NUMÉRO 106 REVUE MENSUELLE mai 2006

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Le corps muet et l'hypocondrie
 
Bernard, Hervé Quand le corps parle
 
Bouket, Gaël Incarné
 
Eponville, Élodie Medulla Spinalis
 
Ercole, Jeanine Quand le corps parle
 
Giosa, Alejandro ¿Habla el cuerpo?
 
Hamon, Jean-Marie L'ingratitude dans le monde carcéral
 
Laborde, Juan Carlos Cuando el cuerpo habla
 
SOS Psychologue Séance d'analyse de rêves de décembre 2005


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Entre 1978 et 2005, la parole du corps s'était arrêtée, parce que la folie était devenue du quotidien. On aurait dit qu'il n'y avait pas de Dieu dans ce monde de silence, neige et suicide. Mais, en tout cas, tout a été commencé comme dans un rêve.

Elle était partie à Venise sans même se rendre compte de ce qu'elle avait abandonné derrière elle. Tellement de souffrances endurées depuis la naissance. Seule, sans repère, avec une mère sourde et un père qui parlait avec lui-même, elle s'était débrouillée pour survivre et fuir le plus possible les situations de conflit. On ne pourra pas dire qu'il s'agissait de quelqu'un de révolté.

Moi, étant son analyste, je ne peux la comprendre qu'aujourd'hui, moi-même frappée par un deuil terrible et inattendu, mais je contemple en moi-même en m'interrogeant : pourquoi ce cas, dans le temps, vient aujourd'hui frapper à la porte ? Pour apporter de la compréhension, quelque chose qui puisse m'aider pour ne pas fuir et me confronter à cette terrible situation sans retour ?

Jamais ma patiente n'avait été capable de voir se dérouler devant elle, pas à pas, sa propre destruction. Elle préparait toujours le bagage nécessaire pour pouvoir fuir et survivre. Sa personnalité changeait selon le rôle qu'elle jouait dans la vie, pour obtenir un certain équilibre. Elle a pu ainsi fuir la folie.

Elle est actuellement réaliste et adaptée, après l'erreur du passage par un deuil, dans cette patrie sans Dieu qu'a été une ville en France.

Elle pouvait vivre les situations les plus graves avec un tel détachement qu'on aurait pu dire un état border line. Aujourd'hui, je comprends qu'il ne s'agissait pas d'un état límite, mais de défenses border line pour éviter la destruction totale par la folie.

Elle s'était échappée d'un foyer d'apparence protecteur, mais profondément toxique. Elle avait parcouru de nombreux kilomètres, comme toujours, en fuyant chez des amis pour refaire une nouvelle vie à partir de zéro. Mais repartir de zéro voulait dire, en réalité, détruire tout ce qui avait été construit.

Je ne pourrais pas assurer quel âge avait ma patiente, elle réunissait en elle et avec sa présence, tous les âges et toutes les générations qui l'avaient précédée ; il y avait des moments où elle se comportait dans son corps comme quelqu'un de très vieux, parfois millénaire ; d'autre fois, elle ressemblait à une jeune fille de quatre ans, je comprenais les traits, car je les avais vécus à quatre ans, pas à trente. Qui était cette femme devant moi dont le corps ne s'exprimait pas ? Elle ne s'enrhumait jamais, elle tombait mille fois, mais toujours atterrissait sur ses pieds. Elle ne disait jamais « aïe ». Je pouvais constater ses ongles rongés, mais jamais une larme. Où s'était arrêté ce corps dans sa parole ?

Je crois aujourd'hui à partir de mon traumatisme de perte, qu'il y a eu une histoire d'amour non finie, non finie, car jamais commencée. Une histoire d'une telle souffrance que le refoulement a été une nécessité.

Aujourd'hui je ressens la perte. Mais je parle de la mienne. Elle m'amène à considérer cette patiente pour trouver en moi-même une histoire refoulée qui m'empêcherait aujourd'hui de me confronter à la nécessité d'exprimer par le corps une souffrance infinie non avouée. Je ne veux plus rien dire aujourd'hui à ce sujet, mais je porte la question. Devant moi, l'impression d'un désert glacial, une plate-forme suspendue sur le vide et sur laquelle je n'ose faire un pas, car je pourrais sans doute me confronter à la nécessité de laisser parler le corps sans vouloir tout contrôler.

Je comprends cette jeune femme perdue, mais, aujourd'hui, vingt ans après, elle revient.

J'ai toujours ressenti envers elle quelque chose de l'ordre d'un échec. Si elle était contente, c'était avec un décalage très grand entre l'événement et la réaction. Si elle était triste, l'expression était dévastatrice, mais toujours en décalage dans le temps. Elle ne reconnaissait pas le mur de sa maison, mais elle savait qu'elle habitait cette maison-là. Rien ne lui appartenait. Elle ne pouvait pas parler du présent, s'habiller en fonction présent, le mystère était devant, les vêtements pour mettre demain. Le passé était forcément nié. Elle n'avait pas eu de souffrance physique. Mais quelle était la souffrance que nous n'avons pas pu évoquer et dont le corps n'a pas été capable de parler ? Je reste là, je pose la question et je vois que dans l'épreuve, j'ai vu la réponse, tout ce que nous n'avions pas compris quand nous étions ensemble. Et comme j'avais dit, elle était partie à cet endroit sans Dieu en cherchant une liberté dans un futur, mais sans aucun sens du réel du présent.

Aujourd'hui, je passe par l'évidence de mon corps qui parle, la négation du deuil : je ne peux pas avoir les yeux ouverts, un vaisseau a sauté dans mon œil. Je ne peux pas m'allonger et je ne peux pas voir. Je ne peux pas accepter le départ de l'aimé et mon corps exprime avec une douleur aveuglante, il n'y a pas de doute. Je ne peux pas me chausser, mes pieds me font mal, mon corps parle et je me retire de ce désert glacé qu'est l'aujourd'hui pour me confronter un corps désespéré qui ne veut pas marquer le chemin par le pas, ni regarder en face l'absence. Il n'est même pas question d'aller chez l'ophtalmologiste, j'écoute mon corps et sa parole désespérée.

L'histoire de ma patiente, qui revient aujourd'hui, est celle-ci : à la place de souffrir dans le corps, elle l'a protégé par un autre corps imaginaire qui l'a entourée et selon elle, pouvait avoir mal. C'est là qu'elle a commencé une longue pérégrination par toutes les médecines possibles : homéopathique, allopathique, médecine douce¼ Premier symptôme, des insomnies. En réalité, elle n'en avait pas, elle imaginait ne pas dormir. Ce sont les interruptions dans son sommeil qui lui donnaient ces impressions. Et pourquoi ? Parce que les petits moments d'éveil dans la nuit représentaient pour elle des confrontations avec son corps qui ne présentait aucun signe de souffrance ou maladie.

À ce moment, elle a commencé à prendre des médications et des compléments alimentaires, elle se plaignait de douleur, mais il n'y avait rien dans son corps. Elle a voulu se créer un corps pour pouvoir exister. Mais elle ne voulait pas toucher ou attaquer son vrai corps en chair et en os car elle ne le connaissait pas, elle le laissait comme ses vêtements, pour un futur. Elle vivait avec son corps imaginaire, lequel était souffrant de toutes sortes de petites maladies imaginaires. Elle avait développé une vraie hypocondrie, mais son corps en lui-même était intouchable et intouché. Il s'agit du corps de la fuite, il fallait le protéger de toute manière pour pouvoir fuir. Avec le corps imaginaire qu'elle s'était créée, elle pouvait faire semblant de vivre dans un monde.

Beaucoup d'années ont été nécessaires pour réunir et donner sens à cette femme divisée.

Aujourd'hui je peux comprendre un corps unifié et parlant, je laisse venir, je contemple, je comprends et j'arrive presque à interpréter clairement le symptôme de ma souffrance. Mes organes sont chargés de souffrance physique. Pourquoi mes yeux ne veulent-ils pas voir ? Pas les deux, seulement le gauche. Il est en train de crier : « Va, regarde, souffre, mais souffre une fois pour toutes ; surinvestis, mais laisse parler ton corps, regarde les photos de cet homme qui ne reviendra jamais, marche sur tes pieds et fais ton chemin en marchant, car il ne le fera plus avec toi. »

Comment et combien d'années ont été nécessaires pour entendre de ma patiente pour la première fois une phrase toute simple : « j'ai mal, très mal à l'intérieur de mon ventre, j'ai mal à la tête ».

Peu à peu, elle a abandonné sa maladie imaginaire pour devenir un corps qui parle. C'était dans le temps. Et comme par hasard, elle n'a pu eu besoin de fuir, parce qu'une tristesse était une tristesse.

On devait se confronter à ce manque d'un amour perdu qui n'avait jamais commencé. Toute petite, à six ans, elle était tombée amoureuse d'un garçon de dix ans, le frère d'une amie de l'école. Peut-être est-ce difficile de s'imaginer qu'un grand amour peut se développer à six ans, mais c'est précisément l'histoire telle qu'elle va être racontée maintenant. Jusqu'à douze ans, elle n'a vécu que les moments où elle voyait ce garçon, le reste du temps elle pensait à lui.

À douze ans, à cause d'un excès de poids, elle va avec sa mère voir un endocrinologiste. Il palpe son ventre, lui donne un régime, mais à ce moment, le toucher développe la présence d'un corps imaginaire. Elle se met à écrire des lettres, qu'elle n'envoie jamais, au médecin. En plus le médecin était homosexuel. La même année, elle dort dans le même lit que sa cousine qui a 14 ans et lui effleure les seins. Après ça, ma patiente a vu des seins partout. Le désir charnel était là, sans que le corps puisse s'impliquer.

À quatorze ans, la mère de son amie de l'époque, la mère du garçon dont elle rêvait, commence à la persécuter à cause de sa beauté, car sa fille n'est pas aussi belle qu'elle. C'est une femme énorme qui a une maladie glandulaire. Avec agressivité, elle la viole en la faisant se sentir coupable d'avoir un beau corps. Au lieu de devenir désirable et d'avoir un corps qui soit un atout dans la vie, cette femme l'a condamnée en la présentant comme une allumeuse. L'adolescence la coupe complètement du corps réel.

À dix-huit ans le garçon de ses rêves s'engage pour se marier avec un fille richissime qui avait quelques années de plus que lui. La blessure narcissique crée encore le silence désespéré de ce corps qui ne pouvait ni exister ni se montrer. À la fin de ses 18 ans, elle passe un été sur la plage et commence à ressentir un certain regard qui aurait pu être sauveur de la part des garçons. Mais là, un accident de moto abîme légèrement ce corps qui n'existe pas, au niveau du visage. Dès qu'elle peut se remettre debout, elle revient sur la plage avec un soleil écrasant et sur la blessure, fait de l'acné. Elle revient en ville et pendant les deux mois d'été qui restent, elle reste allongée sur le sol en marbre en mangeant tout le temps. Etait-elle en train de se créer un territoire dans ce corps, était-ce une dernière tentative pour l'habiter ? À ce moment, tout devient pour elle laideur, souffrance, mésestime de soi, mais le corps n'y est pas. Ce corps est tellement nié, qu'elle bande ses seins pour ne pas avoir de formes. Elle dissimule avec de longs et larges manteaux, les formes qu'elle déteste, d'un corps qu'elle ne voit absolument pas.

Elle s'était mariée le plus rapidement possible. Le passage par la maternité ne lui a pas rendu un corps. Son corps n'était qu'un sac, elle ne pouvait pas différencier à l'intérieur d'elle-même le cœur du foie. Les uniques messages qui venaient de l'extérieur vers ce corps, n'étaient que le regard des autres. Mais c'est surtout le regard des autres qui l'avait mutilée ! Elle n'avait pas de bras, pas de jambe, elle ne sentait pas les gens qu'elle serrait dans ses bras et elle ne pensait pas mériter d'être aimée par les autres.

Cela n'a pas empêché qu'après tous ses voyages compliqués et permanents, elle a acheté et rempli ses placards pour un futur qui ne venait jamais. Je l'ai presque toujours vu habillée de la même manière. Une chemise, un pull bleu, des chaussures plutôt usées. Son corps physique, en revanche, qu'elle ne sentait pas, mais que je voyais, était soigné au niveau d'une hygiène de surface, mais pas pour elle, c'était pour ne pas être en désaccord avec la demande qui venait de l'extérieur d'avoir une existence.

Elle est devenue d'une grande avidité. Elle possédait mille choses qui ne l'habillaient pas. Elle portait sur elle le mythe de Cendrillon, elle était dans la cuisine à ramasser les haricots. « Quand arrivera-t-il le prince ? », je me demandais. Le jour où elle pourrait habiter son corps et donc l'habiller, où elle pourrait prendre l'autre dans ses bras et le sentir, toucher le mur de sa maison et le reconnaître.

Quelque part, j'aime mon corps qui souffre, car il existe. C'est le temps de la séparation. Mais cette femme me touche profondément. Ce que je n'ai compris que beaucoup plus tard, c'est qu'il y a quelque chose en moi qui raisonne. Peut-être ai-je eu, comme beaucoup d'adolescents, certaines difficultés à reconnaître et à accepter mon corps. Le jour où j'ai trouvé mon prince, il m'a aidé à donner un statut si vivant à mon corps, que j'ai rêvé l'éternité sur terre.

Oui mon corps parle, et je le laisserai parler. Il y a trop de libido qui, avec son départ, revient sur mon corps. Si ce retour d'énergie produit chez moi des symptômes, il faudra que je dialogue avec eux. Par exemple, aujourd'hui, mon inconscient dit que le bouleversement est grand, que je me suis approchée de mon noyau psychotique, mais que je suis prête à avancer, au-delà de toute confusion, vers une nouvelle libido d'objet. C'est tout pour aujourd'hui.

Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti



Le corps parle, quand la parole ne fonctionne plus.

Le corps souffre, quand la souffrance de l'âme ne trouve plus les mots pour s'exprimer. Le corps trouve les mots, quand les maux ne trouvent pas les mots pour se parler.

Le corps se mutile, quand la culpabilité de ne pas s'avouer à soi-même sa vérité ne peut plus être regardée en face.

Le corps dit tout haut, ce que la pensée dit tout bas : somatisations, troubles fonctionnels, maladies somatiques, maladies incurables, cancer…

Le corps, cet organe de beauté et de performance selon les critères actuels de la mode et de la civilisation occidentale, est puni quand la communication, avec l'autre, avec soi-même, avec son corps, n'est plus au service du désir, le désir sous toutes ses formes, cette pulsion qui nous pousse vers la vie.

Corps adoré, corps oublié, corps ignoré, corps commandé, corps esclave, corps retenu, corps suspendu.

Corps miroir de l'âme, corps sans âme.

Corps choyé, corps cultivé, corps bousculé, corps moqué, corps vidé.

Où en êtes vous avec votre corps ? Où en suis-je avec mon corps ?

Notre société, au moins en France, est malade, dépressive, fatiguée. Je le lis aisément sur les visages, dans le corps des personnes de mon entourage, que je croise, à la télévision. Est-ce une projection de mes propres ressentis des difficultés de la vie ? Peut-être, sans doute, mais sûrement en partie seulement ! En tout cas, mes propres moments de déprime, au rythme de l'avancée chaotique de mes projets, au gré des vicissitudes du quotidien, comme ma propension à être un observateur social et empathique de mon environnement, me rend plus sensible à la lourdeur de la croix des autres. Mais ce qui me marque le plus, c'est l'impression d'inconscient qui se dégage de ce processus socio psycho somatique, comme si on ne voulait pas voir, entendre, écouter, accepter, reconnaître la souffrance, parfois à corps et à cris, que l'activité du quotidien atténue certes, mais ne gomme jamais totalement.

Visages tendus, traits crispés, rictus figés, démarches saccadées, corps rentrés, regards fuyants, attitudes craintives, sur le qui-vive. Les défenses naturelles qui utilisent le corps dans toutes ses modalités (l'attitude, la santé, le comportement, la forme en « plus » ou en « moins », la réaction, le mouvement…) comme rempart ou simplement distance pour se protéger des autres, tombent ou perdent l'élasticité nécessaire à des échanges équilibrés et filtrés avec le monde extérieur.

Oui, bien sûr le corps parle.

D'abord pour soi, comme témoin de notre propre problématique intérieure, de notre réflexion, de nos désirs profonds, de nos liens au monde, à la famille, à notre lignée générationnelle, à nos rêves d'hier et d'aujourd'hui, à nos blessures de l'enfance et de l'adolescence, à nos adhérences fusionnelles à la mère, au père, à l'ex, à l'autre, mais dont l'origine est actuellement très lointaine.

Le corps parle pour l'autre, pour lui montrer comme nous sommes, dans un mélange de paraître (ce que nous souhaitons montrer à l'extérieur) et d'authentique (notamment cette part que nous essayons de cacher, consciemment ou instinctivement, par pudeur, par peur du jugement, par prudence, comme selon un principe de précaution vieux comme le monde). Le corps est un formidable espace de projection, tel un écran de cinéma, où tel événement ou sentiment refoulé constitue comme un élément fixe du paysage somatique, où tel processus en cours ou à répétition déroule sa trame narratrice à qui veut bien regarder cette tranche de vie et être capable de la décrypter.

Mais cette lecture de l'autre à travers les éléments délivrés par son corps utilise un langage tout aussi difficile que la relation psychothérapeutique entre un analysant et son analyste. L'expérience montre que son interprétation, sa compréhension, comme toute expression de l'inconscient, fonctionne sur la base de l'établissement d'une communication sincère entre deux êtres qui prennent progressivement confiance entre eux, et non comme un discours théorique neutre qui peut être sorti de son contexte.

Le langage du corps possède plusieurs niveaux d'élaborations et de publics, en fonction du message à délivrer et de la puissance de la souffrance qui en est le moteur. En proposer une grammaire ou tout type de description me semble illusoire et trompeur, car, comme le langage des rêves, le langage du corps est très lié à la personne, aux circonstances, à la culture, de telle sorte que son décryptage devient un chemin d'initiation au mystère de l'autre, peut-être au profit de notre propre cheminement personnel.

Mais je vous invite, dès maintenant, à écouter le langage du corps. Avec un peu de patience, par une écoute semi consciente, comme si vous mettiez vos sens en éveil comme un radar de surveillance constamment en mode veille, des évidences vous sauteront à l'esprit quand le corps de l'autre vous « parlera ». Et ces instants de pure conscience vous ouvriront la voie à plus d'humanité, ce dont souffre trop notre monde actuel.

Hervé Bernard



J'écoute
je me détends
je souffle
attentif
le silence
et c'est là
la musique
tout se chante ici
je prolonge l'écoute
je plonge
je suis distrait par le bavardage
dans les bons moments je reviens à l'écoute du corps
il perçoit tout
c'est son travail
mais il est seul
je demande humblement la permission de participer à sa vie
il a besoin de moi
il doit me parler
il nous faut faire connaissance intimement
je veux m'ouvrir à lui
vivre ses plus subtils instants
être un corps.
Gaël Bouket



Des murs blanc javellisés
Trente-cinq dalles au plafond
Je sais, je les ai comptées
Elles dans mon champ de vision
Je n'ai que mes yeux pour pleurer
Mais je ne peux les essuyer
Il faut attendre qu'une bonne âme
Vienne sécher mes larmes

Appuie sur la pompe,
Appuie,
Appuie sur la pompe,
Vas-y, je t'en prie…
Mon corps te dit merci

Je n'ai pas de gestes saccadés,
Pas de signes extérieurs de souffrance
Aucun stigmate de démence,
Juste C5 - C6 cassés,
On me dit ostéosynthésée
Une seule horreur, je l'avoue,
Un drain sanglant me sort du cou…

Vous ne pouvez les entendre
Ces cris dans ma colonne
Ils réclament sans attendre
L'alcanoïde de l'opium

Appuie sur la pompe,
Appuie,
Appuie sur la pompe,
Vas-y, je t'en prie…
Mon corps te dit merci

Les jours passent, cependant,
Et mon corps réapprend,
Le langage des gestes,
Le temps fera le reste
Dans mon champ de vision
J'aperçois l'horizon
Morphéus n'aura pas eu raison,
Il me quitte sans torpeur,
Je ne soupçonnais pas mon corps de ces dons,
De tels dons d'orateur…

Au revoir, ma pompe,
Au revoir,
Au plaisir de ne jamais vous revoir…

Je m'appelle Elodie E.
Me llamo Elodie E.
My name is Elodie E.
ADN

Prenons l'hypothèse que le corps parle. S'il parle, on peut supposer qu'il pense. Mon corps penserait… Pourquoi pas après tout, on nous répète souvent cette phrase (qui à haute dose peut taper sur le système) : « Soit à l'écoute de ton corps. » Mais bien sûr ! Je m'assois, je tends l'oreille, et j'attends que mon gentil corps me fasse un monologue.

Après un quart d'heure de concentration intensive, tout ce que j'entends c'est mon ventre qui gargouille, parce qu'il est 13 h 30 et que je n'ai rien avalé de la matinée. Merci mon estomac pour ces précieux conseils ! Je vais aller me restaurer sur le champ !

Grâce à cet exemple hautement scientifique et ma foi irréfutable (enfin je crois), on s'aperçoit que la communication avec le corps n'est pas des plus faciles : le corps n'obéit pas toujours à nos désirs et j'ai beau lui demander gentiment, j'ai toujours de la cellulite à l'arrière des cuisses.

J'y ai bien réfléchi (une heure cette nuit), et il me semble que le problème vient de la langue. Nous ne parlons pas le même langage.

Et j'irai même plus loin dans mon raisonnement (attention accrochez-vous) : le corps ne s'exprime « verbalement » que dans la douleur, dans le négatif.

Je m'explique, en prenant soin d'appuyer ma réflexion sur des faits : Je suis angoissée, mon corps me répond : « poussée d'eczéma », j'ai trop bu la veille au soir : « céphalées toute la journée jusqu'à la pointe des cheveux ! », trop de sucre : « carie », trop de gras : « cholestérol », stress, pas de sport, orgies de big mac/frites/mayo (même avec un coca light) : « attaque cardiaque »…

Par exemple (encore un !), quand mon ventre se met à gonfler, que je suis ballonnée, telle un ballon de baudruche, eh bien je sais que je suis contrariée, quelque chose m'angoisse. Et parfois mon corps est bien plus averti que moi sur mon état nerveux : Je vais bien, je me sens bien et mon ventre se met à gonfler. Alors je cherche ce qui ne va pas, si un événement avait pu me contrarier… Croyez-moi ou non, mais je finis bien par trouver ! Et là, effectivement, j'ai un coup de blues ! Incroyable non ?

Par contre, quand je vais bien, silence radio sur le corps. Rien ! Pas un bouton, une rougeur, un spasme au ventre, une douleur dans le dos… Rien ! Mon corps est muet. Enfin, pas exactement. Il utilise le langage « non verbal ». (Là, vous êtes bluffé par mon raisonnement). Mais si, cette sensation de bien-être intérieur, où même votre pire ennemi(e) ne peut vous saper le moral. Quel délice ces moments où l'on est en accord tous les deux ! J'aime le « non verbal » !

C'est donc bien la langue elle-même qui rend difficile la relation « moi-corps ». Pourtant nous sommes bel et bien liés puisque ce que je suis à un moment T, il le répète dans sa propre langue. Mon corps me dit comment je me sens, à sa manière avec ses « maux » à lui.

Le souci, c'est que parfois on aimerait qu'il se la boucle, mais il ne peut s'empêcher de la ramener. Et donc forcément on se vexe, on boude son corps, on est fâché. Comme toute langue, celle de son corps s'apprend. On commence par le vocabulaire de base, puis au fur et à mesure de la vie on acquiert la grammaire, on se met à conjuguer, on stocke de nouveaux mots, on maîtrise même (à très haut niveau) les figures de style : métaphores, hyperboles, coxigrues… (ce n'est pas une figure de style, mais ça vaut un max de points au scrabble !)

Voilà, en espérant que ces lignes vous auront apporté une vision plus intellectuelle du sujet donné. Mais si voyons !

Si vous voulez bien m'excuser, je dois y aller… mon jeans me serre à la taille… je ne sais pas pourquoi… je me sens ballonnée…

Élodie Eponville



« La science des justes désignations est la science suprême »,
disaient les anciens chinois.

Bien sûr, le corps parle dès les premiers instants de la vie. Le nourrisson réagit et s'exprime aux soins et attentions qu'il peut recevoir. Ses expressions sont des signes et des signaux spécifiques à la fois pour lui-même et pour les autres. Que ce soit babillages ou pleurs, ils gardent une qualité d'appels qui traduisent un état intérieur de contentement ou de mal être.

Chemin faisant, il y a une interaction constante entre notre milieu humain et nous-mêmes qui détermine notre type de communication ; ainsi, l'origine de nos comportements et de nos actes répond à nos conditionnements qui, eux, appartiennent à l'ordre affectif. Leurs racines prennent forme dans l'inconscient, source biologique de nature dynamisante qui va dans le sens d'une attraction, d'un plaisir, ou d'une répulsion et d`un retrait. Nous réagissons alors d'une façon ou d'une autre sous l'effet d'une émotion qu'elle soit infime ou intense. Mais le corps parle d'autant plus lorsqu'apparaît une difficulté à donner une formulation discursive à ce que nous voudrions exprimer, lorsque l'on ne sait pas mettre en mot nos émotions et sensations. Repliement sur soi-même ? Carence de communication ? Langage qui se refuse, qui ne peut pas se mettre au rythme demandé par l'entourage ? Le Moi alors maîtrise mal la pulsion, il ne la rattache pas à l'idée avec laquelle il devrait consciemment jouer.

Très tôt l'enfant peut se sentir débordé par l'angoisse. Perturbé dans son monde affectif par frustration et négation d'une souffrance engendrant une fermeture sur soi et quelquefois au monde ambiant, le verbe alors ne monte pas jusqu'à ses lèvres. Troublé dans son développement affectif qui a subi une brisure, un traumatisme, plongé dans des situations duelles ou des conflits qui n'appartiennent pas à son univers psychique, il peut régresser ; il ne se sent plus alors comme les autres dans le rôle du dire et de l'agir et ce désordre peut jouer sur le somatique. Le corps ainsi va prendre la relève dans ses diverses formes d'expression, en attente d'une réponse. Tout dans l'être humain ne fonctionne-t-il pas de façon symbolique ?

Le sentiment se distingue malaisément de l'émotion ou de la sensation ; certains veulent y voir des émotions différenciées, affinées, décantées d'une grande partie de leur contexte physiologique. Ils répondent à des structures purement psychiques et non pas physiques liées à des associations mnésiques, à des images, et représentations qui s'éveillent en présence d'êtres avec lesquels nous sommes en correspondance par les inconscients. Ces rencontres ont valeur d'évocations et le corps, les corps, vont parler le langage de l'amour ou de l'amitié et hélas quelquefois, de la haine voire même des brutalités.

L'intellectualisation, la pensée abstraite sont des pouvoirs acquis ; ils n'interviennent pas dans le domaine des émotions ou des sentiments, ils ne sont que facteurs d'information, leur registre est celui de la délibération sans tenir compte de la sensibilité. Le pouvoir d'abstraction est particulièrement précaire. Lorsqu'il s'agit de passer à l'action il est sans force à moins que la volonté domine, mais en finalité c'est l'affectivité qui prédominera, car elle nous conditionne et ne saurait être libre en aucune façon. Combien de fois face à certaines situations ne nous concernant pas, pensons nous que nous agirions de telle façon dans un cas identique ; le destin nous y conduisant, nous nous étonnons alors de nous voir faire à l'encontre de ce que nous avions pensé ou imaginé. Le corps n'obéit pas. De la pensée abstraite au monde de l'action il n`y a pas qu'un pas, mais un Moi qui répond à d'autres mécanismes dont les plans sont différents.

À ce propos souvenons-nous que notre corps est animé par divers centres vitaux. Le centre instinctif est situé à l'extrémité inférieure de la colonne vertébrale ; il commande en nous les mêmes mécanismes que nous partageons avec les animaux : les sens et le sensoriel, la sensualité, la sexualité, la force d'attaque, etc. Quand nous basculons dans l'agressivité ou la violence, quand le corps se laisse envahir par des affects brutaux, il parlera un langage qui l'éloignera de toute vocation humaine.

Le centre affectif est situé dans la région cardiaque et au niveau de l'épigastre ; il commande nos mécanismes affectifs dans le sens d'une impulsivité-maîtrise. Il dirige toute la gamme de sentiments les plus variés et peut nous conduire de la bassesse la plus noire, à la haine, comme au langage des plus belles sublimations artistiques, amoureuses, voire même religieuses.

Le centre intellectuel siège dans le cerveau et commande, lui, la pensée consciente et subconsciente. Nous devons au fonctionnement de ce centre, les conceptions les plus contrastées : soit les plus odieuses porteuses de destructions, de mort des individus ou de l`humanité, soit que les hommes conçoivent et parlent le langage de la recherche et de découvertes porteuses de vie et de toute l'évolution de l'humain.

Quoique différenciés, ces centres fonctionnent en interaction. Un Moi bien construit et mature a le pouvoir d'intégrer et de faire une synthèse cohérente entre ces trois plans de réalité inséparables ; harmoniser la force instinctuelle avec le cœur et l'intelligence donne ainsi naissance à des êtres au langage d'une qualité évidente. Cependant, d'une façon générale, l'un de ces plans prédomine et laisse sa marque à la personnalité. Quant à l'intuition. Connaissance spontanée, c'est l'ouverture à toute transcendance.

De nos jours le langage du corps est en pleine expansion. Il prédomine sur celui de la pensée et de l'intellect. La mode est aux soins corporels, aux tatouages, aux régimes de minceurs, à la gym, etc. Il faut se maintenir aux canons de la beauté prescrits par les médias sous peine de se sentir mal dans sa peau. Le langage de la sexualité n'y est pas absent ; le « pistolet » duquel ne se prive pas de menacer les héros de la majeur partie des films de violence, n'est-il pas le substitut d'un sexe symbole que l'on tient en mains afin de prouver sa force et son pouvoir en imposant sa loi ?

Passons à une plus belle illustration du langage du corps : je veux parler de l'art du mime. Toutes les expressions semblent y être réunies. Le sentiment, l'émotion, la pensée par l'observation psychologique, en même temps que la suggestion de l'action. Je me souviens du très beau film de Marcel Carné : « Les enfants du paradis » où Jean-Louis Barrault y excellait. Il incarnait le rôle de Debureau, célèbre mime du théâtre des Funambules du siècle dernier. Famille de saltimbanque, le père Jean Baptiste avait créé le personnage de Pierrot. Au clair de la lune, mon ami Pierrot, est muet comme son symbole la lune l'est elle-même.

Jeanine Ercole



Je connais Paul Ruty depuis 7 ans. Nous avons fait notre première rencontre lors de ma période au CNO (centre national d'observation) au sein de la maison d'arrêt de Fresnes. Il m'y a visité pendant 2 années avant que je ne parte pour un établissement pour peine. Depuis lors, nous avons tissé des liens épistolaires indéfectibles. Il s'avère que je suis de nouveau de passage dans cette maison d'arrêt, en transit en attente d'une nouvelle affectation. J'ai tout de suite demandé à le rencontrer. Nous nous sommes donc revus physiquement. Beaucoup d'émotion de part et d'autre. Je constate avec un bonheur certain que l'osmose est restée. Tant mieux ! Et comme Paul collabore étroitement avec le bulletin de SOS Psychologue que je reçois régulièrement, il me demande mon sentiment sur le thème de l'ingratitude. Je veux bien essayer. Il sera donc développé autour du carcéral, ma position personnelle au sein de l'institution.

J'ai tué ! J'en conviens et j'en assume pleinement les conséquences. Je m'étais d'ailleurs livré rapidement à la justice. Surtout pour être en accord avec moi-même, une affaire de conscience en somme. Après 10 années passées derrière ses murs, mon bilan est amer. Je ressens l'ingratitude de l'institution comme un étau qui écrase lentement les bonnes volontés. Une sorte de chape de plomb qui annihile un grand besoin d'être légitimé dans sa culpabilité. Il est vrai aussi que je ne regarde pas la durée de la sentence comme un problème uniquement arithmétique, ce qui est pourtant le fondement équilibré de la gestion des établissements pénitentiaires. L'administration y passe donc son temps à négocier des soustractions de temps de peine pour obtenir la paix sociale, voire la « collaboration » des détenus.  Faire des efforts constants autant sur le plan professionnel, que scolaire ou simplement social n'est souvent perçu que comme manœuvres frauduleuses dans le but de s'attirer les « bonnes grâces » des responsables de l'application des peines. Ce qui implique qu'une démarche sincère de réhabilitation sociale ne peut être que regardée de travers. La promotion de la criminalité intra-muros est donc bien d'actualité : Surveiller, c'est punir ! Or punir rend dangereux, surtout à trop longue échéance. Nier les efforts fournis est certainement plus rassurant qui évite de se prononcer sur le devenir d'un individu, sans illusion aucune sur son sort… L'étiquette est collée, le méfait indélébile. La société souhaite une vérité qu'elle n'est pas elle-même capable de prendre en charge. Elle n'a pas les moyens de son ambition. Elle se cantonne dans son formatage institutionnel. En attendant, des gens emplis de haine sortent tous les jours de prison. Au regard du taux très élevé de récidives, on ne pourra pas dire que c'est de l'ingratitude envers un système qui les conditionne dans ce sens…

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie… » (Pascal)

Jean-Marie Hamon



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