NUMÉRO 83 REVUE MENSUELLE JANVIER 2003

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'injustice
 
Bernard, Hervé L'injustice
 
Cambra, Stéphane L'ode au temps qui passe…
 
Cohen, Rut Diana Globalización: civilización y barbarie
 
Courbarien, Agnès L'injustice
 
Delaunay, Brigitte L'injustice
 
Giosa, Alejandro La justicia
 
Health I. G. News ¿Admitir o no admitir?
 
Laborde, Juan Carlos La justicia
 
Maleville, Georges de À propos de l'injustice


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Les paroles de La Rochefoucauld : « Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient dupes les uns des autres. »

Il semble qu'un trop grand nombre de personnes s'adonnent, avec excès, à certains exercices parfois violents et complètement étrangers à la valeur morale et qui n'ont d'autre origine qu'un sentiment de basse vanité, de haine ou de rancune, un désir de nuire chaque fois que l'occasion peut se présenter.

Il est vrai que c'est une orgueilleuse satisfaction que d'imposer, comme les seules justes, les conceptions de leur esprit et dans bien des circonstances de la vie courante.

À ce sujet, ce qui vient tout naturellement à l'esprit, c'est la pensée de ceux qui s'illustrent par l'injustice.

Dans De l'inconvénient d'être né, Emil Michel Cioran, philosophe roumain d'expression française, rappelle que « Le progrès est l'injustice que chaque génération commet à l'égard de celle qui l'a précédée. »

La conséquence entraîne une souffrance morale qui peut, fort heureusement, contribuer à l'ennoblissement des sentiments. En effet, il est possible de souffrir d'une indignité et, par réaction, ce malheur peut avoir une utilité et une influence salutaire.

Je pourrais me demander ce qu'est la justice qui se distingue de la faiblesse et de la naïveté, celle qui a une réelle valeur et qui consiste à s'abstenir, supporter, comprendre, sympathiser,consoler…

Pour conclure, car je n'ai rien à ajouter, je dirai simplement, comme Platon que : « Le plus grand mal, à part l'injustice, serait que l'auteur de l'injustice ne paie pas la peine de sa faute. »

Fait à Paris, le 9 janvier 2003
Il continue à pleuvoir,
mais il s'agit d'une pluie menue
qui n'arrive pas à faire le ménage.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



L'injustice, tout le monde peut en parler en tant que victime.

Victime d'une compétence professionnelle non reconnue, victime de l'égoïsme des parents, victime de déboires amoureux désespérément répétitifs, victime de la violence dans la rue, victime de la moquerie ou de l'incompréhension des autres, victime d'un certain isolement dans la famille selon un processus de recherche d'un bouc émissaire responsable des problèmes des autres, victime d'un destin trop lourd à porter et qu'on n'a pourtant pas choisi !

La liste des injustices au quotidien ou au long cours, quand elles n'accompagnent pas toute la vie, est infinie. Elles se rejoignent autour de deux mots : souffrance et non responsabilité du tort causé, cette conjonction d'une sensation et d'une réflexion débouchant irrémédiablement et naturellement sur un sentiment de colère. Chacun d'entre nous, à sa façon, gère plus ou moins bien cette situation interne conflictuelle.

La colère peut être avalée, en déposant ainsi une couche sur la masse des frustrations non résolues, qui gît au fond de nous, mais avec le risque permanent qu'elle resurgisse de l'inconscient, souvent sans trop savoir d'où elle vient.

Certains canalisent leur agressivité vers une activité où elle peut s'exercer presque naturellement, de loisirs ou non, intellectuelle ou physique, en fonction de ses goûts et de ses habitudes, et surtout de sa capacité d'orientation de son énergie interne, négative ou positive : chez telle personne le sport agit comme un régulateur métronomique des trop pleins d'énergie, chez une autre une activité associative permet un changement d'environnement des personnes et d'éthique, salutaire.

D'autres dérivent vers un défaut du caractère qui symbolise toutes les frustrations liées aux injustices subies et contre lesquelles on n'a pas pu ou su se défendre et canalise l'agressivité qui en découle. Au même titre que toute autre défense psychique face aux agressions externes, et aussi internes, la personne caractérielle ne sait plus d'où vient cet énervement intérieur qui le pénalise tant dans sa dynamique relationnelle.

D'autres en profitent, comme selon un processus paranoïaque, pour désigner les autres, la société, les organisations, les groupes, de manière généralisée ou ciblée, comme entièrement responsables des injustices subies.

Si l'impression d'injustice est parfaitement connue de tout le monde, alors, qu'est-ce que la justice ?

Exceptés les cas de psychopathie, heureusement rares et dont la société se protège par l'action du législateur, du « gardien de la paix » et du médecin, la justice constitue un sentiment et un ensemble de règles de vie et de conduite partagés par tout le monde, même si les frontières peuvent varier d'un individu à un autre. Mais dans ce cas, pourquoi infliger à l'autre une injustice alors qu'on est ou qu'on peut être parfaitement conscient du caractère d'injustice en jeu et qu'on n'aimerait pas en être soi-même victime ? L'éducation et la conscience réfléchie ne semblent pas être suffisamment puissantes pour éclairer les membres d'une société.

Les raisons en sont nombreuses et souvent en relation avec le niveau moral de l'auteur.

Le jeu du pouvoir favorise la création d'injustices fondée sur le sentiment d'impunité, pour peu que des conflits personnels non résolus y trouvent la possibilité de vengeance non tournée vers l'origine ou l'auteur de la frustration initiale, mais redirigée au fil d'un satiété jamais assouvie vers ceux qui ne peuvent pas répondre, comme si on répétait, malgré le soi, le schéma qu'on avait soi-même subi. Cette problématique du « pas vu, pas pris » ouvre la voie à de nombreuses formes d'injustice, autant ponctuellement au quotidien, que dans la durée entre des personnes proches, au travail ou dans le cercle familial.

Le manque de respect et de considération envers autrui empêche de mesurer les conséquences de ses actes, surtout si ceux-ci en termes d'injustices ne sont pas observables immédiatement : tant pis pour celui qui en sera victime plus tard !

Mais il y a également tout le lot d'injustices dont nous ne sommes pas maîtres et qu'on inflige malgré soi aux autres, comme par exemple dans le cas des accidents. Un garagiste effectue mal une réparation sur les freins d'un véhicule dans le cadre d'une révision. L'automobiliste perd le contrôle de son véhicule à la suite de la rupture des freins et percute un piéton qui passait devant lui. Ce dernier, face à la violence du choc, devient handicapé à vie.

Les injustices naissent après des cheminement complexes et parfois imprévisibles. Mais il est des injustices dont nous sommes directement responsables, car nous les avons consciemment créées pour de soi-disant bonnes ou mauvaises raisons. Si nous souhaitons vivre dans un monde plus juste, ouvrons notre conscience à la lecture des conséquences de nos actes, avant de les mettre en œuvre. Le respect, la considération d'autrui, l'esprit de justice demandent une éducation consciente pour s'épanouir et devenir des parts intégrées de notre personnalité !

Hervé Bernard



Années qui s'envolent pour ne jamais revenir,
Nul n'a su encore comment vous retenir.
Ne plus compter leur âge, certains ont choisi,
Ignorant par là même, la règle de la vie.
Vouloir à tout prix, rester jeune et dispos,
Espoir de quelques uns qui retendent leurs peaux.
Regresser dans l'enfance, ce paradis perdu
Si cela fut possible, nous l'aurions déjà su.
Accepter ne plus être ce que nous avons été,
Imaginer peut-être, l'âge comme un bienfait.
Respirer le bonheur et la joie d'être en vie,
En bénissant la chance de l'avoir, cette vie…
Stéphane Cambra



Il y a, quelque part sur notre terre, une personne qui souffre dans sa chair, sans pour autant avoir mérité semblables maux.

Qu'est-ce donc que l'injustice ?

Un sentiment.

Il ne peut y avoir d'injustice qualifiée que parce qu'il y a sentiment d'injustice.

Le degré de tolérance de chacun varie en fonction de son vécu, de son éducation, de son degré d'humanité. Ou de sa faim. Et pas seulement de justice.

L'injustice a de multiples visages.

Pour lui elle n'aura pas le même que pour toi, cette raison fera que vous ne réagirez pas de façon identique.

Chez toi le combat contre l'injustice doit se manifester par des hauts faits : engagement, militantisme. Chez moi, il va opérer plutôt dans l'ombre par des actes – ou pensées bienveillantes et prières – qui ne seront pas ou peu visibles.

Qu'importe ?

L'essentiel est d'agir à sa mesure, selon ses valeurs et sa propre sensibilité.

Ne rien faire en revanche, me semble coupable.

N'aurais-tu pas aimé que quelqu'un, une fois dans ta vie, t'aide à surmonter l'injustice dont tu te sens victime ?

Est-ce parce que tu n'as pas toi-même bénéficié de cet appui que tu ne te sens pas le courage de proposer à ton prochain une main tendue ?

Ensuite, je m'interrogerai sur « qu'est-ce qui est juste et qu'est ce qui ne l'est pas » ?

La réponse est-elle binaire : sûrement pas !

N'est-ce pas finalement, comme pour la vérité, l'angle sous lequel je la contemple qui lui donne sa nuance ?

Mes yeux d'humain suffisent-ils pour me permettre de qualifier d'injustice toute épreuve ?

Et si, au fond, l'épreuve était juste ?

N'avons-nous pas dans les théories judéo-chrétiennes, hérité cette capacité à accepter certaines injustices comme le mal nécessaire à nos progrès et, un jour futur, à notre rédemption ?

Les morts de nos statistiques : catastrophes naturelles, maladies incurables, guerre, accidents, attentats sont-ils des victimes de ce que nous appelons « injustice » ?

Où s'arrête la « fatalité injuste » et où commence la responsabilité collective de l'homme dans l'indifférence à prévenir, alerter, secourir ?

Ce que je ressens comme plus alarmant que l'injustice en elle-même, c'est finalement notre lâcheté, voire notre indifférence.

L'égoïsme et l'irresponsabilité sont deux super mamelles de l'injustice.

Comment puis-je, à mon échelle, cesser de les alimenter, de les nourrir de mes médiocrités ?

Ce que je ressens comme une injustice me révolte.

Viscéralement.

Maintenant je concède que ma vision de l'injustice continue d'évoluer et que mes pieux sentiments se métamorphosent, à grand renfort de pragmatisme, en actions. Car ce n'est que dans l'action, si modeste soit-elle, que je peux dépasser une vaine culpabilité, piège d'orgueil de toute mon impuissance.

Agnès Courbarien



L'injustice
C'est ne faire que survivre
C'est parfois l'échec d'une lutte
Le long cri d'une femme brisée, la nuit
C'est ôter la liberté à un être
Le faire périr loin des siens
Ou le plonger dans l'oubli
Sans aucun au revoir
Au nom d'un ordre jaloux et sombre

L'injustice
C'est l'origine, le manque
La dureté du désert, la pierre, la poussière
Et plus loin l'eau claire, le chemin qui serpente

L'injustice
C'est la souffrance horrible, impuissante
Et muette des petits enfants noirs
Petits visages et grosses têtes
Se soulagent enfin et soupirent
Et referment les yeux sur leur mère.

Le 24 décembre 2002
Brigitte Delaunay



L'injustice ne procède pas d'une situation générale : l'injustice du sort, celle des statuts, l'injustice de se trouver dans une situation non valorisante, d'être soumis à un système lui-même injuste, tout cela ce sont des germes de rancœurs, ou de rancunes sociales tenaces pour violation d'un schéma idéal de la société. Ce n'est pas de cette injustice-là que nous voulons parler.

Car l'injustice, la vraie, s'accompagne toujours d'une surprise. Ce jugement qu'on attendait avec confiance se révèle être désastreux. Cet être en lequel on avait placé toute sa confiance apparaît tel qu'il était vraiment, comme un voleur, un escroc, un faussaire. Ce n'est pas un hasard malheureux. Même la survenance de la série « noire » qui nous permet de parler d'injustice. Car il s'agit toujours de l'action des hommes et non de celle des événements aveugles.

Et cette surprise nous fait mal, car un pan de notre action où nous avions fait confiance, c'est-à-dire laissé faire les choses tout simplement se révèle truffé d'embûches, plein de trahisons secrètes. On a trompé notre vigilance qui s'était endormie. C'est ça l'injustice.

Et l'expérience se reproduira inlassablement, mais pas toujours. Il est possible, aussi, d'avoir bien placé sa confiance. Il est même possible que celui qui pouvait nous voler sans risques, et qui l'eût sans doute fait, n'y ait même pas pensé. Toutes les combinaisons du hasard sont concevables. Mais il est certain que l'homme se trouvera de nouveau, en quelque occasion, confronté à l'injustice.

Car l'injustice est en nous-même et non pas dans les autres ou dans les choses. Et c'est nous-même que nous punissons par ce sentiment d'amertume, et non pas son auteur, le voleur, le faussaire. Au fond, et sans le dire, sans même que ce soit clairement perçu, c'est à nous-même que s'adresse le reproche d'avoir manqué de clairvoyance et d'avoir posé les conditions dans lesquelles l'injustice a pu prospérer.

Car ces conditions existent toujours. Il y a toujours eu, quelque part, une porte restée entrouverte à la disposition du voleur. Si celui-ci l'a franchie, à qui la faute ? Le voleur est dans son rôle en étant voleur, même si cette identité surprend ceux qui ne le connaissent pas sous ce visage, qui est un de ses vrais visages. Mais moi, n'aurais-je pas dû fermer la porte ?

Au fond, une méditation sur l'injustice des hommes conduit à quelques réflexions désabusées, mais fort utiles. Tout d'abord à décider de ne jamais laisser la porte entrouverte. Car il n'y a aucune raison de le faire. Celui qui laisse la porte entrebâillée le fait par paresse, par une hâte fébrile, par orgueil. De toute façon pour une mauvaise raison. Et le partenaire réellement honnête, lui, ne s'offusquera jamais d'une élémentaire précaution.

Et si néanmoins, les circonstances de la vie, précipitation, indolence, vous ont amené à vous découvrir, savoir alors que vous êtes dans les mains des autres et l'accepter franchement. Ce qui vous amènera à vous féliciter si votre affaire se dénoue bien et à remercier sans le dire votre partenaire.

Et si celui-ci, au contraire, abuse de la situation, faire front et vous battre, en sachant pertinemment ce qui est de votre faute. Et en refusant, en tout cas, le sentiment d'injustice, qui n'est qu'une consolation indue pour camoufler nos propres carences.

Le 15 janvier 2003
Georges de Maleville