NUMÉRO 91 REVUE MENSUELLE MARS 2004

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Dix ans ! … ¡Diez años! Éditorial Editorial
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Les rêves Los sueños
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Rêver les yeux bien ouverts Soñar con los ojos abiertos
 
Bernard, Hervé L'histoire des rêves
 
Courbarien, Elisabeth Du fantasme au rêve
 
Giosa, Alejandro El sueño
 
Health I. G. News Casos y Condiciones
 
Laborde, Juan Carlos El sueño
 
Laburthe-Tolra, Michèle Quel rêve ?
 
Ruty, Paul L'interprétation des rêves
 
Ruty, Paul Séance d'analyse de rêves de fevrier 2004


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Ce n'est qu'à la fermeture de ce numéro que nous avons été confrontés au fait qu'il s'agissait des 10 ans de la lettre, qui est publiée et diffusée dans le monde entier et par Internet, oui, le monde entier, car en grande partie le courrier international auquel nous répondons, toute l'équipe de SOS, chaque mercredi, fait écho à des thèmes qui ont été publiés. C'est ainsi qu'ils nous suggèrent de parler de telle ou telle chose. Nous avons du courrier personnel où les gens ressentent le besoin de demander des orientations, des adresses de psychologues dans différents pays. Par ailleurs, beaucoup de personnes se confient à nous, car, dans certains pays, il y a peu de spécialistes.

C'est une synchronicité que le thème de ce numéro soit sur les rêves, car la première lettre de SOS, non encore publiée par Internet, traitait des rêves, il y a exactement 10 ans, en mars 1994.

SOS a 15 ans et se porte très bien comme un jeune adolescent qui s'éveille à la vie de groupe et éveille les autres pour qu'ils tiennent compte de son existence.

Il faudra parler de la vocation de cette « Lettre ». Personnellement je ne voulais pas faire de la lettre ni une plate-forme de communication pour les savants ni une voie de vulgarisation, car des livres savants nous en avons tous les jours. Quant à la vulgarisation, chaque semaine des magazines communiquent les mille secrets du bien-être. Je voulais faire de la lettre un lieu de confidences personnelles où chacun pouvait décliner les thèmes selon son vécu. Nous étions tous d'accord. Si parfois des concepts théoriques apparaissaient, il ne s'agissait pas de froides définitions, mais de touchés utiles pour mieux canaliser les confessions.

Je remercie mon équipe qui, jour après jour, enrichit et devient plus libre. Je perçois une cohérence interne remarquable, quand une fois par mois en comité de lecture les articles sont lus nous sommes surpris par le fait que, sans le savoir, les récits semblent s'enchaîner comme les perles d'un collier.

Fréquemment nous remarquons après la publication de la lettre qu'il reste des fautes d'orthographe ou certains erreurs de frappe, mais il faut bien comprendre que nous sommes tous des bénévoles, que nous prenons du temps sur notre vie de famille pour donner gratuitement, pour motiver les gens à approcher la psychologie pas et pour partager ensemble des inquiétudes qui, pour beaucoup, n'ont pas pu être exprimées.

Nous faisons également une réunion mensuelle, les derniers mercredis de chaque mois, de 20 h 30 à 22 h 30, ouverte à tous nos adhérents, mais aussi à tous les autres qui veulent connaître nos activités et les partager. Seulement il faut s'inscrire en avance, parfois très en avance, car l'espace physique est limité. SOS fonctionnant dans mon cabinet, nous n'avons pas le temps de nous déplacer ni de faire des choses dont l'ampleur pourrait nous dépasser.

***

10 ans d'amour, d'ouverture, de démocratisation de la psychologie.

Il y a 10 ans, notre webmaster, Jacques Pioton, créateur professionnel de sites Internet prestigieux, a contribué à la diffusion de nos lettres en construisant pour nous un site plein de charme et fort accueillant. Je le remercie spécialement et remercie également le secrétaire général, Hervé Bernard, pour son assiduité et la mise en page de chaque numéro de la lettre.

Bravo à notre petite lettre de SOS, bravo pour nous amener à dépasser nos individualités pour consolider chaque jour cette équipe de bénévoles et mettre en valeur le concept de gratuité qu'il est bien rare de trouver aujourd'hui dans notre monde et surtout dans notre profession.

Je remercie également Elisabeth Courbarien et Jacques Pioton pour leurs efforts à effectuer les corrections de la lettre de SOS.

Fait à Paris le 28 mars 2004
avec joie, dehors le soleil brille.
Ce soleil qui est présent
dans le logo de SOS et qui parle
de vie et de résurrection.
La Présidente



Chapitre 16 de mon livre « Aspects psychosociaux de C. Gustav Jung »

Freud fut le premier à étudier les rêves avec des critères scientifiques. Il dut, pour ce faire, se démarquer des deux dogmes dominants dans ce domaine. Le premier, propre à une pensée sans doute archaïque et au sentiment populaire, selon lequel le rêve était une manifestation bénéfique ou hostile émanant de pouvoirs supraterrestres, démoniaques ou divins. Le second, dont se réclamaient l'immense majorité des médecins et des profanes cultivés, supposait que :

« Les rêves étaient exclusivement provoqués par des stimuli sensoriels ou physiques agissant de l'extérieur sur le rêveur ou surgissant par hasard au niveau des organes internes. Selon ce point de vue, le rêve est considéré comme dépourvu de sens et de signification. Il est comparable à une série de sons que les doigts d'un profane arracheraient au piano en parcourant le clavier au hasard. Les rêves constitueraient alors un « processus physique totalement inutile et bien souvent pathologique » et toutes les particularités de la vie onirique s'expliqueraient par le travail incohérent d'organes isolés ou de groupes de cellules cérébrales obéissant à des stimuli physiologiques153. »

Freud a réagi contre ces interprétations et ouvert le chemin de son étude psychologique et clinique.

« Le rêve est un phénomène psychique qui, par opposition aux autres faits de la conscience, par sa forme et son contenu significatif, se situe en marge du constant devenir des faits conscients. En tout état de cause, le rêve, en général, semble faire partie intégrante de la vie consciente de l'âme ou plutôt en constitue une expérience externe et apparemment occasionnelle. Les circonstances particulières de la formation du rêve conditionnent sa situation exceptionnelle ; en d'autres termes, le rêve ne provient pas, comme d'autres contenus de la conscience, d'une continuité totalement logique ou purement exceptionnelle des événements de la vie, mais constitue le résidu d'une étrange activité psychique développée pendant le sommeil. Cette origine donne sa particularité propre au contenu du rêve, lequel contraste étonnamment avec la pensée consciente154. »

« La fonction générale des rêves consiste à tenter de rétablir notre équilibre psychologique en produisant un matériel onirique qui rétablisse, de manière subtile, tout l'équilibre psychique… Le rêve compense les déficiences de la personnalité et, en même temps, avertit le sujet des dangers de sa vie présente. Celui qui néglige les avertissements contenus dans les rêves peut ainsi faire l'objet de réels accidents. De tels messages de l'inconscient sont plus importants que ce que pensent la majorité des gens. Dans notre vie consciente, nous sommes exposés à toutes sortes d'influences. Il y a des personnes qui nous stimulent ou qui nous dépriment, des événements à notre poste de travail ou dans notre vie sociale qui nous perturbent. De telles choses nous conduisent sur des chemins qui ne correspondent pas à notre personnalité. Que nous nous rendions compte ou non de leur action sur notre conscience, elles ont un effet perturbant et nous laissent sans défense… Plus la conscience est influencée par des préjugés, des erreurs, des fantasmes ou des désirs infantiles, plus s'élargira la brèche qui existe en établissant une dissociation névrotique conduisant à une vie plus ou moins artificielle, très éloignée des instincts sains de la nature et de la vérité155. »

Les rêves peuvent parfois annoncer certains succès bien avant qu'ils ne se produisent dans la réalité. Ceci n'est pas un miracle ou une forme de précognition. Beaucoup de crises dans notre vie ont une longue histoire inconsciente. Nous avançons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte des dangers qui s'accumulent. Mais ce que nous ne parvenons pas à voir consciemment, notre inconscient le perçoit et nous en transmet l'information au moyen des rêves. Rappelons un cas typique : une femme mariée rêve que son mari la voit sortir d'un hôtel avec un homme. Elle ne fait pas cas de l'avertissement. Les faits se produisent quelque temps après : le mari de la dame ne la voit pas sortir, mais entrer dans un hôtel où un ami abusant de sa confiance l'avait emmenée, ce qui provoque, comme il est logique, une véritable crise au sein du ménage et de terribles complexes de culpabilité chez la femme.

Si les rêves peuvent ainsi constituer très souvent un signal d'alarme, il s'avère également qu'il n'en est pas toujours ainsi. C'est pourquoi toute supposition concernant une main bienveillante qui nous arrête un moment est douteuse. Ou, pour le dire sous une forme plus concrète, il semble qu'une certaine intervention bienveillante agisse parfois alors que, d'autres fois, ce n'est pas le cas. La main mystérieuse peut même signaler le chemin de la perte ; les rêves démontrent que ce sont des pièges ou qu'ils semblent l'être. Ils agissent souvent comme l'oracle de Delphes qui prédit au roi Crésus que, s'il traversait le fleuve Halis, il détruirait un grand royaume. Ce n'est que lorsqu'il se trouva totalement vaincu après avoir traversé le fleuve Halis qu'il comprit que le royaume en question était le sien.

« Nous ne pouvons nous permettre de traiter les rêves à la légère. Ils ne naissent pas d'un esprit complètement humain, mais plutôt d'une nature déchaînée peuplée de belles déesses généreuses, cruelles aussi, plus proche de l'esprit des mythologies antiques ou des fables des forêts primitives que de la conscience de l'homme moderne156. »

Il est indispensable de commencer par Freud lorsqu'on étudie les théories et pratiques jungiennes, car, à notre sens, Jung prolonge, approfondit et donne un caractère universel à la psychanalyse freudienne en la faisant passer d'une technique de traitement des névroses à une voie de construction de la personnalité.

Freud avait observé que le rêve était une « voie royale » pour percer les secrets de l'inconscient. Jung, à son tour, privilégia cette méthode d'analyse des rêves, selon lui, irremplaçable, en y adjoignant, toutefois, les « illusions » constituées par les « fantasmes » et les « visions », pour leur valeur sémiologique. Au contraire de Freud et de ses disciples qui ont accordé toujours moins d'importance à l'interprétation des rêves, pour Jung et ses continuateurs, elle constitue un matériel indispensable.

Freud et ses disciples tirèrent leurs conclusions sur le matériel onirique à partir de la seule méthode des « libres associations ». Cette méthode consiste principalement à laisser parler le patient sur le contenu de son rêve. D'abord, l'analyste divise le rêve en autant de parties que nécessaire pour ensuite amener le patient à préciser ce que lui suggèrent ces différentes parties.

Jung adopte la même technique tout en préférant, néanmoins, des associations moins libres, moins souples, dans tous les sens du terme, et davantage axées sur le contenu du rêve et sa relation plus ou moins immédiate avec la réalité quotidienne, ce qui constitue l'analyse du rêve sur le plan de l'objet, de même que la compréhension du rêve sur le plan du sujet ; c'est-à-dire en tenant compte de ce que l'image onirique veut dire dans l' « ici et maintenant » sur le complexe subjectif du rêveur.

Jung parle ainsi du « contexte » du rêve et de la « méthode d'amplification » de celui-ci. Il estime que, si la méthode freudienne des « libres associations » débouche, certes, sur des complexes, le monologue du patient ne peut jamais garantir qu'il s'agit précisément du complexe qui donne le sens au rêve.

C'est pour cette raison que Jung est amené à intervenir dans le libre « jeu des associations » du patient, ce qui constitue un véritable scandale pour les freudiens orthodoxes. Il suffisait de franchir le pas et Jung n'hésita pas à le faire. L'analyste jungien, perdant toute pudeur, selon les disciples de Freud, se croit dans le devoir de « s'associer » tranquillement avec son patient afin de faciliter le betrachten au commencement de l'analyse et promouvoir en lui-même la « pratique de l'inconscient ». Dès lors, l'analyste jungien vit comme un devoir nécessaire le fait de s'associer tranquillement avec son patient même quand son action peut être considérée par la critique externe comme un délire à deux.

Cette hérésie acquiert sa signification réelle lorsqu'elle est liée à l'inconscient collectif. En effet, lorsque le sujet reçoit en rêve des images collectives, l'analyste jungien se sent alors en terrain commun et s'attribue le droit d'enchaîner. En réalité, il s'agit moins pour l'analyste de s'associer que de fournir au patient le matériel qu'il a rassemblé dans sa recherche de l'inconscient collectif et de pratiquer ainsi des rapprochements objectifs. Cet aspect du traitement jungien peut être très dangereux. Un des propres disciples de Jung, le Dr Roland Cahen, souligne ses dangers et ne le recommande qu'en dernier recours157.

Nous reconnaissons parfaitement tous ces dangers. Seul un analyste avancé sachant bien ce qu'il fait peut les affronter sans risques majeurs. C'est aussi l'occasion de signaler que le silence extrême imposé par les freudiens n'est pas non plus exempt de danger, parce qu'il décourage le patient par la pratique d'un long monologue. Le patient finit, comme le dit Baudoin, par ne plus rien comprendre à cette « histoire de fous158. »

Jung a avancé, de manière décisive, dans l'étude des rêves en distinguant, à partir d'un principe heuristique fécond, deux plans que nous avons seulement mentionnés en passant. Il s'agit de deux niveaux d'interprétation aussi valables et possibles l'un que l'autre et aucunement exclusifs, parce que complémentaires pour un même matériel onirique : l'un appartenant au « plan de l'objet », l'autre au « plan du sujet ». Il est riche d'enseignements d'analyser le rêve alternativement sur chacun de ces plans.

Examinons un exemple apporté par Jung lui-même :

« Une patiente désire traverser une rivière lorsqu'elle se voit retenue par le pied par un crabe. Cette malade vit une relation homosexuelle avec une amie et, par association, en vient à penser que les pinces du crabe représentent l'affection accaparante de son amie. Il s'agit là de l'interprétation depuis le plan de l'objet, mais cette interprétation n'épuise pas le matériel par rapport au sujet lui-même, car le crabe est un animal qui avance à reculons – preuve d'une disposition régressive – et qui est associé au cancer, ce qui donne à penser que la racine de l'homosexualité est terriblement dangereuse159. »

Dans le sens strictement freudien, postulant que le rêve exprime des désirs – ou, plus exactement, nous dirons des tendances – réprimés, il existe de la part du rêveur une approximation de l'objet, désiré ou craint. Nous nous voyons amenés à englober un rêve quelconque à l'intérieur des deux plans de l'interprétation jungienne.

La différence d'interprétation entre Freud et Jung est capitale. Cependant, une observation attentive permet de déceler de nombreux points de convergence.

Pour Freud, le contenu manifeste du rêve et de son souvenir, avec son aspect arbitraire et absurde, est une façade à travers laquelle on occulte les vrais désirs de l'inconscient, qui peuvent se découvrir à travers les « libres associations ».

Selon la terminologie freudienne, nous avons :

• le « contenu manifeste » constitué par les images oniriques dont on se souvient au réveil et en relation avec le quotidien ;

• le « contenu latent » formé par les pensées qui tentent d'arriver à la conscience et qui constituent le véritable motif du rêve – liées au complexe subjectif du patient ;

• la « censure », action du Surmoi et qui interdit l'accès au plan de la conscience du contenu latent et le transforme en images anodines. Freud emploie l'expression « censure » qui est exprimée alternativement en ce qu'elle est le même travail que réalisent les autorités avec le journalisme en temps de dictature, de guerres ou de troubles, en déguisant les informations et en les présentant sous forme satisfaisante pour elles.

***

Les artifices, utilisés par les contenus oniriques pour détourner la censure, comme les effectuent les journalistes habiles qui publient les informations officielles, mais en filtrant à travers elles des faits réels qui pourront être interprétés par les éventuels lecteurs surtout quand ceux-ci possèdent une clé d'interprétation, sont :

I. – La dramatisation

Dans les rêves, ne figure aucune idée abstraite, mais des images concrètes, sans souci de traduction logique. Comme à travers un film de cinéma muet sans légendes pour l'éclairer bien que, parfois, les personnages du rêve parlent et présentent comme une scène la réalisation de quelque chose ;

II. – La condensation

Elle consiste en ce que plusieurs personnages ou éléments de plusieurs personnes se réunissent en apparaissant avec le contenu manifeste comme une seule personne. Par exemple, on rêve que l'on est menacé par une personne qui réunit les conditions psychologiques de sa femme, qui a le visage d'une autre personne, qui s'habille comme une troisième et qui agit comme un criminel. Dans cette image se trouvent concentrées les caractéristiques de quatre personnes ;

III. – Le dédoublement ou multiplication

Il s'agit du phénomène inverse de celui de la condensation ; ici, par exemple, le caractère d'un ami se retrouve chez un autre, sa voix chez un troisième, ses occupations chez un quatrième, etc.;

IV. – Le déplacement

C'est le processus le plus important de la déformation du rêve qui consiste à substituer une image du contenu latent. Par exemple, si une personne hait profondément quelqu'un, dans le rêve celle qui haïra ne sera plus le rêveur, mais une tierce personne, sans aucun rapport avec elle. La haine du rêveur apparaît investie dans un autre homme. En réalité, ce mécanisme est l'une des clés de toutes les écoles analytiques et on l'appelle « projection ». Il n'agit pas seulement durant le sommeil, mais d'une manière permanente et il n'est pas difficile de le capter lorsqu'il fonctionne en état de veille ;

V. – L'inversion chronologique

Il s'agit d'une présentation sans ordre temporel réel ;

VI. – La représentation de l'opposé

Elle apparaît lorsqu'une personne désirant, par exemple, être aimée, rêve que la personne aimée lui est indifférente ;

VII. – La représentation par le détail

Dans ce cas, un acte intensément désiré, comme, par exemple, déshabiller une femme, est substitué dans le rêve par celui de lui enlever une boucle d'oreille ;

VIII. – La représentation symbolique

Nous abordons, là, l'une des différences essentielles entre Freud et Jung. Pour Freud, selon Ángel Garma, dont le livre « L'interprétation des rêves », est une explication des interprétations freudiennes :

« La symbolisation peut être considérée comme l'une des formes spéciales du déplacement. Quand, dans différents rêves, on observe qu'un élément concret du contenu manifeste est en relation, dans certaines circonstances, avec un élément réprimé du contenu latent, il appelle le premier « symbole ». Par représentation symbolique, il faut comprendre qu'un objet ou un acte n'apparaît pas dans le contenu manifeste comme tel, mais est représenté à travers le symbole160. »

***

Comme l'affirme Jung, le symbole, pour Freud et ses disciples, serait seulement un « signe » ou un « symptôme ». Freud lui-même dans beaucoup de ses livres insiste sur cette interprétation du symbole. Ainsi le père à travers le taureau, le pénis dans le serpent ou l'épée, le sein maternel dans la grotte ou l'église. Cette interprétation nous conduit à considérer les rêves sous l'angle d'un système à deux pôles : un signifiant et un signifié – devant l'allégorie –, et l'essentiel de l'interprétation consiste à remplacer l'un par l'autre.

Cependant, les choses ne sont pas aussi simples et Freud lui-même a été le premier à signaler la complexité du problème, notamment au sujet du phénomène de la « condensation » selon lequel les images sont, généralement, composées à partir d'éléments divers et mélangés. Freud progressa dans la compréhension du problème en révélant le principe psychologique général de la « surdétermination » où il reconnut implicitement que le symbole n'était pas simplement un système fondé sur deux termes, mais sur plusieurs et dont la signification n'était pas équivoque, mais polyphonique.

C'est à ce niveau d'analyse que débuta le travail d'approfondissement de Jung. Ce dernier insista sur le phénomène de la « surdétermination » et le fit considérablement progresser en explorant des zones totalement inconnues pour Freud.

***

Les différences essentielles entre Freud et Jung concernant les rêves sont les suivantes :

I. – Jung nie que le rêve soit une simple « façade », comme le prétend Freud, et se plaît à répéter un vieil adage de la Cabale selon lequel le rêve contient lui-même sa signification :

« Le rêve est ce qui est entièrement et seulement ce qu'il est ; ce n'est pas une façade ; ce n'est pas une chose préparée ou alignée, un piège quelconque, mais une construction parfaitement achevée – l'idée que le rêve dissimule quelque chose est une idée anthropomorphique161. »

II. – Jung, par ailleurs, insiste sur le fait qu'un rêve isolé est peu significatif et qu'il convient d'analyser une série de rêves ;

III. – Loin de considérer que le rêve est le « gardien du sommeil », comme l'affirme Freud, Jung estime que son action est fondamentalement « compensatrice » de l'activité consciente. Sans doute, tous les deux répondent à ce sens d'accord. Le plus important, pour Jung, dans le rêve est de le considérer comme la dramatisation de l'état actuel de la psyché profonde du patient. Sa valeur va encore au-delà, étant donné que si le message du rêve peut être exprimé, c'est que l'état actuel de la conscience le permet.

***

Le rêve est constitué par des éléments connus et inconnus, diversement mélangés. Ses contenus peuvent être aussi bien conscients qu'inconscients ; en eux, on peut retrouver des restes diurnes et des éléments profonds de l'inconscient personnel et collectif. Pour Jung, leur ordonnance se situe hors de la loi de la causalité. L'inconscient manifeste, par le rêve, son activité régulatrice et compensatrice de l'attitude consciente. Parce que le rêve apparaît comme un phénomène d'équilibre, il est, en même temps, correcteur.

Les contenus inconscients ne peuvent être « standardisés » dans leur contenu symbolique, parce que ces contenus peuvent recevoir des significations multiples et personnelles en fonction, d'abord, de la situation vitale et spirituelle du sujet.

Les rêves de l'inconscient collectif sont facilement reconnaissables à ce que, quand ils sont l'expression de problèmes qui sont l'histoire de l'humanité, ils se répètent maintes fois. Les fantasmes et les visions sont aussi des manifestations de l'inconscient et ils surgissent dans des états de repos de la conscience.

L'interprétation des rêves, des visions et des fantasmes est centrale dans le processus dialectique. Le psychologue et le patient élaborent ensemble le matériel. Ce dernier sélectionne, parmi les éléments élaborés, l'interprétation qui s'adapte le mieux à son vécu.

« La conscience se laisse domestiquer comme un perroquet, tandis que l'inconscient s'y refuse. Si l'analyste et le patient s'accordent sur une même interprétation et se trompent ensemble, ils seront avec le temps corrigés rigoureusement et inexorablement par l'inconscient qui agit continuellement de manière autonome sur le processus162. »

Les rêves ont leurs racines, à la fois, dans les contenus conscients et inconscients et peuvent avoir une origine somatique. Les rêves ne se répètent jamais sauf en ce qui concerne les rêves « choc » ou les rêves « réaction » qui se reproduisent jusqu'à l'épuisement du stimulus traumatique qui les a produits et cessent par la suite.

***

Dans les rêves, il peut arriver :

• qu'une situation consciente succède à un rêve en réaction ou compensation, ce qui n'aurait pas lieu si le fait ne remontait pas à la conscience ;

• que le rêve ne corresponde pas à un événement conscient, mais plutôt à une spontanéité inconsciente – le rêve aurait, alors, une fonction d'équilibre – ou que l'apport du matériel inconscient soit plus important que le conscient. Dans ces cas, les rêves significatifs peuvent modifier et même infléchir le comportement conscient ;

• que tout le matériel et toute l'activité oniriques aient une origine inconsciente et provoquent des rêves particuliers et difficiles, mais importants de par leur caractère dominateur, leur condition archétypique et leur particularité à se manifester avant l'apparition de maladies mentales.

***

Pour l'interprétation, il est préférable de posséder une série de rêves tels que :

« Ils continuent comme un monologue, sous le couvert de la conscience163. »

La disposition des rêves est radiale et ils se regroupent autour d'un centre de signification.

« L'interprétation du rêve est, en règle générale, une tâche difficile. Elle suppose une sympathie psychologique, une capacité de combinaison, de l'intuition, une connaissance du monde et des hommes et surtout un savoir spécifique, où d'amples connaissances importent autant qu'une certaine intelligence du cœur164. »

Il est indispensable de connaître l'ambiance et la psychologie du rêveur. Le rêve possède une fonction à la fois compensatrice et prospective. La première régule, la seconde anticipe les possibilités. L'analyse conduit généralement au « pays de l'enfance » où la conscience rationnelle du présent ne s'est pas encore séparée de l'âme historique et de l'inconscient collectif. Ces incursions répugnent à la conscience et l'invitent à la répression, laquelle accroît l'isolement de la psyché primitive et provoque dans ces cas extrêmes le manque d'instinct. Il est nécessaire, en regard de l'intégration, d'avoir une perspective double. Chez Jung, l'élaboration du matériel inconscient collectif doit être précédée de l'intégration des contenus infantiles. Jung assure que, sans cette étape préalable, l'inconscient collectif reste fermé à l'intégration.

***

La technique de l'interprétation comprend plusieurs étapes :

• description de la situation actuelle de la conscience ;

• description des événements antérieurs ;

• réception du contexte subjectif ;

• recherche des parallèles mythologiques dans les motivations archaïques ;

• dans les cas complexes, information par un tiers165.

Les contenus de l'inconscient parviennent à la conscience en effectuant le chemin suivant :

• abaissement du seuil de la conscience pour que s'évadent les contenus inconscients ;

• remontée de ces contenus à travers rêves et visions ;

• perception et fixation par la conscience de ces contenus ;

• recherche sur la signification de ces contenus ;

• insertion du résultat obtenu dans la psyché du patient ;

• incorporation et élaboration de la signification trouvée par l'individu ;

• intégration de la signification pour la transformer en connaissances instinctives.

Jung perçoit dans le rêve la structure du drame antique avec les éléments suivants :

• lieu, temps, personnes ;

• exposition thématique ;

• péripéties (moelle épinière du rêve) ;

• lisis (solution). Tout rêve doit comporter une solution (lisis). Sinon, il exprime une évolution négative du rêveur.

***

Rappelons-nous que Jung utilise au niveau de l'interprétation le concept et la méthodologie du conditionnalisme ainsi que la méthode de l'amplification et non celle de la réduction. La dynamique du rêve fait ressortir sa finalité en soulignant des faits que le sujet ignore ou désire ignorer et qui sont, par conséquent, allégoriques, c'est-à-dire référentiels. L'amplification personnelle apporte la signification individuelle et subjective, tandis que l'amplification objective transmet par le matériel symbolique la signification collective.

Les rêves où abondent détails et éléments divers expriment avant tout des problèmes individuels ; ceux qui mettent en scène des détails et des images simples expriment plutôt une connaissance de type universel. Dans le premier cas, les longues images archétypiques ainsi que la multiplicité des détails laissent soupçonner l'emprise d'un inconscient non encore différencié, alors que dans le second cas, il s'agit d'une conscience superdifférenciée qui a acquis son autonomie. Concrètement, il existe ensuite, avec valeur de synthèse, deux niveaux d'interprétation : l'un subjectif et l'autre objectif. Dans le premier cas, l'interprétation est symbolique et s'effectue à partir des données internes auxquelles le rêve fait allusion. Dans le second cas, l'interprétation est concrète et recueille les images telles qu'elles apparaissent et pour ce qu'elles sont, en considérant qu'elles présentent les configurations de l'attitude du rêveur vers l'extérieur. En se référant au mécanisme, particulièrement révélateur, de la projection, Jung dit :

« La projection ne se produit jamais, mais elle survient166. »

« La transformation d'un phénomène subjectif dans un objet167. »

Il s'agit du phénomène inverse de l'introjection que Jung décrit comme :

« L'assimilation de l'objet au sujet168. »

Il rejoint, en cela, les concepts et la nomenclature de Freud et considère que les images du rêve constituent des modalités de l'énergie psychique.


153  Freud Sigmund : La interpretación de los sueños, obras completas, Ed. Nueva, Madrid, 1948.
154  Jung C. G. : Energética psíquica y esencia del sueño, op. cit., p. 116.
155  Ibid., p. 49-50.
156  Ibid., p. 52, 70.
157  Cahen Roland : Psychothérapie de Jung, Encyclopédie médico-chirurgicale, Paris, 1955.
158  Baudoin Charles : La obra de Jung, op. cit., p. 71.
159  Jung C. G. : Psicología del inconsciente, p. 62.
160  Garma Ángel : La interpretación de los sueños, Ed. El Ateneo, 1971.
161  Jung C. G. : El yo y el inconsciente, op. cit., p. 109.
162  Jung C. G. : Psicología y alquimia, Santiago de Rueda, Buenos Aires, 1957, p. 75.
163  Jung C. G. : Psicología y educación, Ed. Paidos, Buenos Aires, 1949, p. 89.
164  Jung C. G. : Energética psíquica y esencia del sueño, op. cit., p. 80.
165  Jacobi Jolande : La psicología de C. G. Jung, op. cit., p. 129.
166  Jung C. G. : Psicología y alquimia, op. cit., p. 338.
167  Jung C. G. : Tipos psicológicos, op. cit., p. 461.
168  Ibid., p. 461.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Je rêve dans mes nuits sans sommeil, quand le repos est doucement présent, mais les yeux sont plus ouverts que jamais.

Je rêve de te revoir, mais mon désir de rêver de toi me réveille et sans confusion je te vois dans ce passé où nous avons ensemble vécu notre sublime et étrange rêve d'amour. La lune sur le fleuve d'argent, les hirondelles partaient vers le nord. Qui pourrait nous dire qu'un jour je serais partie comme les hirondelles vers le nord ?

Moi aussi j'ai cherché la chaleur et un peu de paix après ton départ sans retour, vers l'éternité.

Je te rends hommage. Notre amour adolescent était devenu avec le temps ce que les aiguilles de l'horloge marquaient : une réalité d'adultes dans un foyer où nous avons fait réalité nos fantasmes.

Je me souviens des nuits à Puerto Belgrano quand tu accomplissais la garde en tant qu'officier de la marine de guerre. J'avais peur de la nuit, j'ai eu toujours peur de la nuit, hélas, et j'attendais le jour et ton retour dans les chaises longues du jardin.

Même les hivers, je t'ai attendu. Déjà à cette époque le sommeil m'échappait.

Aujourd'hui, je crois ne plus avoir peur des nuits, mais je t'attends et en passant le temps qui marquent les aiguilles de la grande horloge. Nous nous approchons. Tu as connu l'éternité avant moi. Nous en avons beaucoup parlé ensemble. Mes yeux grands ouverts dans mes nuits te cherchent et, cher amour, tu viens toujours me visiter par des images. J'avais 20 ans et notre premier enfant. Le soir j'étais dans notre maison de jadis et je n'ai pas la moindre intention d'échapper à ce souvenir, à cette image. Je m'en souviens, nous t'attendions tous les deux sur le trottoir, pour que ainsi tu arrives plus vite.

J'avais sacrifié mes longs cheveux pour me rendre la vie plus facile à vivre, mais pour toi j'étais la même.

Une image formidable vient d'apparaître : le jour de notre mariage à l'église de Notre-Dame des Victoires.

Rien n'a changé, mon cher amour ! Je me suis vue partir avec toi dans la voiture après la cérémonie. Que tu étais beau dans ton uniforme, que j'étais belle dans ma robe de mariée, comme nous étions innocents tous les deux, cette nuit-là, différents des autres !

Oui, nous étions si innocents ! Trop peut-être, mais non l'innocence n'est jamais trop, car elle ne rime pas avec naïveté.

Les souffrances de la vie ? Nous auraient-elles marquées si fort pour nous empêcher de rêver ? Non jamais. Nous avons rêvé depuis le premier jour de notre amour jusqu'à aujourd'hui. La mort aurait pu détruire nos rêves ensemble, mais la mort n'existe pas, car les souvenirs comme les grands rêves sont plus forts que la mort.

À 17 ans, j'avais rêvé que tu étais atteint d'une grave maladie, tu avais des taches blanches sur la peau. Il y avait un fleuve et dans le fleuve une île. Et tu étais mort dans cette île et tu voulais m'attraper pour que je vienne mourir avec toi, mais je me suis échappée. Il y avait une porte battante et tu me suivais pour me faire rester. J'ai gagné l'autre rive à la nage et en arrivant je respirais soulagée.

Je me suis réveillée en sueur. Le matin, j'appuyais mon dos contre le mur en pierre du jardin pour échapper au cauchemar. Pouvais-je savoir sans rien savoir qu'il s'agissait d'un rêve prémonitoire ?

Dans la réalité la lisis du rêve s'était accomplie, car je ne suis pas partie avec toi. Ma vie devait continuer, mais je te sens avec moi. Tu me protégeais de l'ennemi dont mon innocence me la fait ignorer. Tu es l'ange qui protège nos enfants et aujourd'hui nos petits enfants.

Je viens de lire le livre d'Isabelle Allende « Mon pays inventé ». Sa vie ressemble à la mienne, avec ce touché magique et clairvoyant… La mort de notre fils ainsi a tué une partie de nous, mais le reste est vivant et je suis sûre qu'en servant les autres je vous rends hommage à tous les deux.

Mis en page un jour d'hiver,
il n'y a pas d'horloge devant moi,
les aiguilles marquent le passage du temps quelque part,
mais je sais que l'instant fait éternité
et que je rêve de toi et de lui les yeux bien ouverts,
car je n'ai plus peur de la nuit.
Je me trompe, ce n'est plus déjà une nuit d'hiver,
mais de printemps, un printemps éternel
et je rêve en dehors du temps
les yeux bien ouverts cher amour.
Fait à Paris le 22 mars 2004.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le rêve malgré son caractère étrange et indéterminé a accompagné l'histoire des hommes depuis l'aube des temps. Toutes les cultures ont été les témoins de l'expérience du rêve, lui accordant un sens et une origine restés presque jusqu'à nos jours archaïques ou religieuses.

Ce n'est qu'avec des découvreurs comme, par exemple, Freud et Jung, que la compréhension des rêves est entrée, pour la civilisation occidentale, dans une ère plus scientifique.

Il n'était plus uniquement question de comprendre le message sous jacent au langage a priori incompréhensible du rêve, mais d'en analyser aussi les mécanismes de fabrication, bref d'en comprendre tous les tenants et aboutissants.

Artémidore de Daldis, au IIe siècle de notre ère, divisait les rêves en deux classes :

• l'une avait une origine dans le passé ou le présent : le rêve n'avait pas de sens particulier, ne révélait rien sur l'avenir, mais n'était que la résurgence dans la sphère psychique de stimuli physiques internes ou externes. Cette conception du rêve a été longtemps reprise comme seule explication scientifique par les médecins puis relayés par nombre d'esprits « éclairés » par cette connaissance médicale,

• l'autre classe voit le rêve comme l'expression de forces, peut-être surnaturelles, pour indiquer un événement à venir, une prophétie ou plus couramment une explication à base de symboles en relation avec le rêveur (rêve symbolique).

Sigmund Freud a eu le mérite, dans la continuation de ses recherches sur les faits psychologiques dans le domaine de la psychopathologie, puis, plus généralement pour comprendre le fonctionnement de l'inconscient de l'homme de la rue, de tenter de comprendre le rêve, avec un esprit toujours scientifique, comme un phénomène particulier ayant une origine purement psychique. Si cette théorie ne décrit peut-être pas tout le monde des rêves, elle propose une explication au langage du rêve, c'est-à-dire une méthode d'interprétation des rêves, pour en tirer sa valeur signifiante et surtout thérapeutique.

Entrer dans le monde du rêve, c'est s'endormir et se réveiller avec une ouverture d'esprit constante à l'écoute des messages explicites ou implicites qui nous sont destinés ; c'est être à l'écoute de cette parole onirique venu du fond de soi-même, qui est prête à nous envoyer des messages d'alerte, de dédramatisation ou prophétique pour peu que nous y soyons attentifs et capable de conscientisation.

Le rêve reste un monde inépuisable, une source d'énergie sans limite, qui, au-delà des messages qu'il véhicule vers le conscient, est une véritable passerelle entre le monde réel et l'inconscient qui baigne tous les individus de notre humanité dans une même communauté de sens et de valeurs.

Hervé Bernard



« La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve, et vous aurez vécu si vous avez aimé » (Alfred de Musset).

On croit rêver… faut pas rêver…

Rêve, ô mon rêve, qu'est-il advenu de toi ?

Ne nous resterait-il que toi comme exutoire pour ne pas sombrer dans la morosité ambiante ?

Je nous ai vu rêver notre vie parce qu'affronter la réalité et accepter de grandir aurait été en de telles circonstances une souffrance trop vive.

Ainsi, nous forgeons-nous de formidables histoires, d'authentiques histoires fantasmatiques où nous serions princesse, que le prince aurait arraché à cent ans… de rêves.

Ah, maudits trésors empoisonnés venus tout droit de l'imaginaire des contes de notre enfance. Ils nous ont incités à rêver notre existence plutôt qu'à puiser en nous-mêmes la combativité de la vivre en adulte.

Viennent l'âge et l'expérience de la vie. Nous n'avons plus ni la tête légère de la jeune première, ni son aptitude à fréquenter Morphée avec la même assiduité.

Alors, nous laissons filer entre nos doigts, sans lutter, le sable du marchand qui, lorsque nous étions enfant, venait en gerbe d'étincelles signifier l'heure de notre coucher, avec nounours et son sempiternel : « Bonne nuit les petits »…

J'ai dû grandir. Je ne veux plus de ces rêves-là. Mais chut, je connais d'éternels enfants qui sommeillent…en Peter Pan.

Je consacre actuellement une partie de mon temps et de mon énergie à des personnes que je m'efforce d'extirper de leur idéalisme forcené ou de leur propension à fuir la réalité pour les amener à s'inscrire dans le réel. Dans leur vie.

Le rêve a pourtant du bon, lorsqu'il est bien compris et bien dosé.

Il s'appelle le fantasme. Il me permet alors de visualiser des événements qui n'ont pas leur place dans la réalité, mais que je projette de concrétiser ou non au choix de mon humeur, du réalisme de ces situations et du libre-arbitre d'autres protagonistes susceptibles d'y être impliqués.

Le respect de la liberté des autres ne m'interdit pas de les associer à mes fantasmes, mais certes pas de les leur imposer !

Je trouve dans ces rêveries éveillées des sources de compréhension de ce que je suis, une véritable acceptation de mes désirs et un apaisement de l'avoir projeté sans répression.

Avec la maturité, je ne souffre même plus du renoncement ou de la frustration de ne pas pouvoir les tous concrétiser. Si j'en réalise quelques-uns (un voyage à Venise en amoureuse, par exemple), je me trouve comblée.

J'en remercie le ciel.

J'avais écrit, il y a fort longtemps : « Venise, je me la garde pour une grande histoire d'amour ». Je m'y suis rendue avec les enfants. Amoureuse, oui, mais ce sont mes amours qui m'accompagnaient là-bas.

À mon retour, notre belle histoire prenait carrément l'eau. Pas cool !

J'avais pourtant décidé de rêver, que les belles âmes que la vie vous met en présence, valaient l'investissement de notre foi absolue. Donc, j'aimais.

Plutôt que de rêver de ces rêves extravagants qui en grandissant n'ont plus rien d'extra et vous seyent bien moins qu'un gant. Souffrir n'est rien. Ne rien vivre est pétrifiant.

Non, je ne cherchais pas à fuir ces doux rêves en me satisfaisant à bon compte de réalités faciles. Cela ne m'aurait pas ressemblé ! Je n'allais pas me trahir au seul prétexte que je ne pouvais, tel l'enfant capricieux et testant sa toute puissance, rester figée jusqu'à ce que la vie me cède !

Jamais ne me fut donné sur un quelconque plateau de voir mes rêves à portée de main et la possibilité de m'en saisir. Je m'étais chèrement battue pour n'en réaliser qu'un bien petit nombre. Et pas forcément ceux dans lesquels j'avais mis toute mon âme.

Pourtant, j'ai le sentiment de remplir ma vie dans le sens de ce que fondamentalement je souhaite. Rien ne me semble compromis ou impossible. J'ai conservé la foi, la ténacité et le courage. Malgré les épreuves et les désillusions. Je n'agis pas dans le but de faire du mal ou de détruire. Pour ça, jamais je n'ai eu à rougir de trahison ou d'avoir contraint quiconque à trahir.

Le sens éthique triomphe toujours du rêve, si celui-ci se donne la liberté de ne pas l'avoir toujours ! J'ai le droit de rêver ce qui me plaît, jamais je ne me donne celui d'outrepasser ma morale dans un passage à l'acte répréhensible. Ne jamais faire à autrui ce que je n'aimerais pas que l'on me fasse.

Le bonheur est présent dans mes rêves non réprimés.

Leur réalisation vaille que vaille ne me prodiguerait pas à coup sûr de joie plus intense. La réalité est parfois si dissonante en face de nos rêves !

Un jour, j'ai accepté qu'il ne servait à rien de vouloir à tout prix concrétiser certains rêves. Parce que comme ça : mon Dieu qu'il avait fière allure ! Il me soutenait aux jours de doute, il me servait de consolation aux jours de tristesse, il me réchauffait lorsque j'avais froid, je le serrais tendrement entre mes bras quand la solitude me pesait parfois, si fugacement… Son étreinte me procurait toujours la plus intense émotion.

Comment n'aurais-je pas trouvé fade une réalité « humaine » imparfaite et si tangible ?

Quel homme aurait eu la stature de descendre de ce rôle où il fut adulé dans sa perfection inexistante, pour se confronter à l'image réelle de ce qu'il est ?

Je n'ai pas écrit : « Se conformer ». Il faut noter aussi cela, dans les points positifs de l'expérience. La faculté de rêver s'exprime de façon presque réaliste. Accepter les réalités pour ce qu'elles sont devient facile, en renonçant à nos rêves sans trop de souffrance, ni trop d'exigence.

Oui, tu m'avais accompagnée de ta présence, autant dans ces fantasmes que dans mes rêves, de ceux que nous faisons la nuit… et dont au matin, ne subsistent que quelques images.

Ton regard m'avait transpercée. Je me réveillais avec cette intense émotion. La communication non verbale est parfois riche de ces transmissions-là.

Dans le dernier rêve, après m'avoir rassérénée d'un immense sourire, tu semblais fuir. Je tentais de te rejoindre. L'histoire ne me conduisait pas jusqu'au dénouement et je restais sur ma faim. Sur cette image souriante et encourageante.

Ainsi, ne t'avais-je pas fait de mal. Je me serais sentie triste si mes intentions louables avaient eu des conséquences négatives. Ouf, il n'en était rien ! Mon rêve me le racontait plus sûrement que ta propre voix.

Jamais mon inconscient ne m'a trahie. Parfois, il s'est montré désirable et plus avare de messages, mais ceux qu'il m'a envoyés ont toujours permis une analyse juste des phénomènes.

Ces rêves-là sont des axes de progrès gigantesques dans la compréhension de la réalité. Toutefois, ils nécessitent généralement l'intervention d'une personne compétente et exempte de toute projection dans leur interprétation. Car, si la symbolique du rêve est inépuisable, l'interprétation qui peut être faite par une personne manquant de neutralité m'indispose en ce sens qu'elle ne me « parle pas ». En effet, une personne qui projette des affects ou son propre vécu dans une interprétation vous concernant n'a pas atteint le degré d'écoute empathique suffisant qui permet au sujet-rêveur d'intégrer l'interprétation et de se l'approprier totalement.

Rêve, ô mon rêve, qu'as-tu donc à me confier que je ne peux entendre lorsque tu t'habilles de ruses et de subterfuges pour masquer ces vérités que tu délivres ?

Rêve, pourquoi avances-tu masqué ? Pourquoi ne te révèles-tu qu'aux hommes qui écoutent les hommes ? Comment expliques-tu que la compréhension des messages que tu me destines me soit souvent plus complexe et que j'y sois moins lucide que pour ceux des rêves d'autrui ?

Rêve, ô mon rêve, compagnon de toutes mes nuits, pourquoi me trahis-tu parfois en t'éloignant de moi, en te dérobant avant que je n'aie réussi à t'agripper. Tu me donnes alors le sentiment d'essayer de saisir un nuage que le soleil est en train de dissiper.

Il ne reste alors que cela. Que ce sentiment d'embrasser du vide. Que cette angoisse frustrante de t'avoir manqué. Comme si j'avais raté un rendez-vous galant.

Entre mon inconscient et moi… c'est devenu passionnel.

Parfois, il s'éclipse, quand je suis amoureuse par exemple. Je le soupçonne d'être un peu jaloux ! Alors, il me laisse sur ma faim, quand au matin je me réveille bien avant l'heure pour profiter de la fin de cette nuit en étreignant par la pensée le fantôme de l'amoureux-absent.

Il se plaît à me jouer des tours. J'adore ça. Il serait tellement lassant, s'il était trop prévisible. Mais jamais il ne me ment. C'est le plus génial des amants. Plein de surprises et si fécond ! Je m'éclate dans cette relation. En ce moment, il me fuit. Mon analyste est en vacances, ils ont du se « faire la malle » ensemble.

Je ne rêve plus. Ou presque ! Quand je dis que je ne rêve plus, je produis presque autant que la moyenne des personnes : un ou deux rêves par semaine. D'ordinaire, il m'honore plus souvent que cela ! Au moins cinq fois par semaine.

Et j'adore ça. J'en suis gourmande ! Là, il boude. Ou il s'est mis en grève. En grève de rêves.

Avant son départ, nous aurions dû nous faire une rêve-party ! Avec lui, mes rêves sont partis. Je vous jure, je sais qu'il m'en veut. D'être tombée amoureuse. Je n'aurais pas dû. Ce n'était pas raisonnable. Il faut peut-être que je l'implore de me pardonner cet égarement.

Dès son retour, il me reviendra. Plus fidèle et plus épris qu'avant. Il aura manqué de moi. Tout comme je souffre de ses caprices. Mon inconscient doit être jeune, pour ne pas être plus sécurisant. Il a peut-être eu besoin de prendre l'air. J'ai du l'étouffer sans me rendre compte.

La prochaine fois, je veillerai à lui épargner ça. Tout ces tracas. Il me comblera de rêves tendres, de rêves futiles, de rêves violents, de rêves de deuil… de roses rouges… d'étreintes folles dans la boue d'une cour de ferme ! Si, si ! Mon inconscient me révèle sur ma nature ambivalente des choses de façon totalement prémonitoire ! Parfois, lorsque je suis au plus mal, il me comble de rêves compensatoires.

Ah, vous voyez bien qu'il est gentil ! Lui, ne cherche pas à me faire du mal. S'il m'envoie des messages très désagréables, ce n'est pas pour me blesser, c'est pour me mettre en garde contre les dangers. Comme un protecteur le ferait. Ou un ange gardien. Et c'est divin.

Vivement qu'ils me reviennent, mon analyste et lui, j'ai du retard dans les séances et mon travail analytique en pâtit.

Elisabeth Courbarien



Dans ses Méditations, Descartes se demande qui peut vraiment nous assurer que nous ne rêvons pas ? À notre tour, interrogeons-nous. De quel rêve venons-nous ? Vers quel rêve courons-nous ?

L'homme naît du prolongement du rêve de ses géniteurs, et même si parfois il apparaît comme le jaillissement d'un cauchemar (enfant né à la suite d'un viol, d'un inceste), c'est d'emblée, dès les premiers instants, qu'il capte, qu'il appréhende d'inconscient à inconscient toute l'intensité de ce dont il est investi.

Immergé, ensuite dans le monde du réel, dans ce que celui-ci implique de conventions, de comptes, de matérialité, le rêve, au lieu de s'estomper, se prolonge indéniablement.

Shakespeare, dans un élan poétique, en perçoit toute la dimension quand il fait dire à Prospero, dans la Tempête : « Nous sommes de la même étoffe que les songes. »

En effet, que ce soit exprimé au niveau conscient, ou que l'homme agisse à l'insu de lui-même, parfois même au-delà de lui-même, l'homme, toujours, part à la conquête de ses rêves. Rêve qui le parcourt comme un fil de la naissance à la mort avec parfois des nœuds, des enchevêtrements, cause de névroses, de dépressions.

Puis, au seuil de la mort, ce qu'il transmet vraiment, ce qu'il transmet réellement (c'est-à-dire comme part de réel), c'est paradoxalement cette part de rêve, d'affectivité.

Dans la thérapie, l'interprétation du rêve permet la révélation de ce qui veut rester voilé, c'est-à-dire la révélation de cette parole inscrite dans la chair par la contingence de l'histoire de chacun.

Cette parole, ce fil trace dans le réel comme un sillon nouveau par rapport à la connaissance. L'homme est fil d'un rêve qui tout entier le transcende, le conduit, le guide sans jamais l'expliquer tout à fait ; rêve qui est sa force, sa grandeur et sa faiblesse.

Michèle Laburthe-Tolra



Il est très difficile, quand on n'y est pas initié, d'entrer dans le monde onirique. Seule une longue préparation, sans laquelle on risque de courir soi-même ou faire courir à d'autres, de graves dangers, peut permettre de se risquer à l'interprétation. Il est néanmoins intéressant d'essayer de posséder quelques-unes des clefs permettant de comprendre le processus, à défaut de se lancer seul dans une interprétation hasardeuse.

J'entends déjà les reproches : « Mais, c'est très subjectif, ce que vous racontez ! Il n'y a rien de scientifique, là-dedans ! » Eh oui ! c'est subjectif, je le reconnais, mais « cela » est… et c'est parce que « cela » est… qu'il est essentiel d'en tenir compte, même s'il est impossible de mettre cela en équations. Bien entendu, il existe des points de repère, ne serait-ce que par la relation étroite entre psychanalyse et médecine, qui permettent de vérifier que l'on n'évolue pas dans la fantaisie pure. Remercions toutefois Dieu, si nous croyons, le hasard, si nous ne croyons pas, qu'il nous ait fait hommes plutôt que robots1 ! Mes rêves parlent de moi et essentiellement de moi. Je ne peux donc les interpréter que si je sais être subjectif, sans toutefois perdre mon bon sens. Le monde moderne ne prédispose pas à cette façon de voir.

Il m'arrive de temps en temps, d'essayer de faire le vide en moi, attendant que se vérifie l'aphorisme de Lao-Tseu : « Quand la caverne se creuse, la flamme s'allume ». On peut attendre très longtemps sans que rien ne se passe. Et, c'est justement au moment où l'on n'attend plus, au moment donc où la caverne est vraiment creuse, qu'il peut se passer quelque chose.

Un jour, j'ai senti ainsi la présence de mon anima…

Assis, bien droit, les mains jointes, l'une sur l'autre sur mon ventre, je l'ai sentie. Elle était face à moi, son visage s'enfonçait dans le mien. Mes yeux étaient retournés pour voir à l'intérieur de moi-même, mais c'était ses yeux qui me regardaient, nos nez et nos bouches se confondaient. Son corps était plaqué contre le mien, m'enlaçant ; mes avants bras se confondaient avec ses cuisses ; mes mains la soutenaient sous les fesses et faisaient écran entre nos sexes.

Nous étions bien !

J'étais bien !

« Vous est-il déjà arrivé de tromper votre femme ? »· m'avait demandé Norbert, mon analyste quand je lui avais raconté ce rêve éveillé. Mais considérant que le passé était révolu et qu'on n'y pouvait plus rien changer, c'était sa façon élégante de poser la vraie question : « Avez-vous envie de la tromper, maintenant ? »

La question est essentielle. La poser est la moindre des précautions pour éviter de s'envoler dans un délire mystique.

Car les interprétations des rêves se situent à plusieurs niveaux. Aucun ne doit être négligé. J'y rajouterai encore un autre niveau : j'ai dit qu'il s'agissait d'un rêve éveillé, c'est à dire que je suis en méditation, assis sur un banc, dans un jardin. Et le rêve surgit dans une demi-conscience. En face de moi, il y a une statue en pierre représentant le buste d'une divinité hindoue : la déesse Lakshmi.

Premier niveau d'interprétation :
Je suis influencé par la statue et c'est elle qui se retrouve dans mes bras. Il n'y a pas à chercher plus loin. Pris dans la rêverie, je me retrouve dans le panthéon hindou.


Deuxième niveau :
Il y a délire mystique. L'hindouisme me travaille à travers le mariage divin de Vishnu et Lakshmi ou de Shiva et Parvati.

Troisième niveau :
Je me cache un désir adultérin. Celui-ci se présente sous une forme édulcorée et rassurante parce que l'adultère est contraire à mon sens moral. Toute la dialectique Freudienne est là : l'attirance et la fusion sexuelles, d'une part et la censure des mains qui font écran, d'autre part : Le Ça et le Surmoi.

Quatrième niveau :
Je rencontre mon anima. (la part féminine généralement méconnue qui est en moi comme elle est en tout homme, de même que l'animus est en toute femme, tout aussi méconnu).

Cette liste d'interprétations n'est pas limitative, car les rêves sont d'une richesse infinie.

Il n'y a pas à privilégier une voie plutôt qu'une autre. Toutes sont bonnes et doivent être, en tout cas, explorées. J'ai bien été influencé par le buste de Lakshmi. Il m'arrive d'éprouver des pulsions que je m'efforce de réprimer, pour d'autres femmes que la mienne. Il y a un élan mystique qui peut passer pour du délire. Il y a aussi une rencontre extraordinaire avec une moitié de moi-même, jusque là négligée.

Comment choisir ?

De toute façon, il y a toujours dans le rêve, un élément déclencheur : Ici, c'est la statue de Lakshmi qui joue ce rôle. Il serait, cependant, dommage de s'arrêter à ce qui est davantage une constatation qu'une interprétation. L'élément déclencheur fait appel à des associations d'idées et ce sont ces associations qui sont intéressantes. Bien moins, ce qui les a appelées. Généralement, quand on s'attarde sur le souvenir d'un rêve dont on comprend confusément et avec inquiétude qu'il a une sens caché, on arrête la recherche, soulagé, en découvrant l'élément déclencheur : « Ah ! ce n'est que cela ! ». Moyennant quoi, on perd l'essentiel en ne s'inquiétant pas de la raison pour laquelle le déclencheur, au demeurant anodin, a eu une telle résonance. En fait, l'élément déclencheur n'est pas autre chose qu'une circonstance particulière, à l'occasion de laquelle se manifeste un élément psychologique dont on n'avait pas conscience jusque là.

La pulsion qui se trahit dans le rêve, c'est le domaine du refoulement. J'ai enfoui dans l'inconscient tout ce qui me déplaît, tout ce qui est contraire à mon éthique. Regarder et désirer d'autres femmes que la mienne en fait partie, mais ma morale me l'interdit. Pour avoir la paix intérieure, je refoule ces pulsions et je nie en toute bonne foi, en éprouver. J'ai ainsi l'impression d'avoir réglé le problème, au moins momentanément. Mais, si la pulsion est trop forte et la contrainte du refoulement trop serrée, elle ressortira sous une forme inattendue, voire sous la forme du passage à l'acte dans les cas les plus graves. L'un des détenus que je visite à la maison d'arrêt de Fresnes, Jérôme, s'était ainsi découvert, vers la cinquantaine, après une vie conjugale qu'il pensait sans problèmes, une passion folle pour un jeune garçon de 14 ans. Cela lui a valu une peine de 15 ans de réclusion. Il avait refoulé, toute sa vie, des tendances homosexuelles que son éthique ne pouvait accepter…

Mais l'inconscient n'est pas seulement constitué de ce qui a été refoulé. Il comporte aussi des traces archaïques qui franchissent les générations et les millénaires, l'inconscient collectif, quelque chose que tous les hommes ont en commun et qui transparaît dans les rêves, les légendes, les mythologies, l'alchimie, les religions, par le biais des archétypes. Ici, ce serait Lakshmi, la shakti, l'énergie cosmique de Vishnu, qui tient ce rôle : une image archétypique de l'anima.

Le propre des psychanalystes jungiens est de s'intéresser justement, plus attentivement que les autres psychanalystes, à cette forme symbolique d'interprétation, non pas à elle seule, mais en complément.

Pour progresser dans la compréhension, il convient de faire parler l'inconscient, c'est-à-dire de le faire s'exprimer sans l'intervention réductrice de la conscience. Le rêve est un moyen. Il y en a d'autres, l'acte manqué par exemple, qui fait déclarer fermée une séance que l'on a des réticences inavouées à ouvrir ou encore le lapsus que l'on reconnaît souvent spontanément. On se souvient sans doute, de ce Président de la République voulant dire ses difficultés à organiser des élections et qui avait parlé des « difficultés de l'érection ». Non seulement cela était dit sans intervention du conscient, mais comme une bonne farce, comme pour narguer : « Ah, tu veux ignorer ton inconscient ! Eh, bien, prend ça dans les gencives ! ». J'ai aussi entendu un jour, à la radio, un ministre voulant stigmatiser la langue de bois, dire à sa place « la langue de Blois ». Or, c'était bien de Blois qu'il tenait son mandat électoral. Farce encore, qui en dit long sur les dessous d'un portefeuille ministériel, sans qu'il soit besoin pour les comprendre, d'être un psychanalyste chevronné !


Ces pièges sont très intéressants, mais malheureusement trop rares pour être exploitables couramment et il existe d'autres moyens de les forcer. Jung avait, ainsi, imaginé une liste de mots sans relation les uns avec les autres qu'il énonçait devant ses patients en leur demandant de dire le plus vite possible, un autre mot suggéré par la dictée. Jung chronométrait les temps de réponse. Il s'était aperçu que de temps en temps, la durée de réponse s'allongeait anormalement et que les temps de réponse qui suivaient en étaient perturbés. Les perturbations ainsi détectées étaient ensuite analysées et mettaient généralement en lumière, un trouble particulier, méritant qu'on l'approfondisse. Le rêve de D dans le compte-rendu de la séance d'analyse de rêves ci-dessous montre un exemple très parlant de cette méthode. Le détecteur de mensonges joue sur le même principe : les réactions du corps devant des mots qui dérangent un ordre établi.

Il semble bien, cependant, quand on prend le temps de s'y consacrer, que l'analyse des rêves, soit, selon le mot de Freud, la « Via regia », la Voie royale vers l'inconscient.

Il devient particulièrement intéressant, quand on possède ces clefs, de se pencher attentivement sur le compte-rendu de la séance d'analyse des rêves ci-dessous dans laquelle on voit apparaître, au gré de l'inspiration des participants, les différents niveaux d'interprétation avec les mises au point inévitables quand on risque de s'égarer, par l'analyste chevronnée qu'est Graciela. Cette séance est particulièrement intéressante, car elle fait apparaître une quantité inhabituelle d'images archétypiques tout droit issus de l'inconscient collectif : Dionysos, Jupiter, Athéna, l'agneau pascal, les stylites, la purification par le feu, l'anthropophagie rituelle, sans parler des symboles sans doute plus proches de l'inconscient personnel, contenus dans les cadavres pendus devant les fenêtres, le bébé blessé ou le crochet qui tombe…

Mais, qu'on ne s'y trompe pas, la forme même de ces séances d'analyse, interdit d'aller très profondément dans l'inconscient. Tout d'abord, Le nombre de participants souvent différents d'une séance à l'autre, ne permet pas d'approfondir les situations. Ainsi, nous avons détecté l'importance des cadavres servant de rideaux à D, mais c'est à elle maintenant de mener sa recherche personnelle, elle en a peut-être déjà une idée, mais l'a gardée pour elle. Le message le plus clair qu'ait pu recevoir C, c'est que le bébé « abîmé » représente une part d'elle-même ; elle l'a, apparemment compris, mais n'a aucune raison d'étaler sa vie privée dans cette assemblée2. EB pense bien avoir reconnu l'agneau, mais qu'en fera-t-il ? GB parviendra-t-il à résoudre le choix qui lui est offert entre Athéna et Dionysos, entre la sagesse et la folie, le rationnel et l'irrationnel, si tant est qu'il faille bien parler d'Athéna et de Dionysos dans ce rêve qui ne les évoque qu'indirectement… Car, d'autre part, toutes les interprétations, si brillantes soient-elles, ne valent que dans la mesure où l'intéressé y adhère complètement et les fait siennes spontanément. Toute réticence de sa part en annule l'effet. Les séances, telles que celles organisées et dirigées par Graciela, n'ont pas pour but de donner des interprétations définitives, mais d'exercer les participants à l'introspection, à l'ouverture d'esprit et à l'habitude du dialogue avec l'inconscient, si effrayant qu'il puisse apparaître parfois (j'ai une peur atroce, avoue GB).

Je repense souvent à Jérôme, ce pédophile quinquagénaire rencontré en prison. Il avait été élevé, dans une discipline très stricte par un père particulièrement sévère. Aurait-il pu prendre une autre direction dans sa vie, s'il avait essayé, en son temps, de tendre l'oreille à son inconscient ?


1 Soit dit en passant, concernant Dieu et le Hasard ainsi mis en concurrence, on prête à Einstein cette réflexion : « Le Hasard, c'est le nom que prend Dieu pour voyager incognito ! »
2 La question que me posait Norbert : « Vous est-il arrivé de tromper votre femme ? » est inconcevable dans ce contexte ; a fortiori, est encore plus inconcevable la réponse en public, à une telle question, y compris dans cet article…
Paul Ruty



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Paul Ruty