NUMÉRO 59 REVUE MENSUELLE MARS 2000

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
E. Graciela Pioton-Cimetti Le désir El deseo
 
Hervé Bernard Désir au quotidien
 
Hervé Bernard Désir d'éternité
 
M-P Fondacci Désir d'enfant
 
Paul Ruty Le désir d'être reconnu
 
Alejandro Giosa ¿Donde ponemos nuestras esperanzas?
 
Alejandro Giosa La relajación
 
Health I. G. News El fenómeno de la violencia intrafamiliar



Contempler, tendre ou aspirer vers quelque chose que l'on ne possède pas. Tendance spontanée et consciente vers un objet que l'on se représente.

C'est cela le désir…

« Lorsque l'âme désire quelque chose, tout le corps devient plus agile et plus disposé à se mouvoir qu'il n'a coutume d'être sans cela. Et lorsqu'il arrive que le corps est ainsi disposé, cela rend les désirs de l'âme plus forts et plus ardents. » (Descartes)

« Un vieillard était à côté de moi au café. Riche. Le garçon, après avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu'il désirait : Je désirerais, dit le vieillard, je désirerais… avoir un désir. » (E. et G. de Goncourt)

***

"Donne-moi un peu de ta jeunesse et je te donnerai le meilleur de ma sagesse sans pour autant sacrifier ta fraîcheur"

Il s'agissait d'une formule d'accompagnement utilisée par les anciens maîtres Zen qui étaient confrontés à la jeunesse de certains de leurs élèves…

Aujourd'hui, vient à moi cette phrase par la force de la vie et le constat des désirs qui sont universels.

***

Le désir n'est que le chemin entre la pulsion et le fantasme pour accéder à la gratification, c'est-à-dire à l'accomplissement de la pulsion.

Il se peut qu'une pathologie limite la possibilité de fantasmer, comme d'ailleurs une éducation rigide. Mais il se peut qu'une autre pathologie vienne pousser les fantasmes jusqu'à une hallucination. Tout en continuant avec les fantasmes universels : un poète latino-américain, José Mojica, qui était également prêtre, avait abandonné la vie du monde par vocation, mais aussi en raison d'une histoire d'amour qui s'était mal terminée, disait :

« Tous disent que ce n'est pas vrai que je t'aime
parce que jamais on ne m'a vu amoureux
je te jure que moi-même je ne comprends pas
le pourquoi de ton regard m'a fasciné »

Et voici le désir exprimé dans le deuxième paragraphe et les suivants :

« Jure-moi
que même si le temps est passé
tu n'oublieras pas le moment
où nous nous sommes connus
embrasse-moi
avec un baiser amoureux
comme personne ne m'a embrassé
depuis le jour où je suis né
Aime-moi
Aime-moi jusqu'à la folie
Ainsi tu sauras
Comme je souffre pour toi »

L'ordre religieux de ce prêtre-chanteur lui avait permis de continuer à enregistrer pour ce monde qu'il avait laissé.

Les désirs les plus lacérants consistent à être reconnu et à ne pas être oublié.

***

Les nuits d'été de ma jeunesse fleurie, les tendres poèmes susurrés sous les eucalyptus en face de la mer, les premiers baisers au clair de lune ; cette lune pleine de mon pays qui ne rend pas neurasthénique, sinon passionné.

On ne savait pas à ce moment-là que « les amours d'étudiants ne sont que fleur d'un jour », comme dit un tango.

Et après les autres désirs sont arrivés avec les autres fantasmes et les pulsions puissantes d'une nature saine et enracinée dans la terre.

Désir d'aimer, de partager, d'avoir chaud entre les bras de l'aimé les nuits froides des hivers dans la montagne. Désir de solitude avec lui, désir de couple éternel…

Heureusement, sans blessure narcissique, je suis rentrée dans le mariage pour me rendre à mon désir d'enfant, sans souffrance qui ne soit pas ma perception prématurée de la condition humaine.

Ma question, sous un ciel tapissé d'étoiles, était toujours autour de la précarité de la chair… et je me suis demandée les yeux bien ouverts pendant des nuits : le pourquoi de nous reproduire si nous devons mourir ? Et je sortais de mon lit en m'éloignant du corps de l'autre pour aller m'asseoir dans le salon en demandant, sans intermédiaire, à Dieu : que veux-tu de nous ? pourquoi nous as-tu créés si nous sommes condamnés à nous séparer ?

À ce moment-là, je ressentis le désir d'éternité et celui-là m'a emporté sur tout autre désir qui ne soit celui de comprendre le sens de la création.

Les désirs se sont succédés ensuite, sans limite, passionnément. Je désirais servir les autres et moi-même dans cette quête insatiable de vérité.

***

Il n'y avait pas d'autre solution que des études poussées, mais réalisées avec ferveur. J'attendais et désirais toujours quelque chose de plus pour donner un sens à mon existence et limiter ainsi l'angoisse du « non sens ».

Et je marche encore sans fatigue, emportée dans mon cheminement par des désirs et je sais que je suis en train d'accomplir « mon programme archétypique » (Jung).

***

Revenant un peu en arrière, je dirai que ma maison s'était peuplée d'enfants dont j'étais la mère charnelle quand ils étaient petits et la mère éducatrice quand ils grandissaient. J'étais là, présente, à moitié consciente, car trop jeune, mais accompagnant mes enfants jusqu'au moment du sevrage définitif quand la mère s'égare, en apparence, et devient elle-même pour leur donner la liberté nécessaire. Je n'ai pas choisi pour mes enfants. Ils ont été confrontés à leur libre arbitre.

Ils sont devenus ce que j'avais désiré : des êtres plus ou moins libres. Selon leur degré d'évolution. En aucun cas, gérés par « mon désir ». Bien sûr, je suis derrière eux, comme une présence à laquelle on peut faire appel en cas de défaillance ou de mal-être.

***

Revenant encore un peu en arrière : j'ai beaucoup souffert, mais je crois avoir eu toujours le désir de mettre un terme à la souffrance.

***

Aujourd'hui, je continue à désirer. Même quand apparaît des « symptômes », je me confronte au fantasme d'un désir qui est derrière lui. Alors, j'interroge le symptôme, par exemple.

Pourquoi cette insomnie ? Parce que tu ne désires pas dormir, mais te laisser aller dans tes réflexions et tes émotions sans être gênée par les micro-agressions de la journée.

La réponse arrive toujours, mais il faut une certaine sagesse pour pouvoir bien questionner.

Fait à Paris, le 29/02/2000
Il fait très beau, un printemps prématuré
exprime le désir d'une nature qui veut fleurir,
qui accepte le passage des saisons,
mais avec une maturité inattendue,
comme si elle désirait mettre fin à son sommeil.
Moi aussi, je désire m'éveiller…
et aimer, aimer si possible encore plus.
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Contemplar, ir de hacia ó aspirar algo que no se posee eso es desear.

Desear consiste en dirigirse espontáneamente y conscientemente hacia un objeto que nos hemos representado ya fantasmáticamente.

Eso es desear.

Descartes dice: "Cuando el alma desea alguna cosa, el cuerpo se vuelve más ágil y dispuesto a moverse que habitualmente. En este estado los deseos del alma se manifiestan aún más fuertes y ardientes".

Y E. y G. de Goncourt dicen: "Un anciano estaba a mi lado en el café. Rico. El mozo, después de haberle enumerado todos los platos le preguntó lo que él desea. El anciano les respondió: yo desearía… tener un deseo".

***

"Dame un poco de tu juventud que yo te daré lo mejor de mi sabiduría sin por eso quitarte tu frescura".

Se trata de una fórmula de acompañamiento utilizada por antiguos maestros Zen frente a juventud de algunos de sus alumnos…

Hoy viene a mi esta frase vehiculizada por la fuerza de la vida y la constatación de la universalidad de los deseos.

***

El deseo, clínicamente hablando, es el camino entre la pulsión y el fantasma à fin de acceder a la gratificación es lo decir a la satisfacción de la pulsión.

Ciertas patologías pueden limitar tanto como una educación rígida la posibilidad de fantasmar. Otras patologías pueden en el sentido opuesto empujar la actividad fantasmática hasta la alucinación.

***

Un poeta latinoamericano que se llamaba José Mojica, era además cura, había dejado la vida mundana ciertamente por vocación, pero también a causa de una historia de amor mal terminada.

El decía en su poema cantado llamado "Júrame":

"Todos dicen que es mentira que te quiero
Porque nunca me habían visto enamorado.
Yo te juro que yo mismo no comprendo
El porqué de tu mirar me ha fascinado"

Y veamos la expresión de deseos universales en las estrofas siguientes:

"Cuando estoy cerca de ti, yo estoy contento
No quisiera que de nadie te acordaras
Tengo celos hasta del pensamiento
Que puede recordarte
A una persona amada.
Júrame
Que aunque pase mucho tiempo
No olvidarás el momento
En que yo te conocí
Bésame
Con un beso enamorado
Como nadie me ha besado
Desde el día en que nací
Ámame
Ámame hasta la locura
Así sabrás la amargura
Que estoy viviendo por ti"

Su orden religioso le permitió continuar cantando y grabando para ese mundo que el había dejado.

Los deseos los más lacerantes e imperiosos son: ser reconocido, ser recordado, ser respetado y ser querido. Parece raro que ponga el ser querido en última línea pero es así.

***

Recuerdo con deseo

Las noches de verano de mi florida juventud, los tiernos poemas susurrados bajo los eucaliptus del vivero junto al mar, los primeros besos bajo el claro de luna; esa luna llena de mi país que no histeriza, pero apasiona.

Nosotros, los adolescentes no aceptábamos que los amores de estudiantes fueran "flores de un día", como dice el tango y casi todos sufrimos de esos males de amores que parecería como que no deseamos olvidar, porque evocarlos es encontrarnos con una imagen de nosotros diferente, imagen plena de vibraciones esenciales, antes de que conocieramos el sentido inexorable de la vida con sus obligaciones, sus deberes y la consecuente estragulación de nuestros sueños…

Recuerdo con deseo

Los fantasmas y las pulsiones de mi naturaleza sana y enraizada en la tierra.

Deseo de compartir, de abrigarme entre los brazos del amado en las noches frías del invierno en las sierras de Córdoba, deseo de estar sola con él y construir una pareja eterna.

***

Felizmente, sin heridas narcisistas entré en el matrimonio para abrirme al deseo de ser madre. Mi único sufrimiento fue la percepción prematura de la condición humana, de la precaridad y me preguntaba, los ojos bien abiertos, en noches sin sueño: ¿Porqué reproducirnos si debemos morir?

Sentada en el salón, lejos del otro, preguntaba a Dios en directo: ¿Qué querés de nosotros? ¿Porqué nos has creado y juntado si estamos condenados a separarnos?

Fue por ese camino que conocí el deseo de eternidad y él es el más importante de mi vida casi tanto como mi deseo de comprender el sentido de la creación.

***

Después vivieron otros deseos. Deseé servir a los otros y a misma en esta búsqueda insaciable de verdad.

Entonces fue necesario estudiar mucho, todo lo posible, pero con fervor. Esperaba cada día algo más para dar sentido a la vida y reducir la angustia de lo "sin sentido".

***

Y ahí ando todavía, caminando para cumplir mi destino humano y mi "programa arquetípico" (Jung).

Yendo hacia atrás, diré que mi casa se llenó de niños para quienes fui los primeros años una buena madre carnal y luego , una buena madre educadora a medida que fueron creciendo.

Estuve presente, no completamente consciente, porque muy joven, pero los acompañé hasta el momento de separación definitiva, cuando la madre se aleja, en apariencia y realiza su destino individual para darles su libertad.

Nunca elegí por mis hijos. Ellos utilizaron su libre arbitrio. Por otro lado, son lo que yo había profundamente deseado: seres más o menos libres, según su grado de evolución. No dirigidos por mis deseos, ni por mis elecciones.

Naturalmente, estoy detrás de ellos, como una presencia alerta, a la cual pueden acudir en caso de necesidad ó de mal estar.

***

Vuelvo todavía hacia atrás para aclarar un punto mayor del deseo: sufrí mucho, pero siempre deseé poner término al sufrimiento.

***

Hoy sigo deseando. Incluso cuando aparecen los síntomas me confronto a ellos para descubrir cual es el deseo que se esconde detrás de ellos. Por ejemplo, el insomnio ahí está y lo interrogo: ¿Para qué estás aquí y conmigo y en mi? La respuesta llega siempre, pero hay que formular bien.

En mi caso, el insomnio lo comprendo como un deseo de no dormir para reflexionar y emocionarme sin sufrir las microagresiones del día. Es decir que durante la noche no seré invadida.

Hecho en Paris, el 29/02/2000
Está lindo, una primavera prematura
expresa su deseo de existir
ella acepta el paso de las estaciones,
pero hoy se erige con una madurez inesperada
como si ella quisiera despertar,
como si deseara poner fin a su sueño invernal.
Yo también deseo despertarme…
y querer, querer siempre más…
Doctora E. Graciela PIOTON-CIMETTI



Comme il est étrange que le désir soit de plus en plus au centre de nos préoccupations. Est-ce justement parce que notre société devient chaque jour plus complexe, plus compartimentée, plus structurée, nous éloignant progressivement des autres, de la nature ? Si la réponse est sans doute positive, elle est toutefois partielle.

L'exercice du désir est en proie à de multiples tiraillements qui proviennent de l'évolution trop rapide du contexte social.

D'un côté la société nous impose tout un système de lois, de règlements et de devoirs moraux. De l'autre les medias se concurrencent les uns les autres pour mieux exciter notre désir.

Qu'il faut être bien structuré pour épanouir son désir et le satisfaire quand le contexte le permet, et de le réfréner, voire le réprimer ou le refouler dans le cas contraire.

Ou bien, au prix de quels sacrifices parvenons nous à préserver un certain désir vers la vie tout en suivant scrupuleusement toutes les règles sociales ? Combien de moments de répression ont créé par stratification dans l'inconscient tout un cortège de symptômes qui ont certes oublié leur nom, mais qui ponctuent notre difficulté à vivre au quotidien !

L'homme naît comme un être destiné à désirer. Le désir s'étaie naturellement sur les premiers besoins vitaux du nouveau né : se nourrir, dormir, se sentir au chaud.

La nécessité de satisfaire la faim crée le désir de nourriture, qui va passer par le désir du sein maternel, précurseur d'autres appétits ultérieurs, tournés vers un partenaire sexuel.

Le sommeil est une satisfaction du désir de se reposer, de retrouver une énergie réparatrice, d'approcher notre être intérieur. Le sommeil est aussi un appel au rêve, où se mettent en scène des fantasmes et des désirs souvent réprimés.

Les sensations agréables de chaleur, de bien-être ravivent le désir toujours proche du ventre maternel protecteur, pour peu que nos défenses deviennent incapables de nous protéger de trop d'affects, d'angoisse ou de peur.

Le désir s'oppose au besoin de protection, qui porte au conservatisme, au besoin de préserver ses repères quotidiens, alors qu'il rend nécessaire la recherche de la nouveauté. D'un certain côté il est relié à une pulsion de mort, en tuant sa vie antérieure. Mais n'est-ce pas le but de la pulsion de vie, de faire mourir pour faire renaître ? La vie serait dans la transformation interne et externe d'un être, dans la canalisation de l'énergie cosmique pour produire de nouveaux effets, de nouveaux vécus axés sur un ou plusieurs projets de vie.

Le désir est très présent dans le quotidien, mais il semble toujours délicat de le montrer.

Hervé Bernard



Un ami m'a quitté. Pourtant, je le sens toujours présent dans mon entourage, comme si j'allais le croiser naturellement le matin. J'ai même plutôt l'impression de le sentir plus proche, plus présent : l'absence ne marque-t-elle pas la présence ? La maladie l'a emporté brutalement, comme pour le soulager de ses souffrances.

C'était aussi un collègue de travail, toujours prompt à rendre service, irremplaçable par son savoir-faire et ses compétences reconnus de tous.

Les derniers mois passés encore dans notre monde avaient plus mis à nu ses blessures physiques et psychiques. Pourtant la médecine semble avoir été muette et sourde à ses symptômes. Mais nous-mêmes n'avons nous pas eu la même attitude face à ses plaintes, certes discrètes, mais bien présentes à qui voulait bien écouter au delà d'un discours socialisé, toujours respectueux. Pourtant une colère authentique filtrait régulièrement.

C'était le discours d'un être seul avec ses frustrations, ses souffrances face à la dureté du monde environnant, à l'individualisme des êtres qui le peuplent, à la surdité de ceux qui pouvaient l'aider de par leur fonction, leur position, mais qui ont préféré s'en tenir au « politiquement correct », à une conduite qui n'engage pas et qui ne gêne personne, car qui oserait un critiquer ouvertement, de l'intérieur, une organisation.

Bien sûr je ne désignerai personne, car les responsabilités me semblent partagées, découlant de notre incapacité à avoir tenter une démarche d'aide authentique quand cela était encore possible. Au delà des limites de responsabilité définies par notre fonction ou position sociale, nous sommes tous en interaction les uns avec les autres. L'expérience de la vie nous montre que notre action a toujours des effets sur nos proches : l'homme adulte responsable apprend à assumer les conséquences de ses actes !

Pourtant tout se passe comme si l'absence de réaction des autres formait comme un système autour de soi, incapable de sentiment, aveugle aux souffrances masquées, prompt à se justifier en reportant sur autrui la faute, l'origine des ses propres maux.

Ce système, c'est nous, c'est vous, c'est notre train-train quotidien, c'est l'ensemble des règles explicites ou implicites qui régissent notre organisation, c'est la chaîne de nos actions plus portées vers la réussite professionnelle et la satisfaction de la hiérarchie que tournées vers l'humain. C'est l'habitude de toujours écouter le même discours de la souffrance de l'autre, qui ne dit pas sa vérité, comme une rengaine. Il finit par former un environnement sonore rassurant, constituer un repère de plus pour mieux nous protéger du monde dangereux extérieur, vidé de son sens par notre attitude sourde et immobile.

Je prie pour que son sacrifice soit porteur d'un message utile à notre conscience, pour que son départ précipité nous invite à nous interroger sur l'état de nos relations avec les autres, sur notre capacité d'écoute à l'égard de nos proches, alors qu'il est si facile de ne rien voir de l'autre et de se cacher derrière une fonction, celle que vous a assigné une organisation. Comme si se fondre dans le fonctionnement du sytème allait mieux nous protéger de la condition humaine !

Nous sommes avant tout des êtres humains, égaux dans nos faiblesses, toujours à la recherche d'un délicat équilibre qui nous pousse vers la vie.

Notre ami nous a rappelé que cet équilibre est fragile, même s'il faut des années pour le rompre et nous précipiter vers une chute inexorable, parfois brutale !

Paix à son âme, et que son expérience douloureuse nous incite à réfléchir sur ce que nous pouvons faire pour éviter la répétition ! Sacrifice ou transition vers plus d'humanité ?

Hervé Bernard



Nous allons tenter une approche de cette facette particulière du désir humain, au travers d'une expérience de praticien qui a été le destinataire de ces demandes d'enfant, des plus banales aux plus atypiques, et aussi d'une expérience d'analyste en consultation de stérilité, qui nous confronte à la souffrance psychique de la femme ou du couple infertile.

Désirer un enfant se présente souvent comme une demande consciente et raisonnable, parfois même délibérée voire programmée. Ce souhait conscient s'intègre alors dans un plan de vie en rapport avec les idéaux familiaux et sociaux de chaque sujet. Le rôle du praticien va résider dans l'écoute qu'il fera de cette demande d'enfant, en prenant en compte le désir d'enfant qu'elle sous-tend.

Cette distinction entre les registres de la demande et du désir nous paraît, en effet, capitale. L'analyse de cette demande d'enfant implique de la part du praticien qui en est le destinataire, de prendre en compte plusieurs points :

  • il est évident que tenir compte de la réalité physiologique médicale constitue un préambule nécessaire ;
  • mais nous ne pouvons nous arrêter là. En effet, la demande d'enfant implique une réalité psychologique et sociale qui va constituer un impact affectif et culturel puissant dans les motivations qui amènent le couple à notre consultation et cela dans le cas le plus courant.

    L'examen de la demande consiste à en apprécier tout d'abord la forme : le "droit" à l'enfant va constituer une des formes fréquentes de nos jours ; parfois sous l'aspect d'une revendication qui se révèle dans notre société actuelle, n'être que l'expression d'un nouveau rapport de l'individu au social.

    Par le droit à l'enfant, un cran a été franchi, puisqu'il implique non seulement le sujet qui revendique, mais un autre sujet : l'enfant à venir, qui, lui, est revendiqué.

    Le travail en consultation de stérilité nous confronte à la plainte et à la souffrance psychique d'une femme stérile ou d'un couple stérile. Très souvent, en dehors des causes organiques patentes, la stérilité est le signe d'une souffrance antérieure : aider la consultante à formuler le conflit qu'elle ignore, mais dont est témoin sa stérilité, permet de lever ce symptôme. L'existence du plan inconscient, mystérieux du désir d'enfant, rend compte de son ambivalence si fréquente. L'ambivalence du désir d'enfant alimente la pathologie gynéco-obstétricale, car on la trouve à l'œuvre chaque fois que le souhait conscient échoue.

    La stérilité est considérée ici comme un avatar de cette ambivalence, comme un échec de la cohésion entre les plans conscients et inconscients du désir d'enfant. La souffrance et la plainte résultent souvent d'un compromis psychique entre un souhait conscient ("demander un enfant"), et des désirs inconscients contradictoires. La plainte d'infertilité est une façon de formuler dans le réel du corps, une souffrance psychique qui ne peut se dire en tant que telle.

    Nous insistons sur le fait que les fonctions qui constituent la parentalité sont strictement culturelles, au sens où elles sont radicalement disjointes des rôles biologiques. La filiation elle-même, ne trouve sa légitimité que symbolique par un acte fondateur, qui est un acte de nomination et une inscription dans le temps et les dates.

    La question du désir ou plutôt des désirs, qui chez les futurs parents président à leur demande d'enfant, reste primordiale pour le futur sujet à naître, et ceci est aussi vrai dans le cas d'une demande d'adoption.

    Ce qui se révèle essentiel à la structuration psychique et affective de l'enfant comme sujet, réside dans la conjonction de deux désirs, dont il est par son existence même, le témoignage : conjonction de deux désirs, en tant qu'ils sont porteurs des idéaux de chacun des parents, idéaux qui tiennent compte de leur histoire singulière et de leur fantasmatique personnelle.

    L'enfant comme sujet en vient à exister à partir de la conjonction de ces deux désirs, en tant qu'ils sont porteurs de cette altérité même qui fonde la différence des sexes. Cet aspect reste fondamental pour apprécier des demandes plus "atypiques", par des couples homosexuels, des personnes vivant seules ou même des demandes formulées au nom d'une personne morte.

    La question qui se pose pour l'enfant, n'est pas tant de "savoir" comment il a été fait, ni même s'il a été désiré, comme nous l'entendons si souvent, mais bien plutôt d'expérimenter chaque jour un tel « savoir ». Ce qui va compter pour l'enfant à naître reste bien, non les modalités techniques même les plus sophistiquées présidant à sa conception, mais les modalités désirantes qui ont préexisté à sa naissance et qui se trouvent confirmées par ce qui se dit à l'enfant et surtout par l'expérience quotidienne qu'il va en faire.

  • M-P Fondacci



    Dessin de Khalil Gibran « Même sur un banc d'accusé, il est toujours intéressant d'entendre parler de soi. » (Albert Camus : L'étranger)

    Jean-Pierre a été un très jeune délinquant. Il est devenu un délinquant mûr. Il a 35 ans. Il purge actuellement une longue peine. Il est du niveau de la troisième des lycées.

    Né de père inconnu, mal aimé par sa mère, à la DDASS à 11 ans, il se souvient… à travers un devoir de français que lui a donné à traiter son professeur par correspondance.

    Le sujet en est la jeunesse délinquante et les moyens qu'a ou que devrait avoir la société pour s'en défendre. Il se souvient de sa jeunesse de petit voyou et il essaie dans son devoir d'étudier les façons d'empêcher la dérive des jeunes.

    ***

    J'ai entrepris d'écrire un livre sur la prison, en coopération avec les détenus que je visite. Il m'a paru intéressant tant il était profond et réfléchi de publier intégralement le devoir de français de Jean-Pierre. Le professeur lui avait attribué la note de 16,5/20. Il serait malheureusement difficile de le reproduire dans le cadre de cette revue, mais il me paraît néanmoins intéressant d'aller un peu plus loin dans un dialogue reconstitué.

    ***

    Je lui ai demandé :
    – M'autorisez vous à faire paraître votre devoir dans ce livre ?
    – Très volontiers, mais pourquoi m'y appelez vous Jean-Pierre ? je m'appelle Jean-Marie, vous le savez bien.
    – Je pensais qu'il fallait préserver votre vie privée. Tout le monde n'a pas besoin de savoir qui est derrière Jean-Pierre. Tout le monde n'a pas besoin de mettre un nom sur des actes que vous regrettez, vous-même et dont vous êtes loin d'être fier.
    – J'y tiens pourtant. Ça me ferait plaisir que ce soit Jean-Marie qui parle, qui écrive. Je n'ai plus rien à cacher.

    ***

    Il est des tueurs qui tuent pour voir leur nom dans les journaux, pour qu'on parle d'eux, pour sortir de l'anonymat à tout prix, même si ce prix est celui du sang. Ce n'est pas le cas de Jean-Marie. Il voudrait manifestement que l'on parle de lui, parce qu'il est en train de renaître, qu'il en est heureux, qu'il en est fier. Sa dissertation de français est à l'évidence tout imprégnée de sa propre expérience. Pourquoi n'a-t-il pas rencontré des parents pour l'aimer et l'éduquer ? Pourquoi d'autres en ont et lui pas ?

    Ce désir de figurer sous son propre nom, c'est le désir d'être enfin reconnu pour la première fois dans sa vie. Pas de père ! Son géniteur ne l'a pas reconnu. Il n'est même pas sûr que ce soi-disant père soit au courant de son existence. Quant à sa mère, elle même, ne savait vraisemblablement pas à qui elle devait cet enfant trop lourd à porter. Sa mère l'a renié. Elle l'a même laissé accabler à son procès sans intervenir. Vous imaginez, une mère témoignant à charge contre son enfant, par peur sans doute que soient mises en avant ses propres manquements dans l'éducation et qu'on risque de la tenir pour responsable des fautes du fils.

    Vous imaginez une mère qui n'a pas donné signe de vie depuis quatre ans que Jean-Marie est incarcéré ?

    ***

    Mais j'existe, bon sang ! Je suis Jean-Marie. Écoutez-moi, regardez-moi, acceptez-moi. Je n'ai plus de famille, personne ne m'écrit, personne ne pense à moi. S'il vous plaît, donnez-moi une preuve que je suis vivant, que je suis autre chose que le numéro d'écrou 883491, deuxième division, cellule 206.

    À mon procès, c'est d'un autre qu'on a parlé, un psychopathe pervers, un tueur altéré de sang, un salaud qui ne mérite pas de vivre. Mais moi, moi, qui a parlé de moi ? Qui a seulement évoqué la carence d'amour dans mon enfance. Qui a dit mes sanglots mal étouffés d'être seul quand les copains avaient une mère et les plus chanceux avaient même un père. Les experts psychiatres, ils n'ont fait que me charger, je ne les avais vu qu'à peine un quart d'heure chacun, que savaient-ils de moi ? Que pouvaient-ils savoir ? Mon enfance, ils ne s'y sont pas même arrêtés. Mon pauvre avocat, il était inexistant. Circonstances atténuantes ? pas la moindre demandée par cet imbécile. Il m'a laissé insulter, et traîner plus bas que terre sans moufter. En face, le procureur et l'avocat de la partie civile s'en sont donné à cœur joie. Et lui, il ne disait rien, il laissait faire, il laissait dire. Il y en avait pourtant des choses à dire. Un bon avocat, bien payé, en aurait trouvé des choses à dire. Celui de la partie civile, par exemple, qui a été si dur contre moi, il était doué. Je suis sûr que s'il m'avait défendu, la peine aurait été la moitié de ce qu'elle a été.

    Et moi, j'entendais la description d'un monstre. Je ne suis pas un monstre, vous le savez, vous qui me connaissez. Je voudrais tant aimer. Je voudrais tant être aimé. Parlez de moi dans votre livre, Paul, allez y ! À défaut d'ÊTRE, je pourrai, au moins, par ce biais, EXISTER à travers vos lignes.

    Pour ce qui est d'ÊTRE, si vous avez du talent comme écrivain, essayez d'exprimer que je m'y efforce de tout mon cœur, de toute mon intelligence et de toute mon âme, même si c'est très difficile. J'ai du courage à revendre…

    Qu'on sache dehors qu'on peut sortir de la merde avec 25 ans de prison…

    …Même si on est Jean-Marie, celui qui a tué une vieille dame qui ressemblait tellement à sa mère !

    Merci, Paul, de l'avoir dit pour moi ! (Jean-Marie)

    Merci, Jean-Marie, de me l'avoir soufflé ! (Paul Ruty)

    Paul Ruty