NUMÉRO 125 REVUE BIMESTRIELLE juin-juillet 2009

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Les modèles
 
Bernard, Hervé Les modèles
 
Bouket, Gaël Les modèles
 
Delagneau, Philippe Les modèles
 
Giosa, Alejandro Los modelos
 
Labhraidh, Seonaidh Modelos, arquetipos y paradigmas
 
Maleville, Georges de Extrait de son livre « L'harmonie intérieure »
 
Manrique, Carla Modelos de Vida a seguir por los Jóvenes
 
Recher, Aurélien Les modèles
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de mars 2002
 
Thomas, Claudine Les modèles


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En parlant de modèles, je reçois l'image de Madame L. J'avais 27 ans à cette époque-là, il s'agissait d'une de mes premières patientes. Elle est arrivée vers moi un après-midi d'automne sur un rendez-vous demandé bien en avance. Je dois dire que cet automne-là ne me plaisait pas beaucoup. Le retour de vacances, les feuilles qui tombaient, les jours plus courts. Le soleil s'affaiblissait chaque jour et je me demandais qui j'étais. Le printemps et l'automne sont des saisons de transition. Mais le printemps c'est comme aller vers la vie et l'automne c'est comme aller vers la nuit. J'avais 27 ans et ma vie se passait entre l'hôpital, le ministère, mon cabinet, mes enfants. Qui étais-je à cette époque-là ? Pourquoi cette nostalgie si tout allait bien ?

Dix-sept heures de l'après-midi, Madame L est arrivée. Pauvre, informe, folle. Si, elle était folle, folle de confusion, de désarroi. Sa présence avait résonné en moi avec une force empathique incroyable. Une pensée magique est arrivée. Pensée magique consolatrice, apaisante. J'entendis résonner en moi-même : « tu es capable de l'aider si tu es capable de la comprendre. Si tu es capable de la soigner, c'est toi-même qui sortiras de ta confusion ». Comment pouvais-je être assez bête pour croire que je pourrais lui apporter un équilibre et la modeler sans avoir pu faire vibrer mon âme vers mon propre équilibre ?

Quand je dis pauvre, oui, elle l'était, pauvre de pulsion, pauvre de désir, pauvre de fantasme, pauvre de modèle. Quand je dis mal formée, oui elle l'était, pauvre, mal formée, reliée à des images déformées physiquement. Quand je dis folle, oui, elle l'était, folle d'amour, mais d'un amour impossible, car elle ne voulait pas une vie possible. Quelque part, elle m'a demandé d'être son modèle. Mais qu'est-ce qu'elle pouvait me donner en retour ? Quel manque en moi voulais-je satisfaire ?

J'ai pu comprendre ses tourments, ses nuits sans sommeil, c'était une guérison en parallèle, elle avançait, j'avançais, je vibrais, elle recevait. La première chose qui a changé c'était son corps. Le premier jour elle était courbée. En partant, ce premier jour, j'ai perçu une scoliose déformante provenant de ses pulls alourdis. Et je lui ai posé la question : « Qui est en vous pour que vous marchiez comme ça ? » Elle n'a pas compris. Avec le temps j'ai insisté avec mes questions, parce qu'elle obéissait dans ses comportements, dans son attitude à des stéréotypes, elle s'était fatalement identifiée à la cyphose de l'homme qu'elle aimait, l'homme impossible, marié, beaucoup plus âgé qu'elle, avec une santé fragile et vraiment fou, fou, aliéné, trois tentatives de suicides, pas d'enfant, amoureux de quelqu'un qui ne l'aimait pas.

Mais je ne pouvais pas contrôler ses identifications à des modèles négatifs. Elle vivait par procuration la vie des autres et faisait siennes leurs amertumes et leurs joies. Dans les étapes d'identification projective avec ses parents, elle avait détesté tous les deux. Dans ses études, elle avait détesté tous ceux qui pouvaient être des modèles de réussite. Elle travaillait, oui, elle travaillait. Elle était infirmière psychiatrique et son modèle d'amour parfait était naturellement son chef de clinique. Tout cela avait à faire avec les modèles de sa vie.

Nous sommes arrivés à comprendre qu'elle n'avait aucun modèle, elle avait refusé tous les modèles à tel point que je la ressentais comme un puzzle, à tel point que je me suis demandée si moi-même je n'étais pas un puzzle. Par contraste, je me suis vue dans l'opposé, des identifications projectives avec mes parents, je me suis désidentifiée en cherchant mon identité, une vie, une carrière, un homme possible, une capacité d'absorber la vie, naturellement avec un toucher de spiritualité qui ne m'a jamais manqué.

Trois ans plus tard, j'ai toujours continué à travailler sur les modèles, sur ses personnalités parcellaires, on a beaucoup travaillé ses rêves. La relation avec son corps, c'est la première chose qui a changé. Elle se faisait plaisir même si elle était entourée de gens qui ne se faisaient pas plaisir, mais qui vivaient dans le plaisir d'une fausse souffrance. Je n'avais perçu de ma patiente que son regard, car elle transmettait tout par son regard. Je voyais passer les modèles par son regard. Des modèles désemparés, fous.

Elle amène un rêve, c'est le commencement du printemps, six mois ensemble : « Il y avait une grande fête dans un appartement, il y avait une certaine difficulté à faire le ménage. Son kiné était là-bas, il y avait de la tendresse et de la bonne volonté. En partant de chez elle, elle rencontre un homme qui devait accoucher de lui-même. Elle lui demandait s'il pouvait faire tout seul l'accouchement, il répondait ne pas être sûr à ce sujet. L'accouchement se passe dans l'appartement sans problème, mais reste une tâche de sang par terre ». Et la dernière image du rêve est « Nous avons oublié de passer la serpillière par terre ».

C'est difficile de ne pas voir dans ce rêve un chef d'œuvre de compensation. La fête chez elle, la difficulté de faire le ménage. Très difficile dans cette analyse, car il fallait laver tous les modèles. Mais il y avait le kiné, réponse à sa fausse malformation. La relation avec son corps était changé, elle était droite, la tête droite. J'ai découvert qu'elle avait un corps. La présence du kiné parle clairement de ce besoin de rééducation comportementale et de l'action : cet homme qui va accoucher de lui-même. C'est difficile d'être passif si on prend comme modèle de compensation cet animus qui se libère. C'est dur, la tache du sang, c'est la marque évidente que ce corps n'avait pas oublié qu'il était actif lors de sa naissance du ventre maternel. C'est bien vrai d'avoir oublié de passer la serpillière.

Un autre rêve : « Elle avait emporté toutes les choses de son père et gardé tous ses dessins de son enfance. Au centre de la chambre, il y a avait un cercueil noir comme avec des draps. Elle se demandait si c'était le lit de son père ». Et dans le rêve quelqu'un la questionnait et elle répondait : « Mon père n'avait pas de lit, il dormait dans son cercueil ». C'est intéressant de le dire : ma patiente avait échappé à la mélancolie.

Je me souviens d'elle, pas de rechute, pas de nouvelles. J'étais son modèle, mais cela m'a amenée à beaucoup réfléchir au sujet de mes propres modèles. Ils étaient tous vivants et agissants, avec des défauts. J'ai l'impression en parlant de mes modèles qu'ils m'ont accompagnée pour construire ce que je suis aujourd'hui, quelqu'un qui peut goûter la paix, la lutte, la confrontation, sans perdre de vue l'élargissement de ma conscience. Je veux être, je peux être, je suis. Et je me demande toujours qui suis-je…

Fait à Paris, le 28 juillet 2009.
Dans ce temps qui s'accepte à lui-même et auquel je m'adapte.
Il y a des fleurs.
Je suis entourée de l'énergie que dégagent mes modèles.
Mes maîtres ont été les meilleurs,
mais peut-être étais-je un bon disciple.
Je pourrais dire qu'avec Gurdjieff on a le maître qu'on mérite.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Peut-on évoluer sans modèle par le seul jeu de la pensée active et raisonnée ?

Alors que nous passons notre temps à être envahi par le témoignage de l'expérience des autres au travers des médias ou tout simplement en ouvrant nos sens face à notre environnement immédiat, que nos proches soient familiaux, des collègues de travail, de notre cercle amical ou bien tout simplement tous ceux que nous croisons au quotidien…

Certes nous sommes entourés de modèles, se présentant explicitement ou indirectement comme tels, ou, parce que notre perception vient en résonance avec certains manques que nous connaissons trop bien, même s'il y a refoulement au niveau conscient, quand nous rencontrons telle personne. Mais nous avons appris à filtrer afin de ne pas être submergé par toutes ces rencontres dans notre entourage et surtout de choisir ce qui nous semble bon pour nous et rejeter ce qui ne nous convient pas.

Qui dit modèle, dit représentation de la réalité sans jamais « coller » exactement à la réalité. Un scientifique apprend en premier que toutes nos théories soi-disant scientifiques pour expliquer les phénomènes naturels, mais il en va de même du domaine psychologique (ce que l'on appelle pourtant les sciences molles, c'est-à-dire les sciences humaines) ne sont que des approximations de la réalité physique ou psychique, qui finissent par devenir obsolète, quand nos mesures s'affinent ou que nous voulons tirer de nos « fameux » modèles plus d'opérabilité, plus d'explications, plus de compréhension et d'utilité pour nos besoins de connaissance. Comme tout ce qui existe dans notre univers, les modèles obéissent également à la loi universelle de l'éphémérité, dont la contrepartie est peut-être que tout se transforme, rien ne se perd.

Transformation, le mot est lâché : tout au long de notre vie, nous cherchons pour les besoins de notre quotidien, de la réalisation de nos projets de vie, à évoluer, à grandir, à changer… bref à nous transformer, afin d'être mieux adapté à notre environnement physico-temporel de notre ligne de vie. Dans l'enfance et l'adolescence, nous sommes comme conditionnés, voire programmés pour évoluer sous la poussée de la vie, qui fait croître notre corps, notre intelligence et notre esprit, sous la « pression » de l'éducation par nos parents, nos proches, l'école et la société en général. Si bien que, très tôt, nous avons été soumis à l'attraction de modèles, ceux de nos parents, de notre famille et de tout ceux qui ont contribué à nous faire grandir, comme pour combler un vide angoissant entre le néant, celui de notre naissance, puis de notre situation de pervers polymorphe, et la nécessité de devenir adulte, c'est-à-dire satisfaire nos besoins fondamentaux, manger, boire, se protéger des intempéries, établir des liens sociaux, aimer, procréer et acquérir l'autonomie nécessaire pour réaliser, dans des conditions sociales et humaines reconnues et acceptées, ces besoins de vie.

Le modèle, parce qu'il a façonné notre ligne de croissance depuis le premier cri à la naissance, ne serait-il pas la modalité la plus naturelle pour continuer à grandir, à dépasser un obstacle, souvent intérieur, qui nous empêche d'accéder aux joies de la vie, à atteindre des objectifs confusément enfouis au fond de notre psyché, mais pourtant bien réels.

De même que tout enfant a besoin de limites pour devenir progressivement un être social, autonome avec un développement harmonieux et capable de réussir, le modèle procure des points de repère aisément utilisables pour « mesurer » son niveau d'avancement vers le modèle, un peu comme un contenant, qui permet de limiter, au moins réduire les écarts par rapport au modèle : le modèle est une référence stable, accessible, sur lequel on peut projeter ses désirs, un idéal, sans lesquels rien de grand et de valeur ne peut être élaboré pour la durée.

Mais à l'époque du « copier-coller », bien connu du monde bureautique et si pratique, le modèle ne peut être reproduit exactement pour notre propre individualité, car rien ne peut se reproduire à l'identique et il est aisé de comprendre que toutes les caractéristiques de notre modèle ne nous conviennent peut-être pas. Il s'agit donc d'identifier les aspects du modèle qu'il faut tenter de suivre, d'adapter à son propre cas personnel, c'est-à-dire faire preuve de réflexion et d'élaboration d'une stratégie pour « interpréter » le ou les modèles que nous nous sommes choisis.

Mais alors, quels modèles choisir ?

Nous pouvons tenter de faire la liste de ce qui nous convient et de ce que nous devons fuir absolument, à la lumière de nos expériences passées, quand nous comprenons l'apprentissage de la vie ou que nous acceptons de voir la succession d'échecs répétés qui ont peut-être un lien entre eux.

Hervé Bernard



Je travaille auprès d'enfants et adultes autistes et psychotiques et il est très fréquent que j'observe des correspondances entre les thèmes de la lettre de SOS et ce qui se passe avec mes patients. Cette fois, le lien m'amuse, parce qu'il apparaît à première vue superficiel et que je ne vois pas très bien ce que je vais pouvoir en tirer. Pourtant je ne veux pas en faire abstraction, tant il est évident ! Il s'impose chaque fois que je tente d'élaborer un pensée sur ce thème.

Ma jeune patiente a une vingtaine d'années et écoute beaucoup de musique, elle achète souvent ses CD sur des brocantes et c'est donc avec quelques années de décalage qu'elle est à la pointe de la mode. Elle s'éprend de passion pour tel ou tel groupe ou chanteur et ce mois-ci, il s'agit d'un groupe, d'un « girls band » appelé « The Models ». C'est une formation créée de toute pièce par les producteurs de grandes maisons de disque afin de toucher un très grand public grâce à un rythme entraînant utilisable en boîte de nuit, des mélodies faciles à retenir, souvent d'ailleurs reprises d'anciens succès de la musique afin d'en faciliter encore l'écoute.

Évidemment, dans ce genre de projets, la communication est très importante, l'aspect visuel, esthétique, ainsi qu'un repérage facile pour le public de l'identité du groupe. C'est une sorte de campagne publicitaire dont le produit à vendre est la publicité elle-même. En ce qui concerne le groupe actuellement préféré de ma jeune patiente, il est composé de trois top models : « The Models ».

Ce qui semble recherché dans cette entreprise est un processus d'identification dans le sens de la description qu'en fait Georges de Maleville dans son livre « L'Harmonie Intérieure » ou que semble critiquer C. G. Jung à propos des symboles dans la publicité dans « L'Homme et ses symboles ».

L'homme fonctionne naturellement par identification depuis ses débuts de socialisation lors de sa petite enfance, il imite, il désire ce que veut l'autre, parce qu'il se représente à la place de cet autre comblé par la possession d'un objet. On distingue clairement ce phénomène dans un bac à sable ! Il y a une dizaine de pelles, mais notre petit bambin voudra toujours utiliser celle qui se trouve entre les mains de son petit camarade.

Ce processus est nécessaire et nous voyons également tous les jours comment, lorsqu'il n'a pas été opérant ou ne l'est toujours pas, il laisse nos jeunes ou moins jeunes autistes dans un désarroi absolu et une dépendance totale, ne voyant pas du tout l'intérêt du « quelque chose » plutôt que du « rien ».

Toutefois, ce processus est une étape qu'il s'agit de dépasser par la suite, un instinct devenu inutile, voire nocif à un âge adulte.

Gaël Bouket



À vrai dire, d'aussi loin que je me rappelle, je n'ai pas le souvenir de m'être identifié à un modèle en particulier. Et même encore aujourd'hui, je sens immédiatement le danger de l'identification, c'est-à-dire, le danger de disparaître en ce que je ne suis pas.

Ai-je voulu ressembler à quelqu'un, m'attribuer quelques qualités qui me faisaient selon mon jugement défaut, certainement, en partie. J'ai un très bon souvenir d'avoir voulu être coiffé comme mon père, en brosse durant ma première enfance, ressembler à papa, être comme papa, et comme les critiques environnantes étaient flatteuses j'étais très fier. Ce souvenir m'enchante encore aujourd'hui, car j'aime mon père. Sinon, je reconnaissais de lui la loi, l'autorité à laquelle je devais me résigner. De ma mère rien.

Je me rappelle également un professeur à l'autorité très dure, mais bienveillante. Il n'était pas un modèle pour moi, mais c'est peut être la première autorité que j'acceptais par amour de moi-même, dans la conscience émergente d'une aide que j'appelais et qui ne pouvait alors s'exercer qu'à travers lui.

Je me souviens parfaitement comment je pouvais également avec joie m'attribuer les intonations, les expressions, les tics des personnes qui exerçaient en moi une forte influence. Mais c'est drôle, car ces identifications aux modèles ont toujours me semble t-il été conscientes, comme si je savais que ce n'était pas moi, et que le danger résidait à laisser agir à sa guise l'identification.

Je crois que cette défiance et vigilance à l'égard de l'identification aux modèles ont été pour moi un facteur positif d'évolution. Elles ont notamment renforcé en moi le besoin, la recherche et l'appel à une influence externe libre de toute considération intérieure. Je peux aujourd'hui accueillir et distinguer ces influences que je reçois du modèle qui les porte, c'est-à-dire, des êtres que je sais distinguer.

Et les influences que je reçois dès lors en homme libre occupent aujourd'hui une place centrale dans ma vie.

Et la position que j'occupe aujourd'hui dans ma vie me semble juste.

Car elle laisse totalement libre l'être qui par sa volonté, sa générosité, son travail, accepte d'exercer une influence responsable, sur la base de la transmission de son savoir et de sa connaissance, avec le rayonnement qui accompagne nécessairement une telle démarche.

Je ne veux, je ne peux, je ne dois rien prendre, rien posséder, rien exiger de ce qui m'est donné.

Cette attitude devrait être bien comprise au risque de perdre tout ce qui a été acquis durant de longues années de travail et d'effort.

D'ailleurs, comment faire autrement ? Comment connaître et reconnaître ce qui nous a été donné sinon en maintenant dans son axe les mains jointes de la gratitude.

Fait à Lagny-sur-Marne, le 27 Juillet 2009
Philippe Delagneau



À Monsieur M. D.
Sans lequel rien de ce qui est exprimé dans ce livre
n'eût été ni découvert, ni compris.
En reconnaissance.
G. de M.

AVANT-PROPOS

Ce petit traité est un exposé des principes fondamentaux de l'enseignement de la 4ème voie.

On pourrait dire « d'un enseignement dont l'origine se perd… »

L'auteur eût préféré le nommer « Retour à l'évidence », titre plus éloquent, en hommage à Lanza del Vasto qui illumina sa jeunesse. Mais d'abord ce titre est protégé. Et d'autre part Lanza, se lança ensuite, avec plus de générosité que de bon sens, dans une entreprise métapolitique assez contestable en perdant de vue que pour l'homme, avant que de faire, ce qui compte c'est de se connaître.

Ainsi va la vie…

Une autre remarque préliminaire : cet ouvrage est signé.

Ainsi le veut la mode intellectuelle de notre époque qui n'accorde de créance à l'expression d'une pensée qu'après avoir fouillé la personnalité de son auteur.

Il a donc fallu que celui-ci se soumette avec répugnance à cette formalité. Mais il prie le lecteur de n'en tenir aucun compte.

Borobudur, les cathédrales gothiques sont des monuments anonymes. L'auteur eût été grandement gratifié de pouvoir y adjoindre une minuscule chapelle. Car se sont les idées qu'il expose qui comptent, et non pas sa personne.

Georges de Maleville



Il me faut aujourd'hui grandir en prenant en compte le contexte dans lequel j'évolue. En venant au monde le jour de ma naissance, je ne savais rien de l'endroit où je mettais les pieds. J'existais dans la mesure de ma non-conscience. Le premier environnement, qui fut celui du ventre maternel, lieu où le psychique avait rejoint l'organique, était sans hostilité. Je baignais dans un univers protégé, confiné où la nourriture abondait sans même en avoir formulé la demande. L'eau, les sels minéraux arrivaient dans mon corps et permettaient à celui-ci de se développer selon les lois bien connues de l'évolution.

Là où le premier choc fut sans pitié et dicté par le temps, ce fut le moment de l'accouchement. J'apparaissais alors dans un lieu qu'il me faudrait apprendre à connaître, à explorer et c'est là où je devais poser des questions, demander de l'aide pour marcher, parler, s'orienter dans un espace nouveau. Quelles étaient donc les méthodes pour parvenir à accomplir toutes les choses qu'il me sera demandé d'accomplir ? L'évidence était plus forte que tout : je ne connaissais ni le chemin, ni le moyen de l'arpenter.

Mes premiers modèles furent indéniablement mes parents, papa et maman et je me pose maintenant la question de savoir ce qu'ils m'ont légué en tant qu'exemple ? Je dois reconnaître que mes parents étaient à leur manière de grands enfants. J'ai toujours été libre de tout faire, rien ne m'a empêché de faire le pire et le meilleur.

Dans le pire, ils ne m'ont jamais disputé, ils préféraient manifestement garder leur souffrance pour eux quand je faisais de « grosses » bêtises, en extériorisant le moins possible et en mettant en place des stratagèmes pour faire comme si tout allait pour le mieux. J'ai hérité de cette disposition psychique. En effet, je n'exprime que très rarement les conflits internes qui me gagnent. Même en analyse, je vois souvent se confronter deux parties de moi-même : une qui demande à être entendue, écoutée, analysée et l'autre, façonnée probablement par l'éducation et qui empêche l'expression orale. Lorsque l'on me demande si « ça va ? », je réponds oui m'enfermant dans un mutisme alors que j'aimerais extérioriser les questions et les pensées qui chevauchent mon âme. J'ai peur que mes pensées puissent blesser autrui. Eh oui ! Si, conformément aux premiers modèles, tout doit bien aller dans toutes les situations possibles, alors pourquoi aurai-je à exprimer mes controverses internes ? Et pourtant, par expérience et par détachements successifs perpétuellement retravaillés des modèles parentaux qui ont produit des schémas mentaux utiles pour l'adaptation au monde et à l'interaction avec les autres, je me sens tellement mieux après avoir énoncé la vérité qui bourdonnait en moi. Par ailleurs, je crois qu'aujourd'hui, je dois trouver la formulation adéquate pour exprimer ce que j'ai à dire, se rappeler qu'il ne sert à rien d'attaquer le taureau de face.

Dans le meilleur, mes parents m'ont toujours soutenu pour mes projets professionnels et personnels, ils n'ont jamais été à l'encontre de mes choix pulsionnels ou réfléchis et m'ont toujours félicité de la réussite dont je pouvais être dépositaire. Et parfois en cas d'échec, ils m'ont toujours encouragé pour renouveler l'opération et ne pas abandonner trop facilement si c'était ce que je voulais faire.

Cette situation peut paraître idyllique, j'ai toujours choisi ce que je voulais faire. Mais alors dans l'immensité du choix, il survient la question logique : Que choisir et que faire ? Je dois reconnaître une fois de plus, que la plus haute valeur respectée dans le foyer familial était celle de la liberté de l'autre. Chacun faisait ce que bon lui semblait. Ce type de comportement et d'attitude est très utile à certaines personnes déjà responsables ou ayant assez de recul pour se prendre en charge toutes seules. Pour d'autres au contraire, sans repères initiaux, une trop grande liberté d'agir dans l'enfance tue le sens de la liberté et elles se retrouvent prisonnières de leurs désirs du moment et des pulsions éphémères. J'appartenais au deuxième groupe.

À l'époque adolescente, le modèle paternel qui structurait l'animus s'est vu additionné d'un deuxième modèle majeur qui s'appelait Frédérique. Fred, comme on l'appelait, représentait pour moi l'idéal de la liberté manifestée. C'était un personnage qui voyageait constamment, et beaucoup en Afrique d'ailleurs. Il travaillait dans l'animation avec des enfants ou ados et était à mes yeux l'archétype du baba-cool et du « peace & love ». Ce modèle m'a servi dans mon adolescence. À cette époque, les modèles parentaux commençaient à se faire trop pesants et j'étouffais dans mon imago interne, prisonnier d'une relation avec autrui basée sur ses premiers modèles. J'avais besoin de respirer, d'ouverture, de changement et de pouvoir m'identifier à autre chose qu'à mes parents. Leur représentation était vieille, c'était celle de l'ancien temps.

Je me souviens encore de Frédérique. Nous nous étions rencontrés dans le cadre d'un centre de vacances, il était animateur et moi colon. Au cours d'une pause sur une aire d'autoroute lors du voyage en autobus qui nous menait au Danemark, séjour durant lequel nous dormirions dans une tente, nous changerions d'endroit chaque jour et nos seuls moyens de locomotion seraient le bateau et le vélo, je dis à Fred que j'ai toujours rêvé rencontré quelqu'un comme lui, quelqu'un qui voyage libre et qui se moque de plein de choses. Une autre animatrice répondit : tu cherches ta personnalité. Elle avait raison, je suppose. Je me suis dit qu'une partie de lui pouvait aussi bien être une partie de moi. Peut-être qu'à ce moment, l'échange avec l'autre prit une tournure différente. Le moi perdait sa toute puissance narcissique puisque l'autre était aussi une partie de moi et que moi j'étais, à un instant, partie de lui.

Chose étonnante, les modèles peuvent également avoir des personnalités complètement différentes.

Un week-end, ma grand-mère habitant la Manche invita un de ses cousins de Paris, j'avais alors une douzaine d'années. Ce cousin s'appelait Aki. Aki avait reçu une éducation en bonne et due forme et avait su la conserver jusqu'à l'âge de notre rencontre. Cet homme avait réussi, au dire de ma grand-mère, sa vie professionnelle et familiale. Je l'ai toujours vu en costume. Ce cousin m'impressionnait véritablement. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un comme lui, sa personnalité rayonnait partout. Son discours était celui d'un sage, il connaissait le poids des mots ; sa pensée était fine, il savait le protocole et le respectait, son charisme était incroyable. J'avais douze ans à l'époque et je ne savais pas qu'il existait des hommes de cette grandeur. S'il est vrai que mes grands-parents maternels appartenaient à la classe moyenne (mon grand-père était entrepreneur dans le bâtiment d'une société transmise de père en fils), mes parents, par volonté de ma mère je suppose ont toujours su se garder de nous transmettre les valeurs ayant cours à ce niveau social. Et pourtant je me sentais si bien en la compagnie de ce cousin de Paris dont je n'avais jamais entendu parler.

Lui et sa femme vinrent dans la maison de ma grand-mère le matin d'un 14 juillet de l'année 1996 vers 11 heures. Il resta le temps de l'apéritif puis parti visiter sa famille qui se trouvait non loin de là. À douze ans, agité comme une puce, je suis resté assis à l'écouter nous parler de tas de choses. Je n'ai pas dit un mot. J'étais simplement fasciné. Quand il fut parti, j'ai inondé ma grand-mère de questions sur lui et sur sa vie, je voulais savoir qui il était, quel lien nous unissait ! Elle me raconta, mais excité par cette rencontre je n'ai pas retenu beaucoup. Quand j'appris à 18 heures qu'Aki serait présent au dîner du soir, je priais ma grand-mère de me placer à côté de lui et cela fut fait. J'étais assis à sa droite, plongé dans sa présence.

Aki n'était pas un vadrouilleur comme Fred. C'est quelqu'un qui avait réussi dans les affaires et qui avait, par mon regard d'enfant, la sagesse de l'homme mûr. Je ne l'ai revu qu'une fois à l'âge de dix-neuf ans. J'avais grandi en taille et lui peut-être un peu rétréci avec le temps. Ma grand-mère me demanda de faire des pâtes et lui, italien, me dit que le secret des pâtes est qu'il ne faut pas les égoutter trop longtemps. Je fis. Après le premier coup de fourchette, il dit : « ça va ».

Il parlait politique et cela m'enchantait. Il n'y avait que peu de fois où chez nous nous parlions politique ou événements sociaux. Étaient-ce des sujets évités ou dont on ne s'intéressait pas ? Je ne sais pas. Toujours est-il que ma soif de connaissance et de réflexion allait être rassasiée. Même si je ne suis pas intervenu, ma pensée se mettait à fonctionner et je pouvais maintenant discerner que si je voulais réfléchir, je pouvais réfléchir.

Je crois que par le modèle d'Aki, j'accédais à la filiale générationnelle maternelle. Ma mère a souvent omis de conter les histoires de sa jeunesse. Elle a quitté tôt son domicile familial pour aller vivre avec mon père. Mes parents viennent de deux horizons et niveaux sociaux différents. Ma mère garde encore cependant, des traces de l'éducation qu'elle reçut même si elle a voulu très tôt s'en séparer. Elle était fille unique, peut-être l'a-t-elle mal vécue ? Mais si nous faisons attention, nous pouvons remarquer que certaines habitudes protocolaires ne sont pas perdues. D'autres de ces attitudes nous rappellent qu'elle a grandi dans un univers où mon père fut surpris d'y voir des domestiques.

Le modèle d'Aki me pousse à me dépasser, à aller voir au-delà de moi-même. Il me pousse à me construire des valeurs, des règles, des repères pour que mon équilibre soit le moins chancelant possible.

Je remercie tous les modèles cités et ceux oubliés, car ils ont fait de moi ce que je suis aujourd'hui.

Fait à Boulogne en pleine restructuration psychique.
Je continuerai à travailler, parce que c'est la seule issue possible.
L'horreur de la situation, conscience aiguisée pour une vision nouvelle.
Contemple ton travail disait-elle.
Elle ne m'a jamais abandonnée.
Si elle m'accompagne jusqu'à l'éternité,
je demanderai au Père de faire de son âme
un temple où y régnera une bougie inconsommable
et l'esprit y soufflera comme sur les plages de Miramar.
Pour elle, Mère de toutes les mères,
à l'anima mundi…
Aurélien Recher



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SOS Psychologue



Nos premiers modèles sont bien sûr nos parents. Tant que l'enfant est petit c'est la mère ou bien la personne qui l'élève qui constitue le monde tout entier.

Très souvent, notre mère ne nous a pas vraiment regardé, ni accepté. Elle nous a considéré en fonction de sa propre histoire.

L'enfant que nous sommes prend alors comme modèle de couple, comme seule et unique vérité, le type de rapports que nos parents ont eu entre eux. Nous nous identifions à notre mère, à notre père, nous reproduisons ce que nous avons connu.

Il peut arriver que l'enfant constamment envahi par un modèle de référence totalement négatif, ne parvienne pas à être autonome, reste ligoté par une autodestruction, une auto-dévalorisation entretenues en permanence par la mère. Alors l'enfant oscille entre des sentiments contradictoires : le besoin d'amour véritable, le besoin de liberté, la demande de reconnaissance et la peur panique de lui ressembler.

Une fois parvenu à l'âge adulte, si nous voulons être nous-mêmes notre travail consiste à devenir conscient de ce qui se passe en nous, ce qui nous a fait souffrir dans notre enfance n'a souvent rien à voir avec nous. Nous devons stopper ce processus en luttant contre ces identifications, en prenant conscience de nous-mêmes, et c'est ainsi que nous deviendrons libres.

Fait à Lagny-sur-Marne, le 26 Juillet 2009
Claudine Thomas