NUMÉRO 115 REVUE BIMESTRIELLE octobre-novembre 2007

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Société et liberté
 
Bernard, Hervé Société et liberté
 
Bouket, Gaël Société et liberté
 
Ercole, Jeanine Société et Liberté
 
Giosa, Alejandro Sociedad, libertad y evolución
 
Labraidh, Seonaidh Sociedad y libertad
 
Manrique, Carla Sociedad y libertad
 
Recher, Aurélien Société et liberté
 
Ruty, Paul La bretelle d'autoroute
  La vie après la mort (suite et fin ?)
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de septembre 2007
 
Thomas, Claudine Société-Liberté


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Expérience d'un vécu de vie à travers le temps en étant moi-même ce que je peux être.

Il fait froid, un froid de neige, de haute montagne d'ailleurs, et je rêve.

Je déjeune dans une brasserie au coin de ma rue, à une place non habituelle. Le ciel dehors est si bleu et je me souviens des années 86 avec RC à Saint-Moritz, les refuges, il skiait, moi j'écrivais. Le soleil était si rayonnant. Le refuge, à l'intérieur, les fenêtres, les murmures, ambiance de familles bien assorties. Il y a seulement 21 ans de cela et le monde a changé tellement que ce qui était le plaisir sans nuages des familles peut être les favorisés sociaux semble ne plus exister, car le mal être est devenu une forme de coexistence.

Les regards tristes, l'autre dans le couple est ailleurs, jamais satisfait de ce qu'il a et seulement pendant la jeunesse dorée, car quand le ciel de la vieillesse qui avance impitoyablement fait ombre sur les fantasmes d'éternité de la jeune âge l'imprudente impuissance des sens, des émotions et des exploits prend la place d'un « rien dire », ou de « nous avons déjà tout dit ».

Cet endroit où je déjeune, m'amène à un temps ancien d'un amour incroyable où nous étions capable de vivre à moins 43 degrés à la Brévenne dans le Jura suisse avec mon mari.

Saint-Moritz est une autre histoire, histoire des jeux d'échecs de Lu Andrea Salomé de Nietzsche. Il m'aimait peut-être, mais à cette époque-là, il y avait encore une certaine pudeur et le fait de ne pas vouloir envahir l'autre dans sa vie de couple déjà fleurissante. Il s'agissait d'un homme, comme moi médecin, poète, un romantique qui pleurait avec « Manon des Sources ».

Il n'y avait entre nous qu'une grande amitié et les promenades en Italie avec le chauffage dans la voiture à fond, les fenêtres ouvertes et les paysages sublimes du mont Roso et lui qui me disait : « cela te convient-il ? ». Oui, cela me plaisait bien, les après-midis avec les jeux d'échecs et cet amour inavouable, car je n'étais pas là-bas pour lui ni pour moi, mais pour nous, dans des échanges d'une incroyable communication. Peut-être aurais-je pu l'aimer, mais je n'avais pas réfléchi à la transgression. Aurait-elle pu nous donner le sentiment d'étenité sur terre ?

Enfin, c'était sublime, pas comme la vulgarité d'un érotisme qui n'aurait pas pu nous combler, mais naturellement nous culpabiliser.

Je partais à cette époque quelques jours après en Afrique du Sud avec l'homme de ma vie, l'élu. Je me demande aujourd'hui et pour la première fois dans ma vie s'il m'a assez aimé pour être l'élu. En tout cas en honneur de la mémoire de ces deux hommes qui sont déjà partis vers l'éternité, je dois voir clair. À cette époque notre monde n'était plus le même qu'aujourd'hui. Je suis sûre que mes confrères diront : « toujours le même, mais caché ». Non, tout va vers le bas et les médias ne font que manifester le nivellement par le bas » selon la loi sociologique de Moore et je ne nomme qu'une seule des lois sociologiques.

Oui, peut-être sommes-nous les mêmes qu'il y a 20 ans, mais pas le monde environnant. Professionnellement, beaucoup de choses ont changé. Je fais très peu de vraies analyses, la demande en thérapie est différente : des points nodaux, des accompagnements pour changer de travail, pour se rendre plus opératif. En réalité, les anciennes analyses sont pour une certaine élite, pour des gens qui sont dans le « vouloir être », exigeants, avec l'envie d'avancer et ils font leur analyse et ils la font bien.

En tant que sociologue et psychologue sociale j'ai beaucoup accompagné. J'accompagne mes patients et mes élèves. Je les « coache ».

Cela me passionne. J'ai l'impression de sortir des anciens carcans très orthodoxes, mais pas trop réalistes par rapport au sens du temps aujourd'hui. Tout va très vite. La vie de famille semble ne pas pouvoir échapper au rythme. C'est difficile même de changer de poste en interne, pour en trouver un plus facile. Tout est à reprendre, à appréhender, et à douter.

Les multinationales coiffent la vie des hommes, même les plus brillants ne peuvent que difficilement changer de vie. La caisse est en or, mais la porte est fermée.

Je parlerai plus tard de l'expérience de la grève qui nous accompagne dans le changement. Lequel ? Pour le moment, ce n'est que confusion.

Paris, le 7 novembre 2007
Il fait froid et je m'en souviens.

***

La liberté ? Je la cherche, je me révolte à ma manière. Je ne veux plus être esclave des conventions que je n'accepte pas. Je n'ouvre qu'une petite fenêtre à la modernisation qui avance inéluctablement vers la chute des valeurs essentielles. J'aime beaucoup le silence, l'introspection, j'aime être ici présente, j'aime mes amis, mon travail et ma recherche permanente de l'inatteignable vérité objective. Ma famille est le centre de toutes mes interrogations. Je voudrais que soit offert à mes enfants et petits-enfants un modèle plus équilibré pour ne pas croire que Dieu n'est que l'argent, le pouvoir, l'exhibitionnisme et fracture identitaire. Je voudrais qu'ils ressentent la puissance de l'ancestral et la responsabilité de la filiation. Nous sommes exégètes du « vouloir » et du « pouvoir ». Mais en tant que sociologue je suis encore plus horrifiée qu'il y a vingt ou trente ans. C'est la fracture identitaire qui m'étonne. Les gens, et j'en traite beaucoup semble se considérer comme la « première génération avec chaussures ». Oui, les ancêtres ont été nuls, naturellement avec de « lourdes pathologies » dénoncées ou des pêchés redoutables sans aucun appui rationnel ou scientifique dans les arguments de ces « parvenus avec chaussures ».

J'entends la plainte, le lourd mensonge porté sans honte, réduisant l'ancestral à de mauvaises poussières, car il n'y a pas de reconnaissance. Le monde a changé, j'honore mes ancêtres et je suis attentive à communiquer à mes enfants les valeurs que j'ai reçues. Le reste, c'est leur affaire. La surdité fait partie du nouveau mode sociétaire. Nombrilisme ? Il y a vingt ou trente ans, nous dénoncions l'exploitation sociale. Aujourd'hui, dénonçons-nous l'indifférence ? Nous sommes en nombre croissant, des objets, des machines avec un temps de réfléchir ou d'aimer réduit. Me demanderez-vous ce qu'est « l'équilibre » et je dois accepter que je suis dans un modèle sociologique de la théorie de l'équilibre de Talcutt Parsons où les subsister absorbent les conflits. Nous ne pouvons pas voir les réclamations de l'infrastructure sociale qui pourrait changer la superstructure idéologique et de croyances. Rien, rien, droit à la grève, droit au lock-out. Le phénomène ne va pas plus loin. La plainte se réduit au fait de ne pas avoir de métro ou de train pour assurer les obligations. À demain.

J'ai la fatigue du matériel humain que je suis, seule dans ma forteresse et mon impuissance d'être comprise.
L'eau coule sous les ponts et la vie aussi.
Où est la pression sociale qui empêche la liberté ?
Dans l'indifférence.
Fait à Paris le 16 novembre 2007 à 20h30, dans un chez moi qui est le monde et il fait vraiment froid.

***

Par rapport aux sciences sociales, les relations non dissymétriques avec une certaine qualité d'irréversibilité sont dirigées vers une notion de pouvoir à un facteur de domination. C'est évident qu'en toute proportion sur la mesure du comportement humain il se fait une allusion aux valeurs. La plus grande pression sociale aujourd'hui vient d'un état de confusion. La dissymétrie et l'irréversibilité marquent les relations du citoyen à l'État et aux autres. Le problème qui reste à esquisser consiste à préciser dans quel cas une « sociologie de l'exploitation » pourrait contribuer à donner un élan de vie à une société qui agonise, impuissante. Quel élément différent et spécifique pourrait aider à connaître ce qui est derrière cette réalité sociale qui est l'indifférence ? Peut-être que cela justifierait un effort de recherche.

De toute manière, le racisme et la ségrégation sociale sont des manifestations dissimulées de vouloir établir un libéralisme à outrance, mais selon le modèle de l'expérience française, un système d'exploitation de l'image pour justifier le Bonapartisme.

Par rapport à l'utilisation des médias, ils ne sont pas libres. Étant donné le fait de ne pas être un utilisateur régulier de la télévision par exemple, me permet de dire que tout et le contraire est dit et dans le cas d'une suppression de quinze jours des informations à caractère disons « sociales », nous pouvons ressentir l'incongruité et l'incohérence. Le processus d'irréversibilité est évident. Il y a une dégradation systématique des valeurs qui permet la pénétration d'une culture de non valeur. Il y a des années, les bandes dessinées présentaient des héros, plutôt des sauveurs. Quelque part, l'usage des armes à feu était considéré comme une tentation à la violence pour les enfants. Le temps passant, il nous faut « Matrix » pour donner une certaine autonomie à l'être humain par rapport à la machine. On dirait qu'il y a encore un espoir de liberté intellectuelle, de réflexion. La technologie avance à tel point quelle minimise le temps de réflexion. La société est exploitée par la technologie et les médias. Au niveau des cadres politiques, rien n'a changé, mais ils font une barrière infranchissable pour l'observation, les élites de la pensée sont plus fréquemment qu'imaginables, reliés à la louange des vedettes politiques. Nous sommes dans une société où l'on peut voir clairement le phénomène d'exploitation. L'homme devient de plus en plus individualiste. Il devient de moins en moins responsable de sa situation de citoyen d'un état dont il devrait défendre les principes. Il y a quelque temps, on parlait de « familles éclatées », le deuxième pas a été « familles recomposées », le troisième pas, il n'est pas nécessaire d'une étique individuelle ou sociale. Le contact individualisé devient de plus en plus rare. Les gens passent de plus en plus de temps sur leurs ordinateurs, chattent sur des lieux de rencontre, tout est virtuel, les images deviennent de plus en plus perverses. Dans la solitude, l'homme se satisfait à lui-même à travers des fantasmes qui ne sont même pas tridimensionnels et les enfants se préparent à un monde meilleur par les jeux vidéo.

L'homme est perdu dans un marasme et la fracture identitaire n'est que le reflet concret de la fusion entre le héros mythique et ce qu'à peine il arrive à être quand il n'est pas devant son ordinateur. Ils font de plus en plus l'exploitation par des images marginales. Je dirais que le monde pourrait se sauver, ce monde d'aujourd'hui s'il se réduisait soudain à être un couple seul dans un partage et une présence individuée en acceptant chacun sa vérité. Trop de projection et peu de réalité. L'excitabilité narcissique d'une vedette politique n'est pas le seul élément à produire des grèves. Les exposés sans pudeur de la vie privée des hommes politiques sont une nouveauté qui se veut bonne à l'intérieur d'un néo-libéralisme personnalisé qui ne correspond pas du tout au model puritain américain. Il s'agit d'une parodie. Il y a eu Napoléon Ier et Napoléon III. Maintenant, il y a un vide de scrupules. Les grèves sont des manifestations de révolte face à l'arbitraire. Je ne défends ni les grèves ni les grévistes. Je vois que derrière il y a un mal-être social qui n'a pas l'air de pouvoir se résoudre par l'évolution, mais hélas, comme dirait Marx, par la révolution. Trop de pression sociale.

Avant, il y avait une « théorie de l'équilibre » américaine, et à l'opposé, le Marxisme. Il y a des années, Ralf Darendorf, sociologue allemand, a essayé de faire une synthèse, mais aujourd'hui, le problème c'est la confusion. La tension sociale est extrême. Naturellement, si on cherche la liberté, on devient initialement asocial, c'est-à-dire marginal, c'est-à-dire hors norme. Il faudra que chaque individu se pose la question de sa place dans le monde, sa place dans l'univers, sa place dans la société. Arrêtons de nous faire gaver. C'est très difficile en tant que sociologue, en tant que psychologue, de ne pas voir la chute dramatique de la société dans le néant et l'envol dans des effets de démonstration. Confusion, déstabilisation, déséquilibre, manipulation. Marx dirait que Dieu est mort, mais il n'est pas mort du tout, il se retranche pour pleurer sa solitude.

Fait à Paris, le 18 novembre 2007,
avec la volonté profonde de voir ceux que j'aime,
avoir les yeux ouverts et l'écoute attentive pour pénétrer toute brèche
qui puisse nous amener à un monde meilleur.
Il fait très froid, mais très chaud à l'intérieur de moi-même.
Je perds la patience plus fréquemment que d'habitude.
Mais pourvu que cela puisse servir à quelque chose.
J'ai le sentiment aujourd'hui d'avoir passé un cap.
C'est fini, j'ai moins de colère.

***

« L'Harmonie Intérieure selon la Quatrième voie »
de Georges de Maleville
Chapitre premier : L'état ordinaire de l'homme

Dans l'exposé préliminaire, nous avons affirmé que le principal fléau que subissait l'homme était le « sommeil ».

Nous allons chercher maintenant à cerner cette notion étrange de « sommeil éveillé » en elle-même et dans ses principales conséquences.

Prenons, par exemple, la journée très banale d'un homme employé à une activité de bureau dans une grande ville soit une tranche de « vie quotidienne », étant entendu que le sexe ne fait rien à l'affaire et que l'expérience serait analogue pour une femme. Si cette homme, au moment de se coucher le soir procède par hypothèse à un examen détaillé de la journée qu'il a vécue, voici ce dont il se souviendra :

Il s'est levé préoccupé par un entretien qu'il devait avoir ce jour-là avec un client. Il était tendu. Il s'est coupé en se rasant. Il faisait très beau. Il se rappelle avoir jeté, sur le pas de sa porte, un coup d'œil sur le ciel bleu. Puis il a pris sa voiture, décidé à réfléchir à l'entretien prévu tout en conduisant, mais il s'est trouvé dans un embouteillage, son attention a été attirée par les passagers de la voiture d'à côté et il a oublié. À un moment cependant la circulation a été très difficile du fait d'un accident et il se revoit parfaitement conduisant à cet instant-là. Les souvenirs de son bureau son moins précis : de la routine. Il se souvient de certains coups de téléphone, mais pas de tous. Il se rappelle par contre parfaitement avoir été arrêté en rédigeant un rapport par une réflexion personnelle, et être ensuite entré en rage, parce qu'il avait égaré son stylo dont il se servait un moment plus tôt. L'entretien avec le client important s'est finalement bien passé bien qu'il ne s'en souvienne pas en détail ; il se rappelle toutefois parfaitement une réflexion désobligeante que le client s'est permis de lui faire et, surtout, la réplique parfaitement justifiée qu'il lui a assénée en cette occasion. L'après-midi a été consacrée à un travail intellectuel harassant et fastidieux qui l'a complètement absorbé. Pris par son travail, il a quitté son bureau sans saluer sa secrétaire qui lui en a fait la remarque sur le seuil. Rentré chez lui, il a remarqué dans le journal un long article sur un pays qui l'intéressait et décidé de le lire ; mais il n'en a pas eu le temps, car les nouvelles de l'actualité l'ont surpris et ému, ce qui l'a amené à une réflexion profonde sur la situation présente et le temps a passé. Invité à dîner chez des amis, il se souvient que la soirée était sympathique, mais, sauf un ou deux moments où il s'est mis en avant, il ne se rappelle plus précisément de quoi on a parlé. Il se souvient de la voix de sa voisine, qui était charmante, mais, quelle était donc la couleur de ses yeux ? Il l'a pourtant regardée en face…

Arrêtons là ce monologue fictif dans lequel chacun peut se reconnaître, en adaptant ce canevas à la trame de sa propre existence.

Si notre personnage imaginaire essayait maintenant d'analyser son comportement durant la même journée, à partir des souvenirs qui lui restent, voici ce qu'il en conclurait :

Le temps passé lui apparaît comme un tissu très lâche, un filet avec des trous. Il se souvient des mailles, plus ou moins bien d'ailleurs, mais les trous lui apparaissent après coup comme une grisaille dont il a gardé un souvenir très vague, voire nul.

Et pourtant il a vécu ces moments-là aussi ; ils ont eu lieu, mais l'homme ne se les rappelle pas maintenant, il les déduit. L'homme a vécu, par morceaux, une longue partie de sa journée sans en conserver le souvenir. S'il s'examine vraiment, sans complaisance, il arrivera même à en conclure que cette activité oubliée a constitué la fraction la plus longue d'une journée vécue.

Et pourtant il a agi sans s'en souvenir tout comme il a sûrement rêvé la nuit précédente sans s'en souvenir. Dans les deux cas le sommeil empêche le souvenir. L'homme a agi tout en dormant : malgré son réveil du matin, il « dormait ».

L'admission de ce « sommeil éveillé » est une des constatations les plus bouleversantes qu'un homme puisse faire sur lui-même.

Elle est pourtant inévitable dès lors qu'il est rigoureusement impossible à toute personne qui s'observe honnêtement de se rappeler la totalité des actions qu'elle a cependant accomplies durant une période de temps récente, fut-elle brève : une heure, un quart d'heure.

Et qu'il est dès lors manifeste que durant la période d'oubli de la personne en question, tout en agissant, et tout en se croyant éveillé en tout cas, «pensait à autre chose», «rêvait», c'est-à-dire «dormait» puisque le rêve et la passivité du sujet qui l'accompagne sont les caractéristiques du sommeil.

C'est cela le «sommeil éveillé» et force nous est de reconnaître que tout homme passe à son insu dans cet état la plus grande partie de son temps de veille.

Comment cela est-il possible ?

L'exemple fictif de l'homme qui va à son bureau, en qui chacun peut se reconnaître, nous permettra de saisir certains aspects de ce phénomène.

Dans l'état de veille, au sortir du lit, l'attention est sollicitée dès qu'il s'agit pour l'homme d'une situation nouvelle, surtout si celle-ci comporte un danger pour la personnalité de l'acteur. En ces circonstances l'homme sera «présent», il «s'éveillera» complètement, et comme il était présent à la situation, il en gardera le souvenir. C'est ainsi que, dans notre exemple, notre homme surpris par la beauté du ciel au sortir de chez lui, se laissera un instant volontairement baigner par cette impression et en gardera en conséquence le souvenir. C'est ainsi qu'il se souviendra parfaitement de l'accident de voiture qui l'a obligé à conduire prudemment, comme de l'altercation avec le client quand sa personne était attaquée. Il se rappellera également ses propres interventions chez ses amis, mais beaucoup moins des propos des autres et le reste de la journée s'estompera en grisaille. Il se souviendra comme d'une impression qui a forcé son attention, de la voix de la fille.

Mais dès que la situation deviendra routinière régie par l'habitude, et que l'homme n'aura plus son attention sollicitée, il se rendormira dans le «sommeil éveillé». Sa seule différence de situation avec le sommeil nocturne consistera alors en la possibilité de se mouvoir et en le sentiment de la résistance éventuelle des choses et des êtres. Toutefois dès que ceux-ci ne résistent plus, un film se déroule devant les yeux de l'homme et il agit mécaniquement comme en rêve, avec la même passivité que durant le sommeil nocturne, tout en «pensant à autre chose», en «réfléchissant», en rêvant précisément.

La caractéristique du processus est qu'il se déroule une fois enclenché et sans une décision volontaire de la personne tout seul et mécaniquement dans l'ignorance complète où l'homme est de sa situation, jusqu'au choc qui ramènera le rêveur au réel et précisément le réveillera.

Dans notre exemple, notre homme a prévu de réfléchir en conduisant : il suffira que d'autres automobilistes attirent son attention pour qu'il oublie totalement et son projet et sa propre personne ; il continuera à conduire «en dormant». De même, sous le choc d'une émotion suscitée par des nouvelles d'actualité, notre homme rêvera à reconstruire le monde et oubliera complètement qu'il a prévu une lecture agréable.

Le phénomène est d'autant plus pernicieux que, malgré la perte de conscience dont il s'accompagne nécessairement (le dormeur ne sait pas qu'il dort), il est parfaitement compatible avec l'activité et même avec une activité productive et complexe.

Simplement le travailleur est pris par son travail, comme il est pris durant le sommeil par ses rêves. Il en oublie et lui-même, et l'environnement et en sort hébété oubliant dans notre exemple de saluer la secrétaire. Quelque chose en lui a travaillé peut-être activement, mais il a pourtant perdu la conscience de lui-même : tout homme a fait en quelque façon cette expérience.

Et le retour au réel, c'est-à-dire de réveil, se fera toujours à la suite d'une résistance des choses, qui forcera l'homme à reprendre conscience. L'homme qui «pense» en se rasant, et se coupe, ne pense vraiment rien, il rêve. La coupure le ramène à la conscience. L'homme qui égare en «réfléchissant» le stylo avec lequel il rédige un rapport, ne réfléchissait tout simplement à rien. Après une seconde de réflexion, il s'est endormi et a perdu conscience.

Car telle est la conséquence fondamentale et en quelque sorte dramatique de l'état de «rêve éveillé» dans lequel l'homme passe la plupart de son temps hors de son lit : il perd simultanément la conscience de lui-même et c'est d'ailleurs cette perte de conscience qui explique l'amnésie partielle dont l'homme est constamment atteint.

En m'assoupissant dans le rêve endormi, je constate que ma conscience s'éteint. Je dois admettre si pénible que soit cette constatation qu'il en est ainsi, la plupart du temps, à l'état de veille. Je vis inconscient.

Et les conséquences de cet état de fait quant à l'appréciation du comportement de chacun sont fort importantes : ce que l'homme appelle le Mal, auquel il contribue, n'a dans sa quasi-totalité pas été fait «exprès» par l'homme.

Bien au contraire, tout homme conscient s'en détourne.

Malheureusement l'homme, tout homme, agit la plupart du temps dans l'inconscience, oubliant sa propre existence, et croyant poser des actes alors qu'il poursuit un rêve éveillé :

L'oubli de soi entraîne inévitablement l'oubli de Dieu.

L'homme a donc le devoir de réveiller sa propre conscience et de renoncer à son état de somnambule. Les grands Prophètes, à commencer par le Christ, n'ont rien prêché d'autre.

Le réveil de la conscience de soi de la conscience psychologique entraînera inévitablement un aiguisement de la conscience morale. On voit par là combien la connaissance intérieure qui se présente au début comme un exercice de l'esprit vital mais égoïste rejoint les exigences essentielles de la morale religieuse, et ne s'y oppose en rien.

Mais comment l'homme peut-il «se réveiller», comment peut-il lutter contre ce «sommeil» dans lequel il passe la plus grande partie de son temps de «veille» ? Comment un homme peut-il revenir à la conscience alors qu'il est perdu dans ses rêves sans s'en rendre compte ?

La technique du «réveil» met en œuvre deux procédés et deux seulement, l'un extérieur et l'autre intérieur ; ce sont les chocs, et le discernement volontaire. (...)

Publié à Paris en 2006.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



À prime abord, société et liberté paraissent antinomiques, voire incompatibles.

En effet, toute société fonctionne sur un ensemble de règles, de valeurs, plus ou moins codifiées, dont les formes suivent l'histoire des modes et des cultures dans une unité de temps et de lieu (pas uniquement géographique), ce qui engendre des contraintes, des limites à ne pas dépasser pour tout être qui y vit normalement.

La liberté est synonyme de capacité à faire tout ce qu'il vous plaît, selon votre désir, votre bon vouloir, quel que soit votre environnement, les liens avec votre passé, les conséquences sur vos proches, sur votre avenir.

L'articulation d'opposition entre société et liberté semble se cristalliser autour de la notion de limite : la société met en place des limites, la liberté tend à les supprimer.

Qu'en est-il à y regarder de plus près ?

La psychanalyse nous a montré que l'enfant est initialement un être pervers polymorphe qui a besoin de l'éducation, de la mise en place de limites par les parents, par les adultes pour se construire, pour développer sa personnalité et atteindre à l'autonomie et à la liberté intérieure et extérieure sans lesquelles il ne saurait réaliser dans sa vie fanstamatique et réelle la réalisation de son désir. Qu'y-a-t-il véritablement derrière cet acquis des sciences humaines que l'être individuel semble rapidement oublier dans sa vie quotidienne pris dans un flot de perceptions, de pensées et d'actions sur lequel il finit par ne plus avoir de prise, mais aussi tendus vers des buts puissants, l'ensemble semblant alimenter les circuits énergétiques de manière mécanique ? Comme si l'individu avait justement perdu sa liberté !

La liberté commence par celle de choisir indépendamment de toute pression extérieure (les liens aux autres) et de toute incitation intérieure (la gamme des liens névrotiques), choisir l'autre, choisir son projet de vie, choisir son comportement et sa conduite dans l'intrication des événements de la vie, du niveau le plus élémentaire au niveau le plus élevé qui anime le souffle vital.

Comment être libre sans clairement poser l'exercice d'un choix, des innombrables choix au quotidien sans une vision structurée et transparente de son environnement externe et interne ?

L'environnement externe, ce sont les proches, la famille, les amis, les collègues de travail, la bonne distance avec chacun, les zones de mouvement ou espaces de liberté, les limites morales et psychologiques à ne pas dépasser avec l'autre, avec chacun en fonction de sa position définie par un contrat individuel de personne à personne, écrit ou non dit ou collectif, ce qui est de l'ordre de la loi sociale.

L'environnement interne, c'est la connaissance de la qualité et de la quantité de ses quatre fonctions psychologiques selon Jung, qui sont la pensée, l'intuition, la sensation, le sentiment, et la maîtrise d'un certain équilibre à développer entre elles pour préserver la santé physique et psychique sans laquelle rien de grand et d'essentiel n'est possible dans notre perpétuelle et universelle humanité.

Société et liberté sont donc les deux pôles opposés d'un espace où tout est possible, car la société laisse à chacun des espaces de liberté à qui veut fantasmer, élaborer, constuire, avancer, réaliser, même si certaines sociétés peuvent les réduire fortement pour des raisons politiques, économiques… La vie semble douée d'un instinct puissant pour trouver ces espaces de liberté, pour peu qu'on sache suivre dans son comportement un ensemble de règles et de limites « reconnues » par la société.

Société et liberté doivent être apprivoisées par l'éducation ou son corrollaire, la discipline et la conscience au profit de plus de vie et de réalisation de soi.

Hervé Bernard



Voilà quelques semaines que je repousse l'échéance. Je ne veux pas traiter ce thème de manière intellectuelle, faire une démonstration sociologique ou politique.

La liberté qui m'intéresse aujourd'hui est ma propre libération intérieure et je crois qu'il n'y a que sous cette angle que je veux aborder, peux aborder et donc, que j'aborderai ce sujet.

À ce titre, la question se pose plutôt en ces termes : comment appréhender mon propre rapport à la société de manière qu'il permette ma libération intérieure ?

Il y a deux jours, il m'a été posé de trouver quelle était Ma Vérité. Il me faut en effet aujourd'hui comprendre cela pour continuer à avancer, pour espérer Vivre.

Il y a toujours eu chez moi, comme certainement chez nous tous, l'intuition d'un chemin de conscience, de vérité, peut-être de divin. En cherchant ce qui n'était qu'une intuition, j'en ai vu une incarnation possible.

Ce qui prend sens pour moi est d'incarner à mon tour ce Travail. Cela prend un sens réel pour moi aujourd'hui et je dois faire la promesse de m'y tenir, promesse face à ce qu'il y a de meilleur en moi, dans la vie.

Je le promets. Je prie humblement pour que l'on me permette de voir juste.

J'ai eu une éducation athée, je n'ai pas cru en Dieu. Aujourd'hui, l'image du Dieu chrétien, des Évangiles, représentent pour moi une vérité implacable. Et c'est devant lui que je veux m'engager à tout mettre en œuvre, humblement, pour incarner en moi le chemin de la libération, transmis d'homme libre à homme libre depuis la nuit des temps.

Je prends conscience de la démesure de mes mots, se libérer. Mais si cette entreprise paraît une quête impossible, je pense à ceux qui tentent ensuite de libérer les autres. Une chose est de travailler pour incarner son propre corps, celui auquel on est rattaché. Entreprendre ce travail de transmission c'est une toute autre affaire. Il s'agit alors d'un travail d'équipe, d'entre-aide. Tous ensemble pour allumer une bougie.

Et la société, un espace, une temporalité, un contexte de vie. J'ai le sentiment qu'il n'y a ni de bonne ni de mauvaise société pour le travail sur soi, mais une bonne ou une mauvaise appréhension d'elle par l'individu-homme cherchant à se libérer lui-même. Nous devons faire de notre propre environnement géo politique un terreau de libération. Depuis des millénaires, la connaissance s'est transmise à travers toutes les époques et certainement des lieux très divers. Chacun de ceux qui l'ont incarnée on su trouver la brèche selon les conditions dans lesquelles il se trouvait.

Aujourd'hui, pour moi, il s'agit de me rendre indépendant sur des détails organisationnels. Il y a des détails qui sont une entrave réelle à la liberté par la dépendance psychologique qu'ils créent. Il faut savoir se libérer des possibles revendications des autres ; être libre de nos choix en toute circonstance. Je n'aide pas quelqu'un, parce que je lui dois, mais, parce que je le veux, parce que je le peux, et je l'aide, en paix.

La nuit dernière, j'ai ainsi passé, à un certain titre, ma première nuit d'homme libre, j'ai goûté une liberté nouvelle. Les conditions ont été rudes, mais ce goût de liberté est encore sublime. J'ai trouvé une brèche dans mon environnement pour m'en libérer.

Cette réorganisation, ici, très concrète et simple, doit maintenant s'opérer à bien d'autres niveaux, mais le goût est compris pour aujourd'hui.

Notre rapport à la société est, me semble-t-il, un angle de lecture de notre liberté intérieure, selon notre type psychologique. Tous les détails comptent.

Fait à Paris le 18 novembre 2007.
C'est un 18 novembre que ma première nièce naissait,
ouvrant ainsi la porte à une nouvelle génération après la mienne.
C'est aussi un 18 novembre que ma dernière grand-mère en vie retournait à la terre,
laissant à la génération de mes parents la place des sages.
Je dis aujourd'hui, à plusieurs titres, que je veux prendre un relais, je peux prendre le relais,
je prends le relais.
Merci à MD, GCM, à tous.
Gaël Bouket



« Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde »
Léon Bloy

J'ajouterais au sujet qui est proposé ce mois-ci à notre réflexion, un troisième terme, celui de civilisation. Il conditionne et justifie ce dont les deux premiers termes sont porteurs. La civilisation c'est un art de vivre ensemble dans une société qui repose sur des lois cohérentes et équilibrées où les libertés peuvent s'exprimer dans leur diversité.

Nous sommes à une époque où la communication entre les hommes quel que soit le continent, s'opère à une vitesse comme l'histoire du monde n'en a jamais connu. C'est sans doute pour cette raison que, lorsqu'un continent chute ou se relève, les autres suivent. J'entends souvent dire qu'une nouvelle apocalypse se prépare et quand le pourrissement dans le monde devient tel, la nature déclenche un déluge. Un engloutissement par les eaux comme l'a vécu Noé sera sans doute dépassé, mais cette fois-ci nous aurons droit à un déluge de feu dont nous sommes les possesseurs. Si cela se produisait, les effets se manifesteraient sur tous les continents. À moins qu'un rebond de sagesse ou plus justement, un éveil de la conscience ne vienne arrêter des mains assassinent. Le phénomène est donc mondial et même cosmique. Mais comment pourrions-nous expliquer cette « bascule » des mondes, en termes de phénomènes cosmiques ?

Rappelons que le temps humain est en corrélation avec le temps céleste ; l'histoire des hommes n'est pas isolée puisque ciel et terre sont complémentaires, les civilisations reposent sur des cycles cosmiques et historiques qui concernent toute l'humanité. Dire que nous sommes ici à la fin d'un cycle est une simple évidence. La théorie des cycles a toujours existé dans nombre de traditions. Des périodes s'étendaient sur des millions d'années et étaient connues de la plus haute antiquité. Les anciens les ont divisées en quatre parties : l'Âge d'or, l'Âge d'argent, l'Âge d'Airain, l'Âge de Fer. Ce dernier âge, le nôtre, est celui du déclin de l'humanité, l'âge noir du durcissement, du conflit, de la destruction, de la division, de l'épreuve… Nous serions dans une phase avancée de l'âge de Fer qui aurait commencé il y a plusieurs millénaires. Les descriptions transmises par les textes les plus reculés, correspondent aux caractères de l'époque actuelle.

Nous savons que la durée cyclique d'une ère est liée aux mouvements de la précession des équinoxes. Les constellations ne sont pas fixes et leur rapport avec le Zodiaque rendent compte des transformations très lentes survenues dans notre monde au cours des temps. Les écrits qui sont parvenus jusqu'à nous, mentionnent que le cycle actuel de l'humanité a commencé après un grand déluge dont toutes les civilisations ont conservé le souvenir ; il aurait eu lieu 60 200 ans avant le début de l'ère chrétienne. Une ère déterminant les caractéristiques d'une civilisation, s'étend sur 2 160 ans. Cependant celle-ci n'apparaît pas à date fixe et ne cède pas la place à une autre 2 160 ans plus tard. L'une est précédée d'une période d'aurore tandis que l'autre est suivie d'une période crépusculaire, quand l'une commence à poindre, une lutte s'engage avec celle qu'elle veut chasser.

Notre civilisation depuis 2 000 ans a appartenu à l'ère des Poissons qui fut celle du christianisme : signe d'expiation et de salut par excellence. Dès le début de cette ère, le poisson avait été choisi par les premiers chrétiens comme symbole pour se reconnaître. Etant indissociable de l'eau, c'est l'apport des eaux purificatrices du baptême, la seconde naissance par la lumière de l'esprit qui conduit à une rédemption, etc. Le signe distinctif de cette religion qui s'instaurait, fut une charité active envers le prochain que l'on doit aimer comme soi-même : véritable levain sur lequel s'est construite cette nouvelle civilisation par un langage jusqu'alors inconnu. Dès son commencement, le sacrifice humain fut aboli, l'esclavage supprimé, la femme reconnue l'égale de l'homme, la justice rendue avec un esprit de miséricorde et non plus de rigueur etc. Jésus enseigne dans ses paraboles évangéliques, que seule la vérité affranchira : pour le chrétien, là, était et reste la vraie liberté.

Depuis plusieurs décennies, l'ère du Verseau a fait son apparition. Symbolisée par un sage qui verse l'eau de son urne sur la terre, ce n'est plus l'eau neptunienne des Poissons, mais une eau céleste et aérienne, celle de la connaissance, porteuse d'une quête de l'inaccessible dans tous les domaines. Ainsi, l'ère du Verseau sera celle de l'intelligence, de l'esprit, orientée vers des valeurs humanitaires. L'homme nouveau qui marque de son empreinte la société nouvelle, est un homme qui ose, qui expérimente dans le sens du non conventionnel en n'acceptant aucune frontière ni aucun préjugé. Aussi sa mentalité, ses comportements pourront-ils être déroutants par rapport aux anciennes valeurs spirituelles du christianisme. Avec lui, la tradition craque, elle est désoccultée, le secret est rejeté, il incombe à lui seul d'innover en suivant non plus le chemin de la religion pour atteindre le divin, mais en approfondissant sa connaissance qu'il veut impartiale. On pénètre ainsi avec les temps nouveaux dans une civilisation de la matière et de la démesure où l'échelle de l'homme n'est plus l'homme lui-même. L'homme de l'ère du Verseau, s'attache déjà à la mobilisation des consciences où toute action se place au niveau d'un mondialisme où la solidarité se substitue à la charité. S'il ne veut retenir de la vie que l'essentiel, il court le risque d'une dépersonnalisation de l'être au profit d'un nivellement communautaire qui ne s'ouvre plus sur l'universel ni le transcendant. À l'aube de cette nouvelle civilisation, la science est privilégiée par une prise de conscience de sa propre conscience, il revendique une autonomie et une liberté inconditionnelle. Caractérisé par une forte cérébralité débordant le plan affectif, il y a danger de systématisation au nom de principes, d'idées abstraites, pas toujours en rapport avec l'humain. Risque aussi d'enfermement dans des cadres rigides de régimes politiques totalitaires auxquels on ne peut échapper que par des guerres, des révolutions violentes libératrices. Mais ne soyons pas pessimistes dans notre approche à vouloir situer cet homme nouveau qui veut tout dominer et tout expliquer, laissons-le devenir « libre et de bonnes mœurs » laissons-le atteindre une certaine maturité et conservons dans notre conscience que la vie s'enchaîne à la vie dans un éternel recommencement.

L'homme de l'ère du verseau sera un voyageur interplanétaire, mais à son insu subira-t-il les lois cosmiques qui le porteront vers d'autres confins planétaires ? Son message sera-t-il civilisateur ou fera-t-il figure d'homme primitif… Emportera-t-il dans ses bagages non pas la semence du feu prométhéen, mais uniquement la pomme ? La vie vient des étoiles et s'étend aux étoiles. Nous sommes un maillon d'une chaîne infinie cosmique qui nous dépasse. Peut-être un jour jouerons-nous un rôle insoupçonné dans le cosmos allant nous-mêmes porter la vie dans un univers planétaire de plus en plus proche et familier en devenant alors nous-mêmes de véritables extraterrestres…

Jeanine Ercole



Je me console parfois, en essayant de trouver quelles sont les bonnes raisons que je peux avoir dans des circonstances de vie souvent difficile. Quand je m'arrête 5 minutes pour prendre un peu de temps, je me sens quelque peu désorienté, cherchant ma place dans une société qui va très vite. Les événements s'enchaînent à vitesse grand V. Je peux constater des conflits ethniques se renverser en quelques semaines, les anciens oppressés martyrisant leurs anciens bourreaux. Je constate aussi des renversements politiques énormes comme il y en a partout. La recherche scientifique en matière de technologie est sous le poids de la concurrence et des fluctuations du marché. Je pense au téléphone portable. Il y a 10 ans de cela, je voyais dans mon jeune âge, apparaître l'ère du tam-tam, ce bipper qui sonnait, le numéro s'affichant, il nous fallait rappeler l'émetteur. Cette période n'a duré que 2 ou 3 ans. Ce n'était que l'embryon du téléphone mobile. À l'heure actuelle, la plupart des gens possèdent un portable. La communication s'est accélérée. Le rythme des échanges économiques a fait un bon en avant il y a quelques décennies avec la carte à puce qui d'électrons en électrons a considérablement facilité les transactions monétaires de notre vie quotidienne. La carte à puce d'ailleurs pourrait même être implantée à long terme sous la peau ; un test est, entre autres, en cours dans une discothèque espagnole. Le client n'aura ni besoin de faire son code ni de sortir sa carte pour payer quoi que ce soit.

Il n'y a presque plus de place à la sensation ambiante, nous suons par la doctrine.

La situation d'internet, en toile de fond, se présente et tend à devenir un véritable monde virtuel pour nos enfants. On commence par tout y trouver, à tout pouvoir y faire : acheter, vendre, discuter, se voir par caméra, créer un site, créer un blog, qui nous ressemble et parle de nos amis. Ce qui m'a le plus surpris sur le net, c'est l'anodin MSN, qui est pourtant une suite presque « logique » de la téléphonie mobile. C'est un outil qui permet de communiquer en instantané sur le web. C'est-à-dire que je me connecte, choisi un de mes amis et discute via le cadran qui nous unit. Je me suis dit quand je l'ai découvert la première fois c'est la nouvelle communication cybernétique. Ce qui me préoccupe, dans les nouveaux outils de communication, c'est la façon de l'utiliser et les conséquences sous-jacentes. Il y a par exemple la question du vocabulaire, de la grammaire, de la syntaxe, bref de toute une culture littéraire qui s'amenuise peu à peu avec l'utilisation de « l'expression simplifiée » par texto ou sur le net et qui est bafouée pour raison de rapidité ; la culture construit la personnalité. Je pense que ce constat est significatif d'un malaise profond de nouvelles générations qui cherchent leur place au sein d'un état « sociétaire ». La jeunesse n'est plus écoutée. Il n'y a pas d'effort de fait pour écouter les enfants, pourquoi feraient-ils l'effort d'écouter leurs parents ? D'ailleurs, les parents arrivent-ils eux aussi à s'adapter aux changements radicaux ? L'accélération des conditions de vie retarde l'apprentissage culturel. La culture reflète la « personnalité » d'une société. Nous ne formons plus nos enfants à s'intégrer, nous sommes nous-mêmes souvent dépassés. Le langage et la communication sont l'expression d'une organisation intellectuelle claire et si les expressions verbales et littéraires sont appauvries c'est que la pensée est confuse, elle se retranche et cherche à s'établir un nouveau mode de stabilité représentatif de son état. Nos enfants (et c'est une question qui me touche particulièrement) sont des individus incompris. Nous n'écoutons pas ce qu'ils ont à dire, ce qu'ils pensent de comment nous fonctionnons, de comment eux fonctionnent, de ce qu'ils ressentent. Que pensent-ils de la société dans laquelle ils se développent et dont, un jour, ils seront responsables.

Je travaille dans un collège privé catholique. Je laisse souvent les jeunes exprimer ce qu'ils ont à dire, discuter un peu pendant les heures d'études que nous partageons. Ils peuvent échanger dans un cadre que je leur fixe (je n'ai pas encore expérimenté la discussion de ce dit-cadre). Ils me disent souvent qu'avec les autres profs, ils ne peuvent pas discuter, s'exprimer. C'est comme ça et pas autrement. Même si c'est un peu fort, ils veulent juste parler…

Il y a des tas de personnalités différentes au sein d'une classe, nous devrions être à même de discerner l'individu dont l'intégration des connaissances se fait avec beaucoup d'effort et celui lui chez qui l'échec scolaire représente un véritable appel à l'aide. La surdité des adultes est une échappatoire. On ne veut pas se confronter à l'innocence.

Les enfants non compris se réunissent alors entre eux, se retrouvent, fuient parfois leurs parents et laissent aussi échapper leur colère (comme en 68 ? ou avec le CPE ?). Aujourd'hui le dialogue entre eux est toujours là, mais il prend une autre tournure. L'enfant s'isole et s'évade sur la grande toile d'araignée qui lui permet de matérialiser ses rêves de façon virtuelle et de s'inventer un monde. Les enfants s'individualisent en s'égarant dans leurs rêves, fantasmes et autres imaginaires pour les retrouver sur un écran. Les choses ne sont pas dramatiques, mais je m'interroge tout de même avec force sur la responsabilité des adultes devant ce phénomène. S'identifier à ce monde nouveau, fantasmatique, irréel où il n'y a pas de barrières, où l'imagination non-canalisée est à son paroxysme, pose la question de la pseudo-éducation qu'ils peuvent eux-mêmes trouver. Par exemple, le sujet de la sexualité reste tabou dans notre société, pourtant la pornographie est en (libre) service sur le net et c'est devenu d'ailleurs une industrie très juteuse. C'est tout le paradoxe.

Dans ce même collège où je travaille, j'ai décidé une fois en étude de lancer avec une classe de quatrième, le sujet de la sexualité. Les premières réactions furent des rires ; puis, petit à petit, ils se sont regroupés, se sont mis en cercle resserré pour échanger entre eux. Par la suite, des élèves sont venus me voir dans la cour pour me remercier de ce cours, à la fin de l'heure ils avaient même applaudi la démarche. Là où je veux en venir, c'est qu'il faut transmettre non pas une science, mais le goût d'apprendre. Leur poser des balises, des repères, ne pas leur mâcher le travail : on en fait des brebis. Et les loups aiment les brebis…

Les progrès technologiques, nous l'avons évoqué plus haut, prennent un essor magistral depuis le début du 20ème siècle et spécialement dans les cinquante dernières années. Tout cela nous aide dans nos activités quotidiennes. Mais il me semble nécessaire de trouver un équilibre dans l'évolution du travail de l'individu. Je veux dire par là que si nous soulageons notre existence avec des outils technologiques, il n'en demeure pas moins qu'il existe toujours en nous cet appel de l'action. Cette énergie au service de notre travail ne demande qu'à se manifester et je pense que c'est dans la course effrénée à la production, dans le désir jamais rassasié que nous faisons une mauvaise utilisation du potentiel énergétique. Peut-être sommes-nous rentrer dans un schéma de « l'arroseur arrosé ». C'est-à-dire que plus nous évoluons, plus nous produisons technologiquement parlant et plus nous devenons dépendant de la société que nous construisons. Quelque part nous avons toujours été, à mon sens, dépendant de notre environnement. Mais à l'heure actuelle, la croissance a pris une telle ampleur que nous semblons plus préoccupé de garantir cette croissance que de savoir ce que nous en ferons. Les responsabilités des découvertes scientifiques requièrent un recul indispensable à notre environnement. Et c'est ici la question de notre liberté au sein de notre environnement sur lequel nous agissons.

Sommes-nous libres en tant qu'individu au sein de notre société ? Sommes-nous conscients de nos actions ?

La bombe nucléaire, prouesse technologique, n'apporte que meurtres, dépravations et intimidations. Nous l'avons vu, il y a des tests faits sur des personnes en leur plaçant une puce sous la peau. Ce qui me choque dans cet état de fait, c'est l'utilisation que nous faisons de la technologie. Ici ce n'est pas pour soulager la souffrance, ni même dans un but de retrouver la vue. Non, c'est pour faciliter la consommation. L'individu devient objet de consommation. Nous devenons victime de notre propre évolution technologique. Par contre, implanter une « puce » dans un cerveau pour qu'une personne retrouve l'usage de ces jambes, quoi de plus merveilleux ? Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de question à soulever sur le plan psychique du consultant, mais il aura au moins le bonheur, s'il la perçoit ainsi, de découvrir la beauté. Ce n'est pas la technologie qui est remise en cause ici, mais la direction de son utilisation, nous parlons de déontologie. Dans le secteur énergétique, les mêmes questions se posent. Des chercheurs comme Nicolas Tesla n'ont jamais été écoutés seulement par une poignée de gens. Et nous dépensons des milliards dans le nucléaire produisant des déchets pour des générations…

L'homme tend à devenir un produit industriel. L'influence de la société est énorme sur l'individu. Elle est régie par l'argent. Et nous utilisons l'argent dans un but de suprématie. Celui qui contrôle l'argent influence la vie sociale. Ce qui m'interpelle, c'est que nous nous sommes organisés autour d'une sphère économique basée sur le crédit. Tout le monde doit à tout le monde. Les microcrédits achèvent les plus vulnérables.

Je m'attends à une crise économique de premier ordre. Ils nous manquent quelque chose pour réaliser que nos préoccupations restent beaucoup trop matérielles. Nous devons apprendre à façonner la matière. L'homme veut être industriel.

J'ai l'impression, quand j'observe la vie de Cité actuelle, c'est que nous semblons prôner tous les fantasmes en libertés individuelles : « Ni Dieu, ni maître », la transsexualité. Il n'y a plus de lignes directrices pour garantir une stabilité dans le fonctionnement de chaque individu. Il y aura toujours des excédents, mais ne labourons pas le champ pour l'ortie, ne mettons pas de bois sous le chaudron de l'émotion. Nous savons que le mal tant averti par les Évangiles se trouve à l'intérieur de chacun. Sans un minimum de digues constructrices pour nous maintenir dans un minimum de prudence nous nous laissons à l'abandon. Et la liberté dans ses cas-là est véritablement bafouée…

Tout semble laisser pour compte. Ici encore une question à amener. On cherche à punir pour tous les crimes et fautes jugés impardonnables. Tellement impardonnable, qu'il est arrivé de refuser à un détenu un traitement psychiatrique qui le demandait. Il tendait la main, on lui a mis un coup de bâton. La société permet tout, même le pire par ceux qui se disent les gentils.

Michel Foucault souligne dans ses ouvrages, la nécessité de rejeter le méchant pour se qualifier, pour se construire l'identité du gentil. Construisons d'abord l'homme avant de construire la société.

L'être divin suprême qui est en nous (« Je suis en vous et vous en Moi », Jésus Christ) n'a plus d'espace pour s'exprimer. Nous cherchons presque à le nier. C'est une société hypocrite que nous avons créée, je le confirme, en ne voulant se reconnaitre elle-même telle qu'elle est.

La responsabilité est-elle innée ? Non, je dois la gagner.

Pourquoi Dieu n'est-il pas plus présent dans nos sociétés ? Parce qu'on le cherche ailleurs que dans nous-mêmes.

Cette quête inutile contre la création dénote une jalousie envers la divinité. C'est le drame incommensurable de Satan, jalouser son Père. L'orgueil, c'est le double de mon Moi.

Aurélien Recher



« LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ »

C'est cela que l'on peut voir, écrit en grosses lettres au fronton de tous nos bâtiments publics. Bien entendu, il ne faut pas s'imaginer que cela signifie que liberté, égalité et fraternité règnent partout en France sans ambiguïté, mais ils représentent toutefois un but à atteindre. Ce n'est déjà pas si mal alors qu'ont fleuri et que fleurissent encore dans ce monde tant de sociétés totalitaires qui pourraient afficher en contrepoint sur leurs frontons, s'ils osaient

« CONTRAINTE, DIFFÉRENCE, REJET. »

Aucun ne parle ainsi, bien entendu, même le plus corrompu. Ce serait d'un tel mauvais goût ! Preuve s'il en fallait, que la société a tout de même évolué. Les régimes les plus pourris se réfèrent eux aussi aux droits de l'homme, sans doute pour mieux les tourner en dérision. On y pratique la contrainte, mais on la déguise en démocratie au nom de la liberté de pensée. On y pratique la différence, mais on appelle ça récompense au mérite au nom de l'égalité des chances. On y pratique le rejet, mais on appelle ça pureté de la race au nom de la fraternité d'armes.

Il est des régimes totalitaires que l'on peut accuser en toute bonne conscience : le nazisme d'Hitler, le communisme de Staline ou de Mao, le maoïsme de Pol Pot, etc. Ceux-là, peu de problèmes pour les détracteurs, ils se cachaient tellement peu ! À peine une petite référence à un monde meilleur pour tous demain justifiant tous les excès pour quelques-uns, aujourd'hui. Les nuances sont évidemment sur la proportion des « quelques-uns » par rapport aux « tous » qui resteront in fine. Contre ceux-là, on peut déchaîner son indignation à satiété. Ils nous donnent tellement bonne conscience à nous les bien-pensants qui ne pratiquons pas leur immoralité flagrante que nous pourrions presque les considérer comme une bénédiction des dieux. Pour avoir meilleure conscience si c'est encore possible, on a même imaginé d'interdire de critiquer la critique officielle de leurs comportements. Ironie ! C'est un peu comme si on interdisait à tout homme d'avoir un inconscient. Comme si tout désir de liberté n'était jamais accompagné de son corolaire, le besoin de contraindre.

Vous ne me croyez pas ? Tendez un peu l'oreille, n'entendez-vous pas quelque chose de ce genre, dans la Marseillaise ?

« Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs ! »

Car pour préserver ma liberté dans ma société, me voilà contraint de restreindre celle des autres, de ceux qui voudraient bien, eux aussi, bénéficier des mêmes avantages que moi. Les méchants qui en veulent à ma liberté, ne sont pas seulement ceux qui nous déclarent la guerre ou qui envahissent brutalement nos frontières sans préavis. Il y a aussi tous ceux qui viennent par petits groupes, discrètement et pacifiquement : Plus il y a d'Africains ou de Maghrébins clandestins dans mon entourage, plus mon degré de liberté se restreint. Alors, en mon nom, on ferme les frontières, on pourchasse les clandestins, on les enferme puis on les renvoie chez eux, peut-être pour y être massacrés ou pour y mourir de faim. Cette réflexion se veut moins une critique qu'une constatation destinée à nous renvoyer à l'hypocrisie de la plupart de nos justifications humaines. Il est évident que, selon le mot d'un ancien Premier ministre, la France ne peut accueillir toute la misère du monde. C'est évident, mais ne nous voilons pas la face, cela n'a rien d'une attitude particulièrement vertueuse. Il serait bienséant que je dise que ma liberté ne commence que là où s'arrête celle des autres, mais ce que je mets en pratique couramment, c'est plutôt : « la liberté des autres s'arrête là où commence la mienne. »

La mienne m'est chère, très chère. J'ai la chance de pouvoir faire à peu près ce que je veux. Dans certaines limites très larges, je peux dire, lire, voir, manger, entendre et penser ce que je veux, ou encore aimer, haïr et fréquenter qui je veux sans que personne ne puisse m'en empêcher ou me le reprocher. Je suis conscient d'avoir cette chance exceptionnelle. Est-ce pour m'en persuader un peu plus que je visite régulièrement à la maison d'arrêt de Fresnes des détenus qui sont privés de cette liberté parée pour eux de tous les attraits ?

Me rendant à un rendez-vous hors de Paris, je roule sur l'autoroute, gai, très joyeux même, en pensant à cet article à écrire sur le thème de « société et liberté » et à cette chance merveilleuse que j'ai de vivre dans une société toute entière dédiée à la liberté, la chance de ne pas être incarcéré comme mes amis de Fresnes, la chance d'être né nanti1, dans un pays beau, riche et tolérant. Tout entier à mon euphorie, je rate la bretelle de sortie de l'autoroute. D'un cheveu seulement, mais une voiture venant derrière moi m'a empêché de braquer au dernier moment. Je suis donc obligé de poursuivre ma course sur l'autoroute. La prochaine sortie est dans 24 kms. Aller et retour pour mon rendez-vous, c'est 48 kms en plus. J'enrage ! D'autant plus que je n'ai pas assez d'essence pour faire ces 48 kms. Il me faudrait ravitailler en carburant. La prochaine station-service est juste après la prochaine sortie, mais ayant fait le plein là-bas, il me faudra poursuivre jusqu'à la sortie suivante, 21 kms plus loin. Au total, (24+21)x2 = 90 kms à faire en plus des 29 kms initiaux pour atteindre mon lieu de rendez-vous.

Sans compter le temps d'attente à la station-service, je l'ai d'ores et déjà raté, mon rendez-vous ! Impossible de prévenir mon interlocuteur, la batterie de mon téléphone portable est déchargée ! (29+24+21)x2 c'est-à-dire 138 kms pour rater un rendez-vous et passer pour un goujat !

Je déteste cette impression pénible d'être coincé sur des rails et de ne pas pouvoir en sortir.

Dans sa brousse africaine, le Malien n'a pas ce genre de contrainte, lui !


1 Ça ajoute à la liberté, est-il besoin de le préciser ?
Paul Ruty



Stéphane trône sur un siège surélevé à droite de la porte arrière. Il encaisse le tarif du transport des passagers à leur montée dans le bus. C'est par l'avant que ces passagers dont moi-même, descendront ensuite. L'étonnant, c'est que Stéphane, à ma connaissance, est toujours en prison et plus étonnant encore, que Stéphane est pratiquement paralysé, suffisamment en tout cas pour passer toute sa vie dans un fauteuil roulant. Il est vrai que dans ce bus, il est assis comme il l'est d'habitude dans son fauteuil. Mais, il y a plus étonnant encore. Il est aveugle. Ça n'a pas l'air de le gêner pour remplir son rôle de contrôleur. Il a été très malade, il y a 5 ans, une leucémie, mais il a eu une rémission, miraculeusement. Paralysé, aveugle, leucémique, cardiaque, en prison et pourtant menant encore son bus… Quelle volonté de vivre, n'est-ce pas ?

Je lui fais un signe d'amitié en descendant du bus. Bien entendu, il ne me voit pas. Je sais bien pourtant qu'il m'a reconnu.

Je me retrouve devant des arcades moyenâgeuses. Un cloître ou une rue de Sommières ? Je ne saurais affirmer. Des gens font la queue. Ils défilent sous ces arcades de gauche à droite. Sur la gauche derrière les arcades, il y a une pièce ou plutôt un renfoncement qui ressemble à un bureau de poste. Monsieur Saint-Jean est assis sur une chaise là, devant la rangée des guichets grillagés comme s'il présidait une commission de sortie de prison. Les juges doivent être derrière les guichets, mais je ne les vois pas. Monsieur Saint-Jean était, il y a deux ans, le directeur de la prison. Il scrute chacun des hommes qui passent devant lui, d'un regard perçant. Je vois briller ses lunettes. Il a droit de vie et de mort sur ces hommes. C'est un homme très droit et très humain, mais pourtant il n'accorde aucun droit de grâce particulière pour quiconque : Après un rapide examen, il les envoie circuler sous les arcades. Aucun ne proteste. Pas besoin de menottes ! Policiers et surveillants sont inutiles !

Il est pourtant évident que c'est à la mort qu'il envoie ces hommes.

Évident pour moi, en tout cas. Je le sais !

Je les observe. Ils semblent résignés. Je sais que, contrairement à eux, j'ai le choix, d'y aller ou pas. Je sais aussi que si je me présente devant monsieur Saint-Jean (et je n'y suis pas contraint) il m'exemptera de cette marche funèbre si je le lui demande. Malgré cela, je me mets à la suite des condamnés.

J'ai tout à fait le droit de me défiler, mais non, j'y vais quand même. Curiosité ou fatalité ? Je ne sais pas, j'y vais.

J'ai hésité cependant suffisamment longtemps pour être seul maintenant à me présenter à une porte au bout des arcades, car ils sont tous passés. J'entre, après eux, dans une pièce remplie de machines. Igor et un autre homme s'occupent à les faire fonctionner. Il y a eu une panne et pour permettre la remise en route, un ressort a été changé par quelque chose de bizarre. Je demande à Igor le marin. Igor, je l'ai connu en prison, en prison pour meurtre. Rappelez-vous, cet équipage de bateau ukrainien qui avait jeté à la mer des passagers guinéens clandestins. Je demande donc à Igor ce qu'il a utilisé pour remplacer le ressort défectueux. Il me dit que c'est du veau. Il y a de la logique, là-dedans ! Car si, avant son incarcération, Igor était marin, c'était en tant que cuistot, pas comme mécanicien. J'ai bien envie de faire un mauvais jeu de mots sur le veau en lui demandant ce que vaut sa réparation, mais je m'abstiens et me contente d'admirer sa débrouillardise. Cela me rappelle un film ancien qui se passe dans un sous-marin pendant la guerre du Pacifique. Dans ce film (n'était-ce pas « Yellow submarine »), le mécanicien remplaçait des ressorts défectueux par des bretelles de soutien-gorge ! Et ça marchait ! Mais c'était du cinéma et de l'esbroufe tandis qu'ici, c'est du sérieux. On ne plaisante pas dans cette antichambre : Il faut que le matériel fonctionne, c`est une question de vie ou de mort, si je peux me permettre cette plaisanterie lugubre.

Coïncidence pourtant ! Malgré un éclairage venant de haut et des murs tous blancs qui évoqueraient plutôt un bloc opératoire, cette salle des machines d'Igor me fait penser à une salle des machines de sous-marin. Je n'ai jamais servi sur sous-marin, car c'est dans l'Aéronavale que j'ai été officier de marine, mais j'ai fait quelques plongées et je connais un peu, tout de même. A l'avant, il y a deux tubes comme des tubes lance-torpille. Je sais que je vais devoir m'allonger dans l'un d'entre eux comme l'ont fait tous ceux qui m'ont précédé. Igor et son acolyte fermeront le sas derrière moi puis ils ouvriront la porte avant et on me propulsera comme une torpille. J'ai de l'appréhension, c'est bien compréhensible, car je sais que je vais vers la mort, mais je suis beaucoup moins inquiet qu'on pourrait l'imaginer.

Je suis dans le tube de droite, fermé derrière, ouvert devant. J'aimerais savoir dans quoi je vais plonger. Ce que je vois surtout, c'est du blanc. Comme un mur blanc devant moi, un mur blanc sur la droite, un sol blanc, un plafond blanc… Tout est blanc ! À la vérité, il n'y a ni mur, ni plafond ni sol, seulement du blanc ! À gauche, je ne vois pas, je ne suis pas assez avancé dans le tube. Pour voir, il me faudrait ramper de quelques centimètres. Bah ! Je verrai quand Igor me propulsera vers l'avant. Mais je sais, en tout cas, que la lumière vient de là, en haut, éblouissante. C'est elle qui éclaire tout en blanc.

Je vais enfin savoir…
ÇA y est, c'est parti…
Je sais maintenant, sans aucun doute…
Mais je ne sais pas ce que je sais…
Je ne sais même pas que je sais…
Car sur le ÇA, je me suis réveillé !


P.S. : Trois personnages-clefs que je porte en moi, sont à considérer ici pour qui voudrait se lancer dans un complément d'interprétation :
L'exécuteur : Igor
L'ordonnateur : Saint-Jean
Le comptable : Stéphane
Aux Enfers, les Parques, aussi, étaient trois !
On les appelait parfois les Tristes Filandières, les Moires ou les Destinées.
Imperturbables et aveugles, elles déterminent l'heure du début et de la fin.
Paul Ruty



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SOS Psychologue



Dans ce monde d'aujourd'hui est-il possible, en parlant de la société, d'évoquer une quelconque liberté ?

Que pouvons-nous éprouver dans cette société décadente sinon une profonde souffrance envers l'humanité.

La famille constitue la première cellule sociale et la première forme de la vie en société, elle est déjà un embryon de la vie collective.

Que constatons-nous à l'heure actuelle : des familles qui se déchirent, des couples qui se séparent, des enfants écartelés dans des familles recomposées.

La plupart des relations de couples sont basées sur des liens réciproques névrotiques. On ne peut parler d'amour dans les couples habituellement rencontrés, mais de désir d'aimer et d'être aimé entre personnes identifiées à des représentations et construites sur des schémas névrotiques remontant souvent à la petite enfance

La liberté consiste à se laisser être. Et dans ce laisser être, à laisser autrui être.

Quelle perspective d'avenir les jeunes peuvent-ils avoir ?

S'il n'y a plus de respect, de reconnaissance, de responsabilité, de valeurs, la vie n'a plus de sens.

Que peut nous offrir notre société à l'heure actuelle : mensonges, duperies, manipulations, abus de biens sociaux, inégalités, exploitations, contraintes de plus en plus grandes, consommation à outrance, destruction progressive de notre planète. Là encore le tableau est noir, mais bien réel, tout est fait pour que l'homme n'ait aucune possibilité d'atteindre la liberté. Sommes-nous à un point de non retour ?

Quelle que soit l'immensité de ses richesses naturelles, notre planète est fragile et aujourd'hui menacée par un modèle de croissance dont le gaspillage reste l'un des moteurs.

Qu'en est-il de l'homme d'aujourd'hui et de demain alors que nous sommes en pleine fracture sociale ?

Nous voyons des êtres perdus qui se sentent non compris ou mis à l'écart par la société, des drogués, des suicidaires, des êtres violents, etc.

L'image que j'ai de l'homme, c'est qu'il sera de moins en moins libre tant sur le plan intérieur qu'extérieur.

Tout d'abord sur le plan intérieur de son être il n'est qu'une machine puisqu'il agit sans conscience et cet individualisme qui prend de plus en plus le pas sur son être tuera son centre émotionnel à jamais bien avant l'heure.

Sur le plan extérieur, il faut reconnaître que l'homme n'est plus au centre de la vie, il ne peut que subir et, en fait, il sera de plus en plus enfermé dans ce que lui propose et impose la société, dans une course effrénée à la consommation qui le conduira non pas au bonheur, mais à sa propre perte, et là encore, il n'est qu'une machine.

Nous sommes loin de la devise de la République française « Liberté, Égalité, Fraternité », je dirai plutôt que nous sommes à l'opposé.

Certes, il est important de mettre des limites et des contraintes, car la grande majorité des êtres sont irresponsables, mais je suis sceptique quant aux résultats, je ne pense pas que cela les rendra à la fois responsables et limitera leur déviance. C'est là le grand malheur de l'humanité, c'est que les êtres sont irresponsables.

Si les êtres étaient responsables, il en serait tout autrement. Ils seraient présents et capables de prendre des décisions, de faire des choix, de les assumer, d'appréhender des situations en toute connaissance de cause sans se faire manipuler. En bref, ils existeraient, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

Le maintien de la paix dans le monde est condamné si nous ne faisons rien.

Le maintien de l'homme dans le monde est condamné si nous ne changeons pas.

Nous pouvons nous poser la question : qu'est ce qui passe en premier dans ma vie ?

Qui veut sauver sa vie la perdra, n'attendons pas notre mort pour mourir !

Être libre n'est pas faire ce que l'on a envie de faire, c'est suivre les mouvements de la vie et les accueillir.

Dieu nous a donné la vie éternelle. La conquête du monde ne nous intéresse pas, mais que chaque homme puisse rencontrer Dieu.

Fait à Lagny-sur-Marne, le 21 Novembre 2007
Claudine Thomas