NUMÉRO 100 REVUE MENSUELLE juin-juillet 2005

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Éditorial et bénévolat
  Réponse à l'article de Jean-Pierre Bègue
 
Bernard, Hervé Le bénévolat
 
Bègue, Jean-Pierre Réel, imaginaire et symbolique
 
Colombani, Claude Être bénévole. Pourquoi ?
 
Ercole, Jeanine Le bénévolat
 
Giosa, Alejandro Los actos generosos
 
Laborde, Juan Carlos Beneficencia
 
Marnique, Carla La beneficencia de ayer y de hoy
 
Noir, Marie-Christine Le bénévolat
 
Ruty, Paul Le bénévolat
 
Sainsaulieu, Olivier Pourquoi suis-je bénévole ?
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves d'avril 2005
  Éditorial de dernière minute


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Éditorial

Comme une promesse de longévité, la lettre de SOS arrive à ses 100 ans, c'est-à-dire à son 100e numéro. Enfin une promesse d'éternité pour des choses qui ont été écrites sur un jour, avec le profond désir de perdurer.

***

Le bénévolat

L'homme est comme un reflet du tout de l'être, interprétable à l'infini. Il est son miroir ou son représentant.

Dans notre effort, pour nous délivrer de nos limites, nous cherchons des réalisations.

La conception du bénévolat dépend elle-même des fluctuations de notre vie. Ce n'est pas la grandeur du bénévolat qui compte, mais seulement la grandeur des résultats.

Or cette manière d'appréhender isolément de purs problèmes objectifs est un moyen pour la démarche que souhaite entreprendre le futur bénévole. C'est pourquoi l'exactitude objective isolée et neutre se trouve partout où il s'agit de connaissance contraignante.

La pensée, lorsqu'elle est substantielle, acquiert un caractère universel, mais elle n'est convaincante et plausible qu'à travers la forme personnelle que prennent ses opérations.

Quand les idées ont été pensées originellement et assimilées par l'être entier d'une personne, elles gardent à jamais leur plus grande force.

Voici donc une première vérité : la pensée proprement philosophique est inséparable de l'homme qui la pense. Elle a besoin de s'exprimer par les talents de l'individu. Chacun ne peut apporter qu'une petite contribution au tout, qui est le vrai proprement dit et le réel dans l'histoire. Il peut être un membre de ce tout, et c'est par là seulement qu'il a un sens.

En fait, ce dont il faut avoir conscience, c'est d'être au service d'un tout incommensurable. Mais pour qui existe ce tout ? Ce n'est que pour l'entendement et l'existence de l'homme individuel.

Compte tenu de la précarité de la vie humaine, il faut que l'action bénévole se réalise en des formes et des volumes qui puissent entrer dans les limites d'une vie si courte et d'une conscience si restreinte. Le tout ne peut jamais être plus grand que ne le permettent les années de bénévolat d'un homme, avec son énergie spirituelle, l'ampleur de son expérience et la force de son intelligence.

La vérité actualisée en un tout achevé, lié à des individus, demeure un phénomène, vu par les yeux d'êtres humains individuels. Ceux-ci peuvent se comprendre sur le chemin où luit l'Idée de l'unité du tout, qui n'est ni ne peut être en la possession d'aucun homme. À des niveaux extraordinairement divers, un tout peut plus ou moins clairement se réaliser en certains hommes, comme représentant du tout, comme un écho de ce qui se dérobe à jamais à la conscience distincte.

Personne ne peut tout savoir et personne n'a besoin de tout savoir pour participer à une action déterminée.

Chaque individu est donc mis en demeure de décider pour quoi il veut œuvrer : pour la valeur, la connaissance et l'appropriation de l'action, ou pour la passivité de la valorisation.

Accepter un bénévolat, être saisi par cet aspect volontaire, cela entraîne des conséquences que seule l'indélébile unicité de l'homme permettra de comprendre.

***

Le bénévolat, c'est une certaine forme d'amour.

C'était déjà dans le temps, marqué comme une forme d'existence complémentaire pour l'accomplissement d'une vie. Mes ancêtres, dans toute région, pays, contrée, ont pratiqué le bénévolat.

Ma grand-mère était dame rose dans les hôpitaux à Buenos Aires. Mon grand-père fondateur de l'hôpital Saint-Joseph à Buenos Aires, hôpital pour les pauvres et les démunis. C'est en pratiquant le bénévolat, essayant de sauver les pauvres des villes inondées par le fleuve de La Plata dans les années 39, qu'il est décédé d'une pneumonie.

Aujourd'hui et humblement, je suis, à petits pas, la vocation ancestrale. « SOS Psychologue » est né par amour. Simplement pour dire à ce monde diffus, insaisissable et impuissant que la psychologie est pour tous, et qu'une réponse est possible pour toute âme qui souffre, même si le psychisme est équilibré.

Et nous voici, l'équipe de volontaires, répondant avec conscience, présence et responsabilité, chaque mercredi à des emails provenant de différents pays. Le texte commence la plupart du temps par « aide moi, je n'en peux plus ». Et par ailleurs, combien de gens sonnent à notre porte pour savoir où ils sont, où ils vont, ce qu'ils veulent ? La demande n'est jamais très claire, mais nous sommes toujours là, à discuter de questions confuses, compliquées, au sujet du mystère de l'autre. Ce personnage qui, avant, était indifférencié, devient alors un être en chair et en os, avec une blessure plus ou moins visible, mais toujours une plaie béante.

J'aime mon équipe de bénévoles. Chacun avec sa personnalité. Parfois chez quelqu'un d'excessif et affamé de pouvoir, je trouve une étoile de lumière prête à briller comme les Stella Maris dans le ciel, sur une mer tempétueuse.

Je trouve souvent quelqu'un capable de donner. Je ne sais pas vraiment pourquoi ils veulent partager avec moi cette vocation de bénévole, je m'interroge, je reste devant la question, et je choisis le silence. À chacun sa vocation, son destin, sa façon d'exprimer. Mais, en tout cas, ils sont là, peut être enflammés par la passion de donner gratuitement à celui que personne n'a pu comprendre. Autour de ce foyer se sont constituées des réunions à thèmes, chaque dernier mercredi du mois. Les années, en passant, ont fait d'un groupe amorphe, un organisme puissant et consolidé. Tous pour tous ! Et les différences sont anéanties. Il y a quelques années pendant les journées de portes ouvertes des associations du 16e arrondissement, un de mes actuels collaborateurs, Paul, s'est approché de moi pour me demander de conduire, conseiller et accompagner une équipe de visiteurs de prison. Je me suis entendu dire « oui ». Les années se succèdent et ce groupe de volontaires, confronté à des cas difficiles, est devenu pour moi l'oasis de mon bénévolat. Ils ont une telle capacité à faire avec les histoires les plus sombres, qu'ils sont amenés à dépasser tout jugement pour, simplement, accompagner la détresse et l'horreur de la situation de ces gens, qui malheureusement ont perdu le nord de leur vie.

Enfin, le bénévolat n'est qu'une histoire d'amour qui ne finira jamais, et je prie le Seigneur que cette vocation qui illumine notre groupe, puisse fertiliser les terres stériles des individualistes.

Écrit à Paris, le 7 juillet 2005
dans un état de présence
et de partage, dans le vivant et l'éternel.
Il ne pleut pas, mais il le pourrait.
Souhaitons trouver des terres labourées pour jeter la semence.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Extrait de la Correspondance de Jung

To Rev. Morton T. Kelsey
Monrovia (Calif.)/USA

3 mai 1958

Dear Mr. Kelsey,

Grand merci pour votre aimable lettre1 ! Elle est pour moi d'autant plus importante que c'est la première et unique lettre que j'ai reçue d'un théologien protestant [des États-Unis] qui a lu mon Job. Sans doute me faut-il admettre que je ne mérite pas la moindre attention. J'apprécie d'autant plus que vous ayez si aimablement pris la peine de m'écrire. La psychologie du livre de Job paraît de la plus haute importance pour comprendre ce qui fonde de l'intérieur le christianisme. Je m'étonnais depuis longtemps que, pour autant que j'en sois informé, aucun des commentaires parus jusqu'ici n'en ait tiré les conclusions nécessaires. Ce ne sont pas quelques explosions de colère à courte vue qui m'ont surpris, mais bien plutôt l'apathie presque totale et l'indifférence des théologiens.

Comme vous l'avez compris, je traite de l'image anthropomorphique de Jahvé telle qu'elle est généralement reconnue et je ne porte aucun jugement métaphysique. Ce point de vue méthodologique m'a donné la liberté nécessaire à un travail critique. L'absence de morale humaine chez Jahvé constitue la pierre d'achoppement, on ne saurait le nier, pas plus que le fait que la nature, c'est-à-dire la création de Dieu, ne nous donne de raison de croire qu'elle est dotée de quelque finalité ou qu'elle est raisonnable au sens humain de ce terme. Raison et valeurs morales font défaut et ce sont là deux caractéristiques principales d'un esprit humain qui a atteint la maturité. Il est donc manifeste que l'image – ou la conception – que nous avons de Dieu avec Jahvé est inférieure à ce que sont bien des humains : c'est l'image d'une force brutale personnifiée et d'un esprit sans éthique ni spiritualité, c'est-à-dire assez incohérent pour manifester des traits de bonté et de générosité en même temps qu'une violente volonté de puissance. C'est le portrait d'une sorte de démon de la nature et aussi d'un chef qui aurait pris des proportions monstrueuses, on ne saurait d'ailleurs attendre autre chose d'une société plus ou moins primitive – cum grano salis2.

Une telle image n'a certainement pas été le fait de quelque invention ou formulation intellectuelle, il s'agissait bien plutôt d'une manifestation spontanée, c'est-à-dire de l'expérience religieuse d'hommes tels que Samuel3 et Job, d'où sa validité jusqu'à nos jours. On demande toujours : Est-il possible que Dieu permette de telles choses ? Alors qu'on pourrait demander au Dieu chrétien : Pourquoi laissez-vous votre Fils unique souffrir pour l'imperfection de votre création ? L'image de Dieu correspond aux conditions dans lesquelles elle s'est manifestée, c'est-à-dire qu'une certaine expérience religieuse conduit à une certaine image. Il n'y a pour elle aucune meilleure image au monde. C'est la raison pour laquelle Bouddha a placé l'homme « illuminé » au-dessus des dieux brahmaniques les plus hauts.

Cette effrayante imperfection de l'image de Dieu doit être expliquée ou comprise. Nous en trouvons l'analogue le plus proche dans notre expérience de l'inconscient. L'inconscient est une psyché dont on ne peut décrire la nature qu'avec des paradoxes : il est personnel aussi bien qu'impersonnel, moral et immoral, juste et injuste, éthique et non éthique, d'une intelligence rusée et en même temps aveugle, immensément fort et extrêmement faible, etc. Tel est le fondement psychique qui constitue la matière première de nos structures et constructions conceptuelles. L'inconscient est un morceau de nature que notre esprit ne peut saisir. Celui-ci ne conçoit en effet de modèles que sur la base de la connaissance limitée qui est à sa portée. Le résultat est des plus imparfaits, même si nous nous targuons d'avoir « pénétré » les secrets les plus profonds de la nature.

La nature réelle des objets propres à l'expérience humaine reste voilée dans les ténèbres. Pour le scientifique la théologie ne saurait être susceptible d'atteindre une connaissance plus profonde que toute autre discipline du savoir humain. Nous en savons aussi peu sur ce que serait un Être suprême que sur la matière. Mais il n'y a pas davantage de doute sur l'existence d'un tel Être que sur celle de la matière. Qu'il existe un monde au-delà [de notre appréhension consciente], c'est une réalité, un fait d'expérience. Mais nous ne le comprenons pas.

Dans ces conditions il est loisible de concevoir que le Summum Bonum est si bon, si haut, si accompli, mais si éloigné qu'il est absolument hors de notre portée. Mais il est également loisible de penser que la réalité ultime est un être représentant toutes les qualités de sa création, le courage, la raison, l'intelligence, la bonté, la conscience, et leurs opposés, c'est-à-dire qu'il est un paradoxe absolu pour notre esprit. Ce dernier point de vue concorde avec l'expérience humaine, tandis que le précédent est loin de pouvoir expliquer l'existence manifeste du mal et de la souffrance. Póten tò kakón4 ? Cette question millénaire restera sans réponse tant que vous n'accepterez pas l'existence d'un être [suprême] qui pour l'essentiel est inconscient. Un tel modèle expliquerait pourquoi Dieu a créé un homme doté de conscience et pourquoi Il cherche à atteindre son but en lui. Sur ce point l'Ancien Testament, le Nouveau Testament et le bouddhisme concordent. Maître Eckhart dit que « Dieu n'est pas heureux dans sa divinité. Il lui faut naître en l'homme5 ». C'est ce qui s'est passé avec Job : le créateur se voit lui-même à travers les yeux de la conscience humaine. Telle est la raison pour laquelle Dieu est devenu homme, et pour laquelle l'homme progressivement se trouve doté de la dangereuse prérogative de l'« esprit» divin. C'est ce que dit la phrase « nous sommes des dieux6 », quand bien même l'homme n'a pas encore commencé à se connaître lui-même. Il en aurait besoin pour se préparer à affronter les dangers de l'incarnatio continua7 qui a commencé avec le Christ et la descente du « Saint-Esprit » sur les pauvres humains presque inconscients. Nous en sommes encore à nous retourner éblouis vers l'événement de la Pentecôte plutôt que de chercher le but vers lequel l'Esprit nous conduit. C'est pourquoi l'humanité n'est absolument pas préparée aux événements à venir. L'homme est poussé par des forces divines à aller de l'avant pour accroître sa conscience et sa connaissance, pour se développer de plus en plus loin de son arrière-plan religieux, car il ne le comprend plus. Ses maîtres et guides religieux sont encore hypnotisés par les débuts de ce qui fut une nouvelle ère de conscience, au lieu de les comprendre avec toutes leurs implications. Ce qu'on a appelé autrefois le « Saint-Esprit » est une force pulsionnelle* qui crée un élargissement de la conscience et de la responsabilité, et donc enrichit la connaissance. La vraie histoire du monde semble être celle de la progressive incarnation de la divinité. Je dois m'arrêter ici, même si c'est bien volontiers que je développerais encore mon argumentation. Je suis fatigué, et quand on est âgé cela signifie quelque chose.

Merci encore pour votre aimable lettre !

Yours sincerely,
[C.G.Jung]


1 Le révérend Morton Kelsey, pasteur de la St. Luke's Episcopal Church à Monrovia (Californie), avait écrit à Jung pour lui dire sa réaction positive à Answer to Job.
2 Cf. à ce propos Wandlungen und Symbole der Libido, 1912, p. 59 sq. et Psychologische Typen, 1921, p. 289 (G.W. VI, § 521 sq.).
3 Cf. I, Samuel, 3.
4 « D'où vient le mal ? »
5 Cf. Psychologische Typen, 1930, p. 340 sq. ; G.W. VI, § 456 sq.
6 Jean, 10, 34.
7 Cf. lettre au révérend Erastus Evans, 17 février 1954, note 5.
* Eine treibende Kraft ; en anglais : an impelling force.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Pourquoi être bénévole, en 2005 ? Est-ce une question hors de propos, à une époque où tout se monnaye dans un monde de plus en plus libéral où l'argent devient roi, où parce que, dans nos pays soi-disant riches chacun gagnant suffisamment, une activité supplémentaire n'a pas besoin de rétribution ? Dans les deux cas de vision opposée, la réponse semble évidente : dans le premier cas, il ne saurait être question de bénévolat, car tout travail mérite salaire ; dans le second cas, le bénévolat paraît naturel, car pourquoi gagner plus si nos besoins financiers sont satisfaits par nos ressources. Est-on payé pour notre activité sportive, de loisir, d'entraide entre membres d'une famille, entre amis, entre collègues ?

Entre ces deux extrêmes, il y a matière à débat et à réflexion, où chacun peut trouver dans le bénévolat un gain personnel, qui n'est pas nécessairement financier ? Mais alors que cherche le bénévole, quel ressort intérieur sous tend son besoin d'une activité de bénévolat ?

Pour ma part, ne pouvant pas m'exprimer pour les autres et considérant que c'est une affaire de conscience personnelle, en tant que bénévole de l'association SOS Psychologue, je ressens le besoin d'apporter une aide psychologique aux autres dans le besoin ou dans la confusion. C'est comme si je me sentais investi d'une mission. Certains la qualifieront de religieuse, c'est comme un fort sentiment intérieur cohérent avec ma vision du monde aussi loin dans le temps que me portent mes souvenirs d'enfance. Chacun vient sur terre avec un travail à faire, une mission à accomplir. Peu importe si les activités qui en découlent sont rémunérées ou non. Le gain est alors la satisfaction d'avoir accompli sa mission, gage d'un sommeil apaisant et réparateur des soucis quotidiens ou même des accidents de la vie.

Mais, ce n'est pas parce qu'une activité est bénévole, qu'elle doit être faite à moitié, selon son état d'âme ou sa disponibilité du moment. Un travail bénévole requiert la même rigueur et le même souci de qualité qu'un travail rémunéré.

Notre monde devient trop complexe et trop inégalitaire pour que tout se traite par des échanges rémunérés. Il y a largement place. Je dirai même que c'est un besoin vital pour la vie sociale et la santé mentale de nos concitoyens, qu'une activité bénévole se développe largement de manière transverse dans toutes les couches de la société et dans toutes les tranches d'âge.

L'activité bénévole, au-delà de l'aide immédiate qu'elle apporte à l'autre, a valeur d'exemple pour l'évolution morale de la société et ouvre la communication à l'autre, donc avec soi-même, devenant ainsi un facteur important de santé publique.

Hervé Bernard



Il convient d'établir une distinction entre le réel et la réalité. Le réel dans la théorie lacanienne, contrairement à la définition du Larousse, n'est pas la réalité.

Ce qui nous est accessible, c'est la réalité c'est à dire le discours qui décrit et crée une vision du monde pour tous ceux qui y participent. C'est le monde tel que nous le percevons avec nos sens (limités et spécifiques) et notre intelligence.

Par contre, le réel se définit à partir d'une limite du savoir, limite à partir de laquelle il ne peut être appréhendé, mais plutôt cerné et déduit ; le réel dans sa globalité et sa complexité c'est l'impossible à décrire donc l'impossible à dire.

Le réel pour l'enfant in utero c'est l'unité avec la mère, l'endroit où tous les besoins sont satisfaits, l'endroit où il n'y a pas d'absence ni de manque. Quand on ne fait qu'un avec la mère ou qu'un avec le monde on est dans le réel.

Après la naissance l'enfant va s'identifier au lien affectif qui le lie à sa mère, il va s'aimer comme elle l'aime (privé de cet amour il peut en mourir même si ses besoins alimentaires sont assurés), il veut être tout pour elle y compris et surtout le complément de son manque à être ou à avoir.

À cette époque, il est encore massivement dans le réel, car il n'y a qu'un embryon de limites entre lui et le monde extérieur ou les personnes qui l'entourent. Tout ce qu'il voit est lui : il est le rideau qui bouge, cette main qui le caresse, ce visage qui lui sourit. Tout ce qu'il entend est lui : cette musique, ce bruit, cette voix, tout ce qu'il touche est lui : la douceur d'une étoffe, la rugosité d'un objet. Il y a une continuité entre le dedans et le dehors, entre le moi embryonnaire et l'autre d'où une relation duelle à la mère qui peut, dans certains cas, se révéler aliénante si cette dernière ne souhaite pas le voir grandir par exemple ou s'il lui sert de substitut à un manque.

L'imaginaire, toujours dans la théorie lacanienne, n'est pas ce qui relève de l'imagination ni du fantasme, mais tous les faits qu'on peut rassembler comme effet de l'image, c'est-à-dire le caractère formateur de l'image.

Par exemple, à travers l'expérience du miroir, l'enfant va prendre conscience de sa forme corporelle, dans un premier temps il confond son reflet avec la réalité ; il veut saisir cette image, en vain, puis il réalise que cette image c'est la sienne, que son moi a cette forme humaine contenante.

Il n'est plus tout ou dans tout, il n'est qu'une image dans le miroir. Il se forme à l'image de la forme qu'il voit et acquiert ainsi sa forme physique, mais pas encore son individualité psychique.

L'enfant est toujours l'autre ; s'il voit un autre enfant tomber, il pleure. Peu à peu il va se voir dans les autres et les reconnaître comme des semblables distincts de lui.

Le moi est d'abord un objet, quelque chose de l'extérieur qui le représente mais qui n'est pas lui.

De la même façon, l'image des parents, la vision de leurs comportements va former le moi de l'enfant et le déterminer bien au-delà de ce qu'il peut en savoir : image du père ou de la mère, de l'adulte tout puissant, bienfaisant ou punisseur, image de frère ou de sœur rivale ou compagnon. À ces images visuelles vont s'ajouter les images acoustiques, les signifiants qui eux aussi vont former le moi.

Le « je » adviendra par la suite, c'est à être nommé dans le discours que l'enfant va se nommer par son prénom, par le pronom personnel « il », puis il va acquérir le « tu » et enfin le « je ».

Le « je » est différent du « moi », il est le pilote à l'intérieur du « moi » et celui qui dans l'analyse cherchera qui il est.

Le symbolique, c'est l'accès aux mots, au langage.

Au début le sujet ne fait qu'un avec la mère, puis cette unité fusionnelle va se fragmenter pour donner un puzzle avec une multitude de pièces qui tiennent ensemble pour conserver l'unité, mais à un moment donné, une des pièces du puzzle va être symbolisée et disparaître de ce fait du réel, ce peut être une odeur, une sensation corporelle, une impression visuelle ou acoustique, bref un élément de l'unité.

Cet élément mythique premier qui disparaît du réel pour être promu dans la sphère du symbolique par le biais d'un signifiant (d'une syllabe, d'un mot) devient le premier élément constitutif du sujet désirant.

Cet élément perdu va mettre en route le désir par la nostalgie qu'il engendre, le sujet voudrait le retrouver pour restaurer l'unité maintenant rendue impossible du fait de cette perte.

Le désir lié au manque va se transmettre par contiguïté à d'autres éléments qui viendront accéder au symbolique par la suite et le désir s'éloignera de ce fait toujours plus loin de sa source originelle.

Jean-Pierre Bègue



Vis-à-vis d'un état, de la société et des individus, tout citoyen a, bien sûr, des droits, mais aussi des devoirs. La notion de devoir implique une obligation. Le devoir librement consenti et admis devient alors un engagement. Gracieux  – au sens premier du terme et aussi, espérons-le, au sens généralement admis de nos jours d'aimable et d'agréable – le bénévolat est le type même de l'engagement sans dû et sans rien attendre en retour.

Dans beaucoup de sociétés (religieuses ou non) le bénévolat existe. Il ne porte pas ce nom, mais solidarité, soutien. En particulier, ce sont des pratiques quasi naturelles dans des sociétés à caractère tribal.

De nos jours, en dépit de progrès importants dans beaucoup de domaines, la société occidentale ne peut pas, ne veut pas faire face à la multitude de situations difficiles, en particulier de caractère social.

Gagnée par un égocentrisme grandissant, la tendance de notre société et donc de l'état se caractérise par des phénomènes de rejets ou d'oublis (pauvreté, vieillesse, délinquance, maladie). Le résultat en est le plus souvent, la distanciation entre les parties, d'où la difficulté voire l'impossibilité à améliorer à défaut de vaincre.

Pourquoi, devenir bénévole ? Il s'agit de démarches très personnelles en fonction de sa nature, son éducation (familiale, civique voire religieuse) de son milieu, de son vécu et de ses aspirations, compassion, justice, amour, toutes dispositions à vouloir faire le bien.

« Écouter, apporter, échanger, donner toutes dispositions à aller vers l'autre, car on ne peut vivre sans l'autre. » ne sont pas pour moi que des mots, même si cette quête paraît inaccessible.

Tout homme existe, il mérite une attention minimale. D'où qu'il vienne, qui il était, qui il est, quoi qu'il ait fait.

La bonne volonté ne suffit pas pour faire du bénévolat. En dehors d'implications à caractère technique demandant des bases de connaissances adaptées, les bénévoles doivent être imbibés de prédispositions relationnelles. Avec l'envie et le désir de bien faire l'amélioration se fera sur le tas. Tous les bénévoles n'ont vraisemblablement pas la chance de bénéficier des réunions sous l'égide et les lumières de Graciela, au cours desquelles nous échangeons nos cas, nos points de vue, nos échecs ou ce qui nous paraît être nos avancées.

Bénévole, je veux bien, je veux le bien. Faire à autrui ce que j'aimerais qu'il me fût fait, être en harmonie avec soi-même, sans vouloir se donner bonne conscience ou avoir son « pauvre ».

Même si parfois, l'ampleur de la tâche paraît immense et donc apparemment insignifiante, se rappeler ce que Gandhi faisait remarquer : « L'océan est fait de gouttes d'eau, je suis une goutte d'eau ! ».

Gratuit, gracieux, l'altruisme total ne doit être que le fait de très rares exceptions.

Alors, la récompense ? Ce peut n'être qu'un regard approbateur, par exemple.

Une goutte d'eau, vous disais-je.

Claude Colombani (visiteur de prison)



« Ce qui est important ce ne sont pas les notes, mais ce qu'il y a entre les notes »
Mozart

Qu'il soit question de partage ou de bénévolat, le principe de base de ces activités reste le même, il s'agit toujours d'échange et de communication fondés sur l'ouverture du cœur. On va vers l'autre pour le conforter, le féconder, l'enrichir ne serait-ce que par une simple présence. C'est une manière de participer et de donner autrement à la vie, en sortant des sentiers battus, par le don du temps, de son temps, qui est la vie et que l'on pourrait mettre à profit pour soi, pour son plaisir ou sa distraction.

Les individus qui pratiquent le bénévolat, indépendamment de l'âge, m'apparaissent répondre à des caractéristiques qui ne sont pas l'apanage de tous. C'est un besoin sans doute chez certains de s'exprimer dans une action oblative en se mettant au service des êtres, passant outre leur différence. Doués d'une sensibilité particulière, les yeux ouverts sur le réel, ils s'émeuvent aux cris d'alarme, à une détresse, ou un manque que la société n`est pas en mesure de combler. Incontestablement le bénévole possède la conscience de l'humain, la compassion (qui est de « souffrir avec ») qui le porte à s'identifier et à se situer au-delà du simple sentiment du devoir. Le plus souvent, il accepte ainsi de franchir les montagnes de ses inhibitions, de ses préjugés, en balayant tout critère de jugement. Ce passage à l'acte de la générosité, de la compréhension de la destinée des hommes, de la volonté de faire évoluer sur un plan matériel ou autre, résulte probablement aussi d'une conception que ce qui a été reçu ne doit pas être gardé pour soi.

Effet de la culture ? Fruit de l'histoire d'un vécu ensemble autour de valeurs partagées ? Besoin d'établir des passerelles là où il y a quelque chose de vital qui ne va pas…? Conviction, peut-être, que nous ne sommes pas embarqués dans une fatalité pouvant sombrer nécessairement dans l'échec et la mort. Quoi qu'il en soit, dans ces rencontres de proximité ou plus lointaines, l'activité sans barrière du bénévole est souvent structurante ; il ne craint pas d'accueillir l'insolite qui l'interpelle pour ranimer et revivifier ; certains même se mettent au défi de s'adapter, d'imaginer, de créer pour apporter davantage de chance à ceux que le sort n'a pas favorisés.

Cette nécessité intérieure, ce toujours plus de cœur, protègent et arrachent de la tentation narcissique. Mais il est possible que cette mise en pratique de l'idéal humain, puisse être interprétée, par le commun, comme un besoin de se fuir dans une surcharge d'activité pour combler une solitude ou les temps morts de l'existence. Ne plus penser à soi ? Risque de perdre ainsi le regard sur soi ? Mais le regard « de l'autre » dans sa réalité plus ou moins douloureuse, ramène à un vécu faisant quitter toute pesanteur à l'âme qui chercherait à se fuir… L'action est le plus sûr moyen d'échapper aux situations conflictuelles génératrices de tension. Peu importe le mobile de l'engagement du bénévole, en finalité son choix reste positif et joue sur deux tableaux : l'un pour celui qui œuvre et l'autre pour celui qui reçoit.

Cet amour des hommes nous l'avons appelé durant vingt siècles « la Charité » porteuse de transcendance par le souci du dernier. Le vocabulaire a changé, la notion du service s'est dépersonnalisée pour devenir « la Solidarité » : mise en commun d'efforts pour porter assistance pour le bien de tous.

En remontant dans le temps, je pense que le bénévole, dans son amour des hommes est resté fidèle à l'idéal grec de la « Philanthropia ». Celle-ci était l'adhésion au bien, au vrai, au beau c'est-à-dire ce qui convient encore le mieux à l'humanité. Il y a toujours eu, en effet, des hommes de bonne volonté sur la terre pour faire tomber le manteau de détresse des épaules de ceux qui souffrent. Alors dans notre monde du virtuel où il y a de moins en moins d'amour, n'écoutons pas le dicton Russe : « Il y a beaucoup de monde, mais il n'y a personne ». Mais ne suffit-il pas de quelques uns ?

Jeanine Ercole



Qui est le gagnant, ou plus justement le bénéficiaire dans le bénévolat ? Pas si simple. Pas nécessairement celui que l'on croit.

L'acte de bénévolat n'est pas gratuit. Il est réfléchi, choisi. C'est un désir assouvi, une volonté accomplie de celui qui le réalise. Son but « officiel » : aider les autres.

Oui. In fine probablement. Je dirai que là est l'acte et l'apparence de la motivation. Mais la réalité, la motivation profonde est plus complexe, plus souterraine. L'aide, le soutien, les actions sont réalisées envers l'autre, mais le moteur, la finalité sont motivés à l'intention du bénévole lui même. C'est en vous, vous seul qu'il faut trouver l'origine de vos actions. Votre désir d'aider, de donner n'est ce pas un miroir pour soit vous trouver beau, grand, bon ou tout modestement utile. Avoir une direction. Cette « utilité » bien réelle au demeurant, dans certains cas très efficace est très souvent le moteur. Elle peut combler un vide, une absence ou un réel désir de bonté. Dans tous les cas ce bénévolat comble votre désir d'être, d'exister pour les autres, être reconnu, il vous rend précieux.

C'est valorisant d'avoir un but où vous êtes reconnu. Même si souvent il n'y a pas de remerciements, l'acte demeure néanmoins gratifiant. Reconnu et donc au minimum aimable, au sens littéral du terme, digne d'amour. Éventuellement, vous pouvez avoir envie de donner une image de générosité valorisante auprès de vos proches ou autres personnes, je crois plus sérieusement que c'est votre regard à vous qui est en jeu.

Je ne crois pas à l'acte gratuit, jamais. Il peut être spontané, mais il a toujours une motivation personnelle. La générosité au sens « don de soi » est impropre. Il s'agit plutôt d'une « grandeur d'âme », d'une qualité qui permet de se sacrifier, en apparence, pour les autres, mais en réalité il s'agit tout simplement d'un échange, peut-être parfois noble. On donne et on reçoit, de façon directe ou indirecte. Ce n'est pas immédiat, c'est souvent souterrain, mais cela est.

Le bénévolat demeure une aide, une assistance à autrui, il humanise notre quotidien. C'est une nécessité et une grandeur qui nous aide tous à vivre. Il est encore insuffisamment développé d'ailleurs, il est bougeant, instable.

Le bénévolat génère parfois un retour concret, un remerciement, il y a cet échange qui se crée, un enrichissement. Là est ce qui vous permet de continuer cet engagement. Car c'est bien d'un engagement dont il s'agit. Plus ou moins fort, plus ou moins durable dans le temps, mais être bénévole est une attitude.

Sans aucune contradiction j'ose affirmer que, bien entendu, le bénévolat a des vertus des bienfaits et n'est hélas pas suffisamment répandu. Il demande certes à être développé. Le bénévolat nécessite un engagement, une réflexion. Ce n'est pas un acte isolé, spontané. Il est répétitif, a ses origines au cœur de vous. Parfois, un acte spontané de générosité vous anime, cela n'a rien à voir avec le bénévolat. Passer de l'un à l'autre, c'est autre chose et loin d'être systématique.

Loin de moi, le jugement de valeur dans ce constat énoncé ci-dessus, c'est plutôt une réflexion. Les bénévoles sont des acteurs utiles, bénéfiques et il faut espérer que leur exemple suscite de nouveaux bénévoles. Si chacun donne un peu de lui et trouve satisfaction en secourant, quoi de mieux ? Ce sont des actes qui adoucissent nos errances, nos chemins. Parfois on s'enrichit en donnant, parfois même on reçoit plus et ces échanges sont riches, mais ne perdons jamais de vue que ce que l'on donne ne doit générer aucune attente en retour. On le fait, ce n'est pas gratuit et l'échange sera ou pas. Donner c'est merveilleux, espérer recevoir est légitime, mais pas systématiquement apparent. Le retour est parfois uniquement en nous : notre réalisation propre.

Se réaliser en tendant une main chaleureuse vers l'autre est, bien sûr, une image de vie réconfortante, humaniste, c'est aller vers un monde de respect, un monde meilleur.

Marie-Christine Noir



J'aime peu m'entendre poser la question : « Comment avez-vous été amené à visiter les détenus en prison ? » Je suis très mal à l'aise pour répondre à cette question fréquente et je m'en tire généralement par une pirouette : « Je suis devenu visiteur de prison, parce que j'étais un saint… Dieu merci, je ne le suis plus et c'est pour cela que je reste visiteur. » Je ponctue cela d'un petit rire, pour bien montrer qu'il s'agissait d'une plaisanterie, espérant intérieurement, qu'on ne me demandera pas d'autres explications. J'ai, sans doute, mal choisi ma réponse paradoxe, car elle attise généralement, de la part des questionneurs, une curiosité dont j'ai du mal à me défaire.

À vrai dire, ma réponse n'est pas vraiment une plaisanterie. Ma première incursion en prison date d'une époque (j'étais aux alentours de la trentaine) où les évangiles étaient mon guide. À travers Saint Matthieu (chap. XXV) j'entendais fortement résonner en moi la parole que le Christ adresse aux bénis qu'il placera à sa droite lors du jugement dernier : « J'étais en prison et vous m'avez visité » J'ai mis beaucoup d'eau dans mon vin depuis et une introspection m'a permis de découvrir bien des raisons cachées sous cette vocation.

J'ai entendu, récemment, un aumônier de prison déclarer ouvertement qu'il n'aimait pas les visiteurs, des bourgeois à ses yeux, venant se chercher une bonne conscience sous les verrous. C'était un peu méchant de sa part, parce qu'il ne faisait pas de détails et présomptueux, car il s'attribuait implicitement, le seul beau rôle, mais pas tout à fait faux, tout de même. Le bénévolat est, en effet, bien souvent, un don à soi-même avant d'être le don aux autres que ce terme de bénévolat implique.

Je n'oserais vraisemblablement pas formuler cette critique si je n'étais pas moi-même, fortement impliqué dans ce genre d'activité. C'est donc, en m'examinant moi-même que j'ai essayé, ci-dessous d'énumérer les différentes motivations d'une activité bénévole.

Je serais toutefois aussi injuste que cet aumônier « Torquemada » si je ne citais pas en tête, le désir d'aider son prochain car des êtres souffrent en prison, souvent plus qu'ailleurs.

– Jean vient de prendre sa retraite. Il sait qu'il vieillira plus vite s'il ne s'occupe pas. Le bricolage dans la maison n'a qu'un temps et il se lance dans le bénévolat pour s'occuper. Il retrouve ainsi un équilibre ;

– Pierre en est au même point. Chef d'entreprise et organisateur. Il a la possibilité de prolonger sa passion en se faisant embaucher par la Croix Rouge qui cherche des hommes de talent pour organiser des missions importantes à l'étranger. Pierre est ravi. Il continue de faire ce qu'il a toujours fait avec réussite et qui le satisfait ;

– Jacques, tout jeune retraité, est ce qu'on appelle un raté. Le Secours Catholique a besoin de bénévoles et la rareté des vocations lui a permis d'accéder à un niveau assez élevé dans ce nouveau milieu. Il ne fait pas l'affaire. Il n'est pas à la hauteur. Si Pierre avait été son supérieur dans son entreprise, il s'en serait débarrassé depuis longtemps cela n'aurait pas fait un pli, mais Jacques est un bénévole. On ne met pas un bénévole à la porte…

– Moyennant quoi, Jacques se gargarise. Jamais, dans sa profession antérieure, il ne serait allé si haut dans la hiérarchie sociale. Une sorte de revanche, en somme. Et, gare à qui chercherait à le détrôner !

– Simone se mobilise bénévolement deux fois par semaine pour s'occuper de bébés dans une crèche. Ses enfants ont grandi et quitté la maison. C'est si bon de retrouver ce contact de petits bébés et de les serrer contre elle. Elle a rajeuni de vingt ans ;

– Monique passe son temps libre aux Restaurants du Cœur. Dans les motivations à son bénévolat, il ne faudrait pas négliger cette impression rassurante de n'en être pas là, elle. Elle n'est pas obligée de mendier un repas. Merci, mon Dieu !

– Jeanne est visiteuse de prison. Elle est fascinée par les truands et se complaît à leur contact. Notamment, ce petit Jean-Pierre qui semble si démuni. Bien sûr, il n'est pas innocent, mais il se repentira si je l'aide. L'amour guérit tout, c'est bien connu !

– Robert est aussi visiteur de prison. Il est fasciné par ces gens qui ont accompli ce qu'il aurait bien aimé faire, mais n'a jamais osé entreprendre ;

– Henri est visiteur en hôpital. Il passe son temps auprès des grands malades. C'est si rassurant, de ne pas souffrir autant.

Don de soi, activisme, compassion, frustration, projection, peur du vide et de la vieillesse, tartufferie, amour du prochain, voyeurisme, pitié, nostalgie, revanche sur la vie, charité… Je me suis demandé laquelle de ces raisons ne s'appliquait pas à moi.

Je n'ai pas trouvé !

Paul Ruty



Graciela et Paul m'ont un jour demandé : « Pourquoi es-tu bénévole ? Pourquoi es-tu visiteur de prison ? »

La question avait l'avantage de me pousser à réfléchir sur une donnée permanente de ma vie puisque tout au long de celle-ci j'ai « fait du bénévolat ».

Et pourtant que voyons-nous autour de nous ?

Beaucoup de gens donnant l'impression d'être centrés sur eux-mêmes, sur leurs problèmes, mais aussi pourquoi pas de temps à autre ouverts à des moments de forte solidarité (famille, quartier, travail), un petit nombre de personnes qui se retirent pour réfléchir, prier (moines, philosophes, maîtres spirituels), des professionnels de l'action solidaire (syndicalistes, politiques, humanitaires) et puis de nombreux bénévoles à temps partiel, intermittents ou permanents.

Certains sont-ils meilleurs que d'autres en fonction de la quantité de temps qu'ils consacrent au bénévolat ? La question n'a pas beaucoup de sens et je pense que si l'on veut comprendre la place de l'action bénévole que certains y consacrent, il faut revenir à l'homme lui-même et à sa dynamique.

Posons comme axiome que l'homme est à la recherche permanente de son épanouissement personnel entraîné par son désir et que cette recherche s'exerce dans des domaines qui constituent les différentes parties de sa vie.

– Sa recherche de considération et de pouvoir qu'il va penser assouvir dans son métier avec son ambition et son sens de l'autorité ;

– L'épanouissement de sa sexualité, au travers de ses rencontres, d'une relation durable, des enfants qu'il aura ;

– La réponse aux questions existentielles à travers la philosophie et la religion.

Mais toute cette démarche entièrement centrée sur soi même ne suffit pas à rendre compte du cheminement de l'homme. Il faut y ajouter une autre approche, complémentaire ou alternative qui passe par l'autre et qui contribue à l'accomplissement de son désir.

– La sexualité ne peut être bien vécue que si elle s'inscrit dans un rapport harmonieux avec l'autre qui le met sur un plan d'égalité ;

– La vie professionnelle n'est que relation avec l'autre et celui qui prend du galon et du pouvoir doit apprendre à gérer le dessus et le dessous ;

– Quant à la philosophie et aux religions, mais parlons plutôt des deuxièmes, elles ont pour la plupart conceptualisé le rapport à l'autre jusqu'à en faire une condition nécessaire du « salut ».

Sans se tromper, je pense, on peut dire que l'épanouissement de l'homme passe par l'autre et cet accomplissement se décline différemment tout au long de la vie pour chaque individu.

– L'enfance est l'âge de la prise de conscience de l'existence de l'autre, de l'impossibilité de mener à bien seul un projet, des premières responsabilités ;

– La jeunesse et sa période de formation professionnelle au sens large voit l'expression du don à l'autre : je n'ai rien, je suis disponible donc tout entier apte à servir une cause ;

– La vie professionnelle voit l'épanouissement des uns dans leur travail, dans des engagements choisis en plus à l'extérieur pour d'autres ;

– À la retraite, c'est le moment de replier la toile pour certains plus axés sur l'écoute, l'attention à la famille, pour d'autres d'assumer des responsabilités liées à leur disponibilité de temps.

Vous l'aurez compris, ce qu'on appelle bénévolat n'est que la déclinaison, tout au long de la vie, dans sa recherche d'épanouissement, de la composante personnelle qui passe par l'autre,

Ma réponse personnelle s'inscrit complètement dans cette explication plus globale. On est comme on est et si l'on est d'instinct tourné vers les autres, il faut à chaque étape choisir un point d'application. Être visiteur de prison pour moi correspond à une période de besoin d'écoute attentive de l'autre, à l'automne d'une vie très ou trop tournée vers l'action en plus des obligations d'une vie professionnelle. Cette démarche actuelle n'exclut pas d'ailleurs un bénévolat plus engagé tourné vers de plus grandes responsabilités.

Courir sa vie dans le couloir du bénévolat n'a pas grand sens à mon avis, mais faire son chemin vers l'épanouissement de sa personnalité en vivant son rapport avec l'autre au travers du bénévolat me semble un objectif digne d'être vécu.

Olivier Sainsaulieu (visiteur de prison)



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SOS Psychologue



La lettre n'est pas encore diffusée. Des échos de réflexions nous amènent à comprendre que nous sommes en face d'une situation étrange. Dans ce numéro qui se voulait exemplaire pour transmettre le sens profond du bénévolat, le silence de certains participants de notre équipe nous étonne, et dans un certain sens, nous effraie. Le numéro a l'air triste et les articles sont de qualité inégale.

Existe-t-il dans cette société moderne un certain sens du bénévolat qui ne soit pas matérielle ? C'est très bien d'apporter secours à des pays sous développés ou souffrant de catastrophes ou de maladies. Dans ce que nous ne voyons pas, le bénévolat n'a pas de « distributeur » en grande expansion, car il s'agit de bénévolat pour une souffrance non visible. SOS Psychologue cherche à sculpter la pierre des souffrances lourdes qui se trouvent dans les ventres et les entrailles de la terre depuis que l'homme existe et contemple pour la première fois les tempêtes, les éclairs et les orages, depuis que l'homme a ressenti la faim, depuis que l'homme a cherché à être grégaire.

Lamentable constatation aujourd'hui que cette société muette ! Le vice président décide à la dernière minute, à partir de sa large expérience de bénévolat d'écrire un article sur l'historique de l'association. Mais le niveau inégal et tiède de ce numéro le surprend et lui prend toute l'énergie pour achever son projet. Il ne le fait donc pas. Nous lui avons proposé de faire un papier à part avec ses pensées. Mais c'est nous, Hervé et Graciela, qui écrivons avec une grande tristesse ces mots qui seront ajoutés dans une page séparée dans ce numéro 100, de ce numéro insuffisant.

Société dépressive, dirait Lacan, société égoïste ! Enfin, société constituée d'hommes égoïstes, flottants dans un presque néant de susceptibilités.

Qu'est-ce qui s'est passé avec le bénévolat ? Je demandais dans mon article « pourquoi les collaborateurs de SOS Psychologue viennent-ils ? » et je restais silencieuse devant la question. C'est très facile d'être bénévole au secours catholique, de distribuer des vêtements et des aliments, mais peut-on comprendre que l'homme a besoin de s'habiller et de manger des nourritures spirituelles ? La société de consommation est en lutte « à mort » contre les besoins de l'âme.

Avez vous lu « l'homme à la découverte de son âme », de C. G. Jung ? Vous êtes vous déjà confrontés une fois à des hospices ? Avez vous contacté des psychotiques ? Avez vous essayé d'aider l'autre au-delà du pouvoir que vous pouvez en retirer ?

Je rentre à l'hôpital. J'arrive en consultation, les bancs sont durs et des gens ont des gestuelles désespérées, parfois en apparence indifférentes, avec des tremblements, des tics et des rictus. Qu'est-ce que vous donneriez de vous-même pour alléger la souffrance de ces êtres qui ont perdu le sens ou qui ne l'ont pas encore trouvé ?

Aucune gloire pour les soignants de l'âme ! Nos titres sont accrochés au mur pour donner consistance et valeur à des actes invisibles. Il ne s'agit pas de plâtrer une jambe ou de faire une greffe de rein, mais d'aimer gratuitement, empathiquement, jusqu'à sentir en nous-même la plaie béante de l'autre.

C'est ça le bénévolat !

La présidente et le secrétaire général