NUMÉRO 77 REVUE MENSUELLE MAI-JUIN 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Comment pardonner aux parents ?
 
Bernard, Hervé Comment pardonner aux parents ?
 
Cohen, Rut Diana Contrato
 
Delaunay, Brigitte À la frontière d'une analyse… Contrato
 
Giosa, Alejandro Ofensas y perdones
 
Health I. G. News Polémica en la Argentina
 
Laborde, Juan Carlos Crimen y castigo
 
Ruty, Paul Parents et pardon
 
Ruty, Paul Groupe clinique d'avril 2002


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Je parlerai des miens, même si ce n'est pas le lieu. Ils m'ont transmis leurs qualités et leurs défauts, leurs peurs, la capacité de dédramatiser, la dignité de mourir sans se plaindre, sans se faire remarquer. Mon père m'a montré sa capacité de travail, son dynamisme permanent, sa capacité de faire d'un petit événement joyeux une affaire à retenir, à se plaire…

Peut-être devrais-je me pardonner à moi-même pour mon incapacité à faire fleurir ce qu'ils m'ont donné de mieux ? J'ai les craintes de ma mère, sa façon qu'elle avait d'éviter les conflits, son silence vide de confidences à me faire, mais je l'ai toujours soupçonné de garder les secrets pour, comme elle disait, « ne pas faire souffrir les autres ».

Mon père parlait seul. A-t-il eu des confidents ? Moi peut-être, car déjà petite j'ai appris à me taire. Ils ont fait de moi une introvertie, un être chargé de vie intérieure qui accepte le monde comme une compagnie nécessaire et pas plus.

Je pourrais dire que j'ai beaucoup à pardonner à mes parents, mais il s'avère que leurs injonctions sont pour moi un énorme bénéfice secondaire, car je me suis battue toujours pour ne pas ressembler à mes parents bien qu'ils m'aient rattrapé et, à ce moment de ma vie, dans un tournant plutôt sombre, je vois que mon silence me protège, que mes peurs font prudence, que ma dignité me soigne des troubles qui, sans me contrôler, auraient pu me détruire.

Oui, aujourd'hui je suis moins émotionnelle comme ma mère, mais pas mouton comme elle l'a été. Aujourd'hui je ne regrette rien, je n'aimerais pas revenir d'un jour en arrière, car, hier, je comprenais moins. J'ai un seul rêve dont je me souviens avec mes parents. Je suis toute petite, je sus dans les bras de mon père et de ma mère alternativement. Le bus 22 passe par la Concorde. Je suis avec papa et je tends mes bras vers ma mère qui me prend dans les siens. Mais quand je suis avec elle, je tends mes bras vers mon père. Finalement, je prends le bus vers Notre-Dame avec mon père. J'ai l'impression de ne pas avoir connu la fusion avec aucun de mes parents. J'ai le sentiment d'avoir été adulte trop tôt et de n'avoir fait que ma volonté, mais encore faudra-t-il me poser la question de savoir si j'ai fait ce que je voulais de ma vie. J'ai l'impression d'avoir connu des espaces obscurs dans ma vie.

J'allais dire que je devrais leur pardonner d'avoir été toujours des adolescents se battant dans les arènes de la vie comme si je n'existais pas. Mais ce serait un mensonge, car ma mère me disait : « Dieu te rendra bonne ». Preuve de son impuissance à me conduire ? En tant que fille unique, j'ai soutenu le monde sur mes épaules.

Tout était dur, car tout m'était permis et j'ai dû faire ma propre éducation et ma propre discipline. Le monde n'a pas de pitié pour ceux qui échouent. J'ai vécu une solitude effroyable, mes amies n'étant que les filles des amis de mes parents. Je confesse m'être mariée très tôt, à moins de 20 ans. Ai-je laissé mes poupées ? Non je n'ai jamais eu de poupées, mais j'avais dans mon imaginaire des aventures extraordinaires. J'étais aussi bien Don Quichotte que Jeanne d'Arc, Thérèse d'Avila, Hernan Costès, Michel Strogoff.

Je dois pardonner à mes parents de ne pas m'avoir préparé à vivre dans le monde. Après avoir quitté, le collège je me suis mariée et j'ai eu quatre enfants. L'ange que j'étais est devenu révolté et infernal. Je réclamais mon droit à exister. Mais le monde était pour moi terriblement étroit : famille, maison, études, travail… Des gens que j'ai contactés au travail, à l'université, je n'ai rien compris. La trahison était le pain de chaque jour. Je suis toujours retournée au foyer pour me faire protéger. Mes parents m'ont fait croire que famille et protection étaient synonymes. Aujourd'hui, je sais que peut-être sans le savoir ils m'ont menti, car l'enfer pour moi est ma famille, mais c'est aussi mon paradis.

Si, j'ai beaucoup de choses à pardonner à mes parents. Honnêtement, je ne le savais pas en lisant ce que je viens d'écrire. Je ne vois pas quoi pardonner. Comme dit le poème : « je vois à la fin de mon long chemin que je suis l'architecte de mon propre destin. »

Par ailleurs, je ne comprends pas trop ce qu'est le pardon… Dans tous les cas, ceux qui m'ont offensé, ceux qui m'offensent et ceux qui m'offenseront ne m'intéressent pas. Quelque part, je me sens comme étant au-delà du bien et du mal.

Écrit à Paris un printemps qui fait semblant d'être hiver.
Comme si je faisais semblant d'être froide sans l'être.
Enfin, les interdits et les tabous n'ont été pour moi que des provocateurs.
Je n'ai rien violé de ce qui m'a été transmis.
Je suis allée seulement beaucoup plus loin
pour créer mes propres repères qui, bons ou mauvais, sont les miens.
Ils m'ont forcée à me créer des défenses, une générosité et une bienveillance
que j'étais très loin de voir dans ma propre famille.
Par ailleurs, j'attends toujours le père pour qu'il m'amène à Notre-Dame.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Quand j'ai parlé du thème de la prochaine lettre de SOS Psychologue autour de moi, à mes amis ou collègues interessés de plus ou moins près à la psychologie, j'ai souvent reçu comme première réponse un long silence chargé d'arrières pensées, parfois suivis de toussotements ou de raclements de la gorge, bien en cohérence avec la première partie de la réponse.

Ensuite, venait parfois une histoire entre la personne interrogée et ses parents, emprunte de douleurs, de frustrations, de séparation forcée ou choisie, ou de solitude, qui ne semblait pas être terminée. Cette courte enquête clinique mettait en lumière le caractère tout à fait actuel et certainement dépassant les barrières générationnelles et culturelles du problème du pardon aux parents.

Pour ma part, l'annonce du thème à traiter a été suivie par un long silence de plusieurs semaines avant d'envisager de penser le thème, puis d'accoucher quelques mots cohérents en phase avec ma propre problématique.

Pardonner aux parents implique que ceux-ci sont, à nos yeux, coupables de différents maux, qui nous ont fait souffrir ou nous font encore souffrir. Que cette sorte d'accusation soit justifiée ou qu'elle soit la conséquence d'une projection de notre part, par un transfert de notre propre responsabilité sur le dos des parents, pour devenir autonome il est nécessaire de délier suffisamment l'écheveau intime des sentiments, souvent forts et contradictoires, qui nous lient à eux.

Personnellement j'ai la sensation de m'être toujours heurté, depuis mon enfance, à un mur face au couple qu'ont toujours formé mes parents. Ma réaction fut de me défendre en me recroquevillant sur moi-même, pour éviter de me confronter aux sentiments que m'inspiraient mes parents, amour, haine, peut-être jalousie, orgueil. Finalement c'est la confrontation au monde et aux personnes qui le composaient que j'ai fini par fuir, m'empêchant ainsi de développer des expériences relationnelles enrichissantes et de devenir adulte.

Mais en même temps pour me protéger du monde j'ai recherché le cadre rassurant du foyer, cette situation me plongeant dans un conflit avec des forces antagonistes bien marquées.

Il a fallu me dégager peu à peu de ce conflit paralysant, grâce à la psychanalyse, pour remarquer que je pouvais exister par moi-même et non comme un enfant toujours dans l'attente agressive de ces parents.

Mais si cette histoire paraît simple, voire banale, elle apparaît bien plus ténébreuse si j'ajoute que ce cheminement a emprunté des voies inconscientes, laissant ma conscience dans un sentiment d'abandon et de dépression, derrière lesquels je pressentais des paysages noirs et terriblement angoissants, dessinés par la puissance fantasmatique de l'enfance.

Dans cette situation comment pardonner aux parents ?

Au préalable il faut avoir la motivation et le désir de pardonner aux parents. Pour ma part, cette impulsion est née du désir de construire ma propre famille, en tenant compte de mon évolution, de ma maturité et des personnes qui sont disponibles autour de moi, ce qui consiste à faire coïncider des images idéales avec la réalité.

Cette canalisation de l'énergie sur un vrai projet de vie permet de sortir progressivement de l'état de confusion qui me caractérisait et de faire le tri utile des sentiments envers mes parents, entre ceux qui me permettent d'avancer vers la réalisation de mon « programme » et ceux qui m'empêchent ou me freinent.

Il s'agit d'un véritable travail actif pour analyser les sentiments que suscitent mes parents, soit à leur contact, soit en côtoyant d'autres personnes qui ravivent l'image de mes parents selon un scénario déjà vécue mais actualisé (c'est-à-dire sous l'effet de projections). Il s'agit de reconnaître les sentiments objectifs de ceux qui sont fantasmés, c'est-à-dire construits sur des images d'eux différentes de la réalité.

Évidemment après ce travail d'investigation qui peut durer toute la vie, il peut rester des sentiments négatifs tout à fait objectifs, fondées sur des attentes parfaitement justifiées mais jamais satisfaites. Tentons de voir nos parents comme faillibles, pouvant être substitués par d'autres personnes, non plus imposées mais choisies, susceptibles de combler des désirs jusque là frustrés. Et le pardon aux parents viendra naturellement, avec de la patience et de la persévérance, à condition de se considérer comme responsables des actes que l'on met en œuvre pour réaliser notre projet de vie et non plus de transférer la responsabilité sur les autres, sur l'Autre, ce parent qui a été notre premier interlocuteur privilégié.

Et n'oublions pas qu'un sourire, une pensée, une action peut changer notre vision du monde. Désir, travail et objectivité sont la condition sine qua non pour guérir des blessures parfois profondes de l'enfance qu'ont pu nous infliger réellement ou de manière fantasmée nos parents.

Je vous invite, si vous ne l'avez pas déjà fait, à pardonner à vos parents en commençant à l'intérieur de vous-même !

Hervé Bernard



Et si j'écrivais ? Des pages et des pages. Si je remplissais des pages et des pages pour calmer mon angoisse. Pour ne plus me voir. Pour m'échapper. Peut-être qu'il s'échapperait de moi. Comme une sorte de ruban qui monterait vers ce ciel et qui me servirait de balançoire d'où je pourrai voir le monde. Me pencher au dessus du gouffre. Me faire peur. Noircir des cahiers. Comme Blaise Cendrars. Ça a toujours été mon rêve. Seulement Cendrars ne noircissait pas ces cahiers sans douleur.

Mais il se délivrait de ses angoisses comme cela.

Pourquoi cela a-t-il été Blaise Cendrars ? Pourquoi lui ? Pourquoi Sarah et pas Rachel ? Écrire, écrire aussi vite que la pensée ? Impossible. Le crayon est un train trop poussif. Le train de la pensée. Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi Blaise Cendrars ? Pourquoi Paris-Moscou ?

Pourquoi Prague ? Pourquoi Varsovie ? Pourquoi Berlin ? Pourquoi Paris ? Pourquoi Pékin ? Pourquoi j'y vais pas ? Pourquoi l'argot ? Pourquoi j'suis pas quelqu'un ? Pourquoi tout ça ?

Pourquoi ces allumettes le long du trottoir ? Pourquoi ces cent moulins ? Pourquoi n'y a-t-il pas d'hygiaphone dans votre mémoire ?

Pourquoi ces pansements ?

Pourquoi ces places ? Pourquoi ce téléphone ? Pourquoi toutes ces images ? À quoi servent-elles, sinon à me dézinguer les nerfs ?

Pourquoi cette neige, ce froid, ce bleu, ce gris, ces enfants décharnés ?

Pourquoi suis-je dans cet état ? Je ne suis plus une femme. Je suis invendue. Mes seins se ramassent à la petite cuillère. Je n'ai plus conscience de mon visage. Je ne sais plus. Étais-je seule ou ne l'étais-je pas ? Si, je l'étais. À quoi servent ces poulies ? Pour servir les Princes.

Comme Tolstoï ? Pourquoi ne suis-je pas Tolstoï ? Pourquoi ne suis-je pas grande ? Pourquoi mes ailes ne se déploient-elles pas ? Pourquoi ai-je quitté mon carnet ? Il était trop petit.

Ce cahier me suffit. Ne plus voir les gens, m'enfermer, m'échapper. Ne plus être je, être. ÊTRE. Ne plus courir après moi-même constamment.

Décidément, les récits de Cendrars sont meilleurs. Mais il écrivait dans la douleur. Toi, que fais-tu ? Moi, j'écris dans la souffrance.

Pourquoi ai-je quitté le naufrage du Titanic ? Pourquoi ce champagne qui coule à flot ?

Pourquoi l'énergie du désespoir ? Je ne sais pas. Inquiétant, ce silence.

Pourquoi est-ce que je ne parle pas ? Suis-je muette ? Si je suis muette, je ne suis pas sourde et j'entends bien. Faudra-t-il longtemps supporter cela ? Tous ces bruits insupportables et cette voix qui égrène des bizarreries. Et lui qui est-ce ?

Son père, sa mère, son frère, que sais-je encore ?

Pourquoi tous ces ronds sur la glace ? Pourquoi cette patinoire et ces jeux infâmes ?

Une tirelire. Tiens, que fait-elle là ? Non, décidément, le crayon est trop lent. La pensée va trop vite. Il ne peut la rattraper.

Mais qu'est-ce que j'ai ? Je ne sais pas. C'est tant pis. C'est trop tard. J'ai la pensée enfermée dans ma tête. Ce panier est comme un ventre de femme. La pensée inconsciente.

Écrit en janvier 1991
Brigitte Delaunay



Dans mon rôle de visiteur de prison essayant d'adapter à ce milieu très spécial qu'est la prison, des techniques psychanalytiques, j'ai l'occasion fréquente de rencontrer des garçons qui gardent de leur enfance un souvenir horrible : abandon, mauvais traitements, viols, mauvais exemples, pères ou remplaçants du père battant la mère, ivrognerie, drogue. Bref, une enfance qui apparaît sur un fond particulièrement sinistre. Rares sont, dans le monde carcéral, les cas d'enfance heureuse et enrichissante. Il y a un lien certain, c'est l'évidence, entre les mauvais traitements dans l'enfance et la délinquance que je rencontre plus tard. Mais pour ce qui nous intéresse ici, il en résulte souvent un mélange bizarre d'attachement incompréhensible à des parents considérés par ailleurs comme la cause de tous les maux, une relation qui semble ne pouvoir se concevoir que dans le drame. On trouve fréquemment une cohabitation contre nature entre le parent indigne que l'on rejette et le géniteur à qui l'on est prêt, hors de toute logique, à tout pardonner. Mélange inexplicable et inextricable d'amour et de haine.

Il y a des exceptions ou du moins qui paraissent telles et elles sont de taille : j'ai relaté en d'autres occasions*, une partie de l'histoire de Jacques, meurtrier de sa mère et qui se sent pour cela, maudit jusqu'à la fin des temps. Jacques avait une admiration sans borne pour elle. Tellement, sans doute, qu'il n'avait pas pu supporter la vue d'une femme ivre morte, vomissant son vin et sa bile et dévalant sur le ventre les escaliers de la maison familiale.

J'ai raconté aussi l'histoire de Louis qui, sous l'empire de l'alcool, a tué une vieille dame qui ressemblait tellement à sa mère. Sa mère, il n'aurait sans doute jamais pu de sang froid !

Dans ces deux cas, il y avait mauvais traitements dépassant l'entendement. Jacques m'avait montré entre autres, une longue cicatrice à moitié cachée par ses cheveux : un coup de sabot qui lui avait valu 42 points de suture alors qu'il n'avait que cinq ans. Louis avait été abandonné à la DDASS. Lucien, torturé et violé par son beau-père, s'échine encore, près de 50 ans plus tard, à trouver des excuses à une mère qui pourtant savait ce qui se passait et avait laissé faire, à une mère qu'il n'a pas vue depuis une dizaine d'années et qui ne s'est jamais enquis de son sort de détenu.

Avant de se demander s'il faut pardonner aux parents, il faut bien constater qu'il y a, après passage à l'acte irréversible de délinquants comme Jacques et Louis, quelque chose qui, dans l'horreur ressentie, ressemble à une amorce de pardon. Même pour le non-croyant, apparaissent alors la notion de péché et le spectre de la damnation éternelle. Comme si la nécessité du pardon aux parents était quelque chose d'engrammé de toute éternité !

Comment peut-on comprendre cette ambiguïté dans le comportement ? Une exigence extrême et irraisonnée pouvant conduire à des actes graves irréversibles et une attente du moindre signe qui permettra le pardon et la réconciliation.

« Fallait-il que vous l'aimiez pour en arriver là ! » avais-je suggéré à Jacques.

Il serait inconvenant de limiter cette ambiguïté aux seuls parents. On la retrouve dans tout crime passionnel. Tuer son mari ou sa femme par amour relève du même phénomène, mais c'est le père ou la mère qui sont les modèles.

Et c'est là que réside tout le problème. Il y a entre parents et enfants et surtout entre mère et enfant des liens subtils qui subsistent malgré toutes les vicissitudes. Tuer ma mère, c'est tuer une partie de moi, cela s'apparente à un suicide. La mère fait partie de mon ombre, elle représente la génitrice. Mais aussi, tout ce qui en moi me plait ou me déplait, c'est d'elle que je le tiens, je suis un morceau d'elle, même si je trouve révoltant de découvrir en moi des tendances que je réprouve. Accepter sa mère telle qu'elle est, c'est souvent vivre en harmonie avec son inconscient, avec son ombre.

Mon père est mort, il y a bien longtemps. Nous n'avions pas ou peu de relations. Il avait rendu ma mère malheureuse, paraît-il. Il y avait sans doute aussi réciprocité. D'où lui vient alors, cette auréole que je lui vois souvent en rêve autour de la tête ?

Ma mère, quant à elle, est très malade, malade d'avoir trop vécu, malade d'être vieille, malade de souffrir ce qu'elle a toujours voulu ignorer chez les autres. Elle ne peut plus marcher. Elle peut à peine se servir de ses mains. Sa tête est de plus en plus en plus absente. Son portrait ? Je lui ressemble physiquement, comme deux gouttes d'eau, dit-on. Et pourtant, elle est tout mon contraire, au point que toutes nos options ont toujours été à l'opposé l'une de l'autre dans la vie et le sont encore quand il lui arrive de retrouver un peu plus de lucidité. Hormis un lien de parenté devenu impalpable au fil des ans, tout nous sépare ou plutôt nous séparait, car elle n'a plus maintenant de la vie que le vacillement d'une flamme de bougie sur le point de s'éteindre.

D'où vient alors, qu'en même temps qu'elle, depuis que son état de santé s'est aggravé, je ressens une douleur sourde dans les reins qui m'oblige à me replier sur moi-même pour me calmer ? Est-ce une façon de retrouver la position du fœtus ?

D'où vient que cette douleur me coupe les jambes et que j'ai l'impression d'avoir de plus en plus de mal à marcher, comme elle ?

D'où vient que je sens mon esprit s'embuer ?

D'où vient, en revanche, que je sens, que je sais, que tous ces symptômes disparaîtront en même temps qu'elle ?

Pardonner à ses parents, ne serait-ce pas quelque chose comme s'accepter tel que l'on est ?

…Aussi naturel et aussi difficile ?

Madame D a battu son fils sans raison et sans limite quand il était petit. Prise de remords à retardement et se sentant responsable de la suite dramatique, elle est venue voir son petit Marcel en prison. Elle lui avait demandé par lettre de lui pardonner. Marcel s'est longtemps demandé comment il allait la recevoir. Finalement, il a dit simplement, en la voyant au parloir :

« Merci, d'être là, Maman ; je t'attendais, tu sais ! »


* Dans « Prison. Le cri du silence » (éditions de l'Harmattan)
Paul Ruty



E. : « Ambiance très joyeuse, je réfléchissais, dans un train. Il y avait des fleurs et des oiseaux à l'extérieur du train. Le train montait. Tout à coup, de superbes petites voitures en bois, des jouets. Mais on pouvait aller dans ces voitures, les conduire. Harmonie des couleurs. Je vois une femme que je pense connaître. Je la salue, j'ai du la voir dans une réunion. J'arrive dans une pièce comme des étapes. Il me semble voir des clients. La femme ressemble à Annie, une styliste qui voyage souvent avec moi. Elle est très belle, plus que d'habitude (elle avait des dents de cheval). Elle ne dit rien (contrairement à son habitude). Elle se met sur un grand lit. Elle a un pyjama sous la robe. Elle fait des mines et veut m'attirer pour m'enlacer. Je résiste. »

Le groupe : symbole important  sur le train qui monte et les petites voitures. Pour évoluer, il faut régresser. La richesse vient de l'enfance. On évolue dans la mesure où on est capable d'être témoin de soi-même. C'est un rêve de vie. Beaucoup de couleurs. Pas d'ombre ! Rêve magnifique d'évolution comme si quelque chose en toi était en train d'émerger. Tu te regardes dans la glace et tu vois Annie différente. Elle est là uniquement pour marquer le contraste. L'inconscient l'a choisie1

A. : « J'ai un cabinet dans un splendide immeuble Haussmann. Peinture blanche et neuve. Moquette neuve. Une grande pièce au fond après une longue galerie d'entrée. Une salle d'attente commune à un autre cabinet sur la droite. Bureau Napoléon Ier au milieu de la pièce. Une dame aux cheveux coupés courts, y anime des séminaires. Mes deux pièces sont, outre ce cabinet, une salle d'attente privée. Je trouve cela tellement « too much » que je préfère en général, laisser les patients dans la salle commune afin d'afficher un accueil plus modeste. Cet endroit est presque culpabilisant pour moi tant il est luxueux bien que relativement dépouillé. Ensuite, je suis à l'extérieur et je vais traverser une route au bitume frais pour aller vers une station service rouge et jaune. »

Il faut traverser le bitume frais de la route comme le gris du quotidien pour aller faire le plein d'énergie psychique à la station rouge et jaune. Le rouge « rubedo » des alchimistes est la couleur de la transformation. Gris aussi les cheveux de cet être surmoïque2

G. : « Après mon dernier rêve, je rattrape les images principales et d'autres images sortent par synchronicité.

Il y a une immense falaise. Tous mes enfants et petits-enfants sont là. Je suis avec ma dernière fille ; j'ai peur qu'ils tombent. Elle vient de me pousser pour me mettre dans la même situation que mes enfants pour contempler pourquoi j'ai peur.

Qu'est-ce qui peut me faire peur ?

Je suis dans une maison. Un balcon, un abîme immense. Avec une corde, comme Zorro, il me faut aller sur un autre balcon pour sauver quelqu'un. Je n'ai pas peur. Je dois retourner sur mon balcon. Maintenant, j'ai peur, j'ai la chair de poule. Je ferme les yeux, je saute et je tombe juste, car j'avais calculé avant de fermer les yeux.

Un acte : j'ai sauvé quelqu'un et maintenant j'ai le droit de me protéger moi-même.

La semaine dernière. Il y a quelque chose à chercher chez le père et en me réveillant la voix : il y a quelque chose à résoudre avec l'Œdipe avec ton père. Je me souviens que, quand j'avais 30 ans, une cartomancienne m'avait dit : « Tu devrais revoir l'image que tu as de ton père. Il n'est pas que ce qu'il dit ». Je sors dans la rue pour acheter un parfum. Je n'en ai pas besoin, car j'en choisis un qui s'appelle « plaisir » de Estée Lauder. Je comprends que véritablement mon père était un homme de plaisir qui vivait avec plénitude et j'avais gardé une sorte de distance de respect. J'ouvre le parfum et je pense à mon père. Qu'est-ce que je n'ai pas compris de mon père ? »

Le groupe : le plaisir n'est pas dangereux. Accepter le plaisir c'est aussi accepter la vie. Pourquoi cette évocation après tant de temps ? Il faut se lancer dans cette exploration du plaisir et faire le lien avec mon père.

G. : « Pourquoi n'ai-je pas vu mon père comme un homme désirable ? Mais il l'était et je le manifeste par une autre représentation pour ne pas montrer le désir du père : C'est lui que je revois dans Kurt Jurgens au cinéma en shuntant l'interdit œdipien. Mon père était un sauveur, toujours à sauver les autres. »

Plaisir et souffrance sont, comme ça, très proches.


1 Il y a derrière cette censure, un refus d'E. à se regarder telle qu'elle est avec ses qualités et ses défauts, son côté ombre et son côté conscient. Mais, il y a cet optimisme, cette joie de vivre qui compense tout à fait.
2 Il serait intéressant de creuser davantage cette dame aux cheveux gris coupés courts. Ne serait-ce pas la vie qu'elle a abandonnée, c'est-à-dire la femme qu'elle serait devenue, sage sans doute, mais grise et monotone. La route et le bitume frais se présentent comme une nouvelle vie pleine d'espoir dès qu'elle aura fait le plein.
Paul Ruty