NUMÉRO 105 REVUE MENSUELLE mars-avril 2006

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'ingratitude
  Requiem numéro 2
 
Bernard, Hervé L'ingratitude
 
Bouket, Gaël Quelques choses et l'ingratitude
 
Ercole, Jeanine L'ingratitude
 
Giosa, Alejandro Ingratitud
 
Laborde, Juan Carlos Ingratitud y esperanza
 
Manrique, Carla Ser más agradecido con Dios
 
Ruty, Paul L'ingratitude en prison
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de mars 2006


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Il y a vingt ans, un soir de plus où il pleuvait, j'ai reçu en partant de mon cabinet, un ex-patient que j'avais cessé de voir cinq ans auparavant ; il avait résolu ses problèmes de carrière professionnelle. Il avait travaillé pour une grande usine, puis était devenu indépendant. Il avait ses locaux à trente kilomètres de Paris. La vie lui souriait, il avait trois enfants et une jolie femme, très silencieuse. Je l'avais toujours connu comme étant un battant. Le temps de notre travail ensemble, il était passé d'un trois pièces à un quatre pièces, puis à un cinq pièces et avait même acheté, au rez-de-chaussée de l'immeuble, un studio de 30 m2 qui aura un rôle à jouer dans cette histoire d'ingratitude que j'évoque.

Ce studio représente, à mon avis, le symbole matérialisé de l'ingratitude, conduite pas à pas, avec la finesse de la manipulation la plus perverse. Je garde encore tous les dossiers de cette histoire. Ils sont émouvants.

Lorsqu'il est revenu, cette nuit de pluie, son image n'avait pas changé. Il était le même que celui qui était parti cinq ans auparavant : blond, mince, les yeux bleus, des lunettes sans monture qu'il portait en permanence. Il pleuvait et au fond de moi, j'étais contente de le revoir. Avait-il besoin d'une mise à jour, d'un bilan ? Il m'a dit : « vous êtes croyante, on va prier ensemble ». J'ai dit « d'accord ». Face à face dans le silence, ses larmes coulaient. Je ne savais pas d'où venaient ses larmes, mais je me suis lancée dans l'aventure : accueillir les souffrances de ses veines ouvertes. L'après midi, il avait reçu une lettre d'un cabinet d'avocat, sa femme lui demandait le divorce, la séparation des corps et l'immédiate séparation des biens.

Quand le problème avec sa femme a-t-il commencé ? Le problème a toujours été là. Mais il m'avait consulté afin de constituer un bon niveau de vie pour sa famille.

Je crois que sa femme exerçait un métier lié au comportemental, mais grâce à la bonne situation acquise par son mari, elle avait arrêté de travailler. Les enfants grandissant, elle avait de moins en moins envie de s'occuper de son foyer. J'aurais dû soupçonner, quand il est venu pour la première fois, la présence d'un conflit dans ce couple et le manque de territoire pour un père dans cette famille. Il avait rapidement mentionné à plusieurs reprises que, dans son premier appartement, son bureau était installé à l'intérieur d'un placard ; il ouvrait la porte, amenait une chaise et avait à l'intérieur du placard tout ce qui lui fallait pour travailler, archives, dossiers…

Quinze jours après, alors il partait, j'ai ressenti sa fièvre en lui serrant la main. Son angoisse était infinie. Je lui ai demandé d'aller voir immédiatement le médecin en face de chez moi, il toussait beaucoup. Deux semaines plus tard, il était opéré d'un cancer des poumons ; ils lui ont enlevé le poumon gauche. Avant de partir et la décision de cette opération étant déjà prise, il m'a donné toutes les lettres que, jours et nuits, il avait écrites fiévreusement et envoyées à sa femme, pour demander une réconciliation qui n'a pas été acceptée.

C'est à la maison de rééducation près de Paris que je suis allée le voir. Je m'en souviens encore. C'était l'automne, le gazon était encore vert, mais il y avait dans l'air une présomption de mort ; les feuilles jaunes, emportées par la brise, mettaient la chair de poule. Il était dans une chaise longue, ses yeux bleus verdoyant par le reflet des feuilles.

Naturellement il n'y a pas eu de réconciliation. Il a tout cédé et avec cette générosité qui touchait presque l'orgueil ; il a accepté de vivre dans le studio du rez-de-chaussée. Ses enfants grandissaient et ne venaient presque plus le voir. Sa femme, pour sa part, réaménageait le grand appartement ; les quelques bricoles qui lui bouchaient le passage, descendaient dans l'enfer du studio de mon patient, réduit à l'alternative de faire le deuil ou de mourir. Oui, de mourir d'amour. Parce qu'on peut mourir d'amour.

Il a repris son travail, pas de temps pour reprendre une tranche d'analyse. Cela ne nous empêchait pas d'échanger quelques paroles au téléphone. Pendant son absence, son associé que je connaissais très bien, avait tellement bien pris la conduction de l'entreprise, qu'à son retour, pour retrouver le pouvoir qu'il méritait, mon patient avait dû signer des contrats fabuleux. Il travaillait le jour, la nuit il écrivait, il écrivait, il écrivait, il écrivait… Il écrivait à sa femme, disons à son ex-femme qui ne lui a jamais répondu.

C'était la fin de l'été suivant. Mon patient faisait des malaises, il tombait de plus en plus souvent sur son bureau. Il avait une tumeur du cerveau. Il a été immédiatement hospitalisé pour des examens, avant d'être transféré dans un autre hôpital près de chez moi où je suis allée le voir chaque dimanche.

Je me souviens d'un après-midi où il faisait déjà très froid. C'était le jour des scouts. Il y avait une messe à l'église de la vierge de Fatima, dans les hauts de St Cloud. Il était très croyant et moi aussi ; je lui ai dit « mets ta veste, tu as une tumeur dans le cerveau, pas dans les pieds ».Et nous sommes partis, dans la pente, écouter cette messe, tous les deux ensemble. Ensuite, il est entré en service de soins palliatifs.

En revenant en arrière : ce jour d'automne où je lui ai rendu visite, alors qu'il récupérait de son opération au poumon, je me souviens lui avoir dit : « tu as rendu un poumon sur l'hôtel de ta femme. Ne laisse pas ton corps ! Laisse-le se défendre ! ». Il y a des choses que nous ne comprenons pas dans notre vie, mais lui, avait cessé de se battre, dans la misère effroyable de ce petit studio, débordant des ruines des souvenirs du passé. Je me souviens qu'avec une petite voix, il m'a répondu « c'est trop tard ». Oui, en réalité, c'était trop tard pour nous deux.

Il portait sans aucun doute le mythe du Christ, le sacrifié. Sur sa table de chevet, dans cette charmante maison de soins palliatifs, il y avait tous les livres possibles : philosophie, métaphysique, religion, mais le plus important, « l'Imitation du Christ » de St Ignace de Loyola.

Nous n'étions pas beaucoup à aller lui rendre visite. Mon mari, Georges, était à ses côtés lorsqu'il a rendu son âme. Avant son départ, il m'a envoyé une mise à jour de sa souffrance. Comment a-t-il pu aimer autant ?

Voici ici l'histoire d'ingratitude qui me touche le plus profondément. Je n'ai pas pu l'oublier. Je vois toujours sa silhouette : toujours un peu transparent, ses cheveux courts, ses yeux bleus et ses lunettes. Je me souviens de son dernier rêve : il était habillé en blanc et marchait dans une file avec d'autres catéchumènes vers l'autel.

Je voudrais rester sur cette image. De toute manière, la vie continue. Elle ne s'est pas arrêtée ce 27 juillet 1992. Je voudrais rester sur cette image, car je sais que la miséricorde de Dieu va plus bas que nos misères.

Mais je me demande si dans cette histoire d'ingratitude, il n'y aura pas des gens de cette famille, qui vivent sans pouvoir se passer du remords. Peut-être aurait-il pu être moins abandonné s'il n'avait rien eu sur lui, qu'une chemise à la place d'une fortune.

Voici certains paragraphes des lettres dont il n'a jamais reçu la réponse.

« Lui à sa femme : je suis seul, je ne sais pas si j'obéis à un conditionnement réflexe, à mon habitude de t'aimer généré dans le passé donc inadapté à la situation présente. Ce n'est pas en me refusant et en me repoussant que tu résoudras tes problèmes dont la moitié sont fabriqués de toute pièce par des réflexes automatiques inconscients. Ce qui m'atteint aujourd'hui c'est la souffrance réelle. Cette souffrance réelle est autant en toi qu'en moi, mais c'est la mienne qui te gêne, car c'est peut-être le miroir de la tienne. Je ne crois pas que tu sois méchante. Je ne crois pas que tu le seras jamais. Tu souffres, moi aussi, c'est tout. Pourquoi liberté et indépendance ? C'est en toi que tu le trouveras, pas dans les circonstances extérieures élaborées par un avocat, aussi dévoué soit-il. Si encore il y avait un autre homme dans ta vie, si encore il y avait un grand projet et que je t'ai bloqué pour le faire. Si… Mais tous les si imaginables n'existent pas. Je t'ai demandé et c'est normal, des temps de communication réels entre nous, des libérations de spontanéité. Enfin j'étais jeune. Nous n'avons même pas ce dialogue naturel qui est soumis aux lois de la nature. L'inconscient enregistre tout et pilote les réactions en fonction de la dominante affective résultant des émotions non contrôlées. »

Eh bien, c'est drôle le chemin du calvaire. C'est un printemps de plus et le 27 juillet je me souviendrai de lui. Le cas est un modèle d'ingratitude, mais offre aussi des complicités, pour porter sur lui la croix des projections négatives des autres. Je suis bien triste, c'était mon ami.

Quelque part, ses enfants ont dix ans de plus. Quelque part, doit traîner une paire de lunette du père, un stylo, une cravate, une montre. C'est terrifiant que l'ingratitude puisse enlever la valeur symbolique à l'objet de celui qui a été le bouc émissaire.

Fait à Paris, le 1er avril 2006.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Il était parti un jour d'hiver, en paix, simplement comme partent ces gens si peu nombreux qui ont su donner, dans leur vie, dans leur entourage, leur place à chacun, par le fruit direct de l'expérience d'un travail sur soi-même. Le souffle est parti, le souffle est parti très loin vers les étoiles et le soleil. Le bien avait été fait, mais le mal avait pris, lentement mais sûrement, la place, derrière le bien qu'il avait fait.

Il ne savait pas comment pardonner l'impardonnable du non sens qui est au cœur de l'ingratitude. Dans la vie, il avait su tout pardonner, en ayant été trahi depuis l'instant même où sa vie avait commencé, une mère qui le jalousait, un père qui l'aimait, faible, narcissique. Il s'était battu pour survivre, il avait été prématurément abandonné. Il ne pouvait que chercher, dans les méandres de la vie, l'essence où la trahison ne serait plus possible.

Il a été accompagné par ses élèves à qui il avait essayé de donner tout ce qu'il savait pour leur permettre de sortir de l'état de non-être. Une maladie l'avait attrapé quelques années auparavant ; il était pressé de donner, après quarante cinq ans de recherches tenaces et conscientes. Il a laissé une perle, en quelques pages magnifiques, fruit de ses souffrances volontaires et de son travail conscient.

À peine dans son tombeau, en contemplant la vie autrement, libéré de l'urgence physique qui l'avait conduit à tout donner dans les quelques dernières années de sa vie, il a vu sans aucun doute la dernière et la plus flagrante trahison. Derrière son dos, son enseignement aurait pu être détruit par un truand sans conscience qui essayait de commercialiser son âme, son enseignement, sa mémoire et son livre. Il n'avait pas fait confiance à cet homme-là, mais l'avait accepté comme étant l'unique canal de communication vers le coté vile de ce monde matériel qu'il n'a jamais ressenti comme le sien.

Je me souviens de Georges, un après midi d'octobre, au Barclays. Nous étions sortis d'une soirée au Jockey club et nous avons commencé à parler de qui nous étions, assis à table, en regardant la rue. Je ne voyais devant moi que l'écorce d'un arbre, je ne l'oublierai jamais. Il m'a dit : « J'aime la vie qui habite mon corps, mais j'aurais dû naître ailleurs, dans un monde plus conscient, simplement pour pouvoir reconnaître les différentes nuances dans la trahison et dans l'ingratitude. »

J'ai aussi parlé des trahisons à mon encontre, mais c'est l'ingratitude qui a été prioritaire dans le développement de ma vie avant Georges. L'ingratitude nous serrait l'un à l'autre jusqu'à la fusion absolue. Son regard était plein de paroles et le mien de réponses et en face de nous, comme point de référence, l'écorce de cet arbre, lisse, grisonnante, sans aucune passion humaine.

Les heures se sont écoulées en dehors du temps, nous avons essayé de puiser consciemment l'essence du non-sens de l'ingratitude, dans ce puits profond et infini qu'est l'affreuse et magnifique condition humaine, capable de détruire dans son germe, l'Être. À ce moment-là, nous avons ressenti tous les deux qu'il fallait se battre et encore se battre et encore se battre, mais ne jamais se résigner.

Lui et moi, nous étions conscients que la guerre serait longue et dure. Il était lui et j'étais moi et nous étions nous et nous allions, sans nous affaiblir, vers le but de nous acquérir une conscience assez éclairée pour compenser le poids insoutenable de l'ingratitude. Ensemble nous étions plus que deux.

Aujourd'hui, trois mois après ton départ, nous contemplons avec tes élèves la dernière trahison et la dernière ingratitude. Je comprends pourquoi tu as voulu faire de notre couple un noyau protégé où l'amour est prioritaire et la gratitude essentielle. Il n'y avait pas ton nom sur le caveau de famille, tu nous as rendu témoins de la dernière ingratitude, mais tu n'avais pas besoin de te soucier, tu le vois, nous sommes là, à te défendre, le coeur ouvert de passion sincère : nous l'avons écrit à la main, simplement.

Georges est parti. L'ingratitude a l'air de lui survivre. Mais non ! Et je crie très fort, comme Jeanne de Salzman dans un livre écrit au Canada : « Amour, ayez pitié ».

Fait à Domme, le 16 avril 2006,
Avec gratitude et tu nous illumines.
Bénis soit l'Éternel.
Ton épouse et tes élèves.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



D'après la définition du dictionnaire, l'ingrat est celui qui n'a point de reconnaissance.

Les sociétés humaines ne fonctionnent que grâce à des échanges de différentes natures, chaque être humain ne pouvant évidemment pas se suffire à lui-même dans ses multiples besoins :

– biologiques : l'homme doit respirer de l'air, boire de l'eau et se nourrir d'aliments naturels ou transformés, prélevés dans son environnement, également recevoir les rayons de la lumière diffuse ou du soleil ;

– économiques : certains éléments biologiques ou plus généralement nécessaires à sa survie ou à la satisfaction de ses désirs peuvent être produits par autrui et échangés moyennant une somme d'argent ou d'autres biens ayant une valeur économique équivalente ;

– organisationnels : l'homme a progressivement consenti, au travers de l'histoire, à échanger sa liberté originelle contre un cadre fait, certes, de règles et de contraintes, mais au bénéfice de la sécurité et du maintien d'un environnement de vie stable et propice à son développement ;

– sociaux : toute société humaine pour se développer et atteindre une certaine efficacité pour lutter contre les éléments naturels et les sociétés concurrentes doit se spécialiser dans la production de ses richesses et la mise en œuvre des nombreuses activités au service de chacun et de la communauté, ce qui est synonyme d'échanges sociaux très variés plus ou moins codifiés par la culture, le droit, les règles sociales ;

– personnels : chaque être humain aspire à créer autour de lui un réseau d'échanges plus personnels selon des modes amicaux (plaisir de se retrouver, d'échanger ensemble, de partager un même but, un même idéal…), sentimentaux (recherche d'un conjoint, désir de fonder une famille) ou ludiques (pratiquer ensemble des activités sportives…).

Toutes ces activités, tous ces besoins, tous ces désirs s'appuient plus ou moins directement sur l'échange entre deux ou un groupe d'individus caractérisé par la situation concomitante d'un demandeur qui reçoit et d'un donneur qui est censé également recevoir en rétribution de son don.

Certes, dans de nombreux cas le contact entre deux personnes peut ne pas être direct. Je laisse à chacun le soin de trouver autour de lui d'autres exemples que ceux-ci. L'homme peut circuler aisément et par presque tous les temps sur des routes bitumées avec des véhicules automobiles, car des ingénieurs ont dessiné les routes et des ouvriers les ont construites avec leur sueur et leur énergie. Un jeune homme aide une personne âgée à traverser la route en échange du respect des aînés (le jeune homme ne serait pas là, si les aînés n'avaient pas œuvrés pour perpétuer ce monde) ou d'un simple sourire.

Les sociétés humaines ont toujours tenté de mettre en place des intermédiaires dans la réalisation de ces échanges, comme l'invention de la monnaie, les règles morales et sociales, les us et coutumes marqués par la culture et les époques, afin de mieux réguler les échanges et ainsi éviter les aléas liés à la relation humaine plus ou moins empreinte de projections et de réactions de transfert.

Pourtant au-delà de ces échanges codifiés, standardisés, formatés, parfois banalisés, il s'agit de la rencontre entre deux ou plusieurs personnes, que la chaîne des événements ou le hasard, selon notre vision du monde, ont placé là dans une même unité de temps et d'espace pour procéder à un échange de service, de bien ou d'information. Et ce n'est pas le stress de la vie quotidienne, ni notre habitude à courir après le temps vers notre prochaine destination qui doivent nous faire oublier que nous sommes en face d'un être humain, quelque soit l'importance de l'échange.

L'ingrat est celui qui a oublié que pour vivre il a besoin des autres et que tout échange demande implicitement une reconnaissance du don de l'autre, car dans le cas contraire c'est le commencement de la non reconnaissance des autres. Et que deviendrions-nous si personne autour de nous ne reconnaissait notre existence avec nos qualités, nos défauts, nos désirs, notre amour-propre ? La reconnaissance est un besoin vital au même titre que la nourriture, l'air, les vêtements… L'enjeu de cette reconnaissance de l'action de l'autre est la construction même de la société humaine, du lien social qui en constitue le réseau nerveux nécessaire au maintien de l'influx vital.

Certaines personnes incapables d'ingratitude reconnaissent naturellement l'autre dans tous les échanges de la vie quotidienne ou lors d'événements plus spécifiques, quelque soit le niveau social de l'autre ou l'importance de l'échange : un regard, une attitude polie et respectueuse, une parole de remerciement, un simple « merci », un sourire peuvent être parfaitement suffisants pour marquer sa reconnaissance de l'autre. Toutes ces marques de reconnaissance sont des quantas d'énergie dont nous nous nourrissons psychologiquement pour vivre, pour survivre dans cette bataille permanente entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Et cette absence d'échanges énergétiques entraîne la violence et son cortège d'effets psychologiques négatifs.

D'un point de vue plus sociétal, le mot ingratitude semble disparaître en même temps que ce qu'il représente, cette non reconnaissance de l'autre, de ce qu'il m'apporte, me donne, diffuse dans la société à tous les niveaux de fonctionnement du lien social, comme pour mieux refouler les représentations contradictoires qu'il suscite !

L'ingrat est cet être étrange qui ne vient pas d'une autre planète, mais qui est produit par notre propre société selon des mécanismes qu'il nous appartient, à ceux qui s'intéresse à l'homme comme spécialiste dans le champ de la psychologie clinique et sociale ou comme simple témoin vivant de notre société humaine, de comprendre et de décrypter pour mieux en combattre les conséquences et les causes.

Hervé Bernard



Souvent je peste. J'oublie ce que l'on m'a donné. Je ne sais plus pourquoi on doit être heureux, pourquoi il faut respecter les autres. Par habitude, par éducation, je limite les agressions, les insultes envers les autres et moi-même. Mais seulement par habitude. Heureusement, j'ai de bonnes habitudes, ou peut-être aussi par peur des représailles ou pour que l'on me considère, pour flatter mon ego (peut-être que si j'aide les autres c'est que je vaux mieux qu'eux), peut-être même uniquement par répétition. Rien en moi n'est sincère et je sens la barrière si mince pour changer d'attitude. C'est qu'il n'y a pas de barrière. Les motivations sont les mêmes et le résultat pas si éloigné.

Pourtant, on peut réellement faire du bien, respecter l'existence, ingrat envers ce qui m'est donné d'être là. Quand on le sent, qu'on s'en rappelle, c'est tellement incroyable, rien n'existe de plus extraordinaire. Et pourtant je l'oublie à chaque instant. C'est la seule chose qui devrait me préoccuper, de rendre hommage à tout ce qui m'est donné de voir, d'apprendre. Vivre.

Cette ingratitude me colle à la peau, je ne peux m'en dégager. Elle m'étouffe. Elle m'arrache à une vie simple et pleine. Elle est mon ennemi numéro un. Comment la vaincre ? Je fais des efforts, j'essaie de la débusquer, de revenir à un état plus juste. Il y a quelque chose que je n'ai pas compris. Mais quoi ? Certains le savent, mais c'est à chacun de trouver. Personne ne peut rien pour moi. Et pourtant si, je vois bien que certains le peuvent, mais jusqu'à un certain point, d'une certaine façon. Mais je suis face, en tête à tête, à quelque chose qui me dépasse. C'est très subtil, aucun raisonnement ne me fournit la réponse. Il y a quelque chose dont je ne comprends même pas la nature et quelles armes en moi pour le combattre.

Je sens bien qu'il y a une ouverture, que quelque chose me réchauffe, me rassure, me montre le chemin, me tire de l'ingratitude. Comme une prière. D'où viennent-elles ? Qui prie ? Dans quel but ? Que veut-il de moi ? Comment puis-je y arriver ? Cette prière me dit de me battre, que c'est possible. Il y a quelque chose à faire. Il faut que j'écoute ces prières attentivement. On m'aide, cette fois je ne dois pas leur tourner le dos. Mais combien de temps vais-je y arriver avant que l'ingratitude ne me reprenne ?

Mais qu'importe, je dois me battre. Quelque chose d'inaccessible m'appelle et la vie continue.

Gaël Bouket



« Jamais un vrai bienfait ne fit d'ingrat… »
J. J. Rousseau

Le comportement, la relation humaine, c'est toujours très complexe ; là où il y aurait un reproche à faire, si on gratte un peu on ne sait plus exactement de quel côté il faudrait l'adresser ; par exemple en ce qui concerne l'ingratitude, on risque de tomber à côté. Essayons d'y voir plus clair.

L'ingrat (ou l'ingrate) d'un point de vue de la morale conventionnelle, c'est un salaud : il prend, il reçoit et si l'on a besoin de lui : plus personne ! Aucune réponse, il ne renvoie pas l'ascenseur. « C'est à vous dégoûter de faire le bien » diront certains avec un goût d'amertume !

Alors, cet affreux, qui est-il ? Se veut-il affranchi de toute reconnaissance ? De toute dépendance ? Comment le situer ? Pourrait-on dire de lui qu'il est amoral ? Ou immoral ? L'amoral n'est pas obligatoirement ingrat, il a même le sens de la vérité, mais refuse les barrières étroites du conventionnel et du bien-pensant à bon marché, il reste neutre dans sa liberté tout en conservant une éthique et s'il a une foi, il ne la vit pas dans un carcan. Je ne place donc pas notre ingrat dans cette catégorie. L'immoral le reflète plus justement, car il s'adresse à celui qui viole les valeurs humaines et va jusqu'à les mépriser : elles lui sont étrangères, il ne se retrouve pas en elles. Son absence de scrupule lui ôte toute considération pour autrui, malgré des dehors de bienséance et de courbettes. Lui, n'aurait pas levé le petit doigt pour vous aider dans des circonstances analogues. Ou encore peut-il considérer, dans sa fatuité, que ce qui a été fait pour lui, était tout naturel. Mais dans son for intérieur, il reconnaît votre supériorité et il en est jaloux : vous l'avez tiré d'affaire là où lui-même ne pouvait rien, et cela le gêne. En niant l'acte, il se projette, il nie la personne et la ramène à son propre niveau ; alors il minimise, dévalorise, rabaisse et rejette, ainsi, notre ingrat, ne doit rien à qui que ce soit. Assis confortablement dans son quant-à-soi, les deux poings fermés sur son cœur, enserré dans un complexe anal duquel il ne décolle pas, tout est considéré à travers le prisme crasseux du « pour-soi » qui ne va pas au-delà de son triste personnage. Il ne peut bénéficier de l`excuse de la révolte ou de la désespérance, car au moment où se formaient les voies du cœur, ses choix les ont rejetées : le stade oblatif adulte n'a pas été atteint, il porte ainsi en lui même ses propres limites qui sont sa punition. Nous sommes ici en présence d'une justice immanente qu'il illustre parfaitement.

Là où il y a ingratitude, réside un comportement pleinement conscient; cependant, il y a incompatibilité des mentalités entre « les deux amis », car ils ne parlent pas le même langage, ils ne sont pas sur un même plan de l'être ni du ressentir. Le narcissisme tenace de l'un ne lui permet aucune identification aux malheurs humains, contrairement à l`autre.

Voyons maintenant le second volet, celui qui donne, d'une manière ou d'une autre et qui attend qu'on lui soit gré. Qu'en dire ? Ou mieux que peut-il lui-même penser de l'attitude de l'ingrat ? « J'ai rendu service, j'ai tendu la main, j'ai aidé, je n'ai pas ménagé mon temps, mon énergie… et voilà comme on me récompense ! »

Quémander la gratitude est le signe que le bienfait n'est pas pur ni gratuit, mais reste quelque part intéressé. L'action demeure égotique, car elle se veut méritoire, on attend un retour, une reconnaissance. Le service devient une question d'échange, de troc. Ce généreux se veut indispensable et s'octroie une supériorité morale alors qu'en réalité, il achète celui qu'il assiste. « On doit me porter davantage de considération, d'intérêt, m'apprécier, m'estimer… » Cette attitude d'esprit, ce faire valoir, laisse à penser que, d'une façon détournée, il y a désir d'exercer sur l'autre un droit : chacun des deux compères, y trouve son bénéfice.

Le véritable service, n'appelle aucun échange fondé sur l'idée de mérite. Ainsi la contestation, sur ce qui pourrait être un dû, disparaît : le bienfait s'arrête à lui-même. La notion d'ingratitude perd sa raison d'être, elle tombe tout naturellement. La relation à l'autre n'est plus douteuse et demeure dans un juste contexte, aussi bien envers des individus de moindre qualité humaine. Le perdant n'est pas le bienfaiteur qui conserve son efficacité porteuse de fruits.

Quant au vilain incapable de gratitude, si son inconsistance intérieure le porte à la solitude, qu'il ne peut d'ailleurs assumer, c'est son choix ! Mais, pour les auteurs de bienfaits, s'ils désirent rester authentiques dans leur bonté, exercer sur eux-mêmes une vigilance, leur serait judicieux : attention à la volonté de puissance plus ou moins sournoise sur autrui. Ainsi ils ne s'aligneront jamais, par une revendication quelconque, sur la rusticité de sentiments qu'on leur manifeste. Ils conserveront, à n'en pas douter, leur noblesse de cœur.

Jeanine Ercole



Dans le monde carcéral, le visiteur de prison est en permanence dans la position de celui qui apporte et qui donne. La visite est attendue et bénie par le détenu. En dehors de la famille, quand il y en a (et il n'y en a pas toujours) il est la seule relation avec l'extérieur, le seul lien avec le monde libre, le seul interlocuteur qui inspire la confiance. Tout apparaît hostile en prison pour le détenu. Et pas seulement le juge et le tribunal, le surveillant et l'administration pénitentiaire, mais encore les autres détenus, les services médicaux ou psychologiques, voire les assistants sociaux et les avocats. Le détenu attend impatiemment les rencontres avec sa famille et avec le visiteur. Les rencontres en parloir avec la famille sont frustrantes, car elles sont contingentées, surveillées et limitées en nombre et en durée, tandis que le visiteur a droit aux même privilèges que l'avocat : rencontre en détention, sans surveillance ni limitation de temps.

J'ai toujours été étonné de l'avidité avec laquelle le détenu reçoit ses visites. Dernièrement, un détenu condamné à 25 ans pour le meurtre d'un policier (et c'était loin d'être le premier de ses démêlés avec la justice !) m'a accueilli un mercredi matin avec un sourire triste : « Vous m'aviez dit que vous viendriez le mardi. Je vous ai attendu hier, toute la journée, vous savez !» J'ai eu honte et j'ai bredouillé une vague excuse. Mardi ou mercredi pour moi, quelle différence ? Mais pour lui, c'était 24 heures, c'était 1.440 minutes, c'était 86.400 secondes à ressasser mon abandon, seul entre les 4 murs d'une cellule de 9 m².

Et bien évidemment, le visiteur n'a, en général, rien de commun avec celui qu'il visite. Que ce soit l'éducation, le milieu social, les préoccupations, les centres d'intérêt. Tout les sépare et pourtant une complicité s'installe parfois dès la première rencontre et des confidences viennent très rapidement. Le détenu dit des choses qu'il n'a jamais dites à personne ni même imaginé qu'il pourrait avoir envie de les dire à quiconque. C'est parfois des découvertes sur lui-même qu'il ressent le besoin de confier, un peu comme on jette une bouteille à la mer, sans toujours un grand espoir qu'elle arrive à bon port, mais il a parlé, c'est l'essentiel. Il ne s'agit pas forcément d'un besoin de rédemption, mais très souvent, en revanche, d'une recherche de vérité.

Et puis, un jour, il y a la séparation d'avec le visiteur pour cause de libération ou de transfèrement dans un autre centre de détention. En ce qui me concerne, je garde généralement, le contact avec ceux que j'ai visités plus d'un an de façon régulière. Cela reste parfois une amitié profonde comme par exemple, avec J. M. visité pendant 2 ans il y a 6 ans et qui m'annonce soudain qu'il se trouve à Fresnes (ma prison) en transit vers un autre centre de détention. Beaucoup d'émotion dans les retrouvailles. Des yeux humides de part et d'autre !

Avec ceux que j'ai visités pendant moins d'un an, les relations ne se prolongent généralement pas. Et c'est normal ! D'autres préoccupations surviennent, que ce soit les problèmes de réinsertion dans la vie civile ou l'adaptation à un nouvel environnement carcéral. Je ne vois pas là d'ingratitude, mais la suite logique d'un parcours difficile et semé d'embûches. De nouvelles rencontres, de nouveaux problèmes estompent rapidement le visiteur ancien qu'on peut revoir à l'occasion avec plaisir, mais auquel on n'a plus grand chose à dire. Aucune amertume dans mes propos. Il n'y a rien là que de normal. Si le visiteur a pu un temps alléger un peu la souffrance et la solitude, il a sa récompense. Il n'a nul besoin d'être sacralisé par le visité.

Mais il est des aventures qui laissent parfois un mauvais goût dans la bouche. Je citerai le cas de Marcel rencontré pendant quelques mois avant sa comparution devant un tribunal correctionnel. Marcel m'a raconté spontanément une histoire déchirante qu'il n'avait jamais confiée à personne. Il avait eu une enfance martyre, victime d'un viol particulièrement cruel. L'histoire était si invraisemblable que je lui ai demandé des détails. Il m'en a donné de tellement précis qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute sur la véracité de son récit. Quelque temps après, pourtant, il m'annonce que tout cela était mensonge pour m'attendrir et me soutirer du chocolat et des cigarettes. « Quand mentez-vous, Marcel ? Quand vous me parlez de viol ou quand vous le niez ? Je suis désolé, mais il m'est impossible de continuer avec vous. Je comprends le mensonge, il est courant en prison et je m'y habitue, mais dans votre cas, je ne sais plus quoi dire, quoi faire. Il est inutile que nous continuions à nous voir. » J'ai abandonné Marcel avec la sensation d'avoir été roulé par quelqu'un qui n'avait vu en moi qu'un pigeon à plumer et qui avait vraisemblablement peur d'en avoir trop raconté sur son passé. En 10 ans de visite de prison, c'était la première fois que je mettais un détenu à la porte et que je ressentais profondément son ingratitude.

Qu'en est-il de l'ingratitude ou de la gratitude du visiteur ? Il me semble que je devrais savoir gré aux délinquants que je rencontre en prison de la confiance qu'ils me manifestent. Je suis très admiratif devant des êtres qui s'ouvrent spontanément et qui se donnent beaucoup plus que je ne parviens moi-même à m'ouvrir et à me donner. J'oublie vite, à leur contact, que j'ai affaire à des délinquants au passé souvent très lourd avec des drames très épais, car le merveilleux joyau qu'est cette spontanéité, on le rencontre en prison, infiniment plus souvent que dans la vie courante. J'aimerais montrer que j'apprécie le cadeau à sa juste valeur, j'aimerais pouvoir répondre à cette question muette que je perçois si souvent : « Toi qui sais, visiteur, dis-le-moi ! Qui suis-je ? » Et comme je suis, la plupart du temps, incapable d'y répondre, j'ai tendance à me défiler lâchement.

Comme le ferait un ingrat !

Paul Ruty



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