NUMÉRO 78 REVUE MENSUELLE JUILLET 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Qu'est-ce que l'oubli ? ¿Qué es el olvido?
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela ¿Cómo perdonar a los padres?
 
Bucay, Jorge Hay que buscarse un amante
 
Cohen, Rut Diana Olvido y recuerdo…
 
Gallet, Michel Les oublis : faut-il vraiment s'en réjouir ?
 
Health I. G. News Estrés y diabetes…
 
Laborde, Juan Carlos Olvidos
 
Rooney, Andy No olvides lo que has aprendido
 
Ruty, Paul Rembobiner la cassette
 
Comunicación… Memorandum de Dios


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L'oubli est la perte du souvenir (du latin : oblinere, effacer) et n'est pas toujours le contraire de la mémoire, mais parfois son complément. De ce point de vue, il convient d'en distinguer deux formes : négative et fonctionnelle.

L'oubli négatif, pur manque de souvenir, peut tenir à :

  • Une insuffisance de fixation pour des problèmes inintéressants, ce à quoi nous n'avons pas prêté attention ;
  • Une impossibilité temporaire ou définitive de rappel : c'est l'oubli par refoulement (tous les incidents où nous n'avons pas eu le beau rôle) ou bien l'oubli par effacement ;
  • Une absence de reconnaissance d'un souvenir.
  • L'oubli fonctionnel est bien différent, car il est sélectif : « La mémoire n'est pas une hotte ; il ne s'agit pas de la bourrer ou de la remplir, mais de faire le triage de ce qu'on y met » (L. Dugas).

    ***

    Et si l'oubli existait, quelle couleur aurait-il ?

    Ce ne serait qu'un toucher de grisaille sur un horizon sans relief, car l'oubli n'est pas seulement que l'effacement des instants tristes, mais, dans ce néant, les moments glorieux de l'être humain vivant tomberaient également… Nous pourrions donc oublier notre passage par le sein maternel, les expériences de notre premier objet d'amour, la couleur verte de nos forêts, les nuits de lune sur la mer et les visages que nous avons tant aimés.

    L'oubli n'est que refoulement ou déni. Même dans les tableaux de vie les plus tragiques il y a des bonheurs que nous retenons en tant qu'instants de conscience éveillée. Avec l'oubli comme négation existentielle nous ne serions que des automates fonctionnant selon la météo, le travail et parfois un sexe triste sans ancrage paradisiaque.

    Ce sont les souvenirs qui donnent sens et appellent le sens.

    Accueillir une grande souffrance, c'est accueillir un grand bonheur.

    Le départ de l'aimé, des aimés devient un moment de surinvestissement des objets qui nous étaient chers, et dont le départ ne signale que le fait de son devoir accompli sur terre ainsi que notre futur travail de deuil.

    J'ai parlé dans la dernière lettre de ce poème d'Amado Nervo (enfin, je retrouve l'auteur !)… et en le citant je disais « vida nada te debo, vida estamos en paz » (« vie, je ne te dois rien, vie nous sommes en paix »).

    Le même poème disait « quand j'ai planté des rosiers, j'ai toujours reçu des roses » (« cuando planté rosales, siempre recogí rosas »).

    Et dans ma petite vie transitoire et millénaire, je ne pourrai jamais oublier ces êtres solitaires auxquels je donnais mon amour et qui reviennent toujours, de façon saisonnière, remplir mon âme de roses splendides quand mon sourire tend à disparaître et que la pluie m'attriste dans les brefs instants où je savoure la douleur de la condition humaine en attendant qu'une floraison soit suivie par une nouvelle.

    Oublier l'amour ? Jamais. Oublier mes enfants ? Jamais…

    Dans l'après midi de ma vie je comprends par illumination intuitive et réflexion nécessaire que vivre est une expérience intemporelle. Celui que j'aimais, qui comptait avec moi les étoiles n'est pas mort. Que les souvenirs me permettent aujourd'hui de retrouver sa peau, son odeur, et cette lune suprême qui à 17 ans nous a extasiés, quand nous avons traversé ensemble dans le ferry boat le río de la Plata entre l'École navale et le port de la Plata. Parfois j'oublie les noms, ou alors ils apparaissent mélangés de brume. Mais je n'oublierai jamais mes êtres aimés.

    Et nous avons fait des enfants et j'accouche aujourd'hui, même si par la force de mon vécu dans un espace et un temps repérable et définissable, mais je vis comme étant en dehors du temps.

    Comment oublier la pièce de théâtre de Vargas Llosa « La señorita de Tanca » (« La demoiselle de Tanca »). Norma Aleandro, la grande actrice argentine, avait fait de ce personnage un poème de non oubli. Vieille et dépendante avec seulement un châle comme élément dont l'usage permettait de différencier les temps de la vie de la protagoniste : jeunesse et vieillesse.

    Elle était, à la fois, la jeune fille qui avait aimé, avec ses souvenirs et la vieille tante reléguée à ses limitations. Quand les souvenirs arrivaient, elle monologuait ou dialoguait avec les autres de sa jeunesse. Le châle couvrait alors sensuellement ses épaules, son dos se redressait, et elle devenait par la force de ses souvenirs la passionnée. Peu après le réel du contexte et sa rentrée dans la chronologie dépassaient les souvenirs, le châle venait couvrir sa tête, son dos se courbait et la famille parlait d'elle comme de celle qui avait perdu la tête par une démence sénile.

    Elle aurait pu se fondre dans le néant, dans la non existence, mais elle n'avait pas oublié l'amour. Tant pis pour les autres. Le jour viendra où ils seront aussi capables de se souvenir, des êtres doubles chevauchant entre l'éternité et le temps. À ne pas oublier la double nature de l'homme.

    Parfois je ne sais pas pour qui je dis tant de choses qui me sont si chères.

    Je voudrais que vous m'accompagniez sans relâche dans cet espoir d'éternité qu'est la mémoire.

    Fait à Paris le 2 juillet 2002, sans ne rien vouloir oublier.
    L'été est froid, je t'évoque au-delà de tout sentiment,
    parce que je ne pourrai jamais oublier
    tes cheveux, tes mains, la douceur de ta tendresse.
    Ce n'est pas important que tu sois là réellement
    condensant nos temps ensemble.
    Je te remercie mon amour,
    car tu m'a appris la valeur de la mémoire.
    Reste à tricoter avec moi un pull très chaud
    pour ne pas oublier que le froid n'est pas l'oubli,
    car l'oubli n'existe pas.
    Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



    L'oubli, c'est bien sûr en premier lieu ce blanc terrible, insupportable.

    Qui n'a jamais fait l'expérience de cette attente impatiente du mot, de l'expression souhaitée ou du renseignement utile et que la mémoire ne restitue pas.

    Mais ce type d'oubli en tant qu'effacement de certaines informations est d'une manière plus générale une pure bénédiction de la nature.

    En effet, nous recueillons tout au cours de notre vie des milliers d'informations.

    Notre mémoire, outil précieux entre tous, stocke celles que nous sommes régulièrement conduit à utiliser.

    Leur utilisation périodique est la clef de leur restitution.

    Selon toutes les études faites sur ce sujet, la mémoire à court terme retient l'information seulement quelques heures.

    L'utilisation nécessaire et périodique d'une information fait qu'elle s'installe dans la mémoire à long terme et garantit des rappels performants. Sa non-utilisation fait qu'elle s'estompe progressivement pour enfin s'effacer de la mémoire à long terme. Elle ne rejoint plus notre champ de conscience si un jour bien trop tardif nous la sollicitons.

    Et heureusement. Que deviendrions-nous si nous étions complètement encombrés, même surchargés d'informations devenues caduques ou inutiles ? Notre cerveau serait semblable à une marmite bouillonnante de renseignements divers à la limite de l'implosion.

    Cet effacement est salutaire. L'oubli dans ce cas est une fonction normale et même souhaitable de la mémoire.

    Si je me place selon un autre point de vue, l'oubli m'apparaît alors comme un concept purement intellectuel qui ne survit pas à l'épreuve de l'expérience directe.

    Je m'explique.

    Je ne prends conscience de l'oubli que parce que je prends conscience de la chose oubliée qui instantanément tue l'oubli.

    Au moment même où je jette ce cri « j'ai oublié mes clefs… », je cesse instantanément de les oublier.

    Le verbe oublier se décline alors au passé. J'ai oublié oui, j'oublie non.

    L'oubli n'existe pas au présent, il est par nature un acte inconscient.

    De ce fait, je ne peux que me souvenir de mes oublis ou plutôt des contenus occultés par ces oublis.

    Au présent, que me reste-il ? Sinon réagir au fait d'avoir oublié pour mesurer et gérer les conséquences qui en découlent.

    Songeant à cette famille d'oublis oublieux d'eux-mêmes et les considérant du point de vue de leurs conséquences, certains m'apparaissent comme de grandes illusions, d'autres s'apparentent à de véritables pertes de conscience.

    Ce que j'appelle une grande illusion, c'est la confiance trop rapide accordée à un état intérieur apparemment calme et que nous croyons trop bien connaître.

    On s'imagine parfois s'être définitivement débarrassé de certains souvenirs désagréables.

    Mais en réalité, qu'en est-il ?

    Je ne pourrai jamais oublier cette expérience de la réemergence d'un souvenir oublié, sans doute la plus spectaculaire à laquelle il m'a été donné d'assister.

    C'était à l'occasion d'un massage.

    Au fil de cette expérience, la personne que je massais s'installait de toute évidence dans la détente accompagnée d'un profond bien être.

    Soudain son petit doigt devint blanc, translucide, à la manière d'un morceau de verre transparent.

    Pourquoi ce petit doigt refusait-il de participer à cette fête du plaisir ?

    Le massage terminé, la personne fut la première surprise par cet étrange phénomène. Elle prit le temps de s'interroger.

    Et la réponse a jailli d'elle sans l'ombre d'une hésitation.

    Elle s'est souvenu que petite fille, cinq ans ou six ans peut-être, sa mère lui frappait le petit doigt d'un coup de règle chaque fois qu'elle approchait sa main de son sexe.

    Elle avait oublié cette répression mais son petit doigt, 35 ans plus tard, lui n'avait pas oublié et plongé dans un contexte de plaisir, il l'associait encore au châtiment au point de changer de couleur.

    Cette expérience m'a beaucoup appris sur la prudence avec laquelle il faut envisager l'oubli.

    Le mental conscient peut parfois oublier mais comme c'est le cas ici, le corps peut avoir gardé la mémoire de l'événement.

    Que savons-nous de tous ces événements de notre vie qui ont glissé d'eux-mêmes sous le seuil du conscient, ou qui ont été volontairement refoulés parce que trop insupportables à accepter.

    Rien, sinon que d'une manière souterraine, ils continuent à agir sur nous par des peurs, des refus, des blocages et en certaines occasions se manifestent par des attitudes, des opinions, des émotions, des fantasmes ou des rêves.

    Si nous visitions notre inconscient, nous serions sans doute effarés par tous les fantômes qui le peuplent. Nous aurions devant nous l'immense population de nos oublis, ou plutôt ce qu'ils masquent, tous ces souvenirs refoulés des plus jeunes aux plus vieux certains pratiquement désactivés d'autres au contraire détenant entre leurs mains les clefs les plus essentielles de nos difficultés et de nos comportements.

    Il ne s'agit pas d'un musée mais bien plutôt d'une cour des miracles, car ici tout est bien vivant. J'imagine que dans cette obscurité, ça gémit, ça se lamente, ça revendique très fort de la lumière, de la liberté et de l'amour ou las d'être oublié, ça s'enfonce dans l'aigreur et dans des processus de destruction.

    Parfois par des détours inconscients, ces fantômes émergent petit à petit au conscient.

    Notre libération passe ici par leur délivrance.

    Les délivrer, c'est sortir de l'ombre ces éclopés de notre vie afin de les ramener au seuil du conscient pour qu'ils participent à nouveau à la lumière et relâchent leur refus de vivre.

    On peut tous se remémorer le bonheur que l'on ressent lorsqu'on a enfin mis à jour dans la lumière de la conscience, le comment et le pourquoi d'un de nos mécanismes de fonctionnement qui nous causait une gène ou pire encore un handicap.

    Cette opération passe souvent par une psychothérapie dont l'analyse des rêves, pour redonner de l'attention et du sens à ce qui émerge pour comprendre, intégrer et encourager d'autres émergences.

    La voie juste à cet égard, c'est la prudence, l'écoute fine et attentive, l'accueil et la mise en mots.

    Enfin les oublis, que j'appelle « pertes de conscience » touchent presque toute l'humanité et toutes les traditions religieuses en parlent.

    Un ami prêtre orthodoxe me disait un jour : « le vrai pêché de l'homme, c'est l'oubli de sa nature essentielle. »

    Cet oubli de soi, du Soi, de notre nature profonde, de l'éternel en nous.

    L'oubli de cette transcendance à laquelle on est appelé à participer et qui déborde de toute part les limites de notre espace-temps habituel.

    C'est l'oubli de cette claire lumière dont parlent toutes les traditions, inscrite au plus intime de nous-mêmes et que nous devons rejoindre dans l'expérience directe.

    Nos rêveries, nos paresses, la force de nos habitudes, notre identification à la vie extérieure comme à nos pensées et nos émotions nous endorment à cette autre dimension de nous-mêmes.

    Pour certains, cet oubli est continu, pour d'autres il est à éclipse.

    Pourtant, il y a urgence. Toutes les traditions ne disent-elles pas que si nous ne la contactons pas dans cette vie là, elle nous échappera dans la vie qui suit la mort.

    Alors, l'oubli des informations inutiles… Oui bien sûr.

    Mais être complice des grandes illusions… Non bien sûr.

    Accueillir au contraire à la porte de notre conscience, avec précaution et attention, tous ces souvenirs enfouis mais agissant à nos dépens.

    Et bien sûr… Non à cet oubli mortel de notre nature essentielle.

    Ce qui passe par un retour aussi fréquent que possible à la « Conscience-témoin » Et ce retour à la « Conscience-témoin », c'est faire un retour au présent.

    Porter une attention constante à ce que je ressens, à ce qui se passe pour moi ici et maintenant me ramène à ce présent.

    Cela demande de la vigilance et de l'effort.

    Mais ouvrir et enrichir sans cesse le champ de sa conscience et de ses perceptions, c'est donner du sens à son existence et c'est être récompensé au-delà de toute attente.

    Le 18 juillet 2002
    Michel Gallet



    Le nombre impressionnant de ceux qui se disent victimes d'une erreur judiciaire dans ce milieu si particulier qu'est la prison, surprend. S'agit-il de véritables erreurs, de mensonges intéressés s'apparentant au calcul ou tout simplement d'oubli ? Il y a de tout cela, sinon que le mensonge intéressé et l'oubli ne sont pas très faciles à différencier l'un de l'autre tant leur élaboration a de points communs. Je mens pour faire ressortir devant le tribunal les faiblesses de l'accusation. Je le fais sciemment au début puis, peu à peu je me persuade moi-même de la véracité de ma version et je deviens à mes propres yeux une victime de la société. Ce phénomène est très fréquent et le visiteur de prison qui ne le sait pas a tendance à s'attendrir à contretemps.

    J'ai rencontré, il y a quelques années un garçon, Michel, qui avait été condamné pour meurtre. Au cours d'une bagarre, il avait poignardé son adversaire. Il avait plaidé coupable. Il tenait un couteau et dans une bousculade, il était tombé sur celui qui lui faisait face, l'arme en avant. Il n'avait pas souvenir d'avoir frappé volontairement et pensait qu'il s'agissait d'un accident stupide, mais qui lui coûtait très cher, même si la volonté de donner la mort n'avait pas été retenue par le tribunal. Après le procès et tout à l'amertume de cette condamnation, Michel se souvenait que celui qui l'avait bousculé tenait aussi un couteau. Le scénario qui s'imposait à lui maintenant était que celui-ci l'avait bousculé avec l'intention de l'écarter pour tuer lui-même. Et plus il revivait cette scène – et en prison, on n'a généralement pas autre chose à faire que de ressasser –, plus il se persuadait que cette dernière version était la bonne et qu'il était victime d'une erreur judiciaire.

    Etait-il coupable ou pas ? Je n'en saurai jamais rien et lui non plus vraisemblablement ! Le refoulement aboutissant au déni pur et simple, avait fait son œuvre, effaçant tous les détails qui auraient pu mener à une culpabilité pour ne retenir que ceux favorable à l'innocence.

    C'est bien là le double rôle de l'oubli : évacuer ce qui est inutile ou qui dérange pour ne garder que l'utile, l'agréable ou le non-dérangeant. Il y a une sorte d'examen de passage chaque fois qu'un événement est candidat à l'oubli. S'il est totalement inutile et risque d'encombrer la mémoire, il est éliminé sans autre forme de procès pour laisser la place. S'il est agréable, il est jalousement conservé. Si par contre, c'est le critère « dérangeant » qui s'impose, alors le processus est différent. Voulant oublier, je ne peux que me contenter d'enfouir dans l'inconscient, de refouler. J'aimerais bien faire disparaître ma culpabilité. Oui, mais voilà ! Elle me colle tellement à la peau que je ne peux que l'écarter et en aucun cas, m'en débarrasser. Cela peut prendre l'apparence de l'oubli, mais les traces laissées sur l'inconscient se traduisent par les manifestations explosives d'un complexe autonome de l'inconscient collectif souvent sans rapport apparent avec la réalité du refoulement en question.

    Richard, détenu condamné à une lourde peine, n'avait aucun souvenir de son enfance. Pratiquement rien avant 10 ans et à peine plus entre 10 et 14 ans. Sa vie ne commençait vraiment qu'à partir de 15 ans. J'avais l'impression qu'il avait vécu un drame qui pesait encore lourdement sur lui et qui avait sans doute été pour beaucoup dans la nature du méfait qui lui valait de la prison. Lui demandant d'essayer de se souvenir, j'ai fini par obtenir les deux rêves suivants :

    "À genoux, par terre, vêtu d'une blouse d'écolier. Derrière moi, un foin moisi qui sent fort et devant moi un corbillard ou un char portant une croix vers laquelle je tends le poing et que je maudis."

    Un char ou un corbillard ? lui ai-je demandé…

    "Je m'endors en essayant de distinguer s'il s'agit de corbillard ou de char de défilé. Je suis réveillé par des coups violents sur le dos avec bâton ou ceinture. Au réveil, le dos me brûle fortement pendant quelques minutes."

    Les rares souvenirs de Richard avaient ramené à la surface les réflexions suivantes :

    "Le foin a une odeur qui me poursuit depuis longtemps et qui me met chaque fois que je la sens, très mal à l'aise. Il y avait ce foin sous un préau de l'école de mon enfance. C'est là que l'on entreposait le char ou le corbillard. La croix, c'est peut-être une croix classique, mais ce peut être aussi la croix de Malte, celle qui figure sur les armes de la ville et qui justifie la procession annuelle à laquelle participent des chevaliers de l'ordre de Malte, avec défilé de chars, dont peut-être celui là."

    Quel traumatisme pressenti à travers ces cauchemars a été suffisamment violent pour effacer presque complètement les souvenirs, il m'a été impossible de le déterminer. À vrai dire, devant la violence de ces rêves, et n'étant pas sûr de pouvoir maîtriser les réactions, je n'ai pas tenté de pousser plus loin l'investigation en recherchant une réalité dont je pressentais que la révélation risquait d'être encore plus dévastatrice que les quinze ans de prison qu'il purgeait comme manifestation de sa principale culpabilité : quelque chose qui avait un lien avec la malédiction de la croix !

    À l'évidence, l'amnésie quasi-totale avait pour but de refouler un événement qui était tout de même resté profondément enkysté en lui. Peut-on alors véritablement parler d'oubli ?

    L'actualité a été défrayée récemment par ce crime horrible d'un garçon de dix-sept ans, lardant de 17 coups de couteau une jeune fille de quinze, après avoir vu le film d'horreur Screams. Quand on lui a dit que la jeune fille était morte, le gosse a répondu :

    « C'est pas grave, ya qu'à rembobiner la cassette ! »

    Refus de la réalité… Ironie perverse… Oubli… ?

    Paul Ruty