NUMÉRO 68 REVUE MENSUELLE MAI 2001

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Introduction
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela À voir
 
Bernard, Hervé Qu'est-ce qu'un groupe clinique ?
 
Cohen, Rut Diana La comunicación
 
Costil, Aurélie L'appareil psychique groupal
 
Costil, Aurélie Travail analytique du groupe clinique
 
Giosa, Alejandro Los grupos dentro de la clínica
 
Health I. G. News Factores asociados con el abandono prematuro
 
Ruty, Paul Loft story, groupe clinique ?


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Tout a été dit par mes collaborateurs sur les aspects théoriques et le sens d'un groupe clinique.

Je voudrais ajouter les sentiments qui se réveillent en moi quand je dirige et modère des groupes cliniques.

Chacun est dans l'attente de quelque chose qui peut changer sa vie.

Le groupe clinique favorise le travail individuel. C'est un terrain d'essai dans lequel est mis en pratique par chaque membre ses expériences et ses acquis.

J'ai pu constater l'ouverture vers la générosité en aidant les autres à réfléchir, à ressentir, à souffrir. Ils arrivent à dire ce qu'ils n'auraient jamais pu exprimer autrement.

Un groupe clinique existe pour communiquer, pour abandonner le silence pénible des jours qui se ressemblent. La honte disparaît. Les résistances sont compensées par l'esprit du groupe. Celui dont l'émotion est trouble ou confuse peut démarrer dans une nouvelle direction grâce à la présence de certains membres qui ont déjà réussi à vaincre leurs résistances.

Quant à l'agressivité, elle est nécessaire et peut être canalisée, accompagnée par la relation empathique avec les autres qui souffrent sans pouvoir manifester leurs impuissances et leurs colères.

L'analyse des rêves, qui fait, de chaque soirée, une ambiance de partage, permet d'exprimer l'irrationnel.

Je dirai que nous nous accompagnons tous dans ce voyage vers l'inconscient et la symbolique. Le « je suis » groupal s'installe et le monde extérieur s'efface momentanément.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Le film de Nano Moretti :
La chambre du fils

L'intention est excellente de communiquer ce dont nous avons tous peur : la perte d'un enfant.

Perte contre nature, étrange et difficile à concevoir comme possible.

Cette menace de perte est inconcevable, mais toujours présente, car nous ne sommes pas des dieux et nous n'avons pas enfanté des dieux.

Tragique réalité !

Nano Moretti, avec une volonté extraordinaire, cherche à communiquer et à imaginer le drame. C'est une ambiance d'arène grecque.

Le protagoniste est un psychanalyste. Son discours tourne autour de la culpabilité, de la recherche de ses erreurs.

Je ne suis pas d'accord avec son abandon de l'exercice professionnel. Les épreuves ne peuvent que faire évoluer et nous sommes les premiers à transmettre aux autres les bénéfices de nos expériences, si tragiques soient-elles.

Un film s'adresse à tous les groupes humains, notamment à ceux qui vivent sans voir, dans l'indifférence et la froideur de transmission de dons presque uniquement matériels.

Ce film pose la question de savoir ce que signifie la transcendance.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



La question est rarement posée, mais le sujet mérite d'être analysé, car le groupe clinique est une unité d'espace et de temps d'un genre particulier, à côté des autres moments de la vie quotidienne.

Tout d'abord, précisons quelques règles qui différencient un groupe clinique de tout autre type de groupe :

  • l'existence régulière du groupe dans une unité d'espace et de temps selon des règles fixées à l'avance ;
  • la confidentialité des échanges effectués au sein du groupe : chaque participant est tenu de ne pas diffuser à l'extérieur le contenu des échanges dans le groupe, afin d'instaurer un espace de parole de confiance entre les participants ;
  • le respect réciproque entre tous les participants du groupe, sur les plans moral, politique, philosophique et religieux : chaque participant doit s'abstenir de prosélytisme en faveur de toute doctrine philosophique, politique, religieuse particulière ;
  • la non obligation de dire : chacun est libre de s'exprimer ou non dans le groupe, ce qui n'interdit pas à l'animateur du groupe, s'il existe, d'aider les participants nouveaux ou présentant des difficultés à communiquer, à s'exprimer1.

    Un groupe clinique peut fonctionner de multiples manières, notamment en fonction du thème de discussion proposé : analyse de rêves, résolution d'un problème commun à tous les participants (alcool, drogue, circulation routière, etc.) ou encore l'ici et le maintenant, au sens psychanalytique le plus pur. Son objectif peut être très variable : résolution d'un problème, soutien psychologique, recherche sur soi-même, besoin d'échanges sociaux plus authentiques, etc.

    De ce profil vont découler presque naturellement une ambiance et un fonctionnement particuliers qui expliquent l'intérêt et l'utilité du groupe clinique dans certaines situations.

    La spécificité du groupe clinique réside dans la mise en œuvre dans une unité restreinte d'espace et de temps de ce qu'on appelle les phénomènes de groupe, au niveau intrapersonnel et interpersonnel. Les phénomènes de groupe interviennent en parallèle des échanges directs motivés par la participation au thème du groupe, par exemple :

  • les non dits : ce qui voulait être dit mais qui n'a pas été dit ;
  • les différents processus défensifs comme les projections, le refoulement, le déni ;
  • les sentiments de sympathie ou d'antipathie ;
  • la désignation de boucs émissaires ;
  • l'accaparation de la parole par un ou plusieurs participants.

    L'intérêt du groupe est de faire fonctionner, avec une cadence accélérée, ces phénomènes de groupe qui touchent tant notre vie quotidienne, et qui, parfois, nous paralysent ou nous entravent dans notre recherche personnelle à mieux être, au quotidien, au gré de nos relations avec notre environnement. Le groupe invite chaque participant à se saisir de l'opportunité de vivre, selon un processus contracté dans l'espace et le temps, des expériences, qu'ils mettraient parfois des années à vivre, avec bien des résistances. Et les règles énoncées ci-dessus visent à préserver la liberté de chacun face à la contrainte du groupe, qui peut être vécu avec beaucoup d'appréhension.

    Une des fonctions du groupe est de viser à « guérir » les dysfonctionnement de communication propres à chacun, par le jeu des phénomènes interpersonnels qui baignent constamment la vie du groupe : chaque participant est touché à un niveau ou à un autre par ce qui est dit, ressenti, vécu dans le groupe, en fonction de son histoire personnelle, de ses attentes par rapport au groupe, de ses défenses psychiques.

    D'où la nécessité essentielle de préserver dans le groupe une ambiance positive, c'est-à-dire à éviter toute dérive pouvant entraîner un éclatement du groupe. Mais tout est une question de dosage et de compromis.

    Si la règle première de tout groupe, et même de tout entité vivante, est de préserver dans le temps son unité de fonctionnement (c'est l'instant de conservation ou la pulsion de vie chez Freud), un groupe clinique peut devenir « improductif » s'il cherche à abraser ou éviter tout conflit.

    L'être humain, le psychisme sont baignés par des conflits fondamentaux, qui fondent l'existence : le conflit entre le bien et le mal, entre sa satisfaction personnelle et celles de ses proches, entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. La vie et la réussite d'un groupe dépendent de la gestion positive des conflits, ceux plus directement liés au thème du groupe et, bien sûr, ceux liés au fonctionnement du groupe, dans la nécessité pour des participants issus de milieux ou ayant des parcours différents, de se supporter ensemble dans un même espace physique.

    L'intérêt du groupe clinique est d'amplifier la mise au jour des aspects névrotiques de notre psyché, par le biais des phénomènes de groupe qui agissent comme des résonateurs et des relais d'énergie entre les participants.


    1 On peut noter un parallèle entre un animateur d'un groupe clinique et un psychologue, dans leur fonction d'étayage de la communication : chacun a pour rôle d'accompagner l'autre dans son désir d'être et de communiquer, mais non de lui imposer un chemin.
  • Hervé Bernard



    Dans un groupe clinique, les membres du groupe projettent leur propre structure interne sur le groupe. Chaque groupe est différent puisque les projections sont différentes.

    Il faut qu'il y ait des relations d'objet pour qu'il y ait groupe interne, c'est-à-dire groupe structuré à partir du réseau d'identifications. À l'origine, il n'y a pas encore de groupe interne, de plus, le groupe dépend de la qualité de sa construction.

    Kaes a donc introduit le concept d'appareil psychique groupal pour définir les projections mises en jeu. Mais contrairement à Freud qui parle d'appareil psychique individuel, constitué de projections d'individus, Kaes définit un autre niveau créé par ces projections et cette situation de groupe clinique. Il s'agit de production groupale globale psychique au niveau trans-individuel. C'est d'ailleurs à ce niveau que se crée l'appareil psychique groupal (par exemple le fait que le groupe parle en tant que « le groupe », « on » : il s'agit du niveau de pensée du groupe).

    L'appareil psychique groupal est une structure qui permet un niveau de fonctionnement à l'intérieur du groupe plus élaboré que l'intra et l'inter individuel. C'est une structure indépendante des individus. En effet, le fait même d'être en groupe produit des effets particuliers qui sont au-delà des individus entre eux.

    La fonction de cet appareil psychique groupal est de rendre compte de la façon dont se font les liaisons entre les psychés du groupe. Son caractère principal est d'assurer la médiation et l'échange de différences entre la réalité psychique dans ses composantes intra-psychiques, inter-subjectives, groupales et la réalité groupale dans ses aspects sociéto-culturels.

    Ce ne sont plus des individus rassemblés pour faire un groupe, mais il s'y ajoute une entité psychique, c'est-à-dire une structure psychique commune créée par les différents sujets. L'individu doit pouvoir analyser ses problèmes au sein du groupe et trouver sa place en tant que sujet individuel à l'intérieur du groupe.

    On distingue trois moments dans l'organisation du groupe clinique :

  • le moment originaire : il s'agit de la création du groupe. On y observe une extension des limites du moi par l'appartenance au groupe ;
  • l'élaboration du rapport aux semblables : il s'agit de l'exclusion du différent, du travail par rapport à l'image du corps projetée sur le groupe ;
  • la réorganisation : il s'agit de la question du devenir du groupe. Il faut tenir compte de la dimension historique du groupe pour qu'il puisse s'inscrire dans le temps, ce qui permettra à chacun de se situer comme sujet dans le groupe, d'y trouver sa place.
  • Aurélie Costil



    D'après C. Néri

    Au cours de la séance, l'analyste doit garder 4 éléments à l'esprit, en déplaçant son attention de l'un à l'autre pour les relier entre eux d'une manière adéquate :

    Les individus

  • les relations interpersonnelles ;
  • les interactions entre les individus et le groupe ;
  • les phénomènes transpersonnels.

    1/ les individus

    Au cours des séances, chaque participant présente sa propre histoire fantasmatique en utilisant différents moyens d'expression : récits, rêves, comportements… Chacune de ses interventions est liée à l'évolution du groupe, mais aussi à ses interventions précédentes, suivant le fil conducteur de son histoire fantasmatique.

    Le psychanalyste reconnaît les principales configurations de chacun. Il s'aperçoit que chaque personne évolue parallèlement à la relation qu'il a établie avec lui et avec le groupe.

    Le psychanalyste ne s'intéresse pas uniquement aux membres du groupe qui parlent, il est tout aussi important qu'il prête attention aux personnes qui ne parviennent pas à s'exprimer verbalement.

    En reliant dans son esprit de courtes phrases, des expressions des visages, des fragments de sensations et de pensées, il contribue à donner une forme à la capacité d'être des individus.

    2/ les relations interpersonnelles

    Le groupe n'est pas seulement un « décor ». Durant la séance, un échange, en général très libre et animé, a lieu sur ce qui se produit et sur ce que chacun des membres du groupe communique consciemment ou inconsciemment.

    Il arrive même très souvent que les autres membres parviennent à saisir des aspects que cette dernière ne reconnaît pas ou ne reconnaît qu'en partie. Leurs perceptions sont en même temps précises et sélectivement déformées. Elles sont précises, parce que, les membres du groupe réussissent presque toujours à saisir le noyau fantasmatique actif. Elles sont déformées dans la mesure où elles sont alimentées par de fortes identifications et des investissements affectifs intenses.

    La « tonalité de fond » du groupe joue également un rôle important. Si la tolérance et une attitude amicale prédominent dans le groupe, la justesse des perceptions prévaut sur leur distorsion. Par contre, s'il existe dans le groupe une atmosphère de persécution, la perception est fortement déformée.

    Pour décrire la capacité des participants d'un groupe de percevoir les émotions et le vécu des autres membres, Foulkes (1948) a employé un terme tiré de la physique : la « résonance ».

    La résonance entre les membres du groupe est à la base du travail de groupe.

    La résonance entre deux ou plusieurs participants du groupe entraîne toujours une certaine élaboration.

    3/ Interactions entre les individus et le groupe

    Dans certaines occasions, le groupe se rapproche de la libre association lors de discussions fluctuantes. Ces discussions peuvent donner lieu, ce qui arrive assez souvent dans les groupes cliniques qui fonctionnent bien, à des activités en chaîne auxquelles chaque membre contribue en fournissant un maillon essentiel et très personnel. Cet événement peut approfondir le niveau de la communication et entraîner des développements dans la dynamique de groupe.

    La chaîne associative groupale permet à chaque participant et au groupe dans son ensemble d'exprimer des fantasmes qu'il serait autrement difficile de faire émerger.

    4/ Les phénomènes transpersonnels

    Il est essentiel que l'analyste parvienne à ne pas être le « bon analyste » auquel les participants du groupe s'attendent, mais qu'il préserve la liberté de ressentir et de penser même ce qui peut paraître inutile, « offensant » et déplacé tant aux membres du groupe qu'à lui-même.

    Pour saisir et reconnaître les phénomènes transpersonnels, l'analyste peut aussi faire appel à la partie artistique de sa personnalité. Ces « effets » transpersonnels peuvent, en effet, être perçus par l'esprit capable de s'émouvoir et de s'étonner plus que par l'esprit rationnel.

  • Aurélie Costil



    On tira-z-a la courte paille
    Pour savoir qui, qui, qui
    Serait mangé, ohé, ohé !

    Une expérience au CNRS a consisté à enfermer en vase clos () dans une « ambiance HLM », confortables et bien nourris, un groupe de rats. Les scientifiques chargés de les observer, les ont vus au bout de quelque jours s'entretuer, les plus faibles ont été dévorés.

    La question qui se pose : Les humains, dans la même situation en arriveraient-ils à la même extrémité ? Non ? et pourtant « le sort tomba sur le plus jeune… » le moins fort ? le moins brillant ? le moins séducteur ?

    On n'est pas loin des « éliminatoires » de Loft story, n'est-ce pas ? Cette agressivité, ce besoin de meurtre des rats se retrouve aussi chez des humains en vase clos. Sous une forme symbolique, bien sûr, puisqu'on est dans un monde dit civilisé. Mais la forme symbolique camoufle à peine le désir de meurtre bien réel.

    Une des raisons de la présence de moniteurs dans un groupe clinique est justement la nécessité d'empêcher les déchaînements de violence engendrés par la promiscuité prolongée. Les tensions entre participants sont recherchées pour dévoiler les conflits et en tirer des enseignements sur les problèmes de communication interpersonnels, mais les animateurs doivent savoir calmer le jeu avant qu'il ne prenne de trop grandes proportions. La tâche leur est d'ailleurs facilitée par une durée généralement restreinte des réunions de ce genre. Les « groupes de diagnostic » lancés par J. Ardoino dans les années 60 étaient encore en deçà des limites de temps dangereuses avec pourtant des réunions de 24 heures étalées sur 2 jours (juste les interruptions nécessaires au sommeil et aux repas).

    Loft story prolonge sur plusieurs semaines l'aventure du « petit navire qui n'avait ja-ja-jamais navigué ». Il va falloir pourtant, quand « au bout de 5 à 6 semaines, les vivres vin vin vinrent à manquer ! », éliminer les plus faibles, car la récompense sera grande pour les vainqueurs. Les animateurs ont le même rôle que dans le groupe clinique, mais à un degré différent. Il faut éviter le sang à tout prix, mais s'en rapprocher le plus possible. Là, s'arrête la ressemblance. Le souci des organisateurs n'est pas le bien-être des participants, mais celui des télévoyeurs, d'où des jeux, des contraintes, des règles qui ont pour but de titiller les participants, de les exciter, car il faut du spectacle. C'est le conflit que veut le téléspectateur, car lui aussi a soif de sang. Pour le satisfaire, on va même le faire participer à l'élimination. C'est lui qui, du haut de l'arène, le poing tendu, pouce vers le bas, va hurler le « Vae victis ! mort aux vaincus ! ». Avec un audimat de 10 millions de téléspectateurs, fiers de prêter leur concours bénévole à une expérience de psychologie appliquée, voyeurisme et complicité de meurtre passent tout à fait inaperçus.

    Quant aux participants, à vrai dire, tout le monde se moque de leur sort. Certains prédisent des suicides, d'autres en font de futures stars du showbiz. La vérité est que personne ne sait ce que seront les répercussions. Dans les expériences scientifiques impliquant des êtres humains, s'il y a doute, on s'abstient. À la télévision, si ça rapporte, au diable le doute !

    Découverte du vingt et unième siècle ? phénomène de société de la jeunesse moderne ? Pas si sûr si on entend bien ce que disait Saint Augustin, il y a seize siècles…

    ***

    "Des amis, des condisciples, qui revenaient d'un repas, rencontrèrent par hasard Alypius dans la rue, et malgré ses refus véhéments et sa résistance, l'emmenèrent avec une violence amicale à l'amphithéâtre, où avaient lieu, ce jour-là, ces cruels, ces funestes jeux.

    Il leur disait : « Mon corps, vous pouvez l'entraîner, l'installer là-bas, mais vous figurez-vous que vous obligerez mon esprit et mes yeux à se fixer sur ces spectacles ? J'y serai sans y être, et ainsi je triompherai d'eux et de vous. »

    Il eût beau dire, ses amis ne le lâchèrent pas, curieux peut-être de voir s'il tiendrait parole.

    Quand ils arrivèrent au cirque, et se furent casés comme ils purent, les passions les plus sauvages étaient en plein déchaînement. Alypius tint close la porte de ses yeux, et défendit à son cœur de prendre part à ces vilenies. Plût à Dieu qu'il eût aussi condamné ses oreilles ! Un incident du combat souleva dans le public une immense clameur dont il ressentit le choc. Vaincu par la curiosité et se croyant assez en garde pour mépriser et vaincre ce qu'il allait voir, quoi que cela fût, il ouvrit les yeux et il fut frappé dans son âme d'une plus grave blessure que ne l'était dans son corps celui que ses regards avaient ardemment cherché ; il tomba plus misérablement que le gladiateur dont la chute avait provoqué cette clameur. Celle-ci pénétra par ses oreilles ; elle lui ouvrit les yeux pour faciliter le coup qui abattit son âme plus audacieuse encore que forte, et d'autant plus faible qu'elle avait mis sa confiance en soi, au lieu de la mettre en vous comme elle l'aurait dû. Dès qu'il eût vu ce sang, du même coup il but à longs traits la férocité. Au lieu de se détourner, il fixa ses regards sur ce spectacle. Il y puisait une fureur, sans même s'en apercevoir ; il se passionnait à ces luttes criminelles et s'enivrait de sanglantes voluptés. Ce n'était plus le même homme qui était venu là tout à l'heure ; il était devenu une unité dans la foule à laquelle il s'était mêlé et le vrai compagnon de ceux qui l'y avaient amené.

    Que dire de plus ? Il regarda, il cria, il s'enthousiasma, il emporta de là avec soi une frénésie qui l'aiguillonna, non seulement à revenir avec ceux qui l'avaient entraîné, mais à les devancer et à en entraîner d'autres."

    Saint Augustin, Les Confessions, Garnier-Flammarion, Livre III chapitre VIII, pp 117-118
    Paul Ruty