NUMÉRO 61 REVUE MENSUELLE JUIN-JUILLET 2000

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti La littérature est-elle un témoignage ?
 
Hervé Bernard La littérature est-elle un témoignage ?
 
Florence Boisse La révolte du pouvoir
 
Chantal Bullion Dire, écrire, vivre
 
Alejandro Giosa La autoestima
 
Alejandro Giosa El poder de la palabra
 
Health I. G. News Infertilidad


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Pendant longtemps, il a été considéré la littérature comme une distraction : le poète-courtisan auprès d'Auguste ; le trouvère auprès du seigneur ; Molière auprès de Louis XIV, La Fontaine auprès de Fouquet.

C'est pour cette raison que Malherbe s'écria : « Le poète n'est pas plus utile dans l'État qu'un joueur de quilles. »

Au XVIIIe siècle, les écrivains devenus philosophes prennent une place de choix : le roi Voltaire ; Diderot appelé comme conseiller par Catherine II ; Rousseau faisant un plan de réforme pédagogique pour le roi de Pologne… À la fin du siècle, Germaine de Staël estime que la littérature n'est pas un amusement, mais un document : elle reflète la société où elle est née.

***

La société se reflète dans l'œuvre littéraire

Nous ne connaissons guère l'époque homérique que par L'Iliade et l'Odyssée. À travers la Chanson de Roland, nous pouvons deviner le Moyen Âge : noblesse, sens de l'honneur, foi religieuse.

Cependant, nous soupçonnons une déformation des faits, et les historiens ont « dégonflé » la légende de Roncevaux. À travers les fables de La Fontaine, Taine s'est amusé à étudier le siècle de Louis XIV.

Mais si nous n'avions que les fables, connaîtrions-nous bien ce siècle ? N'oublions pas l'esprit narquois et amer du fabuliste qui déforme l'événement à plaisir. À travers Molière nous apparaît la société du XVIIe siècle, mais aussi l'homme de tous les temps. Engels préférait étudier la société du temps de Louis-Philippe dans les œuvres de Balzac qu'il estimait supérieures aux traités d'histoire.

Or n'a-t-il pas été souligné la déformation balzacienne de la réalité, comme le fait remarquer René Benjamin ?

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La littérature est-elle un simple reflet

Nous sommes amenés à constater que la littérature n'est pas un simple reflet. Il est tout à fait possible de discerner la personnalité de l'écrivain d'une part, les principes d'une école, d'autre part.

L'art classique est impersonnel. Il généralise. Ainsi, derrière les personnages de Racine, de Molière, de La Bruyère, apparaît l'homme de tous les temps.

L'art romantique est lyrique. Donc, derrière René, on devine Chateaubriand, Lamartine derrière Jocelyn, Hugo derrière Olympio, Georges Sand derrière Lélia…

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La personnalité de l'auteur

L'auteur marque plus ou moins son œuvre de sa personnalité. En règle générale, il existe trois catégories d'auteurs :

Ceux qui répondent aux désirs de la génération attachée au bon vieux temps, Comme les néo-classiques de la fin du XVIIIe et des débuts du XIXe siècle : l'abbé Delille, par exemple ;

Ceux qui expriment très exactement ce que souhaite la « multitude » et qui, de ce fait, obtiennent de leur vivant le plus grand succès. S'il y a tout un éventail d'écrivains à succès, expression directe de la mentalité publique, c'est qu'il existe plusieurs publics, d'un goût plus ou moins éclairé, plus ou moins influencé par le « snobisme » du moment. Comme Eugène Suë ou Alexandre Dumas père, par exemple ;

Ceux qui expriment les goûts d'une très petite minorité qui sont en avance sur leur temps et préparent en conséquence la mentalité des générations à venir. Incompris de leur vivant, ils connaissent parfois la misère. Comme Stendhal, Baudelaire, Rimbaud, par exemple.

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Lesquels de ces trois catégories marquent le plus dans la littérature ?

D'abord les seconds que les éditeurs impriment et réimpriment, en faveur desquels ils font la plus large publicité. À eux, vont les honneurs. Ils entrent dans les académies. La presse en parle constamment. Ils appartiennent à l'actualité.

Mais, à mesure que passent les décades, ce sont les derniers qui émergent. L'histoire des arts, comme l'histoire des sciences, ne retient, en définitive, que le nom des inventeurs : ceux qui ont apporté quelque chose de neuf.

C'est parce que Voltaire n'apporta pas grand-chose de nouveau dans la tragédie qu'il est aujourd'hui oublié en tant qu'auteur dramatique.

Très apprécié en son temps, le poète Sully Prudhomme disparaît peu à peu de nos manuels de littérature qui, en revanche, réservent aux « poètes maudits » de la fin du XIXe siècle une place de plus en plus grande. Et pourtant, il obtint le prix Nobel en 1912…

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Mais s'il y a une histoire des histoires de la philosophie, c'est que chacune d'elles porte à la fois une conception de l'histoire et une définition de la philosophie à une époque donnée de sa propre histoire.

Le génie échappe à tout déterminisme.

« S'il est vrai que toute époque devient celle de ses génies, tout génie est de son époque. L'œuvre n'est pas intemporelle. L'action du milieu intervient. » (Yvon Belaval)

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



L'écriture est-elle en voie de disparition ? Nous pouvons objectivement nous poser cette question, alors que notre époque voit l'écriture manuelle supplantée progressivement, mais inexorablement par l'écriture électronique. Nous transmettons ou enregistrons l'information au moyen de supports physiques (le téléphone, la messagerie électronique, les fichiers informatiques…) qui riment de plus en plus avec éphémère. L'écrit ne dure que le temps de son utilité. Plus il existe une information de masse, plus celle-ci semble appeler à mourir rapidement. Comme si le nombre était synonyme de brièveté.

Mais quelles sont les fonctions de l'écriture ?

L'écriture permet de transmettre une information à l'autre, de manière personnalisée ou formalisée, selon des règles sémantiques marquées par des empreintes culturelles au sens le plus large. L'écriture est porteur de sens avec l'intention d'influencer l'autre, de le toucher au sens où toute relation humaine implique un échange et qu'un équilibre psychologique se met en place en fonction d'interactions internes et externes.

L'autre peut être soi-même, cet autre au fond de nous-mêmes, qui forme une des facettes de notre personnalité, avec qui nous cherchons à dialoguer le plus souvent inconsciemment, de même que l'animus essaie de dialoguer avec l'anima. Et l'écriture ressemble à un cahier personnel où nous mêlons sentiments, impressions, recherche de la vérité sur nous-mêmes, besoin de laisser un souvenir de nos émotions…

Le message peut s'adresser à un futur précis ou plus diffus : besoin d'être porteur d'une mémoire pour parer aux aléas de notre propre mémoire, ou encore envie profonde de témoigner d'une expérience ou d'un vécu au profit de « générations futures », selon une trame culturelle universelle qui actualise, sans fin, sentiments et émotions dans un perpétuel renouveau. Ou encore de manière plus primaire l'écriture peut traduire un besoin de se décharger d'une émotion trop intense, d'un vécu trop lourd à garder pour soi, comme pour vérifier auprès de l'autre qu'on reste lié par une même humanité exempte d'une folie qui fait peur.

L'écriture obéit certainement à chacun de ses schémas, en fonction des circonstances et du désir de l'auteur. Mais n'existerait-il pas une pulsion plus radicale que ces descriptions admises par tout le monde ? Comme un fonctionnement plus fondamental qui serait à l'origine de ce besoin de témoigner par un signe objectif, indéniable par quiconque, comme irréfutable par la chose judiciaire.

L'écriture est un acte d'existence pour soi et pour les autres : pour témoigner de ce que l'on ressent, comprend, voit, entend, pour affirmer l'existence de notre propre pensée, cette faculté mentale qui nous permet de sentir que nous existons, indépendamment et surtout différemment des autres, c'est-à-dire d'affirmer notre propre identité.

L'écriture permet de prolonger notre existence au delà de l'espace et du temps, à travers les documents que nous laissons au monde. L'écriture est un langage et un enseignement adressé à nos semblables sur notre propre compréhension du monde, miroir laissé à l'autre pour analyser sa propre relation au monde.

L'écriture contient souvent plusieurs niveaux de discours, le premier correspond à l'intention de l'auteur, que le sujet soit futile ou très sérieux. Les autres sont enchevêtrés au premier selon les lois de l'inconscient pour traduire des niveaux plus profonds de fonctionnement de l'auteur. En ce sens l'écriture est un témoignage sur notre propre existence, au sens le plus complet du récit autobiographique de notre propre psychologie.

J'invite chacun à analyser en quoi l'écriture est un témoignage sur notre mode d'existence et sur notre relation au monde.

Hervé Bernard



Je n'ai jamais autant ressenti qu'aujourd'hui mon faible pouvoir sur les choses et mon si fort pouvoir de décision sur l'interprétation de ces choses.

Je constate autour de moi des failles, des injustices, des individus qui se sentent malheureux et qui ont tout pour être heureux, d'autres qui sont heureux et qui n'ont pas grand chose pour l'être. Sur tout cela, je n'ai aucune influence.

J'ai cru pendant des années – trente ans –  que je pouvais agir sur les gens. Je suis devenue psychologue pour cela. Quand j'évoque « des gens », il s'agit en fait de mes proches. Bien entendu, mes parents, les parents de mes parents, le père de mon enfant… Que de deuils à faire !

Je pourrais déployer toutes mes théories « psy », mon sens de l'écoute et de l'empathie, ma faculté d'analyse : je constate mon impuissance vis-à-vis de mon entourage.

Bien sûr, on vous dira durant toutes les études de psychologie qu' « on n'est pas là pour psychanalyser sa famille ou ses amis » et on acquiescera durant cinq ans comme de bons élèves sans trop savoir pourquoi. Mais puisqu'on le dit…

Je m'attendais à soigner ma famille et moi-même par la même occasion, comme tous mes collègues de faculté d'ailleurs. On n'avait rien compris : on ne peut rien faire pour ses proches ou si peu. Et « si peu » ne satisfait pas.

Si l'autre ne voit pas son bonheur, les efforts de son entourage pour le satisfaire, les regards inquiets pour saisir un seul de ses sourires, le temps passé pour découvrir ce qui va lui plaire, l'envie de l'embrasser enferrée dans un mur de silence, alors il faut clore le débat et, éventuellement, lire.

Lire, par exemple, La prière de l'enfant, de Martin Gray dont le titre seul raisonne doublement : la prière de l'enfant m'évoque les promesses que je m'étais faites, enfant, de « réparer » le malheur autour de moi, mais aussi la naïveté de l'acte même de prier qui réconforte l'enfant lorsqu'il mêle encore fantasme et réalité.

Pourquoi ce livre ? Disons qu'il vient réveiller ma propre conception de la vie, à savoir qu'elle représente un choix vers ce qu'on estime être le mieux pour nous, en respectant nos valeurs, voire notre déontologie, en évitant de blesser nos émotions profondes, spontanées, devant la souffrance, l'injustice…

Elle est aussi une façon d'interpréter les événements. Elle nous tire vers un optimisme qui repose sur une certaine foi : la foi en notre choix d'action, d'orientation, de réponse à un problème…

Quelque chose dans le récit de l'Auteur m'a permis de contacter ce que je comprends du pouvoir aujourd'hui.

Mon propre pouvoir, ce serait donc un certain regard sur les choses : apprécier ne serait-ce que la joie d'avoir rencontré des gens profonds, bons, d'une intelligence appliquée à leur bonté, des êtres généreux, ouverts, des personnes que j'aime.

Je n'ai jamais apprécié les « prises de pouvoir », à titre collectif ou individuel, révélées ou insidieuses, les sourires qui cachent un mépris enraciné dans un désir de maîtrise des autres, de leurs systèmes de pensée, voire de leur façon d'aimer.

Je ne suis pas en admiration devant les « femmes de pouvoir » (sous-entendu économique) censées rééquilibrer la parité.

Ce ne sont pas ceux et celles qui parlent le plus fort, qui attirent l'attention par une remarque accrocheuse, mais pertinente, par la bonne citation au bon moment, même si l'effet gonfle l'orgueil et, je l'avoue, le mien, le cas échéant, avec satisfaction.

Ce qui me touche et m'impose le respect est de voir un homme ou une femme dont le simple regard et les lèvres, généreuses, mais fermées sur un simple sourire, offre au monde une ouverture toute en humilité et confiance.

Je savoure le pouvoir de l'humour qui rend aux situations vécues un autre sens et qui bloque toute dramatisation.

Mon propre pouvoir, c'est de garder mon dialogue intérieur qui relativise ce que je vis et qui recentre mes décisions. C'est de sourire un peu plus, au moins, intérieurement.

Extraits de « la prière de l'enfant », de Martin Gray :

"Est-ce Dieu qui est responsable de ce que nous voyons, de ce que subissent ces enfants (…) ? Parfois, vous le pensez, vous croyez que Sa volonté suffirait pour arrêter ce massacre des innocents et faire régner la paix ici ? Et vous ne comprenez pas pourquoi nous devons prier ? (…) Le règne du Mal et le règne du Bien coexistent dans le même temps, et c'est nous qui pesons sur le fléau de la balance. Cela est le choix de Dieu : que nous soyons à tout instant responsables de nos décisions. Et si je prie, c'est pour qu'il me donne la force de peser sur le plateau du Bien."

Et plus loin :

« Savez-vous pourquoi il faut prier ? Non pour que Dieu me protège, non pour qu'il m'évite de rencontrer le mal ou de le subir (…), mais pour qu `il me donne la force de choisir le bon chemin. »

J'ajouterais que, dans cet extrait, on peut entendre la « prière » et « Dieu » au sens large Dieu peut être notre guide vertical, système de valeurs qui donnent du sens à notre vie et la prière, un dialogue intérieur.

Et le dialogue reste ouvert.

Florence Boisse



Écrire, oser écrire, un geste de la main, la main porte-parole, porteuse de mes mots, déléguée de mon cœur, déléguée de mon être qui s'autorise dans cet acte du livre.

Quand je dirai avec les mots, quand j'écrirai avec mes mots un rêve remis à plus tard, un désir comme un nuage, une idée de passage jusqu'à ce jour.

Au long des années, cette idée demeure. Elle n'est pas obsession. Elle devient simplement un projet, le projet d'écrire pour dire haut ce qui se dit tout bas depuis longtemps. Des choses de la vie, des choses de la mort, des regards sur la vie, des mots pour vivre.

Du jugement. Pas de critique. De la compréhension, du respect, de la souplesse. Sur la joie, sur la souffrance.

Écrire pour exister. Écrire pour une respiration. Trouver son air, de l'air et le donner à lire.

Écrire pour mettre en trace, pour s'inscrire dans un texte.

Dans l'écriture, il y a la saisie possible de la chose écrite. Elle peut se prendre. Elle prend corps. Elle ne peut plus se perdre.

Dans le dire, je ne suis jamais assurée de la chose, de la retrouver pour la donner à prendre.

Dire ou écrire provient du même élan créateur. L'un sera posé, il va durer. L'autre sera comme le vivre. Le temps de le dire, le temps de cet instant. Je veux écrire pour déposer, retrouver.

Je dis souvent. Les mots se perdent et cette déception de dire à l'autre qui écoute sans entendre, qui entend sans inscrire.

Les mots du dire : un rapport avec le subtil, une suite de sons comme une musique où les notes restent énigmatiques.

Les mots de l'écrire : un rapport avec le subtil, mais le mot devient corps, substances, des mots où l'image est présence.

Dans ce monde moderne où prône la communication, il n'y a pas de communication. L'homme écoute sans entendre.

Le dire se dérobe comme un nuage. Il s'effiloche, puis se meurt.

L'écriture des mots, comme des images, représente un support à la rencontre. Un matériau de base, une invitation à réfléchir.

Écrire : un espoir pour échapper au monde du silence plein de bruits où nos bruits risquent de perdre leur vie, leur vibrant, leur sens.

Chantal Bullion