NUMÉRO 90 REVUE MENSUELLE FÉVRIER 2004

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela L'abîme El abismo
 
Bernard, Hervé L'écriture
 
Cohen, Rut Diana Nosotros y los niños
 
Giosa, Alejandro Escribir
 
Health I. G. News @ Latin Data @
 
Laborde, Juan Carlos Escribir
 
Laburthe-Tolra, Michèle L'art d'écrire
 
Ruty, Paul L'écrivain et la spirale
 
Ruty, Paul Solitude
 
Ruty, Paul Séance d'analyse de rêves de janvier 2003


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Écrire, c'est décrire.

Quand on m'a proposé d'écrire sur l'abîme, il ne m'a pas été dit dans quel sens je devais le faire. C'est la raison pour laquelle j'écris à ma manière en ressentant en premier lieu comme un vide, mais en seconde lecture comme une plénitude.

***

Je m'approche au bord de la falaise de glace, je regarde vers le bas une profonde crevasse. Le ciel, la glace, tout est bleu et mystérieux, tout cela me fait peur autant que le silence et l'absence d'écho. L'Argentine est une réserve naturelle, et en allant vers le sud, vers la Patagonie, vers la froide, mais, selon la légende, ardente « Terre de Feu », je retrouve là-bas : des éléphants marins, des phoques, des pingouins, des baleines et des baleineaux perdus dans les eaux profondes, parfois des cachalots mourant sur les plages muettes et ventées de Rio Grande. Tout est là, l'abîme et le majestueux.

***

Sur le plan analytique, le vide de l'abîme n'est pas autre chose que la plénitude chargée, qui parle de nous, de ce que psychologiquement nous touchons quand nous nous confrontons à lui. Et nous vivons cette expérience comme un trou profond dans un lieu quelconque de nos entrailles.

Dans la première séance analytique, le discours du patient est linéaire et historique. Il a l'air de ne pas avoir de faille, mais ce n'est pas ainsi : les abîmes sont à chaque pas, se découvrent à chaque heure et sont pleins de refoulé. Noyées dans le refoulé, soumises à la loi du silence de la censure se trouvent les traumatismes originaux, anciens ou actuels.

Les rêves apportés par l'inconscient, viennent en tant que formations psychiques comme les lapsus et les actes manqués, réveiller ce qui est caché, ce qui n'a jamais été dit, ce qui n'a jamais été accepté. Les rêves naissent de l'abîme insondable de l'inconscient pour communiquer à la conscience selon son degré d'éveil le message de ce qui n'a jamais pu être verbalisé, ce qui, sans l'avoir voulu ni caché, nous a échappé.

Interpréter un rêve, c'est éveiller la conscience vers un état de compréhension des symptômes qui jusqu'à maintenant n'ont été que des compensations objectives, événements douloureux et irrationnels qui traduisent beaucoup de terreurs archaïques.

***

Peu à peu, l'abîme disparaît et se remplit de plénitude. On peut comprendre beaucoup de névroses d'échec quand les secrets gardés jalousement par la répression font pousser des fleurs inattendues dans le fossé de l'abîme. Et nous sommes surpris par une nouvelle vie, par une nouvelle version du discours.

***

Dans l'abîme nous sommes allés mourir. En explorant l'abîme, nous trouvons la naissance et, soudain, la conscience élargie devient possible et nous « sommes ». Mystérieusement nous commençons à être ce qu'avant nous n'avons pas pu être.

***

Je m'approche de la faille du glacier, quelques échos apparaissent : les cormorans volent au-dessus de l'espace gelé, des morceaux de glace tombent avec fracas sur la mer bleue, avec des bruits stridents…

Parfois l'abîme se remplit, mais d'autres failles apparaissent, nous nous posons de nouvelles questions et nous avons besoin de chercher. Pourquoi « être » signifie exister dans le questionnement en regardant cet abîme ? Pourquoi ai-je cet abîme ? Qui en moi est cet abîme ?… Où sont mes failles ?…

Fait une nuit apparemment d'hiver
dans un Paris qui n'a pas de glacier,
mais des abîmes de communication et de silence.
Je contemple mon propre abîme.
Écrire le remplit et il semble moins profond,
même si les questions que je me pose
sont paradoxalement plus profondes qu'hier.
11/02/2004
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Notre société, dite de l'image, laisse-t-elle encore une place à l'écriture ?

L'observation au quotidien semblerait montrer qu'écrire, dans le sens de produire une pensée créative à partir de sa propre expérience, devient un exercice bien rare.

Certes nous produisons bien des documents écrits :

  •  pour transmettre de l'information technique, comme les notes, les lettres administratives ou autres au bureau ;
  •  pour garder une trace d'une action à faire, comme l'agenda ;
  •  pour préserver le contact, le lien relationnel avec sa famille ou ses amis, en écrivant par exemple une carte postale, une lettre ou de manière plus moderne, mais l'intention et la forme sont les mêmes, seul le format change, un courrier électronique. Mais bien souvent il s'agit de banalités, qui réclame peu d'engagement ou d'attention personnels ;
  •  pour concevoir une idée, un système, un plan, en couchant sur le papier la série d'idées qui déboulent dans notre esprit, sous forme de dessins ou de commentaires…

    Mais tous ces exemples qui comportent l'acte d'écrire sont-ils vraiment représentatifs de ce qu'on appelle l'écriture ? Je pense que non : ils ne servent qu'à accompagner secondairement une action principale, ils n'ont qu'un but utilitaire, pour faciliter ou permettre notre vie au quotidien, mais ne concernent en rien notre fonctionnement intérieur. Ils ne disent rien directement sur notre état d'âme, nos sentiments, nos pulsions, nos difficultés à être, à faire, à pouvoir, à imaginer, à construire…

    Mais alors qu'est devenu l'écriture de nos jours ?

    Un exercice bien rare qui rime mal avec l'éphémérité, le surperficiel, l'égoïsme de notre époque. Car écrire, c'est prendre le temps de réfléchir pour mettre en mots ce que l'on veut exprimer, ce que l'on ressent, ce que l'on veut transmettre à l'autre. C'est également laisser une trace dans le temps, jeter un pont personnel vers l'éternité, avec la limitation intrinsèque aux objets physiques de notre monde (une note peut durer le temps de sa conservation, un livre peut devenir plus pérenne, par le biais de sa diffusion).

    À quels ressorts intérieurs répond le besoin d'écrire ?

    L'âme de l'écrivain est naturellement encline à coucher sur le papier nombre de ses fantasmes, de ses constructions intellectuelles, de ses parcours dans l'imaginaire du sentiment, de la sensation et de l'intuition : à la limite, toute pensée peut devenir source d'inspiration, comme si l'écrivain jouait le rôle d'intermédiaire privilégié entre l'inconscient et le monde réel. Le poète pourrait être considéré comme le spécialiste des fonctions sentiment et sensation, chères à Carl Gustav Jung qui considère que la psyché « navigue » entre quatre fonctions psychologiques, le sentiment, la sensation, la réflexion et l'intuition, à la recherche d'un point d'équilibre.

    L'homme stressé par la vie professionnelle, les difficultés de la vie familiale ou de couple, ou toute autre vicissitude de la vie, peut rechercher dans l'écriture une soupape de sécurité, pour diminuer la pression, pour abaisser le niveau de tension psychologique, par lequel la santé se détériore et peut entraîner des maladies, parfois graves si cet état perdure trop longtemps et trop fortement à l'insu de la conscience.

    L'être aimant désireux de communiquer ses sentiments sincères, surgissant de profondeurs insondables, et sa flamme à l'autre aimé peut trouver, dans la seule écriture, la liberté et le ton nécessaires, en adéquation avec la force de son ressenti et de son désir, pour exprimer sa pulsion. Désir d'aimer, désir d'être écouté par l'autre, d'être reconnu, désir d'être, désir de vivre ! Comme si l'écriture permettait de laisser une trace moins indélébile que la parole ou même le silence de gestes pourtant expressifs sur la personne de l'autre, au moment où elle sera touchée par le message lu. L'écriture porte témoignage vis-à-vis de l'autre, vis-à-vis de toute la société, comme une statue, une sculpture ou une œuvre d'art veulent imprimer la marque d'un vécu d'un artiste à destination de ses contemporains et des générations futures. Si l'acte exprime plus profondément dans le temps la force d'une relation d'amour, l'écriture permet de l'annoncer dans l'immédiateté du temps psychologique, avant de l'accompagner dans la durée.

    Il est aussi des moments dans la vie, où, selon la formule, « donner culture » succède à « donner nature ». Peut alors survenir le besoin, enfoui auparavant dans l'inconscient, mais ressurgissant à l'occasion d'une vie plus calme et plus ouverte à l'extérieur, d'écrire pour la postérité, pour la famille, pour la société en général ou tout simplement pour ceux désirant lire l'autre et écouter son message.

    Que de choses peuvent être dites, quand on pose un regard sur la somme d'expériences que l'on a accumulée ? Mais que d'efforts faut-il pour mettre tout cela en forme cohérente et transmissible pour en faire bénéficier l'autre ? Écrire demande presque toujours pour l'homme de la rue, de la réflexion, de la maturation, donc du temps.

    Mais quelle libération, quel acte de purification, quand le non dit cède la parole à l'écrit.

  • Hervé Bernard



    L'enfant trace des signes sur le sable. L'effacement ne le contrarie pas. A marée descendante, il recommence. Ce qu'il inscrit n'est pas destiné à être lu, ce n'est que simple marque éphémère qui le signe tout entier. Il opère à la manière du dadaïste dont le langage n'exprime rien, ne symbolise rien que ce qu'il offre à voir, un langage surréel.

    Plus tard, il transpose, selon des règles préétablies, des sons en signes, organise les mots entre eux, dans un souci d'échange, de communication, accédant par là même au registre du symbolique. Ce code graphique permet d'exprimer, de fixer ce qui est le plus évanescent : la voix. Voix venue d'ailleurs, de très loin, voix qui est l'expression par excellence du don. Elle est le lien qui structure l'homme en l'introduisant à la parole, elle relie la chaîne des signifiants en articulant souffle et parole.

    L'écriture, cet ensemble de signes, devient seulement art véritable lorsqu'elle permet, au-delà même du message, la transmission de ce souffle qui vient du plus lointain.

    Écrivez pendant que vous avez du génie, pendant que c'est le dieu qui dicte, et non la mémoire George Sand (correspondance avec Mme d'Agoult, mai 1835).

    Souvent, par l'écriture, l'homme ne fait que communiquer et secrètement, c'est à la feuille vierge, confident parfait, qu'adolescent, parfois, il confesse ses doutes, déverse son trop plein d'émois. Moments de solitude, de recueillement, temps de la rencontre avec soi. Écrire peut être là se survivre, trouver la trace du soi perdu. Mais l'art véritable d'écrire, qui consiste à tremper sa plume dans les tréfonds de l'humain pour parvenir à illuminer l'autre de ce souffle venu d'ailleurs, relève peut-être de ce rêve infini que l'homme à jamais poursuit. Même si, dans les « Confessions d'un enfant du siècle », Musset en doute : « Ce qui vient du cœur peut s'écrire, mais non ce qui est le cœur lui-même ».

    Michèle Laburthe-Tolra



    Un écrivain véritable ne trouve pas ses mots. Alors, il les cherche. Et il trouve mieux.
    « Un écrivain véritable ne trouve pas ses mots…
    Alors, il les cherche. Et il trouve mieux.… »
    Paul Valéry

    Je ne suis devenu écrivain que sur le tard, sur le très tard même. Je n'en avais, auparavant ni l'intuition ni l'intention. Puis, un besoin irrésistible d'écrire s'est fait sentir. Il me fallait passer un message, raconter mon expérience en milieu carcéral, au contact de détenus qui avaient souhaité que je les accompagne dans leur chemin de croix, il me fallait raconter toute la richesse découverte au milieu de ces « damnés de la terre ». Il fallait que cela soit dit et j'ai compris que ce ne pouvait être que par moi, parce que c'était mon aventure à moi et que cette aventure était unique1.

    J'avais craint que ce ne soit difficile. J'ai découvert, contrairement à mes appréhensions initiales que c'était un plaisir immense, une plénitude totale. J'avais entendu parler de l'angoisse de la page blanche. J'en avais même quelques souvenirs cuisants du temps du lycée et des dissertations à l'accouchement laborieux. Et voilà que les pages se couvraient, maintenant, presque sans douleur. C'est à la relecture que les problèmes jaillissaient nombreux, nécessitant des modifications, des rajouts, des retraits… bref, un travail de fourmi dont je voyais difficilement la fin. Je ne parle pas ici des problèmes de syntaxe ou de style. C'est là, la première étape indispensable, mais qui ne concerne que la forme, l'apparence. Je veux parler plutôt de ce petit pincement au cœur permanent qui pourrait se résumer ainsi :

    Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais dire…

    Alors, je change un mot, je déplace une virgule…

    C'est mieux mais il manque une nuance indispensable à l'expression de ma pensée profonde…

    J'efface tout et je recommence… et voilà que la nuance recherchée n'a plus rien d'une nuance. Elle est devenue une montagne qui écrase tout le reste…

    À refaire…

    à moins que…

    et si je rajoutais…

    La ronde pourrait être sans fin. Ce que je voulais dire a du mal à émerger, comme si je m'en approchais perpétuellement sans jamais dénicher la solution exacte. Mon cheminement s'apparente alors à une spirale. Je tourne sans cesse autour du pot en m'en rapprochant de plus en plus lentement, mais sans jamais pouvoir l'atteindre. Pour prendre un cas extrême à l'opposé, dans le domaine mathématique, le problème serait bien plus simple : Il y a une solution et une seule, même si celle-ci doit s'exprimer en pourcentages de probabilités. J'aurai beau faire, 2+2 feront toujours 4. Aucune nuance à rajouter ou à retrancher. Dans la pâte humaine, en revanche, il n'en est pas de même. Ce que je sens, ce que j'éprouve, va bien au-delà de la magie automatique et rassurante des chiffres. Je peux dire (et encore…) ce que je vois et ce que j'entends. Je peux dire (et encore…) ce qui est conscient, mais tout ce qui est du domaine de l'inconscient et qui m'est donc, par définition, étranger, intervient cependant en permanence, pour exprimer de façon sournoise, ses bémols, ses dièses, ses opinions opposées ou ses contradictions sous la forme de réticences inexpliquées et souvent inexplicables. Peu à peu, heureusement, le discours finit par s'affirmer et la spirale se resserrer. « C'est en cherchant les mots qu'on trouve les idées » constate, à juste titre, Joseph Joubert.

    C'est néanmoins, la marque des grands écrivains, des grands poètes, peintres ou sculpteurs que de pouvoir exprimer sans le dire tout ce travail souterrain de l'inconscient. Ce ne peut être que suggestions, petites touches, insinuations, images. Qui tente de décrire l'inconscient comme il démontrerait que 2+2 = 4, raterait immanquablement son but2.

    Je ne pourrai jamais parler de moi directement. Tout au plus, pourrai-je en montrer diverses facettes sous les angles différents que me permettra d'atteindre ma propre spirale. À titre de comparaison, si j'ose dire, nul n'a jamais pu parler de Dieu, car à part Moïse, nul n'a jamais vu Dieu en face ; et encore, c'est Moïse qui le dit, il n'avait pas de témoin, et pour cause. Cependant, quand bien même ce serait Moïse, référence de plus de deux milliards d'êtres humains se réclamant des religions du Livre, vaut tout de même bien, une exception. Chaque religion montre un aspect de Dieu. Méfions-nous de celles qui prétendent que l'aspect qu'elles présentent est le seul valable, de celles qui disent détenir seules, la Vérité.

    Qu'est-ce que la Vérité ?, demande Ponce Pilate au Christ. Et le Christ se garde bien de répondre.

    La parole permet souvent de se tirer d'un mauvais pas par une pirouette. L'écriture destinée à survivre, ne le permet pas. « Scripta manent, verba volent », les mots s'envolent, les écrits restent. Le jeu de l'écriture, la recherche permanente du mot exact qui traduirait parfaitement ce que je ressens, agit sur l'inconscient comme un stimulant et mérite à ce titre, d'être pris en considération dans toute analyse approfondie. J'ai ainsi, souvent demandé aux prisonniers que je visite régulièrement de faire un bilan par écrit au bout de quelques mois de rencontres.

    Face à face, les mots prennent souvent l'un des aspects suivants :

    – Vous voyez ce que je veux dire…

    – Je ne sais pas comment exprimer…

    – Je ne trouve pas les mots…

    – Ce n'est pas facile à dire…

    – Je l'ai sur le bout de la langue…

    – On m'a dit qu'il fallait tourner sa langue sept fois…

    Devant une feuille blanche, il va falloir se forcer pour dire sans faux-fuyants ce que l'on a dans le ventre. Pas d'interlocuteur dont on lit dans le regard qu'il voit ce que je veux dire… Pas question de rester sur un laconique Je l'ai sur le bout de la langue… pas question de s'abriter derrière un je ne trouve pas les mots… pas de langue à tourner sept fois… sinon dans l'encrier !

    Si l'on est sincère, il faut dire, il faut accoucher. Pas d'autre recours, in extremis, que les circonlocutions de la spirale, car il n'est d'autre juge que soi-même3.

    J'ai tenté, pour ma part, cette expérience :

    M'écrire, me décrire dans un livre. J'y ai découvert des trésors merveilleux que j'étais bien loin de soupçonner en me lançant dans l'entreprise. Mais, du coup, le livre est devenu trop intime pour être publié de mon vivant. Il le sera peut-être par mes filles après ma mort, car je le leur ai dédié. Elles seront mes seules lectrices. Pour elles, le livre a même un titre et une préface de Graciela ; la correction syntaxique en est faite ; il a déjà été mis en pages pour l'éditeur. Tout est prêt, mais, qu'il soit publié ou non, ce n'est pas là l'important, l'essentiel était de l'écrire, comme si il était destiné à la lecture.

    Eh bien, c'est fait !

    Et je sais, maintenant, qu'il reste encore, au plus profond de moi, une multitude de chapitres attendant d'être fécondés.


    1 « Prison. Le cri du silence », L'Harmattan 2002
    2 Dans un ouvrage paru récemment chez Robert Laffont « Ecoute moi », l'auteur Margaret Mazzantini, qui n'est ni psychanalyste ni psychologue, accomplit, à mon avis, un tour de force exceptionnel en plongeant, avec talent, dans la périphérie de l'inconscient de son héros. La rareté de l'exploit en fait, à mes yeux, un livre particulièrement réussi
    3 Circonlocution vient du latin circum-locutio : parole autour. Le Littré dit de la circonlocution qu'elle a pour but d'adoucir ce qui blesserait, d'écarter les idées désagréables, basses ou peu honnêtes. Si c'est d'un inconscient dérangeant qu'il s'agit, le mot est ici, tout à fait approprié, tout en donnant force à la notion exprimée d'approche en spirale
    Paul Ruty



    « La solitude a deux facettes.…
    Volontaire, elle élève et purifie ;
    Obligatoire, elle étouffe et détruit.
    « Les ailes du destin » de Francine Ouellette

    La principale cause de conflit entre Jung et Freud fut la constatation par Jung de la divergence fondamentale existant entre Freud et Adler, entre une conception totalement sexuelle du psychisme et une autre basée sur la volonté de puissance. Ces deux conceptions paraissaient incompatibles à Jung qui voyait, cependant, avec surprise, à peu près autant de réussites dans les thérapies entreprises de chaque côté, sur des patients issus sensiblement de mêmes catégories sociales, avec des conclusions diamétralement opposées. Jung en est venu à penser que la différence de conception tenait essentiellement aux personnalités propres de Freud et d'Adler qui les avaient amenés à fonder leurs théories sur ce qui leur parlait le plus, à savoir « l'instinct de conservation de l'espèce » pour Freud et « l'instinct de conservation de soi-même » pour Adler.

    Jung s'explique dans « Psychologie de l'Inconscient » : L'instinct de conservation de l'espèce amène tout naturellement à la relation sexuelle, au contact avec autrui, à la communication et il est, par voie de conséquence, propre à l'extraversion, tandis que, par l'instinct de conservation de soi-même, l'être est amené à se distinguer des autres, à se replier sur lui-même, à rechercher la pérennité, à cultiver la solitude, à se constituer des réserves, à rechercher la puissance, et c'est le domaine –particulièrement clair dans l'étude qu'il fait du cas de Nietzsche – de l'introversion. De leur choix, Jung déduisait que Freud était plutôt un extraverti et Adler, plutôt un introverti.

    La volonté de puissance développée par Adler, devenait ainsi, aux yeux de Freud, une déviation névrotique, tandis que l'explication sexuelle de Freud apparaissait bien pauvre et de courte vue pour Adler. Et cependant, Jung se sentait attiré également par les deux théories1. Il n'a pas pu continuer de suivre Freud dans ces conditions et il en est venu, en essayant de se placer au dessus de cette mêlée, à fonder sa propre école, dans laquelle les notions d'extraversion et d'introversion prenaient enfin leur pleine ampleur.

    La nature, constate Jung, a deux moyens de favoriser la conservation de l'espèce :

    – soit en multipliant les facilités de reproduction et donc les semences. Ainsi, la loi des grands nombres fera que, même si beaucoup d'individus sont détruits en cours de route, il en restera toujours assez pour assurer la pérennité de l'espèce. Dans cette optique, l'être reste fragile et a une durée de vie courte, puisque sa descendance est assurée ;
    – soit, au contraire, en raréfiant les possibilités de fécondation et/ou de procréation mais, en contrepartie, en donnant aux êtres des défenses renforcées pour résister au temps destructeur, avec une vie plus longue et une puissance leur permettant de ne pas être anéantis par les prédateurs.

    Pour rendre par une image plus parlante, ces expressions de l'extraversion et de l'introversion, on pourrait opposer par exemple les mouches extraverties qui ne vivent qu'une saison et qui se reproduisent comme des mouches, bien sûr ! et l'éléphant introverti qui ne procrée que deux ou trois fois dans sa vie de centenaire.

    On pourrait encore imaginer, dans le domaine végétal, l'extraversion de l'herbe par opposition à l'introversion de l'arbre.

    Ainsi, la solitude, devient, dans une première approche, l'apanage de l'introverti, car c'est pour lui, une situation plus naturelle que pour l'extraverti bien plus dépendant de la fréquentation des autres.

    En prison, sans y chercher bien loin, on peut découvrir le « temple de la solitude », le quartier d'isolement, le Q.I. où l'on parque les individus dangereux ou que l'on veut séparer des autres détenus. Pas de bruit, pas de rencontres hormis les surveillants de service, cellule individuelle dont on ne sort que deux fois par jour pour une promenade en solitaire, dans une cour de 12 mètres carrés surmontée d'un grillage. Les visiteurs de prison y sont toutefois admis ( avec parcimonie) et j'y ai rencontré Antoine, un garçon sympathique, ouvert, souriant… l'extraverti typique, ne vivant que par la relation à autrui… Du moins, c'est ainsi qu'il était avant d'être cloîtré dans le Q.I. Maintenant, il devient fou, se transforme en bête féroce, selon ses propres mots, ne rêvant que de tuer, de se venger, de faire payer à la société ce qu'elle lui fait endurer. Je vois aussi Hocine dans ce Q.I. Hocine a demandé spontanément à y aller. Il étudie le droit et prépare une licence. Ici, il n'est pas dérangé, il peut travailler sans avoir à subir la curiosité et l'indiscrétion de ses codétenus. C'est un introverti typique.

    Mais il y a, semble-t-il, deux sortes de solitudes moins dépendantes du type psychologique, celle que l'on accepte et que l'on recherche et celle que l'on redoute. Introvertis et extravertis sont peut-être à égalité dans cette recherche. André Malraux traduit ainsi cette ambivalence :

    S'il existe une solitude où le solitaire est un abandonné, il en existe une autre où il n'est solitaire que parce que les hommes ne l'ont pas rejoint.

    Pour illustrer cette phrase, on pourrait comparer dans une course de marathon, la solitude du dernier et celle du gagnant. Le gagnant est ovationné, seul au-dessus de la foule de spectateurs qui le porte en triomphe, tandis que le dernier est seul, parce que le stade est vide quand il y parvient enfin.

    Mais il y a plus profond et je reprends volontiers cette phrase de Khalil Gibran qui me semble pouvoir s'appliquer autant au gagnant qu'au dernier de la course :

    La solitude est une tempête de silence qui arrache toutes nos branches mortes.

    Il est évident que Khalil Gibran veut ici s'adresser au mystique, à l'apprenti ermite qui se retire du monde, pour se dépouiller du superflu et du superficiel qui l'encombrent et deviennent un obstacle à son approche de la divinité. C'est un conseil qu'il donne au croyant. Mais il me semble que cette sentence est aussi un conseil et une constatation valables dans le domaine psychologique :

    Que représentent les branches mortes dont il parle, sinon une image pour exprimer l'apparence ? L'apparence de vie, le superflu qui n'intervient en rien dans le processus de vie, le déchet qui n'a plus d'autre utilité que d'alimenter le feu dans la cheminée. L'ermite qui se retire au désert pour prier, a bien en perspective de se débarrasser de l'apparence pour toucher à l'essence. Pour lui, la solitude est une bénédiction, comme un raccourci sur la voie de Dieu qui, en revanche, a mis toute son ambition dans l'apparence, la solitude devient une torture. Je perds ce par quoi j'existe, ce qui fait ma notoriété, ce qui a été le but de ma vie : l'apparence, la statue de moi-même que j'ai tenté d'ériger de mon vivant.

    Mais ne peut-on pas mettre l'extraverti et l'introverti sur le même pied, à propos de l'apparence ? Confondre être et paraître, n'est certainement pas réservé à l'extraverti.

    L'apparence pour l'extraverti, c'est l'image de lui-même qu'il lit dans le regard des autres. C'est l'opinion d'autrui ou du moins, l'idée qu'il s'en fait.

    L'apparence pour l'introverti est l'image de lui-même, qu'il lit dans ses propres yeux à travers le miroir narcissique. C'est l'idée qu'il se fait de lui-même.

    Si la solitude est difficile à assumer pour l'extraverti quand il se coupe du monde indispensable à sa survie, le danger n'est pas moindre pour l'introverti qui ne retrouve pas dans la solitude un changement fondamental dans sa façon de voir le monde, ni surtout dans sa façon de se voir lui-même. Ce peut être au contraire, le renforcement du miroir narcissique. C'est sans doute de lui que veut parler Lanza del Vasto quand il raconte et je cite de mémoire :

    Un homme partit se retirer dans le désert, et savez-vous ce qu'il y rencontra ? lui-même…

    À qui veut se séparer de ses branches mortes, autrement dit, à qui cherche la vérité derrière les apparences, la solitude apparaît comme une bénédiction. À qui ne vit que par et pour l'apparence, elle devient une calamité.

    « Je suis seul », pleure sur son lit de mort, celui qui, toute sa vie, a confondu l'être et le paraître.


    1 À mon avis, rien ne permet de supposer que l'Eros est originel et que la volonté de puissance ne l'est point. Il est certain que la volonté de puissance est au cœur de l'homme un démon tout aussi grand que l'Eros et qu'il est aussi vieux et aussi originel que ce dernier. C. G. Jung. Psychologie de l'Inconscient (page 71), Librairie de l'université Genève 1963.
    Paul Ruty



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    Paul Ruty