NUMÉRO 58 REVUE MENSUELLE DECEMBRE 1999

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti La pensée
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Dynamique et action de la psyché Dinámica y acción de la psiquis
 
Hervé Bernard La pensée malade
 
Chantal Bullion Se souvenir-penser
 
Paul Ruty La pensée malade
 
Alejandro Giosa Crear en armonía
 
Health I. G. News Nutrición
 
Health I. G. News A la espera de la cura... la epidemia
 
Liliana A. Villagra La realidad de los hombres
 
Liliana A. Villagra La aventura de soñar



Les chocs subis par la sensibilité ne sont pas ressentis de la même manière par tout le monde. Leurs conséquences peuvent varier depuis l'indifférence jusqu'aux réactions les plus vives, et celles-ci peuvent elles-mêmes avoir un caractère nettement salutaire ou néfaste.

Si la majorité des êtres se plie volontiers à la façon de penser de leur époque et de leur milieu, d'autres, au contraire, ne paraissent pas avoir la souplesse de caractère et d'esprit nécessaire pour s'adapter et, sans tenir compte de l'opinion, ils résistent à ces sortes de règles venues de l'extérieur et ils s'en tiennent aux idées qu'ils ont choisies pour garder leur personnalité.

En présence de la diversité de ces attitudes, nous pouvons nous demander quelle est la plus prudente, la plus habile, la plus raisonnable et la plus digne aussi.

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Le mal que l'on dit de nous, presque toujours, nous fait souffrir. Encore faut-il distinguer la médisance de la calomnie.

La médisance peut nous révéler nos erreurs ou nos défauts, mais elle fait naître, d'une part, la confusion, car nous sommes blessés d'être jugés ; d'autre part, le chagrin, car elle apparaît comme une marque d'antipathie. Ces critiques nous atteignent plus vivement encore si elles sont formulées avec ironie, moquerie ou mépris.

Lorsqu'elle ne fait que souligner des défauts que nous avons et que nous connaissons, nous sommes atteints dans notre amour-propre et dans notre besoin d'affection, mais nous avons assez de courage pour reconnaître nos torts et prendre d'énergiques décisions à ce sujet. Dans cette alternative, le mal qui nous est dit a un effet salutaire.

Il est bien sûr que, si nous n'avons qu'une faible valeur morale, la médisance a surtout pour résultat de nous faire éprouver du dépit, de l'irritation, de l'humiliation.

Lorsque la médisance nous révèle des défauts que nous avons, mais que nous ignorions, nous sommes atteints dans notre désir, dans notre besoin de nous estimer nous-mêmes, dans notre fierté et nous avons le sentiment d'une déchéance.

La calomnie nous accuse de torts, de défauts, de vices que nous n'avons pas. Elle provoque une certaine amertume de l'isolement moral et suscite, en règle générale, l'indignation et la révolte contre l'incompréhension ou la méchanceté ainsi que l'abattement, le désespoir.

Notre réputation et notre honneur sont alors atteints et nous pouvons douter de la vertu.

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Toutefois, les effets de la médisance peuvent avoir un effet immédiat en nous éclairant sur ce que nous sommes et en nous forçant à un retour sur nous-mêmes pour développer l'énergie nécessaire pour nous rapprocher de notre idéal.

Par contre, la calomnie peut avoir des effets plus profonds. Lorsque les autres ne savent pas apprécier nos actes, nous nous détachons de l'opinion et nous ne cherchons désormais de satisfaction que dans notre conscience.

Bien entendu, il existe des personnes indifférentes à l'opinion que l'on se fait d'elles ou alors dénuées d'idéal moral. Ce n'est pas le cas de la majorité, car, en principe, nous tenons à l'opinion de ceux qui nous entourent.

L'influence de l'opinion peut être néfaste lorsqu'une personne est accablée par l'opinion à laquelle elle attache beaucoup d'importance. Par contre, elle peut être nulle pour les présomptueux, les cyniques et ceux qui ont un idéal supérieur.

La conduite la plus sage et la plus digne consisterait à chercher sincèrement ce qu'il peut y avoir de vrai dans les critiques et en tenir compte pour modifier sa manière d'agir. En effet, il ne faut pas attacher une extrême importance à l'opinion, aux jugements des personnes incomplètement informées ou peu capables de comprendre les mobiles qui font agir.

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Il est possible d'avoir des conceptions nouvelles qui risquent de choquer la routine, les préjugés, les idées reçues. Les inventions, les innovations, les réformes ont presque toujours provoqué, au début, la réprobation, soit des individus, soit des groupes sociaux.

Dans les Lettres, à l'origine, les conceptions des Romantiques ont soulevé l'indignation des Philistins, des Bourgeois.

Dans les Arts, souvent les tendances nouvelles sont accueillies par des critiques acerbes.

En politique, toutes les réformes, quelles qu'elles soient, font des mécontents.

En matière sociale, la suppression de la traite des Noirs a gêné ceux qui la pratiquaient et, s'ils n'osèrent pas faire entendre de protestations, pendant un certain temps ils continuèrent, clandestinement, leur honteux commerce.

Dans le domaine philosophique, les conceptions les plus justes ou les plus généreuses se sont heurtées à l'incompréhension, à l'étroitesse d'esprit.

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Or malgré ces résistances dans l'opinion publique, le triomphe d'un progrès scientifique ou d'une idée généreuse, humaine semble bien préférable aux préventions d'une classe sociale ignorante ou aux intérêts personnels de quelques-uns.

Il convient d'avoir assez d'indépendance d'esprit pour résister à l'opinion publique lorsque ses jugements sont entachés d'erreur, d'aveuglement, de partialité. De même, il est important d'avoir le courage de blâmer hautement ce que l'on sait être nuisible, mauvais ou injuste¼

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En bien des circonstances, il est plus digne d'avoir le courage de ses opinions et parfois même de s'élever contre ce qui est admis ou moralement imposé, même si l'on doit être atteint dans ses intérêts, même si l'on doit encourir le blâme de son entourage et si l'on doit souffrir de sa réprobation.

Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Qu'est-ce qu'une pensée malade ? Une pensée qui tourne en rond sans être capable de « faire avancer les choses » ? Une pensée engourdie dans un corps mal dans sa peau ? Une pensée qui refuse de se reconnaître, en tant que processus créateur de richesse pour soi et les autres ? Une pensée écrasée par des contraintes internes et externes ? Une pensée contaminée ou parasitée par des processus obsessionnels qui envahissent presque tout le champ mental ?

Certainement un mélange de toutes ces tendances. Le point commun est que la pensée malade est incapable de produire une action constructive, c'est-à-dire positive vis-à-vis de la réalisation des projets personnels ou de l'évolution personnelle, qu'elle soit d'ordre affective, relationnelle, professionnelle, sentimentale ou spirituelle.

Quelle est d'abord la place de la pensée dans l'équation de l'être. Même le parfait abruti ou le travailleur basiquement manuel dépourvu d'intelligence ou de culture, sans préjuger de la qualité de l'être, ne peut fonctionner, c'est-à-dire pourvoir à ses besoins les plus essentiels, sans exercer un minimum d'activité mentale. Toute action découle de la pensée, qu'elle soit même inconsciente ou préconsciente, pour concevoir le trajet à parcourir pour satisfaire le besoin, pour obéir aux interdits moraux et sociaux ou bien pour établir des relations sociales avec ses proches.

L'intelligence, et la pensée qui la sous-tend, est largement répandue dans le monde des êtres vivants. Nombre d'animaux ont montré d'indéniables signes d'intelligence comme le singe, le dauphin ou, plus près de nous, le chien. Même les « malades mentaux », comme les psychotiques ou plus particulièrement les autistes, développent une pensée certes malade, mais souvent riche et, ce qui est caractéristique de ces maladies, intériorisée, au point qu'on se demande même s'ils pensent encore. Il suffit de jeter un coup d'œil aux productions picturales de psychotiques pour découvrir tout un monde mental.

Une pensée malade est une pensée dont l'efficacité est réduite par rapport aux capacités intellectuelles et affectives.

Il est un exercice mental très intéressant pour juger de sa propre pensée : recenser dans une journée normale la répartition entre pensée active et ce qu'on pourrait appeler pensée passive. J'entends par pensée active, par exemple, réagir à une situation donnée qui nécessite un choix, un certain niveau de créativité, exprimer un avis sur un sujet, dialoguer avec un interlocuteur. Une pensée passive s'alimente à partir de schémas intérieurs appris, qui agissent comme des réflexes pour répondre à une situation, le niveau de créativité est très limité ; il se réduit à un choix parmi les différents schémas qui s'offrent, souvent sans calcul, en fonction de celui qui a le plus de force à ce moment-là, sans que le résultat ne soit le plus positif ou le plus adéquat à la situation.

Bien sûr un intellectuel passe une bonne partie de son activité professionnelle dans la pensée active quoiqu'on puisse souvent recenser de nombreuses tâches répétitives qui n'en réclament pas. Mais une journée entière est composée d'autres phases que le travail comme le trajet travail-domicile entre rêverie, somnolence ou exercice mental, le plus souvent on en profite pour reposer le mental ; les retrouvailles avec sa famille où parfois on écoute l'autre d'une oreille distraite à travers son discours toujours identique ; l'activité télé où on ingurgite une nourriture « multimédia ».

Que dire d'un travailleur manuel ou d'une mère de famille astreinte à des activités répétitives et sans intérêt, mais réclamant une attention parfois soutenue ? La pensée fonctionne mais sur une tonalité très passive, car elle emprunte des schémas d'apprentissage parfois complexes, mais sans la moindre créativité.

Supposons que nous parvenions à passer une partie de notre journée dans une activité de pensée active. Cela signifie-t-il que cette pensée n'est pas malade ? Absolument pas !

Pour qu'une pensée soit constructive, elle doit être reliée, s'articuler aux objectifs personnels, qu'ils soient à court, à moyen et à long terme ? À quoi cela sert-il de bien faire son travail vis-à-vis de son chef, s'il n'est jamais reconnu ? L'individu effectue sa tâche, mais ne veut pas voir que son effort est inutile. Il n'en retirera aucun profit sur le plan de la reconnaissance ou d'un point de vue financier.

Une pensée constructive doit être libre de ses mouvements pour parcourir toutes les régions de l'être et établir des bilans de l'action vis-à-vis de l'objectif. Ne pas avoir peur de reconnaître les aspects négatifs du bilan pour tenter d'améliorer les schémas de vie habituels, c'est-à-dire les repères objectaux et les modes de pensées habituelles.

Je dirais que la première qualité pour qu'une pensée cesse d'être malade est d'être authentiquement critique vis-à-vis d'elle même.

Hervé Bernard



La société, l'homme dans un sens large traite la pensée, puis sa pensée comme si elle était une évidence, une donnée naturelle comme allant de soi.

Si nous savions, si nous avions compris que cette pensée est le résultat d'un processus lent et évolutif, un processus ni de savoir, ni d'apprentissage, mais un processus de maturation, d'élaboration qui permet l'émergence de soi. Ce processus, d'où émerge le soi, permet de prendre sa voie, de dire sa voix, de s'oser dans une énonciation ou dans un acte.

La pensée est ce résultat de toute une dynamique de la psyché. Celui qui s'occupe de la psyché est le psychologue.

La place faite à cette fonction, donc aux psychologues, dans la société, voire dans le travail, pourrait se lire comme le reflet de la place que chacun donne à sa propre psyché, à sa propre pensée. Rien d'étonnant si notre monde paraît comme un monde d'où la pensée s'efface dans la mesure où certains hommes dits intelligents confondent l'intellectualité avec la pensée. Pour ceux qui ne sont pas dits des intellectuels, leur ressassement, voire leur rumination est supposée se nommer une pensée.

La pensée, c'est se souvenir de ce que l'on a, de ce que l'on fait, de ce que l'on est.

Penser, c'est la capacité de stocker, relier, transformer ses registres du vivre et les rendre présents dans l'instant de la relation à soi-même à l'autre, et au monde.

La pensée est ce qui organise l'être et la vie, le sens et la cohérence, ce qui permet de se relier et de dire « je ». Sans pensée : pas d'homme.

Un homme qui tue sa pensée ou qui n'a pas pu la mettre en vie est un automate. Un homme mort qui croit vivre.

Pour être en vie, il faut se donner cette vie et non pas seulement la prendre. Il faut se donner cette pensée.

Chantal Bullion (psychologue à Lyon)



J'aurais aimé trouver une définition au terme de « pensée malade » mais je n'y parviens pas. La maladie de la pensée a-t-elle à voir avec le niveau intellectuel ? Apparemment pas ! Il est des savants dont on peut dire qu'ils ont une pensée malade. Il est des simples qui sont sains. Il y a indépendance totale même si le « fort en Q.I. » est seul capable d'expliquer le pourquoi et le comment.

Un exemple me vient à l'esprit pour essayer de montrer ce que je ressens à l'idée de « pensée malade » :

François est habité par des micros, une puissance extérieure lui dicte sa conduite, des voix le manipulent. Elles l'ont même amené à commettre un crime. Sous l'effet de médicaments, François ne comprend plus. Il n'y a plus de micros, il n'entend pas de voix. Il ne se sent pas malade et il ne comprend plus. Il y a un décalage très net entre ses aspirations et ses actes. Il ne peut vivre que sous contrôle, soit des médicaments, soit des micros. Le décalage est très net entre ses deux vies. Est-ce là la pensée malade ? Il semble qu'il y ait quelque chose d'irréversible dans sa tête, comme une connexion qui ne se fait plus.

Un autre exemple :

Jean-Claude a un grave problème avec les femmes. À 35 ans, il a eu plusieurs aventures qui se sont, en général, mal terminées. Quand il aime, il bat. Il peut être violent. Cela est même allé jusqu'au meurtre, ce qui lui vaut d'être en prison pour de nombreuses années. L'origine de tout cela, nous avons réussi à la découvrir : sa mère qui ne l'a jamais aimé et l'a abandonné à l'âge de 11 ans. La demande d'amour est restée immense et il exige de chaque femme qu'il rencontre cet amour qu'il n'a pas eu dans son enfance et ce n'est jamais assez. Il lui faut des preuves, encore plus de preuves et s'il n'y en a pas, il cogne. À froid, il ne comprend pas pourquoi.

Une jeune femme, Annick, la femme d'un copain a eu plein d'attentions pour lui au début de son incarcération. Jean-Claude ne tarissait pas d'éloges sur elle. Elle était la femme idéale à ses yeux. Elle était venue le voir, lui avait envoyé mandats et colis, puis n'avait plus donné signe de vie. Jean-Pierre m'a expliqué qu'elle était séropositive et que c'était sans doute la raison de son silence. Au bout de neuf mois de silence, elle a de nouveau écrit et le discours de Jean-Claude a changé : « Qu'est ce que ça veut dire ? pourquoi m'a-t-elle laissé tomber pendant 9 mois ? Elle se cherche bonne conscience pour les fêtes, sans doute. Je n'en veux pas de son aumône. Qu'elle me laisse tranquille ! » Et voilà le processus classique qui se remet en route. Jean-Claude connaît l'origine de son mal et la façon dont il le traduit, mais impossible pour lui, à cette occasion, de faire le lien avec son attitude envers Annick. On le croirait aveugle. Le parasite qui le ronge l'empêche de discerner le scénario qu'il est en train de rejouer. Pensée malade ?

Un troisième exemple me paraît beaucoup moins pathologique. Le Figaro du 30 novembre publiait une interview de sœur Emmanuelle parlant de l'exclusion dans les pays d'Europe. Le 4 décembre, soit 4 jours plus tard, le courrier des lecteurs du Figaro publiait la lettre suivante :

… Les propos de sœur Emmanuelle sont affligeants :
– Réduction du Christianisme à un simple humanitarisme ;
– Limitation de la religion catholique à la sphère privée, en contradiction avec tous les enseignements des papes, puisque Dieu est non seulement le Dieu des personnes, mais aussi le Dieu des sociétés humaines qu'il a créées ;
– Refus des conversions, de tout prosélytisme et de toute « domination » de l'Église, en contradiction formelle avec l'ordre donné par le Christ à ses apôtres, après sa résurrection, de convertir et de baptiser les nations…

Je n'ai pas l'intention d'entrer dans un conflit religieux, mais de mettre en exergue la rigidité du raisonnement de ce correspondant (Q.I. sans doute de qualité, il s'annonce en tout cas comme avocat) qui oublie que la religion du Christ est avant tout une religion d'Amour et que l'interview de sœur Emmanuelle ne parlait que d'Amour sans renier quoi que ce soit de sa Foi.

Je suis d'autant plus choqué par ces propos que je connais sœur Emmanuelle rencontrée à plusieurs reprises au Caire, que je sais son charisme et son dévouement auprès des communautés tant musulmane que chrétienne et le rayonnement qu'elle avait là-bas auprès des plus démunis.

Avec cet avocat, nous ne sommes certainement pas en présence d'un cas pathologique au sens propre, mais sans doute pas loin. Le catéchisme a dû lui être entré dans le crâne à coups de marteau pour qu'il en reste de telles séquelles.

Avoir la pensée malade, serait-ce faire ou dire le contraire de ce que l'on sait au fond de soi ou du moins autre chose ? Serait-ce un décalage provoqué sans doute par un conflit ancien qui réapparaît chaque fois qu'une zone sensible est touchée et que la situation ancienne semble devoir se reproduire. Comme un parasite qui se réveillerait soudain dès qu'un mot de passe est prononcé.

Jean-Claude revit l'abandon de sa mère à chaque rencontre féminine et sa pensée logique jusque-là, semble quitter sa trajectoire comme une tangente s'échappe du cercle.

François revit probablement le suicide de son copain en prison dans la cellule en face de la sienne, son copain était son jumeau, né le même jour… Ils avaient 18 ans… Les premières voix qu'il a entendues datent de quelques mois après le drame et annonçaient que la mort du copain avait été programmée par son père pour ne pas nuire à François.

L'avocat en est sans doute resté au temps où un prêtre autoritaire lui faisait apprendre le catéchisme par cœur et le mot Amour lui rappelle vraisemblablement de mauvais souvenirs de punition.

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La pensée malade pourrait se mesurer ainsi au décalage entre la conviction à froid et l'action à chaud, mais j'aimerais mieux en citant cet aphorisme de Lanza Del Vasto :

La Vérité, c'est le dedans comme le dehors

imaginer que le degré de maladie se mesure à l'écart entre le dedans et le dehors. Alors, bien sûr, nous sommes tous atteints peu ou prou…

Paul Ruty