboles d'un profond malaise de notre société dans son ensemble. En tant que psychologue clinicien et social, je ne peux pas réduire ce choc vécu comme tel par la plupart de nos concitoyens, au-delà de la peur physique de ceux qui étaient aux premières loges, à une simple anomalie statistique, à un simple chiffre un peu plus élevé que d'habitude. Tout s'est passé comme s'il avait suffi d'une simple allumette, en l'occurrence la poursuite de deux jeunes par la police se terminant dramatiquement, pour embraser une situation dangereuse qui couvait depuis bien longtemps, un peu comme une poêle, pleine d'huile bouillante qu'on approche d'un feu, la simple et aléatoire inflammation de vapeurs d'huile se transformant en un brasier puissant.

Le reste ne me paraît que simple mécanique, des jeunes désoeuvrés, une situation de chômage criante dans les soi-disant cités de banlieue, des parents perdus, parfois aussi désoeuvrés que leurs enfants, sans repère pour eux-mêmes, donc encore moins pour leurs enfants, des zones devenus de non droit pour la population alentour. Évidemment la justice, les forces de police, le pouvoir politique sont là pour faire respecter le minimum d'ordre et de sécurité compatible avec le besoin de toute société humaine pour se développer suffisamment harmonieusement compte tenu des limites qu'elle peut accepter ou encaisser. Bien sûr le gouvernement a eu raison de mettre en œuvre des mesures exceptionnelles, comme l'état d'urgence afin d'encadrer les débordements et mieux les combattre et les faire disparaître. Comme une contre force nécessaire pour éviter une situation qui deviendrait pérenne et ferait tache d'huile pour l'avenir. Et pour cette mécanique il faut évidemment des spécialistes, comme des forces de la loi, les juges, les avocats, les travailleurs sociaux, les personnes chargées de l'éducation des jeunes, les médecins, mais il faut également des spécialistes qui analysent les forces conscientes et inconscientes sous-jacentes, qui sont le moteur de phénomènes qui transcendent l'espace et le temps, afin de faire toute la lumière de ce qui s'est passé et de ce qui pourrait survenir plus tard.

La violence est comme une énergie négative qui envahit tous les recoins de notre société et qui éclate au grand jour quand les dispositifs amortisseurs intégrés aux différents niveaux de notre société et longuement élaborés au gré de notre développement culturel depuis des siècles, même des millénaires, ne peuvent plus remplir leur office, comme le lien social, le respect des valeurs, la politesse, l'adhésion à un projet de société, la capacité de chacun à élaborer sa propre trajectoire pour se projeter dans l'avenir, ce qu'on appelle en psychanalyse la capacité de secondariser, qui est la première tâche de l'analyste avec son patient, sans lequel tout travail analytique est impossible.

De nombreux signes avant-coureurs ont montré que des verrous, des repères, des zones tampon ont sauté. Il suffit de mesurer l'évolution du niveau des incivilités autour de soi, au travail, en famille ou plus généralement dans la vie sociale depuis 10 à 20 ans. Peu importe peut-être les causes ou les conditions favorisantes (la mondialisation, la société de consommation, le développement des médias ?), car, de tout temps, toute société subit des évolutions et doit apprendre à s'adapter. Au début, on réagit, on montre sa surprise, son émoi. Puis peu à peu des mécanismes de défense plus inconscients se mettent en place : on ne voit plus l'incivilité de l'autre, on fuit les risques d'incivilité, on vit moins dans la rue, on se donne moins d'occasions de s'ouvrir aux autres, on s'enferme physiquement et psychologiquement. On s'enferme dans sa bulle en ne privilégiant que le minimal vital, sa propre famille, ses collègues directs… Comme si sa propre sphère vitale se réduisait au rythme de l'expansion des éléments de notre environnement.

En me promenant dans un village des Deux-Sèvres une après midi d'hiver, j'étais surpris du peu de personnes rencontrées malgré les nombreux bruits dans le hameau, dans les champs environnants et même plus loin. J'ai tout de suite associé cette situation, si différente d'il y a quelques dizaines d'années où tout le monde se croisait si facilement et fréquemment dehors, à l'évolution des transports et des moyens de communication qui ont tant raccourci les distances et les unités de temps. Comme pour mettre une barrière à cette sensation d'envahissement qui fait qu'une personne lointaine peut rejoindre un village jadis perdu en France facilement et rapidement. Comme pour fuir le monde qui maintenant campe à votre porte.

Apprenons à déceler cette propre violence pour cultiver une attitude propre à ne pas répondre à la violence environnante et même à la réduire. Nous en sortirons grandis par cette union à la recherche d'harmonie au fond et autour de soi, sans laquelle rien de grand et pérenne ne peut être construit.


1 citation du personnage de Salvor Hardin dans « Fondation » (Isaac Asimov).
Hervé Bernard



Deux années ensemble
Devenus intimes
Sans pourtant rien savoir de nos vies
Sans non plus s'y intéresser

Deux années
Seulement
Mais le temps s'était allongé

Peu de mots
Pas de bavardage
De la présence
De la justesse
De la rigueur
Sévère
Miséricordieux

J'ai manqué de respect
J'ai manqué d'attention
Il a passé du temps pour moi
Jusqu'aux derniers jours
Jusqu'aux dernières forces
Pour nous

C'est la responsabilité qu'il nous a laissé
Le temps passé

Il n'appartient qu'à nous que ce ne soit pas du temps perdu

Merci

Je sais que les instants d'après seront plus forts entre nous
C'en est déjà ainsi
Car tout continue
Evolue
A travers moi aussi

Et ce sera mon contre don

Peut-être me faudra-t-il une vie entière
Sûrement même plus

C'était le dernier enseignement
Au moment du relais
Tout continue

Puissé-je y prendre part dignement

Gaël Bouket



Résignés au silence
Chantez

Chantez tout ce que vous vivez

Tout est chanté en nous
Même pour les plus muets
Nous sommes chantés
Acceptons ce cadeau

Chantons fort
Chantons juste dans l'intention pas dans les notes

Chantons parce qu'il n'y a pas d'autre possibilité

Chantons la vie
Pour s'accorder avec elle
Il n'y ait que ses oreilles qui sachent le juste ou le faux

Il faut chanter pour elle
Pour être devant elle

Chantons
C'est une prière

Gaël Bouket



La violence, nous la côtoyons chaque jour, chaque jour nous y sommes confrontés, il suffit d'allumer un poste de télévision pour nous retrouver face à la grande violence du monde. Bien sûr, celle-ci nous terrifie, nous angoisse, mais savons-nous aussi voir et entendre la violence qui est en nous, la violence dans notre vie de chaque jour ?

C'est la violence qui a permis à notre espèce de survivre. Elle est naturellement en chacun de nous, elle fait partie de nous. Nous sommes violents, parce que nous sommes vivants. Elle a été notre force de vie, de survie, d'autoconservation. Aujourd'hui, loin de la préhistoire, cette énergie primordiale est toujours vivante en nous. Nous sommes faits d'amour, mais aussi de violence. Si nous sommes conscients de cette réalité, il nous faut aussi apprendre à maîtriser notre violence, à la canaliser, à l'adapter, à la transformer en création plutôt qu'en destruction, en amour plutôt qu'en haine.

Etre conscients que la violence nous habite et que nous devons l'apprivoiser dans notre vie de tous les jours, c'est déjà faire un pas sur le chemin de la non-violence. Être à l'écoute de notre propre violence, la mettre en mots, lui donner un sens, peut nous aider à désamorcer un acte destructif pour les autres ou pour nous-même.

Si chacun d'entre nous était attentif à sa propre violence, peut-être pourrions-nous enfin commencer à bâtir un monde de paix, de respect et d'amour.

Guy Corneau, psychanalyste, écrivain et conférencier écrit : « La paix débute lorsque l'être commence à découvrir les conflits inconscients en lui-même et à pacifier les relations intimes de sa vie », il écrit également : « S'il y a la guerre dans le monde, c'est qu'il y a la guerre en nous ».

Comprendre la guerre qui est en nous, prendre le temps de l'écouter et chercher la paix à l'intérieur de nous-même en utilisant cette arme merveilleuse et pleine d'énergie qu'est la parole, la parole partagée, la parole respectée, la parole bienveillante, n'est-ce pas là le chemin qui nous conduira vers une relation aux autres enfin responsable, confiante et aimante ?

Nous sommes tous responsables de la violence.

La non-violence, disait Gandhi, suppose avant tout de savoir se battre.

Il nous démontrait ainsi que la non-violence n'a rien à voir avec la passivité ou la résignation, mais que nous pouvons nous servir de notre combativité naturelle pour établir une relation respectueuse avec les autres et avec nous-mêmes, dans l'écoute, la bienveillance et l'amour.

Michèle Gauthier



Le temps se divise, en toute logique, en présent, passé et avenir. Il se représente généralement par une ligne. À gauche le passé, à droite l'avenir et au milieu, le présent qui sépare passé et avenir. L'événement futur est inconnu et devient passé en franchissant le présent.

Le futur, nous n'en connaissons rien. Présomptions, craintes, appréhensions, espoirs ne sont que suppositions. Le futur, c'est la grande inconnue. Au contraire du passé qui est dévoilé entièrement, si toutefois, la mémoire n'est pas défaillante, en passant par le filtre du présent, ce point généralement sans dimension sur la ligne du temps.

Le présent généralement sans dimension. Voilà une notion susceptible de heurter et pourtant, rares sont les moments où nous sommes réellement présents au présent. Pour qu'il en soit ainsi, il faut une concentration, une attention particulière, provoquée par une émotion, une douleur, une joie, une idée. Tout ce qui passe à travers le filtre du présent sans l'une au moins de ces conditions se perd dans un passé lui aussi inconnu1.

Tout se passe comme si le présent était une fente à géométrie variable, à travers laquelle, on peut ou non apercevoir l'événement en train de se produire avant qu'il ne soit englouti par le passé.

Tout le travail sur soi-même des mystiques de tous bords a toujours été de maintenir cette fente ouverte, voire de tenter de l'élargir au maximum pour avoir une perception plus complète de l'évènement en cours, que ce soit un événement interne ou externe. Tout le travail sur soi-même des mystiques a toujours été de se rendre présents au présent, même s'ils appellent ce présent, éternité2.

Il est intéressant d'étudier de près cet autre paradoxe : « Présent = Eternité ».


On peut en avoir une intuition quand le poète3, émerveillé par la beauté du lac, s'écrie : « Ô, temps, suspends ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours ! ». J'en ai eu moi-même une intuition fulgurante quand un ami se sachant sur le point de mourir à très brève échéance, m'a dit, avec beaucoup d'émotion : « J'essaye de faire en sorte que chaque instant soit une éternité ! »

Cette recherche d'allongement du temps présent est curieusement traduite dans le cinéma ou la télévision par un ralentissement du mouvement. Encore un autre paradoxe qui est pourtant très parlant puisque tout le monde comprend que ralentissement de l'image signifie augmentation de la vitesse. L'homme qui court dans un mouvement ralenti a toujours les mouvements bien reconnaissables du coureur, mais le temps mis pour accomplir ce mouvement s'est allongé. Voilà qui donne cette impression d'élargissement de la fente du présent. Le temps a suspendu son vol…

Pour continuer sur l'expression cinématographique, que dire de l'arrêt sur image ? Le temps s'est suspendu. Les gestes sont figés. Le mouvement s'est arrêté. L'espace et le temps n'ont donc plus de sens. L'éternité est-elle atteinte ?

Plus de temps, plus d'espace ? Et voilà soudain, le vague soupçon que l'on commence à comprendre la théorie de la relativité dans laquelle espace et temps sont intimement liés, l'un ne pouvant être sans l'autre. Qu'y avait-il avant le « big bang ? » La question est mal posée, disent les scientifiques, car il n'y a pas d'avant le « big bang » puisque c'est le « big bang » qui a créé le temps et l'espace, donc le mouvement, donc le passé, le présent et l'avenir. Avant le « big bang », cela n'est pas ! Cela n'est pas, car le scientifique ne sait pas définir l'éternité. Le mystique, guère plus : « Neti, Neti ! Ni ceci, ni cela ! » aurait pu dire, à la place du savant, le grand mystique que fut le Bouddha.

Y aurait-il rapprochement des points de vue du mystique et du scientifique ? Sur cette notion de temps et la difficulté à le définir, peut-être bien ! La leçon du mystique reste bien ; cependant que l'éternité n'est en rien un allongement du temps à l'infini, mais au contraire une présence intense au présent.

Comme disait mon ami mourant : « Faisons de chaque instant une éternité… »

Comme disaient les Latins : « Carpe diem ! »


1 Mention particulière doit être faite de l'inconscient qui reste très souvent beaucoup plus présent à l'événement que le conscient.
2 Peut-être cela s'appelle-t-il aussi dialogue du conscient et de l'inconscient !
3 Lamartine, bien sûr !
Paul Ruty



La violence envahit tellement ma vie de visiteur de prison que je ne sais guère par quel bout aborder le sujet. Serait-ce que je m'habitue tellement à fréquenter des assassins, des violeurs ou des pédophiles, que j'en ai perdu la capacité de juger. J'espère que non. Juger ceux qui viennent se confier à moi ne m'est pas permis, si je tiens à rester dans mon rôle de visiteur. En revanche, juger les actes est une obligation si je veux garder la faculté de discernement.

Entre les années 1992 et 2003, j'ai milité dans une association s'occupant de réinsertion de jeunes délinquants, tous volontaires, par des stages de trois mois se substituant aux derniers temps de l'incarcération. Cette association fondée par d'anciens militaires basait sa rééducation sur des méthodes dans lesquelles la discipline avait un son mot à dire, mais il s'agissait d'une discipline douce n'ayant rien à voir avec ce que l'on peut imaginer des bataillons disciplinaires. En 92, nous avions à faire, en règle générale, à des jeunes attentifs et désireux de bien faire dans l'ensemble, mais déjà avec des manques graves dans leur éducation. Nous nous sentions récompensés quand, à la fin du stage, en plus de leur permis de conduire, les jeunes avaient appris à dire « merci », « s'il vous plaît », « excusez-moi », « bonjour » « au revoir », à sourire, à respecter leurs supérieurs. Ce n'était pas très ambitieux, mais nous avions conscience d'avoir rempli notre devoir en leur inculquant le minimal social. Les exclusions avec retour en prison étaient rares. En 2003 par contre, l'ambiance avait changé sensiblement. Les stagiaires acceptaient beaucoup plus mal notre discipline et un bon tiers d'entre eux devaient être renvoyés en prison pour raison disciplinaire, dès les premiers jours de stage. JET (jeunes en équipes de travail) a dû fermer ses portes. L'association qui avait vu passer dans ses centres de réinsertion en plein air, près de 5 000 jeunes, n'était plus à la hauteur de ses ambitions. Le dernier stage a même vu une tentative de meurtre arrêtée in extremis par l'un des cadres. Peu de temps auparavant, un jeune stagiaire de 16 ans avait frappé très violemment un de ses camarades. Interrogé sur les raisons de son geste, il avait répondu : « Il m'a regardé ! » Pas moyen de lui faire donner une autre raison à son agression. Et le drame, c'est qu'il n'y avait vraisemblablement pas d'autre raison.

Ce qui me frappe, et nous le constatons de plus en plus dans la société, c'est cette évolution vers une violence qui devient le seul argument de communication entre les hommes. Il y avait de la violence, en d'autres temps, mais pas cette exclusivité.

Cette violence, je la trouve chez les détenus : vols, agressions, bagarres entre eux est monnaie courante. Les faibles, les pédophiles ne sont pas les seules cibles. Il y a eu un meurtre, il y a quelque temps dans une cour de promenade de l'établissement que je fréquente. Les évasions ont toujours fait rêver les détenus. Il y en a toujours eu. La nouveauté, c'est l'utilisation d'armes lourdes. Il y a trois ans, à Fresnes, c'est à coup de bazookas et d'explosifs puissants qu'un commando a percé le mur d'enceinte pour libérer un détenu.

Cette violence intra muros semble être un reflet de celle que nous constatons à l'extérieur, le mal des banlieues, le terrorisme international. Quelque chose qui apparaît différent de la violence des siècles précédents.

Bien entendu, la violence n'a pas attendu le vingt-et-unième siècle pour exister. Elle est de tous temps et si le vingtième semble en avoir eu l'apanage, c'est sans doute que les moyens techniques de destruction massive n'existaient pas auparavant. L'horreur qu'ont représentée les deux guerres mondiales, a inspiré un homme ne payant pas de mine. Gandhi, s'il n'a pas inventé la non-violence, lui a donné ses lettres de noblesse en s'en servant pour libérer l'Inde de ses colonisateurs anglais, sans verser une goutte de sang. Il a donné l'impulsion aux grandes tendances humanitaires de la fin du siècle : droits de l'homme, droit d'ingérence, mondialisation de la lutte contre les fléaux, priorité à l'humain, abolition de la peine de mort dans presque tous les pays. Bref, toute une panoplie de mesures et surtout de modes de penser orientées vers le respect de la vie, un humanisme pointant son nez après la guerre de 14-18 et devenant adulte après la chute du mur de Berlin.

Toute tendance comprend, hélas, en germe, son côté pervers. Les « troupes d'assaut » de Gandhi, avançaient à découvert et sans armes, face aux troupes de l'occupant. Elles prenaient des coups, allaient en prison, mouraient parfois. Leur sacrifice était consenti. La non-violence, prêchait Gandhi, est l'arme des faibles. Tellement efficace qu'elle a fait des émules. Avec une différence notoire, ce sont les puissants qui en ont été le plus imprégnés sans savoir toutefois s'en servir, encombrés qu'ils sont, par le poids de leurs armes. Le respect de l'humain dans les instances internationales a pris une telle importance que les pseudos non-violents modernes s'avancent désormais sans armes, (c'est bien), mais aussi sans danger (c'est moins glorieux), devant des troupes qui n'osent plus leur taper dessus, parce que ça ne se fait plus, parce que c'est très mal vu. Ils s'enhardissent, lancent des pierres. Qui peut décemment répliquer par des balles de fusil à des pierres… Pas de réaction et les « non-violents » lancent des cocktails Molotov, incendient des voitures et des maisons, saccagent des magasins, etc. Devant des forces de police paralysées par le syndrome du O.K. ce sigle, O.K. signifiait à l'origine pour les militaires « zerO Killed, aucun mort ». Je ne juge pas, bien entendu, je constate avec une certaine nostalgie pour les actions non-violentes de Gandhi. Et une certaine angoisse, car la multiplication des armes chez les occidentaux engendre une paralysie dont il paraît difficile de se désengluer.

Où est passée la légitimité de l'autorité ? Comment lutter contre la transgression sans causer de mal. Que peut-on faire pour garder vivants les grands principes humanistes sans être paralysés par de faux non-violents ? Comment en est-on arrivé à des enfants insultant, menaçant ou poignardant leurs professeurs ? J'aimerais donner une réponse, voire une solution. Hélas, je ne peux livrer qu'une vague description très pessimiste.

Paul Ruty



Violence quotidienne qui s'imprègne dans nos vêtements, tatoue nos peaux à l'encre noire, courbe nos corps fragiles d'être, teinte de vermillon le sang qui coule dans nos yeux, range avec bienveillance nos armes de guerriers dans des tiroirs secrets, guette l'étrangeté, l'assassine au coin de la rue, rêve de beauté au drapeau de la haine, rumine la différence, s'infecte au contact de la tolérance, éteint l'éternité.
Véronique Signes



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SOS Psychologue



Quand la violence vole l'innocence et détruit l'âme, seules quatre lettres restent : abus et viol.

C'était un matin, dans la salle de bain. Je sortais de la douche et je me suis regardée dans le grand miroir. J'étais nue et là, j'ai vu. Mes yeux se sont posés sur ma poitrine, sur mon sein gauche. Là, à cet endroit précis, juste là sous la source de vie et d'amour à laquelle mes enfants s'étaient nourris. Là, elle m'est apparue comme un signe, comme le destin qui se penchait sur moi, comme une réponse à mes prières de toutes ces années, le désir d'en finir, de voir ce corps dépérir, mourir. La petite boule se dessinait sous la peau, sous la chair, la bête était là, elle venait de sortir de sa cachette, de cet antre noir et profond, cœur de mon être, objet de toutes mes souffrances, mal-être, désespoir, douleur, noirceur, de mes jours et de mes nuits. Surtout ne rien dire, ne rien faire. Attendre la fin, continuer la survie, bientôt ce serait fini, je ne souffrirais plus. Puis, un geste, un gémissement de douleur, dix mois plus tard, devant l'homme qui partageait ma vie depuis 17 ans. Il comprend, il questionne, se charge d'appeler les médecins. Déploiement de l'artillerie, plan urgence, RDV pris dans l'heure, gynécologue, radiologue, cancérologue, chirurgien. On regarde le morceau de chair, on le presse, on l'écrase, on le ponctionne. Je n'ai pas mal, mon esprit s'est mis hors course, il est parti ailleurs, loin, là où personne n'a jamais pu me rejoindre. Je suis hors monde. J'écoute, mais je n'entends rien. Je regarde, mais je ne vois rien. Ils veulent tous me sauver, mais pourquoi ? Pas l'habitude qu'on veuille me sauver. Je sens leur peur, leur angoisse devant la mort. Mais moi, ai-je peur ? Non, pas de peur, juste un trou noir qui m'appelle, une voix à l'intérieur de mon être qui chuchote à mon oreille, celle de mon cœur. Des mots, ces mots qui s'affichent dans ma tête : soulagement, fin, paix, abandon. Je sais, moi, j'ai compris, je sens la mort qui a pris possession de ce corps. Sait-elle qu'il est déjà mort depuis longtemps ? Car moi, je la savais, mais je ne savais pas pourquoi. Opération, mutilation, chimiothérapie, radiothérapie, de loin, j'ai assisté à ce qu'ils ont fait subir à ce corps, sans rien dire, pas un cri, pas une larme. Toujours le sourire, pas de question, non, surtout ne pas savoir, ne pas comprendre. Partir, me laisser aller, ailleurs, loin là où on ne me rattrapera pas. Ils disaient qu'il fallait sauver ce corps, sauver cette vie, ma vie, ils me demandaient de les aider. Mais quel corps, quelle vie ? Il y a bien longtemps que je m'étais sortie de cette enveloppe, que je n'étais plus dans la vie. J'étais en survie. Ils ne comprenaient donc pas. Pourquoi ? Parce qu'ils ne savaient pas, mes secrets, le vide à l'intérieur. Ils ne voyaient que l'extérieur, la façade, ce que je montrais. Depuis 35 ans, j'avais pourtant tout essayé pour l'achever ce corps : l'affamer, puis le gaver, l'épuiser, l'entailler, l'empoisonner. Et là, pour une fois que le destin m'aidait, tous ces gens voulaient que je réagisse, que je me batte. Je ne comprenais pas, ce n'était pas logique pour moi. Et puis, mes yeux se sont ouverts. Quand ? À la perte de mes cheveux. La cancérologue avait dit : 17 jours après la première séance de chimio. Elle était compétente, elle ne s'était pas trompée. Elle aurait même pu dire à quelle heure exacte, je pense. Je croyais être prête à çà, c'était pour moi une étape normale sur le chemin de la fin, de la descente vers le royaume des morts. Je suis partie de chez moi : mes enfants ne devaient pas voir, assister à ma déchéance physique. Ma belle image, celle que j'avais construite pour masquer l'intérieur, le corps, mon corps, celui qui les avait porté, celui qui avait eu la force et le courage de les nourrir, de les faire grandir, de les bercer, de les envelopper, de les protéger, de les aimer. Où pouvais-je aller me réfugier ? Quel endroit m'appelait ? Pas de mère pour m'ouvrir la porte, les bras, son cœur. Pas de père pour m'offrir son épaule, une main forte et douce qui se serait posée sur ma tête, sur mes cheveux qui allaient tomber. J'avais quoi, il me restait qui ? Lui, ce frère, demi-frère, pseudo frère, faux frère, quel nom lui donner ?

Quelque chose en moi me poussait à aller chez lui, à 500 km de chez moi. Tentation irrésistible, attirée comme par un aimant. J'ai couru, je suis allée perdre ce qui pouvait rester de ma dignité. Une image, mon image construite jour après jour durant ces 35 ans de vie pour tenir, pour survivre, se cassait, éclatait en mille morceaux. Je voyais ce corps exploser, se découper en morceaux. Ma main passe dans mes cheveux, une poignée y reste. Je regarde, je ne comprends pas, mes yeux sont secs, impossible de pleurer, envie de hurler, mais non, jamais, il faut tenir, tenir à tout prix, pour eux, pour ceux qui m'entourent, pour mes enfants. Avais-je senti dans tous ces médecins, infirmières poindre l'humanité ? Avais-je senti quelque part, au fond de moi, qu'ils agissaient pour mon bien en voulant me sauver, sauver mon corps ? Ils avaient pris soin de moi et c'était la première fois de ma vie qu'on prenait soin de moi, de ce corps, qu'on me regardait, et que je voyais autre chose que de la haine dans les yeux d'un étranger. Etait-ce l'Amour qui m'approchait, me frôlait ? Alors, j'ai commencé à me poser des questions : qui je suis ? à quoi je sers ? pourquoi je suis là, sur la Terre ? c'est quoi la vie ? c'est quoi l'Amour ? me laisser aimer, soigner ? mais comment ? comment faire ? pourquoi ? Il était trop tôt pour que des réponses à ces questions surgissent, mais quelque chose s'était ébranlé en moi, la forteresse avait tremblé, quelque chose se préparait. Je sentais deux forces qui s'opposaient et combattaient à l'intérieur de mon corps. Une force de vie qui voulait le sauver, lui donner une chance et puis, une force de désespoir, mon désespoir. C'était comme un vilain démon qui m'attirait vers le fond, vers le bas. Oh, depuis des années, je le sentais là, ce démon, quelque part, tapi dans un coin, caché sous des murs de pierre que j'avais construit. Souvent, épisodiquement, il se réveillait et me torturait. C'était quand l'Amour se pointait, me touchait. Ce démon m'interdisait d'aimer et de me laisser aimer. Cette fois ou plutôt encore une fois, il n'allait pourtant pas gagner. La force de vie allait s'imposer. Un éclair dans mon esprit, un hurlement de douleur un jour où je me suis de nouveau regardée dans un miroir, chauve, maigre, le teint gris, les yeux cernés, un hurlement de bête à l'agonie est monté dans ma gorge, s'est arrêté sur mes lèvres. J'ai appelé ma mère, ce jour-là, à l'intérieur, dans mon cœur, son absence m'est apparue comme une blessure intolérable, le grand vide à l'intérieur de moi s'est matérialisé, je l'ai ressenti dans tout mon être, dans tout mon corps. J'ai hurlé dans ma tête. Et j'ai réagi, une force inconnue m'a guidée jusqu'à mon médecin généraliste qui a senti, a compris ma souffrance, le danger. Traitement : antidépresseurs et antixyolitiques et surtout encouragement à aller voir un thérapeute, à parler, à dire mon mal. Un nom, une adresse, un médecin, un psychiatre. Il pourrait m'aider, il était compétent, c'est ce qu'elle a dit. J'ai osé faire confiance et j'ai pris RDV. Quand je me suis présentée à lui, je n'étais plus rien, même pas une chose, je n'étais qu'une boule de souffrance, un morceau de chair et d'os. Foulard sur la tête, teint gris, ongles noirs, corps décharné, regard éteint, autant d'effets secondaires de la chimiothérapie ou bien étais-ce moi qui dépérissais réellement. Comment dire, comment parler ? Cà me semblait facile et difficile à la fois. Comment laisser apparaître les démons qui me torturaient, comment déballer ma souffrance, mon mal-être ? Comment dire en trois quart d'heure : la violence de l'abandon, la violence de l'arrachement à ma mère, à mes sœurs, la violence de la famille d'accueil, la violence du frère, la violence des abus, la violence de la rue, de l'errance, la violence de la maladie ? Comment résumer 35 années de souffrance en 45 minutes ? Comment dire tout çà sans souffrir encore et encore ? Trouver les mots pour exprimer mes maux. Et puis, comment savoir ce qu'il va penser, comment va-t-il accueillir ma parole ? Lui, cet étranger, médecin certes, mais homme aussi et donc mâle/mal. Le hasard n'existe pas. Aujourd'hui, je le sais. Et ce jour-là, cet homme là n'a pas croisé mon chemin pour rien. Il me faudra presque 3 ans pour le réaliser, trois ans de combat avec moi-même, contre mes démons, trois ans de souffrance pour dire, pour entendre, pour voir, trois ans de thérapie. Trois ans au cours desquels cet homme allait me soutenir, me porter, m'encourager, m'aider à me construire, à me sauver du danger. Il s'est tenu là, juste derrière moi, sans jamais me faire de mal. Et accepter qu'il prenne cette place, lui faire confiance pour qu'il s'y tienne, fut pour moi le premier pas vers la résurrection, vers la vie. Car tout avait commencé par un homme, un autre mâle qui s'était lui aussi installé derrière moi, un jour de mon enfance. Il m'avait offert d'aller faire un tour en moto. J'étais heureuse ce jour-là, cet homme-là m'aimait puisqu'il me proposait un moment de bonheur. Je devais avoir 6, peut-être 8 ans. Je ne le sais pas, mon cerveau refuse encore de se souvenir. Mais ce que je sais, c'est qu'il avait dix ans de plus que moi, ce que je sais, c'est que je l'aimais comme un frère, figure forte d'attachement, comme le frère ou peut-être le père, celui qui est là, qui aime et qui protège, qui a un cœur pur, des intentions pures. Mon cœur de petite fille, abandonnée quelques années plus tôt, larguée dans une famille d'accueil censée me protéger, m'élever, était avide d'amour, de tendresse, d'affection. La petite fille s'est abandonnée en toute confiance à cet homme qui voulait lui faire profiter d'une balade en moto. Et elle l'a laissé s'asseoir derrière elle. Elle n'avait qu'une petite robe et une petite culotte. Elle était jolie et souriante, tout le monde le disait. Elle était attirante.

Voilà, elle allait plonger dans l'enfer et toute sa vie, elle retiendra que c'est sa mère qui, en l'abandonnant, en refusant de l'aimer et de l'élever, l'avait plongée dans cet enfer : une famille d'accueil qui ne connaissait pas les nourritures affectives, un frère pervers et abuseur de petites filles en manque d'amour. En pénétrant dans cet enfer, je devais rencontrer la violence la plus cachée, mais la plus meurtrière, celle qui vous arrache votre âme, celle qui détruit le sens de la vie toute entière, celle qui anéantit toute humanité, celle qui vous coupe les ailes pour l'éternité, celle qui vous prive d'oxygène, celle qui vous oblige à vous enfermer dans une forteresse, celle qui vous fait ressentir la honte, la culpabilité, celle qui vous grave à tout jamais dans votre tête que vous êtes indigne de vivre et d'être aimé, celle qui vous fait plonger dans le cœur des ténèbres, dans un néant sans fond. Cette violence, celle de l'abus, a plaqué contre un mur la petite fille que j'étais. Cette petite fille avait 6 ou 8 ans et elle ne grandissait pas en moi. Pendant 35 ans, c'est cette enfant que je sentais souffrir au plus profond de moi. Depuis 4 ans, j'ai travaillé en thérapie à l'arracher à ce mur de souffrance, à lui redonner le sourire, à la laisser s'endormir, pour que devenue, femme, je puisse vivre en tant que femme et en tant qu'adulte. Il m'a fallu accepter que cette petite fille, c'était moi. Le jour où elle a senti la main meurtrière s'introduire dans cette partie la plus secrète de son corps, celle qu'on sent protégée par les Anges quand on naît petite fille, le jour où son ventre a été déchiré, la porte forcée par une arme puissante et violente, l'enfant a compris, quelque part, loin au fond de son être, qu'elle venait de perdre son âme. Elle a senti que la bête venait de lui arracher une partie d'elle-même qu'elle ne retrouverait plus jamais.

Elle s'est sentie dépossédée de ce que la Vie lui avait offert, elle a perdu cette Vie. Je pense que ces jours-là, les Anges étaient partis, ailleurs, envolés, ils n'avaient pas pu empêcher le Mal d'œuvrer. L'enfant a dû construire un mur autour de cette blessure pour survivre, car un cœur, un corps d'enfant, çà ne meurt pas facilement tant que les fonctions vitales sont intactes. Mais toutes ces années n'ont été que cauchemar, souffrance et survie. Jour après jour, le mur de défense s'est transformé en véritable forteresse. D'autres ont suivi la voie du faux frère et d'autres abus ont été commis sur la petite fille qui ne réagissait plus. À chaque assaut, à chaque atteinte, à chaque intrusion, elle se mettait hors du temps et surtout hors de son corps. L'épreuve du cancer m'a ouvert les yeux et je me suis transformée en combattante, bien décidée à abandonner la survie pour trouver la vie, l'Amour, la vérité. J'ai accepté de prendre des risques, de voir les images trop longtemps étouffées dans un coin de ma mémoire, j'ai laissé les souvenirs émerger avec toute leur violence. J'ai eu peur, très peur, si peur de ce que j'allais découvrir à chaque nouveau pas, derrière chaque porte qui s'ouvrait. Mais j'ai tenu bon, je me suis accrochée, je suis tombée et je me suis relevée. Il m'a fallu du temps pour comprendre que régresser était utile voire indispensable à la progression. J'ai appris à me laisser aimer, à faire confiance, puis à ne plus avoir peur d'aimer en retour. J'ai appris l'échange, la sincérité, l'humilité, le partage, le don. Le monde s'est alors ouvert devant mes yeux, j'ai osé regarder et j'ai vu : la beauté du monde, l'humanité, les autres. J'ai pris conscience que le Mal existe, certes, mais le Bien est là, toujours présent. J'ai accepté d'ouvrir la porte de mon cœur pour le laisser m'envahir. Pas à pas, je me suis construite. J'ai appris à me regarder sans éprouver de dégoût. J'ai appris les mots : dignité, soin, compassion, bienveillance, fierté, estime de soi, réussite, confiance, victime, reconnaissance. J'ai appris à parler, à dire les mots qui font mal. J'ai pu laisser la honte me quitter. J'ai appris à penser, à donner du sens à ma vie. J'ai compris le sens de la vie.

Un jour, j'ai été capable de regarder mon corps et de le laisser faire partie de moi. Corps, esprit et cœur enfin réunis, réconciliés. Ainsi, en même temps, j'ai combattu et vaincu la bête qu'était le cancer et cette autre bête, ce démon tapi dans ma chair, semence germée injectée violemment par un homme qui avait confondu tendresse, affection avec désir, sexe, un homme que j'appelais mon frère.

À 37 ans, j'ai pris mon destin en mains : réfléchir et faire ce que j'aurais dû faire si l'abuseur ne s'était pas trouvé sur mon chemin. J'ai alors repris des études et aujourd'hui, je suis en formation d'éducatrice spécialisée. Je me suis prouvée que j'étais capable de choisir, de décider pour moi-même, j'ai retrouvé l'estime de moi, j'ai découvert que je pouvais avoir de la valeur. Sublimer ces épreuves douloureuses de mon passé, prendre appui sur elles pour me construire un avenir, un avenir tourné vers les autres, vers l'Amour. Bien sûr, ma route est encore longue et n'est pas toujours parsemée de fleurs, mais elle est là devant moi, le chemin est tracé et j'en suis consciente. Je sais où poser les pieds et surmonter les obstacles. Et puis, je ne suis plus seule. Pendant toutes ces années, le grand vide à l'intérieur de moi me maintenait prisonnière dans une solitude intérieure terrible, pesante. J'ai rencontré beaucoup de personnes qui m'accompagnent, la plupart du temps sans le savoir, sur le chemin de la construction. Et ce que je lis dans leur regard me porte et m'élève. C'en est fini de la destruction. Mon thérapeute que je me représente comme un pilier est toujours là derrière moi et depuis quelques mois, j'ai rencontré un autre pilier aussi fort et aussi sûr. Je n'ai plus peur et quand les blessures se ravivent, car la vie est ainsi faite. Il y a et il y aura toujours des événements, des actes, des paroles, des personnes qui surgiront pour me rappeler mon calvaire, mon enfer. Je reste debout, je ne m'effondre plus, je suis capable de reconnaître la blessure et contre ces deux piliers, je peux m'appuyer, à leurs côtés, je peux pleurer et reprendre mon souffle. Accepter de revivre des traumatismes subis dans l'enfance avec une conscience d'adulte implique de souffrir à nouveau énormément. Mais c'est revenir à la vie, c'est retrouver une âme. Après le choc de la réalité, j'ai réussi à me voir comme une victime et à ne plus me sentir coupable de ce que j'avais subi. Cette étape est marquante et importante. Ensuite, viennent la haine et la colère contre les abuseurs. Reconnaître et accepter d'avoir été trahie, de m'être laissée piéger m'a plongée dans la révolte contre mes agresseurs, abuseurs, contre ma mère qui n'a pas voulu m'aimer, contre la vie qui m'est apparue comme injuste à mon égard. Mais la haine ne fait pas avancer et il m'a fallu m'en détacher pour progresser. La tristesse a pris le relais et j'ai pleuré pendant des heures, des jours et des nuits.

Une question me hantait : pourquoi ? Pourquoi moi ? Jamais je n'aurai de réponse.

Puis, chaque jour qui passe, je vois mon passé qui prend de la distance, le présent s'impose, l'avenir se dessine et c'est là, la vraie victoire : mon passé et mes bourreaux n'ont plus d'emprise sur moi et sur ma vie.

Je viens de fêter mes 40 ans, j'ai retrouvé une bonne santé, je prends soin de mon corps qui m'appartient, qui est moi, j'ai trois fils qui ont été toujours présents et que j'ai réussi à protéger même quand j'étais au plus mal, chaque jour, j'apprends tout ce qui peut s'apprendre, je rencontre des personnes formidables, j'aime et je suis aimée. Je donne ce que j'ai et je prends ce que l'on me donne.

Je peux laisser vivre les émotions en moi, je me sens entière et remplie, j'ai des projets, des rêves et je suis capable de m'imaginer un avenir. J'ai réussi à donner du sens à ma vie car j'ai abandonné la survie pour ressentir la Vie, celle qui porte, qui emporte loin sur des chemins de douceur où le Mal ne prends pas racine. Aujourd'hui, même quand il pleut, je vois le ciel bleu, même quand il fait froid, j'ai chaud à l'intérieur. Je n'ai rien effacé de mon histoire de vie, j'ai appris à construire et à vivre avec. Et quand mon regard croise le regard d'un enfant meurtri, c'est mon âme qui rencontre son âme. Je sais et je ressens sa peine et sa souffrance. Choisir d'être éducatrice spécialisée, c'est pour moi choisir de m'engager pour le restant de ma vie auprès de tous les survivants d'abus, de maltraitances, d'injustices, m'engager à tenter de leur transmettre un peu de mon espérance, de ma foi et de l'amour de la vie. C'est m'engager pour dire que rien n'est jamais perdu et qu'il est toujours temps de construire sa vie, celle qu'on choisit. C'est m'engager pour chercher et trouver la lumière qui brille à l'intérieur de chacun, la petite braise sur laquelle il faut souffler pour que la vie reprenne.

Ma dernière épreuve, celle du cancer, reste violente pour ceux qui m'entourent et qui n'ont pas compris ; pour moi, elle fut une bénédiction qui m'a rendu la vie. Ce fut une ultime violence qui devait m'ouvrir les yeux sur les violences subies dans mon enfance, violences que j'ose aujourd'hui nommer viols.

S. D.