NUMÉRO 93 REVUE MENSUELLE JUIN 2004

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La culpabilité Inocente ó culpable?
 
Bernard, Hervé De quoi suis-je coupable ?
 
Bègue, Jean-Pierre Un souvenir d'enfance
 
Courbarien, Elisabeth La culpabilité
 
Giosa, Alejandro La culpabilidad
 
Health I. G. News El Rincón de la Polémica
 
Laborde, Juan Carlos La culpa y el pecado
 
Maleville, Georges de Culpabilité et responsabilité
 
Ruty, Paul Les coupables en prison !
 
Ruty, Paul Séance d'analyse de rêves d'avril 2004


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Le manteau noir de la culpabilité me déborde, nous déborde sans pitié.

Culpabilité d'aimer des objets impossibles ? Ou fondamental remords de ne pas être capable, capable d'aimer ? Pourquoi l'univers entier semble nous jeter au visage l'image impitoyable d'une culpabilité sans rémission ? Ecrasés par son poids, nous mourrons sans douceur dans le sombre crépuscule d'une société qui ne se soupçonne pas elle-même comme étant à l'origine de notre faute majeure, celle d'être nés sous ses griffes.

***

Ce n'est pas dans une langue étrangère que je devrais écrire. Il le faut, car il ne m'est pas possible de laisser parler la passion de la vérité qui me désarçonne dans ma langue maternelle, sublime et bien aimée, mais pleine de retenue et de silences bienveillants et pudiques. Jadis c'était la grâce de l'innocence, j'ai parlé d'amour dans ma langue, j'ai crié vers Dieu en exigeant de voir son visage, j'ai chanté des berceuses à mes enfants… Tout en douceur. La violence n'était pas là-bas et il y n'avait qu'un certain soupçon de culpabilité en embrassant un garçon entre les rosiers de printemps ou les plantes rampantes du chemin de fer. Volupté sans culpabilité, pas trop loin dans les élans comme pour aller se confesser avec le Directeur de conscience, car à cette époque-là – et pour moi il y a aura toujours encore un Directeur de conscience –, pas du tout représentant d'une société manipulatrice, accusatrice ou franchement permissive, mais d'un Dieu dont la miséricorde va plus loin que nos misères.

***

Mes confrères savent combien notre spécialité est étrange, douloureuse, tragique et difficile. Nous sommes demandés parfois comme conseilleurs de vie, comme directeurs de conscience. Nous sommes obligés sans trop le vouloir, mais par devoir déontologique et par connaissance, d'écouter les confessions des êtres perdus, égarés, sans lendemain avec leurs histoires et leurs troubles. Il nous est demandé dans des alliances ponctuelles des solutions à des crises dans l'« ici et maintenant ». Le chemin est si dur qu'il nous faut une force au-delà des forces limitées de notre condition humaine pour ne pas laisser notre propre fragilité se manifester au-delà de notre empathie.

***

Jung disait que quand dans la nuit nous sommes pris par l'inquiétude nous devons nous poser la question : « quelle est la tâche que je n'ai pas accomplie ? ».

Portée par cette suprême injonction, je suis la route d'une présence permanente auprès de chacun de mes patients. Je ne ressens pas, en général, le mal-être nocturne, la culpabilité ne m'agresse pas, car elle n'est qu'un piège de l'orgueil et j'ai fait ce que j'ai pu et Dieu sait que dans le silence émergent les corrections au sujet des non-dits qui parfois auraient été nécessaires au bon déroulement de certains cheminements analytiques. Mais si aujourd'hui je n'ai pas dit, pourquoi ne pourrais-je pas l'ajouter le lendemain ? Parfois il n'y aura pas de lendemain. Nous vivons dans une société où tout va trop vite, une société qui rattrape impitoyablement le faible, le fragile, le dépendant, le naïf, mais pas le pervers qui apprend à se faufiler entre les obstacles pour acquérir le pouvoir et la fortune faciles qui lui sont si chères.

***

Je suis coupable de détester foncièrement les profiteurs de l'oxygène des autres.

Je m'explique : il y a une rue avec, de chaque côté, un trottoir. Sur un des trottoirs les pervers et en face les névrotiques.

Sur le trottoir des pervers tout est permis, ni le remords, ni la culpabilité n'existent. Ils ont tous les droits. Exploiter l'innocent qui croit aux paroles fascinantes du pervers, à sa séduction sans bornes. C'est le trottoir du mal, mais comme dans ce paradis de manipulation et de mensonges le mal n'existe pas, tout est plaisir, nonchalance, petits efforts pour récompenses disproportionnées. C'est le trottoir d'un yacht de grand luxe, des gigolos sans scrupule, des femmes qui s'affairent à se vendre ou à acheter les autres au meilleur prix du marché. Peut-être un jour, dirait un rêveur, ils pourront changer… moi personnellement je ne doute pas que la grâce puisse les toucher, mais je n'ai pas été encore témoin du miracle. Ils ont des « tissus pourris » ou des « psychismes mités ». Ce n'est pas moi qui ai donné de tels qualificatifs, et je les mets entre guillemets pour bien signaler que ce sont d'autres bien plus grands que moi et bien avant ma naissance qui l'ont dit.

***

Revenons au trottoir d'en face, le trottoir des névrotiques : ils sont coupables de tout, en regardant les yeux grands ouverts vers le trottoir où les pervers boivent jusqu'au bout la bouteille de vie, en s'assurant naturellement que cette eau de vie soit de la meilleure qualité. Le névrotique porte sur lui les péchés du monde. Il est soumis à la tentation de déprimer, de croire à la parole bienveillante. Il est né coupable et comme tel il doit périr à moins qu'une grâce divine, puisse le guider pour se connaître et l'aider à faire un bilan. Peut-être un jour dira l'homme sensé : « pourra-t-on le sauver ! ».

Étrange et suprême paradoxe. Peut-être sont-ils loin du plaisir facile, peut-être n'arrivent-ils pas à exploiter les autres, peut-être leurs culpabilités et leurs remords sont-ils imaginaires, mais cliniquement parlant ils sont beaucoup plus proches de la vie et de la paix que le pervers qui jouit de tout n'importe comment.

Pour le pervers la vie n'est que, sur son trottoir de luxe, manipulation et apparence.

Pour le névrotique il s'agirait d'un manque de vouloir profond de vraiment en avoir assez de ses culpabilités et de se confronter à laisser venir, contempler, comprendre et interpréter autrement la vie et lui donner un sens.

***

Beaucoup de pervers viennent en analyse, en général pour apprendre à mieux manipuler les autres.

Les pervers se cachent très bien et parfois déroutent les autres avec leurs plaintes de migraine. Il y a des courants analytiques qui n'acceptent pas de travailler avec les pervers.

Dans mon cas, il s'agit d'un défi, parfois je crois avoir échoué, mais dans tous les cas au moins je suis arrivée à les déstabiliser…

Mme X était venue pendant deux ans. Un mari fortuné, médecin avec deux enfants adoptés et "une migraine". Autour d'elle, beaucoup de gens qui la suivait dans "sa lutte pour la paix avec ce mari qui allait chaque jour voir son analyste". Pourquoi devrait-il aller voir, chaque matin, son analyste ?

Ses rêves étaient très noirs, sa voix pas très cohérente avec son apparence de poupée vénitienne. « Poule de luxe », dirait une de mes patientes qui a le mot juste.

Elle est arrivée à me proposer de faire hospitaliser son mari d'office. L'horloge de notre temps ensemble s'était arrêté ce jour-là…

C'était le mois de juillet, fin juillet et elle partait en vacances dans une de ses nombreuses résidences secondaires dont la fortune venait de son mari. Elle s'approche de mon bureau et me demande un rendez-vous pour la première semaine de septembre. Ma réponse fut : « pas avec moi ». Elle est partie pour la première fois sans plaider sa cause.

C'était le 20 juillet 1998. Je suis descendue pour aller à la banque, à deux cent mètres à peine de mon cabinet. Je tremblais. C'est drôle : enfin, je n'avais pas obéi ! Elle n'est pas revenue. Elle avait compris, mais pendant ces deux ans passés avec elle, j'en ai appris plus sur la perversion et sur mes propres limites que pendant toute ma longue carrière.

Elle n'avait pas culpabilisé. Je crois simplement qu'elle a conclu qu'elle avait utilisé de mauvaises techniques de manipulation avec moi…

Point à la ligne…

Fait à Paris le 22 juin 2004.
Il fait un peu froid, mais j'aime ce temps en dehors du temps et du calendrier.
Ce temps qui s'accorde avec mon âme de solitaire qui aime être accompagnée.
En tout cas, je préfère être dans la rue en contemplant les deux trottoirs.
Dans la rue, cela circule et il y a de la perspective.
Je crois en l'éternité et je sais aimer et je suis aimée et nous serons en paix.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Pourquoi ai-je tant de difficulté pour écrire sur la culpabilité, comme d'ailleurs sur le thème précédent de la jalousie ? Est-ce je me sens coupable de quelque chose ou s'agit-il d'une malencontreuse loi des séries due au hasard ? En même temps que vous lirez ces lignes, vous assisterez à l'accouchement difficile au cours de tentatives pour sonder mon esprit afin de trouver l'origine et le mécanisme de ce sentiment de culpabilité, bien inconscients.

Qui dit culpabilité, dit faute, en tout cas sentiment et sensation de faute, mais l'histoire oublie souvent de dire si cette faute est réelle ou imaginaire, voire entre tous les deux, une faute qui peut être considérée comme minime après coup, peut devenir par la voie du fantasme intérieur une faute essentielle pour la personne vis-à-vis des autres.

Alors, vis-à-vis de qui je me sens coupable ? La pratique de la psychologie et de la psychanalyse, l'écoute des proches montre souvent que les parents constituent des acteurs importants dans la construction de cette faute. N'avez vous jamais éprouvé le sentiment d'une faute, dans votre vie, sans en connaître la raison ? Quand ils ne sont pas principaux, voire uniques, comme dans un film et sa distribution d'acteurs.

Quelle grande difficulté de devoir abandonner ses parents pour construire et vivre de manière autonome sa propre existence, trouver femme, constituer un foyer, développer un réseau d'amis, se réaliser dans sa vie professionnelle…

Mais qui parle d'abandonner ? Quel sentiment étrange me dit que établir une certaine distance avec ses parents équivaut à les abandonner ! Quelle logique bien rudimentaire peut soutenir un tel discours intérieur ? Il doit bien y avoir tout une construction fantasmatique bien complexe, inconsciente et cimentée par des sentiments puissants et primaires, pour rendre l'esprit aveugle et sourd à ce point !

Quelle force me retient toujours vers cette image des parents comme si elle devait se perpétuer éternellement, au-delà de toute logique, comme si mes parents étaient sur un piédestal et remplissant tout mon environnement malgré la distance et leur absence ? Une force capable de me couper des liens quotidiens avec la réalité, capable de miner à la racine la croissance de tout projet générateur de différenciation doit avoir des fondements très forts ou être aidée par une mauvaise appréciation de la situation, comme si je me trompais moi-même.

Est-ce que je me sens jaloux de leur union, de leur couple trop fusionnel à mon goût, malgré la sourde envie, bien authentique, naturelle et justifiée d'y trouver une place comme dans une vraie famille ? Sont-ce tout simplement les séquelles d'un complexe d'Œdipe toujours non liquidé ou mal liquidé ?

Je dois me poser toutes ces questions, sans exclusive et sans préjugé, en laissant venir à la conscience toutes les pensées qui arrivent, afin de les examiner progressivement avec le temps de la réflexion qui a la capacité de les mettre en ordre, de les hiérarchiser, de les relier logiquement et de proposer des voies de solution. Comme un nœud gordien qui se démêle tout seul, lentement, mais sûrement, selon un processus venant des profondeurs de l'inconscient : laisser venir et contempler ! Contempler les événements, qui dans un manège de surinvestissements et de synchronicités, vont chercher, comme mécaniquement, à mettre en relief les repères bien lisibles d'un chemin pour la libération de l'être et de son âme.

J'en étais à l'histoire de mes parents. Je ne risque pas de rater le début de mon histoire, puisque pour chacun d'entre nous l'histoire commence toujours de cette façon. Mais cette histoire, qui devait peu à peu m'ouvrir à la vie, a dérapé pour je ne sais quelle raison. C'est comme si je m'étais collé à une partie de mon histoire sans vouloir avancer plus avant, mais pour défendre quoi ? Par peur de quoi ?

L'expérience me montre que quand quelque chose apparaît dans toute sa réalité, en l'occurrence le désir de vivre ma vie, il faut lutter contre les traces mnésiques des souffrances passées qui tendent à reproduire les symptômes névrotiques antérieurs qui me faisait m'aggriper de tout mon corps et de tout mon esprit à cette image du couple parental, que je recherchais perpétuellement.

Jalousie, culpabilité, protection, besoin d'amour, colère, vengeance : remettre chaque sentiment à sa juste place et surtout à sa juste valeur, en étant conscient que mon objectif est de construire ma propre vie.

La problématique du sureffort est de dépasser le symptôme, mais en agissant dans la logique et la construction consciente.

Hervé Bernard



Enfant, j'habitais à Montmartre dans un immeuble proche d'une rue très commerçante. C'était l'époque des marchands de quatre saisons avec leurs voitures à bras alignées côte à côte le long du trottoir tous les jours de la semaine. Fruits et légumes étaient disposés sur l'étal des voitures, les prix étaient affichés à la craie blanche sur des ardoises, la pesée se faisait sur des balances à plateaux avec des poids. Il émanait du marché un brouhaha convivial ponctué des cris de marchands haranguant les chalands dont je me rappelle encore.

Nous les enfants allions à l'école communale du quartier ; 40 élèves par classe et parfois davantage dans les années cinquante ; les journées nous paraissaient interminables et lorsque nous sortions à 4 heures et demie, nous poussions des cris de joie.

Nos parents ne venaient pas nous chercher à l'école, ils n'avaient guère d'inquiétude pour nos devoirs, ni pour savoir où nous étions ni ce que nous faisions.

Au bas de cette rue commerçante, à un angle, nous découvrîmes un jour qu'un monoprix avait ouvert ses portes. Tous les articles réunis sur une même surface nous émerveillaient et surtout ce qui nous attirait, c'était le rayon des jouets qui recelaient de véritables trésors.

Mon camarade et moi étions littéralement fascinés par des petites voitures de course. Nous en parlions à chaque récréation, nous rêvions de les posséder. À force d'en parler, est-ce lui, est-ce moi, nous décidâmes de les voler.

Un soir, après la sortie de l'école, nous allâmes au Monoprix bien décidés à mettre en œuvre notre projet.

C'était l'hiver, nous portions des manteaux à larges manches, il était facile de prendre la voiture convoitée pour la regarder, de la laisser glisser dans la manche et de là dans la poche comme nous l'avions imaginé.

Tout se déroula comme nous l'avions prévu, par chance personne ne remarqua notre manège.

Une fois à l'extérieur et loin du magasin, nous avons passé un long moment à admirer en riant nos voitures de course ; je me rappelle que celle de mon camarade était rouge et la mienne bleue. Nous les faisions rouler sur le trottoir, à qui irait le plus vite et le plus loin possible dans une course imaginaire.

Rentré à la maison, il me fallut dissimuler l'objet de mon larcin, car mes parents m'auraient sans doute posé des questions sur l'origine de cette petite voiture rutilante qui ne faisait pas partie de mes quelques jouets habituels.

Peu à peu, je commençai à me sentir envahi par la tristesse puis par la peur : et si quelqu'un m'avait vu voler cette voiture, peut-être que la police allait venir me chercher, peut-être que j'irai en prison ?

Je me couchai dans un profond désarroi, j'avais le sentiment d'avoir accompli quelque chose de mal, une petite voix intérieure m'accusait ; je me mis à pleurer dans la solitude de mon lit.

Mon père allait tout savoir avec son petit doigt qui lui dit tout et Dieu qui voit tout, alors j'irai en enfer, c'était sûr. Mon sommeil fut agité et peuplé de cauchemars.

Le lendemain, je devais me confesser pour le catéchisme. J'avouai ma faute au curé qui me tança vertement et m'imposa plusieurs prières à réciter pour me faire pardonner, grâce à cet aveu et à la punition, ma conscience fut soulagée et je retrouvai un peu de sérénité.

La voiture bleue resta cachée au fond d'un tiroir de mon bureau pendant des années ; ce fut mon premier et dernier larcin.

À travers ce souvenir d'enfance, on voit comment une partie du Moi s'oppose à l'autre partie et la juge de façon critique et sévère. Cette instance c'est la conscience morale, dans la théorie freudienne nous l'appelons le Surmoi.

On a longtemps pensé que l'être humain portait en lui cette conscience morale, qu'elle était innée. Or en fait elle se construit pendant les premières années de la vie par l'intériorisation des interdits familiaux, sociaux ou religieux et des modèles que l'entourage a montrés comme dignes d'être imités.

Ces interdits et ces idéaux font désormais partie intégrante du sujet comme s'ils venaient de lui alors qu'en réalité ils viennent de l'extérieur.

Pour preuve, hormis l'interdit de l'inceste, du meurtre, du vol que l'on trouve dans toutes les cultures, les critères du bien et du mal se révèlent très variables selon les pays et les cultures.

La pratique de la psychanalyse a pu révéler également que le surmoi comporte une partie inconsciente qui peut juger, critiquer, à l'insu du sujet qui n'a pas conscience de quoi que ce soit, qui ne se reproche rien et qui pourtant souffre sans le savoir de sentiments de culpabilité.

Jean-Pierre Bègue



En ce jour de printemps ensoleillé, j'ai pris place à la margelle de la tombe qui fait face à la tienne dans l'allée du cimetière où tu reposes depuis trente ans. Oui, je suis encore vivante alors que tu n'es plus là physiquement.

Mais je ne me sens plus coupable d'être en vie sans toi.

D'ailleurs je suis venue me recueillir sans vraiment prier, juste comme un moment de partage de pensées sans paroles.

Qu'avais-je à l'esprit ? Finalement rien de très original : mes joies, mes aspirations, mes inquiétudes, mes questions.

Je t'ai reconduite dans tes fonctions de collaborateur au conseil de surveillance de tes nombreux petits-enfants. J'ai ajouté à la liste une pensée particulière pour ceux qui souffrent et que j'aime.

Comment pourrais-je me sentir coupable d'être en vie alors que tu es morte puisque, si nous étions réunies ici, tu ne pourrais pas me prêter main forte dans cette intercession que je sollicite ?

Non, je ne suis plus coupable.

Auparavant, je m'en voulais de ne pas avoir pu te sauver… ma toute puissance magique m'avait contrainte à endosser cette bien inhumaine responsabilité. Mais comment l'amour d'un enfant pour sa mère ne pourrait-il pas être forcément curatif ? Et par conséquent, si je ne t'ai pas sauvée et arrachée à cette maladie, comment ne serais-je pas coupable d'avoir manqué d'amour et de foi ?

N'ai-je pas compris que si j'avais eu cette foi grosse comme un grain de sénevé… j'aurais pu te guérir ? Homme de peu de foi… pourquoi as-tu douté ?

Cent fois _ sans foi _ je me suis reprochée de ne pas t'avoir sauvée. Jusqu'à me mortifier et me sacrifier dans une vie sans plaisir puisqu'elle était sans toi. J'ai dû malgré tout jubiler de me priver de satisfactions pour être à la hauteur de cette sainte perfection que tu avais laissée de ton image.

Pourtant, lorsque je me rebellais, adolescente, pour m'éloigner de cette parfaite fille que je refusais d'être, la culpabilité de ne pas te ressembler me taraudait. Je m'en voulais un peu et à toi plus encore de ne pouvoir me confronter à tes principes désuets inculqués dans ma chair et jusqu'à mon âme.

De toute façon j'étais condamnée.

À te déplaire.

Et au silence. 

La gangue dans laquelle ta mort m'a contrainte de survivre était trop étriquée. Je souffrais.

À quelle occasion, en quelles circonstances suis-je redevenue « humaine » ? À quel moment ai-je abandonné la culpabilité de cette toute puissance à une authentique et fatale acceptation ?

Il ne m'est pas possible d'en donner précisément la date. Mais la période.

Je dirais après trois à quatre ans d'un lourd travail de deuil. Oui, c'est cela. Certains indices de ma vie me permettent d'étayer cette hypothèse. J'ai pu donc vivre mes défauts et mes faiblesses sans culpabilité en renonçant à mes « si… », lesquels n'auraient rien changé à ton destin. Et même toi, morte, je peux encore t'aimer, te l'écrire et le penser. Au même titre que je peux éprouver des sentiments pour d'autres que toi, bien vivants ceux-là, sans que cela n'ôte rien aux nôtres.

Faire le deuil c'est aussi cela… te servir une déclaration d'amour posthume avec joie. Parce que mon amour fait fi des barrières et des obstacles.

Il se nourrit d'essences si subtiles qu'il n'a besoin d'aucun écho audible pour recueillir les échos perceptibles.

Et je me sens aimée.

L'amour abolit la culpabilité.

Je n'ai plus l'once d'une violence en moi. Dans cette expérience j'ai gagné de comprendre celle dont autrui peut être la proie.

Cette violente souffrance de ne pouvoir être tout-puissant. Et de le faire fréquemment payer à ceux qui l'entourent. Sans remords, parfois sans culpabilité.

Comment ce témoignage pourra-t-il « piquer » la curiosité d'un être qui souffre pour l'inciter à rechercher l'éveil ?

Si cela pouvait n'en servir qu'un seul, crois-moi maman, j'en serais déjà fort heureuse.

Elisabeth Courbarien



Tout le monde comprend ce qu'est la culpabilité, mais on n'en comprend pas forcément le mécanisme.

Un individu commet quelque chose de « mal ». Il doit expier pour ce « mal », et aussi longtemps que le châtiment ne lui aura pas été administré, il manquera quelque chose à l'équilibre social, la société sera « injuste ». Et notre société est « injuste » puisqu'elle laisse tant d'affaires sans solution. Cela, c'est le constat banal du simple bon sens.

Considérons maintenant le méfait du point de vue du coupable. Presque toujours, pour ne pas dire toujours, il avait au moment de son acte, une « excellente » raison de le commettre. Le crime passionnel est suscité évidemment par « l'excellente » raison qu'est la jalousie. Mais il n'y a pas que lui.

Le crime de cupidité est généré chez son auteur par le prétexte de sa propre impécuniosité rapportée aux ressources de la victime. Le crime de haine a bien entendu pour cause « l'impossibilité » pour deux êtres de coexister sur la même planète.

Il n'est pas jusqu'aux grands crimes politiques qui trouvent quelque part une « raison » à laquelle leurs auteurs croyaient dur comme fer. Tous les massacres, et notamment les massacres contemporains étaient « justifiés » par quelque « juste cause » à laquelle leurs auteurs étaient prêts à sacrifier leur vie. Il est inutile de rentrer dans le détail des exemples, ils sont légion.

Il n'y a guère que dans le cas, extrêmement rare, du pervers profond qui prend la vie comme un jeu et joue précisément à s'affranchir de toute règle morale, que le méfait est gratuit et trouve sa justification en soi. Dans l'immense majorité des cas, le crime avait une raison, déterminante et « objective » aux yeux du coupable.

Examinons maintenant le point de vue de la société dans la répression des faits délictueux. À ses yeux, le coupable qui a commis quelque méfait il y a six mois, deux ans, cinq ans sous l'impulsion de quelque motivation, se transforme en responsable. Et en tant que responsable, il devra répondre aujourd'hui d'un fait passé, appartenant parfois à un passé lointain.

La société ne peut pas agir autrement sous peine de se dissoudre. C'est pour elle une nécessité absolue de situer les faits passés dans une échelle de temps linéaire et continue, allant jusqu'au présent et même au futur. Sinon aucune répression n'est possible.

Mais aussi bien, ce ne sont plus les mêmes êtres qu'au moment du crime que le magistrat est amené à juger. Des mois ou des années d'isolement ont fait leur œuvre. La haine, ou la peur, ou la cupidité même se sont estompées : dans la plupart des cas, le criminel ne commettrait pas à nouveau son crime aujourd'hui, et pourtant c'est aujourd'hui qu'on le juge, pour des faits anciens qu'il désavoue et qui parfois lui font horreur.

Ainsi le veut le mécanisme de la responsabilité qui s'inscrit dans le temps. Mais, psychologiquement, il aboutit à sanctionner, parfois sévèrement, des coupables déjà amendés. Et c'est inévitable.

Car psychologiquement, le temps n'existe pas. Ce n'est qu'une catégorie de l'entendement destinée à permettre la coexistence des hommes entre eux. Du point de vue individuel, il n'existe que l'instant. Instant criminel, suivi d'un instant de repentir, lui-même suivi d'un instant d'oubli et ainsi de suite, jusqu'au dernier instant.

C'est de ce point de vue qu'un Maître de sagesse a pu dire que « la culpabilité est un piège de l'orgueil », un piège qui pousse l'homme à faire coexister et se bousculer les instants les uns sur les autres, depuis le passé jusqu'à aujourd'hui. Si l'homme ne commettait pas aujourd'hui tel fait qu'il a commis dans le passé, il n'est pas coupable.

Mais cela n'empêche qu'il est pleinement responsable.

Et qu'il a intérêt à acquitter la dette née de sa responsabilité au plus vite, pour n'y plus penser. Alors il pourra vivre à nouveau comme un homme libre.

Georges de Maleville



Un vieux proverbe arabe dit que : « Celui qui tient la plume ne s'inscrit jamais parmi les coupables ! » La phrase est jolie et bien tournée ; elle traduit la pirouette classique utilisée par l'hypocrite qui tente de tirer son épingle du jeu. Au jeu essentiel, le jeu de la Vérité, je la récuse, car je pense être coupable comme beaucoup sinon comme tous. Je tâcherai seulement de ne prendre rien de plus que ma part de culpabilité, jamais celle des autres. Si je suis visiteur de prison, c'est, bien sûr que je cherche à compenser une culpabilité ancienne qui s'apparente peut-être à ce que le Christianisme nomme le péché originel ou l'Hindouisme, l'ignorance, mais sûrement aussi, à la culpabilité du nanti, du chanceux, du veinard à qui tout a souri au long de sa vie, confronté maintenant aux misères effroyables du monde en général et du monde carcéral en particulier, puisqu'il se trouve que c'est celui-là que je connais bien. Autant que faire se peut, j'éviterai de prendre sur moi la culpabilité des détenus que je visite. Je m'efforcerai, cependant, de faire en sorte qu'elle ne soit jamais un obstacle à ma compassion.

Visiteur de prison, je devrais être censé tout savoir sur cette culpabilité que je côtoie plusieurs fois par semaine dès que je franchis les portes de la maison d'arrêt de Fresnes et pourtant, en parler, me met très mal à l'aise. J'ai rarement rencontré en prison des détenus se reconnaissant spontanément coupables ou du moins, aussi coupables que l'annonçait leur casier judiciaire. Leur souci principal, au cours de nos conversations, était généralement de me persuader de leur innocence ; ils avaient été mal jugés, à l'évidence : « Il faut me croire, Paul, il faut me croire ! » Et moi, face à ces affirmations, je suis très mal à l'aise. Je comprends leur désir de justice, je ne veux pas perdre leur confiance en les contrariant, mais, je ne veux pas, non plus, m'engager dans un processus qui m'apparaît très dangereux. Même dans le cas de René : Le procureur avait requis contre lui 8 ans de réclusion, mais le jury avait tranché par une condamnation à perpétuité, assortie de 22 ans de sûreté. Huit ans après le procès, René estime qu'il a maintenant accompli la peine requise par celui qui est, par tradition, le plus sévère dans un tribunal et désormais, il se considère comme innocent. Que lui répondre sinon par le lieu commun d'Anatole France :

« Tout est dans la forme, et il n'y a entre le crime et l'innocence que l'épaisseur d'une feuille de papier timbré. »

Les procès sont toujours trop rapidement ficelés. Quelques heures, en général, parfois quelques jours, rarement quelques semaines ou quelques mois dans les cas très graves. Mais toujours, on est passé très rapidement sur des éléments que l'accusé considère comme essentiels. Il s'ensuit cette frustration qui ne le quitte plus tout au long de son enfermement : « J'ai été mal jugé… » et corollaire fréquent : « …je suis donc innocent de ce dont on m'accuse ! »

Si je ne veux pas entrer dans ce jeu, c'est que je refuse l'entraînement à un choix qui m'amènerait peu à peu à ne plus rencontrer que ceux que, à partir de je ne sais quels critères très subjectifs, je considérerais comme innocents. La règle que je me suis fixée, est de visiter des gens qui souffrent, et non pas de consoler des innocents mal jugés. Si je ne suis pas cette règle, j'encours le risque de me faire rouler, d'inciter mes visités à mentir pour que leur « innocence » passe mieux, ou encore, de refaire le procès sans avoir ni les éléments du dossier, ni les qualifications requises. Oh ! je sais bien, comme le dit Dostoïevski, que « Si le juge était juste, peut-être le criminel ne serait pas coupable. » En juger par moi-même n'est définitivement plus mon rôle et je dois, d'entrée de jeu, essayer de détromper mon interlocuteur. Non, je ne te jugerai pas. Ou du moins, j'essaierai. J'essaierai de toutes mes forces et sans être sûr du succès de mes efforts. Parce que je sais que, tout naturellement, il me serait infiniment plus facile d'aider celui que je considère comme innocent que celui que je crois coupable. Non, je ne te jugerai pas, ne serait-ce que pour m'éviter des cas de conscience et garder la paix dans mon esprit. Ne serait-ce que pour garder vis-à-vis de mes visités, la « bonne distance » qui n'exclut ni la compassion ni l'empathie.

Mes bonnes intentions se heurtent à un fort point de résistance. Je n'ai jamais été confronté, jusqu'à maintenant, au criminel pervers tel que ceux qui défrayent la chronique judiciaire actuelle : tueurs en séries ou réseaux crapuleux de pédophiles. Je ne sais pas si je le pourrais. L'épreuve est peut-être à venir. Il me semble, cependant, que les raisons d'une mésentente viendraient plutôt d'autres causes. Trois causes déjà rencontrées avec d'autres détenus, à savoir :

– Une incompatibilité d'humeur n'ayant rien à voir avec la culpabilité. Ainsi, j'ai parfois perdu mon temps avec des « peu coupables » et j'ai parfois entretenu de longues amitiés avec des « très coupables » tels que braqueurs de banques ou de fourgons blindés, assassins, matricides ou pédophiles. Les atomes crochus, autrement dit transfert et contre-transfert, avaient plus d'importance que la culpabilité ou l'innocence relative ;

– Un autre point que cette compatibilité qui me paraît important, c'est le manque de sincérité dans la recherche de Vérité. Je dois cependant, avouer que c'est souvent à l'intérieur des barreaux que je découvre les plus sincères dans cette recherche. Non pas qu'il n'y en ait pas hors les murs, mais la douleur de l'enfer-mement ouvre beaucoup plus facilement le cœur qu'à l'extérieur ;

– Et enfin, une réponse négative à la question : Puis-je lui apporter quelque chose ?

Le cas actuel du faux réseau pédophile de Saint-Omer vient à point nommé illustrer mon propos. Aurais-je refusé de rencontrer les accusés, non pas maintenant que tout le monde sait que le procès a été falsifié, bien entendu, mais avant le coup de théâtre de la rétractation des accusatrices, alors que tous les soupçons concordaient pour une culpabilité ignominieuse ? J'ai beau jeu de répondre par l'affirmative, mais c'est a posteriori que la question se pose à moi…

J'aurais, je crois, accepté de voir tous ces détenus, sans exception. La suite : Suis-je utile ? Me paraissent-ils sincères ? Y a-t-il compatibilité d'humeur ? Si oui à ces trois questions, innocence et culpabilité ne pèsent plus dans ma balance même si elles pèsent encore fort lourd dans la leur. Si non à ces trois questions, on peut toujours lancer un message, comme on lance une bouteille à la mer : en espérant contre toute évidence qu'elle sera trouvée un jour…

L'étymologie du mot « coupable » offre aux Français une particularité troublante. Le mot vient du latin « culpa » la faute et plus directement de « culpabilis » celui qui a commis la faute, le coupable. Il existe, aussi, une tentation de faire dériver le mot du verbe couper, le coupable devenant celui que l'on doit couper de la société, voire trancher, voire guillotiner. La confusion qui n'existe pas dans les autres langues a fait beaucoup de dégâts en France et continue d'en faire, en mettant un frein particulièrement serré à toute forme de tentative de réinsertion. Quand on est coupable, on doit être séparé, à part, on est différent, on n'a plus le droit de se considérer comme un homme comme les autres.

Cependant, cette « coupure » n'a pas toujours que des effets négatifs, il arrive parfois qu'elle soit au contraire bénéfique, la solitude et la méditation amenant les prisonniers à se poser des questions existentielles et souvent à découvrir en eux une autre culpabilité qui n'a plus rien à voir avec celle qui a été reconnue par les juges.

L'hindouisme considère qu'il n'y a qu'un seul péché, celui d'ignorance. Si la connaissance de la Vérité est le contraire de l'Ignorance, réaliser que je suis ignorant, c'est bien me sentir coupable et la seule voie qui s'ouvre à moi pour me débarrasser de cette culpabilité, c'est la recherche de ma vérité intérieure, cette innocence originelle perdue et oubliée au fonds de moi. C'est ce genre de culpabilité qui faisait dire à un détenu : « Je voudrais devenir ce qu'il y a de beau en moi ! »1

C'est cette seule culpabilité que je veux prendre en compte et à laquelle je me sens le droit et le devoir de répondre. C'est ma façon de reconnaître aux prisonniers, la dignité que le système et la société leur refusent. J'ai la chance de l'avoir souvent rencontrée en prison.


1 Cité par Isabelle Le Bourgeois dans « Derrière les barreaux, des hommes », Desclée de Brouwer, 2003
Paul Ruty



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Paul Ruty