NUMÉRO 81 REVUE MENSUELLE NOVEMBRE 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Les photographies de famille(1) Las fotografías de familia(1)
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Les photographies de famille(2) Las fotografías de familia(2)
 
Bernard, Hervé Les photos de famille
 
Cohen, Rut Diana Fotografías familiares
 
Giosa, Alejandro Las imágenes familiares
 
Health I. G. News En pocas líneas…
 
Laborde, Juan Carlos Retratos de familia
 
Namnet Poèmes en hommage…
 
Ruty, Paul Photos de famille
 
Vitton, Monica de Foto de familia


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13 novembre 2002

L'approche psychanalytique de la photographie nous conduit à rappeler que la vie psychique présente une continuité telle que « toute conscience est mémoire, conservation et accumulation du passé dans le présent », selon Bergson. La mémoire vraie n'est pas la conscience. Elle est une fonction particulière de la conscience. Non pas simple prolongement du passé dans le présent, mais au moins actualisation, rappel du passé.

Le passé psychique peut revivre et s'actualiser sous la forme figurée ou imagée. C'est ce que nous appelons les images.

Il existe un état psychique dont la matière est constituée par des images et où le sujet, n'ayant nullement conscience qu'elles viennent du passé, les prend pour des réalités actuelles : cet état est celui du rêve. Le souvenir implique une première fonction de l'esprit : la fonction de fixation.

Bien souvent, nous ne nous contentons pas d'attribuer nos souvenirs au passé, nous cherchons à les situer dans ce passé, à les dater : c'est la localisation du souvenir. Il convient d'insister sur les points de repère qui jalonnent pour nous le passé et qui sont pratiquement toujours des points de repère sociaux.

***

Aristote avait distingué deux formes du rappel des souvenirs, la mémoire simple qui consiste dans la conservation du passé et dans son retour spontané à l'esprit, et la remémoration qui est la faculté de rappeler volontairement les souvenirs.

Une photographie n'est pas seulement un souvenir. Elle maintient un lien entre les générations disparues et les générations présentes C'est également le reflet de la croissance avec des différences sévères dans les personnalités qui engendrent finalement les générations.

Je rentre dans un tourbillon sans destin où sont les photos de famille… Le thème m'obsède, car quelques unes ont déjà intégré des articles précédents.

Ce n'est pas l'hiver qui rend mon âme inquiète. Ce ne sont que les souvenirs de mes amours qui sont partis.

Parfois, j'aurais pu ne pas reconnaître les ancêtres dans l'album des photos de famille. Ils sont si loin, mais je m'étais familiarisée avec eux par leurs histoires magiques, contradictoires, quelquefois semées de haine. En réalité, c'est la même haine passionnelle qui me trouble aujourd'hui lorsque je suis en révolte.

La révolte adolescente dont j'ai parlé l'autre jour, l'autre mois, l'autre siècle. Maintenant, je crois que c'est la révolte éternelle.

La chronologie s'estompe et je me rends humblement á la contemplation de mes photos de famille qui se sont perdues dans le temps d'une vie, c'est-à-dire le temps d'un soupir plus ou moins prolongé.

Je n'ai pas beaucoup de photos. Toutes se sont égarées dans le naufrage des voyages, mais je les garde en mémoire.

Près de moi, se trouvent des photos. Une armoire complète. Nul besoin de l'ouvrir pour les consulter. Le simple fait de les regarder serait révélateur d'une distraction dans ma recherche intérieure.

Sur l'écran de mon âme, la première photo qui apparaît est celle de ma grand-mère paternelle. Cette photo unique a disparu dans les années 78. Je lui ressemble et je contemple avec affection et étonnement sa présence rédemptrice.

***

Ma grand-mère ne s'était jamais bien exprimée dans la langue espagnole. C'est peut-être d'elle et, par amour, que j'ai conservé cet accent plus italien qu'espagnol.

Leur couple avait quitté l'Italie car, en sa qualité d'ingénieur, son mari avait été engagé par la reine d'Angleterre pour construire le port de Buenos Aires.

C'était mon grand amour. Demeurant à Zarate, ville située dans la province de Buenos Aires, elle venait nous rendre visite régulièrement à Iberá qui était la maison maternelle. Bénie soit ma grand-mère qui me parlait de choses extraordinaires et me racontait des histoires sur mon père quand c'était un petit enfant. Je l'ai entrevu dans une photo qui a également disparu. Il se tenait dans les bras de son père qui est décédé à l'âge de 42 ans en Argentine. Sa mort était due à une étrange maladie dégénérative du cœur qui n'avait pas été décrite auparavant. Il s'agissait de la maladie de His, ainsi dénommée, parce que le médecin de la reine d'Angleterre s'appelait His.

Je rends tous les honneurs de mon âme et de mon cœur à cette grand-mère, car ce fut une femme forte avec la capacité d'élever ses enfants en Argentine sans le moindre découragement. Elle n'est pas retournée en Italie.

Il faudra qu'un jour nous écrivions sur les grands-mères. Pour ce qui me concerne, elles ont été le sel de ma vie.

Deux femmes fortes, deux femmes blessées par les deuils et qui se sont acquittées de la vie la même année : ma grand-mère maternelle le 20 juin et ma grand-mère paternelle le 31 décembre.

Pour le décès de ma grand-mère maternelle, il n'y a pas eu de drame. Tout a été discret. Terriblement discret. Un événement social sans précédent. La maison resplendissait et les gens se sont succédés pendant les deux nuits de veille.

Mon père, en revanche, mon père éternellement différent et à qui je ressemble la pleurait. Je voudrais transmettre les images qui me peuplent. L'insupportable douleur de mon père, même si ce n'était que sa belle-mère, et la réunion sociale des autres.

***

J'ai vécu toute ma vie comme appartenant à une « première génération avec des chaussures », comme disait un ambassadeur chilien en poste en France. Drôle d'histoire : la génération de mes parents était indifférente à la généalogie. Peut-être étaient-ils en révolte, parce qu'ils avaient quitté l'Italie au moment des années de l'unification, vers 1870. En outre, dans toutes ces familles brutalement politisées, les brouilles ont ravagé les mémoires.

Je le constate maintenant avec mes enfants. Nous dirons que c'est aussi une « première génération avec des chaussures », parce qu'ils ne s'intéressent pas au passé.

Je suis révoltée aujourd'hui ! Je le suis quand je remarque que, chez mes enfants, c'est avec difficulté que j'ai pu mettre une photo de mon grand-père et une de mon père. Et si je ne suis pas dans leurs photos, je n'en suis pas triste pour autant. Je m'imagine qu'ils pensent que leur mère ne peut pas disparaître sans s'être inscrite dans les photos de famille.

De toute manière, c'est sans importance.

Comme c'est drôle ! J'aurais gardé un accent ! C'est ce que me dit mon gendre français qui, avec respect, mais, avec un certain esprit de moquerie, m'imite en disant « merveilleux ».

J'adore ces limites de xénophobie française. Comme Français, il ne fait aucun effort pour parler correctement la langue maternelle de son épouse. Il est vrai que tout est dû aux Français ! Les photos à Rueil de la famille de mon gendre sont bien complètes et tellement en évidence !

Ma dernière fille, en visite à Rueil en décembre 2001, s'est débrouillée pour accrocher une photo de moi avec mes deux premiers enfants âgés respectivement de 6 et 2 ans. Bravo !

J'ai un petit enfant sublime parlant « argentino » avec des efforts remarquables et des périphrases adorables et un autre qui le sera sans doute, mais avec lequel j'éprouve certaines difficultés, car il est trop français pour le moment !

***

Si j'ai dit qu'il nous fallait écrire sur les grands-mères qui représentent pour nous le sel de la vie, je reconnais qu'écrire sur les enfants serait également fort intéressant. J'aurais beaucoup à dire. Je pense comme Kalil Gibran. Je crois que nous ne sommes que les arcs qui envoyons les flèches (nos enfants) vers la vie.

Photos de famille ? Ma tante et mon oncle avec mon grand-père à la Rambla, construite encore en bois, situé à Miramar près de la mer. La primogéniture ! C'était le couple royal d'une famille patriarcale. Tous les yeux retournés vers leur vie. C'étaient les figures dominantes d'une élite européenne, moitié italienne, moitié anglaise.

Miramar se souviendra toujours de ce couple magnifique alliant beauté et classe. Même aujourd'hui, plus de cent ans après, les couples de mes grands-parents, de mon oncle et de ma tante alimentent encore les conversations.

Mon oncle avait acheté une propriété, baptisée du prénom de son épouse, Zulema. Ils m'ont aimée aussi. Il existe une photo de moi dans les bras de mon oncle qui m'adore. Je suis petite, blonde et caressante comme un chaton qui cherche un câlin entre les deux. Il s'agissait d'un après-midi d'été dans cette même villa Los Angeles où, plus tard, j'allais souffrir les plus grandes tortures morales qu'il est possible d'infliger à une adolescente.

Un autre souvenir avec ma tante française, belle et prétentieuse, tenant son bébé, mon cousin, dans ses bras. Mes grands-parents beaux et imposants, vêtus de noir, couleur adoptée au décès de leurs deux filles mortes de méningite tuberculeuse et mon oncle Fernando, le 4ème avant ma mère, le père de Fernandito. Horreur qui produit mon image de petite fille abandonnée de Dieu !

Heureusement que Dieu m'a donné les sentiments pour pardonner et être allée au-delà du bien et du mal.

Rueil Malmaison, le 17 novembre 2002
Mes deux petits enfants sont en train de jouer…
Les cinq autres sont loin, pratiquement ignorés,
parce que grandissant loin.
Naturellement, pour moi, ce ne sont pas des exclus,
mais le fait de ne pas les voir réduit mon intérêt,
d'autant plus que les photos ne sont pas actualisées.

Nota bene : Je devrais avoir plusieurs vies et des jours de 48 heures pour pouvoir écrire jusqu'à la satisfaction et me traduire en « argentino », comme dit Mathieu.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



19 novembre 2002

Je crois avoir eu des cauchemars dans la nuit précédente et je n'ai pas pu les transcrire, faute de papier et de stylo.

J'essaye de noter sur une page blanche certaines idées et, ce soir, je n'arrive pas à les décoder. Tant pis ! Il s'agit, sans doute, de quelque chose au sujet des photos de famille. Chaque thème provoque en moi de riches messages de mon inconscient.

C'est la « pratique de l'inconscient ».

J'étais, depuis mes 19 ans, en contact volontaire avec lui. Mon père fut mon premier guide dans ce chemin sombre et parfois merveilleux. Je sais bien que cette nuit, « mon passage par la nuit », comme celui de Jonas dans le ventre de la baleine, a été difficile. Mais attendons la prochaine nuit qui arrive avec ses anges et ses démons pour enchanter mon espace d'être humain chevauchant entre la chronologie et l'éternité.

***

Cependant, je sais que mes cauchemars étaient liés au fait que je suis l'agenda de la famille. Je garde en moi les dates de naissance et de décès autant de mes ancêtres inconnus que des êtres que j'ai aimés, que j'aime et que j'aimerai même depuis cette éternité que nous avons tous connue, selon le mythe de Léthé de Homère et que nous avons été obligés d'oublier par la voie de la naissance et de la socialisation.

***

La journée a été quelconque et sensationnelle, comme toutes les journées. Pleine de choses prévues qui ne sont jamais assez prévues pour ne pas être fascinantes.

Mes journées quelconques ? Tout est agencé, organisé en apparence. Mais jamais je ne pourrai dire dans la dimension du réel et loin de mes agendas qu'une seule journée n'a pas été surprenante.

***

Un seul être m'accompagne comme témoin dans mon rôle de mémoire de la famille. C'est ma tante, une jeune fille de 94 ans, qui, heureusement, a partagé ma vie et avec qui je peux évoquer l'inavouable…

J'ai tant aimé mon grand-père maternel ! Il avait la foi. Il avait créé les hôpitaux San José pour les pauvres de la terre. Il est décédé à l'âge de 60 ans d'une pleurésie inguérissable à l'époque qu'il avait contractée, en plein hiver, en participant au sauvetage des habitants riverains du Río de la Plata qui avaient perdu leurs maisons pendant les inondations.

À cette époque, les uniques associations de volontaires qui pouvaient exister, c'étaient les dames de bienfaisance ainsi que les pompiers, la police et mon grand-père, homme de foi.

Les hommes m'ont protégée, les hommes ont pu me détruire avec leur disparition précoce, mais je garde dans mon âme les premiers souvenirs des hommes de ma vie, mon grand-père, mon père, mon oncle.

***

Si je suis jungienne, ce n'est pas par hasard. J'appartiens aux familles de foi. Mon grand-père et Pie XI ! Étrange et solide communion qui m'accompagne toujours.

***

Je ne voudrais pas revenir vers mes ancêtres, car je remplirais des pages désespérées et Giuseppe de Lampedusa en a déjà bien décrit les choses, la souffrance, le monde des valeurs qui tombent dans l'horreur de la confusion.

Je fais référence au livre Gatopardo (Le guépard). Si vous n'avez pas vu le film ni lu le livre, je vous invite à le voir ou à le lire et vous vous trouverez dans les bras de la désillusion d'un monde se détruisant par des concessions et des compromissions déroutantes et accablantes.

***

Il me reste seulement à rendre hommage à mes deux amours. Mon chien qui dort au cimetière d'Asnières : Vix de la Griffe d'or. Fidèle et loyal comme moi. Et Guibily, mon cheval. L'Anglais qui résidait au cercle hippique de Bavilliers, commune du Territoire de Belfort.

À tous deux, les vrais, mes confidents avec lesquels je pouvais jouer, crier, chanter des tangos et pleurer l'Argentine éloigné de mon corps, mais pas de mon âme, je rends hommage.

***

Il est plus facile pour moi de partager la totalité avec les animaux qu'avec les hommes. Les animaux ne nous trahissent pas alors que les hommes sont ingrats, attendent de nous des gains matériels et ignorent nos âmes.

Ils font partie de ma famille. Sous une plaque en marbre noir, dors notre chien aimé qui n'a jamais été remplacé. Sur elle, une inscription : « irremplazable ». Autour de son cou, en partant pour l'éternité des chiens, je lui ai mis ma chaîne avec un grand cœur en jade vert, symbole d'éternité.

J'avais un professeur allemand de philosophie qui disait que la différence de degré d'intelligence entre l'homme et le chien n'est pas dans l'essence, mais dans la profondeur. Je le croyais un peu fou, mais aujourd'hui je suis comme lui. Je me souviens du regard de mon chien, de ses considérations envers moi et j'accepte…

Et Guibily auquel je criais mon désarroi. Ce cheval qui a même osé m'envoyer par terre une après-midi de neige dans laquelle nos nerfs accablés nous avaient rendus impitoyables.

L'odeur des chevaux, le manège. Qui pourrait mieux dire à un être humain vivant « première génération avec des chaussures » que l'homme n'est que dans la mesure de sa capacité d'incarner et d'habiter son corps.

Fait à Paris avec passion. Il fait froid.
Je m'enveloppe sensuellement tant dans mon corps désirant
que dans mon superbe corps animal qui n'est pas détruit par le monde.

Écrit le 19 novembre 2002 en hommage d'amour
à celui qui est parti, sans ne faire aucun bruit,
une journée de novembre.
La nuit vit avec les étoiles.
Le monde est bouleversé et je t'évoque respectueusement.
Je prie pour toi en sachant
qu'en réalité ce n'est que toi qui veille sur moi.

La nuit tombe prometteuse de rêves.
Mes enfants viendront peut-être un jour
visiter avec moi les maisons ancestrales abandonnées
par des siècles d'indifférence.
Mais nous ? Que dire de nous aujourd'hui ?
Qu'accepter ne signifie pas être d'accord…

Traduit en « argentino »,
selon l'expression de Mathieu,
le 23 novembre 2002.

Nota bene : Continuez à m'écrire et à m'appeler. Je ne sais pas ce que j'ai pu dire que vous ne sauriez pas déjà. Nous partageons un seul inconscient. Pour les spécialistes, je vous avais bien dit : vous trouverez les concepts. Ils sont partout. Je n'écris pas pour nous seulement, mais pour tous ceux qui ont les réponses dans leurs êtres et dont je ne suis que l'éveilleur.
Toujours à vous humblement avec mon âme et ce corps que j'habite avec courage et sincérité.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le thème me fait penser à un manège composé de photos de personnages de ma famille en remplacement des habituels chevaux de bois ou des autos en miniature, alors que je serais situé au centre de la ronde. Les photos de famille tourneraient autour de moi durant un tour qui durerait plusieurs dizaines d'années, me donnant l'impression d'un emprisonnement sans possibilité de sortie, voire parfois de mouvement. Il m'arrive de me demander si ces photos de famille ne se rient pas de moi, voire se moquent. Mais que penser face à des images toujours en mouvement qui ont fini par me faire tourner la tête ? Où plutôt quoi dire en face de ces cheveux de bois incapable d'émotion et d'humanité, figés dans un rictus permanent et finalement énervant ?

Le plus triste dans l'histoire, c'est que le monde réel semble être au-delà de ce manège, à moins que le traumatisme initial me fasse penser, quasi inconsciemment, qu'il existe d'autres manèges tournant toujours autour du même point central que constitue ma position d'observation. Alors, question, pourquoi ferai-je l'effort de dépasser ce premier cercle familial pour devoir ensuite en dépasser d'autres plus exigeants en effort et motivation, dans une chaîne interminable, alors qu'il constitue, en tant que bénéfice secondaire, une forme de protection vis à vis des agressions de ce « monde de brut » ?

Pourtant, je sais, mon environnement familial, professionnel et personnel me le montre au quotidien, que ces manèges ne sont que des images dans ma tête, et que l'interaction avec cet environnement est source permanente d'action et de création, dont je suis un acteur et un témoin privilégié. La part de chacun pouvant être variable.

Mais force est de constater, jour après jour, que je suis en grande partie le produit de ma pensée, car toute action, tout élan découle toujours d'une réflexion alimentée par des images, des scénarii et des idées internes, ce que la psychanalyse désigne, de manière générale, sans justement de valeur, par le terme de fantasmes. Même si je suis également touché et changé par les événements extérieurs.

Ces images sont créées ou archivées à partir de souvenirs visuels, sensitifs et auditifs, le tout finissant par produire un ensemble de processus internes, en général pilotées par le moi, mais parfois autonomes, où on ne sait plus très bien quelle est la part du fantasme et celle d'une réalité externe ancienne ? Mais un souvenir n'est-il pas déjà le produit d'une transformation psychique entre le fait extérieur et son engramme au milieu de nos objets internes ? Une voix me dit souvent qu'on ne peut pas changer le passé, mais qu'on peut le relire autrement. Les photos de famille ne peuvent pas être détruites ou enfermées dans des tombeaux, car je sais bien que l'inconscient mettra tout en œuvre pour les faire ressortir au moment opportun. Bien sûr, à mon insu.

Mais il est possible de les voir autrement, sous un angle différent, en les retouchant, en zoomant sur telle caractéristique positive, et en minimisant les défauts auquel on ne peut rien, en tout cas de moins en moins avec le temps. Il est même possible de les animer, pour en quelque sorte voir ce qu'elles ont dans le « ventre », soit en laissant libre cours à son imagination, soit en orientant le scénario de cette mise en scène d'une imagination dite active.

Car il n'est pas possible de changer ses parents, ses frères et sœurs, ses oncles et tantes, ses cousins et cousines. Ils sont comme le décor d'un scénario d'une pièce de théâtre ou d'un film de cinéma au sein duquel on peut vivre ou faire vivre un feuilleton à épisodes selon nos humeurs du moment ou nos objectifs de projet de vie. Toute personne n'est jamais complètement positive ou négative : il faut prendre le meilleur et laisser de côté le plus mauvais, ainsi construire les modèles « patchwork » les plus aptes à nous aider, à faire fonction de réservoirs structurés d'énergie pour mener à bien notre tâche quotidienne et à plus long terme.

Pourquoi ne pas accepter les images qui teintent en permanence nos esprits, mais en faisant le tri entre ce qui fait partie du mauvais côté des photos de famille et du meilleur, même si de bons coups de lifting et de chirurgie plus lourdes peuvent nous aider à modeler des images sympathiques, aimantes et vivifiantes. Nous avons parfaitement le droit de recomposer notre famille, pour notre bien-être, et, peut-être, par retour des choses, quand la lumière parvient à nous éclairer, pour celui de notre famille !

Hervé Bernard



Je veux crier là que je vous aime et vous me manquez papa maman, oui vous quatre.
Oui mes parents me manquent terriblement.
Comment se dire papa maman j'ai pas d'image pour me souvenir de vous c'est un vide qui ne comble pas.
Papa adoptif je ne veux pas oublier de ma mémoire ton image.
Alors maman adoptive garde toujours une place dans ton coeur car je serai ta petite fille.

***

Nos vies se sont effleurées
Nous avons fait un chemin de vie ensemble
Le destin nous a séparés
Nos vies se sont éloignées
Cette étincelle qui se trouve dans notre cœur
Ce souffle dans le creux de l'oreille
Ce regard de tendresse
Cette main chaleureuse
L'amour qui chavire dans notre cour laisse une trace indélébile
C'est apprivoiser un bonheur insaisissable.

***

À l'aube de l'automne dans l'arbre de vie
Une feuille habillée haut en couleur vient virevolter
Elle passe ici et là pour dire à chacun des membres de la famille
Un dernier adieu à tous ses enfants.
Nous ne t'oublierons jamais papa qui m'a offert ton fils pour mari.
Dans la plus pure tradition vietnamienne nous t'honorons à côté de papa le culte de l'ancêtre.
Repose en paix, l'âme et ton enveloppe charnelle se sont séparées pour l'éternité.
Dans notre coeur papa tu seras à tous jamais avec nous et en nous.

Xin cam on Ba
Gui Cho Ba Thuong yêu Cu' Chu'ng con.
Nantes, septembre 2002
Namnet



À la mort de mon père, il y a 27 ans, j'ai découvert dans ses archives, le trésor qu'il gardait jalousement dans une grande boîte en carton. La boîte était cachée au fond d'un placard dont la clef restait accrochée en permanence au trousseau qu'il portait sur lui. Le placard m'avait intrigué toute mon enfance. Mon père ne l'ouvrait que très rarement. Il me montrait alors religieusement une ou deux reliques comme il aurait présenté le Saint-Sacrement puis refermait très vite le placard, me laissant sur ma faim et vaguement inquiet, même si j'avais pu constater du coin de l'œil, dans l'entrebâillement de la porte, qu'il ne s'agissait pas du placard de Barbe Bleue.

Fils unique, je n'ai pas eu l'impression de trahir un secret en pénétrant dans son intimité. J'avais tellement soif de savoir qui était ce père qui avait un peu trop souvent oublié de me dire s'il était autre chose que le pourvoyeur de nourriture et de confort matériel.

Il avait été très sévère et fermé. Humain, lui ? Sans doute, mais il ne me laissait pas paraître grand chose de cette humanité. Quel sens de la pudeur l'avait-il amené à cacher, toute sa vie, tous ses souvenirs d'enfance ? Dans son jardin secret, c'était tout autre chose, des lettres, une boîte à ouvrage ancienne remplie de médailles, quelques dentelles, un bracelet et une bague, une mèche de cheveux soigneusement enveloppée dans un papier de soie ; il y avait sur le papier, une dédicace d'une grande écriture penchée aux pleins et déliés soigneusement calligraphiés et signée d'un nom inconnu ; et puis encore, quelques bibelots et objets hétéroclites sans usage bien apparent, un album de photos jaunies et un cadre ancien avec les deux portraits d'un couple.

Ces photos du début du vingtième siècle, voire de la fin du dix-neuvième se ressemblent toutes dans leur sépia délavée et leurs taches de moisissure. Les hommes ont endossé leur plus beau costume, veston croisé et boutonné, col cassé et cravate soigneusement nouée, cheveux gominés à la raie bien tracée, moustache triomphante, l'œil fixe, l'attitude digne. Les femmes ont aussi revêtu leurs plus beaux atours, col montant, dentelles et manches longues, du blanc pour les jeunes filles, du noir pour les femmes mariées. Aucun homme, aucune femme ne se serait risqué à l'indécence d'un sourire. Il faut être sérieux, il faut cacher ce que l'on est pour ne montrer à la postérité que cet aspect figé d'une perfection étudiée.

Le progrès réalisé depuis lors dans les techniques de la photographie et le changement notoire des mœurs permettent de prendre maintenant des clichés « instantanés » dans lesquels disparaît en grande partie cet aspect compassé de nos ancêtres. Mon père ayant omis de mettre en parallèle un arbre généalogique ou une quelconque notice explicative, j'ai découvert dans l'album de photos, de parfaits inconnus qui n'ont déclenché en moi qu'une vague curiosité et n'ont fait vibrer aucune fibre familiale.

Le cadre aux deux photos, par contre, m'a fortement intéressé. J'ai su très vite, par les noms inscrits au dos, qu'il s'agissait de ma grand-mère, morte il y a tout juste un siècle, trois ans après la naissance de mon père et de mon grand-père décédé quelques six ans avant que je ne vienne au monde. Des inconnus ? Plus tellement, maintenant que je savais la filiation et que je pouvais les rattacher aux quelques confidences auxquelles j'avais eu droit et maintenant que je découvrais sur le visage de cette femme une ressemblance avec mon père et avec ma deuxième fille. Les photos avaient été prises alors qu'ils étaient tous deux aux alentours de la trentaine. Comme elle paraissait triste, ma grand-mère ! Quel beau gaillard que mon grand-père ! L'instituteur de village qu'il était, devait en imposer à ses élèves, et combien plus à mon père qui en faisait partie ! J'essaie de me retrouver dans ces grands-parents, mais j'ai du mal. Peut-être quelque chose de ma grand-mère, mais si peu ! Elle était morte de consomption comme on disait alors.

Mon grand-père avait-il été aussi sévère avec mon père que mon père m'avait paru l'être avec moi ? La légende disait qu'il l'avait été beaucoup plus. Mon père et ses vieilles cousines m'en avaient fait un portrait plutôt effrayant. Mais voilà que je découvrais, serré par un ruban, un paquet des lettres qu'il avait écrites à mon père parti enseigner l'agriculture en Algérie dans le milieu des années vingt. Elles commençaient toutes par « Mon fils chéri » ou par « Mon petit Omer » et se terminaient toutes par « Tu ne m'écris pas… », « Je suis très inquiet… », « Ne m'abandonne pas, mon enfant, je n'ai plus que toi !… » Peut-on me dire pourquoi, soudain, il m'est devenu proche, pourquoi il est devenu sur le tard, mon grand-père et non plus seulement le père anonyme de mon père et peut-on me dire pourquoi soudain, mon père lui-même, m'est apparu souriant et aimant ?

Pouvoir mettre une histoire sur des photos les rend vivantes et proches et les défauts des personnages représentés s'estompent à la mesure de la chape que le temps ou l'éloignement a fait tomber sur eux. Je n'ai aucun mal à comprendre les descendants de grandes familles qui contemplent des portraits de leurs ancêtres datant de trois ou quatre siècles ou plus, déchiffrent de vieux grimoires et se sentent ainsi, investis de pouvoirs et de devoirs particuliers. L'histoire les a faits légataires d'une tradition, leur a donné des racines profondes, leur a révélé la pâte dont ils sont pétris. Illusion ? Certainement pas ! À condition toutefois qu'ils sachent ensuite en dégager leur propre personnalité !

J'ai vécu depuis mon enfance bien loin de Chapois, ce petit village du Jura perdu au milieu de la forêt de la Joux et berceau de ma famille paternelle. J'y suis allé très rarement, ayant coupé très tôt des liens bien ténus pour cause d'éloignement (de 38 à 48, les liaisons étaient difficiles entre la France et l'Algérie sinon totalement coupées pendant les années de guerre), puis d'études puis de profession. Bien des années après la mort de mon père, j'ai ressenti le besoin d'aller y faire une sorte de pèlerinage et je me suis rendu, bien sûr, au cimetière. Ils étaient tous là, ces inconnus qui portaient le même nom que moi ou celui de ma grand-mère. Sur les tombes bancales couvertes de mousse, il y avait parfois un petit médaillon avec une photo délavée. J'en ai reconnu ainsi quelques-unes de l'album de mon père. L'une de ces tombes avec photo m'a particulièrement attiré. C'était celle d'un bébé, mon oncle Amy, le petit frère de mon père, mort à quelques mois, il y a cent un ans. Cause de la mort de ma grand-mère ? Peut-être bien ! C'est quoi, au fait, la consomption… ?

Toutes ces vieilles pierres m'ont souri…
Mon grand-père s'appelait Victor.
Et mon père Omer.
« Requiescant in pace ! »
Toussaint 2002

P.S. : Dans sa cellule de l'hôpital pénitentiaire de Fresnes, Lucien l'aveugle paralytique, a épinglé au-dessus de son lit la photo de sa fille qu'il n'a jamais vue et qu'il ne verra jamais. De temps en temps, il la frôle doucement du doigt et la paix revient dans son cœur.

Paul Victor Omer Ruty