NUMÉRO 64 REVUE MENSUELLE NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2000

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Imaginaire et symbolique
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Onaisín ou le chemin du héros Onaisín ó el camino del heroe
 
Hervé Bernard Raconte-moi une histoire !
 
Geneviève Bine-Vialet Les grands cas de psychose
 
Rut Diana Cohen Luces y sombras en el archipiélago moral
 
Health I. G. News Tratamiento para la tartamudez
 
Juan Carlos Laborde Concepto budista de la muerte
 
Georges de Maleville La légende du petit satyre
 
Sophie Moreaux Carré Œdipe : un archétype parmi d'autres
 
Mathilde Pizzala La source
 
Claire Poujol Les conflits de couple
 
Paul Ruty Histoire d'une histoire


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Laisser la place à la parole de l'inconscient, céder à la volonté.

L'homme est un être symbolique.

Se laisser raconter une histoire, c'est un acte de supplice dans une situation particulière.

L'imaginaire se manifeste sans être brimé par la volonté consciente limitative. Il s'agit d'exprimer l'inexprimable, c'est-à-dire les symboles.

Il n'y a pas de contes pour adultes ou pour enfants. Il n'y a que des contes qui expriment avec passion et justesse les structures profondes de l'auteur. Ils sont aussi des formes d'expression du rêve éveillé, en se laissant être écrits. L'acte d'abréaction s'accomplit. Après, en les lisant, on verra le produit autrement, c'est-à-dire, qu'on fera les opérations psychologiques nécessaires :

1/ laisser venir
2/ contempler
3/ comprendre
4/ interpréter
Un cas

Madame X est venue avec une demande d'orientation. Elle se trouvait dans une situation de crise majeure, car son mari avait tenté de partir à 5 reprises et il a, d'ailleurs, fini par le faire définitivement.

La patiente, très disciplinée, avec des séances journalières pendant les 3 mois précédant ce récit, avait comme atout son désir de sortir de cette situation désespérée.

Il s'agissait d'une étrange histoire. Mariée avec un étranger, je vois qu'ils s'aimaient beaucoup, mais la communication se faisait de façon parallèle. Ils projetaient réciproquement leurs problèmes, leurs angoisses, leurs frustrations, leur manque de maturité.

Elle est venue, confuse, n'ayant aucune emprise sur le réel.

Je ne pouvais la soutenir que les jours de la semaine et le week-end je la laissais avec son imaginaire. C'est ainsi qu'a commencé à cheminer l'abréaction.

Chaque vendredi, je lui disais « écrivez, écrivez » et c'est après 3 ou 4 semaines que le contenu de ses écrits prenait sens et dévoilait non seulement ses problèmes de couple, mais aussi son histoire personnelle, son enfance, l'insertion dans sa famille, l'ancestral.

En même temps, des choses se passaient dans sa vie quotidienne. Parallèlement à cette façon de vider l'imaginaire sans le conduire, en le laissant faire, elle mettait de l'ordre dans sa maison. Elle percevait la poussière qu'elle ne voyait pas auparavant. Elle vidait son appartement des vieux meubles qui l'encombraient.

Par rapport à son analyse et à son travail de grapho-catharsis, elle était dans une situation idéale, car en étant ingénieur-informaticienne, avec carrière très réussie aussi bien en France qu'en Suisse, elle avait tout abandonné pour suivre son mari à Stockholm où elle était devenue une femme au foyer. Cette disponibilité de temps lui permettait une certaine mise à jour. Cela lui permettait de comprendre sa vraie histoire qu'elle ne pouvait pas consciemment raconter et moi non plus.

Elle a rempli jusqu'à maintenant 6 ou 7 cahiers et au cours de certains week-ends, il lui arrivait d'écrire plus d'une centaine de pages.

Étant donné son niveau intellectuel et sa discipline, je me suis permis de faire de cette analyse un travail didactique à 2 niveaux :

1/ analyse des profondeurs
2/ travail comportemental
Pour la sortir de cette confusion, elle allait accepter tout le matériel de l'imaginaire, mais canaliser vers la conscience tous les éléments possibles à chaque fois qu'on comprenait et interprétait ses écrits.

Chaque canalisation se faisait selon la méthode comportementale, c'est-à-dire que l'inconscient nous donnait les chemins à suivre dans le réel chaque jour, pour faire de ce travail, un travail de transit entre la confusion et la prise de conscience du réel.

C'est comme ça que la peinture a été faite à l'intérieur de la maison, les armoires vidées de choses inutiles.

La patiente pouvait enfin conduire sa voiture sans angoisse.

Son imaginaire parlait et parlait encore. On pouvait constater le piège de l'imaginaire plus clairement, parce qu'en étant seule à Stockholm, elle vivait dans une situation de laboratoire.

Au commencement, dans ses nuits solitaires, elle rêvait qu'elle était tirée par les pieds dans son sommeil. Cette histoire de pieds était liée à la difficulté de marcher sur le réel et à l'accepter autrement.

La dernière semaine, sans autre aide que notre travail ensemble, elle a fait une formation d'informaticienne francophone.

Finalement, en 4 mois, elle a pu communiquer avec le monde, c'est-à-dire qu'elle a pu prendre une place dans son réel d'aujourd'hui.

E. Graciela Pioton-Cimetti



Les augures l'ont prédit : le fils du roi porterait un manteau d'étoiles, mais il n'aurait pas de tête.

Quand je suis né, mes parents s'inquiétèrent à mon sujet. Ils pensaient que je manquerais de force de caractère. Mille histoires circulaient à mon sujet.

C'était l'été et les gens de notre village pauvre dévoraient le gibier qui proliférait vers cette époque, et ils séchaient le reste de la viande en prévision du rude hiver patagon.

Les prophéties disaient que nous serions les derniers à connaître le Dieu-enfant qui était né très loin il y a des siècles.

Étrange et mystérieuse Patagonie, terre de privation et d'excès !

Ma mère m'allaita en s'étonnant que je sois doté d'une tête et d'une bouche, mais en acceptant sans plus de cérémonie que je porte un manteau d'étoiles qui, dans les froides nuits de janvier, l'envahissait d'une bouffée de plaisir. Ma mère était une belle femme, les cheveux raides et courts, l'air angoissé et paralysé de peur parce que l'hiver arriverait bientôt, le ciel s'éteindrait, la neige tomberait dans les montagnes lointaines, les lacs gèleraient et on ne pourrait que dévorer humblement la viande sèche qui pendait à notre plafond. Elle était salée de mer, salée par les vents de mer.

Ma mère allaiterait, jusqu'à épuisement, l'enfant-homme dont les augures avaient annoncé qu'il viendrait sans tête. J'avais les yeux noirs et perçants comme elle, et je riais de sa large bouche. Mon rire faisait exploser des étoiles de feu, des étoiles de la Terre de Feu.

Quand les hommes accomplissaient leurs rites, mon père se levait. J'étais présent en tant que fils du roi-cacique, image de la nouvelle puissance.

Les pirogues partaient sur les canaux de la Terre de Feu et, emmitouflé dans des peaux de guanaco, mon père m'emmenait avec lui.

Quand les hommes de la tribu parvenaient à me voir, je dormais toujours, mais autour de mon berceau de roi, les lumières des étoiles, de la lune et les yeux des vieux de ma tribu brillaient.

L'été était somptueux, la viande abondante, les femmes enfantaient sous des cabanes de fourrures. Je suis né en terre froide mais les pirogues portaient des lumières de feu dans les nuits australes, dans mon monde perdu aux confins des glaces éternelles antarctiques. Quand le sentiment naissait dans notre cœur, le silence se peuplait de rumeurs, d'harmonies. Parce que l'amour grandit partout comme la « bonne herbe » dans les terres du nord.

***

Un jour arriva l'automne froid et impitoyable. Ma mère m'allaita, les yeux fondus dans la lumière de mes étoiles. Et elle m'aima sans tête, car, seulement, pour elle, j'en avais une, et mes yeux noirs ne mentaient pas, ni ma bouche anxieuse, ni mon corps puissant qui devrait supporter ces hivers qu'elle craignait sans savoir pourquoi.

Ma mère est venue du nord, d'au-delà les hautes cimes, fuyant un mal mystérieux qu'apportaient les étrangers et qui décima sa famille.

Nous fûmes les derniers à connaître l'histoire d'un certain enfant-Dieu qui, dans un lieu coupé de notre monde étroit, était né dans une étable et dont la destinée était aussi liée à une étoile.

Les augures ont dit que je naîtrais sans tête, mais avec un cœur et un manteau d'étoiles, que je cheminerais d'un pied viril dans d'étranges contrées, et que les constellations me confieraient à chaque nouvelle lune des secrets millénaires, qu'elles ne confient qu'à ceux qui sont réveillés quand elles ne dorment pas et elles ne dorment jamais.

Ma mère se parfumait aux essences champêtres et mon père, le roi-cacique, gardait pour elle les meilleurs morceaux du gibier qu'il chassait. Mon père était fort et austère. Il était roi et chassait sans peur dans les nuits tièdes de notre court été. Mon père aimait ma mère, même si elle venait du nord, parce que le nord apportait la force et qu'elle seule pourrait engendrer des hommes forts.

Je fus témoin de beaucoup de nuits d'amour dans le sein chaud de ma mère, je fus témoin de ses amours patientes. Mes parents épuisaient la gloire de leurs sexes dans le mystère fugitif de leurs orgasmes et, même sans tête, je fus le cœur, les entrailles et la vie de cet amour sans frontière, ni tristesse.

Ma mère souriait facilement ; encore aujourd'hui, dans les hivers sans pitié, son sourire accompagne ma mémoire et ses rires de plaisir me donnent la force de raconter avec des mots ce que j'ai aimé avec mon cœur.

***

Les augures l'ont prédit : mon village de la Terre de Feu s'éteindrait un jour parce que les miens deviendraient tristes et leurs copulations ne porteraient plus de fruit.

Aux matinées au maigre gibier de l'automne succéda l'hiver. Je savais, parce que les enfants savent ce que les adultes ont oublié, que ma mère devenait triste en pensant à la « bonne herbe » de ses montagnes du nord.

Mon père était de haute taille ou, tout au moins, c'est ainsi qu'il me paraissait. Je m'en souviens encore et je vois en lui un géant admirable. Il nous aima et il n'eut pas peur. Je buvais aux amphores de son autorité et de sa loi aussi bien que du sein toujours prolifique de ma mère. Lors de mon premier hiver, de mon second et encore de mon troisième, ses seins riches et juteux m'allaitèrent, comme si les hivers n'étaient que d'éternels printemps pour ma jouissance et ma vigueur.

Mais ma mère nous quitta un jour, sans mot dire. C'était une nuit chaude, la première après mon troisième hiver. Et je n'eus plus de sein à téter. Les femmes du village me préparaient de délicieux plats du nouveau gibier. C'est alors que je fus triste et perdis la tête.

***

Mon père se rendit vite compte de ma détresse. Parfois, vers le mois de septembre, pendant que je dormais, de mon manteau tombaient des étoiles, laissant des vides d'amour qui ne pourraient être comblés que par de nouvelles étoiles. Mais celles-ci ne naissaient que dans les terres du nord, dans les entrailles des vallées, à l'abri des neiges éternelles.

***

Mon père marqua mon cinquième hiver de son couteau de chasse sur le bois de son arc. Au premier jour du printemps, nous nous sommes mis en route vers le nord. Je croyais que lui aussi avait perdu la tête mais ce n'était pas le cas. Simplement allions-nous chercher de la « bonne herbe » dans les hautes terres d'où venait ma mère. De la « bonne herbe » et des onguents mystérieux qui guérissent des blessures qui ne se soignent pas parce qu'elles sont à l'intérieur du corps et qu'elles ne saignent pas en apparence, des onguents pour ne pas mourir, qui doivent être appliqués avec la foi et en réfléchissant à ce que l'on fait, des onguents qui sont inutiles s'ils ne sont pas utilisés par ceux qui savent et accomplissent les rites signalés toujours avant qu'il ne soit trop tard.

***

Les vieux du village nous laissèrent partir. Pour nous, pour notre village, il n'y avait pas de guerre. Notre objectif était de survivre. Vers le nord et vers la mer, il y avait des guerres interminables et cruelles.

Notre village n'avait rien à défendre, à en croire ceux du nord, mais ce n'était pas si sûr, parce qu'on pouvait apercevoir dans nos canaux, dans les nuits les plus noires, que nous avions accumulé des myriades d'étoiles dans leurs eaux profondes, qui se transmettaient de génération en génération. Un trésor de grande valeur. Pour le trouver, il était nécessaire de plonger dans les profondeurs sombres et liquides.

Notre trésor était tel que quiconque accédait à lui gagnait l'éternité, c'est-à-dire qu'il ne mourait plus, mais, pour l'atteindre, il faut être ingénieux et savoir que ce que l'on cherche est ce que l'on veut trouver.

Certains avaient osé défier les interdits des anciens ; parce que ces derniers s'opposaient à toute recherche qu'ils considéraient comme insensée.

Je n'avais aucun désir de trouver le trésor dans les profondeurs parce que je suis né avec lui sur mes épaules. Seulement me serait-il nécessaire d'acquérir une tête pour le comprendre. Mais cela se ferait simplement, si nous trouvions la « bonne herbe » et l'onguent qui soigne les blessures qui ne se voient pas.

Les vents se déchaînaient à chaque fois que nous nous approchions de la mer, mais ils cessaient rapidement comme ils avaient commencé. Les éléphants marins se reproduisaient sur les plages immenses, interminables. C'étaient de grands animaux, qui auraient fait les délices des gens de notre village. Il y avait des phoques, des pingouins et des escargots vides qui dormaient sous le sable ardent. Il faisait chaud, les parfums du vent changeaient à chaque pas, à chaque pas de mille lieux naturellement.

Mon père ne parlait pas beaucoup, mais, le soir, nous faisions un campement et nous allumions sans nostalgie un feu qui nous rappelait notre village. On ne l'avait pas volé, mais on le portait avec nous vers le nord, pour nous assurer protection, cuisson et illumination.

***

Nous sommes rentrés parce que nous devions rentrer. Un peu comme s'achèvent les songes, parce qu'il faut se réveiller. Les airs du nord venaient chargés de guerre. J'ai vu mon père, pour une raison ou pour une autre, perdre son courage pour continuer. Peut-être se rendait-il compte qu'il ne trouverait pas ma mère au nord, mais simplement de la « bonne herbe » et cet onguent pour guérir les blessures cachées. Lui ne paraissait pas croire dans les remèdes miraculeux et il préférait voyager à l'intérieur de lui-même pour guérir ses blessures. Je parle de ses blessures, parce que ce n'était pas seulement le départ de sa femme, ma mère, qui lui causait de la peine, mais l'impression d'un nouvel ordre des choses qui s'imposerait bientôt aussi à nous.

Nous sommes ensuite allés récupérer et vivre ce qui restait d'allégresse vierge dans notre pauvre village. Avant de commencer notre voyage, je savais que nous rentrerions bientôt.

***

Nos légendes indiquent qu'il n'était pas bon de partir, que l'on devait accepter les lois éternelles et immuables et que les changements ne se feraient pas par notre départ, mais par la venue d'autres hommes qui apporteraient la vie et la mort, des vérités et des mensonges, des joies et des peines, et peut-être un Dieu nouveau qui révélerait à chaque être humain comment certains problèmes peuvent trouver une solution et d'autres pas.

***

Dans notre village, les femmes étaient à la fois aimées et craintes. Selon d'antiques traditions yamanes, les animaux de la terre et de la mer avaient été enfantés par ces femmes qui, longtemps rassemblées dans la « grande cabane », au centre du monde, avaient trompé les hommes, en leur imposant une dure servitude.

Quand l'artifice fut découvert, la plupart moururent mais certains réussirent à s'échapper et à se transformer en animaux. Mais le temps viendrait de découvrir la valeur de ces femmes qui enfantaient dans leurs jeunes années et se consacraient plus tard, dans leur vieillesse, à enseigner les secrets de l'accouchement et de l'éducation aux plus jeunes.

Une histoire racontée pendant plusieurs générations nous a aidés à comprendre et à respecter les femmes, parce que leur fertilité dépendait de leur état d'âme et donc de la survie même de notre village.

On raconte qu'un jour, après un hiver très dur, un homme aperçut un ibis volant au-dessus de sa cabane. Il communiqua en criant la nouvelle à tout le voisinage parce que la venue de l'ibis annonçait la fin de la saison froide. Tous les habitants de la région se réjouirent de la nouvelle et manifestèrent leur joie par des cris stridents.

Tout ce tintamarre dérangea l'ibis qui est un animal très délicat et entend être traité avec formalité. Très vexé, il s'éloigna des lieux, il fit tomber un froid formidable et il décréta la continuation de l'hiver avec une rigueur accrue.

De grandes chutes de neige frappèrent la région. La neige tomba pendant des jours entiers. La chute de la température fut telle que la mer gela et la terre se couvrit d'une croûte glacée. Les habitants de notre village yaman ne pouvaient pas sortir de leurs cabanes, même pas pour ramasser du bois, qui, d'autre part, se faisait rare.

Comme la mer avait gelé, il n'y avait plus de pêche, la famine se déclara et beaucoup de gens moururent. Ils moururent lentement, mais sans douleur, parce que le froid endort.

Je me demande maintenant, en essayant d'écarter la nostalgie, si ma mère épuisée mourut de froid en essayant de me transmettre sa chaleur. Je crois que ce genre d'interrogation me poursuivra toute ma vie, mais je suis sûr que la réponse viendra un jour quand, à mon tour, je prendrai femme, aurai des enfants et pourrai voir cette femme devenir mère. De toute façon, ce n'est pas avec la tête, qui me manque, que je serai capable de répondre aux grandes interrogations, mais avec le cœur, dont je sais qu'il existe même si je ne peux pas le voir parce que je sens ses battements toujours égaux. En fait, peut-être ne sont-ils pas toujours égaux. Il y a des moments où quelque chose me serre à l'intérieur et le rythme s'accélère, quand le printemps est dans l'air et que je pressens que la vie possède un secret ; ou quand, dans le plus grand silence, nous attendons que l'animal s'approche pour le chasser ou, parfois aussi, en regardant le trésor au fond du lac. Alors mon cœur accélère et je désirerais passionnément m'enfoncer dans les profondeurs et capturer une étoile. Mais je dois contenir mon impulsion, et maîtriser mon cœur qui pleure sans bruit, parce que cette recherche dans les profondeurs me permettrait éventuellement de comprendre et de connaître l'immortalité que les autres ont acquise en partant à la recherche du trésor sans jamais revenir. Peut-être rencontrerai-je ma mère. Mon cœur pleure. Ma tête est à l'intérieur de lui. Je ne peux pas demander aux autres de la voir, parce que ce n'est qu'une figure de proue qui me permet d'être reconnue et respectée. Fils de cacique, j'ai le pouvoir et la force, je suis chargé de l'organisation et du commandement. Mon regard doit être net et fixe, mon geste doit être sûr pour donner confiance, ma parole doit être ferme, elle ne doit pas trembler ou trahir l'indécision quand elle ordonne.

***

Quant à l'ibis, cette femme sensible, tragiquement puissante, le temps vint pour elle de s'apaiser. Elle voulut redevenir clémente. Alors la chaleur revint, un soleil radieux liquéfia l'eau de la mer et la terre gelée. L'oiseau, comme toute femme, était excessif. C'est notre problème d'hommes de trouver le juste milieu pour ne pas irriter ce qu'il y a d'excessif dans la femme, parce qu'une femme est une espèce différente de l'homme. Elle a besoin de considération pour trouver le bonheur et rayonner la bonté ; sinon c'est la destruction et la mort qui émaneront d'elle. Il est sûr que c'est nous les hommes qui faisons la guerre, qui chassons et qui saignons les animaux ; mais, à l'origine des guerres, il est fréquent de trouver des femmes qui les provoquent et nous envoient à la mort. C'est pour manger que nous chassons, mais elles sont présentes à notre esprit quand nous le faisons, car nous devons les protéger.

Enfin, la quantité de glace accumulée était tellement grande que la chaleur solaire n'arrivait pas à la faire totalement fondre. Le niveau de la mer s'éleva jusqu'à recouvrir toute la terre à l'exception des plus hautes cimes des montagnes. Le soleil était si chaud que les arbres dans les hauteurs étaient calcinés. C'est pour cela que, depuis lors, les hautes cimes manquent de végétation et que les femmes de notre village sont honorées avec attention, afin d'éviter les ruines du monde et les guerres de l'âme.

***

Pendant que nous rentrions en portant le feu, nous sentions sans nous le dire que notre peine augmentait lieue après lieue. Des ruisseaux, des silences, une terre sans relief ; davantage de terre, davantage de relief, davantage de silence. Nous avons chargé le feu de notre croyance sans éprouver l'évidence de l'existence de ce que nous croyions. Ni de mère, ni de femme, ni de « bonne herbe ». Seulement la terre qui tombe dans l'eau des lacs, vers le sud.

***

Klok fut mon ami. Mais pas comme les autres, avec lesquels on joue, mais on ne discute pas. Un soir d'octobre, il s'est approché timidement. Le soleil brillait sur les champs verts. Depuis les buissons, les odeurs luxuriantes du printemps chaud et humide montaient, sensuelles jusqu'à nous dépouiller en un souffle des souvenirs de l'hiver. J'avais douze ans et je me préparais non sans angoisse aux cérémonies d'initiation qui marqueraient mon entrée dans la vie adulte. Klok devait aussi le faire ; il entrerait avec moi et les autres dans la cabane des hommes. Nous entrerions comme enfants pour nous insérer dans la vie comme adultes. Beaucoup de doutes, de choses qui nous traversaient le cœur à tous les deux et qui nous conduisaient à nous interroger mutuellement imprégnaient nos dialogues. Nous avons conclu que le passage représentait, pour tous les deux, une série de conséquences pour lesquelles nous n'étions pas préparés.

En entrant dans la cabane des hommes pour l'initiation, nous devions accepter les secrets de ce que, naturellement, nous ne pouvions pas partager avec les femmes, parce qu'elles étaient exclues de ce monde viril ; parce que, comme je l'ai dit, dans un moment, aux origines des temps, elles avaient soumis les hommes à la servitude. Eux découvrirent le complot et tentèrent de les éliminer complètement, ce qui était naturellement une chose impossible et, selon Klok et moi, bien injuste. Par manque de mère dans mon cas et par excès de mère dans le sien, nous considérions et admirions la femme. A l'intérieur de la cabane, chaque année, les hommes criaient fort en faisant croire aux femmes qu'ils étaient des esprits de vengeance. Il fallait leur faire peur tous les ans pour qu'elles ne se rebellent pas. Nous étions, nous, ceux qui se rebellent, Klok et moi.

***

Les nuits de la fin octobre étaient brèves. Nous avions l'habitude de partir vers les canaux pour contempler notre trésor. C'était Klok qui avait les idées ; j'essayais de le suivre dans ses raisonnements, mais parfois je me perdais à essayer de me souvenir de mes rêves. Parce que je rêvais, non pas de la viande abondante, mais de l'éternité. La plupart étaient des rêves éveillés, mais pas tous. Pendant que je dormais, et je le sais bien parce que la mort et le rêve sont frères, ma mère réapparaissait agréablement ; et je me réveillais réconforté, prêt à prendre mon arc et à frapper un pétrel en vol, à le cuire sur le feu et à le manger. Klok profitait de mes moments de joie et nous partagions la chasse et les rires.

Une nuit, depuis le sommet d'une falaise, Klok visa une étoile. Comme je n'étais pas suffisamment présent à moi-même, je ne pus éviter le geste et l'éclaboussure qui suivit. Lui se couvrit la tête en attendant l'éclatement de tous les mondes qui devait suivre la chute de l'étoile qu'il croyait avoir atteinte sans aucun doute.

Il ne se passa rien. Klok essaya d'atteindre l'étoile tombée sans bruit au fond du lac. Il s'approchait, mais elle s'éloignait ou se diluait dans les eaux qui étaient tranquilles auparavant et qui étaient maintenant tumultueuses à cause des mouvements désordonnés de Klok.

Il est sorti comme il a pu, et je ne l'ai pas aidé. Quelque chose comme de la rage m'imprégnait. Il était prétentieux de descendre des étoiles sans être ni Dieu, ni Adulte, ni Cacique. Klok essayait de retrouver sa dignité. Sans commentaire, nous sommes rentrés au village. Le jour commençait et les étoiles se cachaient avec une précision renouvelée. L'histoire ne s'est pas répétée. Le jour de l'initiation approchait et je découvris des larmes dans les yeux de Klok. Nous devions nous éloigner définitivement du monde des femmes.

***

J'étais tellement fatigué que j'ai parlé à mon père en pensant qu'il aurait un sentiment d'horreur vis-à-vis de moi. Mais il se tint coi et j'ai senti quelque chose de l'ordre de la participation. Je lui ai alors demandé depuis quand dans la création et pourquoi l'homme et la femme s'étaient transformés en êtres antagonistes. Que s'était-il passé pour que les femmes soumettent les hommes à la servitude ?

« Les hommes – me répondit-il – regardent vers le haut et les femmes vers le bas. Les regards se rencontrent quand ils se portent dans la même direction. Depuis tout le temps, les hommes ont la nostalgie du soleil et les femmes de la vie souterraine. Les femmes regardent vers le bas leur ventre plein de l'enfant, elles l'allaitent, elles cousent les cuirs, elles nettoient les chaumières, préparent la nourriture et font la famille. L'homme était rêveur et désordonné ; il perdait le sens de l'orientation en suivant le vol des oiseaux dont ils enviaient la liberté. La femme a dû réduire l'homme pour le ramener sur terre et pour qu'il se préoccupe de la progéniture, de la tribu et de la chaumière. Ensuite, elle devint dure parce qu'elle devait s'occuper de la perpétuation de l'espèce. Les hommes se rebellèrent contre ce joug. »

La voix de mon père se remplit d'émotion et de tendresse : « Je ne crois pas qu'ils les aient tuées, mais ils les ont réduites, pour les obliger à devenir féroces comme les fauves des buissons pour défendre leurs enfants. » Un long silence fit suite à ces paroles. J'ai senti que lui aussi, en son temps, s'était rebellé et n'avait accepté qu'avec douleur la loi de l'adulte. Une plus grande paix remplaça l'angoisse. Klok et moi nous nous préparions à l'initiation sans ressentir que, par elle, nous cesserions d'être des êtres humains, des enfants, des hommes, des vieux, dans le temps d'exister.

***

Onaisín venait du nord, mais pas son nom. Onaisín s'appelait Dolores. Indienne jusque dans les entrailles, elle fut baptisée dans la nouvelle religion, la religion des hommes qui chercheraient, à force de croix et de persuasion, à arrêter les guerres. Onaisín s'appelait Dolores. Elle avait les cheveux longs et le sourire facile. Elle était différente de nous. Une fois brûlée son allégresse sur les routes immenses du déracinement, elle gardait, néanmoins, son énergie. Elle essaya de me faire partager quelque chose dont je sentis la force, mais dont l'ampleur m'échappait.

***

Le moment vint enfin pour moi de prendre femme. Alors Dolores et moi nous sommes rapprochés parce qu'elle venait du nord tandis que mon père et moi, tout comme les gens de notre village, nous nous replions de plus en plus vers le sud.

Le nord… Quel nord ? Celui de ma mère ? Non. Le nord de Dolores qui était proche. Le nord des guerres cruelles que les hommes de la croix essayaient d'arrêter, mais sans y parvenir véritablement. Elle était sans père ni mère, abandonnée à son sort, mais avec la foi nouvelle. Elle était arrivée avec les blancs, par le nord de la grande île de notre Terre de Feu. Son peuple, parce que beaucoup sont venus vers nous et ont adopté nos coutumes de vie, venait d'une péninsule entre la grande mer et les montagnes intérieures. C'est ainsi que l'Ona s'intégra au Yagan et mélangea son sang et sa vie avec nous.

***

Je la vis un jour au milieu des nouveaux venus, enveloppée de peaux claires de guanaco, ce qui faisait ressortir le cuivre rouge de sa peau de petite fille. Elle était petite et agile, svelte et bonne chasseresse. Elle ne perdait jamais une flèche. Elle savait courir contre le vent pour que la proie ne la flaire pas. Les chiens la suivaient à travers les bois, les collines et les ruisseaux. C'était la seule des femmes de notre village à chasser.

Je la sentais possédée par une vie occulte et souterraine. Elle s'asseyait en silence pour regarder le crépuscule ou le feu. Les flammes jouaient en éclairant la petite croix qu'elle portait à son cou. Je me mettais dans la pénombre pour la regarder en essayant de comprendre pourquoi son silence m'intimidait plus lorsqu' elle se tenait coite, si coite qu'elle était presque immobile.

Elle me regardait et elle me pénétrait seulement les yeux. Elle fut toujours consciente que je n'avais pas de tête. Pendant ses silences tranquilles, ses yeux interrogeaient les flammes. Elle n'avait pas peur. Je lui faisais peur. Je la regardais depuis la pénombre que projetait la nuit, un peu à l'écart du foyer. Les ténèbres depuis lesquelles je l'observais étaient comme celles des grottes qui avaient pour effet de m'apaiser. Elle accepta mon manteau d'étoiles et je répandais sur lui des regards sincères pleins d'un amour nouveau, qu'elle ne fut pas sans percevoir.

***

Bientôt je me rendis compte que Dolores ignorait les secrets de l'eau et des pirogues. C'est alors que je l'amenai à la mer. Ses yeux s'écarquillèrent en voyant le feu de la pirogue se refléter sur l'eau des canaux. Je l'amenai loin parce qu'elle n'avait pas peur et je lui montrai le trésor, notre trésor. Je sentis qu'elle aurait voulu se lancer à la poursuite de l'étoile la plus proche, et je la saisis avec fermeté. Mon cœur battait fort. Elle sut alors qu'elle devrait m'obéir.

***

Les hivers ne la rendaient pas triste. Bien sûr, les événements le favorisèrent. Une baleine vint échouer sur nos rivages et nous eûmes un long hiver et encore un autre hiver sans privations. Les pétrels et les oiseaux marins abondaient alors et nous eûmes de la nourriture en abondance. Mon père nous regarda grandir ensemble.

Certains vieux partirent et d'autres les remplacèrent. Ils partirent là haut vers les cieux, vers la grande lune où habite ma mère. En partant, ils emportèrent avec eux une partie du secret de mon absence de tête. Les augures ne se préoccupaient plus de moi. J'étais fils de cacique, j'étais le sang et la force. Ma présence imposait le respect et le silence, mon cœur caché s'exprimait dans la puissance de mes gestes.

***

Mon village aimait le rire, la paix et la continuité. Quand je la pris pour femme, je lui changeai son nom de Dolores. Je l'appelai Onaisín – terre du feu – mais elle continua à être chrétienne et à garder ses souvenirs.

Onaisín avait les bras légers et lisses. Dans les nuits d'hiver, elle cousait des peaux de guanaco près du feu. Sa chaumière était propre et sèche. De son peuple, elle avait appris à la changer de position facilement, à en obstruer l'entrée quand les pluies torrentielles ou la neige tombaient.

À mon tour, je sentis que je devais obéir à quelque chose en elle parce que ce qu'elle avait découvert par les blancs qui la baptisèrent du nom de Dolores lui permettait de rester ferme quand la bourrasque venait de la mer ou quand les cruels hivers menaçaient de nous exterminer.

Onaisín parlait de foi, d'espérance. Elle parlait sans arrêt de choses lointaines : une étable, chose grande pour moi qui ai seulement connu la chaumière, parce que dans les campements du nord, je me souviens seulement de ce voyage avec mon père, une grande fumée de mort et de peur. Une étable, un enfant né Dieu ; un enfant dont la naissance fut marquée par une étoile.

Une fois grand, il mourut sur la croix. Dolores disait que, pour nous sauver, pour nous donner l'immortalité, pour que nous ne pourrissions pas comme les restes des petits agneaux dévorés par les condors, nous devions croire.

Dolores parlait de salut ; mais son Dieu était mort. Non ! Il était ressuscité et il était allé au ciel, au grand ciel de la grande lune où habitait ma mère.

En portant son signe, on pourrait obtenir l'immortalité sans qu'il soit nécessaire de s'enfoncer dans les profondeurs pour comprendre les étoiles. Mais, pour que le symbole de la croix de l'enfant éternel soit vivant, nous devions avoir des enfants et leur raconter l'histoire et les baptiser dans le nom de cette croix.

Je crois que l'enfant de cette étable n'avait pas non plus de tête, mais un cœur.

***

Je reste en portant l'immortalité de mon manteau d'étoiles pendant que je vois mon village s'éteindre et ses copulations sans fruit. J'ai vu partir mon père et Onaisín vers la grande lune. Elle partit sans jamais avoir l'enfant qu'elle voulait baptiser dans le nom de la croix, mais je n'en ai pas pour autant cessé de croire que l'immortalité existe dans la profondeur des entrailles d'une femme et ensuite dans la grande lune.

***

Je suis ici, je reste dans l'espace sans temps, témoin vivant de mutations prodigieuses, conteur d'histoires éternelles qui remontent à la naissance du feu dans les entrailles de la terre. Je suis témoin d'un Dieu énorme avec qui je partage paisiblement mes étoiles…

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Partir dans l'espace, découvrir de nouveaux mondes, rencontrer l'inimaginable au bout de l'univers ! Combien de séries télévisées ou de films culte nous ont conté ce mythe du héros, qui part en quête d'aventures et d'exploits. Cette dynamique n'est-elle pas archétypique, c'est-à-dire le prototype d'actions plus proches de notre condition humaine, à l'échelle de notre planète ou même de notre quartier ?

Ainsi l'homme se raconte ou se laisse raconter des histoires extraordinaires pour sortir de l'ornière grise du quotidien, pour échapper à la routine. Comme si se ressourcer aux confins de ses pensées habituelles pouvaient rééquilibrer un psychisme englué dans des problèmes trop terre à terre, trop bien connus. Ne dit-on pas que pour se changer les idées, il faut partir loin en voyage, modifier radicalement son rythme de vie.

Alors, pourquoi ne pas appliquer cette hygiène de vie à notre propre espace psychique.

La vie est une succession de moments émotionnels pour donner vie à ses pulsions, laborieux pour gagner son pain quotidien, vitaux pour satisfaire au maintien des besoins fondamentaux. Parfois cette série dégénère irrémédiablement, souvent à notre insu. Et nous réveillons un matin stressé, malade ou empreint d'un malaise indéfinissable. C'est si profond ancré dans notre esprit que nous nous sentons incapable de résoudre le problème à la racine. D'ailleurs est-ce possible ? Certainement non, car l'être est profondément conflictuel, pris entre des pulsions contradictoires depuis son enfance. Son esprit et son corps sont balisés de traces mémorielles d'une actualisation dans le quotidien de ce conflit primordial.

L'être doit se rendre à l'évidence que la contrepartie de la vie est l'affleurement de moments plus noirs, ce que l'on méconnaît ou ne veut pas reconnaître de soi-même. Et plus ces visions sont refoulées, plus elles reviennent avec force et il faut alors encore plus d'énergie pour les combattre. Pourquoi ne pas s'administrer ses propres médicaments sous la forme d'une attirance travaillée vers la pensée positive.

À chacun de trouver la forme la plus adéquate à sa sensibilité et à sa culture : prière, écriture, pensée oscillant entre vagabondage et conduite en douceur, rêverie ou bien une histoire racontée à soi-même, nouvelle ou feuilleton à épisode tirant son inspiration des douleurs du quotidien.

Esprit, raconte moi une histoire !

Hervé Bernard




Ouvrage collectif publié sous la direction de J.D. Nasio
Éditeur Payot (Collection Désir 2000)

J.D. Nasio nous avait offert en 1998 « Le plaisir de lire Freud » et voilà qu'aujourd'hui il nous donne le plaisir, à nouveau, de lire et de redécouvrir quelques grands maîtres de la psychanalyse, saisis ici dans leurs pratiques et leurs élaborations théoriques naissantes, pionniers, qui, de s'être confrontés à la folie, ont changé notre regard sur la maladie mentale et bouleversé notre connaissance sur le psychisme.

Très beau et tonique recueil de cas parmi les plus célèbres de la psychanalyse, saisis dans la vivacité féconde de fragments de vie et qui se lisent comme une série de nouvelles.

Roman passionnant, coloré et vivant de notre héritage pour penser la folie : chaque cas est commenté par des auteurs qui ont évité l'écueil du cas exposé froidement avec le seul souci didactique mais, ont su le concevoir comme «la peinture vivante d'une pensée abstraite ». S'y côtoient tour à tour :

  • Schreber (cas de Freud), le juriste éminent, promis aux plus hautes fonctions juridictionnelles, qui, dans son délire paranoïaque, se vivra comme femme, femme de Dieu, appelé à engendrer une humanité nouvelle ;
  • Dick, le petit garçon autiste dont Mélanie Klein relancera la vie psychique en lui permettant d'agir son sadisme, de le reconnaître et de le nommer, dans les jeux de train, de gare, et de « rentre dedans » ;
  • La Petite Piggle, la fillette déstructurée qui met Winnicot sur la voie du concept de « mère suffisamment bonne » ;
  • Joey, l'enfant « machine » de Bettelheim ;
  • La petite fille schizophrène, dite « l'enfant au miroir » à laquelle Françoise Dolto permettra de se réapproprier son corps en nommant dans un raccourci libérateur sa « bouche de main » ou encore Dominique, l'adolescent psychotique chez lequel, pour avoir entendu « l'archaïque » et les blessures impensées d'avant le langage, F. Dolto élaborera son concept de « castration symboligène ».

Le deuxième texte « Remarques psychanalytiques sur les psychoses » : outre un retour minutieux à Freud, ce texte est une double invite aux lecteurs de ces lignes. Invite d'abord à l'écoute du « dire » psychotique qui, pour livrer un « inconscient déployé à ciel ouvert» est à ce titre l'enseignement irremplaçable, incomparable pour comprendre le fonctionnement normal de la vie psychique ; invite, enfin, à une réflexion toujours inachevée à ce jour, sur les psychoses, réflexion qui puisse enfin intégrer sans frilosité les apports les plus récents de la psychiatrie et des neurosciences.

Le troisième texte clôt le recueil sur un cas clinique de psychose transitoire que l'auteur étudie à la lumière du concept de « forclusion locale », concept forgé par J.D. Nasio dans la continuité de la « Verwerfung » de Freud et de la forclusion du nom du père de Lacan.

Cette élaboration part, là encore, d'un constat clinique : tel patient psychotique n'est pas globalement atteint ; en dehors des accès délirants, il conserve un rapport parfaitement sain à des pans entiers de la réalité ; à l'inverse, tel sujet normal peut vivre un épisode délirant sans pour autant être qualifié de psychotique. Réalité clinique qui permet de formuler l'hypothèse de la coexistence d'une réalité psychique structurée par forclusion avec une autre structurée par refoulement.

Pour conclure, cet ouvrage qui invite le lecteur à la redécouverte des fondements de la psychanalyse des psychoses plutôt qu'à l'appropriation d'un savoir clos, riche de perspectives et d'interrogations, est un puissant stimulant pour penser la maladie mentale en dialogue avec les avancées contemporaines de la psychiatrie et des neurosciences.

Geneviève Bine-Vialet



Cette histoire m'a été racontée par une analyste, qui n'est pas mon analyste, mais une amie chère, qui sait raconter des histoires pour les enfants comme moi qui n'ont pas d'imaginaire.

En tout cas, je m'interroge sur ce qu'elle a pu savoir de ma famille pour choisir de me la raconter, car nous sommes et nous avons toujours été le type de famille dont on ne peut rien dire de trouble : passé ancestralement correct, présent impeccable, futur sans soucis…

Mais voici l'histoire qu'elle me raconta et qu'elle avait intitulée : "L'histoire du petit satyre" ou "L'histoire d'une évolution miraculeuse" ou "De petit satyre à petit ange".

***

Maman satyre attendait un enfant. Elle devait accoucher au mois de février, un mois très froid dans les latitudes où elle habitait avec son gentil mari. Celui-ci se souciait pour cette naissance, la première d'une progéniture. Il avait donc pris des billets d'avion pour l'Égypte, afin de voir naître son enfant dans un climat moins cruel. Et ils sont allés habiter dans un charmant petit bois sur les rives d'un méandre du Nil.

Comme il faisait trop chaud, ils dormaient les pieds dans l'eau. La naissance a eu lieu dans l'après midi, à quatorze heures. Après une nuit arrosée, le père satyre tenait à peine debout.

Il s'agissait d'un garçon, mais il n'était pas né dans la forêt. Peut-être s'agissait-il de la première naissance d'un satyre dans l'eau ? Le méandre était plein de nénuphars, et il était né sur le cœur ouvert d'une suprême fleur blanche, aussi blanche que la neige dans l'histoire de Blanche Neige

***

À sept ans, ses deux parents comprirent avec stupeur que le petit satyre n'était pas comme les autres. Il ne jouait pas de la flûte, et il n'aimait pas la compagnie bruyante des autres petits satyres ; il observait réserve et prudence, il aimait les fleurs et il s'endormait tendrement durant les orgies et les autres manifestations bachiques qui constituaient son contexte familial, social et culturel et autre.

Si bien que père satyre décida qu'il fallait envoyer l'enfant à la ville pour faire une bonne analyse afin de bien s'insérer dans sa généalogie et devenir un satyre comme les autres, prêt à tressauter au moindre mouvement extérieur, pas romantique mais, disons, bien actif…

***

Naturellement père satyre avait choisi une femme comme analyste pour son fils, histoire de lui faire goûter, encore inconscient, la saveur de la conquête et de la séduction comme style de vie, et celle de l'érotisation du transfert afin de faire ses armes en tant que satyre.

***

À 17 ans à peine, et ayant auparavant bien dissimulé ses petites cornes bien limées sous une frange horizontalement bien coupée et sa queue sous un grand pull "soixante huitard", petit satyre alla tout simplement à ses séances.

***

La chose n'était pas facile : tout ce que son père lui avait dit de faire échouait avec madame l'analyste. L'avait-elle découvert ? Non, mais avec l'intuition et à la réflexion, elle avait ressenti en lui quelque chose d'étrange.

À chaque séance, le séducteur devenait de plus en plus le séduit. Il s'allongeait sur le divan, fermait les yeux et s'endormait presque. Oui, il rêvait bel et bien, et toujours le même rêve : qu'il avait des ailes qui poussaient sur ses omoplates et l'aidaient à voler.

Et son rêve l'éloignait de plus en plus de son enfance, de son monde…

Mais le rêve de l'analyste le ramenait toujours au temps présent. Elle le dérangeait profondément. Il la détestait. Pourquoi lui demander toujours : « Où es-tu ? Qui es-tu ? Qui seras-tu ? »

Acculé par les questions, ses défenses fracturées, ses résistances détruites, un jour il s'était mis debout et en la regardant dans les yeux avec férocité, il avait mis en arrière sa frange pour lui montrer cornes limées et retroussé son pull pour qu'elle voit sa queue, tout en s'écriant : « Je suis un satyre. Le vois tu ? Voici mes cornes, voici ma queue ! »

Petit satyre pleurait très fort.

La voix de son analyste était devenue très douce. Elle l'avait pris tendrement dans ses bras et lui disait : « Calme toi, petit homme de la forêt. Tu as pénétré ton fantasme. Tu n'es qu'un petit ange né un jour de canicule sur un nénuphar dans un méandre d'un fleuve. Le soleil était trop fort, tu as eu des cauchemars, mais la fleur blanche, sûrement, s'était fermée sur ton petit corps et ta soif a été satisfaite par la rosée de la fleur. Les aides de tes rêves, tu les mérites. Elles ne sont que les pétales de ta fleur. »

***

Dire que le petit satyre est devenu prêtre. C'est peu dire, car il avait compris sa nature angélique, et tant pis pour les satyres !

Cette petite histoire m'a été racontée. Il s'agissait peut-être de la première qu'elle me contait, vers la fin des années 85. À cette époque, j'étais encore trop jeune pour savoir garder en mémoire ces histoires. Je n'en suis donc que le « scribe », mais il faut tenir compte qu'il y a une statue égyptienne qui valorise mon travail : il s'agit du « Scribe accroupi »…

Dans l'air, j'entends la voix de mon amie analyste me disant : « Arrête avec tes fantasmes et prends note. Si tu ne prends pas des notes, tu ne seras qu'un simple scribe ».

Georges de Maleville



La pièce d'Œdipe se présente comme un procès où le juge se retrouve au banc des accusés. La psychanalyse préfère comparer cette tragédie à une analyse où Œdipe découvre son inconscient. Et comme dans toute analyse, il y a les heurts, la censure, le refus de voir ces images dérangeantes. Tout commence par la rencontre avec le sphinx qui, comme l'explique Créon « nous forçait à laisser là ce qui nous échappait, afin de regarder en face le péril placé sous nos yeux »1. Œdipe qui est certain d'avoir déchiffré la totalité de l'énigme du Sphinx, a simplement oublié que toute figure symbolique possède un double sens. Cherchant le coupable du meurtre de Laïos, il pense que la réponse se trouve à l'extérieur de la ville, alors qu'elle est en lui2. Le devin Tirésias symbolise cet inconscient. Il réunit comme tout symbole la "coniunctio oppositorum", il est à la fois aveugle et voyant, et connaît les secrets enfouis du passé, et c'est pour cette raison qu'Œdipe le questionne. Mais Tirésias contre toute attente refuse de parler dans l'intérêt d'Œdipe. Le devin qui devait être une aide précieuse se révèle être un obstacle.

C'est la perturbation que le doute déclenche dans l'analyse qui l'identifie comme un rejeton de la résistance psychique Comme Freud le décrivait : un des principes de la psychanalyse est que "tout ce qui interrompt la progression de l'interprétation est une résistance. Tout comme le doute, l'oubli des rêves ne s'explique que par l'action de la censure"3. Ce que Freud nomme le rejeton de l'inconscient est la réapparition de contenus inconscients. Ces processus refoulés resurgissent mais sont à nouveau immédiatement rejetés par la conscience qui n'y est pas préparée. Tirésias veut garder ses distances, "je ne veux t'affliger ni toi ni moi"4, explique-t-il, mettant ainsi une barrière entre la conscience et l'inconscient, et affirmant que l'un et l'autre peuvent vivre en harmonie à condition de s'ignorer. Cependant ils sont liés, et une révélation de l'inconscient affecte automatiquement la conscience, ce qui perturbe l'un et l'autre. Mais les menaces d'Œdipe font tomber ses résistances et il lui révèle alors qu'il est l'assassin de son père et le nouvel époux de sa mère. Œdipe refuse la vérité, clamant qu'il ne redoute en rien les confidences d'un aveugle qui ne peuvent être que sans fondement. "Tu ne vis que de ténèbres : Comment donc me pourrais-tu nuire, à moi, comme à quiconque voit la clarté du jour ?"5

Œdipe ne sait pas qu'en refusant les apports de l'inconscient, la conscience s'aveugle elle-même. Dans l'histoire telle qu'elle est présentée par Sophocle, le devin connaît le passé d'Œdipe, il connaît aussi ses parents mais lorsque Œdipe lui demande de qui il est le fils, Tirésias lui répond par une nouvelle énigme "Ce jour te fera naître et mourir à la fois"6. Naître parce que découvrir qui il est réellement. Jusqu'à présent Œdipe a vécu dans la méconnaissance de sa véritable identité. Il est un enfant adopté et ignore qui sont ses vrais parents. Il connaît son père adoptif, c'est à dire en termes freudiens son père réel, Polybe qui est celui qui l'a élevé, mais qui est son père symbolique ?

Dans "Totem et tabou", Freud a exposé qu'il est le totem, celui qui édicte les lois de la tribu et les tabous. N'ayant pas de père symbolique, Œdipe n'a pas la connaissance des lois des interdits. L'exploration de l'inconscient chez Œdipe, cette psychanalyse, est en fait la recherche de ce Nom du père, c'est à dire de son totem. La découverte de son origine le fera naître et mourir aussi, car connaissant le nom de ce père, il prendra conscience d'avoir violé la Loi, l'interdit prononcé au Nom du Père : la prohibition de l'inceste. Mais les révélations ne peuvent s'arrêter là, Jocaste lui décrit son premier mari physiquement et indique le lieu de son assassinat. Œdipe reconnaît dans la description l'endroit où il a tué un homme, jadis sur la route qui le menait à Thèbes, à la croisée de deux chemins. Jocaste, précise à Œdipe que son "aspect n'était pas très éloigné du tien"7. Œdipe encore une fois aurait pu s'arrêter là, et continuer à ignorer toute la vérité sur son passé, mais il s'acharne, au risque de se perdre. Un oracle de Phœbos lui avait un jour prédit qu'il tuerait son père et qu'il épouserait sa mère, mais un messager arrive annoncer la mort de Polybe, père d'Œdipe. Cette nouvelle le réconforte dans un premier temps et le déculpabilise du parricide, bien qu'il se sache le meurtrier de Laïos. Mais comment ne pas craindre la deuxième partie de l'oracle et la couche maternelle ?

Jocaste console Œdipe, déjà inquiété par l'oracle, en lui rappelant un rêve fait par la plupart des hommes et qui, pense-t-elle, ne peut avoir aucune signification : "Bien des gens déjà dans leurs rêves ont partagé la couche maternelle. Qui méprise ces terreurs-là supporte aisément la vie".

Jocaste semble consciente du terrible secret qu'Œdipe cherche à percer. Elle le dissuade d'aller plus loin dans sa recherche (c'est à dire dans son analyse). Mais il ne renoncera pas et un serviteur vient lui apprendre les derniers éléments qui lui manquaient : il est le fils de Laïos et de Jocaste. Il a été abandonné, les pieds liés, par ses parents, pour que l'oracle fait à Laïos ne se réalise pas. Il porte en lui la marque de cet abandon, son nom Œdipe (OidipouV ) signifie pied enflé, mais aussi sur lui puisque cette infirmité physique est invalidante . Cette gêne l'oblige à se déplacer à l'aide d'une canne, elle est tout comme pour les vieillards (et pour reprendre l'image de la question posée par le sphinx8), sa "troisième patte". Nul ne semble échapper aux oracles. Jocaste, qui ne pouvait manquer de savoir, se suicide. Œdipe pénètre dans la chambre de sa mère et se crève les yeux avec les agrafes de sa robe.

L'intérêt pour la légende d'Œdipe n'est pas un hasard. Au cœur de la singularité de ce mythe se dessine les interrogations universelles et les réponses à ces interrogations. Jung reconnaîtra toujours l'immense apport de la tragédie de Sophocle à la science psychanalytique. Ainsi, dans le texte de 1912 et de 1952 des "Métamorphoses", il expliquait que :"nous ne savions pas alors (et qui donc le sait aujourd'hui encore ?) que la passion, aussi dévorante qu'inconsciente, du fils peut avoir la mère pour objet, que peut-être cette passion mine et trouble tragiquement toute sa vie si bien que la grandeur du destin d'Œdipe ne nous paraît pas le moindrement exagérée. (…)En suivant les voies tracées par Freud, nous arriverons à saisir la vivante existence de telles éventualités, trop faibles pour pousser à l'inceste véritable, mais assez puissantes cependant pour provoquer des troubles psychiques d'une étendue considérable. Notre sentiment moral se révolte d'abord à l'idée de reconnaître en soi de telles éventualités ; des résistances se font jour qui aveuglent trop aisément l'intellect et rendent impossible la connaissance de soi-même. Mais si nous parvenons à établir une distinction entre connaissance objective et valorisation sentimentale, nous jetons un pont sur l'abîme séparant notre époque de l'Antiquité et nous sommes étonnés de voir qu'Œdipe est encore bien vivant".9

Cependant, Jung pose son regard plus loin que ne l'avait fait Freud. Il s'attache à comprendre le sens des attitudes de tous les personnages, et ne focalise pas uniquement sur celui d'Œdipe qui n'est qu'un archétype parmi d'autres. « Un archétype est toujours une sorte de drame en abrégé. Il commence de telle et telle manière, se poursuit par telle ou telle complication et trouve une solution de telle ou telle façon (...) Ainsi on voit la fin déjà anticipée. C'est la raison pour laquelle, dans l'archétype lui-même, le temps n'existe pas. C'est une condition atemporelle où le début, le milieu et la fin sont la même chose, tout est donné en une fois. »10


1 Sophocle, Œdipe roi, p 189.
2 Selon la symbolique freudienne, la ville ou la maison représentent la femme et plus précisément l'utérus, comme milieu fermé. Chercher la réponse dans la ville peut aussi symboliquement signifier : chercher en direction de la femme (mère),mais aussi chercher en soi, c'est à dire questionner son inconscient.
3 S. Freud, L'interprétation des rêves, p 439, 440.
4 Sophocle, Œdipe roi, p 196.
5 Sophocle, Œdipe roi, p 197, 198.
6 Sophocle, Œdipe roi, p 200.
7 Sophocle, Œdipe roi, p 210
8 Le Sphinx que l'on nommait aussi la Sphinge était un monstre moitié lion, moitié femme qui terrorisait les Thébains en leur posant toujours la même question : "Quel est l'animal qui marche le matin à quatre pattes, le midi à deux pattes et le soir à trois pattes ?". Ceux qui ne connaissaient pas la réponse étaient aussitôt dévorés. Œdipe affronte le Sphinx et trouve la réponse : il s'agit de l'homme car "enfant, il marche à quatre pattes, homme sur deux, devenu vieux, il s'appuie sur une canne".
9 C.G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, p 49.
10 C.G. Jung parle, p 227

Sophie Moreaux Carré



Mamie, l'eau est chaude !… pourquoi ?

Viens sur le sable, je vais te raconter l'histoire des petits courants chauds que tu trouves dans la mer.

Il était une fois, dans un joli pays de soleil et d'odeurs, dans un endroit rocheux et sauvage d'une colline, dans les grandes profondeurs de la terre, une petite source d'eau chaude qui tournait en rond. Elle n'était pas heureuse, elle ne supportait plus de vivre dans le noir, elle avait peur, elle avait chaud, elle étouffait, elle voulait sortir, elle voulait voir du monde, elle savait qu'ailleurs c'était mieux.

Ce matin, c'est insupportable. Elle se hasarde entre deux rochers et se rend compte qu'elle peut avancer. Sans réfléchir elle part à l'aventure dans les entrailles de cette montagne. Alors qu'elle glissait le long d'un boyau, elle fait la rencontre une autre petite source qui voulait aussi partir. Heureuses de cette rencontre, elles décident de faire la route ensemble.

De temps à autre, elles croisent le chemin d'une qui, comme elles à envie de quitter cet univers de roches, de nuit, de chaleur et, au bout de quelques jours, cela commence à faire un petit ruisseau qui avance et qui se charge de toutes les bonnes substances qu'il rencontre.

Le voyage se poursuit, sans trop savoir où il mène, quand soudain, au détour d'une roche, la pente s'accentue et se met à glisser à toute vitesse et nos petites sources se retrouvent plongeant dans un lac qui dormait tranquillement. Là, elles s'amusent un peu à escalader les rochers, le lac s'anime un peu et tout retombe dans le calme.

Comme beaucoup de petites sources avaient décidé de s'en aller, le lac se met à monter, la vapeur envahit la voûte, la température grimpe de plus belle et ce qui devait arriver arriva : toute l'eau déborde et s'engouffre dans une longue descente.

À un moment, un air inconnu et parfumé chatouille le dos et les narines de notre petite source, ses yeux se mettent à cligner, elle devine une lueur et ne comprend pas ce qui lui arrive, elle prend peur, mais impossible de s'arrêter d'autant que la pente s'accentue.

Brutalement, elle se sent projetée en dehors de la montagne et pour la première fois de sa vie, elle sent la caresse du soleil, ses yeux brûlent, ils ne connaissent pas encore cette merveilleuse lumière et à peine fait-elle connaissance avec le soleil et la chaleur que la voici plongeant dans un grand bassin.

Tout ce dont elle rêvait est là, les sons, les couleurs, les odeurs, elle prend le temps d'admirer le ciel, les fleurs, son cœur bat au rythme de la musique elle se sent une reine. Les gens viennent la voir, goûter son eau, c'est un miracle de la nature, et puis tout doucement elle se déverse dans la mer. Voilà comment se forment les petits courants chauds que tu rencontres quand tu te baignes dans la mer.

Mathilde Pizzala



C'est seulement si l'on pense qu'un couple, pour bien fonctionner, doit être exempt de conflits, que l'on va décréter que ceux-ci sont mauvais et anormaux. Mais considérer qu'un couple sans mésententes apparentes est « normal » est une appréciation purement subjective !

Il est important de décider si nous les considérons comme naturels, inhérents à toute relation entre deux personnes, ou comme un élément négatif, nocif, à éliminer à tout prix. L'optique change en effet du tout au tout !

Pensons à certains ménages qui déclarent fièrement ne jamais se disputer. On est tenté de s'exclamer : que c'est beau ! Mais à y regarder de plus près, cette « harmonie » dissimule peut-être le fait que l'un des partenaires a perdu, en tout ou en partie, sa personnalité et s'est soumis aux désirs et aux caprices de l'autre. C'est souvent le cas des épouses qui tirent leur identité du rôle social de leur mari. Leur vie a tendance à être terne, ennuyeuse. Est-elle « normale » ? À notre avis, cela s'apparente plutôt à une relation dominant-dominé.

N'est-elle pas plus passionnante, la vie de ces foyers où chaque époux s'affirme comme différent et garde sa personnalité (cela ne veut pas dire qu'il exprime son mauvais caractère !), ce qui ne manque pas d'occasionner quelques divergences qu'ils s'efforcent de gérer ensemble ?

En réalité, les conflits de couple ne sont ni tout bons ni tout mauvais ; dans leur dynamisme ils sont ambivalents car ils lancent un "défi" aux partenaires : auront-ils les ressources nécessaires pour surmonter la crise, évoluer et atteindre un nouvel équilibre ou bien sombreront-ils dans la passivité (on n'a plus rien à se dire parce qu'on refuse, par peur, d'affronter l'autre), l'incohérence, la violence, ou la séparation ? Et cette violence est tellement sous-jacente dans toute tension que c'est là que réside le risque.

Une mésentente conjugale, en tant que relation sociale, représente un moment de vérité, une "vérification de l'état de cette relation". Elle peut la renforcer ou l'affaiblir, inciter l'homme et la femme à se rapprocher ou à s'éloigner, la rancune au cœur, blessés émotionnellement et animés d'une hostilité difficilement surmontable dans l'avenir.

Un affrontement dans le couple contient d'une part le germe de la destruction, de la violence et de la douleur, mais d'autre part le germe d'une plus profonde unité et d'une meilleure compréhension mutuelle. Comme toute énergie qui se libère, à partir de l'atome, de l'essence ou de la dynamite, il a un aspect négatif et un aspect positif. S'il est mal géré, il est destructeur. Mais s'il est bien compris et bien géré, il va permettre une avancée positive dans la relation, de même que l'essence peut faire exploser une maison ou faire avancer une voiture.

1. LES ASPECTS NÉGATIFS DES CONFLITS DE COUPLE MAL GÉRÉS

Ces aspects négatifs sont évidents et bien connus.

Pour les partenaires eux-mêmes

Tout affrontement "fatigue", car il faut beaucoup d'efforts pour dominer l'autre et sortir vainqueur. L'énergie dépensée est telle que l'on n'a plus de force pour quoi que ce soit d'autre. Des expressions familières traduisent ces malaises relationnels : « Je ne le digère pas… », « je vais éclater », « je suis fou de rage », « il me ronge », etc. La culpabilité apparaît. Ces tensions, si elles sont refoulées, peuvent même se transformer en haine de soi, dépression ou désir de suicide.

Dans un conflit, les partenaires s'engagent en profondeur, jusque dans l'intimité de l'être. Selon son issue, l'orientation de toute leur vie risque d'en être modifiée. Ils sont frappés dans leur substance, leur identité, les fondements de leur équilibre vital sont modifiés. Les problèmes de couple, lorsqu'ils sont graves, ont un aspect tragique, celui d'une épreuve existentielle au même titre que la maladie ou le deuil.

Pour la relation entre l'homme et la femme

Une querelle conjugale "isole". Chacun devient indifférent à l'autre, se ferme sur soi, sur son ressentiment ; on a peur, on est méfiant. La communication est analysée négativement et déformée. Les partenaires deviennent sensibles à des détails, ils prêtent à l'autre des projets obscurs et mauvais. Les scènes de ménage laissent des traces qui alourdissent le climat relationnel, et "diminuent la motivation à renouer les liens".

Le conflit finit parfois par "diviser". Etant par principe le refus de tout accommodement, il exclut une solution conciliatrice et ouvre la porte à la rupture. La recherche d'un arrangement et la volonté de s'affronter sont évidemment contradictoires. Le conflit introduit une cassure dans l'ordre et l'harmonie existants et dans une relation qui était peut-être riche de potentialités.

La violence guette derrière toute dispute conjugale

Elle en est le "risque majeur". Dans certains cas elle n'est pas manifestée, mais on sait que le recours à des paroles ou à des actes violents est toujours possible et que l'on peut au moins en menacer l'autre. De virtuelle elle peut devenir effective si l'on s'engage selon le rapport de forces dominant-dominé ; c'est alors qu'on entre dans une escalade menant à la force brutale. On est pourtant conscient que l'on réagit de manière démesurée et sans rapport avec ce qui a motivé le désaccord. Mais il est difficile de s'arrêter, une ébauche de violence appelant un surcroît de brutalité. Certaines femmes « avouent » être maltraitées par leur compagnon.

On distingue la "violence directe", qui se manifeste de façon ouverte au cours d'une altercation, que ce soit par les paroles exprimées, par le timbre de la voix ou par la gestuelle (expression de la figure, mouvements et attitudes, gestes menaçants voire coups...) et la "violence indirecte", qui ne s'extériorise pas ouvertement, mais est latente et insidieuse. Elle se manifeste par l'oppression, l'intimidation, la persuasion, la contrainte, le chantage, l'influence et la manipulation.

Il y a toutes sortes de transitions entre les deux attitudes suivantes : soit la violence est la dernière ressource à laquelle on fait appel, parfois à contrecœur, soit on l'utilise tout de suite pour mettre fin à une tension le plus rapidement possible, sans prendre le temps de négocier.

Le premier pas vers la violence est assez souvent le "refus du dialogue". Il y a un rapport direct entre l'incapacité de s'exprimer oralement et les comportements violents. Ceux-ci apparaissent lorsque les partenaires sont dans l'impossibilité de traduire verbalement leurs frustrations et leurs désirs, par exemple lors d'une forte décharge émotionnelle.

Selon l'Association pour la prévention de la violence en privé, "l'homme violent" se trouve dans tous les milieux sociaux. Souvent, il a lui-même été battu, ou a vu ses parents se battre. On ne lui a pas appris la notion de limite (par exemple, il cassait ses jouets exprès, sans qu'on lui dise rien). Il a fréquemment une très mauvaise image de soi, ou un narcissisme exacerbé pour tenter de conjurer cette mauvaise image.

Sa brutalité se concentre sur son épouse, parce qu'il la perçoit comme une possession sur laquelle il a des droits, parce qu'il attend d'elle qu'elle comble ses propres manques, ou parce qu'il la méprise d'être son double qu'il déteste.

L'homme violent qui veut se soigner devra apprendre que ce qui le guide lorsqu'il frappe, c'est "la peur", peur de lui-même et des autres. La haine qu'il a pour autrui est avant tout une haine de lui-même. Il devra réaliser que c'est lui qu'il hait à travers sa femme. Enfin, il devra parvenir à se représenter la douleur de celle-ci, ce qu'il oublie tout à fait lorsqu'il frappe.

2. LES ASPECTS POSITIFS DES CONFLITS DE COUPLE

On a longtemps pensé que si un couple avait peu de disputes sinon aucune, les évitait systématiquement ou les réglait par abus d'autorité, c'était bon signe. Il était admis que discuter, argumenter, s'opposer, était répréhensible. L'affirmation des psychologues et des sociologues selon laquelle les conflits sont une partie intégrante des relations et comportent des aspect bénéfiques est relativement récente.

Selon Saint-Exupéry, nous vivons « non des choses, mais du sens des choses ». Apprenons donc à trouver le sens de nos désaccords.

Nos heurts quotidiens sont un signe que notre couple est vivant

"Le signe distinctif" du phénomène vivant c'est la lutte : « La lutte est la loi, la structure de l'être », a dit Jean Lacroix. De même que la vie n'est pas un état, mais une lutte, de même une relation de couple n'est pas statique, mais dynamique. Les mésententes que l'homme et la femme doivent résoudre jour après jour prouvent que leur union est une réalité vivante.

Les oppositions construisent l'identité de chacun

Chacun de nous s'identifie en se différenciant. C'est parce que quelqu'un nous résiste que nous réalisons notre existence, et la sienne. Pour avoir conscience d'être, il faut un autre à qui s'opposer. L'autre nous révèle à nous-mêmes. Toute opposition nous permet à la fois de nous reconnaître dans l'autre car il est un être humain comme nous, et de nous identifier aussi comme absolument différent, distinct.

On comprend qu'une conception qui tendrait à évacuer du couple tout affrontement engendrerait une ambiance psychiquement malsaine. Un ménage dans lequel les deux partenaires souhaitent être d'accord, penser identiquement, font taire toute velléité de discussion et tendent à un consensus total, ce ménage-là connaît en fait une atmosphère insupportable.

La personnalité de chacun tend alors à se dissoudre dans une espèce de fusion, de dépersonnalisation. Ce consensus est vécu comme un refuge car j'évite ainsi la rencontre-heurt avec l'autre, et l'inconfortable remise en question de moi-même par le dialogue. Dialoguer implique que je renonce à croire que je possède toute la vérité. Si j'estime que mon opinion, mes paroles sont la vérité parfaite et révélée, le dialogue est impossible. Je ne fais que dominer et manipuler l'autre.

Les conflits favorisent la maturation des partenaires. Un couple qui évite tout affrontement vit une existence mutilée de ses possibilités, une vie certes « sans histoires », sans problèmes, mais aussi « sans histoire », c'est-à-dire sans évolution dynamique. Comme l'a dit le psychiatre Spitz, « une existence sans conflit est une existence d'avare ».

Si les querelles conjugales sont bien gérées, elles conduisent chacun à se responsabiliser, à remettre salutairement en question ses valeurs et ses motivations.

Les différends au sein du couple obligent à reconnaître l'existence de l'autre

Affronter signifie qu'en face de moi il y a un autre front, c'est-à-dire une autre intelligence : le heurt, un peu brutal parfois, est une rencontre avec un de mes semblables. Je suis une personne qui communique avec une autre personne.

Le philosophe Martin Buber a parlé de ce dialogue en termes de Je-Tu et non de Je-cela. L'autre est un Tu, non un cela, un objet. Buber souligne que c'est le Tu, l'autre, qui constitue le Je comme Personne.

Mon partenaire, en face de moi, est l'Autre qui m'interpelle et m'échappe tout à la fois. Quoi que je fasse, la certitude de son existence est une réalité incontournable. Par sa seule présence, il est soit une chance, soit une menace pour ma tranquillité.

En effet, comme il est un miroir, il me renvoie une image de moi-même qui me déplaît peut-être car je me vois autrement. Alors j'ai envie de l'éliminer de mon chemin, de casser le miroir plutôt que d'examiner l'image qu'il me donne de moi. L'autre me parle et ses paroles ont un sens, une cohérence.

Je dois choisir : après m'être heurté à lui, soit je ferme mes yeux, mes oreilles et mon cœur pour ne plus le voir ni l'entendre, soit j'admets qu'il est là, et que sa présence est voulue par Dieu pour notre progression à tous les deux.

Le philosophe Levinas a cette formule : « Autrui m'importe », qui est à mettre en relation avec une phrase bien différente souvent proférée dans les couples en crise : « Lui (elle), je m'en f… ! »

Reconnaître l'existence de mon partenaire, c'est accepter des possibilités de désaccord avec moi. Il est et sera toujours différent de moi, je ne suis pas le centre du monde et mon point de vue n'est pas le seul valable.

Une dissension dans mon couple est donc utile en ce qu'elle m'oblige à être attentif à l'autre, à le regarder et l'écouter. Il n'est pas fait de pâte à modeler, malléable à volonté. D'ailleurs, si je veux le transformer, n'est-ce pas parce que j'aimerais qu'il me renvoie une meilleure image de moi-même ? Mon partenaire est un être humain, un don de Dieu pour marquer dans ma vie des limites à mon pouvoir et à ma liberté et pour favoriser ma maturation.

Les mésententes de couple révèlent ce qui resterait caché sans cela elles révèlent l'autre

Certains de ses problèmes font surface, peuvent être discutés et résolus. Il y a une rupture bénéfique qui débloque certaines situations inextricables. Le conflit est un langage qui va manifester la nature de l'autre et me permettre de mieux le connaître. Une personnalité, c'est un immense domaine, mouvant, insaisissable, complexe, qui se cache et ne se révèle que de temps à autre.

Une attitude agressive peut aussi constituer un appel. Si mon partenaire se sent insignifiant, estime qu'il est une non-personne, il va commencer une dispute pour prouver qu'il existe. En m'affrontant, il me dit inconsciemment : « Regarde-moi ! Ecoute-moi ! Je compte ! Je voudrais que tu me reconnaisses comme une personne ».

Je devrais apprendre à décrypter les « orages » au sein de mon couple, car ils ont un sens. L'autre cherche à me communiquer quelque chose. Peut-être certains de ses besoins ne sont-ils pas assez compris ? Le dialogue est donc très important : c'est la parole, "logos", grâce à laquelle chacun franchit la distance, "dia", qui le sépare de l'autre.

Elles me révèlent à moi-même mes côtés cachés

Si je les évite, c'est que je sais qu'elles dévoilent qui je suis réellement, qu'elles disent la vérité sur moi-même. Elles révèlent ma pensée intérieure, les émotions que je refoule et que j'enfouis profondément.

Carl Rogers appelle "congruence" la coïncidence entre les sentiments que nous éprouvons et ceux que nous exprimons. Cette congruence est rare entre partenaires, parce que ceux-ci craignent la désunion, le rejet, la rupture de la relation. Alors ils prennent garde à faire taire leur langage intérieur, s'en tenant à leur langage extérieur. Mais c'est précisément parce qu'ils évitent les affrontements qu'ils ne sont pas en mesure de vivre des relations authentiques, congruentes.

Ils cachent et refoulent leurs émotions et opinions véritables, ils masquent leurs problèmes, empêchant, par des moyens artificiels, l'explosion de leur ressentiment. La communication est bloquée et faussée : ce n'est pas leur moi authentique qui parle, mais un moi de surface qui bavarde de sujets insignifiants où tout risque de mésentente est exclu. Leurs souffrances n'ont nullement disparu et risquent de s'envenimer.

Les conflits sont des facteurs d'équilibre et de changement dans le couple

Pourquoi un couple serait-il uniquement caractérisé par l'ordre ? La vie commune est faite aussi bien de mouvements que d'ordre, de divergences que d'accord, d'antagonismes que d'union et il n'y a aucune raison de privilégier l'un de ces aspects.

Sans affrontements, l'équilibre d'un couple serait statique. Ce sont les forces opposées qui le rendent dynamique, entretiennent sa vie, maintiennent sa cohésion, approfondissent le partage.

Le philosophe Héraclite affirmait déjà que l'harmonie procède d'une lutte entre les contraires, c'est l'accord de tensions inverses : « Ce qui est taillé en sens contraire s'assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde. » Il est l'auteur de la célèbre formule : « Polémos (le conflit) est le père de toutes choses. »

Par ailleurs les désaccords favorisent le changement. Un couple, parce qu'il est composé de deux êtres vivants, a besoin de bouger, de changer, d'avancer. Ce qui favorise ces évolutions, c'est la contradiction, la contestation, qui induisent l'innovation. En effet une relation sans opposition, sans question, tombe dans la sclérose.

Les heurts entre partenaires offrent l'occasion de faire lucidement le point sur leur relation : est-elle saine ou malsaine, chaleureuse ou indifférente, satisfaisante ou frustrante, profonde ou superficielle ? Ils constituent une chance d'améliorer la relation parce que, après un échange mutuel d'opinions, chacun identifiera mieux les besoins et comprendra davantage les idées de l'autre.

C'est, paradoxalement, une preuve d'amour que de s'engager dans une discussion, même animée, car c'est risquer de se laisser transformer par les arguments de l'autre. Une franche explication vaut mieux qu'un silence de mort qui cache de l'indifférence et la conviction pessimiste que la communication est inutile. L'opposition prouve au moins qu'une relation existe. Le psychiatre Spitz note que « les conflits se produisent à cause de `l'être en relation' et non à cause de l'absence de relation ».

"Une jeune femme disait être malheureuse dans son ménage. On lui demanda si elle se disputait souvent avec son compagnon. Elle répondit : « Malheureusement, nous ne nous disputons jamais. Nous n'avons absolument rien à nous dire. »"

Nous venons de dire que les tensions peuvent produire des modifications dans le couple ; mais il y a de nombreuses résistances à l'innovation. La grande majorité des gens préfère maintenir l'ordre établi parce que les habitudes sont rassurantes. Changer, c'est aller vers l'inconnu. Alors nous nous opposons fortement à toute nouveauté car notre sécurité affective est en jeu. Nous refusons de laisser la relation évoluer. Nous restons sur nos acquis, même s'ils sont faibles et décevants, par peur de l'inconnu. Devant toute nouveauté la tentation première est toujours le repli sur ce que l'on connaît déjà bien.

Mais c'est comme vouloir immobiliser un morceau de musique à un moment donné, sur un accord que l'on croit parfait. Un couple, c'est comme une symphonie en train de se jouer et l'immobiliser, c'est l'arrêter. On résiste au changement parce que l'on a décrété que l'habituel, le régulier, le normal, est bon et que l'inhabituel est mauvais.

Extrait de « Vivre heureux en couple », Empreinte temps présent, 1999
Claire Poujol



Traite les gens comme si ils étaient
ce qu'ils devraient être,
tu les aideras à devenir
ce qu'ils sont capables de devenir.

Gœthe

Tat tvam asi
(Tu es cela)

Upanishad Chandogya

René a violé sa fille de dix ans. Il purge une peine de réclusion criminelle de 15 ans. Sa famille a coupé toute relation avec lui, sa mère elle-même ne correspond plus avec lui qu'une ou deux fois par an. Il est indigent et inoccupé, la prison ne lui fournissant pas de travail. Il reste confiné dans sa cellule craignant d'en sortir pour la promenade biquotidienne, car les autres détenus ne sont pas tendres avec les « pointeurs » comme lui. Sur un cahier d'écolier, il écrit, en vers souvent, sa peine, ses remords, sa douleur, son angoisse et des projets de suicide minutieusement décrits. Telle est sa seule occupation.

Au cours d'une fouille de sa cellule, un gardien lui a pris des mains le cahier, l'a feuilleté, en a lu quelques pages en ricanant et l'a rejeté sur la table : « c'est lugubre, tes histoires ! » et René a éclaté en sanglots. Le surveillant honteux devant l'étendue du désastre qu'il avait provoqué, est reparti sans terminer la fouille.

Sachant que moi, son visiteur, je ne ricanerais pas, René encore tremblant m'a ouvert son cahier secret. Il m'a raconté et s'est étonné :

« Pourquoi ai je pleuré ainsi, le surveillant est un imbécile, mais cela, j'en ai l'habitude, les humiliations, je sais ce que c'est, ça m'arrive tous les jours ou presque depuis que je suis en prison. Mais là, ma réaction était disproportionnée. Alors, pourquoi ? je ne comprends pas. »

Son angoisse me gagnait ; la gorge serrée, j'ai eu du mal à lui dire :

« René, vous avez été violé, le surveillant a pénétré de force dans ce que vous avez de plus intime, dans vos tripes mêmes, et il a rigolé ; cela s'appelle un viol. Pas étonnant que vous pleuriez. Un viol, cela provoque généralement ce genre de réaction. Mais si vous avez tant pleuré, c'est, sans doute, parce que vous pleuriez aussi en même temps, sur un autre viol, celui de votre fille. Comprenez-vous, René, tout ce que cela signifie ? »

Retourné dans sa cellule, René s'est mis à grelotter, la fièvre l'a envahi, les sanglots ont repris de plus belle. Il a pleuré ainsi pendant trois jours et trois nuits, prostré, recroquevillé sous sa couverture, ne s'endormant que pour être réveillé aussitôt par d'horribles cauchemars. Il ressentait soudain dans le vif de sa chair, comme un poignard que l'on enfonce profondément puis que l'on remue dans la plaie, sans avoir besoin de dessins ou de démonstration savante, ce que plusieurs années de remords, de psychothérapie, de passages à tabac, de sermons, de malédictions, de hontes, de mépris et d'humiliations n'avaient pas réussi à lui faire comprendre tout à fait. Au bout des trois jours, il était abattu, mais comme soulagé, comme quelqu'un qui relève en titubant d'une grave maladie. Les idées de suicide revenaient tout de même, mais moins vivaces.

Je me suis efforcé de le calmer et lui ai demandé de m'écrire une histoire, pensant que cela l'occuperait et l'apaiserait. J'avais constaté en effet la qualité de certains de ses écrits. Ils étaient tous noirs et morbides, mais le style était bon et il possédait un talent certain d'écrivain. René a d'abord été réticent, puis son visage s'est éclairé. J'ai vu apparaître le premier sourire depuis bien longtemps. Il avait une idée.

Quatre jours plus tard, René m'a apporté son œuvre, comme une offrande symbolique. Il n'était pas content de lui, son style laissait à désirer, son texte « manquait de tournure ». Il réalisait quel « mauvais scénariste il ferait », mais l'histoire était là, bien là et son ton presque joyeux tranchait nettement sur ses autres écrits. René avait été dans sa jeunesse dans la marine marchande et avait bourlingué sur toutes les mers. Son histoire mettait en scène, en trois bonnes pages bien remplies, « un matelot » qui au cours d'une escale à Valparaiso rencontre une fille merveilleuse avec laquelle il passe quelques jours extraordinaires. Elle lui laisse un souvenir inoubliable. Il essaie de la revoir, sans succès, au cours d'une autre escale au Chili, lui écrit plusieurs fois sans recevoir de réponse, puis reçoit une lettre plusieurs années plus tard. La jeune fille s'est mariée entre temps, elle a eu un enfant qu'elle a appelé Renato « en souvenir du Français » et, venant en France, souhaiterait le revoir. Or « Le matelot, n'ayant donné aucune suite à ce courrier, savait qu'il ne la reverrait jamais ! »

J'étais assez content de moi, la crise avait été grave, très grave (faut-il dire à cause du surveillant ou grâce à lui ?), mais lui faire raconter une histoire l'avait soulagé. Cependant, je restais sur ma faim, car son histoire ne me disait rien sur lui que je ne sache déjà. J'aurais tellement apprécié quelque indice qui m'aurait mis sur la voie, qui m'aurait expliqué comme dans un livre, le pourquoi et le comment de son crime et de sa névrose. Cherchant une idée pour écrire un article pour « S.O.S. Psychologue » sur le thème « Raconte moi une histoire », je m'imaginais racontant ma propre histoire : l'histoire de Paul décryptant brillamment celle de René. Cela aurait fait un thème de qualité et fort original méritant amplement le titre de « L'histoire d'une histoire ». Oui, mais voilà, le récit de René ne me parlait pas !

Et puis, soudain, j'ai trouvé la réponse à mon interrogation, tout penaud de constater que cette découverte m'enlevait totalement le beau rôle que je me préparais à jouer :

Eh oui ! L'histoire de René, j'aurais aussi bien pu, en fouillant dans mes souvenirs de jeunesse dans la Marine et en les embellissant, la raconter comme étant de moi…

Elle aurait pu être mienne… Mais, alors… En plus de la Marine qui n'est que le décor extérieur, aurions-nous, René et moi, quelque chose d'autre en commun ?

Paul Ruty