NUMÉRO 120 REVUE BIMESTRIELLE août-septembre 2008

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela La répétition
 
Bernard, Hervé La répétition
 
Bouket, Gaël La répétition
 
Courbarien, Elisabeth La répétition
 
Delagneau, Philippe La répétition
 
Giosa, Alejandro La repetición
 
Labhraidh, Seonaidh La repetición
 
Maleville, Georges de Extrait de son livre « L'harmonie intérieure »
 
Manrique, Carla La Repetición
 
Recher, Aurélien La répétition
 
Ruty, Paul Penser à côté
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de mars 2003
 
Thomas, Claudine La répétition


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Dans la répétition, il y a une force interne qui « co-actionne », elle est facilement observable dans la névrose obsessionnelle dans laquelle le sujet se voit comme étant poussé par cette force complexe qui, provenant de l'inconscient, « inflationne » la conscience en produisant des comportements répétitifs et parfois des rituels sans lesquels des dangers divers peuvent assiéger l'individu. Dans la compulsion à la répétition, il y a un profond « non vouloir » se sortir des sentiers battus. Mais la répétition n'est pas seulement un évènement dans une vie, mais dans une série de vies ; cette force qui « co-actionne » le sujet semble parfois être la même qui agit sur les grands-parents ou quelqu'un d'autre dans la saga familiale.

Dans l'inconscient psychique, nous pouvons reconnaître la suprématie d'une pulsion à la répétition, provenant des mentions pulsionnelles, et dépendant probablement de la partie la plus intime des pulsions, si puissante qu'elle se situe au-dessus du principe du plaisir et confère à certains aspects de la vie psychique son caractère démoniaque. Cette notion fondamentale, on la trouve chez Freud, dans « Le schéma de la psychanalyse » en 1938, quand il parle du mythe d'Œdipe en désignant de cette manière la parole de l'Oracle qui annonce ce dont doit s'acquitter le héros, en énonçant son destin implacable et en condamnant par la même tous les fils à passer par le complexe d'Œdipe. En français et en espagnol, le mot « compulsion » a la même origine latine : « qui pousse, qui co-actionne ».

Au niveau de la psychopathologie concrète, la compulsion à la répétition serait un processus incoercible et d'origine inconsciente en vertu duquel le sujet se place de façon active dans des situations pénibles en répétant des anciennes expériences sans se souvenir de ces expériences passées, mais, au contraire, en pensant les vivre pour la première fois. Freud la considère comme un facteur autonome irréductible, on dirait en analyse, une dynamique conflictuelle entre les principes du plaisir et du réel. Le thème de la compulsion à la répétition prend une place centrale dans son essai « Au-delà du principe du plaisir », 1920. La psychanalyse a été confrontée dès le commencement à des phénomènes de répétition comme le cérémonial obsessionnel sus cité. La répétition reproduit, de façon plus ou moins déguisée, des histoires qui ont eu lieu avant. En outre, ce qui était refoulé a une tendance à retourner au présent soit par le rêve, le symptôme ou un acte réalisé au présent.

Dans la cure analytique, les phénomènes de transfert et contre-transfert permettent l'élaboration du travail du refoulé en l'actualisant dans la relation avec l'analyste. Selon Freud, la compulsion à la répétition ne se manifeste jamais en état pur, elle semble obéir toujours au principe du plaisir. Dans « Inhibition, symptôme et angoisse » de 1926, Freud y voit le même type de résistance habituel de l'inconscient attiré par des modèles inconscients sur le processus pulsionnel refoulé.

Au service de quoi agit la tendance à la répétition ? En serait-ce comme pour les rêves répétitifs, des tentatives du « je » pour contrôler et réussir de manière dérivée, par abréaction, à fractionner les tensions excessives ? Serait-ce une façon de couper une pulsion tellement extrême qu'elle pourrait produire la folie ou la destruction ?

Ce fractionnement éviterait la pulsion de mort. Donc, pour certains courants, on parlera de tendances répétitives qui permettent la manifestation de tendances restitutives du « je ». La tendance répétitive va au-delà du principe du plaisir. Maintenant, la tendance restitutive constitue une fonction qui essaie, par des moyens différents, de rétablir la situation antérieure ou le traumatisme. Dans ce cas, elle utilise le phénomène répétitif pour le bien fait, au bénéfice du « je ». Donc nous voyons cette tendance restitutive comme un mécanisme de défense dans lequel le « je », soumis à la compulsion à la répétition, décharge la pression du traumatisme et tend à dissoudre progressivement la tension en modifiant les conditions internes qui lui donnent origine. Nous serons maintenant au niveau de mécanisme de défense d'abandon de la répétition.

La question est alors l'affaiblissement partiel et répétitif d'un traumatisme dont la force a été d'une grande puissance et non complètement refoulée. Dans les histoires de répétition, il y a la recherche d'un idéal pour compenser la perte, le manque occasionné par le traumatisme. Les rêves répétitifs peuvent être considérés, étant donné que le rêve est le chemin royal de l'inconscient, comme des tentatives pour rétablir et restituer un nouvel équilibre des fonctions psychiques du patient. Le bonheur est mélangé à une souffrance étrique évidente. La recherche des objets de substitution est clairement visible dans la névrose abandonnique.

Dans la compulsion de certaines positions dépressives ou paranoïaques, la confiance envers l'autre, qui ne possède pas les « vraies valeurs », peut être un piège pour produire l'échec d'une relation. Par exemple, rêver l'idéal, choisir l'objet représentant l'idéal, c'est décevoir, échouer. Dans la première partie, nous sommes dans le principe du plaisir, dans la deuxième partie, dans la pulsion de mort.

Personnellement, je crois au principe de la répétition comme principe de défense que nous devons interroger chaque fois sérieusement. C'est-à-dire que je dois me confronter, en tant qu'analyste, à établir une dialectique entre mes propres répétitions et celles de mes patients. Si les miennes cèdent, je serai en mesure de faire céder les répétitions du patient. Il s'agît d'un travail à deux, non d'un isolement théorique !

Fait à Paris, le 13 septembre 2008, pas un jour comme les autres.
Les plantes sont parties, il y a le ravalement dans la cour.
À quoi ressemble cet après-midi de septembre ?
Je n'ai pas l'impression d'une répétition,
mais la perception d'une prison possible telle que peut être considérée la répétition.
Le ravalement sera la fin d'une histoire
et la répétition de la frustration de la lumière n'aura lieu que dans quinze ans.
J'ai entendu sonner une cloche, suis-je le chien de Pavlov ?
Il est conditionné, il obéit à la loi naturelle.
À réfléchir, nous sommes des hommes et il fait beau.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



La répétition sonne comme un terme très transverse, sur le mode positif ou négatif.

La répétition permet de se préparer à un événement, à une action ou à un projet important, en rejouant plusieurs fois « à blanc » un scénario qui prendra du sens lorsqu'il sera réalisé dans le monde réel. Il s'agit, selon le bon sens populaire, de la méthode la plus éprouvée, la plus sûre, bref la plus sage pour réussir quelque chose qui n'est pas habituel, qui sort du quotidien, auquel nous tenons tout particulièrement, pour éviter, tout au moins réduire les risques d'erreur, de faux pas, d'échec. L'enseignement dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations en a fait sa colonne vertébrale pédagogique, pour « engrammer » nos fragiles neurones, qui sont naturellement toujours prêtes à oublier, à vagabonder, voire à refouler toute nouvelle idée.

A contrario, dans la névrose d'échec (selon René Laforgue) ou la névrose de destinée (selon Freud), la compulsion de répétition est au cœur d'un processus inconscient où le sujet se place activement et de manière incoercible dans des situations pénibles, douloureuses à l'encontre de la satisfaction de son plaisir, de ses désirs. L'analyse de ce fonctionnement psychologique montre régulièrement qu'il s'agit de la répétition d'expériences anciennes séparées de leur souvenir précis et, au contraire, avec l'impression nette que tout cela est motivé par la situation actuelle. Freud explique cette incohérence de comportement par le caractère conservateur des pulsions, qui préfèrent répéter à l'identique, même avec un résultat de déplaisir, plutôt que de tenter de démonter le mécanisme inconscient et remonter à la source de dysfonctionnement. Sans doute en raison de la résistance inconsciente souvent forte pour remonter tout le fil de la construction de ce processus.

Ces deux versants de la répétition nous montrent ainsi aisément que la répétition n'est pas gage de chemin vers la réussite, mais n'est qu'un mode de comportement qui peut être utilisé à bon ou à mauvais escient en fonction de l'intelligence qui la guide.

Mais la répétition existe-t-elle vraiment ? Ne dit-on pas qu'il n'existe pas deux objets semblables, pas deux situations identiques ? Tout est toujours différent, à chaque pas, à un instant plus tard, ne serait-ce qu'en considérant le temps qui passe, l'expérience qui s'est enrichi, le point de vue de l'observateur n'est plus rigoureusement le même. Cette simple constatation devrait nous inciter à soi-disant répéter avec intelligence, clairvoyance, en bref, avec conscience, car comme l'effet papillon, la non reproductibilité à l'identique peut expliquer par principe un biais, une déviation de notre chemin, alors que nous pensions en toute bonne foi refaire le même parcours, accomplir la même action. Nous pouvons répéter en mieux, mais aussi en moins bien si on n'y prend pas garde.

La répétition avec analyse critique permet de repérer, identifier et peut-être comprendre les défauts, les irrégularités de ce mouvement à l'apparence identique qui doivent attirer notre attention comme autant de messages sur le bien-fondé ou non de cette répétition. N'hésitons pas à modifier légèrement notre mouvement précédent pour un meilleur résultat ou pour tout simplement comprendre par le jeu de l'essai et de la réaction ce qui semble marcher et ce qui finit par devenir des erreurs de mise en scène. Une surface lisse peut cacher tout un mouvement, complexe, contrarié, rempli de tensions qui finiront par crier de douleur et de souffrance et casser cette carcasse devenue inutile et peut-être « suicidaire ».

Mais la mémoire et l'esprit n'étant pas toujours fiable, il ne faut pas hésiter à prendre des notes qui pourront être confrontées à la prochaine fois. Ainsi peuvent être déjoués les pièges de l'inconscient qui tendent à nous cacher nos dysfonctionnements à travers une répétition rassurante et sécurisante qui tend à refouler notre mal-être au niveau supportable qui va bien pour notre conscience. L'organisation et la logique deviennent alors de précieux alliés pour contrecarrer les risques liés à la répétition.

Mais soyons humbles et patients. Cette discipline au service de l'analyse positive de la répétition va opérer progressivement comme selon une couche successive de sédiments les répétitions négatives les plus labiles, les plus fragiles vis-à-vis de notre conscience avant d'atteindre des couches plus profondes.

« Tout chemin commence par un premier pas, suivi d'un second, puis d'un troisième… ainsi commence toute aventure humaine, en particulier celle de notre psyché ».

Hervé Bernard



« Lorsqu'on n'a pas compris son passé, on est bien obligé de le revivre ». Ou encore le cycle infernal des vies dans le bouddhisme. La répétition, ici, malgré un constat évident d'incomplétude, semble présenter un outil de connaissance, d'évolution. Mais le rituel autistique, la stéréotypie immuable marquent-ils alors un blocage sur le chemin de l'évolution ? On parle d'ailleurs aujourd'hui de « trouble envahissant du développement » pour les troubles autistiques et la stéréotypie en est l'un des trois éléments diagnostiqués. Mais face à ce trouble, la question encore insoluble reste celle de la cause : génétique, héréditaire, neurologique, psychologique ? Aucun élément ne nous permet de donner une réponse sûre et en partie parce que tous ces domaines nous donnent des éléments de compréhension et des angles d'observation complémentaires. Ce qui est avéré c'est que le diagnostic s'effectue par l'observation du comportement et que la prise en charge s'articule autour de cette observation.

Mais comment permettre à ces personnes de vivre le mieux possible leur vie avec cette affection ? Bien sûr, tout d'abord, en les considérant comme des hommes à part entière ; toute thérapie écorchant une éthique rigoureuse en ce sens ne saurait présenter une réponse adaptée et serait mutilante ! Il s'agit alors d'une thérapie individualisée, épousant au mieux la personnalité de chacun et nécessitant ainsi un lien étroit, une confiance réciproque entre le patient et le thérapeute. Le chemin doit être trouvé ensemble !

Ceci s'annonce très difficile dans le contexte de prise en charge actuel où, sous couvert d'encourager des performances, on néglige le besoin réel des personnes présentant des troubles autistiques, on ne recherche plus l'équilibre de la personnalité, mais à posséder l'autiste qui aura acquis le plus de compétences. L'autre difficulté se trouve dans le concept même de handicap dans lequel l'autisme se trouve aujourd'hui intégré ; on oriente alors les prises en charge autour des symptômes sans se soucier du parcours d'individuation, on réprime les stéréotypies, on déplace les symptômes sans rien résoudre des difficultés réelles que rencontrent ces individus. Enfin, les établissements spécialisés se livrent souvent une bataille d'égo pour prouver la supériorité de leur méthode sur celle des autres et cachent les réelles problématiques derrière règles et prises en charge froides et vides de sens.

À la radio, une femme, dont le nom m'échappe, exposait que la pire chose dans l'histoire était l'acquiescement, l'indifférence. Aujourd'hui où, tenter de résoudre le problème de l'autisme, de la répétition comportementale extrême, en le déshumanisant, lui ôtant tout sens et toute compréhension profonde, en évitant tout travail empathique et affectif, passe pour normal, posons-nous sérieusement la question de nos valeurs et de notre fonctionnement sociétale avant que la répétition tragique de l'histoire ne nous rattrape à notre tour.

Fait à Villandry, le 3 septembre 2008,
alors que j'assiste à ma 27ème rentrée des classes,
avec encore l'espoir que la répétition puisse un jour
nous permettre de comprendre où nous sommes
et de nous construire un futur qui ne ressemble pas à notre passé,
mais communie avec lui dans la joie du travail accompli.
Gaël Bouket



Ou l'hydre à neuf têtes.

Durant ma période d'innocence (cf. thème du numéro précédent) je n'ai pas craint la répétition, je nageais dans une béatitude confiante dans la vie, occultant sagement tout ce qui aurait pu troubler cette paix.

Au début, je ne voulais pas voir. Ne pas savoir.

Ce n'est qu'après avoir débuté le travail analytique que, j'avoue, j'ai commencé à prendre peur. Car j'ai accepté de voir et cherché à savoir.

Peur donc, mais peur de quoi ?

De reproduire les mêmes erreurs, lesquelles m'ont conduite à une profonde souffrance. Il m'a fallu accepter d'avoir souffert pour prononcer la phrase couperet : « Plus jamais ça ».

Peur, mais pourquoi ?

C'est simple, la répétition avance masquée. Elle surprend même ceux qui revendiquent d'être devenus conscients au détour d'une difficulté, d'une épreuve, d'un soi-disant nouvel avatar.

Elle n'a que l'allure de la nouveauté.

La répétition avance bel et bien masquée. Je le dis et je le répète !

Une collègue avec laquelle j'échangeais sur la question a utilisé la métaphore suivante que je trouve très parlante : « La répétition, c'est comme le virus de la grippe, tous les ans tu inventes le nouveau vaccin pour faire face à ses mutations, car tous les ans, il s'adapte pour présenter une forme contre laquelle l'organisme n'est pas armé pour lutter. Et quelquefois, le virus présente une forme qui n'avait même pas été envisagée. »

Dans la vie, rares sont les circonstances identiques. Si exceptionnelles que nous avons généralement le sentiment d'expérimenter quelque chose de neuf. Or avec le regard critique ou l'aide de l'analyste nous pourrions parfois reconnaître avec un peu de hauteur, de sacrées similitudes entre « cette histoire » et « cette autre histoire » de déjà vécu.

Comment puis-je me prémunir de la répétition autant que faire se peut ?

Très certainement en devenant de plus en plus consciente et en approfondissant par un questionnement les circonstances actuelles.

Qu'est-ce qui peut m'éviter de « tomber » dans un schéma de répétition ? C'est clair : mon évolution ! Si, aujourd'hui, je ne suis plus la protagoniste d'hier, il y a moins de risques que je bascule dans les mêmes travers.

Si hier j'ai été faible, suis-je capable d'affronter la réalité et de me confronter à celle-ci ?

Si j'ai préféré jouer la politique de l'autruche ou écouter le chant des sirènes qui voulaient m'enjôler sans réelle intention de me faire du bien, saurai-je à présent le voir ou les faire taire ?

Comme l'évolution ne se fait pas en un jour ou d'un simple claquement de doigts, il m'est souvent arrivé d'appréhender la répétition de mes échecs. Névrose. Et si, cette fois encore, je faisais un mauvais choix ? Et si, cette personne, dont je suis tombée amoureuse, n'était pas la compagne (le compagnon) qui me convient ? Et si ce travail n'était pas fait pour moi ?

Ayant été très sacrificielle dans une grande partie de ma vie, j'ai souvent craint que le traumatisme vivace apparu après la prise de conscience devienne une forme de souffrance permanente. Je ne nierai pas que c'est un peu vrai. Il est des plaies cicatrisées où parfois, une rémanence douloureuse se manifeste.

Il y a également une forme de complaisance à la douleur pour succéder à la névrose d'échec.

Le judéo-christianisme n'est peut-être pas si loin dans cette espèce de dimension qui implique de vouloir sauver les autres, plutôt que de prendre en charge à bras le corps la résolution de nos propres soucis.

C'est tellement plus facile de se mouvoir dans l'esquive en se persuadant que nous, nous avons compris tellement de choses.

Le lecteur averti aura ici tôt fait d'identifier une manifestation d'un orgueil sous-jacent.

J'aide autrui, je le dorlote, je le bichonne, je le materne…

Cela me permet d'apaiser ma mauvaise conscience devant mon impuissance à tous les sauver.

Et moi qui s'occupe de me sauver ? Qui me materne, si je ne le fais pas moi-même ? Qui me choie ? Qui me câline ?

Aujourd'hui, depuis que je t'ai retrouvé, j'ai pour la toute première fois le sentiment d'être à ma place. Une évidence n'a pas besoin de trop de mots pour être réalité.

Malgré tout, il y a encore quelquefois, au soir d'une journée loin de toi, des doutes, des douleurs et une étrange mélancolie. Le bonheur est-il si complexe que lorsqu'il s'offre, il faut le tester et l'éprouver pour s'assurer qu'il est bien réel ?

À partir de quel degré de conscience ce n'est plus le schéma de répétition bâti sur la défiance qui occupe l'espace, mais une forme d'abandon confiant et de sérénité ? Ah tiens, la boucle est bouclée : nous voici revenus à mon point de départ… « Durant ma période d'innocence je n'ai pas craint la répétition, je nageais dans une béatitude confiante dans la vie, occultant sagement tout ce qui aurait pu troubler cette paix. »

Et si croire que nous avons évolué suffisamment pour nous sentir à l'abri de la répétition de façon définitive, c'était devenir comme la vierge folle qui oublie d'alimenter sa lampe ?

En conclusion, je représenterai volontiers le schéma de répétition comme une courbe sinusoïdale avec un allongement de la période et une atténuation de l'amplitude, car, s'il n'est pas vrai que je ne répète plus mes vieilles erreurs, en fait, je les répète juste un peu moins souvent… et beaucoup moins fort !

Elisabeth Courbarien



Je revenais du travail, je marchais dans la rue me demandant de quelle manière aborder ce thème. Il y a quelques semaines, une situation de vie m'avait donné la possibilité de m'exprimer sur ce sujet, mais impossible de m'en souvenir.

J'avais exceptionnellement pris le baladeur radio pour écouter les informations du soir.

Ne sachant pas faire fonctionner cet objet et après bien des manipulations hasardeuses, je trouvais enfin une station radio qui émettait quelque chose d'audible.

C'était une chanson de Zazie que j'avais déjà entendue sans y prêter vraiment attention.

Le rythme musical attira tout d'abord mon écoute, une structure répétitive que l'on retrouve dans les danses folkloriques bretonnes et irlandaises. Puis ce fut au tour des paroles que j'entendais réellement pour la première fois.

Elles se rapportaient selon moi incroyablement au thème et à ma réflexion. J'étais amusé par cette synchronicité.

Je me suis demandé si ces propos était l'expression d'une expérience comprise ou bien plutôt l'élaboration d'un texte à partir de vagues impressions et lectures diverses.

Quoiqu'il en soit, la synchronicité et la nature du discours (jugé négationniste par certains critiques) me décidaient à retranscrire les paroles de cette chanson entendue par hasard.

Je suis un homme de Cro-Magnon
Je suis un singe ou un poisson
Sur la terre en toute saison
Moi je tourne en rond

Je suis un seul puis des millions
Je suis un homme au cœur de lion
À la guerre en toute saison
Moi je tourne en rond

Je suis un homme plein d'ambition
Belle voiture et belle maison
Dans la chambre dans le salon
Moi je tourne en rond

Je fais l'amour et la révolution
Je fais le tour de la question
J'avance, avance à reculons
Et je tourne en rond

Je fais le monde à ma façon
Coulé dans l'or et le béton
Corps en cage, jeté en prison
Moi je tourne en rond

Assis devant ma télévision
Je suis de l'homme, la négation
Pur produit de consommation
Oui, mon compte est bon

Tu vois, j' suis pas un homme
Je suis le roi de l'illusion
Au fond, qu'on me pardonne
Je suis le roi, le roi des…

C'est moi, le maître du feu
Le maître du jeu, le maître du monde
Et vois ce que j'en ai fait
Une terre glacée, une terre brûlée
La Terre des hommes que les hommes abandonnent

Je suis un homme au pied du mur
Comme une erreur de la nature
Sur la terre sans d'autres raisons
Moi je tourne en rond

Je suis un homme et je mesure
Toute l'horreur de ma nature
Pour ma peine, ma punition
Moi je tourne en rond

Ce texte fait allusion à une humanité qui tourne en rond depuis des temps lointains. Un cercle de vie semble se dessiner, un scénario se répéter.

L'homme d'aujourd'hui comme ses ancêtres est ambitieux, « posséder une belle voiture, une belle maison, faire des affaires ». Une ambition égoïste, « pur produit de consommation » Posséder pour posséder, consommer pour consommer, posséder et consommer pour appartenir à une élite reconnue et s'y identifier.

L'homme, cet homme-là pour arriver à ses fins, satisfaire cette faim insatiable, est capable de détruire physiquement, psychiquement et socialement celles et ceux qu'il va dès lors considérer comme ses ennemis, comme des obstacles à la réalisation de ses rêves : « il est en guerre en toute saison ».

Il est en guerre, sans se douter des conséquences engendrées par cette situation. « Son compte est bon » nous dit l'artiste. Il ne sait pas, il n'en a évidemment pas conscience.

Cet homme semble obéir à une force qui le conduit à répéter les mêmes erreurs du passé, les mêmes atrocités. Le présent et le passé se confondent en lui.

Ce processus ne serait pas seulement contemporain, mais reproductible de génération en génération, de siècle en siècle.

Que cela soit compris ou non, ce texte nous suggère que dans ces conditions, l'homme ne serait pas un homme, qu'il en serait seulement l'ombre, une ombre qui lui donnerait l'illusion d'être. L'homme ne serait alors « qu'un corps en cage, jeté en prison » sans âme.

La question est sérieuse, car il s'agit bien de nous, de notre vie. Et notre avenir, notre devenir est bien lié qu'on le veuille ou non à cette réalité, à cette question : Quelle sorte d'homme suis-je ?

Peut-on seulement envisager que les mêmes causes en un lieu donné ne produisent pas les mêmes effets. La loi physique, la loi de la mécanique seraient-t-elles alors changeantes, anarchiques ? C'est impossible.

Il n'y a donc qu'un pas pour qualifier cette répétition, comme pouvant être l'une des caractéristiques d'un non-homme, la manifestation mécanique d'un « être » soumis principalement aux influences extérieures et intérieures d'une histoire déjà vécue, d'un « être » réagissant plutôt qu'agissant ?

Si nous répondions par l'affirmation, il nous faudrait alors répondre à d'autres questions, plus terribles et embarrassantes encore :

Comment m'extraire de ces influences qui me rendent esclave ?

Ou se situe mon libre arbitre ?

Comment puis-je me distinguer ?

Qui suis-je réellement ?

Existe-il sur cette terre des hommes et des femmes capables de choisir leur destinée et de m'aider, comment les reconnaître ?

Car l'artiste nous le dit, « Je suis de l'homme la négation et mon compte est bon. C'est comme s'il évoquait notre mort ou la prédisait.

Ce texte a été jugé négationniste par certain.

Tout d'abord, je ne crois pas qu'il s'agisse ici d'un procès d'intention dirigé contre l'homme. L'opinion de l'artiste semble décrire une relation de causes à effets qui entraînerait l'homme sur la base de facteurs répétitifs et mécaniques à la négation de lui-même.

De plus, cette négation de soi ne concerne pas toute l'humanité, loin s'en faut. Des hommes et des femmes travaillent selon leur possibilité et leur conscience à rétablir un équilibre des forces, humaines, planétaires et cosmiques. Si un homme s'ignore, un autre se cherche, un autre se trouve.

Et pour finir, ces propos provocants ont au moins le mérite de susciter la contradiction, la curiosité voir l'éveil à un questionnement.

On peut cependant adhérer ou rejeter cette vérité exprimée à haute voix. Cela ne changera rien à l'affaire. Ce n'est pas suffisant pour changer quoi que ce soit ni qui que ce soit. Il faut vouloir aller au-delà des mots, au-delà des pensées, il faut vouloir aller de plus près, de très près, en nous, dans notre totalité. Nous portons tous cette négation qui avec notre consentement délimite les contours de notre prison, nous portons tous en nous ce regard qui, au-delà des barreaux espère retrouver une liberté abandonnée.

La réalité du monde extérieur est à l'image de celui de notre monde intérieur.

Si l'homme se persuade qu'il est au pied du mur, il devra alors chercher des réponses là où elles se trouvent et là où il se trouve.

La vérité est cachée nous dit-on. C'est absurde. Considérons simplement ceci :

S'il y a punition, c'est bien l'homme non conscient qui se l'inflige.

Écrit à Lagny Sur Marne, le lundi 15 septembre 2008
Philippe Delagneau



Mais aussi contre l'identification, il existe, même pour l'homme non préparé spécialement, quelques moyens de lutte qu'il pourra mettre en œuvre lui-même, avec difficulté il est vrai. Nous avons parlé plus haut des chocs provoqués intentionnellement de l'extérieur comme d'un moyen de réveiller le « dormeur éveillé ».Livré à lui-même l'homme peut également plus difficilement utiliser la technique de la surprise. C'est ce que nous avons appelé le discernement volontaire.

Où suis-je en ce moment précis ? Ce discours qui éveille en moi certaines résonnances constitue-t-il vraiment ma vérité en ce moment ? Sinon, pourquoi ? Et si certaines de mes convictions s'y opposent, suis-je vraiment convaincu de leur bien fondé aujourd'hui, en ce moment ? Et sinon pourquoi est-ce que je les conserve ? Qu'est-ce qui s'y oppose ? Cet interrogatoire à brûle pourpoint sur un texte n'a pour but que de mettre en valeur, à l'occasion d'un exposé, la technique de la distanciation, de scepticisme diffus, de prudence que chacun peut mettre en œuvre contre le « rêve éveillé » et contre son produit le plus funeste, l'identification. À tout moment, le P.D.G. de société peut se dire : « Où suis-je ? » « Ne suis-je que cela ? ». Le colérique, l'avare, le passionné connaissent tous, s'ils veulent s'observer, un moment fût-il fugitif où une voix discrète leur souffle : « Qu'est-ce que je fais ? ». L'homme du public, matraqué par la « civilisation du spectacle » assailli d'images, connaît toujours, à un moment où l'autre, un sursaut de répulsion contre l'identification et se dit alors : « Est-ce cela, moi ? bien sûr que non ».

Ces questions se posent naturellement à l'homme. Souvent. Bien plus souvent qu'il ne veut en convenir. Mais il cherche à ne pas les entendre. À oublier même à nier qu'elles se sont posées. Le drame de l'homme réside en effet en ce que, si l'homme parvient par sursaut à se réveiller de sa torpeur et à se rendre compte de ce qu'il n'est pas, il ne sait pas, par contre, ce qu'il est vraiment, et ne peut en acquérir la certitude qu'en parcourant un long chemin long et difficile sur lequel, sauf circonstances exceptionnelles, les isolés s'égarent toujours. L'homme qui s'est convaincu par des observations de soi répétées, par des effets de surprise renouvelés, qu'il n'était pas que « cela » devra donc accepter de se mettre à l'écoute d'autres hommes qui semblent lui apporter, d'une façon sérieuse, des éléments de réponse. Mais avant de connaître la vérité sur lui-même, et même après avoir sérieusement décidé de la conquérir, l'homme à la recherche de la vérité aura à déjouer un autre piège, lui-même toujours le fruit de l'hypnose à laquelle l'homme est assujetti dans le « rêve éveillé », celui que l'on appelle « la considération ».

La considération, c'est l'identification à l'opinion d'autrui sur votre compte. Elle est la forme la plus funeste de l'identification, car d'une part elle est paralysante et, de l'autre, elle pousse l'homme à jouer un rôle en permanence à l'usage d'autrui. L'homme qui « considère » est constamment dépendant intérieurement de l'estime ou de l'antipathie qu'il suscite. Il assume et revêt les sentiments qu'il provoque ; il s'y confond. Par là-même, il devient, bien entendu, dépendant et parfois complètement dépendant de l'opinion d'autrui. Il n'a plus d'être propre. Il est l'opinion qu'on a de lui, et va adapter son comportement en conséquence.

On voit bien là que ce mécanisme n'est qu'un processus d'identification, poussé à l'extrême. Chacun peut observer les méfaits d'un tel comportement sur les hommes politiques, que nous avons déjà cités, ou sur les vedettes du spectacle. Ces personnages fabriqués pour l'opinion publique ne vivent en définitive que par elle ; bien souvent, ils n'ont plus d'êtres propres. Mais chacun peut également constater en lui-même à un niveau bien moindre, combien il est dépendant de l'opinion d'autrui, non pas dans les conséquences de celle-ci, mais bien dans l'idée qu'il se fait de lui-même.

La « considération » est en effet un phénomène ambigu, à double face : Si elle est active, elle se traduit par la politesse, la courtoisie, les marques d'estime, le souci de témoigner à l'autre les égards qui lui sont dus ou qu'il estime, à tord ou à raison, en droit de recevoir. Cette attitude procède de la part du sujet qui « considère » de la sorte d'une volonté de respecter l'autre et de lui témoigner ce respect quoiqu'il en pense réellement en son for intérieur. La ritualisation des rapports sociaux est basé sur un tel comportement et des civilisations très raffinées, voir des « philosophies » très profondes, comme le confucianisme, ont été édifiées sur une telle considération extérieure qui prodigue à chacun ce qui est dû à ses mérites supposés.

Mais celui qui manifeste à autrui des attentions ne manque pas de vouloir plaire en retour. De là à vouloir être estimé à son tour, il suffit d'un très léger renversement d'attitude. Au fond de lui-même, chacun veut plaire, chacun veut être estimé lui aussi, car cette estime rassure et remplit le vide intérieur que chacun veut dissimuler sur ce qui constitue l'intérieur de lui-même. C'est la considération intérieure qui est avec le rêve (dont elle est le résultat) et l'identification (dont elle est la forme suprême) l'obstacle principal, pour l'homme, à une véritable connaissance de soi et, par la même, à son évolution et à sa libération éventuelles.

Georges de Maleville



Je me lève ce matin. J'ai le cœur noué. Je ressens un arrière-goût amer quand mes yeux s'ouvrent. Pas tout de suite, pas immédiatement. Seulement lorsque je comprends que je dois une fois de plus accomplir ma tâche dans ce bas-monde. Nous sommes en 2008. Le réveil a sonné. Comme hier. Je me souviens de m'être endormi dans l'insouciance, dans la douceur des draps, rappelant le coton au sein duquel j'ai été bercé dès ma naissance. Nous sommes le premier septembre. Je répète une fois de plus ma venue dans ce bas-monde. J'y suis venu en pleurant ; peut-être souffrais-je déjà du rude environnement, peut-être avais-je déjà ressenti l'amertume de quitter le nid utérin maternel. Le goût amer apparu, ce fut le premier choc psychologique. Par suite, chaque matin, à partir de mon 14ème anniversaire, une fois la nuit endormie et l'inconscience du sommeil passée, je retrouve la difficulté de me sortir de mes draps. Emmitouflé sous l'oreiller, je ne veux me confronter à la vérité et je pleure une fois de plus. Oui, une fois de plus, je suis abandonné par une jeune fille. Étrangement, elle a des traits physionomiques communs à ceux de ma mère. La souffrance est terrible, je ne parviens pas à l'expliquer ni à répondre à la question pourquoi ? Ni accepter l'idée que je ne goûterai plus à ce bonheur.

Je me lève ce matin, mon travail m'attend. Je dois aller m'interroger sur le sens de cette histoire dans un cabinet d'analyse. Je répète le même rituel. J'entre, je m'assois puis j'ouvre mon cahier de rêves pour en présenter quelques-uns. Chaque geste correspond à celui de la séance d'avant. Et pourtant mon attitude, ma disposition psychique est différente ; elle est fluctuante suivant les évènements que je rencontre dans mon quotidien, mais toujours fidèle à la suite logique analytique correspondant à mes efforts et à mon type psychologique. De fils en aiguilles, je revis les mêmes affects accompagnés de leurs représentations. Les mêmes que j'ai pu vivre une vingtaine d'année plus tôt dès mon entrée à la maternelle. En ce temps là, je revis une nouvelle fois la dure réalité de la vie quotidienne, sortir une nouvelle fois de mon cocon maternel. Aujourd'hui, je prends conscience de quelles souffrances et de quelle angoisse je suis sujet. En se faisant, intégrant avec clarté et conscience les étapes de ma vie, elles m'apparaissent comme une nécessité pour devenir conscient de moi-même, de ma vie. La masse énergétique non-intégrée, presque contraignante est devenue d'une subtilité nettement plus enviable.

Quand, de la sorte, prendrai-je conscience de mes actes ?

Je cuisine une fois rentré chez moi. L'aspect physique de l'acte semble le même. La main aidée par la courbe du bras exerce une action sur la porte du réfrigérateur qui finit par s'ouvrir. L'acte se répète quotidiennement. C'est toujours la même main aidée du même bras qui exerce la même action sur le même réfrigérateur. L'acte est vide, il apparaît sans vie. Parfois je ne le regarde même plus. Je ne sais pas ce que je fais. Je réponds probablement à une pulsion interne qui me donne l'énergie suffisante pour réagir et l'appliquer à la matière. Je ne vois pas mon geste se dérouler ni l'intention initiale du vouloir exercer l'acte. Mon geste se fait comme une mécanique inconsciente en réponse à une pulsion, un désir de me nourrir. Il me semble qu'il y a 3 minutes, une affiche publicitaire à attirer mon attention. Elle vantait les mérites des fruits bios. Des dizaines de fois, j'ouvre la porte du réfrigérateur. Chaque acte est le même. Pourtant je réalise aujourd'hui, après constatation du vide que mon bras devient plus léger, qu'il est dépositaire de sa propre énergie. J'essaierai, demain, au moment de lancer ma main et mon bras vers leurs objectifs, de voir, une deuxième fois, la lourdeur de l'absence et du vide.

Je me lève ce matin là. Les feuilles sur les arbres jaunissent. Quelques-unes ont d'ailleurs commencé à tomber. Le vent contribuant naturellement à une énième recrudescence. L'automne s'amorce, l'été s'en va. Combien d'étés l'Homme a connu ? Les cycles sont notre lot éternel commun. Après l'été, succède l'automne préparant lui-même l'hiver qui, à son tour, annoncera la renaissance du printemps. La terre faisant son travail et la graine le sien. Une tige apparaîtra, fera fleurir quelques feuilles puis, ayant besoin d'eau, la mère nature appellera l'eau qui viendra nourrir ces jeunes êtres. Saisons après saisons, la tige donnera un arbre qui arrivé à terme, mourra et redeviendra poussière. Elle porte en elle le goût de la destruction et de la reconstruction. Lune après lune, la marée monte et la marée descend. La mère-femme sait que pendant un cycle de 28 jours, il existe une période où elle peut donner la vie. Avant, tout se met en place pour être prêt à l'instant T, ensuite tout se désagrège. Elle porte en elle la construction et la destruction.

Je me réveille le matin suivant. La lumière est allumée. Mon premier pas terrestre fait résonner toute la vibration du choc. Je touche enfin la matière. Mes pas sont une répétition constante de mon évolution disposée dans l'alternance des opposés qui marchent ensemble. Je me réveille. Le vent souffle sur les arbres. Les feuilles s'agissent par la poussée de l'esprit. L'environnement se présente comme un conte devenu réalité. L'écorce manifeste la puissance d'un arbre puisant sa source dans la terre pour se relier à l'esprit du vent. Je goûte à cet instant. J'aperçois au pied de l'arbre une roche derrière laquelle s'évade une couleuvre. Elle rampe en ondulant son corps dépourvu de squelette. Il n'y a pas de doute dans sa démarche ni dans son intention. La tête se présente la première, franchit la roche et se laisse pousser par tout son corps. Elle contourne, escalade de l'arbre en formant une spirale qui jamais ne se rencontre. Je contemple une œuvre qui n'a d'autre but que d'exister. Le tableau n'est pas mort, il vit en lui-même, par lui-même et en moi aussi. Je ne suis pas seul dans l'univers. J'ai déjà vu un tel spectacle, mais jamais il n'a été aussi vivant. Quelques feuilles tombent des arbres. J'ai déjà vu un tel spectacle oui, mais jamais il n'a été aussi vivant.

À Paris, aujourd'hui et pas demain. En luttant pour mon réveil et mon éveil psychologique.
Aurélien Recher



Dans ma rencontre avec les détenus de la prison de Fresnes, je suis confronté à un problème récurrent. Le comportement de certains de ceux qui sont en prison à cause de leur violence, peut-il se justifier, parce que, justement, ils ont subi dans leur enfance des abandons, des violences sinon des viols ou des tortures ? Ils vont en effet, dans la vie courante comme si la répétition était pour eux une sorte de substitution de personnalité. Je viole donc, parce que j'ai été violé par quelqu'un… et je continue indéfiniment… qui lui-même aurait été violé par quelqu'un qui lui-même aurait été violé par… etc.

On dirait que ces gens répètent sans cesse les mêmes scènes vécues dans leur enfance ; mais comment alors, de torturés deviennent-ils tortionnaires ? Car ils ne répètent pas quelque chose qu'ils ont fait, mais une situation qui les a marqués au point de les amener à prendre la place du violeur pour pouvoir reproduire fidèlement la scène. Tout en sachant pourtant la souffrance que cela engendre.

J'ai rencontré cette situation suffisamment souvent pour qu'elle devienne sinon preuve, du moins forte probabilité et pourtant je ne peux me résoudre à l'admettre entièrement. Il doit y avoir un moyen de sortir de ce cercle infernal et en tâtonnant, j'essaie d'amener mes amis détenus à trouver cette voie.

La répétition est à la base de tout apprentissage. Refaire incessamment le même mouvement jusqu'à ce que le mouvement difficilement appris devienne une routine, un réflexe. L'artisan accompli est celui qui est capable d'exécuter mille fois le même geste à la perfection. Apprendre à lire, c'est aussi acquérir ces réflexes qui nous permettent d'associer les lettres en sons sans même y réfléchir. Toute vie communautaire est le résultat de ces mille actes accomplis instinctivement après une longue éducation. Pour être parfait dans son métier, l'artisan doit être capable de reproduire exactement et indéfiniment la même œuvre.

Une part importante de cette répétition didactique est le fait de la conscience par le biais de l'observation et de l'imitation et peu à peu, l'acte devient réflexe.

À la naissance, tant qu'il n'a pas fait la différence entre le moi et le toi, le bébé n'est qu'inconscient. Il émerge peu à peu dans la conscience en imitant ce qu'il voit. Lui aussi répète sans cesse les mouvements qu'il perçoit. Le bébé a des gestes désordonnés. Il ne cesse d'observer pour pouvoir à son tour répéter ce qu'il entrevoit. Le premier sourire, les premiers pas, le premier « maman » sont acquis ainsi.

Le plus spectaculaire exemple des merveilles de la répétition, sans doute, parce qu'il appartient à un autre monde que celui dans lequel nous évoluons, se trouve dans les groupes communautaires d'insectes tels que les fourmis, termites ou abeilles. Pendant des millions d'années, ces insectes se reproduisent et reproduisent les mêmes mouvements tellement bien rodés qu'ils leur permettent de survivre sans changer un seul iota à leur comportement. Le parfait artisan est comme la fourmi. Mais la fourmi ne progresse pas. Sa perfection l'empêche de progresser. L'artisan lui, peut progresser au contraire en sortant de la répétition.

L'inconscient qui ne raisonne pas s'imprègne de situations et tente de les reproduire ou plutôt tente de retrouver dans une situation donnée les traces de celle qui l'a marqué jadis profondément. L'inconscient peut se comparer ainsi à un disque dont la pâte encore molle est rayée par l'aiguille. La pâte durcit et l'enregistrement reste à jamais inscrit dans le disque.

Tant que l'enfant est encore plongé en grande partie dans l'inconscient, il est semblable à cette pâte molle du disque que l'on grave. Et indéfiniment, plus tard, le disque tournera ressassant la même rengaine, il aura tendance à avoir les mêmes réactions devant les mêmes événements de même que pour mettre un pied devant l'autre, il ne cherchera plus à improviser, cela se fera tout seul et toujours de la même façon.

D'où les comportements répétitifs, les préjugés etc. Et surtout cette recherche permanente de situations connues et bien enregistrées. L'inconnu est angoissant, on le fuit. Le connu rassure, les comportements associés sont rodés depuis si longtemps.

L'artiste se différencie de l'artisan quand il est capable de sortir de cette répétition et qu'il se met à créer. Mais il ne pourra le faire que s'il est passé au préalable, par la répétition formatrice.

De même que l'artiste est passé par le stade de l'artisan, est-il possible d'évoluer, de quitter cette roue du Dharma dans laquelle on revit sans cesse les mêmes événements ?

Jacques Bergier, le coauteur avec Jacques Pauwels du « Matin des magiciens » avait un principe : Il faut « penser à côté » pour explorer d'autres voies que celles apprises par cœur et sortir de la routine.

La nature ne procède pas autrement d'ailleurs. Le principe de perfection que représente une fourmilière est contré sans cesse par une sorte de principe d'imperfection qui fait par exemple, qu'à la suite d'une mauvaise transmission accidentelle d'ADN, les cellules ne se reproduisent pas toujours exactement de la même façon. Et la nature avance ainsi par bonds. Les fourmis sont une exception, elles ne progressent pas. Ça viendra peut-être ! L'artisan ne progresse que s'il devient artiste en pensant et agissant autrement.

Deux principes s'opposent donc et se complètent dans la nature, le principe de perfection basé sur la répétition et le principe d'imperfection basé sur quelque chose qui a des analogies avec le « penser à côté » de Jacques Bergier. La répétition permet d'acquérir des bases et le « penser à côté » de trouver d'autres voies. La symétrie devient ainsi le symbole de la routine. La dissymétrie permet les sauts, la vie. L'enlisement dans la routine est nécessaire pour acquérir l'équilibre et les bases qui permettront de faire ensuite des bonds en avant. Toujours l'alternance de la routine et de l'imagination. Paradoxalement, Archimède dans son bain, Newton et sa pomme, Galilée et sa terre, Einstein et son E=mc2 sont de parfaits représentants de l'imperfection puisqu'ils sortent de la routine et font progresser la connaissance.

On retrouve sous une forme à peine différente l'enseignement du Bouddha. L'homme est enfermé dans la roue du Dharma qui tourne éternellement tant qu'il n'a pas réussi à trouver la sortie par l'acte qui sort de l'ordinaire.

Sur les quelques deux cent détenus que j'ai rencontrés et essayé d'aider au cours de 14 ou 15 ans de visite des prisons, je pense pouvoir pavoiser pour un « artisan » devenu « artiste », pour une autre probable transmutation positive et pour 5 ou 6 incitations qui semblent pouvoir porter des fruits.

Les autres… Qui sait ?

Application du principe d'imperfection ?

Paul Ruty



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SOS Psychologue



Nous avons tous une histoire de famille en nous. Chacun de nous est le fruit d'une longue chaine, nos grands parents, nos parents, nos oncles et tantes, nous-mêmes et nos frères et sœurs avons fait l'objet de projections.

En grandissant, chaque membre de chaque génération s'est identifié à sa mère, à son père, à ses frères et sœurs, à ses grands parents s'il les a connus ou à l'image transmise ; à ses oncles et tantes, au couple parental et à ceux formés par les membres de la famille.

Notre enfance et notre adolescence appartiennent au passé. Il nous est impossible de changer notre histoire. Ce que nous pouvons transformer c'est notre attitude intérieure par rapport à cette histoire, nos points de vue sur nous-mêmes, notre famille. Qu'est ce qui nous détermine, nous influence et constitue ainsi notre vie ?

Après avoir subi un ensemble de projections familiales, nous mettons tout naturellement en place un système de répétitions. En nous identifiant, nous répétons par scénario toute cette saga familiale dans les grands thèmes de notre vie ainsi que dans les plus petits détails de la vie quotidienne, cela souvent à notre insu. Certaines histoires comportent des non-dits, des secrets.

Nous avons tous un héritage génétique bien sûr, mais aussi psychologique. Sur le plan psychologique, lorsque l'équilibre n'est pas rétabli il se créé une répétition névrotique. Il est important de dénouer les fils tissés dans un passé parfois lointain et de nous libérer de nos blocages. Ces derniers constituent pour nous-mêmes un empêchement à notre évolution, car nous sommes alors tirés vers le bas et incapables d'élever notre conscience. Seul un choc peut nous permette de sortir de cet état.

Lorsque que nous sommes pris dans cette spirale familiale, nous sommes absorbés, engloutis, nous pourrions dire que nous sommes installés dans notre cocon familial et nous n'avons surtout pas envie que l'on vienne nous déranger. En fait, c'est comme si nous n'avions pas envie d'en sortir, nous sommes dans le connu, car dehors nous avons peur et lorsque le choc arrive c'est exactement ça « nous sommes sous le choc » doublement, car tout d'un coup le choc est brutal, c'est le réveil et ensuite nous sommes faces à nous-mêmes, à notre responsabilité. On ne peut pas oublier, ce n'est pas possible, c'est bien réel, c'est un véritable nettoyage, une sorte de tornade. Il y a alors ce recul qui nous permet de voir ce que nous sommes, ce qui se passe en nous. A ce moment il est important d'être honnête avec soi-même, de prendre conscience et de respecter ce qui nous a été donné.

Notre devoir sur cette terre.est de nous libérer de tous ces carcans familiaux et surtout de le vouloir, quand je parle de vouloir je veux dire « le vouloir être » celui qui nous permet d'être sur le chemin de la vie et de continuer sans cesse sur ce chemin.

Renaître, c'est apprendre à se connaître, à être soi-même, c'est d'une certaine façon, devenir notre propre mère et notre propre père. Pour cela, nous devons nous libérer des emprises familiales, apprendre à nous aimer, à être en paix avec nous-mêmes pour être mieux et pour mieux aimer les autres et la vie.

Nous devons séparer l'ivraie du bon grain pour donner le meilleur de nous-mêmes.

Fait à Lagny-sur-Marne, le 8 Septembre 2008
Claudine Thomas