NUMÉRO 152 REVUE BIMESTRIELLE décembre 2013-janvier 2014

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Éditorial
  L'évasion (ou s'évader) S'evadir
 
Bernard, Hervé S'évader ou faire face ?
 
Cohen, Rut Navidad, manto de amor y paz…
 
Delagneau, Philippe L'évasion
 
Giosa, Alejandro La evasión
 
Kapela, Laurent L'évasion
 
Manrique, Carla Evadir la realidad social
  Día de Luto
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de novembre 2013
  Séance d'analyse de rêves de décembre 2013
 
Stella, Silvia La evasión
 
Thomas, Claudine L'évasion
 
Comunicación… Una reflexión sobre nuestro trabajo


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Que faire pour éviter de souffrir ?

L'esprit, au lieu de soulager, peut accroître la fatigue.

S'évader en orientant son attention vers le passé, les souvenirs heureux, ou vers l'avenir avec l'espoir de plaisirs prochains.

Méditer une lecture en cours, le film dernièrement vu, l'émission radiophonique récemment entendue.

Il ne reste plus que l'étincelle d'énergie nécessaire pour imaginer la délivrance : « Fuir ! là-bas, fuir ! » Fuir cette prison du marasme, du dégoût, de l'ennui. S'évader. Chacun rêve de lointains exotiques, de bouts du monde où il serait possible de donner cours à son « humeur vagabonde ».

Mais, souvent, celui qui commence par ne voir sa joie que dans la liberté regrette-t-il, sur le tard, de n'avoir pas cherché le bonheur dans la soumission à quelque grande règle qui puisse donner à l'arbre périssable l'immortalité de la forêt.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Je me pose la question. De quelle pression me suis-je évadée ? Je crois que je me suis évadée avant de me laisser emprisonner. Par qui ? Par moi-même.

J'accepte que je sois difficile et sauvage à dompter. J'utilise un tas de rituels pour confirmer ma liberté. Je ressens l'inquiétude qui précède l'enfermement. Et en faisant des sur efforts conscients, le plus possible, j'arrive à dépasser mon sentiment d'impuissance face à la menace d'enfermement.

Je ne crois pas que quelqu'un a pu faire de moi un objet. En tout cas tous ceux qui ont voulu me posséder ont échoué. Et ainsi ils se sont mis en situation d'être possédés par moi. Mais je n'ai jamais accepté le cadeau, car personne n'appartient à personne. Et je préfère me confronter à un sujet, l'aimer en respectant sa différence.

Je suis une solitaire accompagnée. Les conventions ne m'intéressent pas, mais je respecte absolument les autres et j'agis selon le protocole. J'ai mes valeurs et je ne me permets pas des transgressions. En revanche je perçois les transgressions chez les autres, mais je ne les dénonce pas. Vraiment ce n'est pas mon affaire.

Dans la vie professionnelle il m'est demandé de dire et je le fais en respectant la forme pour éviter la brutalité.

Maintenant la réponse à la question de l'évasion m'amène à revoir ma vie objectivement : chaque fois que les situations deviennent étouffantes, j'essaie de trouver des solutions pour éviter des complications qui aliènent.

Au collège de la Miséricorde j'avais 8 ans. Je n'avais pas fait mes devoirs d'anglais. Je suis restée enfermée dans la classe après le cours. Je suis arrivée à ouvrir la fenêtre sur le jardin et je suis descendue par le grand Magnolia. J'ai gagné la rue et j'ai marché tout le long de l'avenue pour arriver chez moi. Mes parents ne m'ont fait aucun reproche.

Au même collège à 12 ans, 4 heures de pénitence sous le tableau de Jésus dans la grande galerie. Quelques minutes après, j'ai pris la décision. Je me suis rendue à la bibliothèque et confortablement assise je lisais un livre avec des dessins sur les sumériens. Les sœurs m'ont cherchée. Elles ne m'ont pas fait de reproches.

À 19 ans, le jour de mon mariage, à l'église des Victoires en Argentine, à la dernière minute je ne voulais pas me marier. Nous sommes arrivés à l'église avec mon père une heure après. Mon père avait raison, trop tard pour abandonner. Mais j'avais raison aussi de vouloir échapper. Le mari n'a pas été le cadeau attendu. Mon père ne m'a jamais fait de reproches, mais il a eu son calvaire avec son gendre et le mariage a duré 23 ans et pas un jour de plus.

À 42 ans, je laisse mon pays pour faire une nouvelle vie, mais je n'abandonne pas mes quatre enfants. Je me suis évadée d'une situation insoutenable. Je pense qu'il était mieux pour mes enfants d'avoir une mère vivante qu'un héros mort.

Aujourd'hui je ressens que quelque chose devient insoutenable. Je ne sais pas si je fuis l'Argentine comme une évasion de ma vie en France, de femme seule ou si la France est pour moi une évasion, car la solitude est moins pesante en France.

La différence est qu'aujourd'hui je ne me suis pas évadée de moi-même. Car je ne suis pas identifiée. La conscience est devenue clairvoyante, car objective.

J'ai compris que je suis venue sur terre pour servir et je le fais le mieux possible.

Les voyages ne sont pas pour moi des évasions, mais des sources d'impressions.

Je dirai comme le poète : « Vie, je ne te dois rien, vie, nous sommes en paix.

J'ai eu une conversation avec mon fils au sujet de mon père. Il semble qu'il n'était pas aussi parfait comme je l'ai dit et que j'étais peut-être dans le déni. Car, selon lui, il était très dur, autoritaire et cruel avec nous. Aujourd'hui je ne peux plus m'évader. Cette conversation doit être poursuivie.

Fait le 2 janvier 2014 entre Buenos Aires et Miramar
et la climatisation de la voiture ne fonctionne pas
et la canicule est là-bas,
la plus importante vague de chaleur de cette magnitude depuis 107 ans.
Cela me fait penser à Lévi-Strauss et ses mythes chauds jusqu'au pourrissement.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



S'évader est synonyme de s'échapper d'une situation contraignante.

Dans la sensation de la permanence de la vie, de son esprit face à l'éternité, s'échapper ne serait-il qu'une illusion, puisque toute contrainte ne saurait remettre en cause l'essence de mon existence ?

Bien avant de se sentir ou de se croire éternel, la vie au quotidien nous confronte à différentes situations, parfois procurant des sensations agréables, mais aussi qui peuvent devenir source de peur, d'angoisse, de douleur physique ou morale, qui nous poussent à vouloir nous évader, en tout cas d'y penser fortement, entre réaction réflexe et pensée mûrement réfléchie.

Nos défenses, patiemment construites, durant tout notre développement, dans l'enfance, à l'adolescence, puis à l'âge adulte, entre apprentissages au sein de différents systèmes éducatifs et expériences personnelles plus ou moins douloureuses, nous ont, plus ou moins, procuré la confiance nécessaire pour aborder sans crainte le chemin de la vie, même si nous savons pertinemment qu'il sera semé d'embûches et qu'il comportera des moments qui nous feraient fuir si nous les connaissions à l'avance.

Pourtant face une situation angoissante, nous ne cédons pas immédiatement à l'envie de nous évader. Pourquoi ?

Même si nous connaissons la maxime selon laquelle la fuite n'est pas une solution (« reculer pour mieux sauter »), c'est-à-dire une perte de temps et d'énergie, faire face courageusement à une situation angoissante, semble, confusément, par instinct ou par conviction, constituer (logiquement) le chemin le plus prometteur pour atteindre l'objectif. Car notre confiance en nous, notre éducation, notre système moral, philosophique ou religieux, nous ont enseigné que la vie, c'est avancer et ne pas reculer.

Toutefois la vie serait trop simple, si tout était linéaire avec une pensée unique. L'homme est étroitement associé au principe du choix et du libre arbitre. Le courage n'est rien s'il n'est pas un dépassement de la peur, du doute, voire d'une sensation parfois lourde de confusion ou de désorientation.

La vie est en effet aussi constituée de régressions. Il faut parfois comme mourir pour mieux renaître et ainsi avancer plus loin. N'est-ce pas d'ailleurs ce que nous enseigne la nature avec la biodiversité : toute mort est la nourriture d'une autre vie.

Toute notre intelligence, au sens le plus complet possible, peut s'exercer et ainsi apprendre à savoir s'évader, fuir une situation dangereuse où nous ne faisons pas le poids contre les éléments et les autres, où nous sentons, même imperceptiblement, que ce n'est pas le moment, qu'il faut être raisonnable ou croyant, pour préparer les armes de demain.

Mais sortir d'une ligne n'est pas toujours facile, cela peut être comme changer le cap d'un grand navire lancé à pleine allure. Un tel revirement, quand le temps se gâte, que les éléments se déchaînent, nécessite du courage, de la force intérieure, de la patience. Tout être humain a besoin, pour le calme de son esprit, la paix de son âme, de points de repère, autant que possible stables, même si son environnement n'est que mouvement et que toute chose est éphémère.

S'évader apparaît donc comme la seule issue possible du moment.

À l'opposé, s'évader ne doit pas être un réflexe systématique dès qu'apparaît le moindre obstacle, mais là une solution salutaire pour préserver notre vie, notre chance de continuer, notre capacité d'avancer plus loin.

S'évader doit être une option, choisie en toute conscience, quand toutes les autres possibilités pour avancer ont été explorées. L'acte d'évasion constitue alors une décision de se mettre à distance dans le temps et dans l'espace du problème du moment, qui fait obstacle. Sans doute pour nous permettre de plonger en nous, au plus profond de notre inconscient, mais à notre insu.

Savoir faire le vide, pour laisser des forces intérieures faire le travail nécessaire pour trouver une solution.

Hervé Bernard



Mon Père, aide moi à travailler ce thème. Je me sens tellement dans la confusion de mon Être.

J'aimerais sortir de cette situation, de la compréhension d'une réalité externe qui me désole et à laquelle je suis malheureusement identifié. Cette force est terrible.

Dans mon quotidien, ce que je peux entendre, ce que je peux voir ne m'en éloigne pas, bien au contraire. Je ne peux pas et je sais que je ne dois pas me laisser aller dans cette fragilité.

Peut être m'est-il proposé, car telle est notre nature triple, d'évoluer en me libérant de ces chaines et continuer.

Je sais que c'est le sens, je sais que c'est la direction qu'il me faut prendre, ne pas nous laisser dans l'abandon, abandonner sa foi, son espérance, sa joie de vivre.

J'aimerais pouvoir quitter cette sensibilité par facilité, ne plus avoir à me battre, mais c'est le piège.

Non, je dois garder ma sensibilité d'adulte et me protéger de la sensiblerie.

Je sais le chemin qui peut m'y conduire : vouloir, discipline, travail. Je voudrais m'évader de ma prison, parce que j'en ai reconnu la nécessité.

Je reconnais la direction et je reconnais simultanément ma fragilité, mes absences, mes manquements à ce que je devrais faire, car à ce que je pourrais faire, je ne peux pas y répondre. Mon chemin s'illumine quand je marche.

J'aimerais fuir cette réalité extérieure, mais c'est moi que je fuis. Je veux fuir le combat, la souffrance et m'imaginer un coin de paradis.

Aujourd'hui, je suis dans une grande confusion, dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire, me taire et devenir complice ou m'exprimer dans un monde qui me rejettera.

Il me semble que l'évasion n'est pas possible pour celui qui voit, en tout cas, elle doit avoir un sens, la liberté doit avoir un sens, une valeur éthique, morale et responsable. Je ne m'évade pas pour fuir, je m'évade pour construire, pour élaborer.

Moi aujourd'hui, j'aimerais m'évader pour m'évader. Je sais que c'est une illusion, j'ai envie de dormir, de me reposer, je m'excuse.

Le chemin de l'évolution est un chemin de souffrance et de joies, certains passages doivent être redoutables pour tout chercheur de vérité.

Comment fuir paisiblement avec une conscience plus éveillée. C'est impossible.

Mais qu'est ce que je peux haïr le mensonge. Ce mensonge volontairement administré, orchestré, savamment organisé.

Je me sens souillé, rabaissé, rendu au niveau d'un objet utile, mais insignifiant humainement.

C'est l'œuvre du magicien qui fait illusion sur l'homme endormi et consentant par ignorance et par peur.

Cette exploitation du mensonge est intolérable et pourtant accepter par ceux-là même qui en sont les victimes.

C'est ça qui est effrayant, c'est ça l'horreur de la situation. Comment et pourquoi une poignée d'hommes seulement arrive à soumettre à leur volonté toute une humanité dans la durée.

Je ne me suis pas confronté, mais quitte à mourir, je préfère l'idée de mourir comme un lion dans la dignité pour moi-même que de mourir comme un mouton hypnotisé par un magicien sans âme. Et que Dieu ait pitié de moi.

Cette nuit, j'ai fait le rêve que j'installais dans notre maison à Chessy un nouveau système d'alarme que j'adaptais à l'ancien, je travaillais à la réconciliation.

On verra, je l'espère, car avec mon corps, mon véritable ami, cet inconscient est un véritable guide d'en haut.

Fait à Chessy, le 21 janvier 2014
Philippe Delagneau



Le verbe « é-vader » vient du latin `ex-vadere' : `ex' = dehors ; `vadere' = aller (je vais, tu vas, il va …). Aller dehors, c'est donc sortir (de) ; et s'évader, c'est se sortir (de), s'en sortir. L'évasion est donc l'action de sortir de ; c'est donc « quitter » un lieu, sortir d'une situation insatisfaisante pour partir à l'aventure, à la découverte ou pour passer de la prison à la liberté.

Évasion peut donc porter plusieurs harmoniques de sens :

Une fuite : quand la sortie s'accomplit dans la crainte et dans la peur, c'est la nécessité d'un abandon d'un lieu de violence, d'une situation insupportable, mortifère. Acte individuel ou accompli avec d'autres en concertation. Voir le récit symbolique de la « fuite en Égypte » pour protéger l'enfant (Matthieu 2, 13-14).

Un exode, du grec « ex-hodos » : `ex' = dehors ; `hodos' = chemin, soit le « chemin pour sortir, partir : c'est une « fuite » générale, collective, d'un peuple entier qui fuit « l'esclavage » et tout ce qui constitue les principaux éléments d'une oppression. Voir le mythe fondateur de Moïse et les futurs fils d'Israël. Traversée de la mer, symbole de la traversée de tous les morts et qui débouche symboliquement sur une vie de désert : il faut alors prendre en main une vie collective bien difficile à organiser, pour se retrouver au pied de la montagne pour une Alliance avec Dieu et disposer dorénavant de Paroles qui constituent le Peuple pour longtemps (Exode 12-14 ; 19-20).

Un exil (du latin « ex-silium : `ex' = dehors ; `silium' = détresse, malheur, tourment » ; « exilé » : personne que l'on chasse de son pays ou qui choisit de le quitter). « Quitte ton pays » : voir l'autre mythe fondateur des fils d'Abraham et sa tribu : longue itinérance prolongée, forcée ou décidée, qui demande de ne pas regarder en arrière. Peut être une invitation forte pour une aventure, des découvertes-surprises. Des Alliances nouvelles à construire avec Dieu et l'humanité entière. Universalisme (Genèse 12 et 17).

Un accouchement : une mise au monde, qui nous fait sortir de la confusion, de la fusion exclusive qui nous prive des autres, comme dans une prison. Sortir de notre mère, de notre famille, de notre pays, de notre peuple pour assumer notre propre humanité, sans être des clones les uns des autres. Aller à la rencontre de toutes les dimensions des vies humaines, y compris les plus spirituelles. Voir le mythe de la Tour de Babel qui invite « fortement » les humains à habiter toute la terre (Genèse 11, 1-9), Voir aussi l'expérience de Pierre et des apôtres qui sont libérés de leur « prison » (l'ancien régime de la foi), ainsi que celles de Paul et Silas ! (Actes des Apôtres 5, 17-32 ; 16, 10-40).

Un passage, une transition : pour une vie plus choisie, pour « grandir », il nous faut quitter des habitudes, des préjugés ; dépasser nos limites. Se donner des temps de retraite, de réflexion, de discernement, pour se réorienter quand nous sommes désorientés Quitter son Orient, son étoile intérieure, pour se réorienter, pour une vie renouvelée. Les 40 jours symboliques, la « quarantaine » qui nous isole momentanément, qui nous soigne et qui nous permet de revenir restaurés dans notre vie habituelle. Voir le récit midrashique des Mages qui ne sont ni rois ni trois : ils nous représentent, nous qui sommes en quête d'un Partenaire et qui faisons l'expérience qu'il germe et qu'il naît dans notre humanité (Matthieu 2, 1-112).

Un désir de changer de vie, de se séparer momentanément du monde ordinaire, comme pour se construire un monde à soi. Solitude ou avec un petit groupe pour faire l'expérience du silence, de la paix, de l'amitié, de la liberté, de sa propre existence. Un retrait pour le plaisir, sortir de l'ordinaire…

Le Monde fut toujours. Les notions de début et de fin ne le concernent pas.

Puisque l'Homme est vivant, il doit posséder une origine.

Pour que la vie apparaisse, elle doit être placée dans des conditions optimales c'est à dire dans un environnement humide et lumineux.

Il s'est passé la même chose avec l'univers, il a été mis dans des conditions qui ont fait apparaître l'être humain.

De l'enfant que j'étais, dans le ventre de ma mère j'ai vécu le passage d'un univers originel à l'univers de mes expériences de vie. En conséquence ma naissance situe ma première évasion. Je me suis échappé avec force du ventre de ma mère pour aller à la conquête de ma vie. L'évasion est ainsi pour moi un moteur qui s'appuie sur une aide extérieure, sur une préparation minutieuse, mais aussi sur l'improvisation.

Quand j'étais malade ma mère me soignait avec des inhalations. Elle me demandait de m'asseoir devant un seau d'eau bouillie rempli de feuille d'eucalyptus en ouvrant la bouche. Elle couvrait mon corps et le seau d'une grande couverture pendant une demi-heure. J'évacuais de tout mon corps, la sueur et les toxines envahissantes. J'expiais le mal et tout ce qui me faisait mal. Par ce geste de soin, je sortais le mal pour aller vers le bien-être. Passer de l'ombre à la lumière. Dans ma vie d'exilé je revivrai cette étape de l'ombre à la lumière comme dans l'allégorie de la caverne de Platon.

Enfant j'adorais marcher, sur de courtes ou longues distances pour découvrir mon environnement, les espaces, rencontrer la vie, les gens aussi. Cette marche était solitude ou rencontre. Sous le soleil africain, j'étais surpris en regardant sur ma gauche que je n'étais jamais seul, toujours accompagné de mon ombre. Cette ombre était ce que je ne voulais pas être tout en redoutant de l'être, rassemblé dans une seule image. Elle me suivait toujours partout et depuis comme le dit Jung tout le monde possède une Ombre, en dépit de la réussite du talent et de l'apparence.

Pendant les fins de semaine chez mes parents à l'âge de 10 ans, je grimpais dans ma cabane à 500 mètres de la maison familiale. Je passais ma journée à l'aménager, l'organiser et jouissais de bons moments de rêverie. Fox le chien, était le seul autorisé à me rejoindre. Cet espace n'était pas accessible aux autres gamins qui voulaient participer à mes travaux. J'étais bien, et isolé, dans la tranquillité.

Si je quittais la maison familiale pour échapper à la monotonie, j'étais vite rattrapé par elle, car j'étais seul dans ma cabane. J'ai alors compris que je ne pouvais pas rester isolé. J'avais besoin des autres, de mes amis pour exister, et faire vivre ma cabane. C'est ainsi qu'ils m'ont rejoint. Ensemble, nous avons vécu d'autres moments d'évasion, en particulier grâce à l'accrobranche qui consistait à grimper aux arbres à l'aide des branches, mais aussi des bras tendus successivement par les amis. Cette activité nous révélait notre force masculine. C'était aussi le moyen de montrer toute la puissance de notre existence.

L'évasion peut passer autant par l'imaginaire que par l'activité de loisirs.

Le « vieil Hercule », judoka, tout droit rentré du japon, faisait la pluie et le beau temps dans le quartier de Ndjilli à Kinshasa. Il fascinait par sa corpulence imposante, et son torse bombé. Tous les jeunes en faisaient un modèle. J'ai fait partie de son fan club. Quoi de plus naturel que de sécher les cours pour assister aux entraînements qu'il proposait. Ces moments de pure évasion chassaient l'ennui des cours de mathématiques que je détestais. Je ressentais alors l'attrait de ce sport incarné par la puissance de cet homme. Peu enclin à répondre aux exigences de cet art martial, je me suis ensuite tourné vers le football. Gardien de but, je me faisais appeler «Delafoufou », ce qui veut dire « élastique », nom également donné à la farine de manioc. J'avais la capacité d'attraper le ballon en sautant comme une grenouille réputée pour sa souplesse. Les applaudissements que je recevais du public à chaque arrêt de but décisif me transportaient de joie et me laissait baigné par une douce euphorie.

On peut trouver à s'évader tant par des comportements excessifs, que par des comportements ordinaires.

Pour passer le temps, je partais lire des bandes dessinées qui m'étaient interdites à la maison. Les parents voulaient nous épargner les histoires de guerre, de violence, d'espionnage et de banditisme. Comme tout enfant, plus on m'interdisait de toucher au feu, plus j'avais envie de l'approcher. Dans cette attente, je rejoignais le vieux Jacky qui ouvrait sa bibliothèque personnelle de bandes dessinées moyennant quelques subsides... J'ai ainsi voyagé et découvert des univers de bravoure, des mythes sociaux à travers des aventures d'Alix, de Tintin, de Blueberry, d'Astérix et de Black et Mortimer. Je m'enrichissais de ces histoires et les contais à mes amis en les faisant s'évader et rêver à leur tour.

Dans les années 60, le Congo vit ses premières heures d'indépendance, les communautés noire et blanche coexistent dans leur culture avec une forte coopération belge qui prépare l'ancienne colonie au transfert de la gestion de l'administration. Mes copains et moi avions repéré la décharge des « blancs », terrain de conquête pour récupérer les objets et les marchandises jetées.

Tels des Robinsons, nous avions échoué sur l'île aux ordures, munis d'outils pour trier les affaires. Nous étions organisés en 4 équipes : tri, nettoyage, surveillance et coordination. Telle une armée disciplinée et organisée, nous apprenions le travail et l'organisation, influencés par nos lectures de bandes dessinées. Cette tranche de vie nous aidait à comprendre la vie des « blancs » au travers de leur alimentation, de leurs lectures et de leur mode de vie. Une véritable évasion nous rapprochant du monde occidental. Nous revenions avec des boîtes de cigares, du whisky, du martini, des boîtes de sardines, des boîtes de « vache qui rit » et fumions en route en chantant comme les gamins de la « guerre des boutons ».

Le départ de la maison familiale pour l'internat fut une nouvelle expérience d'évasion. Mes parents me manquant, je mis au point des stratégies pour les rejoindre. Comme je ne pouvais leur rendre visite que tous les six mois, j'utilisais la technique de la myopie. Je cassais mes lunettes et demandais l'autorisation d'une sortie au préfet des études pour les réparer. Ce stratagème me permettait de rentrer à la maison, d'y séjourner une semaine, me coulant à nouveau dans son « cocon protecteur ». Mon père se posa des questions au bout de trois récidives !

Une autre stratégie fut d'adhérer au mouvement Xavierien, équivalent du scoutisme en Europe, école d'apprentissage du respect, de la solidarité et de l'entraide. Je m'évadais de mon quotidien pour construire ma personnalité physique et spirituelle. Les activités se déroulaient dans la forêt ou dans des lieux idylliques comme les rivières, les bords de lacs, où nous dansions autour du feu. Habillés d'uniformes kaki vert, on nous appelait les « Rangers ».

Deux à trois fois par an, nous avions l'habitude, à l'internat, de présenter une pièce de théâtre, un événement important dans la vie de l'école et des localités avoisinantes. Nous invitions dans le cadre des échanges interscolaires les filles du couvent des religieuses, les étudiants du petit séminaire, les gens du village et leurs représentants. Pour ce faire, les étudiants volontaires s'inscrivaient au programme pour devenir acteurs. Je me glissais avec bonheur dans la peau et la vie des personnages qui m'étaient confiés. Un de mes rôles principaux fut celui d'Abessolo dans la pièce « Trois prétendants, un mari » de Ferdinand Oyono. Dans la peau d'un vieux sage, médiateur de résolution de conflits, je me projetais dans une fonction que je souhaitais incarner dans ma vie d'adulte. Je ressentais dans ce rôle le respect, attribué au pouvoir et au statut du personnage. Ce vieil homme, détenteur des savoirs, des rites, et garant de la stabilité de la communauté, incarnait l'évasion !

Le goût de la littérature afro-caribéenne et occidentale m'a ouvert à un univers de cultures, à des mondes inconnus porteurs d'évasion.

« L'enfant noir » de Camara Laye m'a fortement inspiré. Dans ce livre, un homme mûr se penche, à travers le temps et l'espace, sur son passé. Tout commence dans son village où, vu par les yeux d'un gamin de cinq ans, la vie traditionnelle se déroule avec bonheur entre sa mère, son père forgeron, sa grand-mère, sa famille et ses amis. Le récit se termine dans l'avion qui l'emmène en France et qui l'éloigne durablement de ses proches, clôturant ainsi définitivement son enfance. Cet ouvrage m'a apporté plusieurs enseignements : que la circoncision subie à 8 ans comme pratique traditionnelle, était le passage de l'état d'enfant à celui d'adulte ; j'en comprenais alors toute la symbolique. Que l'Islam dans l'Afrique de l'Ouest cohabitait avec une autre religion, la mienne, la foi catholique.

Ainsi la spiritualité s'ouvrait à moi.

L'Afrique a connu une longue période de colonisation. C'est dans ce contexte que se situe le roman, « Les bouts de bois de dieu » de Sembene Ousmane. Il met en scène un groupe de syndicalistes aux prises avec l'administration coloniale. L'auteur s'inspire d'un fait réel, la grève des cheminots de Dakar-Niger en 1947 à 1948 et dénonce dans ce roman, les multiples formes de violence faites aux ouvriers. L'auteur salue le courage et l'abnégation des militants. Ceux-ci n'hésitent pas à affronter les forces de répression pour l'aboutissement de leurs revendications. Ce roman m'a donné le goût de l'engagement dans la défense des droits de l'Homme et la quête d'absolu qui s'y attache.

Enfin le roman de Robinson Crusoé, rescapé sur une île inhabitée, m'a inspiré. Étant un homme actif et créatif avec ses propres ressources, il va construire à partir de ses connaissances son propre « château » et lutter contre la mort. Il est seul et dialogue avec Dieu ou avec lui-même. Ce roman traduit l'évasion par les valeurs qu'il véhicule à savoir : la capacité à poser avec détermination les actes de sa vie, à s'adonner au travail jusqu'à en récolter les fruits. C'est un roman de l'optimisme, qui célèbre la capacité de l'homme à se dominer, puis à exercer son pouvoir sur le monde environnant. Ce que je nomme mon « autorité intérieure ». Après avoir domestiqué une nature hostile, il guide vers la civilisation son nouvel ami Vendredi.

La littérature qui permet l'évasion est une attitude d'évitement temporaire de la réalité, conférant à l'imagination un caractère positif, bienfaisant, permettant au lecteur d'accéder à une forme de bien-être qui éloigne alors une réalité assimilée à une prison ou porteuse de souffrance.

Mais l'évasion s'incarne également dans ce qui permet de renouer avec l'espérance et l'utopie.

Comme Vendredi, je me suis laissé domestiquer par l'Ubuntu. À travers un travail sur soi, quittant une terre où j'ai vécu l'amour, l'affection auprès des miens, j'ai dû traverser la mer pour embrasser d'autres contrées où m'attendait l'inconnu. Sur ce chemin, j'ai dû me courber, me redresser, me justifier et aussi exister. Trouver sa place à chaque instant pour être soi et non pas comme l'autre voulait que je sois. Les années ont passé, et dans cette évasion j'ai « re »trouvé l'Ubuntu qui se traduit de la langue Zoulou : « Sans l'autre je ne suis rien : ensemble nous ne faisons qu'un ». L'Ubuntu honore l'individu, tout en privilégiant le lien entre les personnes, autrement dit, la communauté. C'est un modèle de réalisation de l'unité dans la diversité, dont les valeurs humaines telles que la générosité, l'hospitalité, l'amitié, la compassion, la solidarité, l'entraide, le partage, sont indissociables.

Cette philosophie ou art de vivre, pratiquée au niveau individuel comme au niveau collectif, laisse entrevoir une société harmonieuse et équilibrée selon Desmond Tutu.

Le premier fils de l'homme, le fils aîné d'Adam fut le premier meurtrier : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ? ». Cette interpellation divine retentit comme un écho funèbre sur la planète entière. La violence serait-elle inscrite dans le génome humain comme la part maudite de notre destin ? Il s'agit surtout d'un phénomène qui dessine la dimension historique d'Ubuntu comme un processus placé sous la gouvernance de l'être humain lui-même. Ubuntu n'est pas un cadeau du Père Noël. C'est l'objet d'une conquête sans trêve, d'une auto-libération de la violence qui brouille et détruit le projet d'humanisation. Le pas de l'évasion où « l'homme est un remède pour l'homme » comme le souligne le Professeur Joseph Ki-Zerbo. Le « je » et le « nous » sont inextricablement liés et ne peuvent s'épanouir que dans un échange dialectique garantissant la paix. Il s'agit d'une invitation au déplacement de soi vers autrui. L'évasion de l'individualisme vers la communauté. À la suite de Kant qui nous dit qu'« il faut faire en sorte que l'être humain soit toujours considéré comme une fin et jamais comme un moyen ».

Je pense à cette femme dans le film sur le génocide du Rwanda en 1994 qui retrace un événement de son histoire parmi d'autres : au moment où les assaillants opposés cherchent cette femme pour la tuer, elle se réfugie dans un bosquet tenant son bébé dans les bras. Pour s'évader et sauver sa peau, elle a fait le choix d'étouffer son enfant pour ne pas être repérée et être ainsi sauvée de la barbarie annoncée. La vie est complexe, cette femme a payé cher son évasion.

Face au tohu-bohu de notre civilisation dans l'environnement tapageur de notre vie, je me suis demandé si la prière n'était pas une sorte d'évasion pour trouver sa place et se faire entendre. Les anciens chez moi se prêtaient naturellement à l'élévation de l'âme vers leurs ancêtres et Dieu. Cet exercice est-il synonyme d'évasion ? Je dirais en ce qui me concerne, que le fait de vivre dans un monde anxiogène induit en moi le besoin de prier. Est-ce de l'angoisse, de l'inquiétude ? Quel secours demander sinon l'élévation de mon âme vers l'univers ? Ai-je commis une transgression, une faute ? Une chose est sûre, la prière comme évasion est d'abord une effraction de l'espace car, par elle, je franchis des univers. Elle me fait passer du monde de l'action à celui de la formation, de la formation à la création. La prière comme évasion est aussi une effraction du temps. Lors de la communication avec le créateur, je suis absorbé au point qu'est abolie la perception de la durée. Cette évasion produit sur moi un double effet : je suis à la fois écrasé par la conscience de ma petitesse et empli par la fierté de cette proximité audacieuse. Cette évasion me pousse dans un élan d'amour jusqu'à tutoyer l'immanence.

Comment retrouver l'enfant qui est en moi dans cette évasion ? J'ai pendant longtemps écrit, pour apprendre à écrire, apprendre à dire, apprendre à communiquer et à échanger, apprendre à rencontrer et à me situer dans la vie. Jamais alors je ne me suis posé la question de l'écriture et de l'évasion. Quelle évasion que celle de partager ses rêves avec d'autres personnes en groupe, de les interpréter, de les comprendre et de les transcrire ! Aujourd'hui dans mon évasion je suis en quête d'authenticité. Cette quête me permettra de prendre conscience de toutes les questions que je me pose plus ou moins inconsciemment, de rencontrer et de libérer mes obstacles intérieurs, de découvrir et de restaurer mes ressources et ce, afin de nourrir et de déployer mon étincelle d'humanité.

La parole est un geste par lequel je suis sorti de moi-même. Je me suis exposé à l'autre. Parler à l'autre est une forme d'expérimentation d'évasion dans le sens où elle est une épreuve à traverser et à endurer. Elle commence par le recueillement sur soi et comme le geste de cueillir la parole de l'autre. Dans ma vie l'évasion a toujours été une démarche pour aller récolter quelque chose, la parole avec autrui dans le but de cueillir le fruit de l'échange avec tous les risques. La parole engendre la parole. La parole est livrée à la liberté. On ne sait jamais ce que va devenir une parole, ni ce qu'elle va faire. Elle est vie et vulnérabilité.

En ce 31 décembre, je fais le constat d'une année écoulée difficile. Je pars ce soir en Normandie cette dernière évasion de l'année me permettra de renaître de mes cendres. La Normandie m'inspire par sa beauté, et par sa simplicité. J'y verrai Serge et Marie-Jo dans leur résidence non loin de Caen et je sais que leur jardin m'accueillera. Ce cadre gracieux et sobre invite le voyageur que je suis à jouir de quelques instants de calme et de sérénité pour commencer cette nouvelle année. L'exigence de mes évasions est fondamentale : il s'agit aujourd'hui, d'engager sur mon chemin, la totalité de ma personne, à chaque instant de ma vie, dans ce qu'elle a de plus quotidien, et d'apparemment ordinaire.

Laurent Kapela



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C'est la synchronicité, car tout de suite ce thème a évoqué en moi ce que je suis en train de vivre.

En effet, en voulant me protéger je me suis enfermée. J'ai fait souffrir mon corps à tel point que j'avais des difficultés à respirer, je m'étouffais. Mon corps n'était pas stable sur mes jambes, j'avais besoin de m'accrocher au sol en recroquevillant mes doigts de pieds. Je sentais la perte de connaissance arriver et pour m'en sortir je sautais, je tapais des pieds. La sensation d'être dans le vide, sans être posée quelque part, n'appartenir à rien, la peur de l'espace. Ne pas parler, car j'avais la sensation de n'avoir rien à dire et aussi de ne pas vouloir dire.

Cette souffrance a été je pense le centre de ma vie jusqu'alors, où il n'y avait pas de lumière, seulement le noir, c'était comme si il y avait toujours eu au-dessus de ma tête une épée de Damoclès.

Être dans cette forteresse c'était s'isoler, se couper du monde, rester dans l'ombre, se cacher. Je voyais des ennemis partout. Tout cela m'a rendue aveugle et je me suis endormie dans cette illusion de me dire qu'ainsi je ne risquais rien, j'étais protégée de tous ces ennemis.

J'ai pris conscience que cette partie en moi qui m'empêchait d'exister devait disparaître. Oui lâcher-prise, quitter la souffrance à laquelle je tenais, à laquelle je m'étais habituée, pour aller vers la liberté, la vie.

Depuis quelque temps, je suis en train de quitter cette prison et je vois tous mes symptômes disparaître au fil du temps. Je commence à mieux voir, habiter mon corps et me réconcilier avec moi-même. Je dois quitter ce passé pour avancer sur le chemin que je me suis fixée et je sais également que je suis sur le chemin qui mène à la vie, et pour cela, je dois devenir responsable.

Je me rappelle avoir noté un jour quelque chose que Monsieur de Maleville avait écrit et qui m'avait interpellé : « Il faut impitoyablement renoncer au passé, vite, sans se retourner pour lui jeter un regard de peur qu'il nous accroche. Car il est mort, il faut le jeter et laisser les morts enterrer les morts. »

S'évader de ce passé qui nous maintient dans l'illusion, dans la non-vie doit être notre but à chacun.

Je veux guérir de la vie, je veux me sentir vivante, c'est tellement merveilleux de sentir son corps, de sentir ses mouvements, d'être là à chaque instant.

Je m'aperçois combien notre vie intérieure est importante et malheureusement combien la vie de ce monde n'est tournée que vers l'extérieur. Quelle pauvreté humaine !

Fait à Chessy, le 13 Janvier 2014
Que la vie, l'harmonie, la paix et la lumière s'installent en moi.
Claudine Thomas