NUMÉRO 95 REVUE MENSUELLE SEPTEMBRE 2004

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La projection La proyección
 
Bernard, Hervé La projection
 
Bernard, Hervé Journées associatives du XVIe
 
Courbarien, Elisabeth Effet d'optique
 
Delaunay, Brigitte Poèmes
 
Ercole, Jeanine À propos de la projection
 
Giosa, Alejandro La proyección
 
Health I. G. News Tiempo libre
 
Laborde, Juan Carlos El arte de transformar la realidad
 
Laburthe-Tolra, Michèle Moi, je…
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves d'octobre 2002


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Je n'arrive pas à me situer, ni même à trouver la bonne position pour mon corps… Je voudrais enfin lire, lire, lire jusqu'au sommeil, un sommeil profond et réparateur, mais tout effort devient inutile, je suis parasitée, je passe sans cesse d'un souci à un autre sans ne pouvoir rien résoudre, car c'est la nuit.

***

Des jours et des jours sans pouvoir écrire sur un thème sur lequel nous, les analystes, avons beaucoup à dire. Comme par hasard, trois d'entre nous ne présentent cette fois que leur absence de communication. Pourquoi ? Où est la difficulté ?

Peut-être par peur de réfléchir à nos propres projections. Oui, je crois personnellement, que ce qui me trouble, c'est le questionnement au sujet de mes limites pour bien différencier mes interprétations des faits réels. Si les 80% de notre vie ne sont que projections, où suis-je aujourd'hui après trois longs mois de silence, après avoir si facilement écrit sur le bonheur…

La question ? …reste suspendue.

Aujourd'hui nous sommes le 4 octobre de l'année 2004… Ces derniers temps, il y a eu des événéments troublants, le décès de ma tante, ma lectrice bien aimée, dont je vous ai déjà parlé. Je m'étais fait à l'idée qu'elle serait éternelle. Je crois que j'ai toujours écrit pour lui faire plaisir, elle gardait dans la table de son salon mes livres, mes écrits. J'avais une correspondante pour moi. Je disais les choses simplement en sachant qu'ainsi elle me comprendrait plus facilement. C'est drôle, la plus forte de mes projections, a été, est et sera que je n'ai jamais été aimée pour moi, mais pour ce que je représentais… Au fond, dans mes nuits sans sommeil, je me dis que j'ai beaucoup aimé, mais que je n'étais pas aimée. À l'évidence, ma conclusion est fausse, mais tant pis pour moi ! Par ailleurs et, en ce moment, je déteste mes enfants, car ils m'ont déçu par rapport à tout ce que je crois leur avoir appris sur la considération envers autrui. Beaucoup de projections peut-être, mais rien à faire c'est ainsi et point à la ligne. Il leur faudra rebrousser chemin pour que nous puissions communiquer librement, humblement sans vouloir se considérer comme les "maîtres du monde". Enfin, je suis en train de dire des choses que les autres parents sont incapables de dire, mais qu'ils pensent…

***

Oui, mes plus féroces projections sont aujourd'hui sur mes enfants et encore me faudra-t-il être sûre que ce ne sont que des projections !

***

Comme tout parent, je dois avoir commis des erreurs, mais dans l'aspect pratique ce sont des professionnels brillants sans exception et je les ai beaucoup aimés et respectés. Je n'ai jamais été l'esclave de mes enfants, mais quelqu'un de présente au réel de chaque situation.

Au fur et à mesure qu'ils sont rentrés dans la vie je n'ai jamais interféré dans leur choix. C'est bien clair, je n'ai rien dit, mais j'ai tout contemplé dans un silence prudent, car nous ne pouvons pas les faire grandir en essayant de faire la loi.

***

Mon expérience de vie n'est que mon expérience de vie et ils ne sont pas moi.

Dans ce sens, je suis impitoyable. Pas d'identification… Vous êtes vous, chacun égal à soi-même, et moi je suis moi différente de vous, égal à moi-même.

***

Aujourd'hui je préfère me taire. Rien à faire. Ils sont libres de moi. Je suis le type de mère toujours disponible, mais seulement si on lui demande.

***

D'autres événements se sont succédés ces derniers mois : d'autres décès, des maladies d'êtres aimés.

Je suis seule et paralysée sans avoir le courage d'écrire.

J'aimerais que Roland Cahen, mon maître et ami, soit près de moi pour dialoguer ensemble sur le thème. Mais il est parti il y a quatre ans. Nous aurions pu parler de l'aveuglement thérapeutique.

Et qui sont mes amis ? C'est là où la question se pose et comme je n'ai pas de réponse encore je laisse la vie m'offrir l'évidence de cet amour sans bornes que représente l'amitié.

***

Moi ? Toujours loyale, même si en apparence je suis cruelle parfois, parce que je suis censée être sincère. Je n'ai pas de point de vue particulier, mais je me laisse être touché par l'évidence qui n'est pas une projection.

***

Et à toi, pourquoi je t'aime ? Parce que je crois que nous sommes faits pour nous aimer au-delà de toute différence et de toute projection, notre vie coulant dans les fleuves de la création.

Fait à Paris, le 4 octobre 2004
dans un automne qui rattrape un juillet perdu
dans le non sens d'un été bien froid
Pas de projet…
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Selon Freud, la projection désigne un mécanisme de défense psychologique par lequel « un sujet expulse de soi et localise dans l'autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des objets, qu'il méconnaît ou refuse en lui »1.

L'observation psychologique et sociale montre que nous pratiquons avec assiduité la projection dans les événements de la vie quotidienne comme vis à vis des êtres qui nous sont chers et proches de nous psychologiquement. Il ne s'agit donc pas d'un trait morbide pour nous classer dans une catégorie psychopathologique plus ou moins grave, mais d'un phénomène psychologique courant transverse de la frontière psychopathologique.

En quoi l'observation et la reconnaissance de la projection à l'œuvre en soi ou chez autrui pourrait nous aider à mieux nous connaître et nous comporter dans les pulsions de vie qui nous animent depuis notre naissance jusqu'à notre dernier souffle ?

Posons-nous la question quand nous semblons reconnaître chez l'autre quelque chose, avec ce sentiment de certitude chargé d'affects plus « violents » que d'habitude ! Ce « quelque chose » ne proviendrait-il pas de soi-même ? Si c'était le cas, cette connaissance de mon moi profond a-t-elle dérangé une autre partie de moi, qui n'accepte pas cet état de fait et préfère la rejeter bien loin ? Le meilleur moyen pour la psyché, i.e. le plus radical et sûr, est de déplacer cette qualité sur un autre sujet que soi-même, qui, par exemple, inspire par ailleurs d'autres sentiments, eux plus authentiques et mieux reconnus par d'autres ?

Un collègue de travail M. A légèrement parano me trouve soupçonneux à son égard, alors que sa personnalité et son comportement gravitent pour tous ses proches autour de la non confiance envers les autres. J'en veux pour preuve que certains mes collègues pensent comme moi. Mais, au fait, ne serait-ce pas moi qui suis également ou seulement parano, profitant d'une vraiment légère paranoïa chez M. A, pour détourner mon attention de mon propre cas. C'est bien pratique, car ma pensée est comme rivée sur la paranoïa de l'autre.

J'entends souvent ce discours « ce n'est pas moi, ce sont les autres », qu'ils soient précisément ou non nommés. L'analyste s'invite à penser, comme par réflexe, mais en silence « détournement de responsabilité ». Notre époque est constellée de situations où peu, voire même aucun, ne veut assumer ses responsabilités, situations accompagnées du refrain « ce n'est pas moi, ce sont les autres ». Faites une expérience pendant, par exemple, une semaine. Passer au crible de votre réflexion et de votre analyse de vérifier la non véracité de cette assertion dite par vous-même ou par un autre. Vous constaterez un bien imposant champ d'investigation psychologique, accessible à chacun armé de rigueur et d'honnêteté.

Le phénomène de projection s'accommode bien du rythme et des particularités de notre époque, fondée sur la société de consommation et la performance : on achète ce qui peut nous convenir et on jette ce qui ne nous convient plus aussi rapidement que le fonctionnement de la pensée selon des mécanismes psychologiques bien primaires2. La projection fonctionne de manière analogue, mais en grande partie inconsciente, ce qui explique qu'elle échappe bien souvent à notre attention. Nous sommes si bien conditionnés vers des objectifs de performance, que ce soit la réussite dans notre projet professionnel ou à un degré moindre pour la satisfaction d'un besoin plus conjoncturel et immédiat, que nous ne savons plus nous donner du temps pour contrôler notre rapport à l'autre, sauf bien sûr si cette introspection passagère améliore notre performance.

La projection est un bon analyseur de notre santé psychologique ou de celle de notre société qui méritent bien quelques minutes par jour de réflexion. Par exemple, en notant par écrit les cas douteux, dont je suis acteur ou ceux rapportés par d'autres, par exemple via les médias. Démontons nos constructions psychologiques fausses avant de bâtir les fondations de nos projets de vie, qui nécessite logique, persévérance et surtout d'être intègre dans notre pensée et notre action.


1 Vocabulaire de la Psychanalyse (Laplanche et de Pontalis).
1 Le mécanisme primaire est à opposer au mécanisme secondaire où le sujet retient son action et sa pensée avant de satisfaire son désir et la pulsion qui l'anime.
Hervé Bernard



Les 25 et 26 septembre derniers se sont déroulées les Journées Associatives de la mairie du 16e arrondissement. À l'occasion de cette manifestation annuelle organisée dans les somptueux locaux de la mairie, notre association était représentée comme il se doit.

Cette rencontre entre notre équipe et le public est toujours l'occasion d'échanges enrichissants. Au milieu du tumulte de la vie quotidienne sont offerts, à tout esprit motivé ou même vaguement intéressé, de l'espace et du temps pour se renseigner sur la psychologie, ce qu'elle peut apporter en termes de connaissance sur soi ou sur les autres, ou bien de pratiques psychothérapeutiques avec des professionnels.

Il faut alors toute l'expérience de notre équipe de psychologues pour comprendre la demande au delà des discours et des mots afin d'apporter la meilleure aide, celle qui pourra servir de tremplin pour poursuivre la démarche. Bien sûr, notre attitude obéit à une stricte neutralité dans le jugement de l'autre et dans l'orientation à donner à sa demande : écouter, comprendre avec l'esprit et le cœur, répondre le plus précisément possible aux questions, écouter à nouveau, autant l'autre dans sa parole que soi dans notre réaction à l'histoire de l'autre.

Nous remercions tous les membres de notre équipe qui se sont relayés sur notre stand, pour représenter la psychologie et faire connaître l'esprit qui anime l'association pour rendre la psychologie plus accessible au plus grand nombre.

Hervé Bernard



À y bien songer, qu'est-ce qu'évoque pour vous le terme « projection », quand votre analyste, pour la grande première, vous annonce sans faire de cinéma semblable sortie ?

Le noir.

Avec un écran large.

Eh oui, avec le festival de Deauville, les circonstances se prêtent au traitement du sujet…

Voyons, plus sérieusement, qu'a-t-il voulu me faire comprendre en me demandant si j'étais consciente qu'il s'agissait d'une projection ?

J'avais dans l'idée que l'humain était bon et bienveillant, donc qu'autrui me voulait du bien.

Ah, ce n'est pas toujours le cas ? Lui demandai-je, en proie au doute en constatant que son visage s'était soudain imperceptiblement fermé devant ma question.

Naïve, moi ? Tout en plissant le front, les grands yeux écarquillés dont je le dévisageais à présent devaient pourtant trahir que venait de s'éclairer, d'une lueur brutale, un semblant d'éveil à la conscience…

Les autres ne désiraient donc pas systématiquement mon bien !

Mais, alors, ils ne m'aimaient pas tous ?

Quelle stupéfiante découverte… quelle affligeante façon de réaliser et de comprendre ce que, dans ma perfection d'autruche, j'avais occulté des années durant !

Choisissant, en toute humilité désormais, de troquer mon orgueil puritain et bien-pensant de névrosée ordinaire contre la panoplie du chercheur d'humanité, je me suis équipée d'une loupe de Sherlock pour scruter les défauts et les qualités de mon âme.

Ainsi, au moins, deviendrai-je capable d'éviter leurs projectiles. Ah, non, leurs projections.

Car souvent, les mots font mal.

Ils se muent en un reproche que l'autre nous adresse alors qu'il le concerne au premier chef.

Parfait dans le meilleur rôle du bouc émissaire, n'est-ce pas ?

Nous culpabilisons par erreur d'une faiblesse qui n'est même pas la nôtre.

Nous cherchons parfois à nous justifier de griefs qui nous sont reprochés, parce qu'au fond ils ne nous « parlent pas ».

Attention : la projection n'est pas consciente !

C'est donc un véritable effort qui est demandé à tout homme pour écouter la petite voix intérieure lui disant : « Non, non, ça, ce n'est pas toi. » !

Alors, il devient plus simple de brandir un miroir, lorsque nous devenons conscients, pour que notre vis-à-vis y contemple sa propre image. Qu'elle lui plaise ou non…

Ne serait-ce pas plutôt toi… dans ce reflet que tu tentais de plaquer sur moi, comme si j'étais ton double, ton clone, avec un vécu identique, paré de tes défauts et de tes qualités ?

Oui, tu m'as fait cruellement souffrir de considérer qu'en tout point je devais être toi.

Peureux, jaloux de ma paix, méprisant envers autrui…

Oui, tu m'as obscurci l'esprit par tes assimilations.

Mon plus grand tort a été, pendant des mois ou des années, d'accepter pour vérités ces projections irrationnelles sans jamais trouver comment le déjouer ou comment affronter la réalité.

Quitte à te déplaire.

Mais à être moi-même.

Sans souci que ce ne soit plus à ton image.

Puisque, tu n'étais pas Dieu, non ?

Et, lorsque j'ai ouvert les yeux, la lumière s'était allumée, l'écran était tout blanc, la projection terminée.

La salle était vide.

La caverne aussi.

Enfin, le feu allait pouvoir s'allumer.

Nous découvririons sur les murs l'existence d'images bien réelles.

Nous en dessinerions de nouvelles pour les enrichir de notre contribution.

Avis au lecteur
de la projection à la manipulation

Tu ne peux pas trop en vouloir à la plupart des individus qui ne sont pas conscients de «projeter leurs insatisfactions» sur toi lorsque tu n'es pas suffisamment conscient toi-même.

En revanche, ces mêmes personnes, non suffisamment évoluées ni éthiques, peuvent délibérément chercher un pouvoir sur l'autre par l'utilisation de la manipulation.

Celle-ci s'exerce de façon tout à fait consciente.

Ce sont les ressorts de ces mécanismes-là que je m'attache à déjouer, parce qu'ils ne sont pas activés dans le but de faire du bien à l'autre, mais dans celui d'asseoir son pouvoir sur lui.

Ils ne sont pas compatibles avec de l'amour, car dans l'amour de l'autre (des autres), il y a une admiration réciproque qui interdit les rapports de force et tentatives d'emprise/de prise de pouvoir.

Est-ce que tu peux croire que tu es aimé lorsque l'autre te méprise parce que tu es son jouet ?

Parce qu'il te méprise de ta naïveté et de l'innocente confiance que tu as en lui alors qu'il te domine en te manipulant ? Le mensonge peut faire souffrir énormément.

Cela fait très mal aussi, de réaliser notre stupidité.

De devoir renoncer à l'idée que nous avons aimé une personne qui ne nous a pas vraiment payé de retour, puisqu'elle cherchait à nous conduire où elle le voulait et non à nous accompagner dans une croissance positive pour les deux.

Une relation épanouissante se construit dans un respect réciproque.

Parce que moi, si je mentais et manipulais une personne (je ne veux pas faire !), c'est que je me considèrerais «supérieure» à elle. Que je m'octroierais de la dominer.

Et je ne peux pas aimer une personne que j'aurais le sentiment de dominer. Parce que je finirais par la mépriser de se laisser mener par le bout du nez.

Toi aussi, peut-être as-tu cru parfois que tu dominais et que tu savais manipuler… je dis :»peut-être» ! Ne serait-ce pas à cause de ce travers que tu ne t'es pas trop méfié ? Ton désir de charmer est une forme de séduction-manipulation. Un jour prochain, tu seras toi-même et tu n'auras pas besoin de te vendre. Parce que tu te moqueras du regard sur ton apparence. Tu sauras simplement qui tu es. Sans besoin de paraître. Ou de plaire, comme si cela allait te faire aimer.

Ce qui vrai est plus puissant que ce qui ne l'est pas.

C'est comme la lumière vs l'obscurité.

Il suffit d'une luciole pour que la pénombre recule.

D'un soupçon de conscience pour que recule l'obscurantisme.

Et cette lumière de la conscience, elle te nourrit de tant d'espoir que tu ne peux que cheminer dans sa direction.

Si tu veux devenir un homme.

Mais l'acceptation de sa vérité demande du courage et de l'humilité.

Au départ, la peur de ce que nous allons découvrir est légitime. Elle s'estompe vite lorsque nous sommes honnêtes avec nous-mêmes.

Sinon, si nous n'avons pas le courage ni la force… nous pouvons vouloir retourner au passé… mais la petite lumière… nous ne pouvons plus nier qu'elle a existé. Notre vie en sera forcément modifiée.

Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.

La porte est étroite… et bien peu la trouvent.

Moi, je n'aurais pas pu renoncer à cette chance de donner à ma vie une clarté plus intense… parce qu'il est de ma responsabilité de faire fructifier les talents que j'ai reçus et de rendre des comptes pour ceux que je n'aurais pas suffisamment fait multiplier.

Voilà d'où je tire ma vocation et ma foi dans l'homme.

Même si mon regard n'a plus la naïveté de penser que tous sont bons.

Même si j'ai abdiqué le stupide orgueil de penser que je pourrais tous les sauver.

Si le Christ ne l'a pas fait… qu'est-ce qu'un avorton de mon style y peut ?

S'il n'y en avait qu'un seul à sauver…Gomorrhe ne serait pas détruite.

Elisabeth Courbarien



Le couple mort…

En elle, quelque chose souffrait. Quelque chose mourait chaque jour davantage.
La nuit la trouvait nue, au fond du lit, transparente, tiède encore et pleine d'un désir fou dont il ne voulait plus.
Elle le sentait violent, près d'elle, raide. Elle ne comprenait pas. Il finissait par s'endormir, brut, comme les bêtes.
Longtemps, elle restait éveillée, s'adoucissait d'un rêve. Elle revoyait la métairie, ces reliques, ses jouets. Les formes anciennes venues de nulle part. Elle aimait...
Mais des caillots de sang se prenaient dans sa gorge.
« Mais que puis-je faire, que puis-je faire pour que cesse cet enfer, pour que cette réalité meure ? Que faire pour qu'elle revête le fond de mon émotion ? Dans le morceau d'univers que j'habite, il n'y a ni mandarin, ni poète. Il n'y a qu'ennui, tristesse, petite vie bourgeoise qui s'égrène lentement. En petits morceaux ternes, morts, pleins d'inutilités et de néant. Puis-je briser ce cercle stupide? Parvenir au-delà ? Faire de ma vie enfin un feu, une joie ? »
Les journées étaient pires. L'été faisait éclater encore plus son désir. Les heures étaient comme des irruptions de chair vive, douloureuses. Elle aurait voulu arracher sa robe, arracher sa chair, tant elle souffrait. Elle était comme un bateau mort, qui boitille. Comme un radeau sombre.
Il devenait dur, bizarre, inflexible. Mais elle restait silencieuse, laissant le temps filer entre eux à toute allure.
Un jour survint où il n'y eut plus d'émois, de charme, de rires, de bouches charnues, gourmandes. L'angoisse les serrait chaque jour davantage. L'ancien amour les avait quittés.
Ils restaient ténébreux, jetant leur grande ombre sur le foyer. Et le soir revenait toujours sur leur bouche dire les mêmes mots.
La mort s'était installée dans leur cœur, il gelait à pierre fendre. Ils allaient comme des marionnettes et personne ne songeait à ranimer ces cendres, froides depuis longtemps.

(12 mars 2002 )

Il y avait…

Il y avait plus. Il y avait plus encore. Il y avait la poésie. La poésie du lieu. Des boucles d'oreille ou de cheveu. De la musique. Des étoiles. De la mer qui coulait sous mes doigts. Il y avait le poison qui ensemençait la terre. Il y avait les poissons qui couraient sur le flanc. Il y avait l'herbe couchée par le vent. Il y avait la fraîcheur. Il y avait le bruissement des feuilles. Il y avait son air attendri devant l'enfant. Il y avait l'enfant qui demande, qui demande. Il y avait les feuilles qui tombent. Il y avait la santé en dérive. Il y avait les instants pesants. Il y avait la neige qui prédomine. Il y avait ce sac trop plein, trop lourd. Il y avait ce désir d'amour.

(1993)

Une vie muette…

Elle se penchait sur elle-même comme un rocher pesant. Que d'amères larmes elle avait versées !
Elle savait qu'elle n'avait plus besoin de lui. Il lui fallait se recroqueviller pour mieux envisager ce qu'il adviendrait de sa vie.
Les jours passaient irrémédiablement et rien ne bougeait. Sa vie presque se gommait. Cramponnée à elle-même, elle fixait l'horizon sans tâche, sans vigueur aucune. Pas de tressaillement, pas de vague, d'écume.
La montagne était telle qu'elle l'avait laissée, froide, inhumaine. Sans l'ombre d'une meurtrière où se cacher les jours de tempête.
Il y avait la mer, les beaux jours, les yeux clairs.
Il y avait l'amour, les yeux clairs, l'amertume.
Les jours sans recherche, sans joie.
L'amour à regret au bout de ses doigts les jours de misère.
Il y avait l'amour tremblant comme une feuille.
Les jours sans dent, sans finition.
Une amertume à jouer aux dés une vie qui n'en était pas une.
Sa vie pauvre d'événements.
Sa vie qui s'écoule muette comme un ruisseau dormant.

(Août 2002)
Brigitte Delaunay



« L’Homme vrai est sans situation »
Lin-Tsi

Quoi de plus amusant que des glaces déformantes ? Je me souviens lorsque nous étions jeunes, nous allions au musée Grévin où ces glaces faisaient notre étonnement et notre joie. Nous pénétrions dans la salle où il y avait plusieurs grands panneaux tout en glace qui nous renvoyaient notre silhouette; nous avions peine à nous reconnaître. Nous voilà transformés ! Sur les uns, nous sommes tout en longueur, sur un autre, c'est maintenant tout en largeur. Était-ce toujours notre image ? Arrivions-nous à nous reconnaître ? Pas toujours, la caricature était quelquefois trop prononcée. Mais combien on riait !

Nous avons grandi et vieilli et nous rions moins fort. Ce n'est plus aux glaces déformantes auxquelles nous sommes confrontées, mais à des sortes de lunettes que nous pouvons aussi appeler déformantes et qui elles nous regardent et nous côtoient fréquemment. Comment se nomment ces lunettes ? Projection me semble-t-il ? Elles sont d'un usage fort étendu et toujours à la mode. Quelle en est la marque, qui en est le fabricant ? Où les trouver ? Mais en nous mêmes voyons. Essayons d'en comprendre leur fabrication.

Lunettes sur le nez nous percevons le milieu ambiant et y répondons en fonction de nos propres intérêts, aptitudes, états affectifs durables ou momentanés, désirs, etc. Quelques exemples : un individu de bonne humeur est enclin à voir la vie en rose; le morose va la peindre sous son aspect le plus gris. Tel homme agressif va penser discerner en tout autre des sentiments de même nature à son encontre et se défendra sans fondement; inversement trop de bienveillance peut amoindrir les propres défenses, bien que nous ne soyons jamais assez bon, la sagesse ne nous commande-t-elle pas de rester prudent ? Nous voyons donc le monde extérieur selon notre caractère et nos conditionnements. Ce sont là les modes courants de la projection, nous y répondons tous. Quelques lignes de Renan en témoigne : « L'enfant projette sur toute chose le merveilleux qu'il porte en lui. »

Ce terme de projection est donc utilisé dans un sens très général, mais en neurologie et en psychologie il désigne l'opération par laquelle un fait psychologique est déplacé et localisé à l'extérieur. Ainsi tel sujet investira autrui de ses propres tendances dont il n'a pas conscience. Il n'est pas rare que nous nous sentions caricaturés par des proches qui portent sur nous des jugements péremptoires ou agissent de façon dirigiste qui ne correspond en rien à ce que nous sommes. Bien que ce genre de situation nous mette mal à l'aise, nous leur faisons confiance, car la plupart d'entre nous ignore ce mécanisme psychologique et prend pour argent comptant ce qui peut apparaître comme une bienveillance. Mais rien de plus néfaste pour un couple lorsque l'un des conjoints se projette sur l'autre et va le coiffer de l'accusation de ses propres défauts : jalousie, mensonge, tyrannie… La relation est alors entièrement faussée, le dialogue n'est plus possible.

Plus profondément la projection pour Freud consiste à rejeter au dehors ce que l'on refuse de reconnaître en soi-même ou le refus d'être soi-même. Le sujet expulse hors de lui ce dont il ne veut pas pour le retrouver ensuite dans le monde extérieur. C'est-à-dire qu'il croit retrouver dans l'autre une partie de lui-même refoulée ou haï; illusion d'un vécu à travers autrui, dont, lui semble-t-il, lui-même n`est pas concerné. On pourrait dire ici schématiquement que la projection ne se définit pas comme ne pas vouloir connaître, mais ne pas vouloir être. Freud décrit encore la projection comme un symptôme primaire de défense comme une recherche à l'extérieur de l'origine d'un déplaisir refusé. C'est aussi quelquefois la déformation d'un mécanisme psychologique par lequel un sujet se libère de certaines situations affectives conflictuelles, voire même intolérables, en investissant l'autre de ses propres désirs. Par exemple une femme sexuellement insatisfaite transformera son inassouvissement en une persécution amoureuse dont elle se dira l'objet. De même le raciste projette sur le groupe honni ses propres fautes et ses penchants, refoulés ou inavoués.

Anna Freud fait apparaître les prémices de la projection à l'époque qui suit la différenciation du « moi » avec le monde extérieur. Peur, méfiance envers autrui, insécurité, etc. L'accent est mis sur ce qui est projeté et dont l'origine échappe. Déviation d'un processus normal qui fait rechercher dans le monde extérieur la cause d'affects douloureux.

À propos de la mythologie, on dit fréquemment, que les anciens projetaient sur les forces de la nature, les qualités et les passions humaines. Freud, lui, et c'est là un de ses apports majeurs, tient qu'une telle assimilation trouve son principe et sa fin dans une « méconnaissance » : les démons, l'enfer, les revenants incarneraient les mauvais désirs qui sont refusés ou refoulés.

Notre relation à autrui peut-elle là être exempt de toute projection ? Apparemment non. Ce n'est cependant pas l'avis de certain maître du Tch'an dans la Chine du neuvième siècle par exemple. Que nous dit Lin-Tsi dans une verve dévastatrice : « Brisez les idoles, dans un acte absolu arrivez au dévoilement, lâchez prise sur un ego crispé sur les désirs et répulsions et laissez surgir l'homme vrai, sans situation. Cet Homme vrai n'a jamais cessé d'être présent en vous. Cessez de vous cramponner au film imaginatif, mais laissez-le passer comme des nuages sans plus nourrir les affects… » Sans situation, sans besoin de conditionnement pour exister, c'est-à-dire sans production d'images, sans représentations, dit ce moine duquel est né, entre autre, le zen japonais. Sans doute, notre vision du monde n'en serait que plus pure, plus vraie, et donnerait accès à une parfaite objectivité. Quel beau et vaste programme ! Un occidental peut-il l'appréhender et atteindre à cette parfaite vision du réel ? La mystique chrétienne est bien différente de l'optique bouddhiste. Tous les saints ont eu besoin d'images, d'icônes, besoin de se représenter Jésus dans son humanité, ce qui paraît fondamental pour la prière des humains. Le but de l'icône est le regard, c'est elle-même qui nous contemple. Nous sommes ici dans le domaine de la purification du cœur et non de l'affectivité.

Contentons nous par un acte conscient et voulu d'aller toujours vers plus d'authenticité. Partant de là, le « moi » se déplacera plus justement et la sortie de soi s`opèrera alors plus facilement pour appréhender autrui dans sa propre vérité.

Cependant l'orient et l'occident se rejoignent lorsqu'ils disent « que tout âme qui s'élève, élève le monde » et nous ajouterons que l'un et l'autre font fi de toute projection dans leur relation au monde.

Jeanine Ercole



Les «moi, je…», «moi aussi, je…» empêchent d'écouter, d'entendre, de parler. Tout se passe comme si l'autre n'existait que par un effet de miroir. Dans le «moi, je…», je fais parler l'image de moi pour ne pas me laisser constituer comme sujet par l'autre. Peu m'importe son désir, je le recouvre, je l'habille de la manière dont ma jouissance narcissique l'a en quelque sorte statufié.

La projection est à l'œuvre dans l'ethnocentrisme : impossibilité de concevoir au-delà de mes modes de pensée, dans les hérésies de toutes sortes, impossibilité de concevoir que la terre ne soit pas le centre du monde, que ma religion ne soit pas la religion…

La projection, cette réduction ne s'alimente que de mes angoisses, de ma peur, d'une peur qui prend source dans le mensonge. Ce mensonge réduit ce qui parle à ce dont il est parlé. Il naît de la crainte de ce que nous imaginons comme inimaginable ne se réalise, que l'appréhension ne devienne le réel. C'est ce que dit le phobique qui vit dans la crainte que ce qu'il imagine n'arrive : vol, maladie, viol, rencontre. Il s'interdit l'accès à la vie. Il y a là un rapport de la peur avec l'intimité du mensonge, mensonge qui n'est qu'une projection de l'esprit, hors de la chair, un songe de l'esprit. L'œuvre du mensonge consiste à projeter hors de soi une tromperie qui est en soi, à substituer à la vie, illusion à laquelle je ne saurai croire, la peur de la mort.

Michèle Laburthe-Tolra



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