NUMÉRO 57 REVUE MENSUELLE OCTOBRE-NOVEMBRE 1999

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Introduction au désir de connaître
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Le désir de connaître
 
Georges de Maleville Le désir de connaître
 
Paul Ruty Apprendre, c'est vivre
 
Alejandro Giosa Salud, enfermedad y creatividad
 
Alejandro Giosa Impulsos de saber
 
Health I. G. News La epidemia silenciosa
 
Health I. G. News En pocas lineas
 
Liliana A. Villagra El vacío existencial



Il y en avait des choses dans le bureau de mon père ! À côté de son cabinet, ce bureau représentait pour moi le jardin du paradis. Tout en bois luisant, avec l'odeur de la cire, une immense bibliothèque anglaise, son bureau en forme de rein, son fauteuil fait pour lui avec ses initiales. Le soir à la lumière de l'abat-jour, dans le silence du sacré, mon père faisait sortir d'une cachette une espèce de tableau en carton pliant qui prenait la place du « désirable » pour l'enfant que j'étais– et que quelque part je suis encore –, car je suis toujours dans la position de « désirante », avide de connaître.

Sur le carton, le monde entier était représenté et il y avait les lettres et les nombres… Quel plaisir ! À quatre ans, il m'avait appris à lire. En plus, après la leçon, il lisait à haute voix, pour moi, les nouvelles intéressantes de son journal du soir.

L'entrée dans son bureau était magique ! J'avais déjà pris mon bain et dîné ; à ce moment-là, ma mère me laissait avec mon père dans ce lieu de surprises pour m'y reprendre déjà endormie sur le canapé à côté de papa qui continuait à lire à haute voix. Je porte sa voix comme une relique, elle m'a bercée dans les bons et les mauvais moments de ma vie. C'est par la parole que j'accède au désir de connaître.

***

A six ans, je lisais Homère et Virgile dans les textes originaux. Y avait-il, à cette époque, moins de littérature adaptée aux enfants ? Je l'ignore. En tout cas les livres d'histoire étaient bien illustrés et les livres d'anatomie de mon père avaient éveillé en moi le désir de connaître les autres autant dans leur apparence qu'en profondeur.

***

Après sont arrivés la peinture, les expositions, les concerts, la danse… Mon premier opéra, auquel je pus assister, car j'avais atteint l'âge de 14 ans, suscita en moi le profond désir d'en connaître toujours davantage. J'avais des raisons d'être émue. Mon premier opéra au théâtre Colón de Buenos Aires a été Turandot, chanté par Maria Callas, quand elle était encore une femme forte avec une voix incroyable qui faisait trembler le décor.

***

Après est venue la vie dans laquelle je suis rentrée avec moins de sagesse que de courage ; je voulais m'enquérir d'elle, à pleins poumons.

La connaissance est pour moi une nécessité. Je n'osais pas et je n'oserais pas contrecarrer ni le désir, ni la jouissance qu'elle me procure.

***

À quoi sert de connaître ? Je dirais : à être.

***

N'existe-il pas de souffrance dans la connaissance ? S'agit-il d'une drogue ? D'une fuite ? De la négation d'une existence plus facile, centrée sur le principe du plaisir ?

Connaître, c'est souffrir, apprendre comme le Bouddha, quand il n'était que le prince Gautama Siddharta, qu'existent la douleur, la vieillesse, la pauvreté et la mort. Mais connaître, c'est souffrir d'une souffrance objective, consciente. C'est souffrir pour de vrai. C'est échapper à des identifications, à des souffrances illusoires.

La connaissance n'est ni une fuite, ni une panacée, mais la prise en charge de soi-même par la recherche inépuisable de la vérité.

***

Et par ailleurs, quel plaisir serait plus facile ?

Si connaître, c'est être et si être, c'est aimer, pourrions nous avoir un véritable plaisir dans l'accomplissement sexuel avec un partenaire attirant, mais dénué d'une dimension sacrée ?

***

Même si ce dernier n'est pour moi que l'homme d'un jour, comment pourrais-je m'extraire de cette relation sans avoir eu au moins la tentation d'en savoir un peu plus sur lui ? Pourrais-je être si perdue dans mon narcissisme pour ne pas avoir été capable de percevoir un certain regard à décoder dans les jeux de cet autre, aussi bien mon objet sexuel que mon complice ?

***

C'était en Lithuanie sur le parvis de l'église d'Oliva. Une vieille femme mendiait. Il y avait, là-bas, beaucoup de mendiants, mais elle exprimait dans son regard une telle horreur de sa situation que j'ai compris ce qu'était la pauvreté. Alors je l'ai regardée comme le prince Siddharta avec les yeux étonnés de mon humanité connaissante.

***

C'était en Irak, en décembre 98. J'ai pu constater la souffrance, à l'état pur, dans les yeux exorbités de ces enfants d'Irak qui remplissent les hôpitaux devenus misérables et sans ressources.

Quel était le rapport possible entre le Bagdad de mes rêveries adolescentes et cette ville à moitié agonisante ? Sa beauté historique était maculée par les bombes des occidentaux barbares.

***

C'était avec respect et admiration que j'ai constaté l'existence de la vieillesse. Partie de mon pays, je revenais tous les ans et là, je visitais pour des raisons personnelles les vieillards dans les hospices. Je les ai beaucoup aimés… C'étaient les héros de la pire de toutes les guerres, celle de la déshumanisation de la société moderne.

J'ai appris à connaître la mort très rapidement. Il s'agissait de mon grand-père. Et après « ce fut la nuit », mais temporaire, car j'ai accepté la résurrection… dont la compréhension ne m'a été possible que grâce à mon désir de connaître.

Il faut absolument que je sache où je suis. Je ne pourrais pas vivre dans l'aveuglement. J'ai besoin, je souhaite, je désire connaître, comprendre, être et, enfin, naître à une dimension objective, pour aimer, pouvoir aimer et savoir aimer.

Fait à Paris, humblement, le soir du 27 octobre 1999
Il fait très doux.
Les parfums se mélangent : mon parfum, les roses, la lavande.
Mon bonsaï a découvert l'automne.
Je le grondais, car il s'était permis de laisser tomber quelques unes de ses feuilles.
Il m'a répondu qu'il connaissait bien les passages des saisons
même s'il m'aimait !
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Claude Bernard écrit dans L'introduction à l'étude de la médecine expérimentale : « Le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile qui attire et soutient l'investisseur dans ses efforts »

Les savants sont-ils mus par le seul désir de connaître ou ne souhaitent-ils pas le bien de l'humanité ? Sont-ils des techniciens supérieurs au service de nos besoins ou des prêtres hautains de la Vérité ?

***

Depuis un siècle, un certain nombre de savants affirment n'être mus que par le désir de connaître

La science naquit, affirment-ils, quand l'homme posa son outil, sa hache pour se mettre à réfléchir. Quand, cessant momentanément d'agir, il tenta de comprendre et il trouva du plaisir à sa spéculation. Ce n'est pas faire œuvre scientifique que de tailler une colonne cylindrique ; il n'y a de science que du général. L'homme de science ne s'intéresse pas à une colonne, mais à toutes les colonnes. Il cherche la définition mathématique du cylindre.

Malgré sa tendance de sociologue à retrouver les filiations qui font sortir la pensée moderne de la pensée primitive, Auguste Comte lui-même sépare la science de la technique : « Quels que soient les immenses services rendus à l'industrie par les théories scientifiques, nous ne devons pas oublier que les sciences ont, avant tout, une destination plus directe et plus élevée, celle de satisfaire au besoin fondamental qu'éprouve notre intelligence de connaître les lois des phénomènes. »

Besoin de manger, de boire, de se vêtir : le technicien s'en occupe. Il chasse, pêche, cultive, élève, file, tisse, bâtit avec des moyens plus ou moins rudimentaires.

Mais nous avons d'autres besoins, des besoins supérieurs : le besoin du beau qui a suscité l'art, le besoin de l'absolu qui a suscité la religion, le besoin du vrai qui a suscité la science.

Ne confondons point toutes nos tendances, hiérarchisons-les. Elles ont, sans doute, des rapports entre elles, mais elles existent indépendamment l'une de l'autre depuis longtemps, et chacune a engendré une activité spécifique qui s'est séparée de plus en plus nettement des autres.

***

Mais la recherche scientifique fut-elle toujours une activité pure ?

Beaucoup de sociologues pensent que l'intelligence s'est éveillée sous l'impulsion des nécessités les plus immédiates.

La science serait donc fille de la technique et petite-fille du besoin animal. Se nourrir, se loger, se vêtir ont posé des problèmes qu'il a fallu résoudre par l'observation, la réflexion, le raisonnement, le jugement. Les formules de travail furent d'abord empiriques : simples recettes transmises de génération en génération. C'est ainsi que l'art du sorcier, du féticheur devint médecine. Bien des générations utilisèrent des leviers avant que l'on pût formuler la théorie du levier, etc.

Et, depuis ces temps préhistoriques ou protohistoriques, combien d'exemples pourrait-on citer de découvertes dues à une difficulté pratique sur laquelle se penchèrent des esprits efficaces ! Sans les fontainiers de Florence, Pascal aurait-il rédigé son traité sur l'équilibre des liqueurs ? Sans la sollicitation des éleveurs de moutons et des vignerons, Pasteur aurait-il fait la merveilleuse série de ses découvertes ?

Encore pourrait-on discuter sur la gratuité de certaines découvertes ?

Une des plus fortes raisons que nous ayons de croire à la science est assurément son utilité. Descartes lui-même, non moins soucieux de pratique que de théorie, souhaitait pour la science de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Buffon, de son côté, aimait à répéter qu'il fallait rassembler des faits pour avoir des idées. Henri Poincaré a, lui aussi, reconnu que la technique justifie la science et lui permet de ne pas devenir une chimère.

***

L'évolution des points de vue

Il y eut une période très longue durant laquelle on peut supposer que le travail quotidien, en se perfectionnant, posa des problèmes de plus en plus complexes qu'il fallut bien résoudre en constituant la science. Lentement, paresseusement, elle se forma.

Même après l'essor du XVIIIe siècle, elle ne se détacha pas de la technique pour la mépriser. Aux philosophes trop orgueilleux, Diderot se chargea d'ailleurs de rappeler l'importance des arts mécaniques. Lors de la première révolution industrielle, Saint-Simon précisa que chacun avait sa fonction dans la société, le savant comme le technicien, comme le poète. Hugo se fit le héros de cette idée :

Honte au penseur qui se mutile
Et s'en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Mais une réaction commença sous le Second Empire et elle produisit ses effets dans les domaines littéraire, artistique et scientifique. On en pourrait suivre l'histoire depuis Leconte de Lisle et les Parnassiens jusqu'à Stéphane Mallarmé et Paul Valéry qui voulurent constituer une poésie pure ; l'étudier dans les arts plastiques à travers l'impressionnisme, le cubisme et l'art abstrait ; en examiner la signification dans les formules de Renan, d'Henri Poincaré ; en cherchant les causes dans l'évolution politique et sociale…

Aujourd'hui, la science pure perd chaque jour des points au profit de la science appliquée. C'est que durant la seconde guerre mondiale, l'armée fit appel à tous les savants et se servit de leur génie pour obtenir la victoire. Et comment le chercheur pourrait-il demeurer dans sa tour d'ivoire alors qu'on sollicite son patriotisme, qu'on lui demande de servir la cause de la liberté ? Même s'il en est qui résistent à ces appels, comment pourraient-ils demeurer impassibles devant la séduction des laboratoires merveilleusement agencés sans lesquels la plus brillante intelligence serait réduite à l'impuissance ? Ainsi, même si le savant reste mû par le seul désir de connaître, il se met, pour des raisons diverses, au service de la technique. Il devient un technicien supérieur, le premier des employés du service de fabrication.

***

Au regard de certains, le savant perd de son lustre. Il n'apparaît plus comme un démiurge ou un artiste indifférent aux nécessités quotidiennes. Peut-être est-il amené à prendre conscience de sa responsabilité. Ce ne sont pas des concepts qu'il manie, mais le bonheur ou le malheur de l'humanité. Jamais il n'avait aperçu, comme depuis la fin de la dernière guerre, l'importance de sa responsabilité sociale.

Un danger guette, malheureusement, les sociétés qui embrigadent les savants et Émile Borel l'a pressenti : « Le jour où la science ne serait pas cultivée pour elle-même et où sa beauté propre ne séduirait pas les imaginations d'une partie de l'élite, la décadence de la civilisation matérielle ne tarderait pas à se produire rapidement. »

Le vieil idéal de l'honnête homme doit être adapté certes, mais il n'a pas perdu toute sa valeur, car l'homme a beau se plier aux exigences du moment, il demeure un homme en toutes circonstances.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Notre présidente ayant, sans son pouvoir souverain et sa sagesse infinie, distribué les devoirs entre les membres de notre équipe, je me suis gratté la tête pour essayer d'en extraire « quelque chose » à l'intention des lecteurs de notre Bulletin. Le résultat de mes cogitations, le voici. Je vous le livre comme le livreur livre sa marchandise en courant, parce qu'il est en double file, et, tant pis, si le colis est un peu cabossé.

***

Nous vivons une époque formidable. En permanence des milliers de gens sont à notre disposition pour nous diffuser du savoir. Ils recherchent notre écoute et ils sont même payés fort cher pour l'obtenir. Ils n'arrêtent jamais de parler et, à intervalles fréquents, savamment ritualisés, ils sont là, devant notre canapé pour nous prodiguer le savoir.

Le savoir de quoi ? Le savoir de « ce qui compte », l'événement, auquel il faut participer et qu'il faut donc connaître sous peine d'être exclus d'une société massifiée. Cela fonctionne fort bien et, quasiment dans le monde entier, toutes les populations participent de cette liturgie, répétitive et inépuisable.

Et ce sont les catastrophes naturelles dans une région lointaine, les coups d'État dans un pays ignoré, les déclarations d'hommes politiques superbes. Et le cycle recommence.

Une vie entière peut ainsi s'écouler en limitant sa culture à ce genre de savoir, et c'est, malheureusement, le cas de la plupart de nos contemporains. Ils auront tout appris d'un chapelet d'événements immédiatement oubliés, et ce sera tout.

Et la hâte fébrile qui caractérise notre époque, sa religion du futur, s'exerce d'ailleurs dans tous les domaines de la connaissance : s'il s'agit de dispenser de l'information sur un sujet scientifique, on ne parlera jamais que de « toutes nouvelles techniques » ou de recherches « de pointe », le reste étant considéré non pas connu, mais sans intérêt, puisqu'il n'est pas nouveau. Une découverte qui remonte à un siècle est implicitement perçue comme périmée, même si elle constitue en réalité le socle sur lequel s'appuie « la pointe » tant admirée de la recherche contemporaine.

La culture diffusée par l'information porte sur un nombre incalculable de domaines, mais la connaissance ainsi répandue est immédiatement périmée à la survenance de l'événement suivant ; il s'agit d'un savoir jetable, comme les rasoirs ou les briquets.

C'est dommage. Mais, peut-être est-il de la nature du savoir qu'il en soit ainsi, tel un maquillage étendu sur la peau de quelqu'un, qui se fane et qu'on change. Car le savoir est extérieur à l'homme et c'est en cela qu'il est profondément différent de la connaissance, dont le désir intéressait notre présidente.

***

À l'occasion d'une rencontre inattendue avec quelqu'un d'original, ou d'un voyage vraiment inorganisé dans un pays exotique, ou tout simplement d'une lecture de hasard dans un moment de vacuité intérieure, naît une confrontation. Cet être ou ces gens, ou cette pensée sont autres, différents de moi, et pourtant ils existent, calmement, de leur côté et ne m'ont pas attendu pour le faire.

Et de cette rencontre, de cette contradiction qu'elle apporte, peut naître le désir de connaître, c'est-à-dire de comprendre. Car on ne connaît bien que ce qu'on a compris, et comprendre c'est prendre, mais sans dévoration et en respectant l'existence de l'objet de la connaissance.

On voit, ici, tout de suite que la démarche est complètement différente de l'accumulation du savoir, surtout informatif, dans un coin de la mémoire où il est vite oublié, car son objet est, au fond, réellement indifférent.

La démarche de connaissance est un acte volontaire, un pas posé vers l'extérieur, vers l'objet, précisément, désirable à connaître et elle ne s'opère jamais passivement. Il est très important, pour ceux qui ne veulent pas vivre exclusivement à la surface d'eux mêmes, de la distinguer du savoir.

Le désir de connaître naît de la résistance des choses et de l'espoir que la difficulté soit vaincue. Les énormes développements des sciences exactes nous ont habitué à l'idée que tout peut s'expliquer. L'avidité intellectuelle, si on la provoque, devient donc utile, car elle suscite le désir de connaissance.

Pourquoi ces gens vivent-ils ou pensent-ils de cette manière ? Pourquoi cette notion m'est-elle étrange ? Le désir de connaissance provoque une interpellation intérieure.

Et ce questionnement est puissamment fécond, à la condition qu'il se poursuive et ne sait pas aussitôt interrompu par des réponses toutes faites qui sont le voile de la paresse.

Car il débouche nécessairement sur une autre question : de l'autre, que j'admets tel qu'il est ou de moi, qui a raison ? Ici encore, la paresse tente d'intervenir et suggère la solution du relativisme intégral. Mais cette attitude n'est pas durable, si le désir de connaître est éveillé. Car l'inconnu dérange, il bouscule les certitudes préétablies, et même la conception que l'homme a de lui-même.

Et c'est précisément pour éviter ce questionnement intérieur que la plupart des gens se réfugient dans la savoir, dans l'accumulation d'informations, égales et plates. Car celui qui sait tout ne prend pas parti sur rien, car il est extérieur à son savoir et se réfugie dans un scepticisme élégant et stérile.

Que retire-t-on, hormis l'information de la lecture d'un dictionnaire encyclopédique ? Qu'il faut de tout pour faire un monde. On le savait déjà avant.

Le désir de connaître refuse cette fausse sagesse. Il est stimulé par la résistance qu'apporte l'étrangeté de l'inconnu. Car si l'on ne connaît que ce qu'on finit par comprendre, on ne désire connaître que ce qu'on ne comprend pas.

Et le fruit de la connaissance de l'autre amène à un questionnement sur soi-même et sur le bien-fondé des vérités que l'homme croit porter en lui. Non pas, ici, dans le sens d'un scepticisme négateur, mais au contraire en vue d'un approfondissement et d'une évolution de la connaissance de soi.

Ainsi donc le désir de connaître réellement le monde extérieur, et donc de le comprendre, aboutit par un circuit indirect à une mutation intérieure chez l'investigateur.

***

Sur ce, je vous quitte pour aller préparer un prochain concours télévisé. Je risque, en effet, de gagner un joli voyage si je sais exactement la longueur précise du Nil bleu et le nom du premier mari de Greta Garbo.
Georges de Maleville



Un merveilleux Noël me revient en mémoire. J'avais près de quatre ans et mon parrain m'avait offert un splendide jouet. C'était un spahi bleu au grand burnous rouge et turban blanc, avec un grand fusil et chevauchant un cheval arabe fougueux qui sautait sur place quand on remontait le mécanisme. La vision reste très fugace, mais je me rappelle qu'il était tellement beau que je ne pouvais plus m'en séparer et que je dormais en le serrant sur mon cœur. La vision suivante que j'ai de ce fier cavalier est bien moins glorieuse. Je ne vois plus qu'un morceau de bois, un ressort, une clef et deux pattes qui ne répondaient plus au ressort, mais remuaient encore beaucoup plus timidement quand je les sollicitais plus ou moins violemment.

J'ai longtemps gardé cette carcasse représentative de ma première dissection in vivo. J'avais cassé mon joujou, mais je ne suis pas si sûr que la satisfaction éprouvée venait entièrement du plaisir de détruire, car j'étais tout de même très malheureux de le voir dans cet état pitoyable. Mais ma satisfaction venait peut-être aussi de la découverte de ce qu'il y avait dedans, derrière les apparences. J'avais décapité soigneusement le spahi puis le cheval, jeté le spahi qui ne bougeait pas pour me concentrer sur le cheval auquel j'avais arraché son revêtement de pelage, lambeau par lambeau, pour découvrir enfin son secret. J'avais acquis la connaissance…

***

Je suis né sous le signe de Saturne, et, comme chacun sait, cette soif de connaissance est le propre des Saturniens. Mais cette explication, peu égalitariste, ne me satisfait guère. Je suis encouragé dans cette opinion par ce que j'ai découvert dans l'Hindouisme : il n'y a en effet, pour un Hindouiste qu'un péché et un seul : le péché d'ignorance.

C'est dire, sans doute, que le désir de connaître est bien un élément essentiel de l'âme humaine. On le retrouve partout et pas seulement chez les savants, les explorateurs, les astronautes ou les enfants propriétaires d'un beau joujou…

***

J'ai retrouvé ce désir de connaître, de façon plus modeste, en prison, en accompagnant Jean Pierre dans une épreuve douloureuse. Jean-Pierre, sous l'empire de la boisson avait tué un inconnu et se retrouvait derrière les barreaux pour une douzaine d'années encore quand j'ai fait sa connaissance quelques années après le drame. Il vivait intensément et encore très mal le deuil de sa liberté perdue. Ensemble, nous sommes partis à la recherche, car Jean-Pierre voulait savoir pourquoi et comment il avait provoqué un tel gâchis.

Nous avons découvert un adolescent mal dans sa peau et très turbulent à la DDASS, puis un enfant né de père inconnu et d'une mère qui ne lui manifestait jamais la moindre tendresse. Nous avons découvert ensuite, un bébé pleurant, parce que sa maman lui refusait son sein. Et cette soif inextinguible ne l'a plus quitté. Elle s'est reportée sur l'alcool consolateur. L'ersatz de la mère, bien sûr. Nous avons cru aussi entrevoir au cours de l'exploration, le fantasme caché que l'alcool avait libéré.

Et pendant tout ce travail, Jean-Pierre semblait prendre davantage goût à la vie. Il s'est inscrit à des cours par correspondance, s'est jeté à corps perdu dans l'étude. Il faisait des plans : douze ans de prison seraient-ils suffisants pour arriver à bout de ses projets : brevet, bac, licence, diplômes d'informatique etc. ?

***

Jean-Pierre n'avait jamais rêvé jusque là. Il est intéressant de jeter un coup d'œil sur le premier rêve accompagnant son évolution et sur un autre rêve survenu 5 mois plus tard :
  • Jean-Pierre est dans une cour de prison. Il y a beaucoup de monde, des groupes. On va au réfectoire. Tout va bien, mais il s'approche d'un des groupes et se réveille brusquement avec un sentiment d'angoisse ;
  • La porte de sa cellule est ouverte. Jean-Pierre fait un signe amical à un autre détenu de l'autre coté de l'étage. Un surveillant, porteur de courrier, lui fait aussi un signe amical.

***

Jean-Pierre, je l'ai dit, ne rêvait jamais jusque là, assommé qu'il était par le somnifère que lui avait prescrit le médecin psychiatre de l'établissement, mais ce premier rêve s'est répété trois fois en l'espace de quelques nuits, soulignant l'urgence de son message, un danger qu'il fallait dénicher sans délai. Et l'angoisse générée a fait place quelques mois plus tard, à une certaine euphorie exprimée par ce deuxième rêve : Jean-Pierre se sent bien maintenant en prison, le sourire amical d'un surveillant à l'égard d'un détenu étant un événement suffisamment rare pour devoir être noté comme particulièrement significatif. De plus, le surveillant apporte du courrier. Certes, tout le monde à l'extérieur, a oublié Jean-Pierre. Plus de famille, plus d'amis, la prison est bien souvent un cimetière oublié ! Le seul courrier qu'il attend impatiemment chaque semaine, c'est celui de ses professeurs par correspondance, devoirs à faire, leçons à apprendre, corrections de devoirs, français, anglais, maths, sciences, histoire-géo…

J'aimerais être sur que la soif de lait maternel de l'enfant, devenue peu à peu soif d'alcool, s'est bien transformée définitivement en soif de connaissance. En tous cas, Jean-Pierre semble heureux pour l'instant.

Pour lui, maintenant,


Apprendre, c'est être libre,
Apprendre, c'est vivre
Paul Ruty