NUMÉRO 76 REVUE MENSUELLE MARS-AVRIL 2002

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Auteur Titre de l'article Título del artículo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Avant-Propos Prólogo
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Freud et Jung Freud y Jung
 
Pioton-Cimetti, E. Graciela Jung : 17 ans après Jung: 17 años después
 
Bernard, Hervé La synchronicité
 
Gallina, Mario El amor y la locura
 
Giosa, Alejandro Jung
 
Health I. G. News Diabetes 2001
 
Laborde, Juan Carlos Los arquetipos humanos
 
Pizzala, Mathilde La descendance
 
Ruty, Paul Numen


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Extrait de mon livre :
"Aspects psychosociaux de C. G. Jung"

Pourquoi écrire ce livre ? L'aventure de Jung a commencé pour moi très tôt dans le temps. J'ai vécu et grandi dans un milieu imprégné de sa pensée. Mon père avait fait de Psychologie et alchimie son livre de chevet. Avec passion, il se plongeait dans cet ouvrage difficile qui lui ouvrait une nouvelle compréhension du discours de ses patients et marquait les jalons de sa propre évolution personnelle.

Aussi ne voudrais-je pas présenter mon livre sans faire référence à mon père. Pour moi, ce fut un géant. C'était un homme qui pensait droit et qui, à toutes les étapes de ma vie, respecta en moi le sujet responsable.

Malgré la réussite qui marqua sa vie professionnelle tout comme sa vie de famille, sa carrière administrative se caractérisa par une série de frustrations et de revers politiques. Refusant de se laisser fléchir par ces aléas, il se retira de la scène publique. Bientôt, il se retrouva dans une solitude quasi totale. Sans doute, trouva-t-il, dans Jung – qui osa affronter l'isolement suprême vis-à-vis de Freud et lutter contre le silence – un modèle à suivre pour sa propre vie. Il se mit également au travail manuel. Il monta un atelier dans l'une des pièces qui donnaient sur le jardin, où il réalisait toutes sortes de travaux. Je me souviens qu'il changeait jusqu'aux semelles de nos souliers et qu'il ne dédaignait pas s'occuper du poulailler.

Il parlait souvent seul à la maison, car nous n'étions pas en âge de comprendre suffisamment son histoire pour donner une réponse à ses angoisses. Durant vingt-neuf ans, et sans manquer un seul jour, il se leva tôt pour conduire ses consultations à l'administration de la Santé du ministère de la Communication. Il rentrait à midi, mangeait et faisait une sieste très brève avant de commencer, vers quinze heures, ses consultations particulières, souvent jusqu'à très tard dans la soirée. Je l'attendais pour dîner. Je pensais à cette époque que notre bonheur serait éternel. Je le pense toujours maintenant, mais ce n'est qu'à l'âge mûr que ma perception de la vie, de la mort et de l'éternité ont confirmé cette hypothèse, car la recherche de la vérité, du vrai chemin me fait objectivement souffrir. Auparavant, je croyais que c'était seulement à travers le « sacrifice » que nous pouvions acquérir une conscience objective.

Maintenant je crois que la modalité d'évolution est plutôt le « transit » et que ce dernier concept devrait remplacer celui de sacrifice. Laisser venir, contempler et seulement plus tard interpréter.

J'ai vécu ces questions dans le regard de mon père, je les ai faites miennes et je crois les avoir transmises, du mieux possible, à mes enfants.

Ma seconde fille est née en 1960. Elle était toute petite quand les journaux, en cette matinée de juin 1961, ont annoncé le passage de C. G. Jung à l'éternité. Nous étions à l'hôpital naval de Puerto Belgrano, au cabinet de consultation psychiatrique du Dr Mario Augusto Pesagno Espora, un homme qui savait entretenir autour de lui la soif de connaître Jung. Ce fut une matinée sans joie, parce que notre vœu le plus cher aurait été de pouvoir connaître Jung personnellement. Si nous n'avions pas tenté l'aventure auparavant avec mon père, c'est, parce que nos obligations et toutes sortes de limitations ne nous l'avaient pas permis. Mon père, sous l'égide de Jung, avait compris que vivre dans l'action utile et consciente, dans l' « ici et maintenant », permettrait de savourer l'éternité. Nous avions un projet de vie, mais sans l'impatience d'en brûler les étapes.

Mon père mourut en 1974, c'est-à-dire treize ans plus tard. Toujours, il me poussa vers Jung. Du point de vue humaniste qui était le sien, il pensait que, pour comprendre le maître de Zurich, il fallait avant tout le considérer comme un fait historique, c'est-à-dire le saisir dans son contexte spatio-temporel. Pour cela, il était nécessaire de retourner aux sources de sa pensée en suivant les données empruntées aux livres que nous pouvions nous procurer en ces temps-là. Mon père parlait l'allemand, mais il n'avait pas le temps matériel de le traduire directement pour moi. J'ai poursuivi mon travail de recherche comme je l'ai pu. Passionnément. Un impératif m'était imposé dans ma tâche : réduire chacune de mes conclusions à une synthèse claire et sans complications. L'objectif urgent était de faire connaître Jung en Amérique latine.

***

Mes études m'orientèrent naturellement vers l'investigation. Les objectifs du travail étaient les suivants :

• quelles étaient les origines de la pensée jungienne ?

• qui était Jung lui-même ?

• comment pouvaient être décrits les concepts fondamentaux qui rendaient cette pensée opérationnelle ?

• pourquoi, en bref, Jung ?

Parce qu'il était clair que ses modèles énergétiques et informationnels et le sens finaliste de ses concepts en psychologie profonde amenaient à se poser la question fondamentale : pourquoi Jung ?

Nous présentons, ci-dessous, les données extraites de ses livres et de ses commentaires.

***

Ce fut un travail dont je n'imaginais pas a priori la difficulté et, encore maintenant en 1993, le courage de persévérer me manque quand je vois Jung presque ignoré dans les programmes universitaires et à peine considéré dans les œuvres majeures sur l'histoire de la psychanalyse.

De plus, il pèse sur l'homme et son œuvre un certain nombre de stigmates qui ne sont que des projections de conflits résiduels propres aux individus ou aux sociétés.

C'est pourquoi l'œuvre de Jung pourrait s'inscrire dans l'histoire de la pensée de la façon suivante : dans un premier temps, il y avait Dieu dans le ciel et l'homme sur la terre. Dans un second temps, tout jugement de valeur mis à part, Dieu fut pratiquement remplacé par le matérialisme dialectique et ses dérivés en sciences sociales. Ensuite, l'homme est venu à l'existence, tandis que le génie sans limites de Freud découvrait l'inconscient. Dans un dernier temps, a surgi Jung qui redonna sa place à Dieu dans le ciel et à l'homme, porteur d'inconscient, sur la terre.

Sur toutes les questions qui précèdent, une anecdote m'a beaucoup éclairée.

Quand je suivais les cours pour mon doctorat de psychologie à l'Université de Belgrano à Buenos Aires, le professeur cita Jung comme le premier psychologue existentiel, parce que ses critères étaient valides bien qu'atemporels à tous les niveaux de l'analyse : psychologique individuel, psychosocial aussi bien que sociologique. C'est le cas, par exemple, de son concept d'archétype ayant fonctionné, fonctionnant et devant fonctionner pareillement en tout temps et en tout lieu, tout comme le cœur humain a fonctionné, fonctionne et fonctionnera en tout temps et tout lieu aussi longtemps qu'existera l'homme.

L'unique objectif que nous voulons, ici, prendre en compte est l'homme et sa psyché, l'homme en tout temps et en tout lieu à l'intérieur de son contexte culturel, relié fraternellement à tout le vivant, partageant une phylo-ontogénèse commune, un inconscient collectif.

D'autre part, Jung avait créé – et c'est pour cela qu'il peut être considéré comme un psychologue existentiel – une définition de la « personnalité actualisée » comme « celle capable de s'adapter en tout temps et en tout lieu aux exigences du principe de la réalité ».

***

L'objectif du travail était la systématisation, particulièrement complexe pour le rendre communicable à un public latino-américain de langue espagnole.

Il y eut beaucoup de moments où le courage me fit défaut et où j'eus envie d'envoyer promener tout ce qui était Jung. En outre, il faut savoir que l'influence de Freud dans les foyers argentins était considérable.

L'influence de l'APA* grandissait chaque jour. Toute une génération, la mienne, fut psychanalysée par un grand maître comme le professeur Ángel Garma. La psychologie sociale était brillamment illustrée par un Enrique Pichon Rivière et le lacanisme séduisait beaucoup, car il était à la recherche d'une précision et de formulations mathématiques qui éviteraient l'angoisse que provoquait notre jeune science aux dimensions relativement mesurables. L'école de psychodrame de Rojas Bermúdez, héritière héroïque de J. L. Moreno, tentait une explication topographique de la psychologie, mais l'approche et la compréhension de ses groupes de travail était celui de l'analyse orthodoxe. Dans le contexte de l'époque, plusieurs tentatives jouèrent un rôle expérimental : la théorie de la communication de Ruersch et Bateson, la « gestalt » et la psychologie de Carl Rogers centrée sur le patient qui demandait nécessairement une présence analytique extraordinaire. En psychologie infantile, le Dr Florencio Escardó et sa femme Eva Giverti faisaient autorité. En toile de fond de toute cette activité, jouait, avant tout, l'orthodoxie analytique freudienne.

Cependant, nous sortions tous de la même matrice.

C'est dans les années quarante que le Dr Elen Katz, une juive d'origine polonaise qui avait été analysée par Jung, débarqua en Argentine sans parler un seul mot d'espagnol. Je n'ai rassemblé que peu d'éléments sur elle. Mon défaut ayant toujours été de penser selon le critère d'éternité et de constamment remettre au lendemain l'approfondissement des choses concrètes. Je ne pouvais pas non plus interviewer ma propre analyste !

Elen Katz analysa le Dr Ernesto Izurieta, un médecin de la génération de ma mère, qui vint à elle séduit par l'idée jungienne selon laquelle « nous créons de la nature dans la première partie de notre vie, tandis que nous devons créer de la culture dans la seconde partie ».

À cette époque, j'étais très jeune, mais j'avais mes quatre enfants, une famille heureuse, sans aucun problème matériel, et ma carrière professionnelle ne me donnait que des satisfactions. Tous les mardis soirs, mon bureau se transformait en salon philosophique du XVIIIe siècle. Nous nous y réunissions pour travailler sur Jung avec le critique d'art Abraham Haber, auteur d'un livre intitulé Un symbole vivant. Il suivait aussi une analyse avec Elen Katz. Au début, nous n'étions qu'une poignée, mais régulièrement je dus augmenter mon stock de tasses à café pour répondre aux besoins d'une assistance toujours plus nombreuse. C'est avec fascination que je me rappelle, aujourd'hui, ces temps bénis.

C'est à cette époque que le Dr Vicente Rubino devint pour moi un ami. Il avait été mon parrain de thèse. Je n'avais jamais abordé le Yi king, mais, lors de la dernière soirée passée avec le groupe dans mon cabinet, il consulta le Yi king en prévision de mon voyage. Le numéro « 38 » sortit.

Je n'ai jamais cherché à connaître la signification de ce numéro ni ce qu'il pouvait avoir de prémonitoire. Toujours est-il que, le 12 mai 1978, je partis de Buenos Aires pour ne pas revenir. Ce fut mon tour de connaître l'isolement le plus grand. Débarrassée de toute prétention, je vins en France pour commencer par le niveau le plus bas. Pourquoi Paris et pourquoi pas la Suisse, et Zurich, pour être plus précis ? C'est tout d'abord une question de langue qui me conduisit, pendant au moins treize ans, à lutter comme Jacob contre l'ange. J'avais accompli la majeure partie de mon travail sur Jung à partir des livres traduits en français par le Dr Roland Cahen. J'arrivai à lui avec la dévotion d'une vieille disciple, fascinée par sa clarté clinique. Chacune de ses observations de bas de page manifestait une éclatante compréhension. Pendant plusieurs années, je travaillai sans interruption avec lui et je participai, chaque lundi, à l'Institut des Hautes études de l'homme au 56 du boulevard Raspail, à ses groupes de « traduction des lettres de Jung », encore inédites en français. Mais les chemins divergent et j'abandonnai ce travail le 30 octobre 1986, ce qui ne m'interdit pas, bien sûr, de reconnaître ses qualités et de lui exprimer ma reconnaissance pour ce temps de travail en commun.

De toute manière, si les chemins s'écartent un jour par la force des circonstances, les objectifs continuent à être les mêmes. Cahen, avec sa réédition de L'homme à la découverte de son âme, est fidèle, sans nul doute, à son objectif de faire de Jung un symbole vivant et intemporel.

J'ai décidé de conserver de mon premier livre toute sa force originale, même avec ses défauts. Le fruit de ces quinze ans a dormi à côté de moi et ce fut Élie Humbert qui me fit reprendre le combat. Je ne le dis pas sans émotion. Ce fut pour traduire et faire publier son livre Jung que j'ai recommencé à écrire et j'ai décidé de publier les conclusions qui figurent, ici, sous le titre « Dix-sept ans après ». L'expérience « Humbert » a changé ma vie. J'ai cessé d'être une scientifique amère et frustrée à cause de l'absence d'écho à ce que je faisais pour accepter simplement un rôle de sujet porteur de conscience objective et animé par la nécessité de transmettre le message.

Je crois avoir épuisé les possibilités en Argentine vers les années 1978 de voir Jung reconnu comme un maître dont l'œuvre intégrale posséderait les mérites indiscutables pour être enseignée en chaire à l'Université, et je suis venue en France en sacrifiant, comme tous les idéalistes, le succès professionnel pour une meilleure connaissance du sujet Jung ainsi que de soi-même.

Je savais que je devrais entrer par la petite porte. Je l'ai accepté, parce que je venais découvrir « Jung en Europe ».

Les longues années de silence et d'isolement m'ont certainement permis de confirmer ce que j'avais compris.

***

Autour de l'année 1978, je désirais créer une Société argentine de psychologie analytique. Maintenant, je n'en suis plus très sûre. La question énigmatique que Sabina Spielrein posait à Jung et à Freud reste ouverte : la destruction sera-t-elle la cause du devenir ?

Je me suis rendue en 1992 à Rostov-sur-le-Don, la patrie de Sabina Spielrein. Le voyage en train entre Moscou et Rostov fut long, avec comme destination finale Bakou. Des espaces immenses où j'ai pu percevoir la palpitation simple de la pulsion de destruction tout comme l'instinct de vie. Des choses simples. Une vie simple. Un climat dur. Pourquoi le choix final de Freud par Sabina ?

***

Je suis loin de parler à partir de mes propres blessures narcissiques. Le temps et les épreuves nous infligent des cicatrices flexibles, mais résistantes. Je ressens, parfois, une certaine tristesse et j'essaie, une fois de plus, d'aider les générations qui cherchent à comprendre Jung et à lui reconnaître sa valeur scientifique. Jung est un psychologue croyant et spiritualiste, et non pas un vendeur de talismans ou d'eaux miraculeuses.

Fait à Paris, le 14 novembre 1992.

Je viens d'arriver en Argentine, pour un séjour de deux mois, le temps de reviser et de passer au crible les textes, de comparer des éditions pour finalement décider sans hésitation de ne rien changer à ce qui a été écrit il y a dix-sept ans, mais d'ajouter une bibliographie complémentaire. Le contenu en reste actuel et illustre la valeur intemporelle de la pensée jungienne.

Fait à Buenos Aires, le 13 janvier 1993.


* Les psychanalystes sont regroupés dans l'Association psychanalytique argentine.
Doctora E. Graciela Pioton-Cimetti