NUMÉRO 74 REVUE MENSUELLE JANVIER 2002

Choisissez la couleur du fond d'écran :

Revenir en mode de visualisation classique

Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Nous, les Argentins Nosotros, los Argentinos
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Réflexion à propos de la réalité
 
Cohen, Rut Diana Desarrollos del tiempo
 
Health I. G. News Diabetes 2001
 
Laborde, Juan Carlos Somatizaciones
 
Laborde, Juan Carlos Cultura y alienación
 
Miguel, Mabel M. Argentina: la crisis


Envoyer à un(e) ami(e)
    envoyer à un(e) ami(e)    
   Imprimer/Imprimir
    imprimer    
   Vos réactions sur ces articles
    vos réactions sur ces articles    


Histoire d'une somatisation qui m'a interdit d'écrire sur la somatisation

Je remercie les Argentins : Rut Cohen, Alejandro Giosa, Juan Carlos Gurí, Gabriela Roxana Ilczyszyn et Juan Carlos Laborde dont la participation si remarquable et si régulière est appréciée par les lecteurs hispanophones véritablement plus nombreux que ce que nous pouvions imaginer il y a quelques années.

Le manque de traductions entre les deux langues est dû à nos limites humaines : le manque de temps.

Par ailleurs, mes lecteurs d'Argentine ont été surpris que je n'aie pas écrit sur un thème comme la somatisation…

J'ai promis de m'expliquer dans ce numéro !

Il s'est avéré que j'étais avec ma fille et ses enfants qui vivent en Argentine. Deux ou trois jours après leur arrivée, nous nous sommes rendues malades toutes les deux. La proximité, la joie, l'émotion – c'était la seconde fois qu'elle séjournait à Paris pendant l'année 2001 avec ses enfants, mais cette fois elle était enceinte d'un troisième – nous ont entraînées, toutes les deux, dans une baisse immunitaire.

Rhume suivi d'une bronchite féroce et les terrifiantes nouvelles d'Argentine tombant du ciel, venant de l'enfer.

De toute manière, je me suis permise, elle s'est permise, nous nous sommes permises ensemble de bien somatiser.

Les enfants et tous les autres autour de nous étaient heureux et bien portants !

L'affaire était charmante : elle et moi tendrement remplies d'amour réciproque et de l'émotion du partage et de la peur d'un départ pour un retour à sa vie de médecin à Rio Grande. Nous nous sommes créées un petit cocon de somatisation en ayant laissé tomber toute défense, tout contrôle.

À quoi bon être des forteresses si nous pouvions devenir, quelques jours, de simples humains ?

Les nouvelles de l'Argentine de plus en plus graves et alarmantes nous ont rendues à la fois plus tendres et colériques. Comment pouvoir supporter autant de peine et de désillusion sans avoir recours à une somatisation pour se débarrasser des cendres de l'échec.

Et le téléphone… Les téléphones de et vers l'Argentine et la peur et l'impuissance et mes souvenirs d'enfant lorsque ma patrie était grande et bien aimée.

Et cette question : pourquoi ma fille n'est-elle pas aussi en France ou en Italie ou en Espagne ? Le souvenir de mes longues démarches pour obtenir pour mes enfants la nationalité italienne. Inutile en Argentine ! Les administrateurs se hâtent avec autant de lenteur que l'administration publique.

Triste réalité que d'apprécier l'exil, pour la première fois, après vingt-cinq ans…

À toi, Juan Carlos Laborde, qui partage avec moi l'exil, t'est-il arrivé de somatiser par amour en te sentant exilé ?

Merci mes collaborateurs, mes amis.

Ce fut la première fois que je n'ai pas apporté ma pensée contributive à notre Lettre, mais je ne savais plus écrire sur la somatisation. Je l'ai vécue.

Fait à Paris, le 17 janvier 2002
à 2 heures du matin
Et s'il fait froid à Paris,
il fait encore plus froid en Argentine.
Je me sépare avec colère de mon pays et de ma fille.
Nous ne pouvons pas rationaliser un pays, ni ses habitants
qui expriment seulement aujourd'hui leur récrimination
alors qu'il aurait fallu le faire auparavant.
Nous ne pouvons pas non plus garder nos enfants auprès de nous.
Les pays et les enfants ont leur propre chemin
et nous aussi.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Qui aurait pu imaginer qu'un jour nous serions séparés comme cela sans raison apparente ?

En réfléchissant, sans faire l'effort de se souvenir, juste en réfléchissant, je constate que nous étions heureux, car nous ne pensions pas que le bonheur d'alors serait caduque, comme toutes les choses de la vie.

Le soir, en rentrant du travail, je frappais à la porte et vous, mes quatre enfants, arriviez tels des éléphanteaux barrissant. Il y avait là le miroir aux mille reflets, celui de plusieurs générations multipliant l'image de maman éléphant et ses éléphanteaux dorés de mille couleurs, tantôt petits poissons, tantôt tigrons en cage, mais toujours semblables à un rêve.

***

C'est ainsi que je me souviens de mes enfants et je sais pourquoi j'ai toujours choisi de passer à l'action, pourquoi j'ai tenté d'être un modèle de travail et de volonté de discipline. Quelques fois je les ai même emmenés au-delà de notre riche jungle d'animaux libres et non domestiqués, vers le monde.

Nous étions heureux, car chaque année, lorsque l'été arrivait nous disions adieu à la ville avec la sincère joie de ne pas avoir manqué à nos obligations et de pouvoir nous submerger dans la jungle des vacances : hors du temps, dans et face à une mer tantôt calme, tantôt colérique, mais toujours au large dans cette mer dévoratrice et permissive.

Temps de soleil, de lecture et d'actions accomplies. Quelques indiscrets nous racontaient comment allait le monde, tandis que nous, la seule chose dont nous étions sûrs était que nous devions « rénover les tissus avec du salpêtre et de l'eau » tel que le disait Alfonsina Storni.

Dans ce monde de sable, de lecture, et d'étoiles telles des veilleuses dans la nuit noire, nos réflexions nous amenaient à comprendre la fugacité et à agir dans l'instant. Nous partagions de profondes lectures, des vers d'amour ou parfois de folie…, mais nous partagions tout.

Vous avez construit une fraternité qui serait disposée à aller au-delà des responsabilités, du temps, de la vie et de la mort.

La plupart du temps nous fûmes seuls tels des individualités, mais en même temps nous étions au sein d'une communauté solidaire, même si parfois elle était conflictuelle.

Nous fûmes, nous créâmes, nous jouâmes, nous existâmes. Il y eut des temps de profondes réflexions et de confidences, à vélo, ou à pieds, ou bien sous un parasol à la plage, ou alors à la maison où, tels des chatons, nous nous entassions autour du feu de la terre-mère qui nous a tous engendrés. Au-delà de deux générations nous fûmes un « nous dans le ici et maintenant qui fait l'éternité ».

***

Réfléchi à Paris le 16 novembre 2001 et écrit le même jour, au lever d'un nouveau jour qui est toujours le premier de la création.

***

Il fait froid, mes éléphanteaux se sont multipliés et bientôt ce seront sept éléphanteaux joueurs et penseurs qui partageront notre vie sur la terre-mère. Ce sont vos enfants et mes petits-enfants.

La nuit engendre le matin et le matin apporte l'action, une action dans laquelle il y a le projet, et, dans ce dernier, la vie.

***

Le bonheur n'est pas de revenir en arrière, mais de croire en de nouveaux souvenirs qui s'inscrivent dans l'âme et dans la chair et permettent ainsi de nouveaux bonheurs et amours partagés.

***

17/11/2001

Dommage que mes réflexions soient emportées par le vent ou qu'elles ne parviennent pas jusqu'à vous, mais on ne peut rien demander aux feuilles d'automne qui en tombant enrichissent la terre-mère… on ne peut qu'accepter leur destin passager.

Réfléchir, c'est être. Je souhaite que la vie nous surprenne… et non pas que l'on réagisse simplement face aux événements, mais que l'on agisse face à eux en nous sentant chaque jour plus conscients, plus libres, plus forts.

***

Par la fenêtre, je vois les feuilles tomber. Mon arbre se dénude sans vergogne, puissant dans son attente de la sève dont il sait qu'elle reviendra. Les pins se réjouissent, les rosiers cherchent une ultime floraison, et, moi je me souviens de toi, de la plage dorée et de ce livre que nous lûmes l'un après l'autre et qui nous paralysa de peur : L'exorciste. Pourquoi ce livre plutôt qu'un autre ? Peut-être avons-nous tous besoin d'être exorcisés pour finalement pouvoir être heureux ?

***

Réfléchi avec une certaine nostalgie. Nostalgie de l'éternité ? Oui, nostalgie de ce qui aurait pu être, mais n'a pas été. De ce qui a été, mais n'aurait pas dû être. Et de ce qui est, mais ne devrait pas être. Nostalgie d'étreintes qui se gelèrent dans la mort.

Un jour de novembre comme aujourd'hui…
Vu, compris et conclu
le 18 novembre 2001
face à un feu de cheminée
à Rueil-Malmaison, France.

(traduction du castillan : Diane Escamilla)
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti