NUMÉRO : 55 REVUE MENSUELLE JUILLET 1999

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LA PENSÉE DU MOIS : L'interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient dans la vie psychique (S. Freud)

Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Liberté ou obéissance
 
Hervé Bernard Liberté et obéissance
 
Paul Ruty Liberté ou obéissance
 
Alejandro Giosa Libertad, obediencia y no libertad
 
Health I. G. News Vivimos en un mundo contaminado
 
Liliana A. Villagra Timidez y baja autoestima



« Être libre n'est pas faire ce qu'on veut,
mais ce qu'on a jugé meilleur et plus convenable »
(J. Joubert, Pensées, 86)

La liberté apparaît, le plus souvent, comme le droit de faire ce qui plaît, de suivre son caprice, d'agir à sa fantaisie, sans subir aucun joug. Vue ainsi, elle semble le bien le plus désirable.

Par contre, le devoir apparaît comme une contrainte, une obligation, une corvée, une punition. Il prend l'apparence concrète du licol, de la laisse, de la chaîne, de la prison, des collèges, « ces geôles de jeunesse captive » au dire de Montaigne. Le devoir éveille les images abstraites de discipline militaire, de règlement, de procès-verbal, d'amende, de peine afflictive.

Ainsi, à première vue, la liberté ouvre les champs de la joie alors que le devoir enferme dans la fatigue, l'ennui, la douleur, etc.

Mais le problème n'est peut-être pas aussi simple… et André Gide, Saint-Exupéry, Jean-Paul Sartre nous invitent à le poser d'une manière plus complexe.

***

Le bonheur est dans la liberté

Disposer de ses muscles, de ses glandes, de ses facultés émotives ou intellectuelles, agir à son gré, aller où bon vous semble : la jeunesse rêve de cette possibilité en subissant la loi familiale, la loi scolaire, la loi professionnelle, la loi morale qui se dressent devant ses désirs. L'âge mûr lui-même croit encore au paradis des vacances, des voyages, de l'aventure. Il croit à la paradisiaque liberté offerte par les îles d'or sises en Océanie ou ailleurs.

Aller de plaisir en plaisir, s'offrir à toutes les expériences : telle est d'ailleurs la leçon que Gide donna aux jeunes lecteurs de ses Nourritures terrestres après l'avoir péniblement conçue pour lui-même en s'accordant le droit de se révolter contre une atroce tyrannie maternelle. « Il y a profit aux désirs et profit au rassasiement des désirs, parce qu'ils en sont augmentés. J'ai peur que tout désir, toute énergie que je n'aurais pas satisfaite durant ma vie ne me tourmentent… »

Mais d'autres philosophes nous font observer que « toujours du plaisir n'est pas du plaisir ». Tout plaisir a sa jeunesse, son âge mûr, puis sa décrépitude, et le cycle est parfois d'une étonnante brièveté.

Quand le moyen de le susciter varie, le plaisir se réveille, dira-t-on. Bientôt, cependant, il ne surgit plus, malgré la diversité des sollicitations. C'est la satiété, évoquée par Baudelaire dans le Goût du néant :

[…] Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute.

« La chair est triste » alors, comme l'a si bien dit Mallarmé, et, devant la plus riche bibliothèque, la plus tentante, on n'a même plus envie de lever la main pour saisir un volume : on a « lu tous les livres ».

Il ne reste plus que l'étincelle d'énergie nécessaire pour imaginer la délivrance : « Fuir ! là-bas, fuir !… » Fuir cette prison du marasme, du dégoût, de l'ennui. S'évader. On rêve de lointains exotiques où il se trouverait des « meubles luisants, polis par les ans » ; des bouts du monde où il serait possible de donner cours à son « humeur vagabonde ».

Or si la fortune nous permettait de réaliser ces rêves, bondirions-nous vraiment de joie ? Une fois, deux fois peut-être… Au lieu du bonheur escompté, nous ne trouverions que lassitude ; l'angoisse planterait sur notre crâne son drapeau noir. Nous sentirions, comme Baudelaire, « l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules ». Combien de désœuvrés, de viveurs qui ont pu se dire à peu près ce que Musset s'est dit pour avoir trop souvent choisi la liberté :

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide,
J'éprouve un tel dégoût que je me sens mourir.

Cherche-t-on le bonheur dans l'accumulation des richesses ? Nous nous lasserons des libertés que procure la fortune ; nous dormirons sans désir et sans crainte sur un sac d'or. Comme le financier du fabuliste, nous envierons le savetier du coin ; comme le roi de la légende, nous jalouserons l'homme qui ne possède même pas de chemise.

Souhaite-t-on les libertés que donne le pouvoir ? Cherche-t-on la liberté dans l'acte gratuit ? Alors, on subit la pire des contraintes : on est condamné à « inventer son chemin »…

***

Le bonheur est dans l'accomplissement du devoir

Gide s'est aperçu que l'homme a besoin d'agir non seulement par espoir de volupté, mais pour se rendre utile à sa famille, à sa patrie, à l'humanité. Il a besoin de connaître non seulement pour sa délectation personnelle, mais pour enrichir le patrimoine commun. Il a besoin d'aimer et d'être aimé non seulement pour satisfaire sa libido, mais pour se souder à l'ensemble des hommes dans l'espace et dans le temps. Il a besoin même de souhaiter sacrifier sa vie à une cause.

Se soumettre aux grands devoirs sélectionnés par l'espèce procure des joies presque exemptes d'amertume. Joie de lutter contre la matière végétale pour la soumettre à la loi du jardinier ; contre la pierre brute pour la soumettre à la loi de l'architecte… Joie de s'élever contre la pesanteur. De respirer malgré le manque d'atmosphère. De s'enfoncer sous les eaux en narguant l'asphyxie. De défier les grands froids qui transforment pourtant tout en pierre. Joie de savant, de technicien, d'ouvrier, d'artiste qui impose sa volonté en sélectionnant des formes, des couleurs, des sons, des particules, en ordonnant la matière à sa guise, en meublant l'univers d'astres nouveaux, etc.

C'est la conquête qui fait le bonheur de tous ces travailleurs, mais c'est aussi la soumission à une dure loi. Quand se multiplient les règles, l'effort exigé grandit, mais également le mérite.

Faut-il distinguer entre le devoir librement choisi et le devoir qui vous est imposé ? Non, car celui-ci procure, en définitive, les mêmes joies. Dans son absolutisme, la raison défie le bon sens. Mais sans attendre de tels défis, il faut bien convenir que plus le devoir est difficile à remplir, plus grand est le bonheur qu'il réserve à ceux qui ne se dérobent point.

Une vie sans obligations décompose l'âme. La soumission à une règle la fortifie.

***

Ainsi souvent, celui qui commence par ne voir sa joie que dans la liberté regrette-t-il, sur le tard, de n'avoir pas cherché le bonheur dans la soumission à quelque grande règle qui puisse donner à l'arbre périssable l'immortalité de la forêt.
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Liberté d'écrire ou obéissance pour écrire un article sur le thème. Est-ce que je vais développer dans une sensation de liberté, avec par exemple l'envie de transmettre un message ou toute la latitude pour exprimer ce qui me paraît essentiel ? Ou bien suis-je assujetti à des règles que je me suis édicté, à une éthique qui définit mon être essentiel, ou tout simplement à la nécessité vis-à-vis de la rédaction de l'association d'écrire un article ?

Ainsi avant la première pulsion d'écriture, le thème est déjà présent, sous-jacent à l'acte même d'écrire. Comme si tout acte de la vie hésitait entre ces deux pôles du psychisme.

La liberté et l'obéissance font toutes deux référence à l'existence d'un cadre, à des repères par rapport auxquels on se positionne, délimitant des frontières que nous nous interdisons de franchir. Il n'y a pas de liberté sans périmètre qui détermine un espace à l'intérieur duquel on peut se mouvoir sans contrainte. Liberté et obéissance sont ainsi inséparables d'une même problématique autour de la discipline. Le contraire de la liberté et de l'obéissance serait l'anarchie.

Dans la mesure où toute action humaine est soutenue par un désir intérieur, dont l'origine demeure un mystère, par des fantasmes primordiaux, la liberté consiste à ajuster au mieux son action dans le monde extérieur avec cette pulsion qui nous vient de l'intérieur. L'anarchie est l'enfance de cette satisfaction de la pulsion que Freud nous a présenté sous le terme de pervers polymorphe : toute pulsion a besoin d'être déchargé dans l'action, mais il n'y a pas de mise en cohérence des pulsions entre elles dans le cadre d'organisations libidinales évoluées. Pour accéder à une sexualité adulte il faut dépasser ce stade de pervers polymorphe, en apprenant à contrôler ses pulsions au service d'un projet conscient librement choisi.

Hervé BERNARD



Faux problème ?

Liberté ou obéissance, dilemme du cordon ombilical : coupera, coupera pas !

Oh bien sûr, le cordon ombilical biologique est coupé depuis longtemps, mais reste ce cordon virtuel que certains traînent jusqu'à la fin de leurs jours comme ils traîneraient un boulet, ou se désolent de l'avoir coupé trop tôt. D'autres ne s'aperçoivent même pas de son existence, mais il est toujours là lancinant, accompagnant tous les problèmes et toutes les joies.

Coupé trop tôt et trop net et c'en est fini des contraintes : liberté de parole, liberté de pensée, lutte contre l'oppression, l'esclavage et les dictatures, mais aussi liberté des mœurs, perte des valeurs sociales, morales ou religieuses, voire déchaînement de la violence de plus en plus tôt au cri de « Pas de contraintes ! », « Mort aux flics ! » et « Nique ta mère ! ».

Le droit l'emportant sur le devoir, est ce l'amorce d'une violence de gauche ?

Pas coupé du tout, ce peut être la contrainte élevée au niveau de vertu : sens de l'honneur, appartenance à la tribu, au groupe social, abnégation, don de soi mais aussi esprit sectaire, rigidité des mœurs, intolérance, inquisition, dictature, racisme, et camps de concentration.

Le devoir l'emportant sur le droit, est ce l'amorce d'une violence de droite ?

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Un phénomène m'a toujours frappé au sein des Marines anglo-saxonnes. L'alcool y est strictement interdit à bord. Personne ne s'en plaint, la discipline est parfaitement acceptée, mais l'escale devient l'occasion de beuveries et d'excès innombrables. L'alcool est autorisé dans la Marine française et les excès en escale sont rarissimes.

Toujours dans la Marine, les sous-mariniers qui embarquent pour une patrouille nucléaire de 3 mois cessent de fumer au moment même où ils mettent le pied à bord. Certains sont esclaves de un à deux paquets de cigarettes par jour. Aucun ne souffre de cette privation plus de quelques jours, mais le vice les reprend aussitôt la fin de la patrouille.

C'est dans les prisons que j'ai le plus entendu parler de liberté. L'évasion est au cœur de tout détenu. La libération est auréolée de toutes les vertus quand elle est encore lointaine, mais devient source d'angoisse au fur et à mesure qu'elle se rapproche.

Le détenu alcoolique, pédophile ou violeur – j'excepte à la rigueur de cette liste le drogué, car il y a chez lui des problèmes de dépendance ! – perd ses pulsions en détention, mais il y a de fortes chances qu'il les retrouve à la sortie.

L'association JET (Jeunes en Équipes de Travail) essaie d'aider à la réinsertion de jeunes délinquants par des stages de 3 mois se plaçant comme des sas entre la « prison » et la « liberté ». Vaste programme pour des garçons qui, jusqu'à leur incarcération, ignoraient ce qu'était la contrainte et ne savent toujours pas que leur soi disant liberté s'arrête là où commence celle des autres. Ce n'est pas tellement leur faute : en général, ils n'ont pas eu de père ! La discipline et son corollaire, le goût du travail, sont souvent une découverte pour ceux qui ne sont pas trop atteints. Ceux là peuvent en tirer profit pour trouver une place dans la société sans trop de bouleversements.

Les moines font vœu d'obéissance. Je n'ai jamais eu l'impression en présence d'un moine suivant la règle de Saint-Benoît de me trouver en présence d'un esclave, mais au contraire d'un homme libre d'une liberté hors de portée du commun des mortels.

Est il possible de trouver l'équilibre parfait ? Ce n'est sûrement pas celui du détenu. Je pencherais volontiers pour celui du moine. Encore qu'il puisse être lui aussi plein d'éventuels pièges : peur de l'inconnu, peur de la société, voire peur de la vie et refuge dans un cocon protecteur.

***

« La Liberté se mesure à la longueur de la chaîne par laquelle on est attaché »

Je cite de mémoire cette phrase glanée dans je ne sais plus quelle œuvre de Kasantsakis. Elle suppose plusieurs postulats :

– Liberté et obéissance ne se conçoivent pas l'une sans l'autre ;

– Il ne peut y avoir liberté sans un minimum d'obéissance ;

– Le point d'attache intervient. C'est surtout lui qui détermine la longueur de la chaîne.

Bien entendu, pour Kasantsakis, le point d'attache idéal, c'est vraisemblablement la Divinité dont l'infinie Grandeur confère à la chaîne une longueur infinie et rend ainsi la liberté totale.

Je me sens assez séduit par cette conception dans laquelle je peux éventuellement considérer que le point d'attache est le Soi et dans laquelle je donne à l'allongement de la chaîne le nom de « processus d'individuation ».

Que dirait on d'un arbre qui pousse vers le bas ? Qu'il est libre, sous prétexte qu'il s'est affranchi des règles du jeu ? Non, bien sûr ! La liberté de l'arbre, c'est de s'accomplir en poussant vers le haut.

La vraie liberté de l'homme, c'est sans doute, d'accepter ses chaînes et de les étirer, jusqu'à devenir ce qu'il est.

Paul Ruty