NUMÉRO 128 REVUE BIMESTRIELLE décembre 2009-janvier 2010

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'habit : la force ; l'origine : la fragilité
  Extrait de mon livre : Mémoire d'analysant
 
Bernard, Hervé L'habit ne fait pas le moine
 
Bouket, Gaël Le moine qui se prenait pour un boucher de Lorraine
  Certitude, habit de l'ignorance ?
 
Delagneau, Philippe L'habit ne fait pas le moine
 
Giosa, Alejandro El hábito no hace al monje, hoy más que nunca…
 
Maleville, Georges de Quatre ans après, l'absence marque la présence et le silence est la meilleure parole
 
Recher, Aurélien L'habit ne fait pas le moine
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de janvier 2010
 
Thomas, Claudine L'habit ne fait pas le moine


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L'article était devenu indéclinable. Rien à voir avec moi. La métaphore pouvait bien être appliquée à mes cas cliniques. Oui, mais je n'avais pas la moindre envie de les évoquer et j'ai laissé passer le temps avec une certaine lassitude. Rien ne paraissait pouvoir me surprendre, mais la lettre est arrivée et je réponds, car elle a été écrite selon ma fréquence par mon meilleur ami qui naturellement ressentait que rien n'était d'aplomb, que je vivais dans les mythes extrêmes dont parle Lévi-Strauss, chaude jusqu'au pourrissement : Œdipe, froide jusqu'à la congélation comme Siegfried, le chevalier du Saint Graal. Rien de tempéré. Aucune solution et la question : « pourquoi mourir si je n'ai pas vécu ? ». Mon ami évoque dans sa lettre le désert : « Une chaleur insoutenable le jour, sans ombre où se réfugier, des nuits glaciales, parce qu'il n'y a aucune végétation… peut-être quelques mirages pour réduire l'espoir au néant ».

Cette dernière phrase m'a éveillée. Je pensais à mon dernier mirage, sublime hallucination et j'ai réfléchi sur l'évidence d'avoir abandonné toute illusion. C'est le mot « mirage », supposer l'éternité en étant mortel. Ne pas accepter la fragilité à partir de laquelle j'ai tout construit. Chose paradoxale, curieuse, impossible d'enregistrer cette expérience de la fragilité autrement. Problème de la jouissance qui se présente dans un camp central. Satisfaction d'une pulsion, nécessité d'élaboration complexe, cri primal d'appel à la protection pour éviter la destruction par la fragilisation non acceptée.

Je suis pour l'instant face à cette barrière entre la fragilité et la force, à construire à partir d'elle, où se produit le freinage, où s'organise l'inaccessibilité de l'objet en tant qu'objet de la jouissance. La pulsion est une aspiration à la jouissance qui échoue et dénonce le mirage en le faisant parole. Dans la vie simplement, il ne s'agirait que de renoncer.

Bien compris, Freud considère que la haine en tant que relation à l'objet est plus ancienne que l'amour. Et c'était par la haine que mon chemin entre la fragilité et la force s'était tracé comme une pulsion à l'origine d'une rage de vivre. Le désir par le court-circuit de l'hallucination qui fait mirage, permet de rêver d'un objet idéal, mais pas réel.

En apparence, j'étais forte. Mon apparence était mon habit. Mon habit, la force, m'avait épargné de reconnaître que derrière mon apparence de pouvoir tout vaincre, c'était ma fragilité qui m'apportait des projets pour ne pas tomber dans ma profonde perception de ma réalité humaine.

Je me suis confrontée à de vraies catastrophes par un sur effort de volonté, pas de larme, pas de complication, mais toujours des solutions lucides. Le contact au réel était devenu prioritaire et de plus en plus atteignable, mais il y a eu les accidents. Le premier n'a pas entamé mon apparence de force. Le deuxième oui. L'évidence m'a obligé à renoncer comme option au fantasme. J'aurais voulu en tirer autre chose. Avoir la force réelle de le faire devenir tangible. J'aurais voulu tirer une durée, une obstination, un engagement, une fidélité. Il était devenu un mirage, car, dans mon désert intérieur, je n'étais pas plus que l'enfant fragile qui ne sait pas faire le passage entre une rencontre hasardeuse et une construction solide. Oui, comme tu dis, « nous sommes là » et je continuerai à répondre à ta lettre, peut-être demain quand j'aurai le courage de voir la différence entre mon habit et le fait que je suis privée de ma poupée de chiffon dont tu parles dans ta lettre en parlant de moi : « (...), celle qui réinvente chaque chanson comme Van Gogh a réinventé les paysages, celle qui pleure comme une petite fille qui a perdu sa poupée de chiffon, parce que seuls les enfants savent ce qui est important ».

Mon mirage ? Être en dehors du temps et de l'espace. La réduction de l'espoir au néant ? La mort comme option possible, inacceptable, injuste. Mais dis-moi, la vie n'est-elle pas une utopie ? Par rapport à l'habit, il n'est pas une utopie, mais une invitation à l'action selon le modèle choisi (la force). L'habit oblige, j'accepte d'incarner.

Fait à Paris le 22 janvier 2010,
en accompagnant ma colère, mais je suis lucide, et ma rage de vivre n'est pas un mirage.
Bénie soit la fragilité.
Au moins j'ai gardé mon innocence et les trahisons n'ont fait que grignoter ma force,
c'est-à-dire mon apparence, car derrière, le socle était solide.
Aucune trahison ne peut atteindre l'essence, cette essence qui m'enveloppe et protège.
Oui, je renonce au mirage, mais je garde la jouissance « essentielle »,
la sagesse originale que mon habit n'a pas pu effacer.
Jour après jour, je contemple la trahison, je me confronte à la prétention, à la volonté de pouvoir des autres.
J'assiste à ce spectacle, à ce théâtre de la vie,
mais ce que je suis n'est pas entamé,
car j'accueille avec curiosité et sans jugement.
Je commence à goûter l'air plus pur, je vais vers le sommet d'une montagne.
Je suis de moins en moins essoufflée.
Dans le renoncement, je découvre une force nouvelle qui s'appelle « Liberté ».
En réalité, c'est la solitude qui est une utopie.
J'aime, je suis aimée.
La barrière qui fait freinage entre la fragilité et la force semble céder, je trouve une brèche.
Je ne suis pas encore en paix, car le combat continue.
Mais j'ai une position de force dans le jeu d'échec de la vie,
car je défends mon Roi et j'avance comme la Reine, dans tous les sens et la révolution continue,
mais il faut que je fasse attention à l'ennemi déguisé en vendeur de mirages.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Mémoire d'analysant : 4 décembre 2009

Rien derrière. Je suis décédée à Buenos Aires, en Argentine, le 12 mai 1978, à l'aéroport d'Ezeiza. Mon cadavre n'a jamais été retrouvé, car il a été éparpillé entre les infinis personnalités parcellaires qui m'habitaient. Personne n'a perçu l'événement. Les personnalités parcellaires se sont déguisées et un résidu flottant de mon corps est parti à la recherche d'une autre galaxie pour constituer quelque chose d'essentiel et de différent, en dehors de toute matérialisation conforme à la loi physique.

Le chemin a été dur et tortueux. Rien derrière. Tout devant. J'étais morte d'amour. Empoisonnée de tant aimer sans pouvoir me souvenir d'avoir aimé. Qui sont les personnages de cette vie qui avaient été évoqués auparavant ?

Rien derrière. Oui, un peu de sable, certaines larmes, le vent de la mer, le ventre de ma mère, mon premier vélo, le jardin de Miramar.

J'ai tant aimé, mais dans l'espace du souvenir, il n'y avait que des frustrations. Oui, la vie avait été belle, pleine de mensonges, mes amours des fantasmes, mes réalisations des choses concrètes. J'ai tant aimé que peut-être je n'ai jamais aimé.

Cet après-midi là, à 15 heures, j'ai coupé le cordon ombilical avec ma mère, mais surtout avec la vie. Est-ce que mourir d'amour c'est se sacrifier ou sacrifier les autres ?

Rien derrière. Le ronronnement du moteur, les cadavres déguisés. La vie antérieure : un fantasme d'obligation. Les meilleurs souvenirs : les amphithéâtres de l'université, les instants de curiosité. Des hommes, quoi dire ? Un mystère de nécessité de la part de l'autre et un vide en moi-même. Ils m'ont toujours aimée pour ce que je pouvais représenter ou convenir et à travers les années, je me suis adaptée à jouer le rôle complémentaire sans pour cela exister. Je me suis ouverte en mille parcelles et j'ai appris à détester même avant d'être déçue.

J'étais morte, dissociée, morcelée, franchement psychotique, sans jamais pouvoir perdre le fil conducteur de vouloir me connaître.

Trop solitaire pour être accompagnée ? Peut-être que, si j'avais trouvé le sens, j'aurais pu ne pas me suicider cet après-midi là, mais il n'y avait rien derrière. Oui, mes enfants, mais ils n'ont jamais perdu la mère, la tâche était accomplie, mais il leur fallait m'enterrer, sans se contaminer par la réalité d'une mère qui aurait pu sombrer dans la folie à force de se multiplier tout le temps pour dissimuler l'horreur de la situation d'une vie double : réussite matérielle, catastrophe émotionnelle. Oui, je vous ai laissé grandir mes enfants, devenir capables du bonheur, en vous coupant tout lien possible avec une mère souffrante.

Le cadavre n'a jamais été retrouvé et tant mieux. Il y aura toujours des mémoires partielles. Je confesse n'avoir jamais été heureuse. Je confesse avoir fait le nécessaire pour vous voir heureux. J'ai toujours su que chaque étreinte aurait pu être la dernière. Et ce jour là, avant de rentrer en migration, j'ai dit adieu (je vous ai dit adieu) à tout ce que nous avions construit ensemble. Ma construction était achevée. C'est pour tout ça, et encore plus, que je suis morte le 12 mai 1978 à 15 heures.

***

Je ne sais pas si je pourrai garder un ordre chronologique, mais je sais que toutes ces personnalités parcellaires voulaient prédominer, prendre la place centrale. Ma vie était un puzzle. Je parle d'un autre type de vie où je n'existais pas. J'ai la mémoire d'avoir travaillé sans cesse, dans le cas où je pouvais, pour donner sens aux morceaux dispersés. Comme il n'y avait rien derrière, j'ai choisi la voie de la recherche.

Recherche professionnelle, recherche spirituelle ? Je ne sais pas. Tout y est aujourd'hui, dans ce présent absolu dans lequel je viens de me confronter à un accident qui ne fait que mettre en évidence ma condition humaine et l'urgence d'approcher et de faire se contacter les personnalités parcellaires, en vue de la structuration définitive d'une Gestalt avec du sens.

Combien d'années se sont passées de 1978 à 2010 ? Trente ans, trente-deux. Il y a des esquisses, il y a des flashes. Je suis sûre que je pourrai conclure, si j'accepte la confrontation avec la non vie et ma position d'analysant par rapport à mes patients, mes confrères, mes amis, mes élèves, qui, avec leurs questions, sont devenus mes analystes. Mon savoir devient connaissance, parce que dans le lieu de la réponse à des questions, j'accède à la perception de quelqu'un que j'étais sans jamais savoir qui j'étais.

Il y a un fil conducteur, un flash qui ne laisse pas de taper au coffre-fort fermé de mon être solitaire, c'est la phrase : « J'ai tant aimé ». Une voix en moi dit : « Fais attention, n'avance pas ». Il me faudra analyser, sans doute, les trente-deux ans qui viennent de s'écouler après ma mort.

Mon premier cas, et ce n'est pas par hasard, était une compatriote. Je voudrais parler d'elle, car nous sommes encore ensemble même si nous sommes aujourd'hui dans des pays différents.

Au moment où j'écris « compatriote », le souvenir de Laura me déborde. Elle revient partout, elle est collée à ma peau. Serais-je envieuse de son destin ? Je n'ai jamais rien su d'elle. Mais quelque part, je dois l'accepter. Je la vois marcher à coté de moi, à Zurich, en l'année 1978, lourde d'elle-même, le regard vers l'intérieur, l'obsession de ses cheveux, très peu de cheveux, dissociée, elle parlait l'espagnol et faisait ses comptes en français. Elle était double, argentine et belge. Je suis devenue double, argentine et française. Quelle partie en moi est assez lourde pour crier la présence de Laura ? Quelle était sa souffrance et quelle est la mienne aujourd'hui ?

***

Je ne veux pas faire comme la première fois : faire de chaque année une description sociologique et analytique des événements de la vie, de la société, de la famille. Enfin, je veux être libre de la chronologie, car ici et pour des raisons de sécurité, je me suis mise en dehors de l'espace et du temps afin de pouvoir m'observer en tant qu'objet, soumise à des variables complexes.

Oui, je suis devenue un cas entre les cas. Voyons ce qui peut rester de cette expérience. Je répète que je considère mon rôle comme étant toujours complémentaire, en fonction de l'autre qui serait la variable contingente, l'incident pour produire des réactions en moi en tant qu'analysant.

1978, Anne de..., ma compatriote. Pourquoi en France ? Professeur à Londres, elle m'avait été envoyée sur Paris pour travailler avec moi. Elle avait quitté notre pays, parce qu'il n'y avait plus de place pour elle. Elle était déçue et en quelque sorte, son cas venait toucher en moi un objet interne sanglant : le manque d'espace. Mais dans mon cas, il y avait des circonstances atténuantes.

Son histoire : mariée, plusieurs enfants, enfermée dans un étau de plaisir à outrance. Un amant, deux amants, trois amants et un mari ; naturellement, elle n'avait plus d'espace. Quelque part, son histoire touchait l'histoire de Laura. Le jour même de son arrivée à Londres, elle avait connu un homme, à Trafalgar square, auquel elle avait été présentée par un confrère de l'université. Comme elle était seule (elle n'avait plus un amant, deux amants, trois amants et un mari), elle avait commencé une histoire avec lui, ce jour-là, sans se poser de questions, sans même prendre en compte le fait qu'elle ne parlait pas assez couramment l'anglais pour tout comprendre et surtout qu'elle n'était pas capable de lire la pensée de l'autre et donc ses intentions. Ils se sont mariés. Bref, le prince était un pêcheur.

Et elle venait se faire analyser en France avec moi et comme Laura et moi, elle était devenue double, argentine et anglaise. Le prince était un habitué de Trafalgar square, un séducteur hystérique qui était en chasse permanente de toutes les étrangères tout en étant sûr, qu'en rentrant à la maison, il allait toujours trouver la même femme naïve qui l'attendait.

Qu'est-ce qui nous fait chercher l'étranger pour nous recréer, pour nous unifier, pour nous rendre présents ? Je crois, comme hypothèse, que nous avons envie de continuer à écouter les mensonges, mais avec moins d'atouts pour les découvrir. Avons-nous tous besoin de somnifère, d'anesthésie pour ne pas devenir des êtres éveillés ?

Le cas m'étonnait, car il me faisait réfléchir : n'y a-t-il pas un fantasme (quand je dis fantasme c'est inconscient, mais il peut aussi être verbalisé), quelque chose de l'ordre de : « comme je ne peux pas rêver dans mon pays, dans ma langue et dans ma culture, je passe à l'acte en changeant de pays, parce que je ne me résigne pas à tuer le fantasme, à le décortiquer » ? Serait-ce au fond un manque de confrontation au fantasme ?

Et j'abonde : Laura, Anne de… et moi-même étions des femmes cultivées, indépendantes, aimant les voyages, parlant différentes langues. Oui, mais ce n'était qu'une petite réponse à la question fondamentale : « Où étais-je quand je suis morte à l'aéroport de Buenos Aires ? ». Sans doute y a-t-il eu une fuite et je la vois.


Mémoire d'analysant : 7 décembre 2009

Peut-être que l'unique approche possible à mon histoire serait de la parler avec toi. Je ne sais pas qui a écrit « Tentation de poète », mais à cette époque nous étions ensemble, ici, en France. Comment nous sommes-nous rencontrés ? Je préfère ignorer les raisons pour lesquelles nous nous sommes connus, mais c'était surtout à partir de nos manques. Je voulais un homme pour rêver une vie nouvelle avec quelque chose d'essentiel pour ne pas continuer à m'identifier au manque ou au vide. Tu voulais « la femme idéale ». Je répète : j'ai tant aimé, mais tu ne m'as pas aimée. Enfermé dans ton mystère et tes frustrations, j'étais « la réalité de ta fantaisie » comme tu disais aux autres en parlant de moi.

Aujourd'hui, tu continues à être toi, égal à toi-même et je suis seule, et triste. Je n'attends plus rien, je renonce consciemment à aimer un homme. J'ai tant aimé et je n'ai jamais pu te dire ma souffrance, car tu n'as fait qu'écouter la tienne. Pas d'espace. Toujours le territoire comme thème.

Pour t'appuyer en moi tellement que seulement ton vouloir existait. Je ne suis pas sûre d'être juste, car je suis blessée. Je tiens encore à écrire avec soin mes cahiers, mais en sachant que, comme avant, tu ne les liras jamais. Les autres t'ont volé ta vie, t'ont possédé, menti, détruit. Pourquoi avoir cherché ailleurs ?

5 janvier 1984, 3 heures de l'après-midi. Tu étais parti pendant ma consultation avec trois valises, bien préparées en avance. Tu es toujours parti avec un faux éditeur, avec tes fantasmes érotiques, fétichistes. Je ne sais pas où tu allais, ce que tu cherchais. Je crois que, sans doute, tu étais quelqu'un d'étrange qui représentait et correspondait à la synthèse des hommes de ma vie. Moi, je n'ai jamais compris ta vie secrète. En toi, il y avait deux hommes opposés. Et j'ai peur de ne pas être juste, car je ne t'ai jamais connu et je soupçonne que je peux mettre sur toi mes projections.

Aujourd'hui, je serais apte à aimer un homme, mais mon « homme idéal ». Peut-être s'agit-il d'une question de générations. Je suis restée dans l'attente, je ne me trouve plus dans notre petit monde si mesquin que, pour nous protéger, tu l'avais restreint à nous deux et je suis restée après ton départ perdue, confuse, solitaire étranglée par la vie qui m'empêche de mourir dignement.

***

Avoir un fantasme c'est tout ce que je te demande aujourd'hui dans ma tristesse inchangeable. Il y a peu de temps, j'avais encore un fantasme, je pouvais vivre avec plus d'enthousiasme qu'en ce moment. Ta présence a moins d'importance que mon fantasme à ton sujet et tu t'es retrouvé à le détruire. Vraiment : tu n'étais pas pour moi et moi je ne sais pas comment j'aurais pu être avec toi dans le réel de la situation, car c'était trop tard comme avant dans notre vie c'était trop tôt. Il me faudra le passage à l'acte pour me sortir de cette position suicidaire.

Comprends moi : j'étais avec toi, je vivais pour toi, je t'ai « tant aimé », je t'ai attendu, j'avais l'espoir que tu viennes. Plus que l'espoir, l'assurance. Mais qu'aurait-il pu se passer vraiment entre nous ? Rien, rien que le constat de l'incompatibilité de nos vies, de nos histoires, de nos espaces de liberté. Sans toi en tant que fantasme je n'ai pas de futur, pas de projet, mais avec toi réel j'aurais abandonné mon présent pour mourir aliénée dans notre amour impossible, car source de souffrance.

Il y a quelques jours, j'ai confessé ne pas savoir si j'avais aimé. Or j'en suis sûre. J'ai tant aimé que le temps de la vie s'est passé en t'attendant. J'ai tout essayé moins l'amour d'un autre en t'attendant. Tu dois avoir senti que la rencontre pouvait détruire notre vie si formelle et programmée. Moi, j'étais dans une autre dimension du déni. Je ne pouvais risquer d'aimer sans risquer de te perdre.

Et je me suis suicidée le 15 mai 1978 à l'aéroport de Buenos Aires. Où étais-tu à ce moment là-bas ? Dans quel pays ? Dans quelle situation ? Dans quel fantasme ? Je ne pourrais pas me résigner à ne pas t'aimer, mais j'ai commis toutes les erreurs possibles pour détruire cet amour, car j'ai peur de souffrir d'amour. Je sais que tu écoutes quelque part dans le monde mon cri désespéré, mais tu ne feras rien, tu as toi-même plus peur que moi.

Je te parle pour éloigner la folie, pendant le temps du fantasme que tu étais et qui a alimenté ma vie, je resplendissais, car j'avais un secret qui me rendait « la première femme de la création avec un homme à aimer ». Aujourd'hui je ne suis plus rien, un oubli, une succession de souffrances qu'à peine j'arrive à occulter. Rien ne me satisfait et je n'ai plus de raison d'exister, car peut-être n'avons-nous jamais été vivants.

Mais je ne doute pas, tu étais à moi et j'étais à toi, indissociables dans une étreinte fantasmatique et sans doute létale. Nous avons échappé à la mort par l'incompatibilité. Qui pourra décoder l'énigme ?


Mémoire d'analysant : 11 décembre 2009

Aujourd'hui c'est le 11 décembre, peut-être. Il y a une quinzaine de jours, j'ai vu, avec une effrayante certitude, que j'ai été abandonnée par quelqu'un pour une autre femme. Il s'agit d'un sentiment en même temps d'abandon et d'humiliation. J'amène mon thème en analyse, car je suis un analysant très discipliné. J'accepte la souffrance et je vois comme s'il s'agissait d'un être cent pour cent réel, l'homme qui m'a abandonné, qui m'a ignoré, qui ne m'a pas reconnu. Il y a plus que ça. Mais auparavant j'interprète que je suis fusionnée au fantasme. L'interprétation n'empêche pas la réalité de ma souffrance. J'ai même sa voix. Une voix sonore bien modulée, chaleureuse, mais indifférente. Mon fantasme a une vie dont je ne fais pas partie. Il m'a fermé la porte.

Et j'évoque maintenant un rêve de mes vingt ans où mon mari était l'amant de ma mère. Je ne sais pas comment l'exprimer : j'avais un sentiment double comme s'il était à moi, mais comme si je l'avais volé à ma mère.

Ça n'a rien à voir, peut-être, mais on trouvera le sens, car il y a un autre rêve où je suis dans la maison de mon enfance et je perçois de ma chambre mes parents dialoguer tendrement, avec une intimité simple et partagée. Je passe devant eux, je prends de l'armoire de la grand-mère un flacon de Temesta et je pars, car je n'ai pas de place là. Quand j'arrive à la porte donnant sur la rue, je suis reprise par ma mère qui me retient et dit : « Ne pars pas, reste avec nous. » Cela n'a rien à voir, peut-être, mais un jour cela fera sens.

Et je reviens au fait que je suis identifiée à mon fantasme. Non pas identifiée, je suis fusionnée. J'ai la tentation de mourir d'amour. Mais quelle idée ! Je reviens à la question : « Pour souffrir ou pour faire souffrir les autres ? ». C'est mon fantasme, je lui suis fidèle, mais il n'a même pas su que j'existais. J'amène ma souffrance, en analyse, celle d'être abandonnée. Et je dis : j'ai été abandonnée à 17 ans, à 20 ans, à 24 ans, à 28 ans, à 42 ans et comme ça jusqu'à aujourd'hui.

Mais, qu'est-ce qui s'est passé donc à 17 ans, ce premier abandon ? J'ouvre la porte à un démon. Qu'est- ce qui s'est passé, qui a été abandonné ? 17 ans, le mariage. Fermer la porte. Je me lance à pénétrer avec mon analyste les événements de ces moments-là, quand j'avais à peine passé mon anniversaire de 17 ans. J'étais sur la plage, 4 heures de l'après-midi, un soleil superbe. J'ai pris la moto, énorme d'un ami sans savoir conduire. Et j'ai eu un accident. Et j'ai été à l'hôpital avec des parties du côté droit du visage arrachées. À cette époque et comme toujours, j'avais peur de mon oncle et de ma tante, mais naturellement pas de mon père.

Et je me justifie auprès de mon analyste : « Sur qui pouvais-je compter comme solidaire, comme complice ?» J'avais peur de retourner à la maison et de me confronter au jugement. Mon oncle ma tante et mon père son venus me voir en même temps. Et j'ai dit à mon père : « Tu n'es pas mon père, c'est mon oncle et la tante mes parents ». Et je viens de voir l'abandon aujourd'hui, parce que je pouvais compter sur lui et il n'a pas pu compter sur moi. Il a pris peut-être, les choses au premier degré.

L'été était fini. J'avais le visage blessé, je ne voulais plus me faire voir. Je suis rentrée à Buenos Aires et je suis restée enfermée jusqu'au commencement des cours de la Fac de médecine, première année de cours. Dans le cabinet de mon père, pendant les heures où il ne consultait pas, je me suis abandonnée, allongée par terre. Le sol était en marbre blanc et je me suis abandonnée. J'ai mangé et je me suis allongée. Il faisait presque 40 degrés à l'extérieur. Je me suis retranchée chez mon père en lui racontant : « Je suis là, je vis là. ». Et papa passait de son bureau à son cabinet sans me déranger avec un respect et une tendresse muette.

J'ai abandonné mon père, mais mon père ne m'a pas abandonné. Pardon. Pardon. C'est moi qui abandonne. Pas de justification. C'est fini. J'ai compris quelque chose aujourd'hui. Et ce dernier Noël de la vie de mon père il fallait choisir entre recevoir l'oncle et la tante ou mon père. Parce que mon père était considéré comme quelqu'un d'auto-suffisant. La relation entre mon oncle, ma tante et mon père en principe n'était pas bonne. L'objet de la jalousie c'était moi. À qui j'appartenais ? Comment était-il possible de le voir ? Ma mère a été absente sans s'annoncer. Je ne sais pas comment les choses se sont passées, mais c'est l'oncle et la tante qui sont venus passer Noël chez moi avec mes enfants et mes amis. Papa avait dit qu'il avait un dîner. À minuit, mon oncle me propose d'appeler mon père. Je dis « Il ne sera pas là, mais j'appelle ». Papa était là, seul. Mais au côté du téléphone. J'ai choisi d'abandonner mon père, mais il ne m'a pas abandonné. Mon père a toujours défendu la vérité. Mais il ne m'a jamais exposé à la souffrance des explications inutiles. Ce dossier n'a jamais été ouvert entre nous, il l'est aujourd'hui pour la première fois. Pardon. Amen.

La dernière chose. Étant donné que je suis tellement liée au fantasme, fusionnée au fantasme, je ne sais pas si cette fusion a été permanente en changeant seulement le visage du fantasme, mais cette fusion au fantasme, m'a empêché, m'empêche et m'empêchera les rencontres avec l'homme. Je n'ai jamais choisi les hommes, mais j'ai été choisie par les hommes, car pour moi c'est mon fantasme qui comptait, sans les imperfections de l'homme réel, en chair et en os. Par ailleurs, je n'ai jamais rien fait pour garder un homme, je les protégeais, mais le fantasme est plus fort. Je les ai aimés, mais le fantasme était plus fort.

Mon état de frustration a été et est permanent. Ainsi se déclenche, hypothétiquement parlant, la peur de l'homme ; l'homme peut partir alors que le fantasme est une question personnelle. Il faut que je sois claire avec moi-même. Avec un être réel en chair et en os, selon moi, on ne peut pas vivre des relations sans parasitage. Le fantasme, on le met selon la pulsion et le but de la pulsion, il ne se brise pas, il ne peut pas regarder d'autres femmes. Le fantasme ne peut pas trahir, il n'est que fantasme et mon amour secret.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Très probablement, l'être humain a commencé à recouvrir son corps de peaux de bêtes pour des motifs expressément utilitaires. En l'absence de témoignages sur ces temps très reculés, nous pouvons aisément penser que l'homme perdant progressivement son « pelage » a cherché ainsi à se protéger des intempéries : la pluie, le froid, la neige, le vent.

Les techniques de fabrication s'améliorant et le choix des matériaux se diversifiant, les peaux de bêtes ont peu à peu été remplacées par des éléments plus élaborés, pour aboutir, avec la mise au point de textiles, à nos vêtements actuels, objets de fabrication humaine de plus en plus sophistiqués et efficaces.

C'est au cours de cette lente évolution que sont apparus également des signes de la culture, c'est-à-dire des caractéristiques qui dépendent du groupe humain d'appartenance. Le vêtement spécifique à un ensemble d'individus évoluait de manière autonome au rythme sans doute peu fréquent des contacts avec d'autres groupes culturels, en particulier en raison de la faible densité de population. Le vêtement, outre d'autres traits comme le type racial, les outils, les armes, permet alors aisément de s'identifier au sein du groupe et de se distinguer du « monde extérieur ». Par une juxtaposition fonctionnelle, le vêtement peut alors devenir une manière « gratuite » d'afficher sa différence avec les individus extérieurs. Pourquoi gratuite : car elle ne demande ni temps, ni énergie supplémentaire, mais seulement une prise de conscience, un surcroît d'investissement des sens pour donner au vêtement un sens particulier, complémentaire à celui d'objet pour se protéger.

L'histoire du vêtement, au travers des habitudes et des traditions vestimentaires propres aux innombrables unités de temps et d'espace qui structurent l'histoire de nos sociétés depuis l'aube de l'humanité, et aujourd'hui bien évidemment de la mode, si débordante d'énergie, est un exemple vivant du développement de cette fonction éminemment culturelle portée par le vêtement. Le vêtement ou l'habit devient presque systématiquement, dès qu'une société intègre d'une manière ou d'une autre l'espace de la mondialisation, c'est-à-dire développe des échanges avec le reste du monde, un mélange subtil et toujours renouvelé d'utilitaire et de culturel, une synthèse entre la fonction et le sens, sans doute en réponse à un profond besoin mêlant physique et psychologie.

Alors pourquoi ne pas utiliser le vêtement pour tromper les apparences, à des fins nobles ou intéressées, selon le degré de l'éthique de chacun ? Il apparaîtrait déplacé et même inadapté à un prêtre se présentant à ses ouailles de s'habiller de manière différente ou décalée par rapport aux codes vestimentaires habituels de son ordre, comme si l'extérieur devait impérativement se conformer à l'intérieur, celui d'un homme d'église, au moyen d'un système de repères précis et fixés à l'avance au sein d'une communauté de fidèles et sans doute même bien au-delà.

À l'opposé de l'échelle de la moralité, le voleur, le profiteur, le mal intentionné doit tromper son monde et sa tenue vestimentaire, comme son comportement, sa stratégie d'action, son discours sont autant d'armes pour se fondre dans le milieu ambiant et ne pas être reconnu pour ce qu'il est réellement, ne pas être perçu pour ce qu'il cherche à cacher.

Mais que fait le commun des mortels, l'homme de la rue entre ces deux exemples extrêmes, presqu'à la limite du caricatural, comment s'exprime-t-il, alors que la réalité nous amène souvent à gommer les positions radicales, se fondre dans la masse, suivre son instinct grégaire, mais que, a contrario, la mode nous pousse à la différenciation individuelle, vers le droit de chacun d'exprimer une certaine part de sa personnalité, d'ajouter au code pré établi sa touche personnelle ?

Nous pourrions décliner l'adage bien connu : « Dis moi comment tu t'habilles, je te dirai qui tu es. »

Le vêtement, pour un individu dans sa vie au quotidien, n'est-il pas le reflet de sa propre psychologie, structurée, déterminée comme mécaniquement, par des lignes de forces, des fractures, des zones de fragilité et des défenses, comme si les changements de vêtements pouvaient se révéler comme autant de signaux conscients ou inconscients, traduisant la volonté du moi ou ses hésitations, ses compensations, voire ses conflits, comme une cartographie extérieure accompagnant, renforçant ou cherchant à cacher une géographie intérieure, par essence non visible.

Parfois la tenue vestimentaire est révélatrice de la structure de la personnalité au travers de son style, comme si le vêtement était devenu un espace de projection de la psychologie individuelle où nous pouvons y découvrir, plutôt décrypter les différentes strates de la psyché, depuis ses conflits les plus profonds jusqu'aux contradictions les plus actuelles, au quotidien, sur le plan du sujet.

Un homme « en col blanc », souhaitant assurer au mieux son rôle professionnel pour le compte de son entreprise, se rend à une importante réunion de travail correctement habillé, en costume cravate, chaussures bien cirées, coiffure impeccable, la montre « classe », le teint soigné : il cherche à mettre tous les atouts accessoires pour donner une bonne impression et mieux faire passer son avis, ses messages, peut-être simplement renforcer sa présence sans nécessité de s'exprimer par des mots inutiles.

L'habit bien choisi, mais dans des codes vestimentaires appropriés sans dépasser les normes habituellement admises du bon goût pour ce « dressing code », traduit parfaitement la pensée, la conduite, la volonté de son propriétaire. Il aurait choisi un costume sentant trop le neuf, affichant une mode trop nouvelle, avec un détail qui se voit trop, ou trop élimé ou vieillot connotant un manque de soin ou peut-être une négligence plus générale, le message risquait d'être brouillé au détriment de l'effet escompté.

A contrario, ce même homme venant à une réunion équivalente, ne s'intéressant pas à son travail, n'investissant pas le temps, l'énergie et l'efficacité que sa hiérarchie est en droit d'attendre. S'il choisit cette même tenue et le même comportement, mais avec des intentions bien moins louables, risque, en fonction de ses talents de comédien, de parvenir au même résultat, qui ne se sera que d'avoir trompé tout son monde, cette situation pouvant durer aussi longtemps que son génie peut opérer ou qu'aucun autre n'aura de soupçon, puis des éléments plus à preuve.

Cet exemple montre bien que l'habit ne fait pas le moine !

Mais la psychologie humaine dans ses profils névrotiques les plus divers, mais également psychotiques jusque dans ses états les plus graves, est-elle synonyme de l'âme ?

Assurément non ! Si comme l'habit, qui ne fait donc pas le moine, la psychologie humaine peut tromper son interlocuteur sur ses intentions immédiates ou non à son encontre, l'âme ne peut pas tromper l'autre indéfiniment, pour peu que l'on apprenne à la sonder, à savoir lire les preuves irréfutables de son expression, à travers les actes et les résultats que la conduite de son auteur mettent en relief.

Juger sur les actes ! Mais sachant que les actes peuvent prendre d'innombrables formes.

Hervé Bernard



Ma première pensée va à mon grand-père maternel, décédé en 1991 d'un cancer, mythe de force et de sagesse dans un corps de boucher chevalin à Thionville, en Moselle. Ayant perdu son père à sept ans au cours de la Première Guerre mondiale, il commence à travailler pour assurer le revenu familial, pour sa mère et sa sœur jumelle. Soldat français pendant la Seconde, il est contraint, après s'être échappé du camion l'emmenant en camp de travail comme tout bon juif qui se respecte, de se cacher dans le centre de la France, dans une ferme de Mézières en Brenne où il s'éprend de la jeune femme, chef de gare, qui vivait encore chez ses parents. Ils se cachent, ils se rejoignent ensuite la nuit, dans la campagne, après des kilomètres de vélo. Ils auront deux enfants, deux filles, en 1943 et 1945, qu'ils iront élever dans ce coin de Lorraine à l'histoire si lourde et ouvriront la boucherie pour la reconstruction. Une double culture. Les filles seront converties. Pierrette, la jeune catholique du Berry, s'y refusera toujours, car « on ne choisit pas sa religion par amour ». Marcel, devenu boucher, choisit de transmettre une culture dont il ne parle jamais : « la religion regarde chacun ; pour la vie en société, il faut défendre les valeurs républicaines. ».

Je pense à eux à cause du moine. Peut-être ont-ils, l'un et l'autre, fait vœux de silence à l'égard du monde de ce que pouvait être leur vie religieuse, leur vie intérieure ? Pierrette, catholique, vivait en silence dans un monde de judaïsme qu'elle favorisait ; elle était, selon les dires familiaux, « la plus juive de tous ». Marcel, devenu adjoint au Maire de Thionville, Président des donneurs de sang, offrait des steaks gratuits aux donneurs, jamais on ne l'aura entendu au sujet de la religion. Pourtant, pour mes huit ans, il a pleuré alors que je lui jouais « Hatikva » à la flûte. Uniques larmes, de mémoire familiale.

Ils sont enterrés séparément, de leur propre volonté, dans des cimetières mitoyens, chacun selon sa religion. Ils auront tout vécu ensemble, tout construit, tout partagé, mais ont décidé de mourir selon le rite qui les a vu naître. Le regard plein, une vie difficile, mais droite en toute circonstance et le silence, le silence et la foi du moine, dans de belles enveloppes, enveloppes de bouchers en Moselle.

1998, je me rends à une conférence de l'Unesco sur « La Mémoire ». La dernière intervenante, dont je n'ai pu me rappeler le nom, conclut en se référant à un marchand de bestiaux de Thionville, homme haut dans son estime et parmi les plus sages qui lui ait été donné de rencontrer, il disait : « Il faut pardonner, mais ne pas oublier ». J'ai grandi avec ses paroles, celles du moine qui se prenait pour un boucher de Lorraine.

À Marcel Cahen et Pierrette Cahen née Sinot,
avec Amour et quelques larmes de joie, et pour la gloire
de ce que l'Univers a peut-être fait de plus beau, la transmission.
Fait à Villandry, le 31 décembre 2009.
Gaël Bouket



Le sens. C'est encore et toujours cette question. Porté par les hommes depuis la nuit des temps. Un corps (depuis la naissance l'homo sapiens) qui se perfectionne au point de pouvoir anticiper, abstraire. Car est-ce vraiment la conscience qui nous différencie du reste de la création observable ? Un chat ne porte-t-il pas dans son regard la conscience de soi-même ? Ce sont nos concepts, notre imaginaire toute cette histoire que chacun se raconte et qu'il prend pour une vérité.

Et pourtant ces histoires sont aussi le monde, chacune existe. Le monde sur terre s'est terriblement compliqué avec l'évolution de l'homme, il a amené l'existence du monde imaginaire (peut-être celui de Peter Pan ? ), des idées, de la représentation, du symbolique, de l'abstrait. L'homme, pas seulement si l'on écoute les dernières études sur les dauphins, pieuvres ou chimpanzés, mais l'homme surtout. Et qu'importe, que les dauphins nous rejoignent pour encore compliquer un peu l'affaire, ce monde abstrait, avec une autre structure psychique ! Et l'autre monde, le monde concret, ou comment l'appelé si l'imbrication avec l'imaginaire est si prégnante ? Il n'y a qu'un monde ! Tout est réel, tout n'est qu'un.

Alors, donc, l'homme, parmi d'autres créatures, se pose des questions sur sa vie et sur le sens qu'elle peut prendre. Il cherche dans son passé, dans sa structure propre, autour de lui, de ses rêves, en échangeant avec les autres, en créant. Il cherche une sorte de « pourquoi ? » à cet « ici et maintenant » et toutes les réponses qu'il envisage viennent alimenter l'histoire.

Il y aurait comme un besoin d'arrêt sur image pour comprendre puis agir en fonction. Mais cela ne fonctionne pas ainsi. Ou peut-être que si. Sauf qu'on ne trouve pas de réponse. Enfin si, certains trouvent la leur.

Peut-être le symbole de l'Univers n'est-il qu'un point d'interrogation ? En même temps, si quelque chose a émergé du néant, ce quelque chose n'a pu que se poser cette question « ouvertissime ! », sans objet. Juste un point d'interrogation.

Alors, au commencement était le point d'interrogation, même pas écrit, pensé ou rien, juste l'interrogation, l'interrogation pure. Et elle s'est développée, a grossi, a créé le temps et tant de bordel à tous les niveaux de sa structure, tout ça pour arriver, au moins (jusqu'à aujourd'hui), à l'homme, super machine à porter la question et y inventer toute sorte de réponses.

Alors, le sens n'est peut-être pas de trouver la réponse, mais de continuer à porter la question, en sachant pertinemment que la réponse n'existe pas. Tu parles d'un sens ! L'ahuri de service comme point ultime de l'évolution. Et alors, Dieu, l'ahuri de service numéro 1 ? Probablement. Pas très folichon, mais probable. Et l'Esprit, un monde de questions sans réponse ?

Bravo ! Tout ça est très aidant ! Merci d'être venu ! Peut-être toute une existence à se poser des questions pour mourir en se disant qu'il n'y avait pas de réponse. Remarque, ça doit soulager un peu, au moins on n'a pas raté grand-chose, à part peut-être de profiter de tout le désordre causé par une simple interrogation. Parce que c'est vrai que c'est beau quand c'est compliqué et qu'on n'y comprend rien du tout.

Il y a tout ça autour de moi, porté par la question, des étoiles, des galaxies, des électrons, des couchers de soleil, des fleurs, des nuages, des avions, des trains qui transportent des tas de gens qui ne vont pas du tout au même endroit malgré les apparences, des pieds, des mains, des livres, des regards, des bisous, des « stops », des questions dans les questions, des cellules, des microbes, des psychismes, des cadeaux, des musiques, des larmes et c'est pas mal ! C'est incompréhensible, mais c'est pas mal du tout !

On respire des fois fort convenablement dans un point d'interrogation. Ce n'est pas, parce qu'on n'y comprend rien, qu'on n'a pas le droit de s'y sentir bien quand on a la chance de pouvoir se le permettre. C'est même plutôt sympa de ne rien comprendre et que ce n'est pas grave, que personne ne nous en voudra, parce que personne ne comprend rien non plus, vu qu'il n'y a rien à comprendre à part que c'est incompréhensible à commencer par cette juste situation. Il y en a bien qui croient avoir raison, mais on voit bien qu'ils n'ont rien compris, ils font n'importe quoi. Et ce n'est pas, parce qu'on ne comprend rien, qu'il faut faire n'importe quoi.

Alors ? Qu'est-ce qu'on fait de tout ça ? On reste tranquille et on attend de voir si ça ne va pas se compliquer un peu plus ? Peut-être. De toute façon, Dieu lui-même ne pourra pas nous juger, attendu qu'il est le premier à n'y rien comprendre et que c'est à cause de lui qu'on en est tous là. Il pourra peut-être juste dire à ceux qui ont tout compris qu'ils se sont plantés, parce qu'il n'y avait rien à comprendre du tout.

Alors peut-être qu'on peut faire comme lui, s'il n'y a rien à comprendre, on en profite pour faire des trucs jolis. Pour les trucs moches ? Il ne doit pas avoir fait exprès quand même. On fait tous des trucs moches des fois. D'ailleurs, c'est souvent quand on croit qu'on a tout compris. On a tous deux ou trois exemples sous la main, je crois.

Et quand on est plusieurs à avoir compris et à être d'accord, là, c'est la catastrophe ! C'est le problème d'être divisés, lorsque l'autre nous confirme nos certitudes, il n'y a plus de question qui tienne et il faut ratiboiser tout et tout le monde. Donc, on se divise par des questions et quand il y en a trois qui sont d'accords on fait la guerre.

Faudrait quand même se mettre dans la tête que la réponse n'existe pas et que c'est ça qui est marrant ! Quoique, on ne sait jamais ?

Fait à Paris, le 31 janvier 2010
Gaël Bouket



Ce que m'évoque ce thème, tout d'abord, c'est l'opposition apparente qui semblerait exister entre deux concepts, d'une part le moine, d'autre part son habit.

Cela évoque aussi d'autres concepts que l'on pourrait opposer par définition, comme par exemple, l'objectivité et la subjectivité, l'essentiel et le superficiel, l'ange et le démon, l'agneau et le loup.

Nous connaissons tous cette expression « L'habit ne fait pas le moine ». Nous en avons tous très certainement une interprétation approximative et non contradictoire. Oui, l'habit ne fait pas le moine. Oui, l'Être n'est pas le paraître.

Cela s'arrête là dans le meilleur des cas, à moins que cela soit l'occasion à un intellectuel « averti » d'élaborer une toute nouvelle théorie qui le rendra célèbre et heureux jusqu'à la fin de ses jours terrestres tout en rendant encore plus ignorant une bonne partie de ses lecteurs également « avertis »

Mais au-delà de ce silence ou des discours, nous pourrions peut être vouloir comprendre et chercher à partir de cette vérité ressentie, ce qui en nous est de l'habit ou du moine, de l'Être ou du paraître, de l'agneau ou du loup. Et aussi, quelles conséquences nous pourrions en tirer pour nous-même ?

Peut-on distinguer en nous ces concepts opposables qui apparaissent intimement liés, indissociables et comment peut-on les distinguer ?

Combien de fois ai-je été surpris d'entendre des témoignages qui démontraient la méconnaissance que nous pouvions avoir des autres, ces autres (comme soi-même) que l'on estime cependant parfaitement connaître.

Par exemple, il suffit d'écouter à travers les médias, les réactions des personnes interrogées au sujet de crimes perpétrés par un tueur en série qui s'avérait être leur voisin ou l'une de leurs connaissances.

Ces êtres sont littéralement sous le choc émotionnel de la nouvelle bien évidemment, mais également sous le choc intellectuel de ne trouver aucune explication tant soit peu rationnelle qui puisse expliquer le fait concret et réel d'avoir vécu, partagé un espace, peut-être une relation, avec un être sympathique qui s'est avéré également un tueur.

Ce choc intellectuel provoque l'inertie. Pourquoi ? Pourquoi pas une question ? À travers cette enveloppe, qui est-il finalement ? Ne serait-ce pas là une question existentielle qui devrait émerger ?

Mais peut-être est-il préférable d'écarter ce mystère qui me concerne aussi ? Après tout, et c'est mon droit absolu, je ne veux pas mourir à une réalité qui me convient, à laquelle je me suis adaptée, qui n'est peut être pas vrai, mais qui est, en tout cas, suffisante à mon quotidien.

Si finalement, cet habit n'était que cette personnalité parcellaire et sommaire que je ne rencontre dans la permanence de la continuité, que parce que les conditions de vie, les circonstances, les événements ne changent pas ? Que deviendrait cette personnalité dans d'autres circonstances ? Est-ce que je reconnaîtrai cette personne ? Évidemment, non. Et nous en avons tous plus ou moins fait l'expérience. Nous avons simplement éludé la question, et sans question, il n'y a pas de réponse !

Suis-je tantôt cette personne, tantôt une autre ou ne suis-je réellement aucune d'entres elles ? Suis-je ces ombres qui se manifestent au gré des événements à partir de ce que je suis ? Qui suis-je vraiment ?

Il n'y a qu'à regarder aujourd'hui comment certains producteurs d'émissions de téléréalité exploitent ce « filon » pour le bien de l'humanité, afin de susciter chez les téléspectateurs le scandale émotionnel et moral qui attire toujours particulièrement l'attention des hommes et fait engranger des euros.

Pour ma part, si la vie a un sens objectif et c'est ma conviction absolue, au-delà des ombres, avec un habit bien taillé, je dois reconnaître, rencontrer et nourrir en moi l'Être permanent qui seul peut répondre à l'appel silencieux. Ainsi je donne un sens à ma vie, pour moi-même, pour l'humanité et très certainement au-delà.

Fait à Lagny-sur-Marne, le 24 Janvier 2010
Philippe Delagneau





La négation est subtile. Il eut été plus simple d'aborder ce thème sur l'affirmation que l'habit fait le moine.

Le modèle de Fiske & Neuberg sur la catégorisation en psychologie sociale permet d'expliquer ce phénomène. La première impression que me laisse un individu est prise en compte afin de le catégoriser. La catégorie est immédiate, parfois inconsciente et est utile afin d'organiser des schémas de comportements en lien avec la cible catégorisée. Quand, par exemple, je croise un individu « gothique », j'infère de lui qu'il aime la musique rock et qu'il est susceptible de se scarifier. Un individu qui se promène en short de sport moulant et avec un casque de vélo, je vais en déduire qu'il est cycliste. La première impression et les premières informations permettent de se faire une idée d'une personne à l'aide de la catégorie. Jusqu'ici, l'habit fait le moine pour l'observateur.

Mais le moine que nous nous représentons, est-il fidèle en réalité à ce que nous pensons de lui ? Et est-il aussi fidèle à l'impression qu'il donne ?

Le modèle de Fiske & Neuberg ne s'arrête pas ici. Dans l'exemple de la personne avec un casque et un short, j'ai inféré sur la base des informations disponibles en premier lieu que cette personne est un cycliste. Supposons le cas où je l'aborde et lui demande ce qu'il fait dans cette tenue. Peut-être me dira-t-il qu'il est réellement cycliste ou bien que c'est un pari avec un ami ou encore que c'est une mode outre atlantique. Ma première catégorisation pour connaître ses propres dispositions internes sera fausse. Je vais confirmer ou infirmer ma première impression par des données individualisantes, c'est-à-dire basées sur des informations qui caractérisent la cible (ou la personne).

Les informations présentées sont donc trompeuses et ne correspondent pas à la réalité. Ici, l'habit ne fait plus le moine et nécessite de la motivation de la part de l'observateur pour arriver à considérer les informations propres à l'observateur.

Les interactions avec autrui sont souvent marquées par ca phénomène. Je me rends compte, non sans me mettre quelques claques pour me maintenir éveillé et rester en alerte face aux provocations externes, que nombre d'hommes présentent cette caractéristique propre qui tendrait, volontaire ou non, vers le fait pur et accessible, que l'habit cache un individu nu ou bien qu'il ne cache rien du tout.

J'ose poser la question qui pousse plus loin que les données individualisantes sensorielles et amène la motivation à venir « titiller » les informations non perceptibles sensoriellement parlant j'entends : « Pour que l'habit ne fasse pas le moine, faut-il déjà qu'il existe un moine ? ». Je commence par être mon propre objet d'étude.

Il était, une fois, dans une famille bien noble, le roi débarqua habillé de ses vêtements de travailleur de sorte qu'il passait inaperçu. À table, pendant que ses hôtes lui offrait l'hospitalité de rigueur, aujourd'hui perdue, il s'efforçait de contempler comment mangeait et partageait chacun selon ce qu'il avait reçu. Chacun voulait donner la belle part, les parents, l'enfant et la belle-mère devenue grand-mère. Chacun donnait, cependant, d'une manière unique. La première donnait, parce que les autres donnaient, le deuxième (le père) en aurait bien gardé un peu plus pour lui, le troisième donnait, parce qu'il ne voulait pas être abandonné, quand au quatrième, la grand-mère, elle donnait pour exister. Le roi lui aussi donnait, parce qu'il voulait continuer à contempler. La solde des hommes sages, c'est la contemplation pour autrui. Dans cette famille, chacun d'entre eux avait un but différent et leurs gestes sont identiques reconnut le roi. Certains buts étaient aperçus des autres et non d'eux et d'autres étaient vu d'eux et non des autres.

L'habit dans cette fable ne fait pas le moine sous condition que le moine ait conscience et que son acte soit volontaire de présenter un certain habit. Sinon l'habit cache quelque chose et le cache même au moine. Et l'habit même peut dès lors se cacher à lui-même.

À toi camarade, réuni dans l'ici et maintenant, à quoi sert de prendre le diable par la queue ? Réponds, dirait l'autre, que l'habit de la question est-il le sens de la question ? Mais quel sens ? Et quel habit ?

Fait à Boulogne le 1er février 2010
où je cherche la pureté du vouloir.
Agir dans la situation en étant un élément constitutif
et agissant par delà mes propres limites.
Je t'ai vu comme tu es, en tout cas, dans la limite de ma perception.
Le sentir est bien présent.
Comment le rendre utile ?
Aurélien Recher



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SOS Psychologue



C'est une phrase qui donne tout son sens à la réalité de ce qu'est l'homme. L'être n'est pas ce qu'il montre en apparence, comme on dit « les apparences sont trompeuses ».

Y a-t-il une réponse à tout cela ? Certes, nous pouvons dire que l'homme n'est pas lui-même que ce soit consciemment ou pas. L'homme vit dans la croyance et donc croit qu'il est vrai. Or il est plein d'artifices, il adopte des comportements suivant les événements, il joue des rôles, il est tout sauf lui-même. C'est le niveau de l'homme mécanique. Chacun à une image de lui-même à laquelle il ne veut pas renoncer et qui lui ferme la porte à son évolution à un autre plan d'être.

Nous vivons dans un monde aux comportements réglés, où il convient de se plier aux convenances avec l'apparat qu'elles suscitent. Pour être libre, nous devons faire tomber les masques.

N'est ce pas un manque d'honnêteté envers soi-même qui laisse perdurer l'illusion ? À la base, je pense que c'est un manque de discernement, nous sommes plus enclins à nous duper, à nous enfermer dans nos petites histoires. Et pour ne pas vivre l'illusion, nous devons devenir conscients.

C'est une question d'identité, nous pouvons supposer une différence entre ce qui est observable et l'essence, c'est-à-dire, le moi profond. Dire qu'il y a apparence d'un côté et essence de l'autre, c'est supposer qu'il y a changement et à l'opposé permanence.

Nous ne devons pas juger les gens selon leur apparence, mais faire la distinction entre l'être et le paraître. C'est Saint-Jérôme qui en précise le sens en disant « Ce n'est pas à l'habit qu'on reconnaît le moine, mais à l'observation de la règle et à la perfection de sa vie. »

J'ai cette perception et cette sensation de ne pas être moi-même, d'être affublée d'un tas de masques que je dois accepter et, au fur et à mesure de mon évolution, laisser tomber. Je sens bien sûr la résistance qui entrave cette évolution et que je dois combattre.

On veut se libérer, mais se libérer de quoi ? C'est de soi-même tel que l'on est habituellement qu'il faut se libérer, c'est seulement comme cela que l'on peut trouver l'Absolu qui est en nous.

Comme il doit être doux de se sentir dépouillé de tous ces artifices pour lesquels nous sommes prisonniers et qui nous privent de la fraîcheur et de la légèreté de vivre !

Fait à Lagny-sur-Marne, le 13 Janvier 2010
Claudine Thomas