NUMÉRO 66 REVUE MENSUELLE FÉVRIER 2001

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Animus et anima dans l'individuation Animus y ánima en la individuación
 
Bernard, Hervé Animus et anima
 
Cohen, Rut Diana Pareja y su ensueño
 
Costil, Aurélie La psychologie du couple
 
Giosa, Alejandro Parejas y grupos en terapia
 
Moreaux Carré, Sophie Couple et thérapie
 
Ruty, Paul Couple et culture


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En continuant avec le processus, nous nous trouvons confrontés à la découverte de l'âme et sa forme s'appelle anima dans l'homme et animus dans la femme. Ce sont des images du sexe opposé que nous portons individuellement en nous, mais aussi comme êtres appartenant à l'espèce. Anima est l'aspect féminin inconscient de l'homme et l'animus est l'aspect masculin inconscient de la femme. Tout ce qui est latent se projette dans la psyché. En raison de ce principe, nous vivons en tant qu'individu notre propre fond sexuel opposé.

De même que l'ombre s'objective en se projetant sur quelqu'un, on élit comme objet amoureux celui qui possède les qualités de cette âme. Il est probable qu'une valorisation subjective manquée donne à l'objet amoureux des qualités qu'il ne possède pas. Les raisons de cette erreur sont nombreuses. La plus commune est la nécessité névrotique d'affection, motivée par une résolution déficiente des conflits infantiles ou autres.

Le langage populaire dit que « tout homme porte son Ève ». L'animus et l'anima peuvent se manifester dans des opérations internes ou externes. Les premières sont les rêves, les fantasmes, les visions où s'expriment les traits du sexe opposé. Nous trouvons les secondes, là où un individu de l'autre sexe se convertit en porteur projectif de l'image sexuelle opposée inconsciente.

Les conditions de notre image de l'âme sont le baromètre de notre condition psychique intérieure et elles méritent une attention spéciale pour la connaissance du soi-même. Les manifestations de l'image de l'âme sont inépuisables, elles sont d'habitude très complexes, non univoques et elles possèdent les caractéristiques de la nature opposée. L'anima peut être une jeune fille, un démon, une sorcière, une mendiante, une prostituée, une déesse, etc. Dans le domaine de l'art, elle peut être la Kundry de Parsifal ou l'Andromède de Persée, de même que l'animus peut être Barbe Bleue, Siegfried, Rudolph Valentino. Le sexe opposé inconscient est réprimé dans ses manifestations, chargé d'un certain positivisme par faute d'évolution et par nécessité d'adaptation. Ces mythes suscitent l'émotion massive, mais ce qui appartient à la masse est complètement distinct de l'individuel.

L'animus et l'anima peuvent aussi se manifester comme des objets animaux de caractère féminin ou masculin, lesquels se présentent sous forme purement instinctive, s'ils n'ont pas atteint la forme humaine.

« La première à porter l'image de l'âme est la mère, puis les femmes qui excitent le sentiment de l'homme de manière positive ou négative. »

Le déplacement de la libido est peut-être le problème de base de l'évolution de la personnalité, le complexe d'Œdipe. C'est le « tu laisseras ton père et ta mère… » des écritures bibliques. Dans notre société portée au patriarcat, la figure de l'animique sexuel féminin en l'homme cherche comme objet amoureux l'image féminine réceptacle des tendances dites inconscientes. Elle est capable de recevoir sans réticence la projection de son âme. Il en est de même pour la femme envers l'homme.

Dans une société patriarcale, l'animus sera le plus puissant. C'est le cas chez la femme d'aujourd'hui, avec l'extension indéniable de ses capacités psychiques, son sentiment libéré de la vie et son désir de lutter dans n'importe quel environnement. Dans une société matriarcale, l'anima sera plus puissante et l'équilibre inclinera vers la manifestation non inhibée du féminin.

Ce qui précède nous explique comment une personne, en se mariant, peut souvent prendre pour conjoint quelqu'un représentant la pire de ses faiblesses ou la meilleure de ses vertus indifférenciées qui, dans l'animus comme dans l'anima, sont deux instances fondamentales : la « supérieure » et l' « inférieure », la « claire » et l' « obscure », avec leurs signes correspondants positifs et négatifs.

L'anima comme l'animus se développent à travers quatre aspects, féminins dans le premier cas, masculins dans le second. En ce qui concerne l'anima, Jung en définit les aspects avec des noms de femmes. Ève, qui fut la première à apparaître, représente les relations biologiques et sexuelles : c'est la femme qui porte les enfants ; la seconde est Hélène, qui représente, comme dans le second Faust, le niveau romantique et esthétique, mais qui est encore caractérisée par des éléments sexuels ; la troisième est Marie, la vierge, qui élève l'amour à des hauteurs de dévotion spirituelle ; la quatrième est Sophie, la sagesse, qui transcende même ce qui est le plus saint et le plus pur.

Les figures de l'animus sont : 1) le sportif, personnification de la simple puissance physique, athlétique et musculaire ; 2) l'exécutif qui possède les capacités et l'initiative pour agir ; 3) le professeur ou le prêtre doté du don de la parole convaincante, claire et harmonieuse ; 4) le signifié, principe unificateur, médiateur et résultant du travail analytique de passage par toutes les formes de présentation antérieures de l'animus. Le signifié va plus loin que l'expérience religieuse qui, en elle même, donne à la vie une nouvelle signification, une fermeté intérieure et invisible, un appui intérieur pour accéder à la signification de ce qui se situe au-delà de la connaissance objective consciente.

Ces archétypes n'occultent jamais l'être de l'homme individuel, puisque, plus l'homme est individuel, plus grande est le manque de cohérence entre le porteur et l'image qu'il projette en lui.

L'image de l'âme est en relation directe avec la condition de l'homme en ce qui concerne sa fonction dominante.

Dès que l'anima et l'animus sont intégrés dans la conscience, les projections sur l'autre du sexe opposé, s'atténuent pour donner lieu à l'acceptation de l'autre réel, dans son individualité. La réalité est, alors, pleinement vécue pour mesquine qu'elle soit. On n'attribuera pas à l'objet amoureux des qualités qu'il ne possède pas, pas plus que des fautes qui ne lui appartiennent pas.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



L'anima et l'animus sont des archétypes, c'est-à-dire des formes psychiques permettant d'appréhender le sexe opposé. L'anima représente la femme dans l'inconscient de l'homme ; l'animus représente l'homme dans l'inconscient de la femme.

La dénomination archétypique donnée par Jung à ces images, sortes de modèles, renvoie à une origine collective, commune à tous les peuples et toutes les cultures de notre espèce. Les archétypes se retrouvent dans toutes les mythologies et les légendes dans des représentations symboliques ou plus personnalisées. Les archétypes vont se manifester au niveau de l'individu sous des formes plus spécifiques, plus différenciées, en fonction de facteurs psychiques propres à la personne, notamment de ses expériences vécues.

L'anima et l'animus sont des images évolutives dans l'histoire de chaque individu, pourvues de qualités positives et négatives, que nous utilisons plus ou moins consciemment, dans notre approche du sexe opposé ou de tout objet1 qui nécessite les qualités du sexe opposé. Ainsi le langage populaire dit que : « Tout homme porte son Eve ».

Chez l'homme, l'anima peut prendre des formes très diverses, comme la jeune fille, le démon, la sorcière, la prostituée, en fonction des conflits profonds ou plus superficiels qui animent et structurent la vie psychique, et de la disponibilité psychique que ces conflits laissent à l'expression du moi, dans sa part plus consciente.

La manifestation ou l'utilisation de l'anima chez l'homme ou de l'animus chez la femme peuvent expliquer le choix du partenaire amoureux, autant dans des scénarios de réussite ou d'échec, en fonction de la place prise ou donnée aux conflits névrotiques ou plus archaïques dans le processus d'élection de l'autre et de la construction de la relation. Cela ne signifie pas qu'il faut écarter ou complètement résoudre ses conflits internes pour projeter sur un autre les désirs portés par son animus ou son anima qui cherchent à objectiver, dans le réel, ce qui est latent dans les fantasmes, mais qu'il peut être utile d'être conscient de voir ou reconnaître ce que l'autre apporte comme image objective dans tel aspect blessé, réprimé ou diabolisé de son anima ou animus. Un mariage névrotique, dans le sens où les névroses des deux partenaires se complètent, peut être une très grande réussite, dans la mesure où elle permet à chacun d'évoluer et grandir ; quitte, certainement, à devoir affronter, à deux2, des crises inhérentes à toute guérison de névroses.

Jung voit se développer l'anima et l'animus sous quatre aspects.

Pour l'anima, il utilise des noms de femmes :

1/ Ève, qui fut la première à apparaître, représente les relations biologiques et sexuelles. C'est la femme qui porte les enfants ;

2/ la seconde est Hélène, qui représente. comme dans le second Faust le niveau romantique et esthétique, mais qui est encore caractérisée par des éléments sexuels ;

3/ la troisième est Marie, la vierge, qui élève l'amour à des hauteurs de dévotion spirituelle ;

4/ la quatrième est Sophie, la sagesse, qui transcende même ce qui est le plus saint et le plus pur.

Pour l'animus, il s'agit des types suivants :

1/ le sportif, personnification de la simple puissance physique, athlétique et musculaire ;

2/ l'exécutif qui possède les capacités et l'initiative pour agir ;

3/ le professeur ou le prêtre doté du don de la parole convaincante, claire et harmonieuse ;

4/ le signifié, principe unificateur, médiateur et résultant du travail analytique de passage par toutes les formes de présentation antérieures de l'animus. Le signifié va plus loin que l'expérience religieuse qui donne à la vie une nouvelle signification, une fermeté intérieure.

Construire et agir, c'est élaborer un projet sur la base d'une pulsion initiale et lui donner corps au gré des occasions données par la vie : Freud parle de secondariser la pulsion.

Mais parler et construire avec l'autre, c'est d'abord parler avec soi-même, mettre en relation son anima et son animus, en fonction de leurs qualités du moment. C'est pourquoi la construction d'un bon animus et d'un bon anima en chacun de nous est l'assurance d'une capacité à communiquer avec les autres, à tisser des liens relationnels, autres que purement matériels et fonctionnels.

Je vous invite à visiter et développer votre animus et votre anima, vos compagnons les plus sûrs pour rencontrer l'Autre.


1 L'éducation d'un enfant, par exemple, nécessite des qualités féminines, comme le sens de communication, l'empathie. Le père pourra puiser dans son anima les qualités nécessaires pour réussir la relation avec son enfant, ce qui semble préférable et plus authentique que simplement imiter la conduite d'autres parents proches de lui ou vus dans les médias. Parallèlement, la femme cherchera en elle les qualités d'autorité, habituellement attribuées à l'homme, pour mettre des limites structurantes à la perversité polymorphes de son enfant.
2 La crise peut survenir chez l'un qui a compris et pu résoudre un conflit infantile, ce qui peut avoir comme effet d'intéragir avec la relation avec l'autre ; par exemple, dans l'impression que l'autre ne correspond plus à ce que l'anima et l'animus recherchent chez l'autre. Mais les liens amoureux et de lutte patiemment tissés et la découverte d'autres trésors chez l'autre peuvent être le point de départ d'une nouvelle forme de relation, plus solide, plus durable.
Hervé Bernard



Le couple est un produit de la vie adulte, un additif à une existence déjà faite.

La thérapie de couple représente la mise en sollicitation d'une bénédiction inavouée nécessaire pour le couple.

Le couple est constitué de liens narcissiques et de liens libidinaux d'objet. Le lien d'alliance comporte deux types de relation :

  • un lien narcissique dominé par l'investissement narcissique commun à toute liaison humaine et à laquelle contribueraient mari et femme ;
  • un lien libidinal d'objet dominé par l'investissement d'objet, fonctionnant d'une façon conjuguée et s'articulant entre partenaire à travers l'identification projective ou l'interaction.

    Les deux liens contribuent à la solidité et à la permanence de l'alliance.

    Dans toute relation de couple, le narcissisme tendrait au syncrétisme, à l'union, effaçant les limites entre les individus, débordant l'espace individuel : il serait le résidu du narcissisme primaire toujours actif, en quête du semblable.

    La fragilité d'un couple peut s'exprimer par le déséquilibre entre les liens narcissiques et les liens libidinaux d'objet, ce qui peut produire au moins deux situations différentes.

    1. Soit que les liens narcissiques envahissent les liens libidinaux, comme dans les couples narcissiques, très fusionnés où les partenaires s'ignorent l'un l'autre ;

    2. Soit que les liens libidinaux d'objet prennent le dessus sur les liens narcissiques, comme chez les couples où l'imago parentale, les « mythes » familiaux induits par des membres des familles d'origine rendent le couple sans identité contenante.

    Concept de structure permanente du couple

    Chaque structure est représentée par une modalité de conflit inconscient entre instances groupales et une modalité spécifique de fantasmes collectifs.

    La structure inconsciente du couple se définit :

    Du point de vue économique :
    Comme l'investissement réciproque narcissique et objectal (liens narcissiques et libidinaux d'objet) dont l'équilibre des uns par rapport aux autres est nécessaire, de sorte que chaque type de couple présente un rapport particulier entre lien narcissique et libidinal d'objet.

    Du point de vue topique :
    Par rapport à l'intérieur du groupe couple entre les objets inconscients convergents et l'organisation acquise.

    Du point de vue dynamique :
    La structure inconsciente du couple se définit par rapport aux tendances pulsionnelles convergentes qui créent une « tension commune » :

    – type de couple narcissique : dominé par des pulsions de déliaison et par l'angoisse de persécution ;
    – type anaclitique : dominé par des angoisses de perte ;
    – type névrotique : dominé par l'angoisse de castration et la crainte du rapprochement émotionnel ;
    – type pervers : dominé par l'exaltation de la sensation afin de pallier l'angoisse du manque.

    La technique de la thérapie psychanalytique de couple

    Son trait distinctif fondamental du champ transitionnel conjugal bâti au fur et à mesure des séances par le processus et à partir du cadre très particulier énoncé au début de la thérapie.

    Ce champ se caractérise par une densité dans les émotions et dans les fantasmes, par un travail sur le transfert et par la perlaboration.

    Les objectifs

    Essayer de diminuer la part du narcissisme au service du sadisme et de l'empiètement chez chaque partenaire en conflit, pour laisser s'instaurer un nouvel équilibre entre les liens narcissiques et les liens libidinaux d'objet.

    La thérapie vise à réduire les identifications projectives utilisées par l'un et l'autre, souvent simultanément, en transformant projection en introjection.

    Bien que la suppression du conflit soit utopique, la procédure thérapique cherche à atténuer la souffrance, l'épuisement, le définit de confiance liés au conflit commun, tout un aspect déstructurant de l'intégrité pulsionnelle, conséquence de la confrontation. Parallèlement, le conflit du couple pourra évoluer vers des formes plus génitalisées (jalousie…)

    Tout cela implique que le travail de prise de conscience sur les organisateurs inconscients est primordial :

    – le choix d'objet ;
    – la découverte des objets fondateurs du couple ;
    – l'organisation du soi ;
    – les objets transgénérationnels seront abordés tôt ou tard par le couple.

    La cure présente un déploiement transférentiel qui devient peu à peu le centre de l'analyse groupale.

    L'analyse des mythes et des légendes familiales et conjugales.

    La théorie psychanalytique du couple ne renforce pas la fusion conjugale, elle restitue à chacun ce qui lui revient. L'autre sera alors perçu comme objet d'amour.

    Spécificité du contre-transfert dans la thérapie du couple.

    Production groupale naissant de l'alliance couple-thérapeute, le contre-transfert est l'un des instruments les plus riches pour saisir le fonctionnement de la dyade.

    Il devient le lieu où l'indicible trouve un moyen d'expression imagé et verbal. À travers ce que le thérapeute fantasme ou pense, le couple vivra le fantasme qu'il ne pourra fantasmer, se donner le mot qu'il ne pourra prononcer.

  • Aurélie Costil



    Certaines personnes affirment qu'elles vont bien, que leurs problèmes de tous les jours viennent des autres qui ne les comprennent pas, qui ne les connaissent pas et qui, par voie de conséquence, ne les aiment pas.

    Cette attitude se retrouve au cœur du couple où les divergences et les incompréhensions successives aboutissent quelquefois à des situations telles qu'elles déstabilisent l'équilibre précaire, mettant le « péril en la demeure ». La demeure, symbole maternel du bien-être du couple, est sa possibilité de cohabitation, de repos et de ressourcement. La maison symbolise aussi la réconciliation et l'acceptation du passé, la possibilité de vie du présent et la fécondité dans le futur. Si la demeure reste vide et stérile, si aucun projet ne vient pousser le couple à poursuivre sa construction collective, son intégrité est menacée.

    Alors parfois le couple en souffrance décide de consulter, persuadé que la rencontre avec ce médiateur le confortera dans l'idée qu'ils ont individuellement raison et qu'aucune issue collective n'est possible à moins d'un « sacrifice » de la part de chacune des parties. Le travail entrepris avec le thérapeute doit faire tomber les réticences et permettre un libre examen de l'inconscient. En parlant de l'autre, on parle de soi, on se positionne et on indique ainsi les limites d'expression de la conscience.

    Là où la conscience s'arrête et se fige, l'inconscient émerge avec son flux de refoulement, d'incompréhension et de peur. La difficulté relationnelle avec soi se lit dans un premier temps dans l'examen des relations avec l'autre. Cet autre, c'est le pôle positif qu'on admirait au moment de la formation du couple et c'est ce pôle négatif qu'on ne supporte plus aujourd'hui. Le pourquoi de ce renversement est une des interrogations majeures mais elle n'est pas la seule. Il faut remonter plus loin, au moment de la formation du couple mais aussi avant le couple, au moment où chacune des parties était une, imparfaite, à la recherche de l'âme sœur, en quête du dieu Amour.

    Cette situation est déjà décrite en philosophie par Platon dans le Banquet. À l'origine, expliquait Aristophane, la nature des hommes était de trois genres: masculin, féminin et androgyne. Ce troisième genre, symbole de perfection, d'autonomie et d'unité se mesurait régulièrement aux dieux, tentant de les déstabiliser et de prendre leur place. Par peur de se voir chassé de l'Olympe, Zeus décida de punir les créatures trop parfaites en les séparant en deux et en les condamnant à rechercher leur moitié perdue.

    C'est de cette coupure primitive qu'est née la faiblesse humaine, la mixité et la quête incessante de l'autre. D'autres récits, dans les mythologies de la terre, symbolisent d'ailleurs le plus souvent le mâle par le soleil, la femelle par la terre qu'il convient de féconder. L'union de la terre et du soleil engendre la vie, accroît la force initiale, redonnant la possibilité du sentiment de l'immortalité et de la toute puissance originelle. Quelquefois c'est la lune qui figure l'aspect féminin comme exacte réponse à la figure masculine du soleil.

    Le thérapeute tente d'agir avec le couple comme Héphaïstos avec les hommes déchus de l'Olympe. Il leur dit aussi « Qu'est-ce que vous souhaitez, hommes, vous voir arriver l'un par l'autre* ? ». Mais il ne peut proposer de solution miracle, il n'a pas la possibilité de fondre ensemble des alliages qui refusent de fusionner véritablement. La recherche d'Amour est la recherche de la réconciliation de soi avec soi au travers de l'autre.

    Cette quête est aussi celle des alchimistes qui, alliés à Vulcain et à la Soror Mystica, scrutent le fond de l'athanor, cherchant la pierre liminaire capable de réunir les contraires dans une unicité véritable. L'alchimiste ne peut entreprendre son œuvre sans le secours d'une présence féminine qui le guide tout au long du procédé, qui lui fournit la possibilité d'une autre interprétation des expériences. Elle offre son intuition, ses sensations, ses sentiments ou ses pensées. Symbolisant la part manquante de l'alchimiste, elle est son alter ego, le garant de son équilibre.

    Le roi et la reine ne sont rien l'un pour l'autre s'ils ne peuvent construire un destin commun. Ce destin doit prendre forme et vie, il doit être le troisième personnage indissociable du couple, le moteur qui l'anime et le fait avancer d'une seule voix. Le dieu Amour, troisième élément mais aussi partie intégrante du couple, est l'Agent rare et précieux, pierre vivante qu'il faut manipuler avec autant de précaution qu'on ne le ferait pour une œuvre d'art. Vulcain secret, il symbolise la possibilité de l'union. Cependant ce feu est fragile, soumis aux forces contradictoires des vents et des tempêtes. Il faut donc prendre garde à ce que le feu secret ne s'éteigne pas. Chacune des deux parties est elle-même artiste et créateur, elle engendre sa réalisation par l'intermédiaire de l'autre qui renvoie l'être à lui-même, renforçant son Moi, permettant la mise en place progressive du Soi.

    Idéalement l'harmonie du couple se réalise lorsque l'anima de l'homme se projette dans l'animus de la femme, lorsque chacun reconnaît dans l'autre une autre partie de son moi intime, inconnu parce qu' inconscient. Cette reconnaissance opère comme par magie, elle est alchimie des éléments, mais alchimie involontaire relevant d'une synchronicité acausale. Pour qu'elle soit bénéfique, cette identification doit aller plus loin et se transposer au niveau conscient. Ce deuxième aspect implique qu'en s'opérant délibérément, le transfert devient une donnée positive, capable de faire progresser le couple et de le faire résonner à l'unisson, de permettre une intégration individuelle des deux personnalités au travers de l'unicité du couple fédéré.

    Ici s'arrête la doctrine et le mode de fonctionnement idéal du couple car peu d'entre eux se retrouvent dans ce descriptif théorique. Les autres rencontrent des difficultés plus ou moins importantes de cohabitation sous le même toit, de coexistence dans la même vie, dans le même univers. Ceux-là ont deux possibilités de s'en sortir : la séparation et le retour à l'unité imparfaite initiale ou alors la tentative de comprendre les raisons des blocages conscients dont les origines, à n'en point douter, ne peuvent être qu'inconscientes.

    La thérapie ne peut ici se comporter de manière stéréotypée avec une vue réductrice sur ce que devrait être un couple dans l'absolu. Chaque couple est unique, et chaque composante de ce couple est elle-même unique. La thérapeutique se doit de s'adapter à leurs vécus, à leurs inhibitions, à leurs désirs et à leurs peurs individuelles qui rejaillissent sur la vie commune.

    L'analyse véritable dévoile les conflits, non pas extérieurs mais intérieurs, entre l'anima de l'un et l'animus de l'autre. Elle renvoie l'homme et la femme non pas face à face, dans une confrontation violente et stérile, mais face à eux-mêmes. Cette confrontation, si elle est personnelle dans un premier moment, devient ensuite impersonnelle et laisse entrevoir les figures collectives, archétypiques. Le « jeu royal » de l'alchimie, consonance et dissonance du roi et de la reine, ne signifie rien d'autre que cela.

    La thérapie du couple, plutôt que de se focaliser uniquement sur le rôle de l'anima et de l'animus d'un être en particulier, s'attache au comportement de l'anima et de l'animus des deux êtres. Au lieu de mettre deux forces opposées en présence, elle en met quatre et s'interroge sur leurs différentes interactions. Mais une fois les différents ingrédients distillés et décortiqués, le groupe se reconstitue pour former un nouveau centre, plus fort. Les quatre composants se ressoudent d'abord dans les deux parties du couple puis ils se fondent dans une unité originale formant ainsi une nouvelle personnalité.


    *Platon, Le Banquet, 192-d.
    Sophie Moreaux Carré



    Il y a quarante ans, pour aller au Sénégal, on prenait le bateau plutôt que l'avion. Une semaine entre Marseille et Dakar, c'était largement suffisant pour faire connaissance quand le maître d'hôtel vous avait attribué une place à une table où – houle permettant – vous retrouviez les mêmes convives à tous les repas.

    Une jeune femme partageait nos agapes, tout heureuse de retrouver enfin son mari parti en avance pour préparer son arrivée. Michèle avait connu Abdoulaye sur les bancs de la faculté de Droit à Paris. Coup de foudre, communauté d'intérêt, de pensée et de goûts et finalement mariage dans l'allégresse et un an et demi de bonheur conjugal à Paris, avec à la clef, une petite fille, Nicole, presque aussi blonde et claire de peau que sa maman. Michèle n'était jamais sortie de France. Tout le long du voyage, elle nous avait dit sa joie de découvrir une vie nouvelle. Elle était bien consciente que tout en Afrique était différent, qu'il lui faudrait d'énormes efforts d'adaptation mais elle y était prête et était même heureuse de ce défi qu'Abdoulaye et elle s'étaient lancé d'un commun accord…

    À l'arrivée à Dakar, Abdoulaye était là sur le quai, rayonnant de bonheur. Michèle resplendissante tenait Nicole à bout de bras pour qu'il puisse mieux la voir.

    Au débarcadère, au pied de la passerelle, Abdoulaye s'est précipité sur Michèle en riant à pleines dents. Sans un mot, il lui a pris Nicole des bras et il est parti devant, toujours hilare, montrant fièrement sa fille si claire de peau autour de lui. Michèle a soulevé ses deux valises et a suivi. Soudain, elle ne souriait plus. Nous avions sympathisé et nous nous étions promis de nous revoir. Mais Michèle ne nous a jamais donné signe de vie.

    ***

    On a du mal à imaginer à quel point la culture française a pénétré les élites du Sénégal depuis le XVIIe siècle.

    L'acclimatation y est sans doute pour une Française beaucoup plus facile que partout ailleurs en Afrique Noire. Mais il reste des différences essentielles tellement difficiles à surmonter. En écrivant « L'aventure ambiguë », à la même époque que ce récit, Sheik Hamidou Kane, un Sénégalais très érudit (agrégé de philosophie, si mes souvenirs sont exacts) avait essayé de traduire le drame de ces élites intellectuelles enracinées dans la terre d'Afrique tout en étant baignées de culture française et occidentale. Le livre de Sheik Hamidou Kane se terminait par un suicide qui n'avait plus rien d'ambigu, montrant par-là même le gouffre séparant les deux cultures. Abdoulaye dans la même situation, avait sans doute pu s'adapter momentanément en France plus facilement que Michèle ne le ferait en Afrique, mais de retour chez lui, la pression du milieu était redevenue la plus forte. Et adieu, le vernis occidental…1

    L'inconscient collectif, par définition est le même pour tous mais ses manifestations, les symboles que les différentes cultures se sont créés à partir de lui sont tellement différents.

    Le langage n'est pas le seul moyen de communication. Le français d'Abdoulaye était parfait, bien meilleur sans doute que celui de bon nombre de Français de souche2. Mais on communique tout autant par les gestes et les mimiques qui sont encore très proches du langage parlé et encore mais de façon plus subtile par une histoire, une religion, des traditions, un passé, une terre, des ancêtres communs. Les sorciers et les mages ont généralement du mal à s'extraire des campagnes françaises. En revanche, en Afrique, ils sont partout, font partie de la vie courante. On s'y envoûte pour un oui, pour un non. L'occidental place généralement son centre de gravité dans la tête tandis que l'Africain le situe plutôt dans le ventre ou dans le cœur.

    Dire que tout cela met des obstacles à une compréhension mutuelle est un euphémisme. Bien entendu, il est des ménages « domino » qui tiennent le coup tout en échappant à la routine. Peut-être, la difficulté a-t-elle aiguisé leur esprit de compétition, leur permettant ainsi de devenir des couples exemplaires.

    ***

    Mus par un esprit d'aventure, certains Français s'expatrient dans des pays lointains d'Asie ou d'Afrique, s'y installent, y prennent femme et y font souche. Il n'est pas toujours très réjouissant de rencontrer de ces couples dans lesquels on voit un patron se faisant servir à pieds baisés par une bonne à tout faire qui ne sort de la maison que pour faire les courses, une paysanne inculte et souvent informe au-delà de 25 ans, qu'on a honte de montrer à ses compatriotes. Peut-on parler de couple dans ce cas ? Vraisemblablement pas et pourtant ce genre d'union est généralement solide. Promotion sociale pour la fille, certes et pour l'homme une solution de facilité qui peut avoir plusieurs causes. Il n'a pas trouvé en Europe la femme acceptant de s'expatrier dans un pays particulièrement déshérité ou encore la fréquentation d'une occidentale de son niveau social et intellectuel, donc capable de lui donner la réplique lui fait peur et ne convient pas à son tempérament macho ou à sa grande timidité. J'aurais tendance à croire que toutes ces raisons sont généralement intimement mêlées.

    ***

    J'ai bien conscience, en décrivant ce type de couple, qu'il n'est absolument pas indispensable de sortir de nos frontières pour le rencontrer.

    J'ai bien conscience aussi qu'une différence de culture peut être un obstacle moindre à une entente qu'une différence de niveau culturel.

    J'ai bien conscience encore que j'ai décrit ici des couples dans lesquels la tendance macho de l'homme est particulièrement prononcée. J'ai peine à trouver dans mon expérience personnelle des exemples dans l'autre sens. Il y en a sûrement. Qu'une femme observatrice nous les fournisse donc !


    1 En parlant de vernis, ce n'est pas nécessairement un compliment que j'adresse à notre civilisation.
    2 Qu'on se souvienne à titre d'exemple de l'agrégé de grammaire qu'était le Président Léopold Sedar Senghor.
    Paul Ruty