NUMÉRO 137 REVUE BIMESTRIELLE juin-juillet 2011

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
La Présidente Éditorial
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'écrivain
  Sur Péron, témoin oculaire Sobre Perón, testigo presencial
 
Bernard, Hervé L'écrivain
 
Courbarien, Elisabeth De calamo
 
Delagneau, Philippe L'écrivain
 
Giosa, Alejandro El escritor
 
Manrique, Carla Todos somos escritores de nuestra vida
 
Recher, Aurélien L'écrivain
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de juin 2011
 
Thomas, Claudine L'écrivain


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Il faut simplement un peu de courage pour s'assumer en tant qu'écrivain, pour accepter cette partie de nous qui est toujours présente. Les meilleurs livres sont ceux qui n'ont pas été écrits, réfléchissez, vos sentiments les plus profonds, les plus inattendus, vos pensées les plus lucides, sont peut être arrivées un jour où vous n'aviez pas de stylo et de papier.

C'est incroyable, nous sommes tous des écrivains, mais ce qui nous différencie c'est la vocation de l'achèvement de l'idée. L'image la plus riche, l'intuition la plus lumineuse peut se perdre, parce que nous n'avons pas l'idée d'un petit cahier de notes pour marquer l'instant d'une découverte et qu'en approfondissant pourrait devenir une réalité à transmettre, une proposition d'une équation de vie différente.

Par ailleurs, l'écrivain, comme dit Borges, n'écrit pas pour être publié, mais par nécessité. Écrire c'est remplir le manque, alimenter l'essence et faire des enfants. Une idée transmise dépasse le temps, se multiplie, parfois une phrase que nous avons dite, dans une circonstance particulière, une conférence, un groupe de travail, un dîner mondain, nous reviennent des années après et fréquemment nous nous retrouvons cité dans le texte de nos élèves, de nos amis.

Chaque fois que quelqu'un me dit : « Vous avez écrit », je ressens la clé de la valeur de l'écriture, c'est la pérennité de la transmission.

J'ai beaucoup écrit, mais j'ai un petit cahier de notes. Une fois que l'image est enregistrée dans le cahier de notes elle devient libre ; il serait intéressant de comprendre que nous sommes tous des écrivains qui s'ignorons.

Laissez cette nuit s'allumer dans les ténèbres, l'étoile porteuse d'un comportement d'écrivain. Vous aimerez saluer.

Fait à Paris
avec la passion de l'écrivain
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le commencement

Nous pouvons grosso modo dire que les écrivains souffrent de réminiscences, une maladie sublime et terrible. Leurs symptômes sont les résidus et symboles de certains événements, symboles commémoratifs à vrai dire d'une existence vécue dans un passé contemplé, dans un présent qui pousse à dire et un futur dont les projets feront dire.

Oui, souffrance de réminiscences qui nous poussent à capturer chaque expérience en dehors du temps pour la rendre vivante, par l'écriture, dans l'ici et maintenant.

Le hasard m'a mis devant les yeux un livre de Graham Green appelé « l'écrivain ». Je l'avais lu quand j'avais 14 ans. Ce que j'ai pu retirer de ce livre, c'est que l'écrivain doit être honnête, loyal et sincère envers lui-même, pas d'engagement, pas de compromission, pas de jugement, liberté.

J'ai toujours vécu la parole comme une prison et l'écriture comme une libération, peut-être parce qu'elle m'a permise de continuer à réfléchir, car la réponse verbalisée de l'autre aurait coupé le flux de ma dialectique interne qui au-delà de toute valeur objective m'accompagne.

En deux mots je pourrais dire que j'aime écrire et que je n'aime pas parler, ce qui est derrière les paroles est beaucoup plus profond et riche, mais je ne suis pas pathologiquement introvertie. Donc quand je parle c'est parce que je suis déjà dans la passion d'exprimer des concepts aussi bien que des expériences qui me motivent à partager par la parole avec les autres choisis.

Il n'est pas question de juger si j'écris bien ou moins bien ou mal ou même très bien.

J'écris par instinct de conservation pour établir le contact avec la réalité de Dieu qui me dépasse. Il s'agit d'une nécessité en dehors de toute assimilation au concept de vocation. J'aimerais passer des heures à écrire.

Très tôt je voulais apprendre à lire pour pouvoir écrire et je me souviens de mes premières leçons dans le bureau de mon père le soir après sa consultation… Je me souviens du parfum de la cire, des roses dans le vase sur la bibliothèque, de la lumière de l'abat-jour, du sommeil qui précédait la leçon. L'ambiance m'apaisait tellement qu'en l'évoquant une profonde sérénité m'accompagne. Je comprends à cet instant en l'écrivant que je n'ai jamais quitté le bureau de mon père.

Aujourd'hui dans ma vie, j'aime créer des espaces accueillants pour écrire, j'aime être entourée, enveloppée par les livres, je peux les ouvrir, passer d'un auteur à un autre, d'un thème à l'autre d'une façon tellement vivante que chaque écrivain, en dehors du temps de son existence charnelle, dialogue avec moi et m'imprègne.

J'avais 4 ans, pleine du désir de grandir pour lire et écrire comme les grandes personnes.

La maison était immense et le serait encore, parce que ses dimensions étaient formidables, même pour moi aujourd'hui.

Maison pleine de recoins, de mystères, de souvenirs de générations, je n'aurais jamais pu tout explorer, la communication verbale a été toujours secondaire, incomplète. Je reviens à mes souvenirs.

Descartes dit que la mémoire c'est le retour du passé dans la conscience. En écrivant mes mémoires elles me proposent de rendre consciente les événements de mon histoire.

Lao Tseu dit : « Dans le centre de ton être est la réponse ; là-bas tu sais qui tu es et ce que tu veux. Cherche dans ton cœur et tu verras que la façon de faire est ETRE. »

Et dans ce sens je me cherche, je ne suis pas encore arrivée au cœur profond de ma question étrique qui prend, le temps passant, des formes différentes, mais le chemin se fait en marchant pas à pas hésitant parfois, car il n'y a pas seulement l'ombre et la lumière, mais des crépuscules menaçants dans les orages de la vie.

Fait à Paris, le 12 Juin 2011
Je suis en train d'écrire avec des sentiments indéfinissables,
j'ai l'impression de n'avoir que commencé à parler
de l'écriture et je suis déjà frustrée
par le fait de vouloir communiquer ce qui,
dans le plus profond de mon être, est une certitude.
C'est par l'écriture comme graphocatharsis
que l'être profond se dévoile et fait sens.
Il commence à pleuvoir, étrange printemps confus.

***

L'écrivain : Suite I

Le conflit psychique est très fréquent et le « Moi » cherche à se défendre contre les souvenirs pénibles sans pour autant provoquer une dissociation psychique.

Je m'interroge au sujet de Jorge Luis Borges, l'écrivain le plus proche de ma sensibilité, un passionné.

Borges, refoulement jusqu'à l'aveuglement ? Passion littéraire qui a pu éclipser d'autres passions, Borges dit de lui-même dans ses œuvres complètes :

« Ce livre recueille ce que l'on veut bien appeler mon œuvre. Ce mot me paraît être une exagération. Je ne me suis jamais proposé d'écrire une œuvre, au sens où l'entendaient Flaubert ou Wordsworth. Je me suis limité à de brèves aventures secrètes. J'en évoque certaines avec plaisir, par exemple, en prose, Borges et moi, et, en vers, Everness, peut-être en raison de son vaste et terrible titre. Il n'est pas impensable qu'une anthologie de l'avenir répète ces pièces, mais je n'ai jamais été préoccupé par la valeur ou par la somme de ces exercices. Chaque ligne du texte a été écrite pour satisfaire à l'urgence du jour, et son écriture m'a procuré un bonheur dont je suis toujours reconnaissante.

Comme Coleridge, j'ai toujours su, dès mon enfance, que mon destin serait littéraire. Je ne savais pas alors que _ comme le pensait Emily Dickinson _ la publication n'est pas la partie essentielle du destin d'un écrivain… ».

Cela m'amène à évoquer, non sans difficulté, des moments de ma vie où les conflits me conduisaient à laisser mon « Moi » se défendre non par le refoulement, mais par le vouloir le plus intense de sauver tout ce qui pouvait l'être, en principe ma famille, mais plus tard ma propre vie.

Écrire était l'unique porte ouverte dans les moments les plus terribles. Écrire c'est aimer sans témoin. Je n'ai pas pu malgré moi dire ni ma haine ni ma colère, mais aujourd'hui je constate à partir de ma résilience la grande force que j'ai pu déployer pour transformer les ombres en lumière.

Toujours un cahier près de moi ou une feuille volante pour pouvoir me dire que quelque chose en moi était plus fort que l'obstacle.

Hier soir, j'ai décidé d'ouvrir le cahier de voyages avec Georges si j'arrive à le trouver, car je ne garde rien. Au fur et à mesure que les cahiers se remplissaient je les virais sans la moindre considération.

Jamais le passé n'a vraiment compté pour moi, mais le présent ! Chose qui m'amène à découvrir qu'il y a des choses que je n'ai pas faites… Il s'agit de mon palier encombré : les choses administratives !

À ce niveau j'aurai besoin de sortir de ces mystères qui me constituent, quelqu'un de responsable, administrativement parlant, car pour le reste je crois l'être. Des appels à faire, des lettres à écrire, des dossiers à ouvrir, des questions matérielles… et le temps passe et ce n'est qu'en écrivant que je me rends compte de mon côté fragile, de ma solitude.

Oui, quand Georges était ici, nous n'avons jamais parlé des choses matérielles. Par ailleurs il ne m'a jamais aidé… et le pire c'est de n'avoir jamais été capable d'exiger son aide… C'était moi qui soutenait le tout… Il se disait n'être pas de ce siècle, et moi duquel suis-je ?

Attitude de femme au foyer ? De maîtresse ? D'infirmière ? De médecin?… Je ne me souviens pas d'avoir exprimé un état d'âme. Mais à quoi bon si la confession avait pu détruire la profondeur et le calme de notre communication.

Notre histoire a commencé par le silence. C'était lui qui décidait, car j'avais une bonne écoute et de mon côté et sans rien dire j'allais au-delà de ses décisions, car j'ai toujours fait selon mon vouloir qui je crois est bien ancré dans le réel. Il ne s'agissait pas de ne pas accepter la confrontation ou d'un refoulement, mais d'un choix librement assumé sans déranger le vouloir de l'autre.

Je savais qu'il voulait mon bien, mais mon bien selon lui.

Maintenant je ressens que je décharge ma colère après tant d'années à me taire : « Je lui avais proposé d'acheter un grand appartement rue de Courcelles, idéal pour vivre sans nous marcher sur les pieds et exercer nos professions si différentes. Je lui avais également proposé d'enregistrer nos dialogues très abyssaux sur des questions diverses. Je lui racontais chaque nuit, au commencement de notre relation des contes que j'ai inventés pour le faire bien dormir, je lui proposais d'écrire ensemble, je lui dictais mes synthèses de travail, bref l'unique chose que nous avons réussi à écrire ensemble ont été des notes de voyages et un cahier de cinéma, parce qu'en plus je l'aimais !

Je ne peux pas dire qu'il avait le monopole d'un mauvais caractère, car avec moi et malgré moi si on touche mes certitudes, ce noyau dur de mes idéaux, de mes valeurs et encore plus si on touche même par l'allusion à mes êtres chers je deviens un fauve et alors c'est la guerre.

La solution était deux appartements de travail séparés et un pour vivre ensemble après nos journées de travail. Quand pouvions-nous parler des choses matérielles si notre recherche et notre dialogue étaient circonscrits à notre question fondamentale : vouloir évoluer en dehors des contingences.

En ce qui concerne les voyages c'était formidable, nous étions dans des états de bonheur absolu, car la découverte était notre passion partagée.

Je n'ai pas trouvé les notes de voyages. J'ai la mémoire, mais elle est sélective. Je pourrais raconter des impressions comme les odeurs, les couleurs des cieux des différents pays.

Dans les cahiers, par les soins de Georges, il y avait les noms des villes, des hôtels, de mon côté j'ajoutais les impressions.

Nous étions différents et bien complémentaires. Il lisait tout avant de partir en voyage, moi rien. Après il me racontait pendant que je vivais en direct, je m'imprégnais, je me laissais surprendre par les cultures différentes, par les gens. Et ainsi je mettais en lumière ce que Georges disait.

Je ne savais pas lire une carte, mais j'ai questionné les passants et je peux me souvenir aujourd'hui de chaque regard croisé avec des étrangers que peut-être je ne verrai jamais plus… La valeur de l'instant qui fait éternité, qui fait ancrage : une nuit le regard d'une serveuse d'un restaurant à Jérusalem, un garagiste qui était venu réparer la voiture dans un endroit en Jordanie, la prise de thé avec les douaniers d'Irak à la frontière avec la Jordanie, les regards brillants de la vendeuse d'Haïti, l'incroyable blonde d'une boutique de Stockholm où j'ai acheté un manteau jaune, la maison du quartier Viking de Bergen en Norvège, l'émotion incroyable du Machu Picchu au Pérou, la splendeur des lions au soleil au Transvaal en Afrique du Sud, la gare du train abandonné à Windhoek en Namibie, les croisières sur la Tamise une nuit de Noël, le vert intense de la Pampa en Argentine, la plage de Denis Keese en Chypre turcque, les cheveux de femmes en Irlande, le ciel de Jéricho en Israël… Finalement je crois que mes souvenirs ont une tonalité de communication, je ne prenais pas de photos, mais j'ai de la mémoire, je me souviens d'avoir été surprise en voyant la petite sirène des contes d'Hoffmann. Elle avait demandé à Neptune de changer la queue en pieds, car elle était raide d'amour pour un prince. L'histoire c'est que Neptune l'a écouté, mais après elle avait très mal aux pieds avec les chaussures.

Je réalise que je suis foncièrement nomade et peureuse d'y rester, donc je me fais mal aux pieds et au dos pour devenir sédentaire.

Le vent de cette année me procure plus d'impressions : Andalousie, il pleuvait des cordes à Ronda. Quinze ans plus tôt j'y étais avec Georges, et nous avons parcouru ensemble 2400 km ; il conduisait, rien ne l'arrêtait et j'avais déjà mal au dos et aux pieds !

Et Ecija à 8 km de Cordoue. Je me souviens que ma mère avait été promise en mariage à Andres Cruz d'Ecija, à un comte, duc d'Espagne, mais soudain elle a connu mon père, ce qui a tout changé et mon grand-père a été obligé de voyager pour annuler les noces. À chaque ville où nous passions, il y avait un Parador, mais le confort ne signifiait pas trop de « dolce farniente », car la découverte était le sens du voyage.

La maison de Thérèse d'Avila à Castilla la Vieja : la porte était ouverte et de l'intérieur nous voyons les champs infinis et la lavande fleurie puis le ciel bleu et à proximité la maison de St-Jean de la Croix et le Château de Philippe II puis la sortie de la prière des musulmans le vendredi à Jérusalem et sur les toits les soldats israéliens avec les mitraillettes. Je suis sûre que nous avons adoré jouer à prendre des risques, car par exemple nous avons fait la montée au Golan en pleine nuit avec une voiture borgne. Les soldats ont été gentils, les chemins étant naturellement interdits. J'ai dit avec un sourire que nous nous étions trompés de route.

Il y avait aussi des moments de repos : l'hôtel « Les quatre saisons à Béthanie » ou l'hôtel « Au Lac de Tibériade ». Je saute d'une image à une autre au fur et à mesure que l'enthousiasme me gagne et la fameuse phrase de Georges qui a scellé notre destin ensemble revient : « Tu viendras vivre avec moi quand nous rentrerons à Paris » J'ai dit oui et je suis partie du parc Monceau pour habiter provisoirement pendant six mois avec lui. La particularité est que les six mois sont devenus toute une vie.

A bientôt,

Fait à Paris, le 9 Juillet 2011
C'est le jour de ma patrie,
de l'indépendance de l'Argentine,
le mot indépendance est très cher à mon cœur.
Loin des apparences je suis pour la liberté.

***

L'écrivain : Suite II

Il y a quelque temps j'ai écrit un texte que j'ai appelé « Construire un chemin ». Tout est vrai, mais je trouve que mon changement est évident. Il y a des portes qui sont en train de s'ouvrir, je suis surprise, j'ai l'impression d'être en train d'éteindre un feu et quelque part je ressens que j'arrive à l'autre rive et que c'était nécessaire d'écrire pour dédiaboliser des histoires qui en réalité ont été des points de départ pour la connaissance de moi-même et pour l'acceptation de ma position dynamique dans cette vie éphémère et si intéressante. De toute manière, j'ai mal aux pieds et au dos.

***

Construire un chemin

Les vacances au soleil, le retour au froid, la joie de partager une nouvelle rentrée, déjà commencée : nous sommes ensemble vivants au-delà des scénarios catastrophiques, qui nous sont offerts jour après jour et qui pénètrent, sans notre permission, dans nos maisons, dans nos esprits, et parfois dans nos silences les plus profonds.

Heureusement qu'il y a des plantes vertes en hiver dont les feuilles ne sont pas caduques. Soyons comme les sapins verts dans la neige ou comme sur les côtes de l'océan atlantique sud. Tout n'est pas aussi négatif ! Les enfants grandissent, apprennent des poèmes, regardent les bateaux qui se perdent dans l'horizon. En plus, c'est la pluie, même si la sécheresse l'a précédée. Il y a des saisons plus ou moins marquées, les cloches des églises, les sourires, les chants, la danse, les déserts et les villes, les maisons à la campagne, et aussi l'amour.

À réfléchir : nous savons que nous sommes, mais nous ne savons pas qui nous sommes !

***

Pour le moment, je ne désire pas citer des phrases de sagesse acquises par les autres. Je commence par moi-même, car je suis à un carrefour ; il me faut traverser un petit pont, entre deux rives, instable, dangereux, inquiétant. Mais le passé, je ne le veux plus. Les chemins parcourus sont achevés. Je deviens accessible à l'exploration, elle est nécessaire pour la projection d'une vie future. Il n'y a que ce présent où je contemple le danger de la traversée vers l'autre rive. Si je reviens un pas en arrière, je rentrerais sans doute dans un mécanisme d'anciens comportements. Je regarde une dernière fois, afin de me donner le courage de la traversée, cette tentation de la soumission qui m'a été offerte comme unique chemin à construire pour évoluer, pour devenir consciente.

J'ai connu l'insurrection, la transgression, mais je ne me suis pas délivrée de la soumission pendant qu'elle pouvait me servir de modèle. Maintenant, j'en ai assez de moi-même. Je ferme cette option, ce retour en arrière, parce que maintenant, ce ne serait que de la régression à des positions étouffantes et répétitives. Je pleure déjà. C'est si difficile d'échapper à mes anciens patrons de comportement ! Oui je pleure, car, pour le moment, il n'y a que la solitude devant moi. Je dois oser la traversée. Je ne sais rien de mon chemin à construire. Je ne vois pas d'option possible, mais j'attends tout. Si j'attends tout, c'est que maintenant je n'attends plus rien.

C'est le premier pas dans cette traversée, le plus difficile, mais je pense à Jung dans les années 1913; il s'est séparé de Freud pour rentrer dans une immense solitude sans repères. Dans sa tour de Bollingen, il construisait des ponts avec des pierres et dessinait son mandala chaque matin pour se situer. Je suis très proche de mon noyau psychotique. Si proche que la tentation du vide m'assiège. Hier matin, je n'avais rien que le silence et la traversée d'un désert dont il n'y a aucun chemin à suivre. Il n'y a que des dunes, du sable dense, il n'y a même pas de mirage. Avec quelles armes pourrais-je construire un chemin ? Comment puis-je déplacer le sable ? Et qu'y a-t'il dessous ?

Peut-être ne trouverais-je que des fossiles, les souvenirs d'une mer qui, un jour était là, à la place du désert. Ce ne sont même pas des images de mort, mais celles d'une confusion essentielle. Il s'agit de quitter cette confusion absolue. Je n'ai plus rien, j'ai laissé derrière, moi, après ce premier pas vers le néant, toutes les défenses constituées ainsi que le chemin construit à travers le temps pour m'amener à réussir une vie selon mes valeurs du moment. Si cela existe, je dirai : j'ai laissé la famille, les amours, les désirs, les urgences. Au revoir famille, au revoir réussite ! J'ai construit « nature ». Je sens dans ce premier pas vers d'autres rives, l'immense et profonde solitude du nouveau-né.

Inutile de crier dans le désert, inutile d'appeler à mes valeurs d'hier. Tout est fini. L'archétype de la traversée dont Jung parle est vraiment difficile. Je ne compte même pas sur mes forces, car elles répondaient à mes anciennes valeurs. Mes croyances sont parties. J'ai laissé des infrastructures qui ont permis aux autres et à moi-même des avancées incroyables. J'ai construit comme les castors des villages magnifiques. J'ai obéi à la loi naturelle. Maintenant, si je traverse ce petit pont en bois, instable, ce serait pour sortir consciemment de la confusion. J'ai tant parlé de « l'anomie ». Beaucoup de concepts, beaucoup d'exposés sur ce thème !

Intellectuellement, je comprends l'anomie. C'est aujourd'hui, au moment où je vis l'anomie, que je pourrais vraiment parler du concept avec le sentiment qu'il existe. L'anomie, c'est le moment où les valeurs anciennes se sont perdues dans une situation semblable à une guerre où, la maison, la famille, les bibliothèques, tout est détruit. Maintenant je dois construire un chemin avec des valeurs dont je ne sais rien. Le désert en face de moi est étrange. Dans quel sens faire le premier pas ? Peur de me perdre dans une voie sans issue. L'unique chose que je sais dans ce moment initiatique, où mon expérience m'amène au cœur de mon mystère : je ne veux pas être seule. J'ai besoin de cette fraternité pour donner sens à la vie à venir.

Et je commence par le plus simple, j'aimerais avoir un colocataire (la formule exclut la soumission), un opposé complémentaire, à qui faire confiance et avec qui je pourrais dialoguer. C'est plus facile de faire le chemin ensemble. Mais j'ai tout abandonné. Parce que, sur l'autre rive, j'ai rencontré autant de constructions magnifiques que de terribles expériences du mensonge humain. Et ce sont tous ces mensonges de mon parcours intérieur qui m'ont amenée à ce constat effrayant de la solitude nécessaire pour construire un chemin dans la paix superbe de la confiance. Tout le monde autour de moi, plus ou moins consciemment, est en train de construire un chemin principal. C'est l'unique chose que je récupère de mon passé, la protection consciente de tous ceux qui, en me faisant confiance, m'aident à les aider à construire la partie essentielle du chemin à parcourir dans cette vie.

Je ne peux pas les empêcher de voir s'ouvrir des chemins secondaires, déviants parfois. Mais j'aurai semé, avec le meilleur de moi-même, les éléments pour leur permettre de dépasser les obstacles et revenir vers la ligne principale, vers une conscience pour voir la réalité de cette vie ici-bas, sur terre. Je vois déjà, à partir de ma position d'anomie, que des valeurs nouvelles vont se dévoiler, peut être plus libres étant donné que je quitte le carcan des anciennes valeurs, produit d'une répétition éducationnelle non assumée par un être libre. C'est en partant de l'absolue situation anomique qu'un vrai silence peut trouver le chemin ; le feu ayant tout dévasté laisse dans la terre une richesse nouvelle. Ce n'est plus à partir d'un tout plein que nous pouvons construire un chemin, mais à partir de l'infini silence du néant. Aider les autres. Cela me fait penser que mon chemin à construire, c'est accepter la mission et ne pas regretter d'avoir abandonné toute croyance souvent d'origine ancestrale, qui aurait pu se perpétuer dans la descendance.

Dans cette situation, sans aucune autre valeur que celle d'aider l'autre, je n'ai pas de sentiments, je suis dans un présent où, simplement, je constate que le pont de bois qui est sous mes pieds peut céder et donc, que je tomberai dans un vide sans dimension. Imaginer des tortures capables de me faire gagner, par besoin de secours, la rive du passé que je viens d'abandonner. Il y a une profonde colère. Il aurait été si simple de rester dans l'illusion, identifiée à un monde facile, sans autre orientation que les étoiles de l'hémisphère sud. Pour construire mon chemin, il me faut constater, en me retournant, dos au désert, ce que je viens de quitter, la cathédrale des eucalyptus de ma jeunesse et de mon adolescence, l'illusion d'une éternité sur Terre, la folie de vouloir éterniser, de vouloir figer, les événements et les êtres.

Les seules choses qui bougeaient dans ce passé étaient ma carrière et le passage à la mort des êtres aimés. Maintenant, les maisons du passé sont vides, les champs sont en friche. Ma carrière, elle, marche toujours, c'est la partie solide du pont que je traverse, car la mort des êtres aimés m'a plongée dans la compréhension de la condition humaine. Une petite anecdote : je voyais la maison de la tante, il y a quelques jours, elle n'est plus. Les balcons étaient remplis de fleurs, de plantes, il n'y a plus aujourd'hui que le silence, la dégradation des volets, pas un souffle de vie, pas même une petite plante parasite pour parler de vie. J'essaie de me tourner. Je viens de traverser le petit pont de bois. Je suis survivante, j'ai fait le choix conscient, et voici quelque chose à construire. Ce ne sera pas aujourd'hui un chemin, peut être un faible sentier. J'ai l'air d'être triste en parlant de tout ça. Peut-on être triste si l'on doit construire un chemin ?

Un 15 Mai après le tremblement de terre qui a représenté le départ de Georges j'étais initiée à une nouvelle vie, un silence effrayant, éloignée de la saveur de la parole partagée, de la richesse des dialogues, incroyable abyssale avec lui, mon mari, mon ami et largement mon maître de conscience, car il m'a laissé comme héritage un chemin inépuisable à parcourir vers la conscience. Comme toujours je lui rends hommage.

Sortais-je du profane pour entrer dans le sacré, non, le vécu du sacré a précédé mon initiation à cette nouvelle vie. J'étais déjà un chercheur, je le suis et je le serais dans la force du possible. Il m'a fallu un afflux d'énergie complémentaire pour faire la traversée entre ce que j'étais et ce que je voulais être.

Une grande douleur cache une grande joie, j'ai donc fini par avancer.

Je trouve dans le chemin qui s'ouvre dans le désert une pierre brute que les vents, les pluies, les âges ont taillé, mais pas moi. J'étais si loin d'elle, mais je le sais c'est la mienne, c'est mon être et je veux la tailler.

À chacun de tailler sa pierre s'il le veut et s'il la trouve. Je m'obstine à ne pas juger ce que je vois. Les confusions des autres ne m'écartent pas de mon chemin. À chacun de tailler sa pierre, je m'occupe de la mienne. Je ne suis pas pressée. Je suis mortelle, mais aussi éternelle comme disait Spinoza. Je taille humblement comme je peux ma pierre, elle sera la pierre angulaire de ma bâtisse sur terre et un grain de sable différencié pour ma bâtisse éternelle.

Un conseil me revient de Khalil Gibran dans le « Prophète » : « Qu'il y ait du rire dans la douceur de l'amitié et un partage des plaisirs, car c'est dans la rosée des choses modestes que le cœur trouve son matin et sa fraîcheur ».

Et pour terminer un proverbe chinois qui dit que « La montagne et l'eau finiront par se rencontrer » et nous aussi dans l'acceptation de nos différences.

Travaillé à Paris le 9 Juillet et conclu le 10 Juillet 2011
Pas de différence d'essence,
mais de consistance de manifestation de la matière :
je suis lourde comme mes pieds et mon dos
et tu es léger comme le souffle du vent
entre les feuilles des arbres,
mais tu es ma caresse.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Année 1970

Le 8 juin, les trois commandants des Forces armées annoncèrent la destitution du général Ongania, qui fut remplacé quelques jours plus tard par le général Livingstone. La guérilla devenait forte. Un groupe extrémiste prit d'assaut, le même mois, la localité cordobaise qui s'appelle La Calera. Tout devint une attente angoissante qui s'acheva par la séquestration du lieutenant Pedro Eugenio Aramburu. Quelques jours plus tard on trouva son cadavre ; il semble qu'il a subi un jugement précaire.

L'Argentine changeait de visage. Les échos du congrès eucharistique universel de l'année 1934 se diluaient dans un bain de sang. Il n'y avait plus de paix. La peur commençait à jouer dans le temps des désillusions. Les digues de contention disparaissaient, balayées par une avalanche de corruption. Un bâtiment de quinze étages qui se trouvait dans l'avenue Montes de Oca s'écroula. Cette structure mal bâtie entraîna dans sa chute un autre chantier en construction. La mort devint une présence permanente : des guérillas, des pots-de-vin, du malaise social, des abus, de l'abandon.

À la fin du mois de juillet un groupe terroriste occupa Garin, dans la province de Buenos Aires ; et José Alonso, secrétaire de la CGT, fut assassiné dans la rue. Elle ne fut pas facile l'année 1970 !

Cet appartement acheté qui touchait le ciel comme un bateau immobile dans la mer dans une histoire impitoyable fut le produit d'une intuition géniale. Il fut aussi la preuve évidente du besoin de s'échapper. Cet endroit perdu dans les hauteurs permettait d'exprimer mon désir inconscient à la recherche d'autres horizons moins douloureux.

Cette année-là, de Gaulle mourut et, au Chili, Salvador Allende gagna des élections libres. Mais tout cela n'était pas trop important pour nous. Ce qui était important c'était les tombées du jour, le retour à la maison, la musique, les jeux, les livres. À cette époque, je commençai à revivre la haine du collège à travers mes enfants. J'avais du mal à les voir partir, à admettre que le temps passe, qu'Alejandro soit dans sa troisième année du baccalauréat et qu'il devienne fort et puissant. Cette année-là, il gagna un prix de biologie pour son travail concernant le développement de la croissance des lézards, qu'il présenta avec soin. Il les avait attrapés sur la voie ferrée et les avait mis dans des aquariums séparés, évidemment sans eau, mais avec de petites pierres. Dans l'un, il y avait les lézards soumis à un traitement alimentaire spécial, et dans l'autre, ceux qui mangeaient de la nourriture habituelle. Autrement dit, les uns étaient soumis à la variable expérimentale « changement de nourriture », tandis que les autres demeuraient le référentiel de comparaison. Lorsqu'il les amena à la maison il les marqua un par un, sur la queue, avec du vernis à ongles rouge. Je sentais déjà en lui l'homme, le chercheur, curieux de découvrir la vie, et des vérités se trouvant au-delà de l'habituel et du consensuel. Il lisait beaucoup. La réalité sociale l'inquiétait.

Marina lisait beaucoup aussi et dessinait en plus. Elle avait créé un personnage qui s'appelait « Lorenti ». Il avait le nez retroussé et une tresse longue et blonde. Une grande partie de sa sociabilité s'exprimait à travers les histoires de Lorenti. Il reflétait en elle son psychisme de pré-adolescente ; c'était une fille très belle, douce et sans tristesse. En revanche, Alejandro était dévoré par des questions essentielles concernant les raisons de la vie, du sens, de la finalité. Pour lui, dès le plus jeune âge, il y eut toujours deux mondes. Pas celui des bons et celui des mauvais, mais celui des braves et celui des autres. Que de justesse il y avait dans cette division ! Car les braves sont ceux qui gagnent les batailles, imposent les idées, et surtout, ont le courage et la volonté de survivre.

Quant à Agustín, j'avais la tentation de prendre modèle sur le roi du poème de Garcilaso qui enferma son fils dans une tour pour qu'il ne connût pas l'amour qui est susceptible d'entraîner la souffrance. Car ce petit – de presque neuf ans – avait la vertu du silence. Parfois, je pensais que peut-être il était trop silencieux. J'avais un pincement au cœur en pensant qu'il ne pouvait pas faire partie des braves, mais des autres. Je ne sais pas pourquoi on fait des enfants. Je ne renie pas de les avoir eus.

Ana avait sept ans. Elle était autosuffisante. Elle était aussi belle que ma fantaisie de mère n'aurait pu imaginer. De gros yeux sombres et brillants ; présente en tout, elle comprenait tout. Elle avait un crédit chez le pâtissier aussi bien que chez le marchand de jouets qui était aussi libraire. Elle s'éclipsait et revenait avec des cornets de lait sucré et des gommes à effacer qui sentaient le caramel. Elle contrôlait tout. Un soir tandis que Santiago conduisait, je l'avais dans mes bras comme un bébé – elle, abandonnée, avait juste l'âge dont j'avais envie – et, soudain, de ce petit corps intelligent et tendre sortit la question suivante : Maman, quand tu mourras à qui laisseras-tu tes bijoux ?

À la fin du mois de septembre je partis pour la province de Santiago del Estero : du travail sur le terrain semblable à de la prison. Passion de la découverte et douleur de l'absence. Peut-être ce travail-là me fit-il rêver d'un autre monde : un monde avec moins d'obstacles, où on pourrait faire beaucoup de choses pour beaucoup de monde. Mais pour faire quelque chose pour beaucoup de monde il est nécessaire, dans un certain sens, d'abandonner l'idée de faire beaucoup de choses pour quelques-uns. Il faut que le cœur s'ouvre, la maternité charnelle devant laisser la place à la maternité symbolique. Prise toujours par le regard de mes enfants et par leurs besoins, vivant les urgences d'une jeune femme, je n'avais pas eu le temps ni l'occasion d'être confrontée à la réalité que les pauvres de la Terre existaient. Les pauvres de la Terre ! Ils n'étaient pas aussi bons que la littérature sociologique et réactionnaire voulait les montrer. Ils n'étaient ni bons, ni innocents. Ils étaient comme nous tous, sauf que la manipulation chez eux était plus infantile, plus visible et que leur but consistait à obtenir des avantages.

Je me souviens du paysan qui dirigeait la coopérative. Il était comme tous les autres quoique évidemment plus futé. Nous soutînmes avec lui des dialogues très tendus, car il cherchait toujours à obtenir des avantages personnels étant donné sa condition de dirigeant. J'enrageais alors très fort et devenais plus communiste que Marx, qui établit une hiérarchisation et une compensation selon le degré de capacité et le travail qualifié. Dans cette situation de misère extrême, cet individu m'apparaissait comme l'un de ces parasites de la bureaucratie qui font partie de la cohorte des intendants et des gouverneurs, avec les sourcils froncés et l'air respectueux.

L'histoire me répugnait, et me répugne encore.

Et si j'avais vu l'attitude de cet individu chez un de mes enfants, je l'aurais méprisé autant que je me serais méprisée moi-même dans la même situation. Ce n'est pas une question d'orgueil, mais de dignité. En général, et c'est mon expérience, ces parasites qui s'agrippent à la croupe d'un cheval n'ont pas le moindre sens de la revendication sociale.

***

Mais tout cela n'enlève rien à l'expérience romantique de la contemplation des situations difficiles et de la recherche des solutions. Je me rendis compte que si je voulais aimer les pauvres de la Terre, je devrais les considérer comme un ensemble et non pas comme des individualités.

C'étaient de petits villages – Tinco et Río Hondo – enclavés sur les rives du río Dulce à Santiago del Estero. La province avait été pendant l'époque coloniale le jardin de la République. Ensuite, on commença à abattre des arbres et la région perdit l'équilibre écologique. Les pluies devinrent torrentielles et inondèrent les terres adjacentes au río Dulce pendant le printemps. Le même fleuve devenait un fil fragile pendant les étés torrides de cette province du nord où le soleil est si fort qu'il tue les scorpions et que les vipères perdent leur peau en traversant les chemins.

***

J'arrivai dans un hameau – ni fière, ni prétentieuse, ni misérable – qui semblait être le bout d'un parcours vers un no man's land. La dégradation de la terre était affreuse ! C'était une poussière légère et blanche qui, avec le moindre vent, créait des tourbillons fantasmagoriques aussi intenses qu'on aurait dit de la brume. Les nappes phréatiques profondes de la terre avaient fait surface et rendaient tout salins. « Agua y Energía1 » œuvrait pour récupérer la terre ; de la même manière le gouvernement provincial essayait de trouver une solution pour coloniser et faire en sorte que ce petit village affamé devînt sédentaire, car la population masculine, en âge actif, était nomade et émigrait, selon la demande de main-d'œuvre, vers d'autres provinces pour les moissons saisonnières.

J'avais compris, en théorie, la situation de cette région avant de la découvrir. Mais face à la réalité et aux histoires de vie, tout était différent. On avait construit, à quelques kilomètres, deux petits villages, qui s'appelleraient Tinco et Río Hondo, afin de reloger les habitants des maisons accrochées aux rives du río Dulce sec ou torrentueux, selon les saisons.

Le temps passait et les gens ne voulaient pas bouger. Peut-être, pensai-je au début, parce qu'ils devaient laisser derrière eux les paillotes de boue et de paille fraîche – évidemment infectées de binchucas2 – pour ces autres petites maisons en fibre de ciment, pas du tout adaptées aux cinquante degrés des étés torrides. Enfin, il fallait les encourager à partir. Dans cette situation surgit une intuition géniale qui venait des tripes de la douleur humaine à force de regarder ces visages exsangues et ces petits enfants aux ventres gonflés. Nous, moi et ceux qui travaillaient avec moi, nous entendîmes dire soudain : « Vous pouvez emmener vos morts ! » La mobilisation fut immédiate. À trois kilomètres des villages construits, un cimetière fut improvisé entouré de poteaux et de fil de fer. Je les ai vus comme une totalité agissante, car, selon les moyens qu'ils avaient et se trouvant dans des charrettes démantibulées tirées soit par de vieux chevaux très maigres, soit à la main, ils constituaient tous une caravane d'êtres vivants accompagnant leurs morts se reposer dans un endroit plus calme où ils ne seraient pas déterrés par les eaux du fleuve. L'histoire est beaucoup plus longue, mais je m'arrête là, car ce thème ne pourra jamais être épuisé.

***

Je revins à Santiago del Estero, deux jours plus tôt que prévu, dans un tortillard, chargée de ponchos, de chapeaux et de cadeaux pour mes enfants. L'appartement à Olivos et celui à Miramar étaient, sans doute, pour moi des coffres à trésors protégés par des condors.

Dans la haute montagne, dans les Andes, où habitent les condors et les aigles royaux, il fait si froid et les sols sont si élevés qu'il n'y a de place ni pour la subversion, ni pour les luttes syndicales, ni pour les assassinats. Là-haut, très haut, les condors vivent dans des maisons propres et descendent seulement pour s'alimenter dans les vallées terre basse où la charogne pourrit.

***

Quand j'arrivai à la maison à Buenos Aires par le premier train, ils dormaient tous. La maison était désordonnée. J'eus l'impression d'avoir fait un voyage vers un paradis frustré et inexistant. Seulement, longtemps plus tard, je parviendrai à comprendre la mystérieuse mutation qui s'opère dans l'homme lorsqu'il passe de l'enfance à l'adolescence. Si nous, les parents, ne changeons pas en même temps que nos enfants, nous resterons en arrière, comme si on nous laissait dans le chemin d'un hameau poussiéreux, qui possède un toit effondré et des robinets sans eau, où des gouttes tombent espacées sur une terre qui n'est plus féconde, où il n'y a que de pierre, montagne glaciale et vieillesse. La vieillesse consiste à rester dans un temps qui n'existe pas, en voulant contenir des rivières de montagne par des barrages construits avec des allumettes en bois.

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Je ne me suis pas arrêtée ; je m'en suis sortie par le jeu, le changement, le chant, le sourire et en sentant les parfums des jasmins. Au mois de décembre je tombais amoureuse de l'amour comme une adolescente. Je me souviens, au cours d'un congrès dans la province de Corrientes, sur un bateau sur le Paraná, d'un juge de Mendoza qui m'écrivit un poème d'amour. Je ne sais pas si je l'ai aimé. Peut-on aimer le rêve d'un instant ? C'était une âme provinciale, aristocratique, et je dis une « âme », car entre nous deux il n'y eut que des jasmins et du vin blanc et des nuits tièdes à Ipacarai. Des siècles plus tard arriverais-je à pouvoir exprimer l'inexprimable et à répondre à cette question qui est toujours restée sans réponse ?

***

Laissons de côté toute conception sur la monogamie-polygamie. Asseyons-nous tranquillement sur les rives d'un lac bleu pour contempler sans préjuger : il y a toujours des relations privilégiées – passagères ou permanentes – qui, sans être des relations de couples génitaux, deviennent des moments de perception et de complément à tous les niveaux de l'imaginable. Quelqu'un danse avec moi, je me mets à son rythme. Il y a l'âme de la danse dans laquelle nous nous intégrons sans pour autant faire l'amour de façon génitale. Plus tard, sur l'écran d'un cinéma, les yeux d'un homme parfait me permettent de réjouir ma vue, dans ce jeu de rôle dans lequel je peux m'inclure en tant que protagoniste à partir du moment où je suis témoin et je vis et je rêve.

Peut-être dois-je renoncer à avouer combien j'aimai le prince Antonio Giusseppe de Lampedussa, incarné par Burt Lancaster dans El Gato Pardo ? Et d'autres, un tas d'autres dans le temps. Celui qui sourit à mes enfants en ayant un enfant dans les bras : des parents complices ! En tout cas, ce sont des amours sans péché, car, par-delà tous les amours, et peut-être en raison du besoin de préserver l'espèce, le compagnon privilégié c'est le sexué, le père des enfants. Il serait absurde, inacceptable, de penser à l'amour comme une quantité d'instants magiques dans lesquels la vie s'exprime comme l'éros absolu, pour se combler de bonheur sans pour autant impliquer la concupiscence. J'étais la première, déjà à l'époque, à défendre la monogamie. Mais peut-être la monogamie n'est-elle qu'un seul amour vécu avec les yeux ouverts jusqu'au moment de comprendre ses qualités et ses insuffisances.

***

Sur Péron, témoin oculaire

Il est très difficile de penser en espagnol lorsqu'il s'agit de sentiments. C'est comme balbutier dans la langue maternelle. Il est plus facile de le faire en français. Avec ma langue maternelle, il y a une barrière affective qui dénature les images. Ma langue maternelle me trouble ; elle devient impudique. J'ai la sensation de faire connaître un secret professionnel ! S'agit-il d'un conflit déontologique ? Je ne sais pas. En tout cas, j'ai l'habitude de garder les secrets jusqu'à douter même de ce que je dis.

Buenos Aires, août 1973. Au moment où les élections approchaient, le péronisme devait gagner, après le long exil de Perón à Puerta de Hierro, en Espagne où Franco accepta de lui donner l'asile après la révolution libératrice du 16 septembre 1955.

L'encadrement socio-politique est très important pour comprendre le sens des estamentos3 des groupes enkystés dans les différentes classes sociales. Les gens qui attendaient Perón n'étaient pas les mêmes qui le portèrent au pouvoir en 1947. Perón était un phénomène qui allait créer une nouvelle organisation sociale et idéologique.

Jeune lieutenant d'avenir, il voyagea en Italie et en Allemagne, s'imprégnant du National socialisme et de modèles qu'il importa en Argentine et dont il commença à vanter les mérites lorsqu'il fut ministre du Travail. Ce fut un phénomène bizarre : si Hitler s'appuya sur les classes moyennes en les faisant bénéficier d'avantages économiques et en renforçant leur fonction sociale, Perón s'appuya sur la classe ouvrière et créa ainsi un mouvement atypique, un mouvement ouvrier de droite, quasiment extrême.

Les bases idéologiques étaient les mêmes que celles du National socialisme européen. Si l'origine était différente, la base se reposait sur le même problème de ressentiment social. Pour ce qui est de l'Europe ce fut par le honteux pacte de Versailles dans lequel l'Allemagne perdit le bassin de la Ruhr, l'Alsace et la Lorraine. En ce qui concerne l'Argentine, il n'y avait pas de conscience politique, car seule fut connue dans l'histoire du pays l'adhésion à des caudillos charismatiques, exceptionnellement rationnels. Autrement dit, avant l'existence d'une conscience politique un ressentiment social apparut. Il s'était cristallisé, mais n'avait pas été compris et constituait purement une imitation des situations sociales européennes qui précédèrent la révolution industrielle de 1931.

La synchronicité selon Jung est la convergence dans l'espace-temps des séries causales indépendantes. Dans le cas de l'Allemagne, spoliée, vaincue, l'archétype de Wotan –  le dieu de la guerre, revendicateur et justicier – avait besoin, pour une action efficace sur le plan empirique, de l'apparition d'un être capable de représenter cet archétype. Ce fut le cas de Hitler. Il correspondait exactement aux demandes inconscientes du peuple allemand. Il se produisit entre le peuple et le leader – ambitieux, charismatique et individualiste à outrance – un effet de contagion psychologique qui se multiplia géométriquement en spirale délirante jusqu'à la recherche d'un passé d'êtres mythiques parfaits, submergés dans les sagas des Nibelungen.

Pour ce qui est du cas du peuple argentin, l'abandon créa dans l'inconscient la recherche d'un père éternel, capable d'exercer une telle paternité sans instabilité, ni fissures. La présence de conservateurs et le passage par le radicalisme personnaliste avaient créé de l'angoisse, sans créer de conscience politique. Au temps du radicalisme d'Yrigoyen, les problèmes s'atténuèrent pour la classe moyenne qui pour la première fois dans l'histoire de l'Argentine se vit légitimée par un président de son parti. Mais l'importante classe ouvrière, urbaine et rurale, continuait à se demander les raisons de son abandon. D'autre part, Yrigoyen mourut en 1930, peu après avoir été renversé et une grande partie de la classe moyenne demeura « flottante4 ». Perón correspondait exactement à l'image de l'archétype : paternaliste, puissant, presque divin.

La synchronicité s'opère dans les deux cas : la présence de deux hommes qui complètent le désir et la pulsion inconsciente de deux peuples. Hitler construit des monuments fascinants qui veulent toucher le ciel. Perón monte au pouvoir face à une foule, en décrétant, simplement, que le 18 octobre serait le jour de « saint Perón ».

En Argentine, on n'avait pas vécu des situations d'opposition sociale ; car l'histoire eut lieu de telle manière qu'on présenta seulement la complicité par rapport à l'ennemi extérieur. Perón tira profit de cette situation et créa un ennemi extérieur : les États-Unis. Ceci s'exprimait dans des slogans qui le maintinrent au pouvoir jusqu'en 1955 : « Espadrilles, oui, livres, non » ou bien « Mes chers sans chemise. » C'était un élément supplémentaire de ressentiment social.

Au moment où il fut renversé en 1955, toutes les classes sociales fusionnèrent pour lui ôter le pouvoir. Il voulut créer les milices populaires, pour remplacer l'armée, à partir de la C.G.T. et du modèle des chemises noires de Mussolini. Ce ne fut pas la première fois dans l'histoire qu'un leader commença à délirer. Ce fut déjà le cas de Bolívar et de son délire du Chimborazo. Ensuite la situation devint dangereuse. Perón avait sacrifié sa femme jusqu'à la dernière minute. Alors qu'elle était dévorée par un cancer, il la fit, malgré tout, apparaître à ses côtés sur le balcon de la Casa Rosada en tant que candidate à la future vice-présidence. Elle dut porter une perruque, fabriquée spécialement, pour lui tenir la tête droite. Après la mort d'Eva, Perón tomba dans le délire.

Quand Eva Perón mourut, la confusion revint. Il était évident que c'était elle le véritable leader charismatique et non Perón. C'était la fille naturelle d'un propriétaire terrien. Artiste sans envergure, détentrice d'une ambition sans mesure et d'une beauté indéfinissable. De toute façon, si elle posséda du charisme, ce fut parce qu'elle croyait en ce qu'elle faisait.

Il n'y a pas de jugement politique dans tout ce que je dis, car je suis, eu égard à ma condition humaine, un témoin de l'histoire.

Les gens qui reçurent Perón en 1973 ne furent pas les simples ouvriers qui l'amenèrent au pouvoir, mais une jeunesse aisée, de la haute classe moyenne et de la moyenne classe moyenne, ceux de la classe basse étaient une minorité, peut-être de fidèles résiduels de l'ancien péronisme.

En regardant depuis mon balcon de l'avenue Maipú 1942 – entourée de mes quatre enfants – je voyais la foule qui avançait vers la place de Mayo ; la certitude de ce que je contemplais me coupa le souffle : parmi la foule se trouvaient des jeunes habillés avec des gamulanes5. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvriers et peu de camions. Il n'y avait que des voitures de bonne qualité, quelques-unes décapotables. Je me demande ce que les jeunes voulaient voir en lui. La question reste ouverte. Revenons-y. Que se passa-t-il pour en arriver là ?

Perón, une fois renversé, chercha à se reconstruire une histoire semblable à celle d'Eva. Il retrouva une femme absolument ignorante dans un cabaret à Panama. Il l'emmena à la Puerta de Hierro et dans son exil il commença à l'éduquer. Mais « Isabelita » ne serait jamais Eva Perón. Isabel fut une satire, une mauvaise version d'Eva. Ce fut un ange sans envergure, dont la voix d'une cadence sans importance donnait l'impression d'une petite maîtresse de village, montée sur l'estrade pour apprendre à des enfants déchaussés la différence entre le C, le S et le Z.

Dans ce contexte disparut, pour les Argentins, le sens politique critique. Il ne resta qu'une seule alternative : s'allier dans des noyaux estamentarios6 à l'intérieur de chaque classe sociale. Ce fut l'émergence d'une nouvelle situation. Ce ne fut plus le ressentiment social, mais l'irresponsabilité politique et le conflit d'une génération qui ouvrit sa porte à une cruauté systématique et à une surdité entre parents et enfants. La brèche ouverte au cœur de la famille patriarcale, la guérilla entra, avança et dénatura le mouvement péroniste qui disparut sous le nom de « justicialisme ». Mais compte tenu du manque de conscience politique, la lutte se réduisit à des luttes privées où le facteur, transcendant et idéologique n'existait pas.

Souvenir de cette année en remontant par l'avenue del Libertador à 8 heures du soir, les interminables discours d'Isabelita Perón et les embouteillages. Je prenais toujours un livre et une lampe de poche pour lire. On ne pouvait pas passer en raison du désordre de la circulation. Non, il y avait plus que du désordre. C'était la déstructuration d'une société qui n'avait pas commencé à ôter ses couches !

À cette époque, dominée par une destruction fantasmatique dans tous les sens, il nous fallait nous reconnaître en tant que groupe, car, au-delà de cela, il n'y avait rien.

Des bombes, des assassinats, des disparitions. Comment faire face à tout cela sans se détruire ? Car parfois deux ou trois bombes éclataient par nuit. Enfin, nous les forts, nous nous bouchions les oreilles pour ne pas avoir peur. Nous ne savions pas s'il fallait donner ou non à nos enfants une carte de la Marine pour se protéger, car cette protection pourrait les condamner à mort. Il n'y avait de place que pour la prière ; et « enlever » les enfants à l'école et les emmener à la campagne – c'est ce que je fis – pour ne pas les exposer davantage, et pour ne pas m'exposer davantage à la souffrance. Je me souviens maintenant de toute cette époque, ayant conscience de la peur que je ne pus ressentir alors, car il n'y avait pas de place pour la vivre. Une partie de ma vie professionnelle se développait dans le commandement en chef de la Marine. Les secteurs les plus exposés au danger étaient le premier et le neuvième étages : la direction de la Justice navale.

Mes vendredis de liberté étaient comme cela : avoir la direction de la maison jusqu'à 8 heures du matin, emmener les enfants au collège et enfin, prendre la route côtière en écoutant des cassettes de Leonardo Favio. Je ne fus jamais trop intellectuelle.

Une fois arrivée au commandement de la Justice navale, il fallait laisser la voiture et monter l'escalier du bâtiment Libertad, sachant qu'à n'importe quel moment une balle pouvait traverser mon dos. De la transpiration, du froid, présentation des documents pour rentrer dans l'édifice. À quelques mètres de mon bureau, éclata une bombe que portait sur lui un conscrit guérillero. Une autre fois, on tenta d'empoisonner l'amiral qui avait la direction de la Justice navale.

À 3 heures de l'après-midi Juncal 854 ; j'abandonnais le monde du danger pour rentrer dans le groupe d'appartenance, de fuite et de référence.

C'est là-bas où commencèrent des histoires qui me conduisirent à me poser des questions : être un étranger dans un autre pays ; Gertrudis von L… aristocrate russe était mariée à un représentant de Krupp. Ils étaient les plus forts, les plus riches jusqu'au moment où l'Argentine déclara la guerre à l'Axe à la fin du conflit. Les biens des familles allemandes impliquées dans la guerre de 1939 à 1945 furent confisqués. Gertrudis constitua, chez elle, un salon littéraire de style XVIIIe siècle, en plein Buenos Aires dont l'objectif – je crois – était de survivre d'une manière quelconque aux avatars économiques.

C'était le noyau d'un réseau de relations sociales qui mêlaient l'aristocratie européenne à l'aristocratie argentine. Ainsi, nous faisions connaissance les uns et les autres. Parmi l'aristocratie européenne, il y avait certaines grandes fortunes comme celle de Mira von Bernard.

***

Un troisième étage, celui de Gertrudis. La voiture dans le parking de l'église de Las Mercedes. Soudain, je me sentais jeune, jolie, élégante, intelligente et heureuse. Je rentrais chez elle. La maison sentait le parfum de la confiture de fruits mélangé à l'encens ; le piano à queue, les rouges profonds, car la couleur rouge dominait. Cette maison était devenue le point clé pour se faire connaître. Ce ne fut pas par hasard que mon cabinet fut privilégié par l'aristocratie européenne et argentine.

Néanmoins, il y avait des moments où j'avais le cœur gros, car je savais que la couleur, la musique, les différentes langues parlées aussi bien que tout ce monde culturel ne suffisaient pas à calmer l'angoisse de savoir que mes enfants existaient et que j'avais peur.

Alors tout disparaissait. Je devais revenir à la maison de toute urgence pour serrer mes enfants dans mes bras. Oui, je devais les serrer, je les serrais. Je mangeais un sandwich et me mettais à étudier en face de la télévision, lorsque les quatre jouaient à des projets secrets ou manifestes. Les trois plus petits ne savaient peut-être pas comment on pouvait souffrir et combien il était nécessaire de fuir la faiblesse pour leur offrir un modèle de force. Même maintenant, je me sens menacée par les larmes, par ces larmes qu'alors je ne pouvais pas verser. J'étais si fatiguée d'avoir à réprimer l'angoisse que je m'endormais sur la jupe de la plus petite, tandis que les trois autres jouaient à côté et se disaient : « Ne parle pas fort, maman dort… » Et maman était si petite ! Et nous étions en vie tous les cinq et je les protégeais en me laissant protéger. Aimer, c'est une éternité, c'est un instant, une coexistence très complexe des passés et des futurs : il ne faut pas penser, il faut juste laisser venir, contempler. J'aurais voulu aussi que nous nous enfermions tous dans la maison et que les enfants ne retournent plus à l'école. Avec le recul, je me vois chercher la manière de leur faire partager la sublime intimité de ma maison d'enfance.

***

Cette image ne peut pas avoir de fin. Je m'en retire correctement, car cette gloire fugace n'existe plus et, aujourd'hui, ce ne sont plus les années 1973, 1974, 1975, 1976 ; c'est simplement le 26 février 1997, et je suis dans le monde, point final.


1  Agua y Energía : organisme d'État spécialisé dans le problème d'arrosage et de normalisation des terres dégradées.
2  Binchuca(s) : bête produisant la maladie décrite par Chagas Massa qui est une affection cardiaque dégénérative et mortelle.
3  Estamento(s) se dit d'un groupe, à l'intérieur d'une classe sociale, partageant des intérêts communs (profession, richesse, mariage endogamique, etc.)
4  C'est le sociologue Ralph Darendörf qui appelle «  classe flottante » celle qui va et vient entre la classe moyenne et la basse classe.
5  Le mot gamulán (au pluriel : gamulanes) signifie manteau de mouton renversé.
6  Adjectif du substantif estamento
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Les traces d'encre qui s'étalent sur la page blanche de l'écrivain sont comme les gouttes d'âme qui s'échappent, voire s'exhalent de son esprit.

Ces particules chargées de la vie intérieure de l'écrivain sont certainement imprégnées des douleurs, des joies, de sentiments, qui ont accompagnées son expérience humaine et qui ont besoin de s'échapper comme pour faire retomber la pression, la tension. Parfois il peut aussi s'agir de messages, de traits d'expression intellectuelle, qui sont comme l'œuvre de secondarisation, de réflexion et de maturation d'un homme qui parvient tant bien que mal, parfois avec talent, à transformer son expérience personnelle en un discours audible et accessible au commun des mortels, pour mieux les aider dans leur aventure individuelle, les éclairer dans cette quête entre recherche du bonheur, accomplissement de soi-même et simplement survie au milieu de ses semblables et de son environnement naturellement pas toujours hospitalière.

L'écrivain face à la page blanche semble parfois « coincé » entre son désir d'écrire, mais quoi, et sa recherche de perfection dans le « bien écrire », la quête de passer pour un bon écrivain. Pourtant il y a souvent pas seulement chez l'écrivain professionnel, mais aussi l'écrivain occasionnel, voire l'écrivain improbable, un trop plein de cris à lancer au monde, de témoignages à laisser à la postérité, de conseils à donner à ses proches, en général conscients, mais également, si ce n'est en parallèle, inconscients, l'écriture fonctionnant comme un exutoire.

Chacun peut devenir écrivain, car au-delà du style et l'expérience d'écriture, c'est le sens qui doit l'emporter sur la forme. L'énergie qui pousse l'écrivain en puissance à laisser des traces écrites, finit par trouver le mot juste, la formule adéquate qui cherche à exprimer ce qui est au fond de ses tripes, de son cœur, de son inconscient, au plus profond de son âme.

Quand l'écriture n'est pas orientée vers les autres, elle est également tournée vers soi, comme un exercice d'introspection en utilisant l'écriture comme miroir, avec l'effet de l'image photographique, qui devient comme une source d'énergie propice à poursuivre, alimenter l'auto analyse, à la manière des matériaux inconscients qui remontent à la conscience aussi longtemps que le message sous-jacent n'a pas été compris. Même si l'intention première et fonctionnelle est de passer une information à ses semblables, il est bien illusoire de ne pas y voir une part tournée vers soi-même, au même titre que tout acte et pensée de soi-même peut être une occasion de s'interroger sur soi-même.

L'écriture accompagne l'homme depuis l'aube de la civilisation à travers l'écriture, au début c'était les dessins, les peintures, qui en constituaient le pendant artistique. Elle continuera à être une facette puissante de son aventure future.

Hervé Bernard



Et l'écrit vint, comme une surprenante part de moi-même. Sans calcul, sans préméditation.

Oserai-je dire sans contrainte et librement ? Sans engagement. Sauf celui d'être fidèle à ce que je suis. En rythme. Avec confiance. Sans peur et sans orgueil.

Oui, l'écrit vint avec simplicité et sobriété.

Je ne suis pas écrivain. Encore moins « écrivaine », n'en déplaise à mes congénères du beau sexe. Je suis attachée à mon animus. Et profondément rebelle au changement. J'aime être femme, mais ne ressens pas la nécessité de devoir en imposer la forme dans ma langue. Pourtant, j'avoue que la lecture de Benoîte Groult m'a suffisamment convaincue pour que j'en vienne à admettre son point de vue. Mais pas à en faire mon credo. Toute ma vie je me bats à ma façon pour la défense des faibles et des personnes fragilisées. Je n'éprouve pas la nécessité de me battre en sus pour être « ingénieure » avec un « e » muet… j'ai mieux, je peux déjà être ingénieuse et entendue, si l'envie m'en prend !

Que notre langue française est mise à mal dans nos structures internationales ! Est-ce un bien que de chercher ce qui se veut une simplification, mais qui, tant qu'elle ne fait pas force de loi et ne s'impose pas à tous, ne fait que mettre de la confusion ?

Étrangement, je suis une rebelle dans l'âme qui se plie aux règles, fussent-elles grammaticales !

Je défends souvent la cause des femmes, parce que ce sont elles qui sont encore plus fréquemment dans des positions fragiles, mais il m'arrive également d'assister des hommes. D'ailleurs le plafond de verre n'est plus un obstacle sur la seule route professionnelle des femmes, à la différence près qu'elles sont culturellement mieux préparées à s'en accommoder que leurs collègues masculins. Pire, aujourd'hui où les contraintes légales font de la mixité le nouveau cheval de bataille des entreprises du CAC40, ne voyons nous pas des hommes effondrés et désemparés de constater des promotions féminines qui les privent de leurs historiques perspectives d'évolution. À tort ou à raison.

Mais revenons à nos moutons. L'écrivain. Qui est-il ? Qu'est ce qui l'anime ? D'où lui vient cette pulsion de l'écriture : d'une nécessité de transmettre, de laisser un message, de distraire son public, de satisfaire son ego ? Et que penser du rôle des « nègres » dans tout ça ?

J'aime écrire. Est-ce que j'écris pour être lue ? Sûrement. Pour être comprise ? Probablement. Ne serait-ce que par moi ! Pour être aimée ? Qui sait ?

Je me moque de la postérité. Je n'ai pas écrit pour laisser derrière moi une trace de mon passage sur terre. Ce qui m'intéresse c'est transmettre aujourd'hui, ici et maintenant. J'aime bien écrire pour moi. Par égoïsme existentiel. Comme une catharsis et mise au point. Parfois, je pleure à la relecture de passages que j'ai écrits. Parce que la vérité, ma vérité telle que je la livre, est sans complaisance ni fioritures. François Weyergans disait cette semaine dans une interview qu'il était plus aisé de faire pleurer que de faire rire un lecteur. Je partage son opinion. Je ne suis pas drôle. J'essaye d'être vraie. La vérité ne fait pas souvent se tenir les côtes… excepté de douleur.

Lorsque je souffre, l'estomac fait l'ascenseur. Cela peut durer des semaines. En revanche, lorsque je suis heureuse, je suis en paix. Rien de comique à cela. Mais c'est, parce que j'ai vécu l'un, que j'apprécie d'autant plus l'autre.

Que pourrais-je vous raconter d'hilarant ? Comment faire un bon mot ? Il y a des sites sur internet où il est possible de trouver de bonnes plaisanteries assez légères pour se détendre. Je n'ai pas de talent pour faire rire. Je ne suis même pas bon public. Soit je ne comprends pas la plaisanterie, soit je ne la trouve pas drôle. Je ne sais pas simuler. Ni l'hilarité, ni rien d'ailleurs. Exclusion faite d'une fausse naïveté. Parfois, il est bon de faire semblant de ne pas avoir compris. Quitte à rebondir sur une autre ambigüité, avec un regard d'une innocence ingénue totalement désarmant pour l'interlocuteur.

Une fois dans ma vie, j'ai séduit une personne délibérément en écrivant pour elle, mais à un tiers. L'intrusion sans autorisation dans la surveillance de courriers électroniques a été une bombe à retardement. Une incursion au cœur du réacteur. Au-delà de l'apparence, il y avait en moi une femme qui souffrait, qui espérait, qui aimait. Ce jeu a éloigné de moi les ombres du doute en me permettant d'être, de me projeter dans une reconstruction sous ce regard valorisant de l'intérêt qui m'était porté.

J'ai également envoyé à un homme une correspondance intime qui avait davantage l'allure d'un journal. C'était une façon de dépasser une timidité qui me submergeait lorsque j'éprouvais une attirance. J'ai donc vaincu cette timidité par ces actes de provocation, d'audace ou de courage. Merci l'écriture !

Ces relations uniques m'ont aidée d'une manière que je n'aurais jamais imaginée avant d'être passée à l'acte. Je me suis renforcée et j'ai pris confiance : non pas, parce qu'elles ont débouché sur une relation vécue, car elles sont restées distantes et toutes platoniques et j'en suis fière, mais que la communication écrite et non verbale qui les a accompagnées m'a permis de m'affirmer. Peut-être ont-ils eu peur de la confrontation au réel ou de devoir bouleverser des plans de vie (ambition de carrière par exemple ou position sociale) ? C'est leur choix ! Avec la maturité je n'ai plus besoin de tout comprendre, de tout savoir et de tout contrôler !

Il y a dans le lâcher-prise une philosophie de vie qui me permet d'accepter le déroulement des événements tels qu'ils se présentent ou de jauger jusqu'où je dois y mettre mon énergie pour tenter d'infléchir si c'est vraiment ce que je souhaite.

Au final une chose est sûre, si je ne nourris pas d'ambition particulière côté plume, je suis et j'entends rester une nullité du côté du plumeau ! Dans mon cas, femme d'intériorité n'est pas à confondre avec femme d'intérieur. Quoique les progrès sont encore possibles… tant que je n'ai pas dit ou écrit mon dernier mot.

Elisabeth Courbarien



Je ne me suis jamais senti l'âme d'un écrivain.

Sans doute quelque chose qui manque à mon étayage.

De par ma nature, je me sens plus porté à une communication, une transmission orale.

Je peux parler de l'écriture à travers ma nouvelle expérience où j'ai saisi l'opportunité de l'accueil et de la proposition de pouvoir écrire dans ce journal.

À travers cette opportunité, c'est pour moi l'accomplissement d'un travail qui ne m'est pas naturel, où se révèle ma couleur psychologique qui m'interdit face à une page vierge d'écrire sans interruption dans la continuité.

C'est comme ça aujourd'hui.

C'est pourquoi j'ai préféré, parce que je n'ai pas le temps de cette résistance, de passer par une étape intermédiaire qui consiste à enregistrer au moyen de mon téléphone portable, dans une position de travail ou en marchant, ce qui me vient à l'esprit.

Ensuite vient l'étape de la retranscription écrite.

Voilà, à travers mon expérience comment je vois un écrivain.

Avec reconnaissance à l'équipe de SOS-Psychologue pour les propositions qui me sont faites et qui participent à ma propre évolution d'un point psychologique et étrique.

Fait à Chessy, le 18 Juillet 2011
Philippe Delagneau



L'écrivain est encore accoudé à son bureau, la plume entre les mains et le désir inévitable d'écrire et de transmettre à ses fils la foi véritable qui l'accompagne depuis l'éternité.

Parce qu'au-delà le simple fait qu'il s'est réincarné depuis quatre milles ans, il a, à chaque instant de ses expériences nombreuses, inscrit toujours plus profondément en lui la conviction sincère que si l'œuvre était grande, Dieu devait assurément l'être encore plus.

L'intelligence divine le fascine autant que la condition humaine. Il s'est demandé un jour si l'animal raisonnable que peignait Descartes était un homme accompli. « Probable, pensait-il. »

L'écrivain était encore sur Terre. Et s'il était encore sur terre c'est parce qu'il lui manquait quelque chose. Il avait quelque part échoué dans la planification de son œuvre la dernière fois qu'il était revenu sur Terre, lors de sa vie antérieure. Il avait échoué dans sa planification, mais il s'étonna de la tournure qu'avaient pris les événements. Car depuis, il devait reconnaître que l'homme avait travaillé comme il avait pu. Il avait, malgré son incapacité à agir, réussit à introduire la notion de culpabilité et de compassion : rocs sur lesquels était bâtie la communion des hommes de bonne volonté.

Mais il lui manquait quelque chose. Ce manque, pensait-il, venait du fait que l'époque avait changé, la science évoluait et la croyance en Dieu déclinait. Il avait la conviction profonde qu'aujourd'hui, la croyance seule ne suffisait plus. L'époque nécessitait la certitude.

Alors, il était là, l'écrivain, à cet instant, qui paraît-il unifie le temps et l'éternité. Plongé dans ses réflexions de comment, à son tour, il pourrait perpétuer l'œuvre des hommes. Il alluma la bougie, songea au passé qui n'existe plus, créa la tension en lui afin que la paix jaillisse du chaos, et attendit patiemment que la synthèse de ses expériences se fusse. Paraît-il que la nuit, comme l'aurait dit Bouddha, fut très longue.

Ce qui le poussa vers le moment de sa mort puis de sa résurrection était le fait que l'homme devait aujourd'hui vouloir travailler en façonnant en lui son propre berger. De la sorte, il n'y aurait plus nécessité de guide extérieur ni d'histoires fantastiques à propos de la vie. Il y aura l'homme, son vouloir et la lutte de pouvoir créatrice d'énergie. Il aura des hommes et des femmes qui auront acquis l'Être et qui seront respectés comme tels. Mais plus d'histoires fantastiques : la Vérité !

Alors l'écrivain sortit de sa réflexion. Le but était fixé. Il devait maintenant définir sa position pratique pour accomplir la tâche qu'il s'était consciemment fixé. La lueur de la bougie le rappela à lui-même. Il se leva, s'arrêta un instant et pris une tasse d'une boisson noire dont on se questionne encore à propos de son contenu, comme l'aurait certainement remarqué Georgi Ivanovitch.

La piscine à l'extérieur était illuminée de l'intérieur. L'écrivain aimait ce genre d'atmosphère. Ce qu'il aimait, était les couleurs de la Provence, l'odeur de la lavande et le goût du vin rosé. Il avait, un moment, perdu le sens du temps et de l'espace. Sa réflexion l'avait mené tellement loin, au cours de sa vie, dans les méandres de son ombre existentielle, qu'au bout de multiples aventures, il en avait touché le fond. Ce fait l'amena à se questionner sur sa position d'homme et sur sa capacité à agir dans l'ici et maintenant. Qui suis-je ? Où suis-je ? se rappelait-il constamment.

Il travaillait sur lui comme un acharné. Il se rappela même, avant de retourner à la réflexion active du « comment » parvenir à son but, qu'à l'âge de douze ans, il se cogna violemment la main contre une barre en fer. La gauche, oui, c'était la gauche. Près d'un hôpital alors qu'il allait traverser une rue. Une douleur intense apparut. Il n'avait pas envie, se souvint-il, de souffrir inutilement. Par un stratagème habile, il se concentra sur la douleur jusqu'à toucher son point de création. À cet instant, il décolla la douleur, l'avala, puis la digéra. Il s'était sorti d'une possible entorse qui aurait été gênante pour un jeune joueur de tennis.

Depuis, il s'était juré d'aller au fond de ce monde que l'on peut sentir, mais dont on ne voit que la forme.

Il bût le reste de vin versé dans un verre. Il ne pensait plus, faisait le silence, sentait la vibration. Là, il était chez lui. Certains se demandent encore pourquoi il cherchait autant la Vérité. Il se peut, répondrait l'auteur, que le seul véritable but de l'écrivain fut de vivre instamment en sa compagnie et dans la vibration. Là-bas, il était lui.

L'écrivain se détendit. Le « comment » lui revint à l'esprit. L'homme devait donc apprendre à être son propre maître. Il devait pouvoir porter à Dieu les bénéfices de son travail.

L'écrivain, patient, regarda une dernière fois le jasmin. Soit, il jouera le rôle de la pierre à tailler dans chacun des hommes. De la sorte, l'homme s'il veut travailler, travaillera l'écrivain. Il le façonnera à sa manière. L'homme devra apprendre la responsabilité et l'écrivain l'abstinence et la frustration. Les tailleurs de pierre seront ceux qui travailleront l'écrivain. Ce sera grâce à leur sagesse que l'écrivain pourra renaître et renaître encore. Il posera des questions aux tailleurs, l'élève et le maître seront confondus.

Enfin, pensa-t-il, il ne pourra jamais échapper à sa position d'écrivain. Ceux qui savent le reconnaîtront. Il devra donc être ce qu'il est, détenteur du savoir sacré que les autres, par leur labeur sur l'écrivain, recevraient. Ils devraient aller chercher la connaissance en lui.

Fait dans un train,
un jour où nous avons entrepris de travailler ensemble.
Nous posons aujourd'hui nos premiers jalons sur une route
semée de rondins de bois et de trous géants.
Ne te soucie pas, je t'accompagne.
L'écrivain ne s'est jamais livré de la sorte,
c'est l'unique ouverture aux âmes égarées
sans que celles-ci n'en fassent la demande.
Travaillez-moi leur dirait-il ! Il aime ses enfants.
Du haut des cieux qui nous contemplent,
il sait qu'il ouvre la brèche
à qui veut devenir conscient et à qui veut le pouvoir…
Aurélien Recher



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Sans être écrivain moi-même, je pense pouvoir dire que celui-ci aime partager, raconter et transmettre.

Oui, partager ses expériences, ses récits, les moments forts de sa vie qui peuvent permettre aux lecteurs de découvrir, de voyager, de se questionner, de voir les choses sous un autre angle.

Il importe que le narrateur relate les faits, dont il a été acteur ou témoin, avec un souci de vérité, qu'il reste fidèle à la réalité sinon cela peut changer le sens de ce qu'il a voulu dire et laisser le lecteur dans la confusion ou son imaginaire. Mais cela a-t'il une quelconque importance ? Je ne sais pas.

Comment l'écrivain investit-il les lieux dans lesquels il créé ? Les œuvres portent-elles la trace de l'environnement dans lequel elles ont été écrites ? Et ces maisons gardent-elles les marques des ouvrages qui y ont vu le jour ?

En disant cela, je pense à Françoise Sagan, Jean Cocteau, Louis Aragon, Colette et bien d'autres. Autant d'auteurs dont les demeures entrent en résonance avec leurs œuvres.

Une demeure d'artiste est un peu comme une bulle, elle en dit long sur sa personnalité, mais permet aussi de comprendre l'irréductible solitude dans laquelle l'écrivain se trouve lorsqu'il travaille reclus. C'est un havre de paix, un repaire où certains ont pu puiser leur inspiration.

Je me souviens d'un passage dans ma vie où j'éprouvais le besoin d'écrire, chaque jour, ne serait- ce qu'une ligne, mais dire ce que je ressentais, ce que je vivais en moi jusqu'au jour où j'ai senti que je n'avais plus rien à dire. Ainsi j'ai du remplir environ deux cents feuilles que j'ai reliées et qu'enfin, au bout de quelques années, j'ai fini par bruler, car j'avais le sentiment que c'était le passé et que je n'en voulais plus, comme si je tournais le dos à tout cela.

Je préfère écrire plus tôt que parler, car je peux me pauser, prendre le temps, faire des recherches, arrêter et reprendre l'écriture suivant ce que je ressens. J'aime être tranquille à ce moment-là. Parler a toujours été difficile, cela devait être le plus bref possible.

Fait à Chessy, le 6 Juillet 2011
Je vois le soleil pénétrer dans la pièce où j'écris
et éclairer une bougie qui est posée sur la table,
comme si le soleil apportait la lumière à la bougie qui n'est pas allumée.
Claudine Thomas