NUMÉRO 63 REVUE MENSUELLE SEPTEMBRE-OCTOBRE 2000

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Corps et sentiments Cuerpo y sentimientos
 
Hervé Bernard Le corps
 
Rut Diana Cohen Huellas de la globalización salvaje en la piel
 
Brigitte Delaunay Observation de la misère
 
Health I. G. News Transplantes / Diabetes
 
Lilian E. Lozzia Cuerpos que hablan en el silencio
 
Sophie Moreaux Carré La douleur du corps dans l'analyse
 
Mathilde Pizzala Le corps
 
Hervé Bernard Journées associatives du XVIe à Paris


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Tu me regardes
comme reniflant mon âme
comme voulant savoir
si tu peux me perdre
par la mort
parce que en vie je ne te quitte pas
parce que nous sommes marqués
comme les bêtes dans les fermes
propriété d'un maître méchant
et plus que méchant, cruel
Tu voudrais m'immortaliser
pour que je ne m'échappe pas
mais je le fais chaque nuit
quand je peux rêver à d'autres choses
qui ne soient pas toi
ni moi
ni nous
En rêve je dévore mes ennemis
les tiens
les nôtres
Parce que tu es fidèle parfois je crois
que tu me préfères morte
enfin immobile
sans personne d'autre qui me possède
Tu t'es collé à ma peau
comme la mousse à la pierre
et tu n'acceptes plus la marée
mais le vent change
et la nuit vient
et parfois je dors de rêves où tu n'y es pas
et parfois même je t'aime
mais pas trop.

***

J'insiste
je ne t'ai jamais connu
ce sont des mots d'amour à l'absent
à celui qui aurait pu être
si tout en moi est un chant à la vie
pourquoi j'insiste
avec cette nostalgie qui me noie
comme j'aurais aimé
me noyer en toi ?…
Tu es un rythme que je n'ai pas connu
celui des hommes importants
qui n'ont jamais été pour moi
ceux des femmes très belles et fragiles
hommes clairs, ostensiblement clairs,
dans des costumes sombres, avec des voitures sombres
et des cravates changeant comme les saisons

***

Ils passaient, déjà mariés, les cheveux argentés,
l'air altier, une ambassade
des siècles de classe,
mariages de raison ? Seulement le premier,
premier et plus que premier : le seul
Les héritages restent indivis !
et les petites femmes fragiles
buvant le sirop de la duperie
dans les bras de l'amant
Fatiguées dans les aéroports
de boutique en boutique fredonnant l'oubli
entre or, perle et carré Hermès
entre soupir et roman
attention à la larme qui ride !
Je sais maintenant pourquoi je ne t'ai pas connu
je suppose que j'aurais seulement pu te détruire
ou me détruire
à ta superbe mon intelligence
à ta classe la mienne
à tes costumes sombres mon blanc infini
Mais malgré tout et plus que tout
je te désire et ce sera ainsi au-delà de la vie
parce que toi seul tu pourrais me limiter
seulement toi me protéger
Je t'arrache à tes rituels
je te vois dans la campagne
avec bottes et cravache
et une jument sauvage
et je t'aime presque… mais pas trop
Je t'arrache à tes rituels
et je te vois au bord de la mer
sur la plage, entre mes bras
et je t'aime presque… mais pas trop

***

La vie ?
une série d'escaliers
qui se succèdent
et dans chaque volée un palier
et dans chaque palier une fenêtre
et dans chaque fenêtre un paysage
de ce qui fut
de ce qui aurait pu être
de ce qui n'a jamais été
La vie ?
une série d'escaliers
qui montent, qui descendent,
qui atteignent les nuages
ou qui cherchent les entrailles
les entrailles de la terre
là où il n'y a plus d'escaliers
mais des coffres vides
et d'autres pleins
et d'autres à moitié vides
et d'autres à moitié pleins
en haut lumière jusqu'à l'aveuglement
en bas ombres jusqu'à la cécité aussi
arrêtée sur le premier palier
je contemple notre paysage
ni toi ni moi avons le même visage
ni les mêmes regards
chaque marche nous a beaucoup coûté
nuits d'insomnie
de passion assumée
de pleurs d'enfants
de saisons se succédant fatalement
Parfois, te regardant, je t'aime presque
mais pas trop

***

20 ans et déjà mère
au travers de la fenêtre les champs
et dans le jardin une rose rouge
et les souvenirs d'enfance
et soudain
Le point du silence,
celui où tout se brise,
où il n'y a rien à dire,
dans un présent suspendu dans le néant,
annulés tant le passé,
comme le sens,
ou la recherche.
silence qui rime avec éternité
arrêt du désir,
de la cause,
du besoin,
heure libre
où la rose est rose
l'enfant, enfant
et le champ, champ

et tu n'es pas là
ni homme, ni père, ni fantasme
juste un long silence
arrosant le cœur de la terre
Oui, je t'ai peut être aimé… mais pas trop

***

J'ai su hier que tu avais été important
parce que nous avons joué ensemble
à l'amour… mais sans amour
parce que nous avons été des figurants
dans la comédie d'exister n'étant pas
mais répétant jusqu'à la lassitude
ce que depuis des siècles a été raconté :
« Naît, grandit, reproduis-toi et meurs »
Oui, mais dans les intervalles, quoi ?
Des pensées fugaces
Qui suis-je ? où suis-je ?
Où vais-je ?
et les cycles s'accomplissant
et les pensées se fanant
dans des vases à fleurs sans fond
incapables de retenir l'eau
j'ai su hier que tu avais été important
et que je t'ai peut être aimé, mais pas trop

***

Devant la fenêtre une rue
je ne sais pas où elle finit
il y a des arbustes de mûres
dans un étrange terrain inculte
au fonds de la longue rue,
à ma droite,
et de petites maisons blanches à gauche
sans prétentions
et quelques pieds de marguerites
se dressent entre les mûres
et je n'accepte pas la fugacité
et je meurs avec les changements de lumière.
le soleil s'éteint sur les mûres
la longue rue blanche devient grise
et je n'accepte pas la fugacité
et je t'attends,
comme chaque après-midi
et l'enfant dort
et je meurs d'éternité
et je sais que tu vas arriver
lointain
et la rue s'assombrit encore plus,
et je n'accepte pas la banalité d'exister sans être
et mes 20 ans millénaires me pèsent
et peut-être je t'aime… mais pas trop

***

Le corps et la mort

C'est sûr, nous étions deux enfants
perdus dans le bois,
abandonnés
mais, qui nous a abandonnés ?
et comment ? et quand ?
hier soir l'enfant a mal dormi
et il avait la diarrhée
et moi peur
et toi tu t'es effacé dans le sommeil
comme cherchant la mère
ou le père
ou le Dieu éternel
et ce sont peut-être eux tous qui t'ont abandonné
mais pas à moi qui suis la mère
du tendre enfant qui a mal dormi

***

… et l'abandon final de ces étapes
quand je veux me libérer de tes griffes
et mourir de la mort douce des entrailles
et naître dans le soupir d'une rose
dans la gemme dorée du prunier
dans la vague marine quand tu n'y étais pas encore
Je veux m'enivrer de la mort du poète
et de l'autre, que je ne comprends pas, du suicide
Je cède le pas à l'ennemi
je lui offre la terre que j'ai aimée
et je m'abrite en son sein pour te haïr
Pas un seul instant ton désir ne m'a appelé
et encore plus de vingt ans se sont écoulés
depuis le jour sombre où tu m'as tuée
Ce n'est pas la mort naturelle qui me fait te quitter
ton estocade a été plus longue que la mienne
je me débats, les portes ne s'ouvrent pas
tu me poursuis, collé à ma mémoire
et un bateau s'en va, libéré,
mais je ne suis plus là :
Samouraï vaincu,
mon sang sur le sable,
seulement le sang se libère,
et cherche la vague, quand tu n'étais pas encore là,
et nourrit le soupir de la rose
et la gemme dorée du prunier.

Fait le 23 septembre 2000
À Paris, certaines nuits où le silence crie fort, quand les sentiments se lancent au galop, quand des passages de vie s'illuminent, quand les mots deviennent assez sonores pour se faire écriture.

Le corps écrit et l'âme écoute et tu es tout et tous sauf moi-même enfermée dans l'arcane de ma mémoire quand j'ose pénétrer dans le chemin initiatique qui m'amène au seuil de mon mystère.

L'automne emporte des roses qui se fanent et tombent, mais pas ma rose rouge, celle de mon jardin de Córdoba, derrière la fenêtre.

Me miras
como olfateando mi alma
como queriendo saber
si puedes perderme
de muerte
porque de vida no te dejo
porque estamos marcados
como las vacas en las haciendas
propiedades de un amo malo
y más que malo, cruel
Quisieras inmortalizarme
para que no escape
pero lo hago cada noche
cuando puedo soñar otras cosas
que no seas vos
ni yo
ni nosotros
En sueños devoro mis enemigos
los tuyos
los nuestros
Porque sos fiel a veces creo
que me prefieres muerta
quieta el fin
sin nadie más que me posea
Te has pegado a mi piel
como el musgo a la piedra
y ya ni aceptas la marea
pero el viento cambia
y la noche viene
y a veces duermo de sueños en los que no estás
y a veces hasta te quiero
pero no demasiado

***

Insisto
que nunca te conocí
que son palabras de amor al ausente
al que pudo ser
si todo en mí es un canto a la vida
¿por qué insisto
con esta nostalgia que me ahoga
tal como me hubiera gustado
ahogarme en vos…?
Sos un ritmo que no conocí
el de los hombres importantes
que nunca fueron para mí
los de las mujeres bellísimas y frágiles
hombres claros, manifiestamente claros
en trajes oscuros, con autos oscuros
y corbatas cambiándose como el tiempo

***

Pasaban, ya casados, el pelo entrecano,
el aire altivo, un embajada,
siglos de clase,
¿matrimonios de razón? Sólo el primero,
primero y más que primero: único ¡
Las herencias restan indivisas!
y las mujercitas frágiles
chupando almibar de engaño
en los brazos del amante
Cansadas en los aeropuertos
de tienda en tienda canturreando al olvido
entre oro, perla y cuadrado Hermès
entre suspiro y novela
¡ojo al llanto que arruga!
Ahora sé por qué no te conocí
sospecho que sólo hubiese podido destruirte
o destruirme
a tu soberbia mi inteligencia
a tu clase la mía
a tus trajes oscuros mi blanco infinito
Pero a pesar de todo y más que a todo
te deseo y así será hasta más allá de la vida
porque solo vos podrías limitarme
solo vos protegerme
Te arranco de tus rituales
te sitúo en el campo
con botas y fusta
y una yegua brava
y casi te quiero … pero no demasiado
Te arranco de tus rituales
Y te sitúo junto al mar
Sobre la playa, entre mis brazos
y casi te quiero ... pero no demasiado

***

¿La vida?
una serie de tramos de escaleras
que se suceden
y en cada tramo un reposo
y en cada reposo una ventana
y en cada ventana un paisaje
de lo que fue
de lo que pudo ser
de lo que nunca fue
¿La vida?
una serie de tramos de escaleras
que suben, que bajan,
que alcanzan las nubes
o que buscan la entraña,
la entraña de la tierra
donde no hay más escalones
pero si cofres vacíos
y otros llenos
y otros a la mitad vacíos
y otros a la mitad plenos
hacia arriba luz hasta quedar ciego
hacia abajo sombra hasta la ceguera también
Me aquieto en el primer reposo
contemplo el paisaje de nosotros
ni vos ni yo tenemos los mismos rostros
ni las mismas miradas
cada escalón nos costó mucho
noches de insomnio
de pasión asumida
de llantos de niños
de estaciones sucediéndose fatalmente
A veces contemplándote casi te quiero
pero no demasiado.

***

20 años y ya madre ...
a través de la ventana el campo
y en el jardín una rosa roja
y los recuerdos de niña
y de pronto
El punto del silencio,
ese en el que todo se quiebra,
donde no hay nada por decir,
en un presente suspendido en la nada,
anulado tanto el pasado,
como el sentido,
o la búsqueda.
Silencio rimando a eternidad.
Suspensión del deseo,
de la causa,
de la necesidad,
hora libre
en que la rosa queda rosa
el niño niño
y el campo campo

y ni vos estás
ni hombre, ni padre, ni fantasma
solo un silencio largo
regando las entrañas de la tierra
Si, tal vez te quise… pero no demasiado

***

Supe ayer que fuiste importante
porque jugamos juntos
al amor … pero sin amor
porque fuimos figurantes
en la comedia de existir no siendo
sino repitiendo hasta el cansancio
lo que por siglos se ha contado:
«Nace, crece, reprodúcete y muere»
Si, pero en los intervalos ¿qué?
Ciertas reflexiones fugaces
¿quien soy? ¿dónde estoy?
¿adónde voy?
y los ciclos cumpliéndose
y las reflexiones marchitándose
en vasos de flores sin fondo
incapaces de retener el agua
Supe ayer que fuiste importante
y que tal vez te quise, pero no demasiado

***

Frente a la ventana una calle
no sé dónde termina
hay arbustos de moras
en un extraño terreno baldío
hacia el fondo de la calle larga,
a mi derecha
y blancas casitas a la izquierda
sin pretensiones
y algunas matas de margaritas
se hierguen entre las moras
y yo no acepto la fugacidad
y muero con las variaciones de la luz.
El sol se apaga sobre las moras
la larga calle blanca se vuelve gris
y yo no acepto la fugacidad
y te espero
como cada tarde
y el niño duerme
y muero de eternidad
y se que vas a llegar
ajeno a mi
y la calle se ensombrece aún más
y no acepto la banalidad de existir sin ser
y me pesan mis 20 años milenarios
y tal vez te quiero … pero no demasiado

***

El cuerpo y la muerte

Seguro que fuimos dos niños
perdidos en el bosque,
abandonados
Pero, ¿quién nos abandonó?,
¿y cómo?, ¿y cuándo?
Anoche el niño durmió mal
y tuvo diarrea
y yo miedo
y vos te fundiste en el sueño
como buscando la madre
o el padre
o el Dios eterno
y son tal vez todos esos que te han abandonado
Pero no a mí que soy la madre
del niño tierno que durmió mal

***

… y el abandono final de esas etapas
cuando quiero liberarme de tus garras
y morir de la muerte dulce de la entraña
y nacer en el suspiro de una rosa
en la gema dorada del ciruelo
en la ola del mar cuando no estabas
Quiero embriagarme de la muerte del poeta
y de la otra, que no entiendo, del suicida
Cedo el paso al enemigo
le ofrezco la tierra que yo he amado
y me escudo en su seno para odiarte
ni un instante tu deseo me ha llamado
y pasaron más aún de veinte años
desde el día sin luz que me mataste
No es de muerte natural que te abandono
tu estocada fué más larga que la mía
me debato, las puertas no se abren
me sigues, pegado a la memoria
y hay un barco que parte liberado
pero yo ya no estoy:
Samurai vencido
sangre sobre arena
Sólo la sangre se libera
busca la ola, cuando aún no estabas
y alimenta el suspiro de la rosa
y la gema dorada del ciruelo.

Hecho en Paris el 23 de septiembre de 2000, en ciertas noches en las que el silencio grita fuerte, cuando los sentimientos se lanzan al galope, cuando algunos pasajes de vida se iluminan, cuando las palabras imaginadas se vuelven tan sonoras que se escriben.

El cuerpo escribe, el alma escucha y vos sos todo y todos menos yo misma encerrada en los arcanos de mi memoria cuando oso penetrar el camino de iniciación que me lleva a la puerta de mi misterio.

El otoño trae rosas que se marchitan y caen, pero no mi rosa roja, esa de mi jardín de Córdoba, detrás de la ventana.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Combien t'ai-je maudit, corps de souffrance, quand tu me laissais à de douloureuses somatisations ? Combien de fois me suis-je buté à toi, qui ne me laissait aucun répit pour vivre, à peine pour respirer, penser et satisfaire aux besoins les plus vitaux ? Combien de fois t'ai-je haï quand tu semblais me laisser tout juste assez d'espace pour que je ne meure pas, mais afin que je sois puni de mon incompréhension par rapport aux racines essentielles de mes douleurs corporelles ? Combien de fois ai-je dû te supporter, désirant en finir une bonne fois pour toute avec cet esclavagisme interne, mais toujours accroché par un espoir, un désir de vaincre, peut-être par l'orgueil d'être plus fort que toi ?

Je sais pourtant qu'il s'agit de quelque chose que je n'ai pas compris, d'une erreur dans ma conduite face au monde et face à moi-même. Il sera toujours bien temps de désigner une maladie purement somatique, sans aucune origine psychique, car la médecine m'étiquette en bonne santé. Je n'en ai pas de preuve, mais je tire ces réflexions d'une intuition profondément ancrée en moi. Qui n'est pas guidé par son instinct, consciemment ou non ?

Et si le corps était aussi fort que la pulsion qui me fait vivre, pour reprendre un thème essentiel dans l'œuvre de Freud, qui a opposé les pulsions de vie aux pulsions de mort, dans ce théâtre du je, si cher à Joyce Mac Dougall ? Comme si les résistances du corps étaient à la hauteur de la force qu'elles appellent pour une bataille afin de se libérer d'emprises anciennes, entre fixations archaïques et schémas névrotiques, dans un espace d'affrontement de pure somatisation ? Là, aucune échappatoire, pour peu que la structure psychologique soit bien imprégnée de schémas obsessionnels.

Tant que cette bataille est consciente, même si son nom ne l'est pas encore, il reste un espoir pour en comprendre l'enjeu et parvenir à la victoire. En revanche, quand les somatisations sont niées, et que leurs traces psychiques sont tour à tour refoulées, existe un risque que les troubles corporels se fossilisent dans des lieux plus profonds au gré des terrains fragiles du corps et de l'esprit. Est-ce alors la porte ouverte à une maladie incurable, comme si un point de non retour était atteint et que l'être se sabordait tout entier, incapable d'avoir déchiffré l'énigme qui se posait à lui ? Je ne prétends pas connaître la réponse, mais en tout cas j'invite chacun, dans une telle situation ou susceptible de l'affronter, à se poser la question, car pourquoi cette souffrance disparaîtrait d'un coup comme par enchantement.

Ce corps, dont j'étais si fier étant jeune, car il m'avait permis de m'adonner avec un succès certain aux joies de diverses activités sportives, semblait avoir investi complètement la problématique d'un conflit qui puisait aux tréfonds de mon être. Ce dont je m'enorgueillissais, devenait source de souffrance, passant d'un extrême à l'autre : la sensation de liberté qu'il me procurait dans la vie s'était transformée progressivement, mais inexorablement en une prison comme si le corps me retenait de la moindre pulsion de vie dans un étau. Au point que la pensée finissait par se résumer à l'idée de tenir et de ne pas bouger pour éviter un emprisonnement encore plus lourd.

Mais alors que faire ?

Agir, penser, analyser, comprendre et agir à nouveau, me dit la psychanalyse. Établir un dialogue entre l'action et la réflexion afin d'agir différemment selon un schéma progressivement libérateur. Le principe semble simple, mais le mettre en œuvre est tout autre chose !

D'abord comprendre que ce qui est arrivé partira avec une vitesse proche : les miracles n'existent pas, car la psychologie d'un être obéit au rythme d'un temps psychologique propre à chacun. Le travail sur soi est école de patience et de conscience.

Construire son chemin à la lumière des petites victoires quotidiennes : avoir tout simplement réalisé ce qui était planifié, agir dans une situation déjà identifié précédemment selon un nouveau schéma mûri antérieurement, avoir une bonne surprise, refuser l'expression d'émotions négatives.

La vie n'est pas que grisaille, souffrance et désespoir. Souffrir est toujours porteur d'un sens utile. L'équilibre de l'être, c'est la contrepartie d'une pulsion de la vie qui cherche à satisfaire des désirs primordiaux, peut-être ceux pour lesquels nous sommes nés, comme assignés à la réalisation d'un programme archétypique. Nous ne naissons pas libres, mais nous avons la possibilité d'accéder à la liberté du choix individuel et le libre arbitre est fils de volonté et de réflexion.

Hervé Bernard



Dans les reliques du temps passé
J'observais des dentiers cassés
Par je ne sais quel orang-outang
Des cancrelats, des cloportes
Eh mon Dieu, que me prit-il ?
À ce moment, je sentis mon sein gauche
Poindre puis ce fut le droit
Puis ce fut mon sexe tout entier
Un feu terrible prit
Je ne vis plus mon corps qu'à travers un halo de flammes
Et les Crimson et les Floyd
La pauvre star qui sortait tout droit
De mon imagination
Et les Zeppelin qui hurlaient de fureur
À la porte embouteillée
Qu'est-ce que tout ceci ?
C'est l'amour, c'est l'enfance, l'art
La larve qui se met à ramper
C'est tous les déclics de mon imagination.
Le temps a passé depuis
La pluie tombe derrière les carreaux
Et ma tête enfiévrée repart dans toutes les sonorités
Je sens le rock comme un passage
Non plus comme une maladie
La musique qui s'échappe par tous les pores de ma peau
On ne m'empêchera plus de vivre
Désormais

Une émotion(Le 11 août 1994)

Le Brésil résonne, éclate en elle.

Comme la musique gît au fond d'une guitare, appelle l'homme, attend que ses doigts vienne l'en délivrer, qu'elle puisse enfin respirer et mêler son odeur de bois travaillé, tailladé de ses veines sonores. Et la musique sort de son lit, comme l'or de la rivière.

Elle le sent qui bouge, s'agite, qui se lance dans une danse frénétique, chaude, qui monte, descend, remonte, redescend, puis remonte en elle en un mouvement chaque fois plus marqué.

Et la douce chaleur se fait forte, oppresse et mouille le ventre. La danse le renverse, le prend, le tient, le suspend puis l'attire irrésistiblement vers le sol, l'y pose brutalement pour le faire rejaillir encore plus haut et plus fort.

Brigitte Delaunay



Franchir le pas de la Nigredo (ou en termes psychologiques, entreprendre une analyse) inclut inévitablement de passer de l'autre côté du miroir et accepter d'imaginer l'impensable. L'état de santé mental autant que physique de l'adepte est alors essentiel, car il « ne faut pas trembler devant le gouffre obscur où l'imagination semble se condamner à ses propres tourments ; devant cette étroite avenue où tout l'enfer étincelle !…ose, nous dit Faust, d'un pas hardi aborder ce passage : au risque même d'y rencontrer le néant1 ! ». C'est avec son corps tout entier que l'homme entame sa critique et espère sa métamorphose.

Dans l'œuvre au Noir, l'individu entame le long parcours infernal dont il ne sait absolument pas s'il se concrétisera, parcours on ne peut mieux décrit par Dante dans la Divina Commedia, mais aussi par Nicolas Flamel, Basile Valentin, ou bien encore Paracelse. Cependant combien ont réussi à déjouer les tentations du malin, tout en les explorant de l'intérieur, en les vivant pleinement ? Combien ont vaincu l'expérience de la douleur et ont accepté de vivre pleinement le paradoxe de la vie et l'intégration des opposés ? L'investissement de l'adepte dans la première partie de l'œuvre réalise le franchissement de l'interdit, la violation du tabou. La philosophie, – habituée au discours confortable et sans danger du concept –, se trouve désarçonnée devant une telle violence en actes, plus proche, une fois de plus de l'univers tragique que des sages théories déclinées dans notre monde occidental.

La souffrance physique de l'alchimiste s'allie au tourment moral d'une âme qui s`expérimente. Et alors que l'âme et le corps sont des antinomies conceptuelles classiques de notre philosophie traditionnelle, ils fusionnent dans la pratique pour devenir une seule et même chose, une entité unique dont le combat de l'un est indissociable du combat de l'autre.

Dans la démarche alchimique, l'être vit ce qu'il ressent et ressent ce qu'il vit.

La crise physique entraîne un dérèglement de la pensée qui se perd dans la torture qu'elle s'inflige et fait qu'elle en oublie du même coup toute son objectivité. La survenue d'images douloureuses, incompréhensibles, obsédantes déchaîne un disfonctionnement des aptitudes physiques et une souffrance réellement palpable.

Ces conduites si violentes, cruelles et parfois exaltées, dans lesquelles un occidental a du mal à s'identifier, se rencontrent pourtant dans le monde oriental, où l'être éprouve de manière plus naturelle la tension et la réunion des contraires. Cette expérimentation agit dès lors comme une drogue, la douleur introduisant les images, et les images obsédantes faisant reculer le seuil de la douleur. L'énergie agitée a beau être un concept relationnel, l'alchimiste demeure persuadé qu'il est une substance. Cette attitude est typiquement humaine et conduit l'artiste dans l'illusion que le secret de la pierre philosophale ne peut être que matériellement exprimé."Cette illusion, est inévitable puisque nous sommes incapables de nous représenter clairement un quantum autrement que sous la forme d'un quantum de quelque chose. Ce quelque chose, c'est la substance. D'où l'hypostase inévitable de tout concept appliqué, même à l'encontre de notre volonté2".

Dans la juxtaposition décelée entre alchimie et analyse, se retrouve une autre analogie à savoir que le travail du rêve et des images s'inscrit dans la même perspective archétypique. En effet, avant l'analyse, le rêve se présente au sujet comme une massa confusa, souvent impossible à décrypter, lorsqu'il s'agit d'un rêve incompréhensible ou lorsqu'il véhicule des images obsédantes dont nous ne comprenons pas l'origine. Ce type de rêves correspond à un conflit entre la conscience et l'inconscient, entre le possible et l'impossible, le vrai du faux. C'est là une des particularités du rêve que d'envisager les choses les plus absurdes ou les plus farfelues et d'aller à l'encontre des lois naturelles ou morales. Si la conscience de l'homme moderne occidental déprécie tant l'inconscient, c'est essentiellement parce qu'elle en est aujourd'hui trop éloignée. À force d'avoir voulu séparer les contraires, d'avoir voulu conserver la partie qu'elle pensait être la plus noble de l'individu, elle a oublié que la douleur faisait partie de l'homme au même titre que le bonheur.

L'alchimiste projette dans la matière de la pierre – et parfois même sur son corps qu'il ne distingue plus de la substance initiale – sa propre vie intérieure animée des contenus psychiques qui la définissent. Il forme un cercle imaginaire autour de l'athanor et s'enferme dans la pièce, concentrant ses forces sur cette figure autonome. Ainsi en observant avec soin les métamorphoses qui s'opèrent au sein du vase dont la forme doit être ronde ou ovoïde, l'adepte évolue en circuit fermé, en empêchant l'énergie de lui échapper. Les essais de transformation de la matière représentent des expériences dangereuses relevant plus de la sorcellerie que de la chimie. Et de même que dans le délire, l'homme imagine ces figures qui vont transformer son appréhension du monde, l' œuvre au noir installe l' homme dans un état second. Là, sa personnalité, à l'image de la pierre qu'il s'obstine à vouloir transformer, va petit à petit se morceler, se désagréger, se putréfier et se consumer. Ainsi elle va pouvoir renaître de ses cendres, réactivée et régénérée dans son unité, purifiée dans la blancheur des aigles qu'elle se devra ensuite d'affronter si elle veut avoir une chance d'accéder à la transmutation finale.

Le travail proprement philosophique, qui consiste par l'analyse à vouloir à tout prix lever toutes les ambiguïtés laissées par la recherche alchimique, se heurte sans cesse à de nouvelles difficultés. On a l'impression que plus on s'obstine à démystifier cette loi propre à l'alchimie, – où ce qui est énoncé doit systématiquement être recherché dans son contraire –, plus on soulève de nouvelles problématiques. « Pendant qu'il travaillait à ses expériences chimiques l'adepte vivait certaines expériences psychiques qui lui apparaissaient comme le déroulement propre au processus chimique. Comme il s'agissait de projections, l'alchimiste était naturellement inconscient du fait que l'expérience n'avait rien à voir avec la matière elle-même ou plutôt avec la matière telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il vivait sa projection comme une propriété de la matière. Mais ce qu'il vivait était, en réalité, son propre inconscient3".

Le rendez-vous avec l'inconscient va faire naître des images qu'une interprétation textuelle ou rationnelle ne peuvent expliquer. L'état d'âme de l'alchimiste est à cette période totalement orienté vers la matière. Il vit cette confrontation inévitable comme une épreuve physique dont il ne pourra sortir vainqueur qu'après avoir livré un combat féroce et obligatoire. En effet, s'il refuse le duel, il se retranche derrière une explication insuffisante et entretient sa névrose. S'il l'accepte, il sait qu'il va découvrir des occurrences particulières, qu'il faudra considérer pour ce qu'elles sont, avant de vouloir les normaliser dans une codification. C'est pourquoi le thérapeute jungien et le patient suivent le symbole sans aucune arrière pensée, ainsi que l'explique si justement James Hilmann dans un "entretien" avec Michel Cazenave : "Ce serpent qui vient dans mon rêve, c'est d'abord un serpent avant d'être autre chose. Écoutons ce qu'il a à nous dire4". La morsure fait partie du serpent, elle est un possible à l'image de la tragédie grecque de Philoctète blessé qui peut réapprendre à vivre.

Ars requirit totum hominem (L'Art requiert l'homme tout entier), voilà une clé essentielle de l'entreprise analytique.


1 Goethe, Faust, p 24
2 C.G. Jung, L'énergétique psychique, Livre de poche, p 47 et p 50-51
3 C.G.Jung, Psychologie et alchimie, Buchet Chastel, p 319
4 James Hilmann et Michel Cazenave in Cahier de l'Herne, Jung , "une psychologie archétypale", p 482

Sophie Moreaux Carré



À nous deux mon corps, que de fois t'ai-je maudit. Tu ne me ressembles pas, tu ressembles trop à ma mère. Tu n'es ni de cette époque ni de cette civilisation.

Je ne t'aime pas et tu me le rends bien. Tu m'obsèdes, tu es là, lourd, encombrant, volumineux, inesthétique, monstrueux. Que de fois ai-je entendu « dommage », et cela me renforçait dans mon idée que tu ne me ressembles pas.

Lui et moi, deux êtres séparés, pas une entité. Lui contre moi, plutôt moi contre lui. Et cela dure, dure…

Bien sûr, je te gomme avec de bons produits pour que tu sois toujours lisse, je te crème aussi pour que tu reste doux, c'est comme si je t'avais en usufruit, je te gère en bon père de famille. Tu restes toujours le même malgré les régimes successifs, toujours aussi omnipotent, aussi douloureux.

Tu viens de te déchirer et tu saignes, tellement que j'en perds la vue. Jusqu'où suis-je allée contre toi, fallait-il que je te déteste autant. Je n'ai jamais pu t'aimer, tu as toujours été mon ennemi qui selon moi m'empêchait d'être désirée, d'être aimée.

Pourtant, quand je me laissai aller à danser, on me/te complimentait, légèreté, souplesse, harmonie, sens du rythme alors, comment vais-je m'en sortir ?

Dans quelques jours le chirurgien va intervenir, il va scléroser, nettoyer, couper, cautériser, je ne sais pas exactement. Je sais seulement qu'il va me rendre la vue/la vie.

Aurais-je un autre regard sur toi ? te verrai-je autrement ?

Peut-être est-il venu le temps de la réconciliation, de l'amour ?

Mathilde Pizzala



Les 30 septembre et 1er octobre derniers se sont déroulées les Journées Associatives de la mairie du XVIe arrondissement. À l'occasion de cette manifestation annuelle organisée dans les somptueux locaux de la mairie, notre association était représentée comme il se doit.

Cette rencontre entre notre équipe et le public est toujours l'occasion d'échanges enrichissants. Au milieu du tumulte de la vie quotidienne sont offerts, à tout esprit motivé ou même vaguement intéressé, de l'espace et du temps pour se renseigner sur la psychologie, ce qu'elle peut apporter en termes de connaissance sur soi ou sur les autres, ou bien de pratiques psychothérapeutiques avec des professionnels.

Il faut alors toute l'expérience de notre équipe de psychologues pour comprendre la demande au-delà des discours et des mots afin d'apporter la meilleure aide, celle qui pourra servir de tremplin pour poursuivre la démarche. Bien sûr, notre attitude obéit à une stricte neutralité dans le jugement de l'autre et dans l'orientation à donner à sa demande : écouter, comprendre avec l'esprit et le cœur, répondre le plus précisément possible aux questions, écouter à nouveau, autant l'autre dans sa parole que soi dans notre réaction à l'histoire de l'autre.

Nous remercions tous les membres de notre équipe qui se sont relayés sur notre stand, pour représenter la psychologie et faire connaître l'esprit qui anime l'association pour rendre la psychologie plus accessible au plus grand nombre.

par Hervé Bernard