NUMÉRO 70 REVUE MENSUELLE JUILLET 2001

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La communication
 
Bernard, Hervé La communication
 
Cohen, Rut Diana Acerca de la libertad
 
Cohen, Rut Diana El lugar del pensamiento
 
Copello-Senoussi, Najet Le pouvoir des mots
 
Giosa, Alejandro La libertad
 
Laborde, Juan Carlos La comunicación
 
Laborde, Juan Carlos La libertad
 
Maleville, Georges de Le devoir d'expression


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La langue est un instrument à penser et si étrange que cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet état sibyllin est originaire en chacun ; l'enfant parle naturellement avant de penser et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-même.

Penser, c'est donc parler à soi. C'est le moment de la réflexion, de la conscience. Sans doute ne fait-on paraître le Soi qu'en parlant à soi.

La volonté de communication se leurre en se dérobant derrière des exigences contradictoires. On voudrait être ménagé en assurant avec obstination qu'on est absolument sûr de soi, parce qu'on voit tout à fait clair en soi. On donne ses nerfs pour excuse, tout en revendiquant sa dignité de sujet libre. On use de précautions et de moyens de défense cachés, tout en se déclarant disposé à une communication sans réserve. On pense à soi, tout en croyant parler de quelque chose d'objectif.

Un homme qui veut vivre philosophiquement, qui veut voir clair dans ces déviations et en triompher, sait qu'il ne peut jamais être sûr de lui. Aussi recherche-t-il sans cesse la critique, l'adversaire ; il a besoin que l'on conteste la valeur de sa conduite ; il veut écouter autrui, non pour se soumettre, mais pour trouver là une aide dans l'effort qu'il fait pour voir clair en lui-même. Il rencontre alors la vérité, et une confirmation qu'il n'a pas cherchée, dans l'accord qui s'établit parfois avec les autres lorsque la communication a été réelle, grâce à une ouverture d'esprit totale et à une totale absence d'égards.

La philosophie ne permet même pas d'affirmer qu'une communication pleine et entière soit possible, et pourtant c'est cette foi qui la fait vivre et qui lui fait affronter tous les risques. La communication est un objet de foi, non de savoir. On l'a déjà perdue quand on croit en avoir la possession.

C'est qu'il y a, en fait, ces terribles limites que la philosophie ne peut jamais tenir pour définitives : il y a tout ce que nous laissons sombrer dans l'oubli, tout ce que nous admettons sans y voir vraiment clair. Nous prononçons tant et tant de paroles, alors que ce qu'il importe d'exprimer pourrait l'être tout simplement, non certes par quelque phrase générale et toute faite, mais en faisant un signe efficace, adaptée à la situation donnée.

Au milieu des déviations, lorsque tout s'embrouille et que règne la confusion, l'homme d'aujourd'hui recourt au psychiatre. Il est, en effet, des maladies physiques et des névroses en relation avec notre état psychologique. Les comprendre, les connaître ,savoir se comporter à leur égard, tout cela fait partie d'un savoir-vivre réaliste. Il ne faut pas éviter l'intervention du médecin, dans les cas où celui-ci, fort de son expérience et de son sens critique, connaît le mal et le remède.

Mais aujourd'hui, sur la psychanalyse, quelque chose s'est greffé qui n'est plus à proprement parler science et médecine, mais philosophie. Il importe donc de soumettre cette recherche à un examen éthique et métaphysique analogue à celui que doit subir toute tentative philosophique.

Ce n'est qu'en tant qu'homme particulier, ayant telle physionomie particulière, que nous approfondissons la condition humaine en général.

En prenant notre élan, nous parvenons à toucher, au-delà de nos états de conscience, la source originelle
qui s'éclaire de plus en plus, mais qui menace toujours de s'obscurcir.

L'élan qui soulève la vie philosophique est toujours particulier. Chacun doit le prendre isolément, dans la communication où il est impossible de se décharger de rien sur autrui.

Le monde devient un point de départ en vue de l'exploration décisive que chacun doit entreprendre seul, risquer en commun avec les autres, et dont aucune doctrine ne saurait faire son objet.

Fait à Paris, le 8 juillet 2001
Avec émotion, car un orage tropical, simple et féroce
berce la fin de cette première parole qui se veut
sur la communication dans les limites
de l'éternité et de l'éternel retour.
Communication rime sans doute avec « création ».
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



La communication, c'est littéralement être avec.

Cette définition élargit celle qui habituellement la réduit à une succession d'échange verbaux ou écrits, comme si ne plus parler avec l'autre interrompait la communication.

Je pense qu'il n'en est rien.

La communication avec autrui peut se faire dans le silence. Si elle est conduite de manière positive, il s'agit alors d'une attitude de respect et d'écoute active de l'autre. Et la communication peut se poursuivre avec l'autre en son absence. Ne sentez-vous pas la présence des êtres aimés ou proches au fond de vous, au quotidien, alors que vous vaquez à des tâches plus ou moins absorbantes au travail ?

L'autre continue d'exister au travers de l'image intellectuelle, affective et sensitive qui se forge en nous, au tréfonds de notre psychisme et même dans notre corps. Cette image se modifie au gré des « rencontres », des événements affectant chacun ou les deux personnes. Parfois, pour passer un cap ou un moment difficile, nous nous remémorons sa présence en nous à travers telle caractéristique qui est comme un repère apaisant et étayant pour reprendre notre chemin. Et l'autre appréciera ce témoignage d'amitié ou amical quand nous évoquerons cette aide indirecte que son image aura suscité en nous.

La communication est au-delà de l'espace. Elle ne connaît pas la distance physique entre les êtres. Car même si les images de l'autre que nous portons en nous, ne sont pas palpables, elles sont vivantes au travers des réactions qu'elles motivent en nous, des règles de moralité que nous nous sommes édictés, de la relation de confiance que nous avons lentement tissée. Elles agissent comme si un lien psychique unissait les êtres, qui fait que notre action ne saurait porter préjudice à la relation existante.

Nous sommes avec l'autre.

Les vicissitudes de nos relations avec les autres épousent cette communication au-delà du temps et de l'espace.

Nous ne sommes pas seuls, même si la vie au quotidien et notre époque nous incitent à le penser.

Hervé Bernard



Qui ne connaît pas le pouvoir des mots,
ne peut connaître les hommes».
Confucius

Nous communiquons tous, à tout moment ; mais comment ?

Dans une situation donnée, nous interprétons, nous projetons, nous ressentons, nous pensons, nous élaborons, nous exprimons notre vie. Nous exprimons avec le regard, le corps, les actions, la musique, la création artistique ou avec le silence.

Mais le support de communication privilégié de la plupart d'entre nous est la parole. Le langage fait tellement partie de notre vie quotidienne que nous n'y prêtons guère attention. Cependant, il est nécessaire de comprendre que le langage n'est pas un instrument neutre.

Manier des paroles, c'est manier des fluides, des vibrations, des énergies.

Parler, c'est interpréter le monde

L'homme, par abstractions successives, élabore et assemble des symboles (mots) pour désigner différentes réalités. L'abstraction consiste à ne retenir de manière sélective qu'une partie des caractéristiques d'un événement.

Chacun d'entre nous a sa propre « vision du monde ». Cette vision a été façonnée par les situations et expériences que nous avons vécues depuis notre plus tendre enfance, influencée par notre environnement familial, scolaire, professionnel, et aussi par les clichés de la société dans laquelle nous vivons, qui nous conditionnent plus ou moins consciemment.

Ainsi limitée par ces images toutes faites et ces structures imposées, la créativité de notre esprit subit un affaiblissement, voire une mutilation. Or en nous-mêmes, sommeille un royaume infiniment riche, car notre potentiel intérieur a accès à toute la connaissance du monde.

Nous avons à notre disposition une très large palette d'émotions et de sentiments, et aussi une considérable variété de mots pour les décrire précisément. Utilisons donc le mot juste dans chaque situation.

Un vocabulaire riche contribue à enrichir les expériences que nous vivons.

« Le mot juste est un agent très puissant.
Lorsqu'on trouve l'un de ces mots qui conviennent parfaitement
L'effet en résultant est autant physique que spirituel et incroyablement rapide ». (Mark Twain)

Soyons vigilants : prenons conscience de notre représentation du monde par les mots.

Plusieurs fois par jour, faisons un point sur les événements que nous vivons, et observons les mots que nous utilisons pour les décrire lorsque nous nous adressons aux autres. Prêtons attention également à la manière dont nous y pensons, c'est-à-dire à notre dialogue interne.

Quels mots-pensées utilisons-nous le plus souvent ? Peu à peu nous détecterons quels mots nous affaiblissent, et quels autres mots nous procurent du pouvoir et de la joie de vivre.

Élargissons notre champ de perception et favorisons l'ouverture et l'épanouissement de notre dimension intérieure, qui a son reflet dans le monde extérieur.

Le verbe est créateur

La parole contient de l'énergie créatrice.

Les mots que nous prononçons sont sources d'émotions. Ils sont également générateurs d'actions. Les mots ou expressions toutes faites que nous entendons de manière répétitive finissent par avoir une influence considérable sur nos comportements.

Dans notre enfance, si nous avons souvent entendu « Ce que tu es maladroit ! », il est très probable que cette répétition nous a incités au fur et à mesure à devenir un authentique maladroit, pour être conforme à cette étiquette négative qui nous « colle à la peau ». Si, à l'inverse, nous avons grandi dans un climat plus attentif où nous avons fréquemment entendu : « Oh, quel joli dessin tu as fait ! », nous nous sommes habitués à l'idée que nous sommes doués d'adresse manuelle, et même de qualités artistiques.

Nous passons ainsi toute notre vie avec ces données qui ont agi dans notre subconscient comme une malédiction, ou comme une bénédiction, suivant l'orientation du « programme ». Au fur et à mesure que nous avons « engrammé » ces injonctions, elles se sont renforcées et cristallisées, engendrant de nouveaux programmes comportementaux. Les anciens programmes négatifs qui ont été joués pendant longtemps ont marqué notre subconscient, mais aussi notre corps. On parle alors de « mémoire cellulaire ».

Certaines personnes créent elles-mêmes (ou consolident) leurs ennuis par leurs paroles. Elles attribuent les causes de leurs malheurs à des responsables extérieurs plus ou moins identifiés, répétant sans cesse à qui veut les entendre qu'elles ont une vie misérable. Dans leur tête, elles ressassent de manière obsessionnelle les mêmes paroles d'accablement.

Ainsi répétées inlassablement, ces paroles de plus en plus ancrées dans le subconscient, consolident leur programmation de frustration et de revendication, et donnent lieu à des conditions de vie inconfortables, des habitudes indésirables, voire des maladies.

La bonne surprise est que nous pouvons volontairement transformer notre langage, et par là-même influer sur le cours de nos expériences. Si nous souhaitons changer certains aspects de nos émotions et comportements, il est très important de changer notre langage.

La plupart de nos croyances peuvent être modifiées par des mots. Nous pouvons transformer nos émotions en un clin d'oeil, simplement en choisissant d'autres mots pour décrire ce que nous ressentons.

Faites ce petit test. Prononcez chacune des phrases suivantes, en marquant un temps d'arrêt entre les 2 pour observer ce que vous ressentez :

  • Je suis terrorisé(e)
  • Je suis en train d'envisager une solution

    Vérifiez sur vous l'impact émotionnel de chacune de ces expressions.

    Quelles différences avez-vous noté dans la nature et l'intensité de vos états émotionnels ?

    Les mots sont doués d'effets biochimiques réels.

    N'avez-vous jamais remarqué comme une injure violente provoque instantanément chez celui qui la reçoit une tension physique (crispation, grimaces), une montée d'adrénaline qui accompagne la colère ou la peur ? Alors qu'à l'inverse, des paroles agréables, généreuses, empathiques ou compatissantes, prononcées d'une voie douce et chaleureuse ont un effet apaisant ?

    Les mots-pièges

    De nombreux pièges du langage peuvent se cacher dans notre communication. En voici quelques-uns uns :

    Les négations : le langage permet d'exprimer la négation. Alors que notre pensée et nos sensations ne le peuvent pas. L'expérience n'a pas de contraire.

    Par exemple, essayez de ne pas penser à un éléphant rose courant derrière une souris bleue.

    À quoi pensez-vous ?

    Pour appréhender une négation par la pensée, nous devons d'abord nous figurer la situation « à l'endroit », puis trouver un moyen plus ou moins complexe, plus ou moins efficace pour arriver à inverser la représentation dans notre cerveau. Ainsi, penser en abordant une situation nouvelle : « mais non, il n'y a pas de problème ! » suggère avant tout qu'il y a des problèmes, mais que l'on va s'efforcer de ne pas les considérer.

    Formuler positivement des suggestions n'est pas seulement une manière de « positiver », mais offre la possibilité de considérer en toute liberté chaque nouvelle situation, afin de la vivre de manière constructive ; alors que la formulation négative induit à priori un comportement négatif, que l'on se propose dans un second temps de combattre. Il en résulte fatalement une déperdition d'énergie.

    Autre piège fréquent pour l'inconscient : le mot « essayer ».

    Lorsqu'une personne vous dit qu'elle va essayer d'arriver à l'heure, son esprit entend que vraissemblablement elle n'y arrivera pas. Et que se passe-t-il dans la réalité ?

    Autre piège : la généralisation abusive, qui entraîne souvent des erreurs de raisonnement, des fermetures et par suite un comportement inadapté.

    « Il n'y a pas de communication entre nous »
    « Tout est toujours difficile »
    « Ils ne comprendront jamais »

    Proposition

    La parole crée les conditions de notre vie, car nous conditionnons nos expériences présentes et futures par le langage que nous utilisons. Les paroles possèdent leurs propres vibrations, qui créent dans l'atmosphère des modifications qui peuvent en retour avoir des résultats sur les comportements.

    Il est donc préférable d'employer des vibrations bénéfiques, positives pour soi et pour les autres.

    La parole positive est toute-puissante pour générer dans notre psychisme un nouveau sentiment de bien-être, de joie, de paix. En changeant de manière délibérée les mots que nous utilisons habituellement dans certaines situations, nous changeons nos états émotionnels. C'est cet état psychique de soulagement qui produit ensuite le changement désiré dans notre vie.

    Je vous propose de considérer la table de transcodage suivante pour certains mots et expressions courantes :

    expression : à transformer en :
    problème situation, défi
    essayer expérimenter, viser
    toujours dans la situation, jusqu'à présent
    jamais lorsque…
    c'est trop difficile, impossible je vais explorer la situation pour déterminer les divers moyens de l'aborder
    je n'y arrive jamais je cherche la manière efficace d'y arriver
    je déteste je préfère plutôt…

    À chacun sa liste !

    Il est intéressant pour chacun d'entre nous d'observer (au besoin, nous pouvons demander à notre entourage de nous observer quand nous parlons), de noter les phrases ou mots à connotation négative ou limitante que nous utilisons fréquemment, et de nous faire notre propre tableau de transcodage. À lire régulièrement !

    Peu à peu, nous créons de nouveaux automatismes de langage, donc de pensées. Et oh miracle ! Nos états émotionnels changent, et les croyances qui les soutiennent se transforment de manière positive.

    Portons attention à nos pensées quotidiennes. Reprenons la responsabilité de nos émotions, le pouvoir de créer notre vie en choisissant nos mots consciemment, et de manière judicieuse.

    Bonne chance dans vos expérimentations. Prenez du plaisir avec les mots !

  • Najet Copello-Senoussi



    Dans un livre à succès, intitulé « La connaissance inutile », l'essayiste Jean François Revel remarque que 80 % des informations dont nous sommes quotidiennement abreuvés sont parfaitement inutiles. Qu'importe au téléspectateur l'existence d'un coup d'État dans un pays exotique, dont personne ne sait au juste où il se trouve, alors qu'il ignore la véritable teneur des décisions qui sont en train d'être prises, en ce moment même, par les dirigeants du pays qu'il habite, décisions qui ne seront divulguées qu'après coup ?

    La civilisation du spectacle, réduisant l'auditeur-spectateur au rôle de témoin muet, tend à convaincre celui-ci qu'il n'a rien à dire, qu'il est tout juste prié d'applaudir au spectacle que des gens très sages ont préparé pour lui.

    Cette dictature de la pensée toute faite, de la culture préfabriquée livrée en boîte, est en train de changer grâce à Internet. On ne mesure pas encore pleinement, mais on va s'en apercevoir très vite, la révolution culturelle, l'immense faculté d'émancipation et donc de maturation que va apporter la libre diffusion offerte à chacun de communiquer ce qu'il veut exprimer, librement, dans le monde entier, donc auprès de ceux qui sont disposés à l'écouter.

    Communiquer partout devient possible. Mais communiquer quoi ?

    Communiquer ce que l'on est, pour le dire aux autres, éveiller en eux des sympathies, créer de nouvelles alliances en faisant fi des frontières et de la police de la pensée ? Bien sûr, et c'est en cela que le Net est un instrument formidable de libération.

    Encore faut-il vouloir faire la démarche. Les gens hésitent, se retiennent et sur « la toile » ce ne sont pas le plus souvent les meilleurs qui s'expriment.

    Ceci pose le problème du devoir d'expression.

    Les psychanalystes, mais aussi tous les pratiquants d'une méthode de sagesse, savent bien que la verbalisation est non seulement une offrande à celui qui écoute, mais d'abord et avant tout une libération de ce qui pèse au locuteur, la formalisation, compréhensible aux autres et à soi-même, de son agitation intérieure.

    Il y a une démarche capitale dans le fait de proférer une parole. Quand un mot franchit la grille des dents, il est donné, sorti de l'homme ; il l'a quitté pour appartenir à celui ou à ceux qui écoutent. Et ceci quelque soit le sens et la sincérité de la verbalisation.

    Il y a dans la parole ou l'expression écrite quelque chose de presque sacré, qu'aucune attitude ou gestuelle du corps ne peut remplacer.

    La parole, ou le mot écrit, ce sont des actes.

    Au commencement était la Parole, dit l'Évangile de Jean. Il ne dit pas la puissance, ou la force créatrice qui, bien sûr, étaient là, au commencement. Il dit la Parole : une expression.

    Et, quand on y réfléchit, le contenu du message exprimé par la parole, est beaucoup moins important que l'acte de parler lui-même, et ceci aussi bien pour l'auditeur que pour celui qui s'exprime.

    Françoise Dolto, psychanalyste d'enfants et haute figure, a raconté qu'elle se trouvait enceinte pendant la dernière guerre durant un bombardement. Elle était empêchée de se déplacer pour se mettre à l'abri par une grossesse difficile. Au bruit des explosions, son fœtus se contractait et manifestait une violente angoisse. Elle s'est mise à lui parler, en employant son propre langage d'adulte, en le rassurant, et l'enfant s'est calmé.

    Plus tard, dans un de ces livres, elle fait le récit de la consultation d'un enfant autiste âgé de 9 mois seulement, en présence de ses parents. Elle s'est exprimée avec les parents, et en s'adressant à l'enfant, avec le langage sérieux des thérapeutes Surtout, dit-elle, ne jamais parler bébé. Et, à un certain nom de famille, l'enfant autiste a réagi, ce qui a été le début de sa guérison.

    Comment expliquer de tels phénomènes ? Comment un enfant peut-il comprendre un discours alors qu'il ne sait pas lui-même parler ? Dolto explique cela par « l'entraide des inconscients de chacun ».

    Mais cette entraide ou, du moins, cette aide ne peut pas agir sans moyen. « L'inconscient », pour employer la terminologie consacrée, a besoin d'un outil. Et cet outil, parfois maladroit ou déformant, mais nécessaire, c'est la parole, verbale ou écrite.

    Seuls de très rares êtres ayant atteint un niveau de conscience exceptionnel peuvent agir sur « l'inconscient » d'autrui d'un simple regard. Tous les autres sont réduits à utiliser le véhicule de la parole comme moyen d'expression.

    Mais par contre, et l'expérience de Dolto le prouve, le contenu lui-même du message est d'une importance relativement secondaire.

    Ce qui compte, c'est le ton de la parole, les harmoniques subjacentes qui l'accompagnent et vont permettre « l'entraide des inconscients ».

    Tous les orateurs le savent bien : dans un discours public, où il s'agit pour l'orateur d'obtenir l'adhésion de l'auditoire, celui-ci est convaincu (vaincu) beaucoup plus par le ton du discours, voire par le son de la voix, que par la qualité des idées exposées. La « sympathie des inconscients » s'éveille à l'audition ou se refuse.

    La même expérience se reproduit avec des animaux familiers qui, par la force des choses, n'ont appris aucune langue. Un cheval qui « parle » français « comprendra » tout aussi bien une autre langue latine. Par contre, il ne « comprendra » pas une autre langue, rauque ou gutturale, comme l'allemand ou l'arabe, et sera effrayé. En réalité, ce qu'il capte, ce sont la mélodie et les harmoniques de la voix et il interprète le message par la gestuelle qui accompagne inévitablement celui-ci.

    Dans le discours parlé, qui n'est proféré qu'une fois, le choix des mots importe donc beaucoup moins que la façon de les prononcer.

    Mais la situation est inverse dans le discours écrit : le lecteur lit en silence, et surtout il peut relire. C'est par le choix des termes, le balancement des phrases, le style qui tend la main au lecteur que le scripteur suppléera au silence de sa voix et captera la confiance de l'inconscient du lecteur ou échouera à le faire.

    Il est à noter d'ailleurs que l'enregistrement de plus en plus fréquent des messages vocaux qu'on peut réécouter tend à assimiler le message oral à un texte écrit dans la même exigence de persuasion dans le style.

    Ces considérations sur le contenu de la communication peuvent sembler étrangères à l'acte d'expression que le titre de cet article annonçait. Mais elles ne le sont pas, car il s'agit toujours de la même démarche : un homme estime qu'il a découvert pour faire quelque chose une recette excellente, ou qu'il porte en lui-même un trésor caché, ou qu'il a construit des formes verbales très belles qui méritent d'être contemplées et que tout cela est trop riche pour être conservé stérilement pour soi tout seul et il choisit de s'exprimer.

    À l'origine de la démarche de communication (désintéressée), il y a toujours un don, une volonté de partage. Et on ne réfléchit pas assez que telle a été l'attitude de tous les grands écrivains depuis toujours.

    Mais pour couler pensée et émotion dans le même moule d'un langage, donc pour rendre la communication possible, encore faut-il les extraire de soi-même et les rendre compréhensibles. C'est tout le travail de l'expression. L'étymologie du terme « travail » est « torture » et c'est fort bien choisi : nous avons fait jadis dans ce Bulletin tout un numéro sur « l'angoisse de la page blanche » !

    Mais la démarche inverse existe aussi dans le processus de communication : celui qui est en manque, celui qui se sent isolé et perdu, celui qui n'y « comprend plus rien » ou celui qui souffre et ne voit pas d'issue, tous ces êtres ont une question à laquelle une réponse peut être donnée au moins ponctuellement.

    Mais, pour cela, il faut qu'ils posent leur question, qu'ils l'expriment ce qui, de ce simple fait, commence à projeter leur trouble en dehors d'eux et à les soulager.

    Mais cette démarche est très difficile. Car les gens aiment leur souffrance (tout en le niant farouchement) et au surplus il est beaucoup plus difficile d'accepter de recevoir que de donner.

    Et c'est pour cela que nous avons fait allusion au « devoir d'expression ».

    Georges de Maleville