NUMÉRO 65 REVUE MENSUELLE JANVIER 2001

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'ombre et le refoulé La sombra y el reprimido
 
Bernard, Hervé Jeu d'ombres
 
Bernard, Jacques Passage de tribu
 
Cohen, Rut Diana Con el alma en la piel
 
Durieux, Marie-José Rappelle-toi
 
Fertig, Véronique Un conte de Noël
 
Gallet, Michel "Je" d'ombre et de lumière
 
Giosa, Alejandro Luces y sombras, días y noches
 
Health I. G. News Adición al trabajo
 
Laborde, Juan Carlos Los 5 agregados de la Vida
 
Moreaux Carré, Sophie L'ombre et le réprimé
 
Ruty, Paul Accepter l'ombre


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Jung considère les conflits psychologiques comme le résultat de l'altération de la coordination fonctionnelle des facteurs psychiques. En conséquence, le résultat thérapeutique positif a lieu quand le patient rend les conflits conscients et s'arrange pour les maintenir dans la conscience.

Jung entend résoudre les conflits pour leur signification actuelle réciproque. Chaque âge de la vie et chaque situation conditionnant des solutions différentes. Sa méthode implique la totalité de la psyché, en situant les conflits dans le contenu psychique total.

Jung ne considère pas que la névrose soit uniquement négative. Il cherche à voir au-delà et en arrive à la comprendre comme un élément moteur formateur de la personnalité. À travers le conflit, il extériorise la normalité. Avec l'analyse, il obtient une amplification et un approfondissement de la conscience, ce qui signifie un élargissement de la personnalité. Jung résume son concept en exprimant que la névrose est le cri au secours préféré de nos instances réprimées, négligées et inconnues.

Il confronte la personne névrotique avec son inconscient, en la poussant à raviver ses archétypes. L'individu se situe alors dans une réalité où il partage l'humanité, en la comprenant historiquement et en s'incluant comme partie d'elle et de ses expériences. En revanche et de surcroît, il admet les névroses d'origine traumatique et il les traite selon les systèmes freudien et adlérien, étant donné que non surmontées, elles n'ont pas pu donner lieu au processus d'individuation et de conscientisation.

Observant une grande quantité de personnes et étudiant leurs rêves – selon ses évaluations, il a interprété au moins 80 000 rêves – Jung n'a pas seulement découvert que tous les rêves sont significatifs à différents degrés pour la vie du rêveur, mais qu'ils forment tous un grand thème orienté par les facteurs psychologiques. Il a trouvé que dans leur totalité, pris ensemble sur plusieurs années, ils suivent une certain ordonnancement et un certain modèle. Jung appelle ce modèle « processus d'individuation ». À travers les ans, certains personnages se rendent visibles, puis ils s'estompent et disparaissent pour faire la place à d'autres. Il est possible d'observer comment opère une sorte de régulation occulte ou la tendance directive qui établit un processus lent, imperceptible, de développement psychique. Une personnalité plus définie, plus ample et plus mûre émerge lentement et se présente aux autres. Quand cela ne peut s'opérer, le développement se trouve bloqué.

Nous nous souvenons, ici, de Joseph K. dans Le procès de Kafka dont la véritable « aliénation » est, précisément, celle-ci1 et aboutit à enrayer le processus de maturation psychique de l'individu. Ce processus se trouve hors du contrôle de la volonté et son origine est une espèce de centre « atomique » de notre appareil psychique que Jung appelle le Soi.

Dans le processus d'individuation apparaît cette partie de notre personnalité que nous préférons réprimer, oublier ou projeter chez les autres. Jung appelle cette étape la perception de l' « ombre ».

Quand il a terminé la sélection du matériel soumis par le patient, il reste encore quelque chose d'indifférencié qui constitue l'aspect de son « ombre » et garde une disposition humaine collective, dominée, repoussée et réprimée, la plupart du temps, pour des raisons d'adaptation.

L'enfant n'a pas d'ombre. Celle-ci se forme quand son moi se constitue, se fortifie et se différencie. Le développement du moi est, en conséquence, parallèle à celui de l'ombre.

L'ombre se manifeste, en général, par le biais d'actions erronées du comportement individuel ou quand des particularités affleurent et qui sont, en fait, réprimées. Elle surgit aussi comme figure extérieure concrète, quand la personne projette sur une autre ses propres manquements.

Selon qu'elle correspond à l'inconscient individuel ou collectif, la présentation de l'ombre sera respectivement personnelle ou collective. Dans le premier cas, c'est un frère, une amie ; dans le second cas, elle apparaît comme une manifestation de l'inconscient collectif : Méphistophélès, un faune, etc. Elle peut se présenter comme l'autre moi. Dans ce cas, elle porte une charge positive et elle caractérise ceux qui se trouvent à un niveau réel plus bas que celui qui leur correspond. C'est pourquoi ses valeurs positives sont celles qui portent une vie d'ombre et d'obscurité.

Plus les éléments réprimés se déposent sur les strates de l'ombre, plus l'homme se conduira comme un être antisocial. La mesquinerie, la colère, le manque de courage et la frivolité seront alors des manifestations inopinées de ce qui n'a pas pu s'élaborer normalement.

« Tout individu est suivi par une ombre ; mais moins celle-ci est incorporée à sa vie consciente, plus elle est noire et épaisse. »

Et Jung ajoute :

« Si les tendances réprimées de l'ombre n'étaient que quelque chose de mauvais, il n'y aurait pas de problème. En règle générale, l'ombre est quelque chose d'uniquement bas et douloureux, mais pas d'absolument mauvais. L'ombre contient aussi des qualités infantiles ou, d'une certaine manière, primitives qui animent l'existence humaine et l'embellissent ; mais comme elles se heurtent à des réticences, des préjugés et des habitudes, avec des questions de prestige de toutes sortes, spécialement avec celles qui se trouvent en étroite relation avec le problème de la persona, elles peuvent jouer un rôle funeste et empêcher l'évolution de la psyché2. »

Lorsque nous parvenons à reconnaître la réalité de l'ombre comme partie intégrante de notre être, nous pouvons harmoniser les couples de contraires de notre psyché.

Quand l'homme parvient à maîtriser son ombre, il est en mesure de connaître et de résoudre bien des problèmes qui l'affligent.


1 Fromm Erich, El lenguaje olvidado, Ed. Hachette, Buenos Aires (1957), p 203
2 Jung C. G., Psicología y alquimia, op. cit., p 44
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Essayons-nous à un jeu d'association libre avec le mot ombre, selon cette technique inventée par Jung au début du siècle dernier, alors que la psychanalyse commençait à se constituer comme une théorie et une thérapeutique cohérentes.

Face à l'angoisse de la page blanche, un peu de définition : l'ombre est ce que ne peut pénétrer la lumière, ce qui est caché par des obstacles, placés là, par hasard ou non. L'ombre découpe des formes dans la lumière, créant ainsi une frontière mobile, pour peu que la lumière ou les obstacles se déplacent.

Sombre est la pénombre, froide, source d'angoisse et de peurs enfantines, que des régressions massives ou plus passagères peuvent raviver, amenant son cortège de réactions primaires, comme celles que nous adoptions à cet âge : rechercher une protection, fuir la situation de menace, perdre ses repères et sa structuration interne ou son manque social, à chacun sa façon de régresser. Voilà pourquoi, parfois, nous fuyons l'ombre, car elle nous ramène à des souvenirs désagréables que nous ne souhaitons pas revivre. Le refoulé semble resurgir comme des bêtes terrifiantes venues du fond des âges de l'histoire de la Terre ou de la mythologie, prêtes à vous dévorer tout cru.

Ombrageuse est la recherche de la vérité entre ombre et lumière, faite d'intuitions, de certitudes et de doutes, que seule une confrontation avec la réalité peut apaiser. Ombrageuse est l'affrontement avec une situation combien habituellement angoissante, qui nous plonge dans les affres de la souffrance psychique et physique tant que nous répétons des schémas de conduite passés et rigides. Ombrageux est le dialogue et le raisonnement intérieurs pour démonter un par un les mauvaises raisons qui nous font reculer, alors que la décision a pourtant été prise d'avancer enfin.

Orageuse est la lutte intérieure pour ne pas obéir avec résignation ou autoperversion au refus de lutter contre ses démons intérieurs, que nous projetons allègrement, la plupart du temps inconsciemment, sur les autres. Car nous y mettons, heureusement et malheureusement beaucoup de force et d'énergie dans la bataille, celles de la volonté de s'en sortir et toutes les autres qui nous ont fait résister, avec des bénéfices secondaires – notamment une paix acceptable jusque maintenant –, à la transformation vers la nouveauté.

Bombe comme la partie de nous que nous cherchons à enfouir perpétuellement et désespérément. Bombe prête à nous « pêter » à la figure, à force de retenir son énergie, qui semble grandir à mesure que nous la maintenons plus immobile, comme si une force contraire la poussait vers la lumière. Bombe qui peut exploser à tout moment, car nous ne pouvons maîtriser ce qui est caché. Ne ce serait-il pas une bombe glacée : froide de loin, mais délicieuse si nous nous avisons de la goûter, tout naturellement, sans a priori.

Lombric comme ce ver fouisseur, vivant dans les vases et les terrains humides, prêt à se faufiler dans un chemin pour peu qu'il y ait un mince passage, se jouant de certains prédateurs avec son corps très extensible et glissant. Pourtant, malgré son aspect répugnant pour le commun des mortels, il a son rôle à jouer dans la chaîne alimentaire qui aboutit notamment dans notre assiette pour notre plus grand plaisir. Existe-t-il un meilleur appât pour un poisson d'eau douce que ce morceau de chair exquis se débattant dans l'eau, scintillant de sa peau lisse ?

Ne faut-il pas accepter l'ombre comme un élément indispensable à la chaîne pulsionnelle de la vie ? La vie est changement pour un mieux être, nécessitant parfois des incursions douloureuses vers des parties cachées et sombres de notre personnalité pour mieux faire accoucher d'autres facettes essentielles de celle-ci. Ainsi une chenille se transforme inexorablement en le plus beau papillon de la planète : le beau peut naître du laid, l'ordre émerge de la confusion.

Fragile est l'ombre, qui s'échappe rapidement et mécaniquement en face de la lumière. Fragile est notre petit être intérieur, écartelé entre les nécessités quotidiennes de la famille, du travail et des amis et la protection vis-à-vis des vicissitudes et dangers de la vie sociale. Devant tant de fragilité, il est bien tentant d'abandonner tout acte de courage pour un avenir immédiat rassurant et plus apaisant. Ne vivons-nous pas dans une période de civilisation où confiance en l'autre, en le monde, en l'avenir s'estompe au profit de la recherche d'un territoire bien délimité, que nous défendons face à toute incursion extérieure ou même intérieure, farouchement.

Je vous propose de poursuivre ce petit jeu, au gré de vos rêveries et de votre temps libre, avec un petit bout de papier et un crayon à portée de main. Je vous promets des résultats pouvant dépasser toutes vos espérances, si vous agissez avec persévérance, honnêteté et lucidité.

Hervé Bernard



Les eaux limpides et fraîches de la Vézère s'écoulent lentement. Parfois, une accélération fait émerger des galets arrondis. Une truite frétillante remonte vivement l'onde pure. En quelques sauts, elle gagne son passage toujours plus haut. Par cette belle matinée d'été, pourquoi ne voit-on pas les enfants tenter de les attraper à la main ?

Des herbes hautes bordent la rivière. Une pente douce dénudée la sépare de la falaise creusée d'une excavation sous la colline de Portaude. Devant cette excavation, apparaissent quelques huttes sommaires, au toit pointu, faites de trois ou quatre branches élaguées, dressées en pyramides et recouvertes de peaux grossièrement cousues.

Devant l'une d'elles, s'affairent deux femmes vêtues chacune d'une grande peau drapée sans recherche et serrée à la taille par une grosse lanière de cuir. L'une perce le rebord d'une peau brute, tous les deux pouces, en enfonçant l'extrémité d'un os pointu. C'est dans le but d'y enfiler un lacet : lacet qu'est en train de confectionner la deuxième femme qui tient une fine lanière de cuir entre ses deux mains écartées. Elle en coince le milieu dans sa bouche. Par un mouvement glissant de va-et-vient répété de gauche à droite, elle l'assouplit, l'affine entre ses dents serrées dont deux ont été éliminées pour la rendre apte à l'opération. On n'a rien sans rien. Pourquoi les deux femmes et les enfants s'arrêtent-ils brusquement pour aller sur un petit mamelon à l'entrée du camp délimité par des branchages bout à bout, en demi-cercle devant l'excavation, avec juste une petite brèche pour l'accès ?

Pourquoi deux hommes pourtant très actifs à la confection d'un couteau en silex s'arrêtent-ils en même temps pour les rejoindre, alors que le soleil n'arrive qu'au quart de sa course ascendante et est encore très supportable ? Quel événement bouscule ainsi la routine des habitants du bord de la Vézère au temps de Cro-Magnon ?

Trois chasseurs, deux adultes et un adolescent, arrivent tirant un cordage grossier entourant un renne tué. Juste le temps d'entrer dans le camp, ils l'abandonnent, allongé sur le sol, pour rejoindre le groupe. Pourquoi ?

Ils regardent au loin, tous dans la même direction, la colline d'Aoute sur la crête, là où se termine la grande forêt, inconnue donc inquiétante, à perte de vue vers le nord dans laquelle on évite de se hasarder.

Soudain, un homme en sort, puis un autre, suivis d'autres, chacun portant un barda sur le dos. Nos Cro-Magnonnais se regardent et se serrent les uns contre les autres sans mot dire. Ils sont maintenant nombreux sur la crête de la colline d'Aoute. Leur silhouette avec le barda se détache sur le fond bleu du ciel en cette journée déjà chaude. Voilà qu'une silhouette en double brusquement une autre. C'est le signe qu'attendaient nos spectateurs qui se soulagent d'un cri unanime « Les Aoûtiens ». Ils marchent rapidement, ne se parlent pas, ne se sourient pas, ne se regardent même pas. Ils se doublent sans cesse par une accélération rapide suivie d'une marche oblique, fermant le passage de la personne doublée, qui en fera de même ensuite sur ce parcours qu'ils empruntent une fois par an en descendant du nord.

Un Cro-Magnonnais, homme de contact, a appris de l'un de ces Aoûtiens, un peu plus communicatif, qu'ils vivaient dans une île au milieu d'un grand fleuve très poissonneux, à de nombreux jours de marche au nord.

Une force mystérieuse les pousse vers le sud, toujours à la même période. En fait, ils sont un peu à l'étroit dans leur île et surtout, ils sont en manque de soleil.

L'entretien avait été bref car l'homme à la peau bizarrement très blanche ne voulait pas perdre le contact avec sa tribu en migration.

Et de doubler et de se redoubler, sans prévenir, au risque parfois de s'arracher la peau des jambes nues dans les broussailles épineuses aux pointes acérées, ou de chuter dans un précipice. Tout à coup, ils s'immobilisent à un point culminant brûlé par le soleil, au moment le plus chaud de la journée. Tous transpirent, regardent, disent et répètent à satiété : « Panorama ! panorama ! » ébahis, heureux.

Ils reprennent leur marche épuisante par une chaleur de moins en moins tolérable, s'arrêtent à nouveau et, cette fois-ci, pointent tous un doigt dans une direction pour s'exclamer : « La mer la mer » ébahis, heureux.

Ils mettront longtemps à passer, toute la journée jusque tard le soir, quand le grand feu du campement sera activé pour la veillée. Le chasseur courageux qui les a vus de près commentera : « Ils semblaient pourtant normaux. Ils sont habillés comme nous, les femmes en mini-mini-vêtements, rien de trop. Mais ils ont une peau blanche, blanche. »

Opinion d'un autre chasseur, de longues randonnées, lui qui les a vus une fois, très loin d'ici. « C'est trente jours après, jour pour jour, qu'ils reviennent. Ils font un circuit, qu'ils disent : toujours en marchant vite et en se doublant. Mais alors ils sont bronzés, bronzés ! »

De l'avis général : « Ils sont bizarres ces Aoûtiens. Y vaut mieux se tenir à l'écart. Y nous marcheraient dessus. »

Puis en riant « C'est une drôle de tribu ! »

(Extrait de Vagabondages extravagants)
Jacques Bernard



Rappelle-toi

J'ai encore en mémoire tes couleurs que l'on ne voit nulle part ailleurs,
Je n'oublie pas tes odeurs, mélange d'air, de mer, de fleurs.
Souviens-toi


Les grandes promenades familiales le long de ton littoral à la beauté tant vantée,
Réchauffés par ton soleil, la vie nous paraissait si belle.
Qu'as-tu fait ?


De ces enfants, si différents, mais simplement heureux de vivre ensemble,
Leurs joies, leurs peines, pourquoi les avoir transformés en haine
Qui es-tu ?


Tu m'as appris que la vie n'était pas un conte de fées,
Tu m'as montré la douleur, la torture, le malheur.
Où es-tu ?


À la veille d'un été, tu m'as chassée,
Je sais que jamais je ne te reverrais
Pourtant, mon univers, c'était toi

Mon pays, c'est toi.

Marie-José Durieux



À mon ange Paul, à ma fée Graciela, à ma mère, à mon père, à mon frère, à Camille, à Carine, à Paola, à Judit, à Joyce, à Domi, à Pierrot, à Didou, à tous mes amis et à tous ceux que j'ai croisés sur ma route.

Ils se sont pris par la main et ils se sont allongé dans la neige. Ils ont fermé les yeux en se donnant rendez-vous dans une autre vie. Lui viendrait du pays de la liberté, elle de celui de l'amour. Quand ils voudraient se sentir, ils n'auraient qu'à fermer les yeux bien fort et se concentrer jusqu'à ce que leurs âmes se rencontrent.

Elle a traversé sa nouvelle vie, pleine de courage, en avançant toujours un peu plus loin, pleine de cette grande assurance qu'ont les anges qui savent qu'au bout de la nuit, il y a la lumière. Et que chaque étoile est un message d'amour.

Il a franchi mers et montagnes pour la retrouver. Avec toute la sensibilité de l'ange qui sent où se trouve son chemin. Il est allé jusqu'au pays de l'amour. A l'intérieur de ses entrailles. Il a cherché la neige et son ange. Il l'a suivie sur ses traces plus blanches que la neige. Il lui a pris la main et ils se sont allongé dans la neige pour jouer aux anges. Ils s'étaient retrouvé mais ils avaient oublié.

On pouvait voir deux anges s'envoler au-delà d'eux-mêmes tellement loin qu'ils se sont perdu. Le jour de leur départ, leur fée avait donné un coup de baguette magique au-dessus de leurs têtes d'ange. Pour être sûre de les retrouver quand ils auraient besoin d'elle.

Elle a réapparu un beau jour d'été et les a enveloppés de tout son amour de fée. Puis elle a donné un coup de baguette. Ils ont fermé les yeux très fort pour voir le grand serment de bonheur qui les liaient jusqu'au fond de leur âme, le grand pacte d'amour, d'amitié fraternelle et de complicité sur lequel ils avaient laissé leur marque chacun en bas de la page. Alors la fée a soufflé très fort sur sa baguette et est repartie dans sa grande recherche d'anges perdus.

Véronique Fertig



Je reviens d'un séjour d'une semaine en Alsace. Je ne peux oublier ces petits villages, à la nuit tombée, perlés de tant de lumières. Elles courent au bord des fenêtres, scintillent dans les boutiques, zigzaguent au creux des arbres et ruissellent le long des murs.

Je me suis posé la question, pourquoi être touché et ébloui à ce point-là par ce spectacle mêlant nuit et lumière ? Pourquoi adultes, adolescents comme enfants, toutes ces générations confondues s'extasient unanimement dans le même émerveillement ?

Ce qui touche le plus dans ce spectacle, me semble-t-il, ce sont ces lumières qui brillent dans la nuit noire. Il nous renvoie, sans doute, à quelque chose de bien plus profond en nous-mêmes.

« Je vois le monde tel que je suis », disait Paul Eluard.

En somme, on ne voit bien à l'extérieur, que ce qui déjà nous habite.

En nous, dans notre être le plus secret, n'y aurait-il pas aussi de la nuit et de la lumière, une nuit insondable et une lumière, certes discrète, mais persistante et objet de tous les espoirs.

Les textes sacrés nous le disent : « Au cœur de l'ombre de tout homme venant dans ce monde, luit une lumière, une lumière que les ténèbres ne peuvent pas atteindre », c'est-à-dire ne peuvent pas éteindre.

N'est-ce pas aussi le symbole de Noël : dans la nuit la plus longue et la plus profonde de l'année, voici qu'une étoile brille.

La nuit en nous, c'est tout ce que nous ne connaissons pas, la face cachée, l'obscurité de la vision et de la connaissance. Dès notre naissance, un voile a été jeté sur notre nature et notre identité profonde et toute notre vie, notre regard se tourne vers cette obscurité pour en percer le secret.

Il y a là un appel et une espérance. Comme si, à travers cette ombre, la lumière se faisait désirer. Comme s'il existait entre l'ombre et la lumière, une complicité pour qu'au contraste de l'ombre, notre désir de lumière s'enfle.

L'ombre, simple adversaire sur notre chemin, nous désignerait alors la lumière afin que nous la rejoignions et la devenions. Ainsi notre nature humaine, au passage de l'ombre, se serait-elle bonifiée, divinisée.

L'ombre révèle donc la lumière et donne à l'homme le goût de la rejoindre et d'y participer. Grâce à l'ombre, voici qu'il y a dans le monde un peu plus de lumière.

C'est la voie de la divinisation de l'homme et sur cette voie l'ombre est notre alliée. Elle pointe la lumière et nous la rend désirable. Mais il s'agit bien entendu de traverser cette ombre et non point de s'y perdre ou de se donner à elle.

Il y a donc des incidents de parcours, car malheureusement cette obscurité originelle, riche d'une promesse de développement intérieur, vient à s'épaissir anormalement au fil de notre histoire personnelle. Et les choses se gâtent.

Elle s'alimente et se nourrit de ce qu'on appelle communément « le refoulé », c'est à dire de tout ce qui nous est apparu à un moment ou à un autre de notre vie, insupportable, intolérable et que l'on a préféré reléguer tout au fond de soi dans la cave de l'oubli.

Jean-Yves Leloup, psychologue et théologien, décrit l'ombre en ces termes :

« L'ombre, c'est tout ce qui n'a pas été assumé, ce qui n'a pas pu se vivre, s'exprimer ; c'est la lumière, la vie qui n'a pas pu se donner. L'énergie alors tourne en rond, se sclérose, fait un poids mort et nous paralyse ».

Graf Dürckheim, quant à lui, parle de l'ombre comme de « la lumière rétractée ».

Lumière rétractée, oui, mais comment ?

Selon Jean-Yves Leloup, il y a cinq types de refoulement qui nourrissent l'ombre. Il les appelle des plaies intérieures.

Il cite en premier lieu l'agressivité refoulée qui se manifeste alors par des débordements violents et incohérents.

Ensuite, la sexualité, lorsqu'elle a été violée, interdite, non reconnue ou assumée.

Vient ensuite le refoulement de la créativité, de l'instant créateur, cette façon unique de chaque être de vouloir manifester la vie, la beauté et l'amour.

Il mentionne également le refoulement du féminin, c'est-à-dire la dimension en l'homme d'intuition, de sentiments et d'accueil, qui refoulée, se manifeste par des émotions qui vont submerger l'individu au moment où il s'y attend le moins.

Enfin le dernier élément, cause d'ombre selon Jean-Yves Leloup, c'est l'être essentiel, c'est-à-dire la dimension spirituelle de l'homme lorsqu'elle est elle aussi refoulée. C'est l'homme qui ignore refuse ou méprise le noyau de lumière, l'étincelle de divinité qui brille au cœur de son être.

Cette ombre du refoulé aussi dense soit-elle, heureusement n'éteint point la lumière, mais peut l'occulter gravement et la recouvrir. L'ombre apparaît alors comme la seule réalité existante et peut conduire un homme à nier la lumière.

C'est ce qu'on appelle le désespoir. L'ombre sans la moindre goutte de lumière, l'ombre si dense que la lumière ne parvient plus à la percer.

Cet homme-là, a perdu jusqu'au goût de la lumière. Il se met au service et s'identifie à ce qu'il considère comme l'unique réalité : l'ombre, la sienne et celles des autres.

Heureusement, dans cette circonstance tragique, peut survenir un événement inattendu providentiel qui vient bousculer l'ordre des choses. Sous son effet, l'ombre surprise se relâche, se fissure, un rai de lumière parvient alors à trouer l'ombre. C'est l'espoir qui renaît.

Et, il y a surtout la lumière des autres.

Ceux qui ne l'ont pas quittée des yeux et du cœur et qui veillent sur elle, peuvent remettre un peu de lumière dans cette ombre profonde.

C'est parfois si simple : un mot bienveillant, un geste de soutien, un sourire, malgré la fermeture, la grisaille et la rudesse apparentes.

Ils répondent par un geste de lumière à un geste d'ombre. Ils redonnent, à l'être transi d'ombre, le goût de la lumière, en lui indiquant sa direction et en lui rappelant qu'il est lui aussi porteur de lumière.

Ils mettent un peu de lumière, là où n'apparaît plus que de l'ombre menaçante.

Et, au contact de ce geste de lumière, l'ombre peut ne pas y résister et fondre à son tour. Car la lumière ne serait-elle pas aussi, tout simplement, la mutation de l'ombre enfin délivrée du « Non  » qui l'a fait naître, vidée de son refus douloureux et rendue à la vraie vie.

Michel Gallet



Nous nous croyons un et indivisible mais notre individualité est un composé multiple qui berne notre quotidien par le jeu d'une unité factice. Car seul le moi conscient affirme sa suprématie et nous assure de sa lucidité. Ainsi nous sommes persuadés d'être en permanence des facteurs agissants. Mais sitôt que nous laissons notre inconscient pénétrer notre conscience, notre moi s'aliène et s'obscurcit.

C'est ainsi que nous franchissons malgré nous, et parfois contre nous, la porte de ce que Jung désigne par "l'ombre". Nous avons déjà tous éprouvé les phénomènes de "lapsus" qui réussissent parfois à s' infiltrer et à contrarier la petite autorité du moi. De même, la nuit, en nous abandonnant dans les bras de Morphée, nous ne maîtrisons plus nos pensées, nos mots, nos images de la vie de veille, nous ne sommes plus les "maîtres". Le réprimé du jour devient le héros de la nuit. Ce phénomène compensatoire instinctif pour l'équilibre psychologique de la personnalité est délibérément provoqué dans la quête des alchimistes ou dans le cadre de l'analyse. Ce qui signifie que c'est à partir de la conscience que s'examine l'inconscient. Pour autant, la lumière ne doit pas sombrer dans la nuit, le bien dans le mal ou le clair dans l'obscur.

Durant l'analyse, l'unité de la personne se déchire; "putatur unus esse" (il pense être un), croyant être une formation solide et inébranlable, l'être se révèle multiple, versatile et terriblement vulnérable. Celui qui clamait haut et fort, "je suis, j'existe, et tout ce que je sais, je le sais grâce à ma conscience qui est unique" se voit déchiré au fond de son être dans le choc de la rencontre avec son inconscient. Et après s'être conforté que l'erreur c'était les autres; après avoir rejeté la faute sur la période œdipienne, sur les parents, l'environnement, etc., l'être se retrouve enfin seul avec lui-même, contre lui-même, renversant ses acquis pour devenir son pire ennemi. Il devine alors que cet autre qu'il refuse de voir et qui pourtant le poursuit, accroché à lui, "comme son ombre", indissociable, et pourtant si diamétralement opposé, n'est autre que lui-même. Alors le conflit commence, l'un devient deux, et comme l'Autre est lui-même une dualité, voire une pluralité faite de couples de contraires, ainsi qu'on s'en aperçoit peu à peu, le moi n'est bientôt plus rien que le jouet de toutes ces "volontés particulières" et c'est là ce qui amène chez le patient "l'obscurcissement de la lumière", c'est-à-dire une perte de la puissance du conscient et une désorientation concernant le sens et l'étendue de la personnalité1.

La difficulté majeure consiste à analyser les contenus de cet inconscient, mais à les analyser de l'intérieur, en participant pleinement à leur découverte, en favorisant leur développement, mais en encourant du même coup le risque de perdre la raison et le recul nécessaires à l'analyse de ces contenus. Le rendez-vous avec l'inconscient n'est jamais inoffensif ou sans conséquence et on pourrait même affirmer qu'il est toujours dangereux. Il se caractérise par la peur de sombrer dans un état dont on ne pourrait plus, passé une certaine limite, s'extirper.

Le patient va d'abord percevoir son ombre qui est la contre-face et la compensation réprimée du moi. Elle est une réponse à l'environnement, aux contraintes morales et sociales, elle est la réponse de Dionysos à Apollon. Du fait de sa nébulosité naturelle, l'ombre doit être abordée de plein fouet et examinée sous tous ses angles afin de prendre conscience de tous les composants qui forment l'ensemble de sa nature individuelle. C'est la première tâche essentielle de toute analyse et cela requiert de la part tant de l'analysant et de l'analysé un examen approfondi, long et généralement douloureux.

L'étude de l'ombre va permettre la reconnaissance des aspects les plus obscurs de la personnalité. Cette rencontre est le premier acte d'une pièce qui se joue en trois actes distincts et nécessaires et dont l'ordre chronologique ne peut être inversé. "Cet acte, nous dit Jung, est le fondement indispensable de tout mode de connaissance de soi et, par suite, se heurte, en règle générale, à une résistance considérable"2. C'est pourquoi il va s'en dire, que si chacun devine qu'il possède une ombre, cela ne signifie pas que chacun soit prêt d'emblée à en reconnaître tous les principes, les interférences, ou les silences. L'ombre se profile telle une silhouette déformée, mais jamais totalement adaptée à la perception que l'individu a de lui-même. Plus que jamais, dès lors qu'on se penche sur son étude approfondie, elle apparaît comme une figure imparfaite, dérangeante, un habit trop grand ou trop petit qui, lorsqu'il se révèle au grand jour, suscite malaise ou rejet. Chacun vit avec un autre lui-même qu'il devine dans la pénombre mais qu'il ne connaît pas réellement puisque une des grandes spécificités de cette image est de s'entourer de mystère et de refuser de se laisser dévoiler en pleine lumière. L'individu étant à même parfois d'augurer les réactions de ce mauvais double, les caractères de l'ombre peuvent être rangés jusqu'à un certain point dans la personnalité consciente.

Lorsque surgit un événement traumatique dans la vie de l'individu, l'ombre figure par ses réactions instinctuelles émotionnelles, un aspect négatif, indigne de ce que l'on veut être, de ce que l'on croit être. C'est pourquoi on la craint et on la rejette sitôt que l'on imagine qu'elle puisse faire une incursion dans notre quotidien. Les qualificatifs qui accompagnent l'ombre tant au sens propre qu'au sens figuré ne sont pas innocents. Le négatif d'une photographie se dessine dans les teintes de gris et de noir, l'ombre elle-même se lit grâce à la lumière du soleil et se peint en noir. Cette noirceur est le premier état de la transformation de la pierre alchimique, l'œuvre au noir dans laquelle il est dit traditionnellement que "le corbeau se déplume". Déplumer l'oiseau signifie littéralement lever les voiles successifs de l'ambiguïté et de la fourberie du corbeau, enlever une à une les plumes qui cachent et protègent la couleur blanche de la peau. Chacun peut expérimenter l'existence de cette carapace que l'on s'est forgé pour se protéger des agressions extérieures mais aussi de celles que l'on est capable de s'infliger à soi-même. C'est pourquoi, l'individu sait presque chaque fois que cet autre existe, qu'il le nourrit en son sein et que ses réactions sont définies en fonction des attitudes conscientes habituelles.

Cette situation est à l'image du mythe de Sisyphe, ou du "Prométhée enchaîné" de Sophocle, une tragédie éternelle privée de son dernier acte, d'un dénouement final catastrophique qui libèrerait l'être des chaînes qu'il a lui-même tissées. "Je n'y suis pour rien", ou "ce n'est pas ma faute" sont des expressions qui ponctuent chaque intervention du destin, dans lequel l'individu demeure persuadé que le mal vient du dehors, un mal tragique déchargeant de toute implication culpabilisante. Et il est vrai que la conscience ne peut certes être tenue pour responsable de tout même si elle est définie habituellement comme étant le premier moteur du comportement humain.

La conscience est comprise dans l'ensemble des facteurs de l'inconscient, elle en est la partie apparente, et même si elle semble autonome, capable de prise de recul et de jugement par rapport aux affects de son inconscient, elle est aussi très fragile, soumis aux rouages de ce grand moteur. C'est ainsi qu'il arrive que l'on puisse être possédé par son inconscient. Ce dernier peut exercer une telle emprise, qu'il peut aliéner tous les repères antérieurs, qu'il fait de vous un homme différent souvent démoniaque, en tous cas à tendance dévastatrice et destructrice pour les autres ou pour soi. Les poètes grecs avaient identifié et décrit cette attitude dans l' "Ajax" de Sophocle ou bien encore "La folie d'Héraclès" d `Euripide sans pour autant réfléchir au moyen d'endiguer le mal.

Qu'elle soit ignorée ou réprimée, l'ombre figure l'essentiel reflet connu de l'inconscient. Elle en est le symbole. On l'imagine traditionnellement semblable dans ses manifestations au "Dr Jeckill et Mr Hyde" de Stevenson, et elle est donc souvent du même coup assimilée à une activation du mal due à une "privatio boni". Elle coïncide avec l'idée d'un moi négatif et contient donc tous les éléments pénibles de l'existence. C'est pourquoi l'analyse se doit avant tout de la débusquer et de l'examiner à la lumière du jour, en toute objectivité. Car l'ombre ne possède pas uniquement une connotation instinctuelle sexuelle qui engloberait tout ce qui est moralement répréhensible. Elle détient bien sûr souvent le mauvais rôle et est assimilée à une personnalité refoulée, le plus souvent inférieure. Elle est envahie d'une responsabilité qui la rend coupable avant même d'avoir pu être jugée.

Mais l'ombre ne peut pas être que négative. Comme tout symbole elle renferme son alter ego positif. Elle indique « une série de qualités positives, à savoir d' instincts normaux, des réactions dirigées vers un but, des perceptions conformes à la réalité, d'impulsions créatrices, et de bien d'autres choses encore. »3 L'ombre, négative sur bien des points face à une morale consciente normative, agit aussi de manière compensatoire. Elle fait partie de l'homme, elle en est l'hypostase, le contrepoids incessant du balancement entre conscience et inconscient, entre bien et mal, entre être et non-être. Chacune de ses manifestations ou incursions dans la vie consciente agit comme un correctif. L'ombre, par son existence même, tente d'harmoniser les contraires et de faire que le Soi existe et s'épanouisse dans une "complexio oppositorum" jamais totalement résolue. Cette polarité nécessaire à toute constitution se développe au sein d'une tempérance qui fait la complexité mais aussi la réalité indubitable de la totalité de l'être.


1 C.G.Jung, Psychologie du transfert, p 54.
2 C.G.Jung, Aïon, p 20.
3 C.G.Jung, Aïon, p 286.
Sophie Moreaux Carré



Jacques (28 ans) est un ancien militaire. Trop jeune, il a été témoin en Afrique Noire et en Asie du Sud Est de scènes insoutenable de massacres, d'exactions et de tortures. Beaucoup trop sans doute pour son équilibre, car au cours d'une permission en France, en proie à une profonde dépression, il a abattu sa mère d'un coup de fusil. Mère injuste, mère cruelle, mère sadique, mère ivrogne mais mère tout de même. Cela lui a valu 15 ans de prison sans circonstances atténuantes malgré un diagnostic de névrose de guerre. Au cours d'un an de séances hebdomadaires, j'ai écouté le récit de rêves terribles de charniers, d'incendies, de sang, de mort et d'Apocalypse puis la tempête s'est peu à peu apaisée. Un certain équilibre s'est fait jour. Et enfin, les deux rêves ci-dessous, aboutissement en quelque sorte de nos rencontres.

Roberte est une « mère de remplacement » que Jacques a pu enfin reconnaître comme telle dans les séances précédentes qu'il serait trop long de relater dans le cadre de cet article.

Armelle ( 26 ans) est la fille de Roberte.

Rêve : le déminage
Je suis en tenue de déminage. Avec une sonde, je fouille la surface du sol. Je trouve un objet et le dégage avec précaution. C'est une mine APED (antipersonnel à effet dirigé) Elle n'a plus de fil piège. Ce n'est qu'un amas métallique sans danger. J'enlève son détonateur et la place sur le coté.

Commentaire de Jacques
Un souvenir passé qui part. une situation de stress est remontée à la surface. Une recherche intérieure pour retirer les éléments dangereux.

Ce type d'action pour moi ne me paraît pas dangereux, étant habitué. Cela faisait partie du métier, donc une recherche pour enlever ce qui peut être dangereux pour les autres. Sans doute une préparation de terrain. Peut-être une forme de nettoyage cérébral des pièges de mon esprit.

Interprétation
Ce à quoi je pense en lisant ce rêve peut paraître bien loin de la réalité, et pourtant ! On opère un malade car il a une tumeur qui paraît grave. Le chirurgien pense à un cancer qui s'étend dangereusement. Il ouvre et trouve une tumeur bénigne, pas de métastases. Et cela semble être votre cas.

Danger pour vous car même quand on est un professionnel, le déminage peut faire des dégâts. Danger pour les autres, n'est ce pas ce que vous pensiez de vous même avec ces périodes incontrôlables de votre existence ? : « Suis je sûr que ça ne va pas m'arriver de nouveau ? Après tout, quand le drame s'est passé, j'étais dans le brouillard le plus complet. Je n'ai repris conscience que bien après et il y avait eu aussi cette fugue de mon enfance avec aussi cette période d'inconscience de plusieurs jours. »

Votre rêve vous dit que ce que vous portez en vous n'est plus dangereux, ni pour vous ni pour les autres. Il est peut-être encore tôt pour que vous fassiez le lien avec le rêve précédent mais il y a un déblocage certain en liaison avec votre mère et Roberte. Ce n'était qu'un fil piège et il n'est plus là… Ce n'est pas le meurtre qui vous a débloqué, ce meurtre était la recherche pathétique de la mère, la vraie, celle qu'elle n'a pas été. Ce qui vous a débloqué c'est la découverte enfin que Roberte était cette mère idéale après laquelle vous couriez et que, Armelle, sa fille, votre sœur virtuelle, votre alter ego féminin, était le symbole de votre anima.

***

Un mois plus tard…

Rêve : le mille-pattes
Je trouve un mille-pattes dans ma chambre. Je passe une feuille de papier dessous, je pose un verre dessus et le transporte ainsi à la fenêtre pour qu'il s'échappe.

Commentaire de Jacques
Je ne comprends pas !

Interprétation
Cette délicatesse vis-à-vis d'un insecte est touchante mais peu en harmonie avec le métier que vous avez fait. Sans doute, cela marque-t-il encore le décalage entre un animus plutôt à classer dans la catégorie tueurs et une anima à mettre parmi les non-violents.

Mais plus intéressant, c'est ce que vous me dites de cet insecte que vous ne connaissez que de réputation, un insecte que l'on rencontre dans la jungle cambodgienne et dont le venin qui suinte des pattes peut être mortel. Cet insecte, vous l'avez vu en reportage, vous en avez entendu parler mais même dans la jungle, vous ne l'avez jamais vu. J'ai l'impression que nous parlons encore de l'inconscient, de la partie sombre de l'inconscient qu'on appelle « l'ombre ». Je vois une analogie très nette avec le rêve du déminage : un danger latent que vous rendez inoffensif et dont vous vous débarrassez.

Cependant, ce rêve vient rajouter une précision très importante au rêve du déminage : la mine est quelque chose de mort. Le mille-pattes se rapproche davantage du cancer qui me servait de comparaison, c'est quelque chose de vivant et aussi de répugnant ; quelque chose dont on se débarrasse en général en le piétinant et en l'écrasant. Dans votre cas, une telle attitude signifierait :

– Je veux oublier, je veux tourner la page, je « refoule » au fond de mon inconscient cette part de moi-même que je refuse de reconnaître comme mienne.

Ici au contraire, vous laissez vivre en pleine lumière. Vous vous débarrassez, mais vous laissez vivre, c'est à dire que vous contemplez, que vous acceptez cette image hideuse de vous même. Cela s'appelle pour moi, une grande victoire. Bravo, Jacques !

Je vous avais dit, il y a quelques temps qu'un jour, sans doute, vous pourriez concilier en vous l'eau et le feu.

Peut-être avez vous dans ce nouveau rêve un commencement de réponse à cette idée de conciliation entre les opposés !

***

2 mois plus tard…

Jacques a proposé à mon examen une soixantaine de rêves en 10 mois. Je ne verrai plus Jacques, il va changer d'établissement. Le mille-pattes était le dernier de la série.

C'était son cadeau d'adieu.

Paul Ruty