NUMÉRO 84 REVUE MENSUELLE FÉVRIER-MARS 2003

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Être père, être mère
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La répétition dans l'histoire… La repetición en la historia…
 
Bernard, Hervé Devenir père ou mère
 
Cohen, Rut Diana Función paterna
 
Giosa, Alejandro La paternidad psicológica
 
Health I. G. News El hombre clónico y el hambre crónico
 
Lozzia, Liliana Ser padre…
 
Ruty, Paul Être père


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Nous sommes partis ensemble dans un amour sans bornes, moi j'ai rêvé de toi, moi je t'admire. Nous nous sommes connus quand j'avais 15 ans et toi 19. Tu étais à l'Ecole Navale et moi chez les sœurs de la Miséricorde à Buenos Aires en Argentine. Nous nous sommes aimés si fort que nos enfants après mariage, comme il faut, sont arrivés dans notre monde isolé et secret comme de petits adorables envahisseurs bien désirés. Je ne pourrais parler de ma maternité sans évoquer notre amour adolescent et notre mariage, comme il fallait à l'Eglise de Notre-Dame des Victoires en Argentine un 19 mai en dehors du temps. Pour parler d'être mère je ne peux faire autre chose que t'évoquer mon premier et grand amour d'adolescent.

Notre fille te ressemble, la deuxième, née de notre désir d'être parent d'une fille, car le premier a été un garçon sublime qui est parti le 19 novembre 1990 d'une mort subite et inattendue.

Moi en tant que mère je l'adorais, il avait été mon compagnon de route pendant les heures de l'enfance des petits (quatre à la fin). Tu nous manques. Lui, il avait quatre ans de plus que sa sœur. Quand il est né une voix intérieure m'a dit : « tu ne pourras jamais dorénavant être irresponsable ». Tu voulais avoir 10 enfants et moi aussi, mais nous nous sommes sentis abandonnés à la grâce de Dieu après notre mariage.

À sa naissance, je ne connaissais même pas mon groupe sanguin. Nous étions des enfants prématurément grandis et abandonnés, mais tout s'était bien passé après un accouchement qui a duré 36 heures. La péridurale n'existait pas. Nous habitions Cordoba, une province de Buenos Aires et le médecin accoucheur était habitué à voir les femmes de la campagne partir vers le fleuve laver le linge pour revenir avec un enfant dans les bras, simplement né entre deux contractions en lavant le linge, aidée par les autres femmes.

Cet enfant était rentré dans notre vie pour faire de nous des parents et c'est là-bas que notre histoire commence et c'est aujourd'hui que notre histoire n'est pas finie, car notre amour ne s'arrêtera jamais même si tu étais parti vers l'éternité cher amour avant moi, sans t'annoncer, en 48 heures.

Nous nous sommes tellement aimés et détestés, mais jamais je ne pourrai oublier une semaine après l'accouchement quand nous sommes allés désespérés à la clinique, car l'enfant était trop calme. Le médecin nous avait dit qu'il avait froid.

Et véritablement, il a eu froid de sa petite enfance, car le mois de septembre à Cordoba est parfois très froid et soudain la chaleur arrive sans pitié.

Il fallait être père, il fallait être mère. Je ne sais pas si nous avons fait le meilleur pour lui, car nous étions naturellement des ignorants.

Le moindre bruit me réveille encore comme si notre enfant se dégageait encore de ses draps.

Pour nous comprendre, il faut commencer par se souvenir de notre amour.

Une dernière image sublime et fatale : je dois devenir une mère-père. Hélas, j'étais une mère dure et un père faible…

Mon histoire n'est que l'histoire d'une mère seule. Le père a manqué. Les enfants ont réussi leurs vies mais me pardonneront-ils un jour le fait d'avoir remplacé le père manquant et d'avoir été la survivante ?

Dans ce cas-là, le sevrage du premier objet d'amour n'a jamais été fait. Ils auront peut-être de la considération un jour envers moi comme « mère manquante ».

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



La transformation des symboles dans l'histoire
Extrait de « Aspects psychosociaux de C. Gustav Jung » (chapitre XXIII)

Nous avons exprimé que les symboles ne sont pas modifiables dans la mesure où ils appartiennent aux strates les plus profondes de l'inconscient collectif et, pour cette seule raison, peuvent surgir quand les circonstances sociales leur sont favorables. Les contacts et la coercition sociale provoquent l'émergence de ces symboles qui correspondent à ce moment historique. Mais l'élément actif en eux n'est pas à proprement parler leur forme historique particulière, mais leur forme archétypique. Quand le contexte social fait surgir un thème archétypique, celui-ci s'imprègne d'éléments « secondaires » qui en émanent. De là, provient une autre fonction du symbole qui est de servir de pont entre l'histoire et la culture. Quand un archétype n'est pas utilisé par l'environnement social, il tombe dans les profondeurs de l'inconscient collectif et, moins il sera employé dans l'histoire, moindre sera son enracinement. Cependant, il ne pourra jamais disparaître. Ceci est la raison pour laquelle apparaissent les mêmes symboles dans des groupes ethniques, entre lesquels le contact culturel ou l'acculturation est hautement improbable. Jung rejette explicitement l'idée selon laquelle le berceau des civilisations aurait été unique et se serait répandu de là au reste du monde. Au contraire, il affirme que les symboles fondamentaux surgissent spontanément en dehors de la conscience et que leur identité provient de ce que les mythes révèlent des archétypes existant dans la psyché à l'état potentiel et qui s'activent quand les circonstances culturelles ou historiques leur sont favorables. On peut expliquer les ressemblances entre des cultures spatio-temporelles distinctes. Mais l'archétype est seulement préformé, pour utiliser une comparaison de Jung, comme les cristaux dans une solution sursaturée. Ainsi se « forment » les cristaux et les symboles à un moment donné. Les premiers sont dissous dans la solution et les seconds dans l'inconscient collectif.

Jung explique que, quand un symbole nouveau fait son apparition dans le contexte historique d'une société, celle-ci peut l'adopter ou le rejeter. Ce mode de réception distinct du symbole s'opère en fonction des expériences historiques de ce groupe ethnique. En outre, le symbole accepté peut, dans ces mêmes circonstances, être de courte ou de longue durée. Dès lors, ce symbole plein de signification pour l'inconscient collectif pourra, dans certaines circonstances très favorables, s'imposer, mais son règne sera de très courte durée et il sera remplacé par un autre qui correspondra à l'idiosyncrasie du peuple ou de la société en question.

Comme exemple évident de cette spéculation, Jung rapporte ce qui s'est passé avec le christianisme dans les peuples nordiques européens. La religion sémite a fini par s'imposer dans toute l'Europe. Les mythologies nordiques ont été abandonnées, mais les conditions psychiques dérivées de ces situations se sont caractérisées par leur instabilité. Pour cela, Jung affirme que l'histoire du christianisme en Europe, avec son interminable succession de guerres de religion et de schismes, avec la fréquente adaptation du rite chrétien au païen et vice versa et l'émergence d'idéologies antichrétiennes dans les temps actuels, illustre les conséquences historiques résultant de l'imposition par la force coercitive d'un ensemble de symboles inadéquats, parce que non accordés avec l'inconscient collectif des peuples nordiques. Pour Jung – comme pour n'importe quel observateur objectif de l'histoire européenne – il est évident que ce phénomène n'est pas proprement actuel, mais qu'il est le résultat de siècles de gestation. Cette tension est déterminée par l'amalgame incertain de symboles discordants – le paganisme préchrétien, la religion judéo-chrétienne et le protestantisme militant – qui provoque une insupportable tension psychique chez les Européens.

Avec Pierre Janet, Jung postule que, pendant que l'attitude consciente se maintient fermement, les forces autonomes de l'inconscient peuvent être gardées sous contrôle. Une « descente du niveau mental » est nécessaire – affirmation de Janet que Jung, en respectueux hommage, écrit toujours, dans ses ouvrages, dans la langue du psychologue français – pour que les complexes autonomes fassent leur apparition dans le champ de la conscience. De là, on déduit que l'instabilité politique et sociale actuelle résulte fondamentalement du déclin de la symbologie chrétienne. Pour cela, on peut espérer qu'en laissant agir les symboles chrétiens comme transformateurs de l'énergie psychique, il apparaîtra un déclin des attitudes conscientes dominantes, déclin qui provoque, en accord avec les idées de Jung, la mobilisation d'autres symboles capables d'endiguer les énergies psychiques. Comme la symbologie chrétienne se montre insuffisante, de nouveaux archétypes et de nouvelles figures doivent surgir dans le champ de la conscience. La psyché individuelle pénètre dans l'inconscient collectif, mais quand cela se produit, la perte de valeur de ces symboles sociaux dotés d'un pouvoir agglutinant provoque durant un certain laps de temps l'immersion de la psyché individuelle dans l'inconscient collectif, mais alors il convient d'espérer simplement l'émergence de nouveaux matériaux inconscients.

Jung a prévu cette situation en analysant des patients allemands durant la période qui suivit la guerre de 1914-1918 :

« J'ai remarqué des perturbations particulières dans l'inconscient de ces personnes qui ne pouvaient pas être attribuées à leur psychologie personnelle. »

Jung a considéré – et les faits postérieurs lui ont donné amplement raison – que la psychologie de ces Allemands montraient une symbologie venant d'étapes antérieures au christianisme qui conduisait à la mythologie nordique. Il a prévu l'émergence de Wotan entouré de :

« Symboles mythologiques qui exprimaient le primitivisme, la violence, la cruauté et, en somme, tous les attributs des ténèbres. »

La naissance et le triomphe du national-socialisme a donné amplement raison à Jung. On assista à une période épouvantable de folie collective dont les facteurs initiateurs furent les produits de l'inconscient collectif, produits dont l'inflation désordonnée firent tomber le peuple allemand dans le chaos.

Une autre observation très intéressante de Jung nous met en garde contre les peuples trop civilisés. Prisonniers des attitudes conventionnelles, les individus perdent effectivement leur capacité à expérimenter le flux normal des éléments inconscients. C'est ce qui s'est produit dans l'Angleterre victorienne. Trop liés au rituel social, les gens manquaient d'une énergie psychique qui était réprimée par le conventionnalisme social. L'individu perd alors contact avec les forces créatrices de son inconscient et il doit placer sa foi et sa façon d'agir au service des conventions qui sont des mécanismes sans âme ne pouvant jamais faire autre chose que suivre la routine de la vie. Dans ces conditions, le psychisme penche trop du côté de la conscience. L'énergie psychique s'accumule dans l'inconscient et, dans l'impossibilité de trouver les canaux de communication avec la conscience, elle atteint une ampleur telle qu'elle éclate en une rébellion incontrôlée, sans permettre aux émotions de remonter jusqu'à la conscience.

« On observe que, quand prédomine la simple routine de la vie sous la forme de conventions traditionnelles survient l'éclatement de forces créatrices, c'est-à-dire d'archétypes. »

Durant ces étapes de « domestication » historiques*, les conventions procurent à l'individu une sécurité, en le dotant d'un moyen facile pour pouvoir admettre des attitudes. Cette sécurité constitue son principal danger psychologique, car :

« Quand apparaissent des conditions nouvelles, qui ne sont pas prévues par les anciennes conventions, la panique s'empare de l'être humain, que la routine maintenait inconscient, tout comme elle s'empare de l'animal en fuite, avec des résultats également imprévisibles. »

Par conséquent, cette position de déséquilibre, susceptible d'engendrer plusieurs complications individuelles et sociales, ne peut se maintenir que lorsque la conscience est très puissante et réussit à refouler ces éléments inconscients.

Cependant, la position d'équilibre, obtenue sur la base d'un refoulement impitoyable, est instable. L'accumulation inconsciente provoque la fin de la répression et l'émergence triomphante de l'inconscient collectif. Les symboles enterrés à grande profondeur s'activent, entourés d'autres contenus en partie rendus conscients et dotés d'une considérable énergie qui se dressent dans une franche rébellion. Quand cette situation se produit chez un individu isolé, elle provoque une psychose et le prive de contact avec le milieu social. Quand elle surgit chez plusieurs individus, elle provoque un mouvement social d'une puissante énergie mobilisatrice.

Le psychotique est un individu vaincu par ses forces inconscientes, mais la masse ne peut pas être cataloguée de psychotique, parce que, comme le dit Jung :

« La même condition se présente avec des caractères collectifs, mais dans la masse elle exerce seulement une prédomination partielle. Dans ces circonstances, d'étranges idées s'emparent de personnes saines. Des groupes, des sociétés et des peuples entiers peuvent subir ces éclosions avec les caractéristiques d'une véritable épidémie mentale. Le psychotique isolé est un cas individuel et susceptible d'être contrôlé. Mais les épidémies sociales qui se présentent dans les sociétés globales sont beaucoup plus subtiles, beaucoup plus difficiles à contrôler et beaucoup plus dangereuses, parce qu'elles sont irrésistibles. Un cas typique est le national-socialisme allemand. De plus, elles se déguisent sous des éléments constants et donc faciles à développer et elles découvrent des ennemis occultes qui ne participent pas de leur véritable psychose collective, agissant contre eux avec toute la violence primitive plus ou moins contrôlée que possèdent tous les êtres humains. »

Cette situation est qualifiée par Jung de « possession ». Dès lors, un diagnostic psychologique, plus ou moins brillant, ne va pas au fond des choses. L'important est de saisir que les possessions dans le cours de l'histoire se produisent à cause de la renaissance d'un symbole oublié et apparemment anachronique.

« Quand ces symboles se trouvent chez un grand nombre d'individus comme s'ils étaient attirés par une force magnétique, formant ainsi une foule, son leader ne tarde pas alors à apparaître, représenté par l'individu qui présente la plus petite résistance, le moindre sentiment de responsabilité et, en raison de son infériorité, la plus grande volonté de pouvoir. Il sera la personne chargée de mettre en liberté tout ce qui est prêt à faire irruption et la foule devra le suivre avec la force irrésistible d'une avalanche. »

Ces paroles de Jung viennent à propos pour réfuter ses possibles affinités avec l'hitlérisme.

Il emploie aussi le terme « démoniaque » pour décrire cette situation. Dans son roman classique, Les possédés, Dostojevski rapporte comment les nihilistes s'introduisaient dans le corps de la sainte Russie. Il put prévoir leur façon d'agir et comment se projetteraient les contenus de l'inconscient collectif, sans le désigner comme le faisait Jung. Cette œuvre majeure de Dostojevski s'enchaîne avec Crime et Châtiment et culmine avec les Frères Karamazov. Dans Les possédés, le cas individuel de Raskolnikov, de Crime et Châtiment, fait place à celui de Verjovenskii dans un drame, ou plus exactement dans un mélodrame. Si, en Raskolnikov, le crime individuel de l'usurière et de sa sœur aînée se borne à un cas individuel motivé par un principe darwinien peu élaboré – la survie du plus fort –, chez Verjovenskii, qui est un cynique, une personne dépourvue de tout préjugé, il doit s'appuyer sur son œuvre de révolutionnaire, sur des faits réels comme la misère et la souffrance des ouvriers de l'usine de Schpigulin. De cette manière, il déguise son action derrière le masque du pathétique.

Dostojevski a capté d'une manière aigüe que cette personne sans âme était aussi un ange, un mystique qui rêve d'une révolution qui se produira des années plus tard, mais il ne sort pas de la résurrection du passé, du temps des usurpateurs, des faux Dimitris sortis du peuple et montés sur le trône à cause de la foi et de la superstition des masses. Pour cela, il compte sur son ami, l'aristocrate Stavriguin, pour monter sur le trône impérial comme un faux tsarévitch. Le père de Verjovenskii, l'abominable et sympathique Trofinovitch, est aussi un « possédé ».

Ce sont les fils du positivisme, qui ne croyaient pas en Dieu ni au diable : courtois, négateurs, souriants, aimables, fins et subtils, ils parlaient français, préférant la langue de leur nourrice à celle de leur mère. Ni froids ni chauds, seulement tièdes, à la manière de ceux qui sont condamnés par l'ange de l'Apocalypse, ceux qui ne sont ni purs ni impurs. Cependant, le sceptique s'horrifie devant l'homme d'action qui est son fils, fils de son sang et de ses idées.

Dans un dialogue mémorable entre les deux, on note la différence entre le protocolaire et délicat Trofinovitch, encore sentimental, qui a conservé sa foi dans la Madone de Dresde et qui cependant, en homme endurci, méconnaissant la courtoisie – il la considère comme une faiblesse – est ferme et impitoyable quand il affirme qu'un train vaut beaucoup plus qu'une Madone. L'œuvre fut écrite en 1870. Plus tard, nous trouvons cette même conception dans la bouche d'autres « possédés », affirmant qu'il vaut beaucoup mieux manger et jouir que souffrir et prospérer spirituellement.

Cette possession démoniaque dont nous parle Jung est illustrée par le cas allemand. Nous contemplons horrifiés comment surgissent des éléments psychologiques de l'inconscient faisant irruption dans la conscience comme agents d'une maladie mentale.

Rappelons, ici, comment, même si les contenus et les manifestations varient selon la culture, les archétypes surgissent du fond de l'inconscient collectif et sont les symboles historiques des figures mythologiques qui, lorsqu'elles gagnent la conscience individuelle et collective, forgent des usurpations de segments conscients, par d'autres archaïques inconscients. Ce mythe se constelle, s'entoure d'éléments conscients et inconscients qui se constituent en un « complexe autonome » qui agit comme tel. Pour cela, les faits absurdes que nous avons observés dans l'histoire peuvent se présenter à nouveau, en se déguisant opportunément comme des revendications sociales, de meilleurs salaires, de bénéfices illimités de la science, etc. Mais le noyau de ces sophistications ou de ces rationalisations, pour parler selon le langage freudien, est toujours inconscient et irrationnel.

C'est aussi l'idée directrice de Jung quant au phénomène religieux. Celui-ci constitue la cristallisation d'éléments qui surgissent dans l'inconscient collectif de figures historiques de première grandeur – les fondateurs de religions comme Bouddha, Manès, Zoroastre, le Christ, Mahomet – et, de là, leur projection sociale.

« La religion est une expression spontanée d'une certaine condition psychologique prédominante. Son utilité est de donner de la stabilité à la psyché, en empêchant l'émergence des expériences religieuses directes, presque toujours catastrophiques pour l'individu et la société comme fondement solidifiant du corps social. »

La nature de la religion est essentiellement symbolique. Elle se manifeste sur tous les plans que Jung a décrits à propos du symbole. Elle est psychologique, dans le sens où elle exprime les éléments les plus profonds de l'inconscient collectif, elle est sociale, parce qu'elle maintient l'interrelation de l'individu avec le groupe en fonction de croyances partagées ; elle est historique, parce qu'elle donne à la continuité des peuples un cadre de référence pour sa situation actuelle et elle est surtout ontologique, parce qu'elle est le moyen à travers lequel presque tous les individus sont capables d'expérimenter une certaine intuition du sens ultime de la réalité. La relation entre la religion et la conscience est un des points clés de la théorie jungienne, pour affronter le problème psychologique historique et social de notre temps.

Selon Jung, l'aspect actuel du problème religieux provient du conflit qui s'est développé entre la religion et la raison, durant l'étape historique des « lumières » du xviiie siècle. Durant cette époque, la lutte fut dure entre différents secteurs de la population européenne, car beaucoup de ses plus grandes intelligences aspiraient, avec un manque absolu de perspective psychologique, à ce que les vérités religieuses se mettent en accord avec la raison. Jung nous dit que les croyances religieuses proviennent d'expressions des archétypes inconscients et, donc, quand ils arrivent à la conscience, ils s'avèrent incompréhensibles si nous voulons leur appliquer les catégories de la pensée rationnelle.

Pour être inconscientes, elles sont « numineuses » et donc vécues intimement. Pour cela, en conformité avec les concepts jungiens, exprimer qu'un homme a la « foi » équivaut à dire qu'il est capable de vivre ses symboles et que ceux-ci restent vivants, tandis qu'exprimer qu'un homme est « sceptique » signifie qu'il est incapable de vivre ses symboles archétypiques et que ceux-ci ont cessé de posséder une valeur numineuse.

Cette situation est très intéressante et chargée de conséquences pour l' « espace-temps historique » actuel. Pour commencer avec le développement de l'idée de Dieu, c'est, selon Jung, un archétype qui s'exprime sous la forme d'un symbole. C'est le symbole du plus grand pouvoir énergétique. L'individu touche directement aux réalités ultimes de la vie par son intermédiaire.

Néanmoins, pour répondre à beaucoup de critiques des conceptions religieuses de Jung, nous devons insister sur ce qu'il entend par religion. C'est, comme le dit l'étymologie latine : religare, unir. La fonction de la religion serait de centrer un complexe autonome puissant, numineux et de grand pouvoir unificateur, avec lequel différents archétypes de l'inconscient collectif s'harmoniseraient en un équilibre instable et interne. C'est un concept psychologique, non pas théologique ou ontologique.

Le concept de persona chez Jung possède aussi d'indubitables connotations sociales. Rappelons comment la persona est le côté extérieur de la personnalité, précisément celui qui s'oriente vers la société et que le sujet exhibe devant elle. Son affirmation se réalise à travers les symboles sociaux en vigueur et, pour cela, il la définit comme un « extrait de la psyché collective ». Son élaboration s'effectue non seulement à travers des caractéristiques psychologiques individuelles, comme la biographie, la nature, etc., et plus particulièrement à travers les symboles sociaux qui renferment la plus grande signification pour le groupe entier.

On déduit que, quand les symboles sociaux procurent d'efficaces canaux de communication, les énergies psychiques affluent sans obstacle vers la vie sociale. Le sujet, dans ces conditions, peut conserver ses modules psychologiques, en les adaptant aux symboles ou à des « analogues libidinaux » de la société globale dans le moment et l'espace historique où on évolue. Quand les qualités de sa psychologie ne sont pas en accord avec les symboles de la société globale où il vit, il ne parvient pas à trouver les canaux de communication adéquats pour s'adapter à la vie, il ne peut pas forger une persona et les énergies psychiques cessent de s'écouler vers l'extérieur, en se retournant vers l'inconscient et, dans un mouvement régressif de la libido, il se transforme en se coupant des parties de la vie sociale acceptées par consensus, en se névrosant. Cette situation ne doit pas être interprétée comme définitive, car il peut arriver – et, de fait, cela arrive fréquemment – qu'elle recommence à se forger une autre persona, qui puisse s'adapter sans difficultés majeures à la vie collective.

Jung appelle cette restructuration :

« Restauration régressive de la persona. »

La marginalité comme comportement social serait cette restauration sans translation progressive.

Il peut arriver aussi que cet effort avorte ou que, dans cette reconstruction, un rôle soit rendu à l'individu dans la société et que ce mouvement progressif de la libido échoue. Alors, l'énergie continue à retourner à l'inconscient jusqu'à mobiliser les archétypes. Quand cette situation se présente, le futur de l'individu devient dramatique. Non seulement il doit s'adapter à la vie sociale, mais aussi à sa propre vie. C'est dans ces cas que les désirs d'en finir avec la vie se développent, car on en arrive à méconnaître le sens de celle-ci. Jung affirmait que la signification de la vie était représentée par ces symboles intégrés dans la structure sociale profonde de la société globale. La névrose consiste, essentiellement, selon Jung, en ce que l'homme ne trouve pas de sens à sa vie. Alors, il se sent étranger à la société globale et il s'enfonce au sein de l'inconscient, en essayant de trouver les archétypes et les symboles qui lui feraient trouver son nouveau visage dans la société, sa nouvelle persona. Quand cela se produit, et ceci avec une fréquence effrayante, l'inconscient expérimente une « inflation » provoquée par l'excès de libido qu'il contient. L'émergence chaotique des archétypes se produit. L'individu devient prisonnier de ses représentations archétypiques et s'aliène.

Historiquement, cette situation sous-entend l'affaiblissement des valeurs sociales d'une culture. Quand ses symboles s'avèrent incapables d'alimenter l'anxiété de vivre d'un individu, la culture est blessée à mort. Le mécontentement intime de chaque membre de la société conduit à la désagrégation progressive de la tradition culturelle.

Sans outrepasser les limites psychologiques qu'il s'est fixées, Jung affirme qu'une société peut fonctionner de manière satisfaisante seulement quand elle fournit à ses membres les symboles nécessaires pour que la libido s'écoule de l'individu vers la société et réalise des entreprises culturelles dont celle-ci a besoin.

Quand cela n'arrive pas, les individus s'immergent dans l'inconscient en essayant de trouver de nouveaux symboles, de nouveaux mythes, de nouvelles religions qui provoquent la transformation des croyances fondamentales de la société globale. C'est ce qui, selon Jung, se produit précisément maintenant en Occident. On assiste à de nombreux signes de transformation de la libido comme semblent être la psychanalyse elle-même, l'introspection aigüe de la littérature actuelle, l'apparition de la peinture non figurative, l'introduction de doctrines et de religions orientales, le doute sur les valeurs intellectuelles et morales du monde occidental. Jung interprète ces symptômes comme des éléments de diagnostic qui le portent à affirmer que les symboles en vigueur en Occident manquent, en réalité, de vigueur pour véhiculer la libido des individus vers l'extérieur et il y a lieu d'attendre l'émergence, ou plus exactement l'actualisation de nouveaux symboles, parce que le passé survit dans la psyché et nous devons considérer l'émergence de nouvelles valeurs et de nouveaux symboles comme la floraison d'antiques croyances qui étaient enterrés et qui commencent à renaître.

Ici, apparaît la vraie conceptualisation de Jung sur l'homme comme être historique, coïncidant avec celle de Dilthey :

« La psyché ne peut pas être considérée comme un édifice de propriété horizontale, où le sous-sol correspond à l'inconscient. Il est vrai qu'il s'étend profondément vers le bas, mais aussi vers le fond dans une dimension temporelle, de façon que, d'une manière ou d'une autre, l'histoire soit potentiellement contenue et inconsciemment exprimée en chaque individu. »

J'ai donc, ici, la grande hypothèse jungienne pour l'étude de l'histoire en fonction de la psyché. Elle rend possible la dimension de l'étude temporelle où le temps est une catégorie unitaire pour la personnalité et l'histoire sociale. Comme l'a signalé le professeur Eaton il y a quelques années, le jour viendra où cet aspect de la théorie jungienne de la psyché s'intégrera avec les systèmes philosophiques de l'époque, développés par Bergson, Husserl, Whitehead et G. H. Mead.

Ici, se trouve l'opportunité de rappeler la théorie jungienne de la synchronicité qui pénètre profondément dans le concept du temps et aussi de l'espace extérieur, en fonction de la psyché.


* L'empire russe, après avoir été appelé Union soviétique protectrice, devient aujourd'hui la Communauté des États indépendants. Il y a toujours eu pour ce peuple un agent dompteur : en même temps qu'il punissait, il était fort protecteur. L'individualité était inconcevable. Toute pulsion étant réprimée revenait dans les profondeurs collectives et enrichissait l'archétype peut-être le plus archaïque et le plus violent dans l'évolution du corps social, celui de l'homme dans le mythe primordial qui avait tout perdu quand il avait tout possédé. Pour lui, le paradis disparaissait pour devenir un rêve de matrice utérine. Abandonné à son sort par le père, bien puni pour sa désobéissance, il a dû accepter la première évidence : pour survivre, il fallait tuer ou être tué.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Devenir père ou mère, c'est comme choisir de n'avoir plus le choix, c'est comme abandonner la liberté de soi-même vis-à-vis de l'autre, c'est-à-dire du monde, car c'est accepter de devenir responsable d'une autre personne en priorité par rapport à sa propre personne.

Mais, devenir père ou mère, c'est aussi s'engager sur un chemin, c'est opérer un choix parmi les différents projets qui s'offrent à soi, car la vie ne prend-elle pas son sens que si elle se réalise à travers le cheminement vers des buts plus ou moins identifiés, comme réussir une vie professionnelle, satisfaire un idéal, devenir le premier dans un domaine ou encore construire un foyer, chacun ayant le libre arbitre de construire son projet en fonction de ses aspirations et de ses capacités ?

Si la société nous apprend, si l'école nous enseigne à « gagner » notre vie, pour devenir autonome et nous permettre d'accéder avec fierté et responsabilité à la réalisation de nos projets de vie, c'est la vie qui nous apprend à vouloir devenir père ou mère, comme si l'amour qui est supposé sous tendre cette destinée, était une chose inenseignable, incapable d'être réduite en une série de messages, de conseils didactiques ou d'un apprentissage mécanique.

Certes, parents et grands-parents tentent bien de nous prodiguer conseils et règles de vie, mais devenir père ou mère fait appel à ce qu'il y a de plus profond dans notre champ de conscience, comme un sentiment d'intime conviction que le moment est venu de donner nature après avoir reçu du monde. Il semble venir un temps dans notre vie où, après avoir reçu, nous désirons donner, comme rendre à la vie ce qu'elle nous a donné, à travers l'éducation et le soutien matériel de nos parents, l'enseignement des instituteurs et professeurs, le soutien affectif et moral des proches familiaux, et, de manière générale, toutes ces personnes qui nous ont aidé et soutenu, comme si nous étions leurs propres enfants. Mais tout cela nous a paru normal et naturel, voire souvent un droit !

Devenir père ou mère est comme une grande aventure qui commence, mais avec ce sentiment, qui rassure, d'appartenance à la communauté de tous les pères et mères qui nous ont précédé. Mais qui parfois peut redonner vie à des questionnements par rapport à nos propres parents, qui nous semblaient réglés et oubliés. Car devenir père et mère, c'est accepter de prendre le risque de faire les mêmes erreurs qu'eux, d'être les acteurs des mêmes biais dont nous les accusons. C'est donc accepter qu'ils ont été faillibles et que nos reproches sont peut-être partiellement voire même complètement infondés, car fondés sur une sorte de position éternelle enfants-parents.

Mais n'est-ce pas aussi nous en remettre aux mystères de la vie et de l'univers qui nous révéleront nos qualités insoupçonnées de parent au bénéfice de notre enfant, de sa descendance, de notre conjoint et de nous-mêmes. Ne peut-on pas envisager comme un héros moderne, avec humilité ou orgueil, que, peut-être, notre destinée est de purifier notre famille, de donner un coup d'arrêt aux séries familiales névrotiques, aux secrets de famille, qui hantent les esprits au point d'influencer négativement des vies entières, selon un processus parfaitement inconscient. Imaginer un enfant idéal et se rêver en père idéal pour être bercé et baigné par des pensées positives et éthiques, n'est-ce pas le meilleur moyen de réussir sa vie de père ou de mère ?

Mais il faut bien constater que ce choix de vie qui bouleverse tant notre vie n'est plus une norme sociale à notre époque, si peuplée de personnes célibataires, divorcées ou tout simplement seules. Il faut du courage, de la motivation, de la persévérance pour choisir de devenir père ou mère. Il faut parfois une série de circonstances non maîtrisées qui bousculent nos résistances ou nos rétentions à tenter cette grande aventure vieille comme le monde, mais si moderne à la fois, car elle est le salut de notre culture, de notre civilisation, ou tout simplement de la vie. Si l'envie de devenir père ou mère nous prend ou même nous effleure, acceptons de recevoir cette place privilégiée et respectée dans toutes les sociétés et toutes les cultures qu'est celle d'être parent.

Hervé Bernard



Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir…
…Tu seras un homme, mon fils.
R. Kipling

Il m'est infiniment plus facile, en tant que visiteur de prison, de tenter de définir le non-père plutôt que le père, tant j'ai rencontré de drames causés par l'absence de père parmi les détenus. Tous les enfants martyrs ou abandonnés par leur père ne deviennent pas des délinquants, Dieu merci, mais presque tous les délinquants que j'ai pu rencontrer, ont souffert dans leur enfance de la déficience de leur père.

Il m'a torturé !
Il buvait !
Il battait ma mère !
Il se droguait !
Il ramenait des femmes à la maison !
Il était injuste !
Il nous a abandonnés !
Il ne m'a jamais embrassée, jamais souri !
Il ne s'est jamais intéressé à ce que je faisais !

On pourrait en rajouter à cette liste, sans jamais pouvoir ressentir dans sa chair toute l'horreur que cela peut représenter pour un enfant. Il faut, sans doute, l'avoir vécu, soi-même, pour comprendre la détresse de l'homme mûr qui se penche sur son enfance ratée et se demande où se situe la responsabilité de sa vie gâchée en marge de la légalité et de la société.

Je pourrais encore citer, dans mes exemples, mon ami Thierry, qui a eu beaucoup de courage en m'avouant après son procès : « J'ai aimé ma fille comme j'aurais dû aimer ma femme ! » Il aura maintenant 15 ans à méditer sur la faute qu'il ne pourra jamais réparer. Ce qui est cassé, est cassé pour toujours…

Suffit-il alors de faire l'inverse de la liste ci-dessus pour devenir le père, le vrai ? Sans doute pas ! La condition est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante.

Je n'ose pas, non plus, énumérer les erreurs que j'ai certainement commises avec mes trois filles, erreurs par omission, pour la plupart.

Que pourrait-il donc manquer à cette liste en négatif ? Que doit être le père ?

Essentiellement un guide, me semble-t-il, un exemple, capable d'écouter, de conseiller. Surtout pas substituer sa propre volonté à celle de ses enfants. Il accompagne les premiers pas, Il fournit des béquilles au petit trébuchant, mais c'est à lui d'enlever la première béquille pour que l'enfant prenne de l'assurance, puis la deuxième pour qu'il puisse se débrouiller seul.

Il me paraît plus facile d'aborder le sujet par la bande, par le biais des relations entre un visiteur de prison et les détenus qu'il visite.

Il n'est pas question de tout accepter de la part des délinquants qui font ce genre de confidences. J'allais dire de ces enfants ! Sous prétexte que les parents ont failli à leur tâche. Il est question de comprendre ce qui s'est passé, comment des enfants innocents se sont fourvoyés dans le crime et quelle est leur demande profonde au moment où ils se retrouvent en prison.

On dirait qu'ils voudraient retourner à cet instant de leur enfance où leur avenir n'est pas encore dessiné, revenir avec de nouvelles bases, reprendre un nouveau départ. Pour cela, il leur faut retrouver leurs parents ou plutôt ces parents idéaux qui les auraient guidés avec amour vers une vie équilibrée.

Il est rare qu'ils aient à reprocher quelque chose à leur mère. Celle-ci a généralement fait ce qu'elle a pu, mais elle a dû assumer maladroitement en plus du sien, le rôle d'un père pratiquement toujours manquant.

Il est important pour le visiteur de savoir tout cela, car il est spécialement interpellé par cette situation de fait.

Son bénévolat désintéressé en fait le parent idéal dans l'état de choc que vit le détenu. Tout ce que l'homme en grand désarroi a vécu dans son enfance revient à la surface brutalement et il projette sur le visiteur l'image idéalisée des parents qu'il aurait voulu avoir : la mère douce et chaleureuse, le père souriant, fort et juste. Tout cela, le visiteur va devoir l'assumer.

La visiteuse choisira plutôt le rôle de mère et le visiteur celui de père, mais, s'il n'y a pas deux visiteurs, l'un homme, l'autre femme, le visiteur se verra confronté à la nécessité très contraignante de jouer les deux rôles, à la fois, père et mère.

Nous sommes cinq visiteurs, Claudine, Claude, Jean-Paul, Olivier et moi-même à essayer de retrouver les fondements de cette paternité auprès de nos détenus en nous réunissant autour de Graciela une fois par mois.

Certes, nous avons, tous les cinq, été père ou mère plus ou moins correctement dans nos propres familles et dans nos vies respectives, mais il nous apparaît nécessaire de rechercher un perfectionnement pour aborder ces nouveaux enfants que sont nos visités. Ce qui nous était naturel dans nos vies de parents, pourrait prendre, en prison, si nous n'y faisions attention, un côté artificiel et compassé.

Nous avons compris que si la mère est protectrice, douce et aimante, le père se doit d'être un modèle et un guide. La charte des visiteurs de prisons nous engage vivement à l'écoute. Une intuition psychanalytique nous suggère que cette écoute ne doit pas être passive pour que le rôle de père soit bien rempli.

Avais-je bien compris cela avec mes trois filles ? L'écoute que j'aurais dû leur accorder était-elle vraiment une écoute active ? Est-il inconvenant d'interroger ? Il me semble que non. L'interrogation, pourvu qu'elle ne soit pas interrogatoire, marque l'intérêt, l'amour s'engageant, l'abandon de la tour d'ivoire pour se rapprocher des questionnements et des souffrances de l'enfant. Il est des moments où le père peut aider efficacement à débrouiller un écheveau. Il n'a pas le droit de faire le sourd !

N'aide pas les autres. (dit Lanza del Vasto dans les « principes et préceptes du retour à l'évidence ») Ce serait vouloir faire plus que Dieu qui les laisse se débattre et pécher à leur aise. Aide les à s'aider.

Ce qui paraît rétrospectivement, une évidence quand il s'agit de ses propres enfants, même si l'on n'a pas soi-même suivi parfaitement ce genre de conseils, l'est beaucoup moins quand on est visiteur de prison, face à un inconnu, avec cette nouvelle responsabilité de père symbolique. Je suis surpris de constater la pusillanimité de nombreux visiteurs qui considèrent qu'ils n'ont pas à interroger leurs visités et que leur écoute ne peut être que passive. Quand il m'arrive de leur demander les raisons qui ont conduit un de leurs visités en prison, j'ai souvent des réponses gênées :

Je ne sais pas !
Je n'ai pas osé lui demander !
Ce n'est pas mes oignons !

Or qu'y a-t-il, pour un détenu, de plus important comme problème à résoudre que les raisons de son enfermement ? Aurais-je dû ne jamais interroger mes filles et attendre qu'elles me disent leurs problèmes avec toute la pudeur que peuvent éprouver les enfants devant leurs parents ?

Jouer auprès du détenu le rôle de père, c'est l'aider à se reconstruire dans l'ambiance qu'il aurait dû avoir dans son enfance. Parfois, un conseil, parfois un sermon, parfois une écoute muette, mais toujours une présence aimante et chaleureuse qui le fait exister en tant qu'être humain et non plus le numéro d'écrou 987654 cellule 210, une présence qui admet de se retirer quand son travail est accompli.

Demander à Graciela, une femme, de nous aider à devenir de vrais papas, nous Claudine, Claude, Olivier, Jean-Paul et moi, tous grand-père ou grand-mère depuis déjà bien longtemps, cela paraît une plaisanterie…

Et pourtant, par respect pour celui que l'on va essayer d'initier au respect de soi-même, on ne peut vraiment être visiteur de prison que si l'on accepte, aussi, de se remettre en cause en toutes occasions !

Tu as de nombreux enfants, quel est ton préféré ?
L'homme sage répondit :
Celui de mes enfants que je préfère,
c'est le plus petit, jusqu'à ce qu'il grandisse,
celui qui est loin, jusqu'à ce qu'il revienne,
celui qui est malade, jusqu'à ce qu'il guérisse,
celui qui est prisonnier, jusqu'à ce qu'il soit libéré,
celui qui est éprouvé jusqu'à ce qu'il soit consolé.
(Poème persan cité par Isabelle Le Bourgeois dans
« Derrière les barreaux, des hommes »
aux Éditions Desclée de Brouwer 2002)
Paul Ruty