NUMÉRO 99 REVUE MENSUELLE avril-mai 2005

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Le partage
 
Bernard, Hervé Le partage
 
Bègue, Jean-Pierre L'histoire d'un symptôme appelé bégaiement
 
Delaunay, Brigitte Le partage
 
Ercole, Jeanine Le partage
 
Gauthier, Michèle L’accompagnement de fin de vie
 
Giosa, Alejandro Compartir
 
Laborde, Juan Carlos Share the road
 
Laburthe-Tolra, Michèle Couple et partage
 
Marnique, Carla La generosa naturaleza
 
Ruty, Paul Les copains
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de février 2005
 
Viaris, Agnès de Conte sur le partage…


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Partager est un verbe sur lequel je m'interroge, car je ne vois pas fréquemment le partage, mais la négociation. « Donne-moi un ventre pour partager mon désir de faire un fils et je ferai de toi la porteuse, la femme de ma vie ». J'ai entendu ce discours chez les autres. Cela n'a jamais été ma question personnelle. J'ai donné des enfants à l'homme aimé, car je voulais le voir s'étendre dans la transcendance. J'ignore s'il avait compris mon sentiment, car l'image était tellement forte que les paroles étaient insuffisantes. Il s'avère que je cherchais dans chaque trait de mes enfants la courbe de son visage, son allure tant aimée et plus tard son extraordinaire intelligence qui faisait de lui l'homme le plus remarquable et le plus détestable parfois pour les autres.

J'avais bien appris à partager avec mes parents, tous les deux en respectant avec naturel leurs oppositions et leurs différences qui les rendaient admirables.

Loin de moi les rêves de paradis perdus. Je suis réaliste, mais je crois avoir contemplé mes parents partager avec les autres. Ma mère avec une certaine frivolité liée à sa passion pour la vie mondaine. Elle était belle et sublime, elle était aimée pour sa facilité incroyable de donner sans se poser trop de questions. Mon père donnait gratuitement, parce que la générosité était sans doute la marque d'une virilité puissante. Il était sûr de lui-même. Ils n'étaient pas toujours d'accord. Ma mère était jalouse comme pas possible, mon père au contraire n'était pas du tout possessif. Il se plaisait bien d'avoir cette femme intelligente, cultivée et en plus généreuse comme lui, mais autrement.

J'ai une cousine de quelques années plus âgée que moi qui s'était fait faire deux enfants de pères différents et inconnus. La famille lui a tourné la tête sauf ma maman… Elle rentra dans ma vie d'adolescente en me faisant partager son absence de jugement. Mon père m'a conduit à choisir ma carrière. Ensuite, dans ma vie, sans les complexes que peuvent apporter de mauvais bagages, j'ai cherché le partage. Parfois moins sage que permis, mais toujours passionnée. Un jour dans ma vie de femme j'ai vu partir les êtres aimés et j'ai su partager les douleurs, les souffrances, les agonies.

Un partage qui m'a beaucoup marquée c'est le lent départ de mon analyste bien-aimé. Je crois avoir partagé avec lui sa lutte entre l'ici-bas et l'éternité avec une telle loyauté que j'étais sûre que sa mort annoncée par la maladie ne pouvait, par la force de la condition humaine, constituer un obstacle entre nous, et je l'aimais dans ses espoirs et dans son apparente décadence dans son brillant chemin d'évolution intérieure.

Demain sera différent. Aujourd'hui je souffre de ma solitude où personne n'approche de ma porte pour partager simplement avec moi la coupe intransigeante et irréversible de la séparation qui, pour la loi de la nature humaine, nous menace.

Et je crie dans la nuit ma condition humaine unique dont le partage facile avec les autres a été complexe. Comment les approcher ? Le temps passant, les paroles ont été remplacées par un sourire et c'était dans ce geste de mon âme que le monde fut et comme dans la genèse : « c'était beau ».

Sûrement que la création a été accompagnée par le sourire surpris et la profonde solitude du créateur. Heureusement qu'au commencement était le verbe et que le verbe s'est fait chair, car c'est par la parole que le partage est né.

Fait à Paris, le 25 avril 05
Date sans particularité dans une nuit différente
où je suis sûre que le partage m'a échappé en quelque sorte,
car le but de l'avoir me pose plein de questions.
Le matin, dont le temps n'a pas changé, je te cherche, je te vois prendre les choses à ta manière.
Et je voudrais te questionner : «  qu'est-ce que pour toi le partage ? »
Peut-être un contrat de réciprocité ?
Dans quel sens ? Voudrais-tu le pouvoir pour te sentir capable de partager ?
Mais que signifie partage si le pouvoir se mêle aux sentiments ?
La nuit tombe, le silence se fait profond et tout devient possible.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Notre vie ressemble à un long cheminement entre partage et individualité, comme dans un dialectique sans cesse renouvelée au rythme du quotidien et des grands événements de notre vie.

Dans notre enfance nous partageons la vie de nos parents et de nos frères et sœurs pour, à la vie adulte, devenir autonome en construisant et affirmant notre individualité. Mais nous nous mettons en quête d'un travail et d'un partenaire pour partager le fruit d'un labeur dans une relation client (ou employeur) / fournisseur (ou une vie commune dans une relation de couple).

Le partage et l'individualité peuvent s'exercer dans nombre de domaines bien différents, comme les personnes qui constituent une société et notre humanité, les unités géographiques, comme une maison, un quartier, une ville, une région, les organisations ou les associations, comme dans le monde professionnel, ou encore les services, comme les moyens de transport collectifs dans une unité partagée de temps et d'espace. Mais on pourrait évoquer également l'éthique, avec le partage de valeurs humaines et morales, le monde de l'affectivité où les sentiments, les sensations et les humeurs fonctionnent comme des ondes qui diffusent à travers les espaces et les personnes.

Tous ces exemples de partage peuvent être le lieu d'exercice de l'individualité, comme si des forces contraires, profondes ou plus conjoncturelles poussaient une personne à agir seule, en contradiction avec un certain partage ambiant, volontairement ou malgré lui, consciemment ou inconsciemment :

– vivre dans une maison individuelle, voire isolée, par besoin de ne pas être dérangé ou sous la pression récurrente d'un caractère sauvage qui souffre de la proximité d'autrui, ou tout simplement, par goût du calme et du silence, sans que cette solitude ne devienne pesante ;

– préférer travailler seul et non pas dans une entreprise ou pour tout autre collectivité, par besoin de ne pas dépendre d'une hiérarchie ou par nécessité professionnelle de penser et d'agir sans aucun dérangement extérieur ;

– besoin de voyager seul pour se ressourcer plus efficacement entre la nécessité sociale, familiale, affective, professionnelle.

Chacun pourra trouver dans son expérience personnelle les temps, les lieux, les domaines qui balancent plus vers un des deux pôles, le partage et l'individualité. Les raisons de ce choix dépendent de l'histoire du sujet, de la nécessité de son environnement externe et interne, des fluctuations de son humeur, du rythme de son désir, peut-être plus simplement en fonction du besoin de son parcours personnel pour construire des projets de vie.

Les deux versants de ce mode de vie, de pensée, d'action, n'ont pas plus de valeur l'un que l'autre ; ils œuvrent en parallèle pour satisfaire un certain équilibre entre des forces qui l'apaisent et d'autres qui créent en lui une tension, une excitation, un stress. L'aptitude de passer plus aisément de l'un vers l'autre pourrait traduire :

– une personnalité plus adaptée à son milieu, à affronter les vicissitudes de la vie, petites ou grandes ;

– une santé psychologique, plus apte à construire des relations harmonieuses avec les autres et surtout avec soi-même, étapes nécessaires pour concevoir, construire et préserver des projets de vie subtilement articulés à un désir intérieur intact et inaliénable ;

– une capacité à utiliser les ressources extérieures et intérieures pour analyser les problèmes, leur trouver une ou plusieurs solutions, choisir la meilleure, puis la mettre en œuvre, ce qui peut nécessiter soit l'aide d'autrui, c'est-à-dire le partage d'un but commun, qui peut être très momentané, soit par exemple une concentration qui trouvera sa nécessité ou son efficacité dans l'évitement de tout partage avec l'extérieur, personne, lieu ou autre. En résumé, avancer peut se faire à plusieurs ou seul, sans qu'une solution soit toujours la meilleure pour chacun d'entre nous.

Certes, un sujet peut être plus enclin au partage, par habitude, par besoin, par apprentissage. Il aura grande difficulté à agir seul sans aucune aide extérieure. Mais justement son aptitude à ne pas toujours partager lui donnera une qualité supérieure et une plus grande assurance, car il devra investir moins d'énergie et se mettre en situation de partage (partage du temps au travail, en famille, pour les loisirs, partage des lieux de vie…).

Partager tout systématiquement avec autrui, comme mode de vie, comme conduite morale, n'est-ce pas devenir bien vulnérable quand les aléas de la vie nous plongent dans la solitude, la perte d'un être cher, la nécessité d'effectuer un choix moral, qui aboutit toujours en bout de réflexion à être seul avec sa conscience, même au milieu des proches.

Partager et ne pas partager (préférer la solitude à la proximité des proches, se constituer ses propres ressources, posséder, c'est-à-dire toute conduite qui ne se fonde pas sur le partage…) sont deux attitudes aussi importantes et nécessaires pour gérer sa vie au quotidien et au rythme des événements plus importants de sa vie, même si on est plus attiré vers l'une que vers l'autre. Ce qui importe c'est la capacité de passer aisément de l'une vers l'autre, par une analyse sans préjugé, sans exclusive, sans solution de facilité, mais active de la conduite la plus appropriée, qui nécessite le partage ou le non partage.

La vie est composé d'êtres, d'objets individuels qui interagissent entre eux pour atteindre un but, pour l'être humain dont le ressort est le désir, pour les objets peut-être tout simplement, mais aussi comme les humains de continuer à exister et cette recherche éternelle d'éternité passe par le partage.

Hervé Bernard



Dans cet ouvrage – « Histoire d'être » d'Éric Gabach – conçu sous la forme d'un témoignage et d'un retour d'expérience sur le suivi d'une analyse psychanalytique, Éric Gabach nous raconte ce handicap vécu parfois avec douleur. Il nous explique ce que fut son parcours qui, selon les circonstances de la vie, se révéla tantôt chemin de lumière tantôt chemin de croix.

Par cet écrit-là ou, comme il se plaît à le dire, par cet « Éric-Là », il nous entraîne à sa suite dans sa recherche personnelle motivée par sa volonté et sa soif de comprendre, afin de parvenir à surmonter un symptôme trop méconnu appelé communément le «bégaiement». Il espère que les personnes bègues en tireront des enseignements dont elles se serviront pour ensuite rebondir sur leurs propres réflexions, mais aussi que les thérapeutes et les proches pourront ainsi mieux les comprendre et les aider à affronter une réalité difficile à vivre. De même, les personnes suivant une analyse trouveront des éléments pertinents utiles à leurs recherches personnelles.

Éric Gabach est né en 1962 à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Père d'un enfant, il est Ingénieur Consultant en Qualité Logiciel et Gestion de Projet. C'est la pratique de l'analyse, expérience enrichissante sur le plan humain, qui lui donne l'envie d'écrire et de partager ses connaissances sur le bégaiement et la psychanalyse

Caractéristiques techniques :

  • format 145 x 205 mm – 200 pages – prix public : 17 euros
  • Éditions ENCRES – B.P.554 – 49305 Cholet Cedex
  • Jean-Pierre Bègue



    Le partage, c'est donner. C'est faire confiance à l'être qui est en face de vous et qui peut profiter de votre générosité. C'est établir un pont fragile entre deux égoïsmes. Certains seront peut-être surpris de ma réserve, mais la peur existe aussi entre les êtres.

    L'idée du partage ne concerne pas seulement les grands coeurs donnant à fond perdu. La peur existe aussi entre les êtres. Peur de perdre injustement ce que l'on a au profit des amants du pouvoir.

    Savoir donner, savoir semer au moment où il faut. S'arrêter à la juste limite. Ne pas demander davantage au moment où l'on reçoit. Et ne pas trop donner non plus afin de préserver sa vie. Savoir à qui l'on s'adresse dans le partage. Ne pas s'ouvrir aux porcs trop prompts à dévorer votre âme. Préserver la vie dans le partage. Donner à ceux qui le méritent. Comment déterminer le besoin ? L'intuition et le coeur le savent.

    Ouvrir un moment de partage. C'est beau, car c'est éphémère. Cela tient à un fil. Un rayon de soleil entre le temps gris et la prochaine tempête.

    Partager, c'est vivre.

    Brigitte Delaunay



    « La relation de l'homme avec ce qu'il a est secondaire,
    ce qui compte c'est ce qu'il est. »
    Jean-Paul II

    Parler du partage me semble difficile par le risque, en voulant l'illustrer, de tomber dans le prêchi-prêcha de la bonne conscience. Je crois qu'il faut survoler le sujet, en chercher quelques mécanismes psychologiques en dehors de toute morale conventionnelle et éviter ainsi les lieux communs. Et puis ce mot englobe plusieurs directions, mais le moteur des différentes formes qu'il peut prendre, reste le cœur.

    Dans le partage, il y a le don, ou de soi, ou de quelque chose qui nous appartient ; ce geste suffit-il à créer un lien entre celui qui donne et celui qui reçoit ou qui prend ? Deux structures psychiques, deux mentalités complémentaires se regardent ; on serait tenté de les appeler le monde de l'être et celui de l'avoir. Cependant le monde de l'être n'est pas toujours du côté de celui qui donne.

    Complexe que ce sentiment qui nous anime de vouloir assister ou aider son prochain qui fait que bien souvent on se conforte en soignant son narcissisme, ou bien l'affirmation sournoise de son ego. Image de marque sociale à laquelle on tient, du faire valoir, donnant l'illusion de se réaliser dans une supériorité des plus douteuse. Ou encore certains ont besoin de partager pour laver une culpabilité, soulager leur conscience, sorte de pardon qui est nécessaire pour vivre en paix. On peut se poser quelquefois la question : donne-t-on réellement pour un autre ? S'il y a un des mots qui marque notre époque, c'est bien celui de motivation. On la recherche dans les moindres actions et si elle n'apparaît pas dans l'immédiat, on fait l'effort d'aller fouiller dans le subconscient avec l'acharnement d'un animal qui gratte la terre pour découvrir un os. Que de fausses motivations ou justifications sous le couvert du partage et de la générosité ! Mais ne soyons pas trop sévère, quel que soit le motif plus ou moins caché d'un mouvement charitable, il apporte cependant un bien à celui qui reçoit.

    Paradoxalement ceux qui donnent ou partagent se font souvent moquer par des individus incapables de faire la grève de leur égoïsme ; ceux qui ne peuvent rien « lâcher » et se complaisent dans leur analité laquelle leur fait tout retenir. La nature envers eux se montre aussi avare qu'ils peuvent l'être, ils ne connaîtront, malgré leur richesse éventuelle, qu'une suite de régressions psychiques et de déprimes. « …À ceux qui n'ont rien, il sera encore enlevé… »

    Un cœur ouvert permet à la libido de se déplacer, de se décentrer et de vivre des pulsions de vie oblatives lesquelles inconsciemment sont porteuses d'une authentique réalisation : échange d'énergie positive, alchimie secrète entre les êtres, qui fait que donner, c'est recevoir.

    Sur quel plan de conscience pourrions-nous situer « le vrai partage » ? Je crois qu'il serait juste de le placer parmi les actes purs par excellence, parmi ceux qui n'enferment aucune motivation personnelle, aucune notion de pouvoir, ou de mérite, comme un acte accompli en parfaite gratuité dans un esprit de non-profit psychologique ou autre. Attentif au besoin essentiel d'un autre qui est ressenti comme un alter-ego, une identification par le cœur ; alors aucun regret du don, ni souci de l'avenir de ce qui pourrait faire défaut. Attentif au besoin essentiel de celui qui souffre.

    Je songe à Saint Martin qui, par une nuit d'hiver glaciale, chevauchant sur la route de Tours, rencontre un pauvre hère presque nu. « Si je lui donne mon manteau je meurs de froid, pense Saint Martin, si je ne lui donne pas, c'est lui qui meurt. » Alors prenant son épée, il coupe son vêtement en deux et en donne la moitié au pauvre. Je pense que c'est là le vrai partage « ici et maintenant » dans une spontanéité qui connaît le prix de la vie aussi bien de la sienne que celle du frère qui est en danger. Parfaite réciprocité dans la conscience de la préservation d`une vie.

    Un seul a pu donner sa vie en allant jusqu'à l'extrême de l'amour pour soustraire l'humanité de ses maux¼ La fraction du pain, son partage geste fondateur pour une humanité qui a toujours besoin d'être sauvée.

    Je conclurai par un proverbe indien que j'affectionne et qui me donne souvent à penser : « Tout ce qui n'est pas donné, est perdu. »

    Jeanine Ercole



    Un après-midi par semaine, j'accompagne des personnes en fin de vie, dans un service de long séjour.

    Mon adhésion à une association d'accompagnement de fin de vie a été l'aboutissement d'un long cheminement, d'une longue réflexion face à cette mort si mystérieuse, si douloureuse.

    Le simple fait de prononcer le mot mort, active en nous une douleur. Comme il nous est difficile de prononcer tout naturellement ce mot qui porte en lui l'irréversible, l'irrévocable, l'irrémédiable, tous ces mots sans retour. Souvent nous le remplaçons par départ, absence, voyage…

    Mais la mort est peut-être le départ d'un long voyage, le voyage que nous avons préparé tout au long de notre vie. La mort peut être le néant, elle peut être aussi l'infini. Puisqu'elle est notre mystère, puisqu'elle est le moment ultime de notre vie, puisque nous naissons pour mourir, pourquoi ne pas tenter de l`apprivoiser en parlant d'elle, tout simplement. Mais ce n'est pas si simple.

    Si aujourd'hui j'accompagne des personnes en fin de vie, si je parle de la mort, c'est peut-être que dans mon histoire un événement m'a amenée à dire : il faut en parler. Sans que cela soit morbide, mais tout simplement parce que c'est la vie. La mort fait partie de la vie.

    Alors que j'avais 4 ans, un de mes oncles, frère de ma mère, qui vivait dans notre entourage proche, que je voyais très souvent et que j'aimais beaucoup, est décédé à la suite d'une péritonite trop tardivement diagnostiquée. Il avait 20 ans. C'était un drame terrible pour toute la famille.

    Mes parents ne m'ont pas expliqué la mort de mon oncle, leur chagrin, le chagrin de mes grands-parents. Quelques jours après l'enterrement, je suis tombée malade, présentant les mêmes symptômes qu'il avait lui-même présentés. Le médecin, très marqué par son décès, m'a immédiatement fait hospitaliser et je suis arrivée dans le service où mon oncle avait été soigné. Pour ma famille, se retrouver là, était terrible et la tension est très vite montée entre elle et l'équipe soignante. J'ai alors entendu, d'une façon assez brutale, ce qui était arrivé à mon oncle.

    Pour un enfant de 4 ans la mort lui semble magique. Être mort, c'est une autre manière de vivre, mais l'enfant a besoin qu'on lui parle de cette disparition, de cette absence, de cette mort, de ce chagrin, de ces pleurs. L'enfant est plein de questions face à la mort et il a besoin de réponses.

    Je ne souffrais pas de péritonite, mais les médecins n'ont pas su véritablement identifier ma maladie et l'ont qualifiée de paratyphoïde. Je suis restée 3 mois alitée, j'étais très affaiblie et j'ai du réapprendre à marcher. Mon corps, sans doute, exprimait la souffrance de ne plus voir mon oncle, mais aussi celle, sans doute, de ne pas comprendre pourquoi.

    Cet événement est peut-être la raison de fond pour laquelle j'ai décidé de faire de l'accompagnement de personnes en fin de vie. Mais en devenant bénévole dans une association d'accompagnement de fin de vie, en suivant la formation nécessaire et obligatoire, j'ai aussi adhéré complètement à la nécessité de développer les services de soins palliatifs. Ils sont un besoin réel face à la place de plus en plus importante prise par la technique qui a tendance à dépersonnaliser, pour ne pas dire déshumaniser, les rapports entre le malade et l'équipe soignante. Dans le monde froid de la technique, le bénévole est porteur d'humanité, autant pour le malade, sa famille, que pour les soignants.

    C'est le plus souvent l'équipe soignante qui propose au malade et à la famille d'être accompagnés par un bénévole. Certains accompagnements ne durent que quelques semaines, pour d'autres ils peuvent durer plusieurs mois, voire plus d'une année.

    J'ai ainsi accompagné une vieille dame, atteinte d'un cancer du sein, durant plus d'un an. Elle était très sourde et ne comprenait pas toujours ce que je lui disais, ce qui me désespérait un peu, tout au début. Et puis je me suis habituée et j'ai appris à communiquer davantage par le regard, le visage, les mains. Elle avait peu de visite, sa fille habitait loin et ne venait que très rarement. Elle n'était plus totalement dans la réalité, elle était un peu désorientée, elle parlait très peu de sa maladie. Lorsque j'arrivais, elle me disait toujours « Ah, vous voilà, asseyez-vous. » Je m'asseyais et elle me parlait de sa vie, de son enfance, de sa jeunesse, des événements qui l'avaient marquée, de son mari, de sa fille, de sa maison. Tout ça dans le désordre le plus complet, et se répétant souvent de semaine en semaine, mais avec une expression de plaisir dans le regard, avec de l'enthousiasme dans la voix. Elle était heureuse de parler de sa vie, des gens qu'elle avait aimés, elle prenait du plaisir à se souvenir des beaux moments qu'elle avait vécus. Lorsqu'une infirmière entrait dans la chambre, elle lui disait, comme pour me présenter : « C'est une amie, je la connais depuis longtemps. »

    Les dernières semaines, elle était alitée, j'allais la voir le plus souvent possible et lorsque j'arrivais elle saisissait ma main et me parlait de sa fille. « Elle va venir, mais elle a beaucoup de travail, elle viendra dès qu'elle pourra.» Je répétais « Oui, elle viendra dès qu'elle pourra. » Elle ne m'a jamais parlé de la mort, mais dans cette attente qu'elle exprimait, il y avait toute la conscience de cette mort qui approchait et contre laquelle elle luttait pour attendre l'arrivée de sa fille. Dans ses mains qui serraient les miennes, je sentais toute la volonté quelle mettait à tenir le plus longtemps possible. Elle est restée consciente jusqu'au bout malgré les traitements antidouleur et elle est morte sans revoir sa fille.

    L'équipe l'a beaucoup entourée, je suis venue aussi souvent que possible, mais sa dernière attente n'a pu être satisfaite.

    Durant quelques semaines, j'ai accompagné une famille dont la maman venait d'être hospitalisée en long séjour et dont la santé se dégradait très vite. Elle avait à son arrivée déjà beaucoup de difficultés à communiquer et sous l'effet des antidouleurs, elle a très vite sombrée dans le coma. Dès son entrée le médecin avait proposé l'aide d'une bénévole à son mari et à son fils très démunis devant la brutalité de la maladie. Plus le temps passait et plus je trouvais son mari anéanti, très angoissé, très tourmenté. Le voyant toujours si mal, en arrivant un après-midi, je lui proposais d'aller marcher un peu dehors. Nous sommes descendus dans la cour de l'hôpital pour faire quelques pas. Il m'a alors confié qu'il se sentait fautif envers son épouse avec qui il pensait avoir été très exigeant, très difficile dans le travail et même après, à la retraite. Son épouse avait toujours travaillé avec lui, et aujourd'hui la sentant si malade, prête à mourir il s'en voulait beaucoup d'avoir été, pensait-il, aussi dur. Il se demandait si elle ne lui en voulait pas, il reconnaissait avoir été très difficile à vivre, il regrettait de ne jamais lui avoir demandé pardon, il s'en voulait terriblement…

    Après l'avoir écouté, je lui ai demandé s'il pensait pouvoir dire à son épouse tout son tourment, tous ses regrets, cette demande de pardon qu'il était en train de me confier.

    « C'est trop tard maintenant, me dit-il, elle ne m'entend même plus. »

    Je le rassurais en lui disant qu'elle était toujours là, qu'elle l'entendait toujours et qu'il n'était pas trop tard. Il a pris mon bras et nous sommes retournés dans la chambre. Après l'avoir encouragé du regard, je l'ai laissé seul avec son épouse.

    Le lendemain lorsque je revins, le fils était auprès de sa mère. Il me dit que son père se reposait à la maison, car ils s'étaient tous deux couchés très tard dans la nuit.

    « Nous avons eu, mon père et moi, une longue conversation hier soir, me dit-il, c'était la première fois que nous nous parlions ainsi. Il m'a beaucoup parlé de maman. Il se reproche d'avoir été toujours très exigeant avec elle. Il m'a dit qu'il lui avait demandé pardon. ».

    Nous étions chacun d'un côté du lit de sa maman et il a continué à parler doucement, très ouvertement, s'adressant autant à elle qu'à moi. Il disait combien elle allait lui manquer, qu'il lui faudrait s'habituer à son absence, mais il disait aussi comment il allait s'organiser pour ne pas laisser son père tout seul.

    Ce dernier est arrivé en fin d'après-midi, reposé, beaucoup plus calme, son regard bleu plein de tendresse. Il m'a pris les mains en me disant : « Je vais mieux » et puis il s'est assis au chevet de son épouse, très attentif, lui caressant la main et le visage. Elle est décédée quelques jours plus tard.

    Je pense que je garderai longtemps le regard bleu plein de tendresse, plein d'amour, que son mari posait sur elle.

    Accompagner, c'est aider à aller le plus loin possible, sans rien imposer, sans rien forcer, à la mesure de la personne, à la mesure de son entourage, dans la relation, dans le partage, en toute simplicité, en toute lucidité et avec tout l'amour que l'on peut donner.

    Mais accompagner, c'est aussi être là, seul, silencieux, tenir la main, être présent à celui qui va mourir.

    Il n'y a pas de mort idéale. Mais la cacher, la refuser, la nier, la rendra encore plus difficile, encore plus douloureuse. En parler, s'appliquer à vaincre la peur des mots, est-ce que ce n'est pas déjà combattre l'angoisse de la mort, est-ce que ce n'est pas chercher à vivre notre vie jusqu'au bout le plus consciemment et le plus pleinement possible ?

    Michèle Gauthier



    L'homme est par essence être de partage, parce qu'il vient, parce qu'il vit du don. De n'être pas ouvert à ce qui parle en lui, de ne pas reconnaître qu'il reçoit sans cesse d'ailleurs, le discours se ferme et lui avec. Le partage, de l'ancien français « partire » : voyager, aller vers, fonde le mouvement d'ouverture au désir.

    L'homme n'existe pleinement que dans l'échange avec les autres, que dans la rencontre. Pour que le couple soit capable de partage (au sens de « partire » : aller vers), ne faut-il pas que l'amour nous arrache à notre narcissisme. L'amour, n'est-ce pas renoncer, aller au-delà de soi, accueillir l'autre tel qu'il est dans son mystère, le promouvoir. Et, si, au cœur de cette relation affleure parfois ou souvent le heurt de différences ou de subtiles dysharmonies, n'est-ce pas parce que le couple est unité vivante constituée non de deux moitiés, mais de deux êtres parlant et se regardant en vérité.

    Par essence donc, êtres de partage, conviés, pour demeurer, à s'extraire de la tentation narcissique et intimiste, ils se projettent tout naturellement vers un troisième terme : que ce soit l'enfant à venir, les enfants, les autres de façon plus générale, le monde, une vocation…

    Michèle Laburthe-Tolra



    « Pour le meilleur et pour le pire… »

    Telle est la formule du mariage par laquelle les nouveaux mariés s'engagent à tout partager « jusqu'à ce que la mort les sépare » Tel est l'idéal du partage que toutes les religions ont voulu sacraliser. Mais le terme de partage est ambigu. Il y a dans la formule des églises une notion d'égalité qui n'existe plus quand le mot de partage est utilisé précédé du préfixe « en ». C'est Coluche qui disait, si mes souvenirs sont bons, que « Dieu a donné en partage, la nourriture aux riches et l'appétit aux pauvres ! »

    Il est vain, me semble-t-il, de vouloir confondre partage et égalité. En effet, le partage est une séparation, une mise en parts, une découpe du gâteau qui ne garantit pas obligatoirement l'égalité des portions. La ligne de partage des eaux ne présume en rien de la quantité d'eau se déversant d'un côté et de l'autre.

    La meilleure volonté ne peut empêcher le côté utopique de l'égalité des parts dans le partage. Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un mendiant, n'a pas, pour autant, résolu le problème de l'égalité du partage. Non, c'est de Saint Martin que l'on parle, pas du mendiant. C'est Saint Martin qui reste célèbre pour la postérité, pas le mendiant. Quand des partis politiques prônent l'égalité des chances, ils n'en sont pas moins impuissants à contrer l'inégalité des dons.

    « Les copains d'abord » C'est le titre d'une chanson de Brassens, le chantre de l'amitié. Qu'est-ce que le copain sinon celui avec lequel on partage le pain ? Tout l'idéal du partage me paraît être dans ce concept particulièrement mis en exergue dans le Christianisme dans l'épisode de la Cène. Le Christ y partage le pain avec ses apôtres. Et ce partage revêt la signification symbolique d'une alliance qui va bien au-delà d'un simple repas pris en commun. J'imagine que les douze apôtres n'avaient pas tous le même appétit, ni que les douze morceaux de pain avaient tous la même dimension. Mais ce qui reste de ce repas, montre qu'ils se sont tous sentis, par ce geste, investis d'une même mission. Ils avaient quelque chose en commun que les autres n'avaient pas, l'appartenance à un même idéal.

    Tous les « copains » ont ce sentiment. Partager, c'est se sentir une même vocation, un même idéal ou des intérêts identiques. Les jeunes mariés peuvent bien promettre de tout partager, s'ils n'ont pas déjà quelque chose en commun, s'ils ne sont pas déjà des « copains » leur vœu risque fort de rester pieux. Devenir des « copains » sera pour eux très difficile.

    J'ai toujours été intrigué par le sort des victimes d'un même accident. L'avion qui s'écrase avec une centaine de passagers crée entre eux une complicité très particulière. Les victimes ont en commun, l'événement le plus important de leur vie, la mort. Beaucoup d'écrivains et de penseurs se sont penchés sur ce problème en allant rechercher dans le passé des victimes, les traces de cette complicité, comme si remonter le temps à l'envers pouvait donner des clés, des explications à ce partage suprême de la mort, comme une sorte de prédestination.

    Mourir ensemble unit, c'est certain, mais il est difficile d'en réaliser les conséquences, faute de survivants pouvant le raconter. En revanche, échapper ensemble à l'accident précédent, se retrouver sain et sauf au pied de l'avion déchiqueté, met en marche un processus de partage. Nous avons alors en commun quelque chose qui peut s'assimiler à une nourriture, à du pain. Nous allons pouvoir nous repaître ensemble tout au long du restant de notre vie de la carcasse de l'avion. Nous pouvons désormais nous dire des copains.

    Partager augmente la joie et diminue la souffrance. Voilà une raison bien suffisante pour que tous, nous nous précipitions, au besoin jusqu'au fond des poubelles, sur tous les quignons de pain qui traînent, afin de ne plus être seuls.

    Car le partage est le meilleur antidote contre la solitude.

    Paul Ruty



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    SOS Psychologue



    À toi qui m'a donné la vie

    Il était une fois, un monde étrange, en plein chaos, où des hommes se retrouvaient sans savoir ni pourquoi ni comment, comme tombés du ciel, sans l'avoir voulu.

    Le plus étonnant, c'est qu'ensuite, ils ne voulaient plus quitter ce monde et s'accrochaient, tels des parasites, pour y rester encore et encore, le plus longtemps possible. Ils avaient peur de devoir repartir, pour une nouvelle aventure encore inconnue, comme si celle-ci était la bonne : on pouvait la définir, la décrire et il fallait donc tout faire pour qu'elle dure jusqu'à l'éternité.

    Personne n'y arrivait jamais.

    Chacun essayait dans sa bulle de mieux atteindre ce dessein mais sans succès. Et les tours de Babel se construisaient collées les unes aux autres.

    Jusqu'au jour où l'Ancien rassembla son peuple à la tombée du jour et fit comprendre qu'il fallait changer sa façon de regarder la vie. Les yeux des hommes s'écarquillèrent quand il leur révéla son secret : ils ne vivaient pas dans un monde d'une seule dimension, mais dans deux mondes parallèles qui s'intercalaient, s'empilaient l'un sur l'autre, se chevauchaient l'un dans l'autre : le monde de l'éternel, de la fusion et de l'unité et le monde de la réalité, du temps qui passe, d'une vie. Et que la vie n'a qu'un temps. Chacun d'entre eux disposait de cette capacité d'accès à ces deux dimensions à priori indépendantes. Il leur expliqua que sur chacun de nos chemins, il y avait des fleurs à qui sait regarder avec les yeux de la sensibilité. Il fallait les cueillir mais pas n'importe comment : en les choisissant, en fonction de l'instant, des autres fleurs que l'on tient dans la main, de leur couleur, de leur parfum ou encore de leur forme. Et surtout, il ne fallait pas les lâcher, chacune avait un sens et un rôle pour la composition finale. Le but était de constituer un bouquet de Soi. Il leur parla longtemps, longtemps jusqu'aux premières lueurs de l'aube.

    Et les instants, moments, évènements, tout prit un nouveau sens. Confrontées entre elles, les deux dimensions apportaient maintenant un éclairage différent fait d'éternité et de réalité. Les personnes s'écoutaient, et s'entendaient, les amants s'aimaient dans une fusion ponctuelle et pourtant empreinte d'éternité, un bonheur relatif s'installait dans un monde ayant soif d'absolu. La vie dans ce monde était devenue un mélange de parfum, de saveur, de couleur et de richesses infinies, chaque fleur contribuant à cette étonnante alchimie. Néanmoins, certains s'étaient égarés, ne trouvèrent jamais le chemin et se perdirent. Ils errent encore aujourd'hui dans les confluents sans fin des conflits jamais résolus, dont ils ne savent plus se libérer, emmêlés dans leur propre filet.

    Parfois, il arrivait qu'un homme ayant pris le bon chemin arrive à un croisement et doute de la voie à suivre. Bien souvent, un autre passait par là, arrivant par une autre voie et la magie se produisait. La rencontre ouvrait la voie à de nouveaux horizons et chacun repartait enrichit de l'autre, dans une atmosphère mêlée de senteurs partagées et du mystère de ses effluves et parfums émanant de leurs mains. L'homme reprenait alors son chemin dans la bonne direction. Bien sûr la vigilance était de mise car des escrocs et bandits jalonnaient cette route pour voler un peu de cette vie, de ces odeurs qu'ils ne savaient pas trouver en eux-mêmes. Car sur eux et en eux, le parfum tournait et se transformait et ne donnait pas l'effet attendu. Comme ce qu'ils volaient ne pouvait jamais les satisfaire, ils continuaient, indéfiniment faute de comprendre leur erreur.

    Dans ce monde, uni à nouveau, vivait en paix de plus en plus de personnes et le jour du départ de l'Ancien, le peuple se réunit autour de son lit pour prier. Au moment ultime, l'Ancien se sentant prêt à s'envoler vers de nouvelles dimensions et abstractions dont personne ne connaissait réellement la destination, il lâcha dans un dernier soupir un mot d'une voix proche et déjà lointaine : partage.

    C'est alors que le ciel s'illumina dans un feu d'artifice géant, dessinant une magnifique gerbe de fleurs dans les étoiles, sa prochaine destination.

    Agnès de Viaris